Les enfants du capitaine Grant by Verne, Jules - Pages 523-608

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Les enfants du capitaine Grant

L’éva­sion com­mença. Toutes les pré­cau­tions furent pris­es pour la faire réus­sir. Les cap­tifs passèrent un à un par l’étroite ga­lerie et se trou­vèrent dans la grotte. John Man­gles, avant de quit­ter la hutte, fit dis­paraître tous les dé­com­bres et se glis­sa à son tour par l’ou­ver­ture, sur laque­lle il lais­sa re­tomber les nat­tes de la case. La ga­lerie se trou­vait donc en­tière­ment dis­simulée.

Il s’agis­sait à présent de de­scen­dre la paroi per­pen­dic­ulaire jusqu’au talus, et cette de­scente au­rait été im­prat­ica­ble, si Robert n’eût ap­porté la corde de phormi­um.

On la déroula; elle fut fixée à une sail­lie de roche et re­jetée au de­hors.

John Man­gles, avant de laiss­er ses amis se sus­pendre à ces fil­aments de phormi­um, qui, par leur tor­sion, for­maient la corde, les éprou­va; ils ne lui parurent pas of­frir une grande so­lid­ité; or, il ne fal­lait pas s’ex­pos­er in­con­sid­éré­ment, car une chute pou­vait être mortelle.

«Cette corde, dit-​il, ne peut sup­port­er que le poids de deux corps; ain­si, procé­dons en con­séquence. Que lord et la­dy Gle­nar­van se lais­sent gliss­er d’abord; lorsqu’ils seront ar­rivés au talus, trois sec­ouss­es im­primées à la corde nous don­neront le sig­nal de les suiv­re.

-- Je passerai le pre­mier, répon­dit Robert. J’ai dé­cou­vert au bas du talus une sorte d’ex­ca­va­tion pro­fonde où les pre­miers de­scen­dus se cacheront pour at­ten­dre les autres.

-- Va, mon en­fant», dit Gle­nar­van en ser­rant la main du je­une garçon.

Robert dis­parut par l’ou­ver­ture de la grotte. Une minute après, les trois sec­ouss­es de la corde ap­pre­naient que l’en­fant ve­nait d’opér­er heureuse­ment sa de­scente.

Aus­sitôt Gle­nar­van et la­dy He­le­na se hasardèrent en de­hors de la grotte. L’ob­scu­rité était pro­fonde en­core, mais quelques teintes grisâtres nu­ançaient déjà les cimes qui se dres­saient dans l’est.

Le froid pi­quant du matin ran­ima la je­une femme. Elle se sen­tit plus forte et com­mença sa périlleuse éva­sion.

Gle­nar­van d’abord, la­dy He­le­na en­suite, se lais­sèrent gliss­er le long de la corde jusqu’à l’en­droit où la paroi per­pen­dic­ulaire ren­con­trait le som­met du talus. Puis Gle­nar­van, précé­dant sa femme et la sou­tenant, com­mença à de­scen­dre à recu­lons. Il cher­chait les touffes d’herbes et les ar­bris­seaux pro­pres à lui of­frir un point d’ap­pui; il les éprou­vait d’abord, et y plaçait en­suite le pied de la­dy He­le­na. Quelques oiseaux, réveil­lés subite­ment, s’en­volaient en pous­sant de pe­tits cris, et les fugi­tifs frémis­saient quand une pierre, dé­tachée de son alvéole, roulait avec bruit jusqu’au bas de la mon­tagne.

Ils avaient at­teint la moitié du talus, lorsqu’une voix se fit en­ten­dre à l’ou­ver­ture de la grotte:

«Ar­rêtez!» mur­mu­rait John Man­gles.

Gle­nar­van, ac­croché d’une main à une touffe de té­tragones, de l’autre, re­tenant sa femme, at­ten­dit, res­pi­rant à peine.

Wil­son avait eu une alerte. Ayant en­ten­du quelque bruit à l’ex­térieur du _waré-​atoua_, il était ren­tré dans la hutte, et, soule­vant la nat­te, il ob­ser­vait les maoris. Sur un signe de lui, John ar­rê­ta Gle­nar­van.

En ef­fet, un des guer­ri­ers, sur­pris par quelque rumeur in­so­lite, s’était relevé et rap­proché du _waré-​atoua_. De­bout, à deux pas de la hutte, il écoutait, la tête in­clinée. Il res­ta dans cette at­ti­tude pen­dant une minute longue comme une heure, l’or­eille ten­due, l’oeil aux aguets. Puis, sec­ouant la tête en homme qui s’est mépris, il revint vers ses com­pagnons, prit une brassée de bois mort et la je­ta dans le brasi­er à de­mi éteint, dont les flammes se ra­vivèrent. Sa fig­ure, vive­ment éclairée, ne trahis­sait plus au­cune préoc­cu­pa­tion, et, après avoir ob­servé les pre­mières lueurs de l’aube qui blan­chis­saient l’hori­zon, il s’éten­dit près du feu pour réchauf­fer ses mem­bres re­froidis.

«Tout va bi­en», dit Wil­son.

John fit signe à Gle­nar­van de repren­dre sa de­scente.

Gle­nar­van se lais­sa gliss­er douce­ment sur le talus; bi­en­tôt la­dy He­le­na et lui prirent pied sur l’étroit sen­tier où les at­tendait Robert.

La corde fut sec­ouée trois fois, et, à son tour, John Man­gles, précé­dant Mary Grant, suiv­it la périlleuse route. Son opéra­tion réus­sit; il re­joignit lord et la­dy Gle­nar­van dans le trou sig­nalé par Robert.

Cinq min­utes plus tard, tous les fugi­tifs, heureuse­ment évadés du _waré-​atoua_, quit­taient leur re­traite pro­vi­soire, et, fuyant les rives habitées du lac, ils s’en­fonçaient par d’étroits sen­tiers, au plus pro­fond des mon­tagnes.

Ils mar­chaient rapi­de­ment, cher­chant à se dé­fi­er de tous les points où quelque re­gard pou­vait les at­tein­dre. Ils ne par­laient pas, ils glis­saient comme des om­bres à travers les ar­bris­seaux. Où al­laient-​ils? à l’aven­ture, mais ils étaient li­bres.

Vers cinq heures, le jour com­mença à poindre. Des nu­ances bleuâtres mar­braient les hautes ban­des de nu­ages. Les brumeux som­mets se dé­gageaient des vapeurs mati­nales. L’as­tre du jour ne de­vait pas tarder à paraître, et ce soleil, au lieu de don­ner le sig­nal du sup­plice, al­lait, au con­traire, sig­naler la fuite des con­damnés.

Il fal­lait donc, avant ce mo­ment fa­tal, que les fugi­tifs se fussent mis hors de la portée des sauvages, afin de les dépis­ter par l’éloigne­ment.

Mais ils ne mar­chaient pas vite, car les sen­tiers étaient abrupts. La­dy He­le­na gravis­sait les pentes, soutenue, pour ne pas dire portée, par Gle­nar­van, et Mary Grant s’ap­puyait au bras de John Man­gles; Robert, heureux, t_rio_mphant, le coeur plein de joie de son suc­cès, ou­vrait la marche, les deux matelots la fer­maient.

En­core une de­mi-​heure, et l’as­tre radieux al­lait émerg­er des brumes de l’hori­zon.

Pen­dant une de­mi-​heure, les fugi­tifs marchèrent à l’aven­ture. Pa­ganel n’était pas là pour les diriger, -- Pa­ganel, l’ob­jet de leurs alarmes et dont l’ab­sence fai­sait une om­bre noire à leur bon­heur.

Cepen­dant, ils se dirigeaient vers l’est, au­tant que pos­si­ble, et s’avançaient au-​de­vant d’une mag­nifique au­rore. Bi­en­tôt ils eu­rent at­teint une hau­teur de cinq cents pieds au-​dessus du lac Taupo, et le froid du matin, ac­cru par cette al­ti­tude, les pi­quait vive­ment. Des formes in­dé­cis­es de collines et de mon­tagnes s’étageaient les un­es au-​dessus des autres; mais Gle­nar­van ne de­mandait qu’à s’y per­dre. Plus tard, il ver­rait à sor­tir de ce montueux labyrinthe. En­fin le soleil parut, et il en­voya ses pre­miers rayons au-​de­vant des fugi­tifs.

Soudain un hurlement ter­ri­ble, fait de cent cris, écla­ta dans les airs. Il s’él­evait du _pah_, dont Gle­nar­van ig­no­rait alors l’ex­acte sit­ua­tion.

D’ailleurs, un épais rideau de brumes, ten­du sous ses pieds, l’em­pêchait de dis­tinguer les val­lées bass­es.

Mais les fugi­tifs ne pou­vaient en douter, leur éva­sion était dé­cou­verte, échap­peraient-​ils à la pour­suite des in­digènes? Avaient-​ils été aperçus?

Leurs traces ne les trahi­raient-​elles pas?

En ce mo­ment, le brouil­lard in­férieur se le­va, les en­velop­pa mo­men­tané­ment d’un nu­age hu­mide, et ils aperçurent à trois cents pieds au-​dessous d’eux la masse fréné­tique des in­digènes.

Ils voy­aient, mais ils avaient été vus. De nom­breux hurlements éclatèrent, des aboiements s’y joignirent, et la tribu tout en­tière, après avoir en vain es­sayé d’es­calad­er la roche du _waré- atoua_, se pré­cipi­ta hors des en­ceintes, et s’élança par les plus courts sen­tiers à la pour­suite des pris­on­niers qui fuyaient sa vengeance.

Chapitre XIV _La mon­tagne tabou_

Le som­met de la mon­tagne s’él­evait en­core d’une cen­taine de pieds. Les fugi­tifs avaient in­térêt à l’at­tein­dre afin de se dérober, sur le ver­sant op­posé, à la vue des maoris. Ils es­péraient que quelque crête prat­ica­ble leur per­me­ttrait alors de gag­ner les cimes voisines, qui se con­fondaient dans un sys­tème oro­graphique, dont le pau­vre Pa­ganel eût sans doute, s’il avait été là, débrouil­lé les com­pli­ca­tions.

L’as­cen­sion fut donc hâtée, sous la men­ace de ces vo­cif­éra­tions qui se rap­prochaient de plus en plus.

La horde en­vahissante ar­rivait au pied de la mon­tagne.

«Courage! Courage! Mes amis», cri­ait Gle­nar­van, ex­ci­tant ses com­pagnons de la voix et du geste.

En moins de cinq min­utes, ils at­teignirent le som­met du mont; là, ils se re­tournèrent afin de juger la sit­ua­tion et de pren­dre une di­rec­tion qui pût dépis­ter les maoris.

De cette hau­teur, leurs re­gards dom­inaient le lac Taupo, qui s’étendait vers l’ouest dans son cadre pit­toresque de mon­tagnes. Au nord, les cimes du Piron­gia. Au sud, le cratère en­flam­mé du Ton­gariro.

Mais, vers l’est, le re­gard bu­tait con­tre la bar­rière de cimes et de croupes qui joignait les Wahi­ti-​Ranges, cette grande chaîne dont les an­neaux non in­ter­rom­pus re­lient toute l’île septent_rio_nale du détroit de Cook au cap ori­en­tal.

Il fal­lait donc re­descen­dre le ver­sant op­posé et s’en­gager dans d’étroites gorges, peut-​être sans is­sues.

Gle­nar­van je­ta un coup d’oeil anx­ieux au­tour de lui; le brouil­lard s’étant fon­du aux rayons du soleil, son re­gard péné­trait net­te­ment dans les moin­dres cav­ités du sol. Au­cun mou­ve­ment des maoris ne pou­vait échap­per à sa vue.

Les in­digènes n’étaient pas à cinq cents pieds de lui, quand ils at­teignirent le plateau sur lequel re­po­sait le cône soli­taire.

Gle­nar­van ne pou­vait, si peu que ce fût, pro­longer sa halte. épuisé ou non, il fal­lait fuir sous peine d’être cerné.

«De­scen­dons! s’écria-​t-​il, de­scen­dons avant que le chemin ne soit coupé!»

Mais, au mo­ment où les pau­vres femmes se rel­evaient par un suprême ef­fort, Mac Nabbs les ar­rê­ta, et dit:

«C’est inu­tile, Gle­nar­van. Voyez.»

Et tous, en ef­fet, virent l’in­ex­pli­ca­ble change­ment qui ve­nait de se pro­duire dans le mou­ve­ment des maoris.

Leur pour­suite s’était subite­ment in­ter­rompue.

L’as­saut de la mon­tagne ve­nait de cess­er comme par un im­périeux con­tre-​or­dre. La bande d’in­digènes avait maîtrisé son élan, et s’était ar­rêtée comme les flots de la mer de­vant un roc in­fran­chiss­able.

Tous ces sauvages, mis en ap­pétit de sang, main­tenant rangés au pied du mont, hurlaient, ges­tic­ulaient, ag­itaient des fusils et des haches, mais n’avançaient pas d’une semelle. Leurs chiens, comme eux en­rac­inés au sol, aboy­aient avec rage.

Que se pas­sait-​il donc? Quelle puis­sance in­vis­ible rete­nait les in­digènes? Les fugi­tifs re­gar­daient sans com­pren­dre, craig­nant que le charme qui en­chaî­nait la tribu de Kai-​Koumou ne vînt à se rompre.

Soudain, John Man­gles pous­sa un cri qui fit re­tourn­er ses com­pagnons. De la main, il leur mon­trait une pe­tite forter­esse élevée au som­met du cône.

«Le tombeau du chef Kara-​Tété! s’écria Robert.

-- Dis-​tu vrai, Robert? de­man­da Gle­nar­van.

-- Oui, _my­lord_, c’est bi­en le tombeau! Je le re­con­nais...»

Robert ne se trompait pas. À cin­quante pieds au-​dessus, à la pointe ex­trême de la mon­tagne, des pieux fraîche­ment peints for­maient une pe­tite en­ceinte palis­sadée. Gle­nar­van re­con­nut à son tour la tombe du chef zé­landais. Dans les hasards de sa fuite, il avait été con­duit à la cime même du Maun­gana­mu.

Le lord suivi de ses com­pagnons, grav­it les derniers talus du cône jusqu’au pied même du tombeau. Une large ou­ver­ture re­cou­verte de nat­tes y don­nait ac­cès.

Gle­nar­van al­lait pénétr­er dans l’in­térieur de l’_oudoupa_ quand, tout d’un coup, il rec­ula vive­ment:

«Un sauvage! dit-​il.

-- Un sauvage dans ce tombeau? de­man­da le ma­jor.

-- Oui, Mac Nabbs.

-- Qu’im­porte, en­trons.»

Gle­nar­van, le ma­jor, Robert et John Man­gles pénétrèrent dans l’en­ceinte. Un maori était là, vê­tu d’un grand man­teau de phormi­um; l’om­bre de l’_oudoupa_ ne per­me­ttait pas de dis­tinguer ses traits. Il parais­sait fort tran­quille, et dé­je­unait avec la plus par­faite in­sou­ciance. Gle­nar­van al­lait lui adress­er la pa­role, quand l’in­digène, le prévenant, lui dit d’un ton aimable et en bonne langue anglaise:

«As­seyez-​vous donc, mon cher lord, le dé­je­uner vous at­tend.»

C’était Pa­ganel. À sa voix, tous se pré­cip­itèrent dans l’_oudoupa_ et tous passèrent dans les bras de l’ex­cel­lent géo­graphe. Pa­ganel était retrou­vé!

C’était le salut com­mun qui se présen­tait dans sa per­son­ne! on al­lait l’in­ter­roger, on voulait savoir com­ment et pourquoi il se trou­vait au som­met du Maun­gana­mu; mais Gle­nar­van ar­rê­ta d’un mot cette in­op­por­tune cu_rio_sité.

«Les sauvages! dit-​il.

-- Les sauvages, répon­dit en haus­sant les épaules Pa­ganel. Voilà des in­di­vidus que je méprise sou­veraine­ment!

-- Mais ne peu­vent-​ils?...

-- Eux! Ces im­bé­ciles! Venez les voir!»

Cha­cun suiv­it Pa­ganel, qui sor­tit de l’_oudoupa_. Les zé­landais étaient à la même place, en­tourant le pied du cône, et pous­sant d’épou­vanta­bles vo­cif­éra­tions.

«Criez! Hurlez! époumonez-​vous, stupi­des créa­tures! dit Pa­ganel. Je vous dé­fie bi­en de gravir cette mon­tagne!

-- Et pourquoi? de­man­da Gle­nar­van.

-- Parce que le chef y est en­ter­ré, parce que ce tombeau nous pro­tège, parce que la mon­tagne est tabou!

-- Tabou?

-- Oui, mes amis! Et voilà pourquoi je me su­is réfugié ici comme dans un de ces lieux d’asile du moyen âge ou­verts aux mal­heureux.

-- Dieu est pour nous!» s’écria la­dy He­le­na, lev­ant ses mains vers le ciel.

En ef­fet, le mont était tabou, et, par sa con­sécra­tion, il échap­pait à l’en­vahisse­ment des su­per­sti­tieux sauvages.

Ce n’était pas en­core le salut des fugi­tifs, mais un répit salu­taire, dont ils cher­chaient à prof­iter. Gle­nar­van, en proie à une in­di­ci­ble émo­tion, ne proférait pas une pa­role, et le ma­jor re­muait la tête d’un air véri­ta­ble­ment sat­is­fait.

«Et main­tenant, mes amis, dit Pa­ganel, si ces brutes comptent sur nous pour ex­ercer leur pa­tience, ils se trompent. Avant deux jours, nous serons hors des at­teintes de ces co­quins.

-- Nous fuirons! dit Gle­nar­van. Mais com­ment?

-- Je n’en sais rien répon­dit Pa­ganel, mais nous fuirons tout de même.»

Alors, cha­cun voulut con­naître les aven­tures du géo­graphe. Chose bizarre, et retenue sin­gulière chez un homme si pro­lixe, il fal­lut, pour ain­si dire, lui ar­racher les paroles de la bouche. Lui qui aimait tant à con­ter, il ne répon­dit que d’une manière éva­sive aux ques­tions de ses amis.

«On m’a changé mon Pa­ganel», pen­sait Mac Nabbs.

En ef­fet, la phy­sionomie du digne sa­vant n’était plus la même. Il s’en­velop­pait sévère­ment dans son vaste châle de phormi­um, et sem­blait éviter les re­gards trop curieux. Ses manières em­bar­rassées, lorsqu’il était ques­tion de lui, n’échap­pèrent à per­son­ne, mais, par dis­cré­tion, per­son­ne ne parut les re­mar­quer. D’ailleurs, quand Pa­ganel n’était plus sur le tapis, il repre­nait son en­joue­ment habituel.

Quant à ses sou­venirs, voici ce qu’il jugea con­ven­able d’en ap­pren­dre à ses com­pagnons, lorsque tous se furent as­sis près de lui, au pied des poteaux de l’_oudoupa_.

Après le meurtre de Kara-​Tété, Pa­ganel prof­ita comme Robert du tu­multe des in­digènes et se je­ta hors de l’en­ceinte du _pah_. Mais, moins heureux que le je­une Grant, il al­la don­ner droit dans un campe­ment de maoris. Là com­mandait un chef de belle taille, à l’air in­tel­li­gent, évidem­ment supérieur à tous les guer­ri­ers de sa tribu. Ce chef par­lait cor­recte­ment anglais, et souhai­ta la bi­en­venue en li­mant du bout de son nez le nez du géo­graphe.

Pa­ganel se de­mandait s’il de­vait se con­sid­ér­er comme pris­on­nier ou non. Mais, voy­ant qu’il ne pou­vait faire un pas sans être gra­cieuse­ment ac­com­pa­gné du chef, il sut bi­en­tôt à quoi s’en tenir à cet égard.

Ce chef, nom­mé «Hi­hy», c’est-​à-​dire «ray­on du soleil», n’était point un méchant homme. Les lunettes et la longue-​vue du géo­graphe sem­blaient lui don­ner une haute idée de Pa­ganel, et il l’at­tacha par­ti­culière­ment à sa per­son­ne, non seule­ment par ses bi­en­faits, mais en­core avec de bonnes cordes de phormi­um. La nu­it surtout.

Cette sit­ua­tion nou­velle du­ra trois grands jours.

Pen­dant ce laps de temps, Pa­ganel fut-​il bi­en ou mal traité? «oui et non», dit-​il, sans s’ex­pli­quer da­van­tage. Bref, il était pris­on­nier, et, sauf la per­spec­tive d’un sup­plice im­mé­di­at, sa con­di­tion ne lui parais­sait guère plus en­vi­able que celle de ses in­for­tunés amis.

Heureuse­ment, pen­dant une nu­it, il parvint à ronger ses cordes et à s’échap­per. Il avait as­sisté de loin à l’en­ter­re­ment du chef, il savait qu’on l’avait in­humé au som­met du Maun­gana­mu, et que la mon­tagne de­ve­nait tabou par ce fait. Ce fut là qu’il ré­so­lut de se réfugi­er, ne voulant pas quit­ter le pays où ses com­pagnons étaient retenus. Il réus­sit dans sa périlleuse en­treprise. Il ar­ri­va pen­dant la nu­it dernière au tombeau de Kara-​Tété, et at­ten­dit, «tout en reprenant des forces», que le ciel délivrât ses amis par quelque hasard.

Tel fut le réc­it de Pa­ganel. Omit-​il à des­sein cer­taine cir­con­stance de son séjour chez les in­digènes? Plus d’une fois, son em­bar­ras le lais­sa croire. Quoi qu’il en soit, il reçut d’unanimes félic­ita­tions, et, le passé con­nu, on en revint au présent. La sit­ua­tion était tou­jours ex­ces­sive­ment grave. Les in­digènes, s’ils ne se hasar­daient pas à gravir le Maun­gana­mu, comp­taient sur la faim et la soif pour repren­dre leurs pris­on­niers. Af­faire de temps, et les sauvages ont la pa­tience longue.

Gle­nar­van ne se mépre­nait pas sur les dif­fi­cultés de sa po­si­tion, mais il ré­so­lut d’at­ten­dre les cir­con­stances fa­vor­ables, et de les faire naître, au be­soin.

Et d’abord Gle­nar­van voulut re­con­naître avec soin le Maun­gana­mu, c’est-​à-​dire sa forter­esse im­pro­visée, non pour la défendre, car le siège n’en était pas à crain­dre, mais pour en sor­tir. Le ma­jor, John, Robert, Pa­ganel et lui, prirent un relevé ex­act de la mon­tagne. Ils ob­servèrent la di­rec­tion des sen­tiers, leurs aboutis­sants, leur dé­cliv­ité. La crête, longue d’un mille, qui réu­nis­sait le Maun­gana­mu à la chaîne des Wahi­ti, al­lait en s’abais­sant vers la plaine. Son arête, étroite et capricieuse­ment pro­filée, présen­tait la seule route prat­ica­ble, au cas où l’éva­sion serait pos­si­ble. Si les fugi­tifs y pas­saient in­aperçus, à la faveur de la nu­it, peut-​être réus­sir­aient-​ils à s’en­gager dans les pro­fondes val­lées des Ranges, et à dépis­ter les guer­ri­ers maoris. Mais cette route of­frait plus d’un dan­ger. Dans sa par­tie basse, elle pas­sait à portée des coups de fusil. Les balles des in­digènes postés aux ram­pes in­férieures pou­vaient s’y crois­er, et ten­dre là un réseau de fer que nul ne saurait im­puné­ment franchir.

Gle­nar­van et ses amis, s’étant aven­turés sur la par­tie dan­gereuse de la crête, furent salués d’une grêle de plomb qui ne les at­teignit pas. Quelques bour­res, en­levées par le vent, ar­rivèrent jusqu’à eux. Elles étaient faites de pa­pi­er im­primé que Pa­ganel ra­mas­sa par cu_rio_sité pure et qu’il déchiffra non sans peine.

«Bon! dit-​il, savez-​vous, mes amis, avec quoi ces an­imaux-​là bour­rent leurs fusils?

-- Non, Pa­ganel, répon­dit Gle­nar­van.

-- Avec des feuil­lets de la bible! Si c’est l’em­ploi qu’ils font des ver­sets sacrés, je plains leurs mis­sion­naires! Ils au­ront de la peine à fonder des bib­lio­thèques maories.

-- Et quel pas­sage des livres saints ces in­digènes nous ont-​ils tiré en pleine poitrine? de­man­da Gle­nar­van.

-- Une pa­role du Dieu tout-​puis­sant, répon­dit John Man­gles, qui ve­nait de lire à son tour le pa­pi­er mac­ulé par l’ex­plo­sion. Cette pa­role nous dit d’es­pér­er en lui, ajou­ta le cap­itaine, avec l’in­ébran­lable con­vic­tion de sa foi écos­saise.

-- Lis, John», dit Gle­nar­van.

Et John lut ce ver­set re­spec­té par la défla­gra­tion de la poudre:

«Psaume 90. -- «_Parce qu’il a es­péré en moi, je le délivr­erai_.»

-- Mes amis, dit Gle­nar­van, il faut re­porter ces paroles d’es­pérance à nos braves et chères com­pagnes. Il y a là de quoi leur ranimer le coeur.»

Gle­nar­van et ses com­pagnons re­mon­tèrent les abrupts sen­tiers du cône, et se dirigèrent vers le tombeau qu’ils voulaient ex­am­in­er.

Chemin faisant, ils furent éton­nés de sur­pren­dre, à de pe­tits in­ter­valles, comme un cer­tain frémisse­ment du sol. Ce n’était pas une ag­ita­tion, mais cette vi­bra­tion con­tin­ue qu’éprou­vent les parois d’une chaudière à la poussée de l’eau bouil­lante. De vi­olentes vapeurs, nées de l’ac­tion des feux souter­rains, étaient évidem­ment em­ma­gas­inées sous l’en­veloppe de la mon­tagne.

Cette par­tic­ular­ité ne pou­vait émerveiller des gens qui ve­naient de pass­er en­tre les sources chaudes du Waika­to. Ils savaient que cette ré­gion cen­trale d’Ika-​Na-​Maoui est es­sen­tielle­ment vol­canique.

C’est un véri­ta­ble tamis dont le tis­su laisse tran­spir­er les vapeurs de la terre par les sources bouil­lantes et les sol­fatares.

Pa­ganel, qui l’avait déjà ob­servée, ap­pela donc l’at­ten­tion de ses amis sur la na­ture vol­canique de la mon­tagne. Le Maun­gana­mu n’était que l’un de ces nom­breux cônes qui héris­sent la por­tion cen­trale de l’île, c’est-​à-​dire un vol­can de l’avenir.

La moin­dre ac­tion mé­canique pou­vait déter­min­er la for­ma­tion d’un cratère dans ses parois faites d’un tuf sil­iceux et blanchâtre.

«En ef­fet, dit Gle­nar­van, mais nous ne sommes pas plus en dan­ger ici qu’auprès de la chaudière du _Dun­can_. C’est une tôle solide que cette croûte de terre!

-- D’ac­cord, répon­dit le ma­jor, mais une chaudière, si bonne qu’elle soit, finit tou­jours par éclater, après un long ser­vice.

-- Mac Nabbs, reprit Pa­ganel, je ne de­mande pas à rester sur ce cône. Que le ciel me mon­tre une route prat­ica­ble, et je le quitte à l’in­stant.

-- Ah! Pourquoi ce Maun­gana­mu ne peut-​il nous en­traîn­er lui-​même, répon­dit John Man­gles, puisque tant de puis­sance mé­canique est ren­fer­mée dans ses flancs! Il y a peut-​être, sous nos pieds, la force de plusieurs mil­lions de chevaux, stérile et per­due! Notre _Dun­can_ n’en de­man­derait pas la mil­lième par­tie pour nous porter au bout du monde!»

Ce sou­venir du _Dun­can_, évo­qué par John Man­gles, eut pour ef­fet de ramen­er les pen­sées les plus tristes dans l’es­prit de Gle­nar­van; car, si dés­espérée que fût sa pro­pre sit­ua­tion, il l’ou­bli­ait sou­vent pour gémir sur le sort de son équipage.

Il songeait en­core, quand il retrou­va au som­met du Maun­gana­mu ses com­pagnons d’in­for­tune.

La­dy He­le­na, dès qu’elle l’aperçut, vint à lui.

«Mon cher Ed­ward, dit-​elle, vous avez re­con­nu notre po­si­tion? De­vons-​nous es­pér­er ou crain­dre?

-- Es­pér­er, ma chère He­le­na, répon­dit Gle­nar­van. Les in­digènes ne franchi­ront ja­mais la lim­ite de la mon­tagne, et le temps ne nous man­quera pas pour for­mer un plan d’éva­sion.

-- D’ailleurs, madame, dit John Man­gles, c’est Dieu lui-​même qui nous recom­mande d’es­pér­er.»

John Man­gles re­mit à la­dy He­le­na ce feuil­let de la bible, où se li­sait le ver­set sacré. La je­une femme et la je­une fille, l’âme con­fi­ante, le coeur ou­vert à toutes les in­ter­ven­tions du ciel, virent dans ces paroles du livre saint un in­fail­li­ble présage de salut.

«Main­tenant, à l’_oudoupa_! s’écria gaiement Pa­ganel. C’est notre forter­esse, notre château, notre salle à manger, notre cab­inet de tra­vail! Per­son­ne ne nous y dérangera! Mes­dames, per­me­ttez-​moi de vous faire les hon­neurs de cette char­mante habi­ta­tion.»

On suiv­it l’aimable Pa­ganel. Lorsque les sauvages virent les fugi­tifs pro­fan­er de nou­veau cette sépul­ture tabouée, ils firent éclater de nom­breux coups de feu et d’épou­vanta­bles hurlements, ceux-​ci aus­si bruyants que ceux-​là. Mais, fort heureuse­ment, les balles ne portèrent pas si loin que les cris, et tombèrent à mi- côte, pen­dant que les vo­cif­éra­tions al­laient se per­dre dans l’es­pace.

La­dy He­le­na, Mary Grant et leurs com­pagnons, tout à fait ras­surés en voy­ant que la su­per­sti­tion des maoris était en­core plus forte que leur colère, en­trèrent dans le mon­ument funèbre.

C’était une palis­sade de pieux peints en rouge, que cet _oudoupa_ du chef zé­landais. Des fig­ures sym­bol­iques, un vrai tatouage sur bois, racon­taient la no­blesse et les hauts faits du dé­funt. Des chapelets d’amulettes, de co­quil­lages ou de pier­res tail­lées se bal­ançaient d’un poteau à l’autre. À l’in­térieur, le sol dis­parais­sait sous un tapis de feuilles vertes. Au cen­tre, une légère ex­tumes­cence trahis­sait la tombe fraîche­ment creusée.

Là, re­po­saient les armes du chef, ses fusils chargés et amor­cés, sa lance, sa su­perbe hache en jade vert, avec une pro­vi­sion de poudre et de balles suff­isante pour les chas­ses éter­nelles.

«Voilà tout un ar­se­nal, dit Pa­ganel, dont nous fer­ons un meilleur em­ploi que le dé­funt. Une bonne idée qu’ont ces sauvages d’em­porter leurs armes dans l’autre monde!

-- Eh! mais, ce sont des fusils de fab­rique anglaise! dit le ma­jor.

-- Sans doute, répon­dit Gle­nar­van, et c’est une as­sez sotte cou­tume de faire cadeau d’armes à feu aux sauvages! Ils s’en ser­vent en­suite con­tre les en­vahisseurs, et ils ont rai­son. En tout cas, ces fusils pour­ront nous être utiles!

-- Mais ce qui nous sera plus utile en­core, dit Pa­ganel, ce sont les vivres et l’eau des­tinés à Kara-​Tété.»

En ef­fet, les par­ents et les amis du mort avaient bi­en fait les choses. L’ap­pro­vi­sion­nement té­moignait de leur es­time pour les ver­tus du chef. Il y avait des vivres suff­isants à nour­rir dix per­son­nes pen­dant quinze jours ou plutôt le dé­funt pour l’éter­nité. Ces al­iments de na­ture végé­tale con­sis­taient en fougères, en patates douces, le «con­volvu­lus batatas» in­digène, et en pommes de terre im­portées depuis longtemps dans le pays par les eu­ropéens. De grands vas­es con­te­naient l’eau pure qui fig­ure au repas zé­landais, et une douzaine de paniers, artis­te­ment tressés, ren­fer­maient des tablettes d’une gomme verte par­faite­ment in­con­nue.

Les fugi­tifs étaient donc pré­mu­nis pour quelques jours con­tre la faim et la soif. Ils ne se firent au­cune­ment prier pour pren­dre leur pre­mier repas aux dépens du chef.

Gle­nar­van rap­por­ta les al­iments néces­saires à ses com­pagnons, et les con­fia aux soins de Mr Ol­bi­nett.

Le _stew­art_, tou­jours for­mal­iste, même dans les plus graves sit­ua­tions, trou­va le menu du repas un peu mai­gre. D’ailleurs, il ne savait com­ment pré­par­er ces racines, et le feu lui man­quait.

Mais Pa­ganel le tira d’af­faire, en lui con­seil­lant d’en­fouir tout sim­ple­ment ses fougères et ses patates douces dans le sol même.

En ef­fet, la tem­péra­ture des couch­es supérieures était très élevée, et un ther­momètre, en­fon­cé dans ce ter­rain, eût cer­taine­ment ac­cusé une chaleur de soix­ante à soix­ante-​cinq de­grés. Ol­bi­nett fail­lit même s’échaud­er très sérieuse­ment, car, au mo­ment où il ve­nait de creuser un trou pour y dé­pos­er ses racines, une colonne de vapeur d’eau se dé­gagea, et mon­ta en sif­flant à une hau­teur d’une toise. Le _stew­art_ tom­ba à la ren­verse, épou­van­té.

«Fer­mez le robi­net!» cria le ma­jor, qui, aidé des deux matelots, ac­cou­rut et combla le trou de débris pon­ceux, tan­dis que Pa­ganel, con­sid­érant d’un air sin­guli­er ce phénomène, mur­mu­rait ces mots:

«Tiens! Tiens! Hé! Hé! Pourquoi pas?

-- Vous n’êtes pas blessé? de­man­da Mac Nabbs à Ol­bi­nett.

-- Non, Mon­sieur Mac Nabbs, répon­dit le _stew­art_, mais je ne m’at­tendais guère...

-- À tant de bi­en­faits du ciel! s’écria Pa­ganel d’un ton en­joué. Après l’eau et les vivres de Kara-​Tété, le feu de la terre! Mais c’est un par­adis que cette mon­tagne! Je pro­pose d’y fonder une colonie, de la cul­tiv­er, de nous y établir pour le reste de nos jours! Nous serons les Robin­sons du Maun­gana­mu! En vérité, je cherche vaine­ment ce qui nous manque sur ce con­fort­able cône!

-- Rien, s’il est solide, répon­dit John Man­gles.

-- Bon! Il n’est pas fait d’hi­er, dit Pa­ganel. Depuis longtemps il ré­siste à l’ac­tion des feux in­térieurs, et il tien­dra bi­en jusqu’à notre dé­part.

-- Le dé­je­uner est servi», an­nonça Mr Ol­bi­nett, aus­si grave­ment que s’il eût été dans l’ex­er­ci­ce de ses fonc­tions au château de Mal­colm.

Aus­sitôt les fugi­tifs, as­sis près de la palis­sade, com­mencèrent un de ces repas que depuis quelque temps la prov­idence leur en­voy­ait si ex­acte­ment dans les plus graves con­jonc­tures.

On ne se mon­tra pas dif­fi­cile sur le choix des al­iments, mais les avis furent partagés touchant la racine de fougère co­mestible. Les uns lui trou­vèrent une saveur douce et agréable, les autres un goût mu­cilagineux, par­faite­ment in­sipi­de, et une re­mar­quable co­riac­ité. Les patates douces, cuites dans le sol brûlant, étaient ex­cel­lentes. Le géo­graphe fit ob­serv­er que Kara-​Tété n’était point à plain­dre.

Puis, la faim ras­sas­iée, Gle­nar­van pro­posa de dis­cuter sans re­tard, un plan d’éva­sion.

«Déjà! dit Pa­ganel, d’un ton véri­ta­ble­ment pi­teux. Com­ment, vous songez déjà à quit­ter ce lieu de délices?

-- Mais, Mon­sieur Pa­ganel, répon­dit la­dy He­le­na, en ad­met­tant que nous soyons à Capoue, vous savez qu’il ne faut pas imiter An­ni­bal!

-- Madame, répon­dit Pa­ganel, je ne me per­me­ttrai point de vous con­tredire, et puisque vous voulez dis­cuter, dis­cu­tons.

-- Je pense tout d’abord, dit Gle­nar­van, que nous de­vons ten­ter une éva­sion avant d’y être poussés par la famine. Les forces ne nous man­quent pas, et il faut en prof­iter. La nu­it prochaine, nous es­sayerons de gag­ner les val­lées de l’est en traver­sant le cer­cle des in­digènes à la faveur des ténèbres.

-- Par­fait, répon­dit Pa­ganel, si les maoris nous lais­sent pass­er.

-- Et s’ils nous en em­pêchent? dit John Man­gles.

-- Alors, nous em­ploierons les grands moyens, répon­dit Pa­ganel.

-- Vous avez donc de grands moyens? de­man­da le ma­jor.

-- À n’en savoir que faire!» ré­pli­qua Pa­ganel sans s’ex­pli­quer da­van­tage.

Il ne restait plus qu’à at­ten­dre la nu­it pour es­say­er de franchir la ligne des in­digènes.

Ceux-​ci n’avaient pas quit­té la place. Leurs rangs sem­blaient même s’être grossis des re­tar­dataires de la tribu.

Çà et là, des foy­ers al­lumés for­maient une cein­ture de feux à la base du cône. Quand les ténèbres en­vahirent les val­lées en­vi­ron­nantes, le Maun­gana­mu parut sor­tir d’un vaste brasi­er, tan­dis que son som­met se per­dait dans une om­bre épaisse.

On en­tendait à six cents pieds plus bas l’ag­ita­tion, les cris, le mur­mure du bivouac en­ne­mi.

À neuf heures, par une nu­it très noire, Gle­nar­van et John Man­gles ré­solurent d’opér­er une re­con­nais­sance, avant d’en­traîn­er leurs com­pagnons sur cette périlleuse route. Ils de­scendi­rent sans bruit, pen­dant dix min­utes en­vi­ron, et s’en­gagèrent sur l’étroite arête qui traver­sait la ligne in­digène, à cin­quante pieds au- dessus du campe­ment.

Tout al­lait bi­en jusqu’alors. Les maoris, éten­dus près de leurs brasiers, ne sem­blaient pas apercevoir les deux fugi­tifs, qui firent en­core quelques pas.

Mais soudain, à gauche et à droite de la crête, une dou­ble fusil­lade écla­ta.

«En ar­rière! dit Gle­nar­van, ces ban­dits ont des yeux de chat et des fusils de ri­fle­men!»

John Man­gles et lui re­mon­tèrent aus­sitôt les roides talus du mont, et vin­rent prompte­ment ras­sur­er leurs amis ef­frayés par les dé­to­na­tions.

Le cha­peau de Gle­nar­van avait été traver­sé de deux balles. Il était donc im­pos­si­ble de s’aven­tur­er sur l’in­ter­minable crête en­tre ces deux rangs de tirailleurs.

«À de­main, dit Pa­ganel, et puisque nous ne pou­vons tromper la vig­ilance de ces in­digènes, vous me per­me­ttrez de leur servir un plat de ma façon!»

La tem­péra­ture était as­sez froide. Heureuse­ment, Kara-​Tété avait em­porté dans sa tombe ses meilleures robes de nu­it, de chaudes cou­ver­tures de phormi­um dont cha­cun s’en­velop­pa sans scrupule, et bi­en­tôt les fugi­tifs, gardés par la su­per­sti­tion in­digène, dor­maient tran­quille­ment à l’abri des palis­sades, sur ce sol tiède et tout fris­son­nant de bouil­lon­nements in­térieurs.

Chapitre XV _Les grands moyens de Pa­ganel_

Le lende­main, 17 févri­er, le soleil lev­ant réveil­la de ses pre­miers rayons les dormeurs du Maun­gana­mu. Les maoris, depuis longtemps déjà, al­laient et ve­naient au pied du cône, sans s’écarter de leur ligne d’ob­ser­va­tion. De fu­rieuses clameurs saluèrent l’ap­pari­tion des eu­ropéens qui sor­taient de l’en­ceinte pro­fanée.

Cha­cun je­ta son pre­mier coup d’oeil aux mon­tagnes en­vi­ron­nantes, aux val­lées pro­fondes en­core noyées de brumes, à la sur­face du lac Taupo, que le vent du matin ridait légère­ment.

Puis tous, avides de con­naître les nou­veaux pro­jets de Pa­ganel, se réu­nirent au­tour de lui, et l’in­ter­rogèrent des yeux.

Pa­ganel répon­dit aus­sitôt à l’in­quiète cu_rio_sité de ses com­pagnons.

«Mes amis, dit-​il, mon pro­jet a cela d’ex­cel­lent que, s’il ne pro­duit pas tout l’ef­fet que j’en at­tends, s’il échoue même, notre sit­ua­tion ne sera pas em­pirée. Mais il doit réus­sir, il réus­sira.

-- Et ce pro­jet? de­man­da Mac Nabbs.

-- Le voici, répon­dit Pa­ganel. La su­per­sti­tion des in­digènes a fait de cette mon­tagne un lieu d’asile, il faut que la su­per­sti­tion nous aide à en sor­tir.

Si je parviens à per­suad­er à Kai-​Koumou que nous avons été vic­times de notre pro­fa­na­tion, que le cour­roux céleste nous a frap­pés, en un mot, que nous sommes morts et d’une mort ter­ri­ble, croyez-​vous qu’il aban­donne ce plateau du Maun­gana­mu pour re­tourn­er à son vil­lage?

-- Cela n’est pas dou­teux, dit Gle­nar­van.

-- Et de quelle mort hor­ri­ble nous men­acez-​vous? de­man­da la­dy He­le­na.

-- De la mort des sac­rilèges, mes amis, répon­dit Pa­ganel. Les flammes ven­ger­ess­es sont sous nos pieds. Ou­vrons-​leur pas­sage!

-- Quoi! Vous voulez faire un vol­can! s’écria John Man­gles.

-- Oui, un vol­can fac­tice, un vol­can im­pro­visé, dont nous dirigerons les fureurs! Il y a là toute une pro­vi­sion de vapeurs et de feux souter­rains qui ne de­man­dent qu’à sor­tir! Or­gan­isons une érup­tion ar­ti­fi­cielle à notre prof­it!

-- L’idée est bonne, dit le ma­jor. Bi­en imag­iné, Pa­ganel!

-- Vous com­prenez, reprit le géo­graphe, que nous fein­drons d’être dévorés par les flammes du Plu­ton zé­landais, et que nous dis­paraîtrons spir­ituelle­ment dans le tombeau de Kara-​Tété...

-- Où nous res­terons trois jours, qua­tre jours, cinq jours, s’il le faut, c’est-​à-​dire jusqu’au mo­ment où les sauvages, con­va­in­cus de notre mort, aban­don­neront la par­tie.

-- Mais s’ils ont l’idée de con­stater notre châ­ti­ment, dit miss Grant, s’ils gravis­sent la mon­tagne?

-- Non, ma chère Mary, répon­dit Pa­ganel, ils ne le fer­ont pas. La mon­tagne est tabouée, et quand elle au­ra elle-​même dévoré ses pro­fana­teurs, son tabou sera plus rigoureux en­core!

-- Ce pro­jet est véri­ta­ble­ment bi­en conçu, dit Gle­nar­van. Il n’a qu’une chance con­tre lui, et cette chance, c’est que les sauvages s’ob­sti­nent à rester si longtemps en­core au pied du Maun­gana­mu, que les vivres vi­en­nent à nous man­quer. Mais cela est peu prob­able, surtout si nous jouons ha­bile­ment notre jeu.

-- Et quand ten­terons-​nous cette dernière chance? de­man­da la­dy He­le­na.

-- Ce soir même, répon­dit Pa­ganel, à l’heure des plus épaiss­es ténèbres.

-- C’est con­venu, répon­dit Mac Nabbs. Pa­ganel, vous êtes un homme de génie et moi qui ne me pas­sionne guère, d’habi­tude, je réponds du suc­cès. Ah! Ces co­quins! Nous al­lons leur servir un pe­tit mir­acle, qui re­tardera leur con­ver­sion d’un bon siè­cle! Que les mis­sion­naires nous le par­don­nent!»

Le pro­jet de Pa­ganel était donc adop­té, et véri­ta­ble­ment, avec les su­per­sti­tieuses idées des maoris, il pou­vait, il de­vait réus­sir. Restait son exé­cu­tion. L’idée était bonne, mais sa mise en pra­tique dif­fi­cile. Ce vol­can n’al­lait-​il pas dévor­er les au­da­cieux qui lui creuseraient un cratère? Pour­rait-​on maîtris­er, diriger cette érup­tion, quand ses vapeurs, ses flammes et ses laves seraient déchaînées? Le cône tout en­tier ne s’abîmerait-​il pas dans un gouf­fre de feu? C’était touch­er là à ces phénomènes dont la na­ture s’est réservé le monopole ab­solu.

Pa­ganel avait prévu ces dif­fi­cultés, mais il comp­tait agir avec pru­dence et sans pouss­er les choses à l’ex­trême. Il suff­isait d’une ap­parence pour duper les maoris, et non de la ter­ri­ble réal­ité d’une érup­tion.

Com­bi­en cette journée parut longue! Cha­cun en comp­ta les in­ter­minables heures. Tout était pré­paré pour la fuite. Les vivres de l’_oudoupa_ avaient été di­visés et for­maient des pa­que­ts peu em­bar­ras­sants.

Quelques nat­tes et les armes à feu com­plé­taient ce léger bagage, en­levé au tombeau du chef. Il va sans dire que ces pré­parat­ifs furent faits dans l’en­ceinte palis­sadée et à l’in­su des sauvages.

À six heures, le _stew­art_ servit un repas ré­con­for­tant. Où et quand mangerait-​on dans les val­lées du dis­trict, nul ne le pou­vait prévoir.

Donc, on dî­na pour l’avenir. Le plat du mi­lieu se com­po­sait d’une de­mi-​douzaine de gros rats, at­trapés par Wil­son et cuits à l’étouf­fée. La­dy He­le­na et Mary Grant re­fusèrent ob­stiné­ment de goûter ce gibier si es­timé dans la Nou­velle-​Zé­lande, mais les hommes s’en ré­galèrent comme de vrais maoris. Cette chair était véri­ta­ble­ment ex­cel­lente, savoureuse, même, et les six rongeurs furent rongés jusqu’aux os.

Le cré­pus­cule du soir ar­ri­va. Le soleil dis­parut der­rière une bande d’épais nu­ages d’as­pect orageux.

Quelques éclairs il­lu­mi­naient l’hori­zon, et un ton­nerre loin­tain roulait dans les pro­fondeurs du ciel.

Pa­ganel salua l’or­age qui ve­nait en aide à ses des­seins et com­plé­tait sa mise en scène. Les sauvages sont su­per­sti­tieuse­ment af­fec­tés par ces grands phénomènes de la na­ture. Les néo-​zé­landais ti­en­nent le ton­nerre pour la voix ir­ritée de leur Nouï-​Atoua et l’éclair n’est que la ful­gu­ra­tion cour­roucée de ses yeux. La di­vinité paraî­trait donc venir per­son­nelle­ment châti­er les pro­fana­teurs du tabou. À huit heures, le som­met du Maun­gana­mu dis­parut dans une ob­scu­rité sin­istre.

Le ciel prê­tait un fond noir à cet épanouisse­ment de flammes que la main de Pa­ganel al­lait y pro­jeter.

Les maoris ne pou­vaient plus voir leurs pris­on­niers.

Le mo­ment d’agir était venu.

Il fal­lait procéder avec ra­pid­ité. Gle­nar­van, Pa­ganel, Mac Nabbs, Robert, le _stew­art_, les deux matelots, se mirent à l’oeu­vre si­mul­tané­ment.

L’em­place­ment du cratère fut choisi à trente pas du tombeau de Kara-​Tété. Il était im­por­tant, en ef­fet, que cet _oudoupa_ fut re­spec­té par l’érup­tion, car avec lui eût égale­ment dis­paru le tabou de la mon­tagne. Là, Pa­ganel avait re­mar­qué un énorme bloc de pierre au­tour duquel les vapeurs s’épan­chaient avec une cer­taine in­ten­sité. Ce bloc re­cou­vrait un pe­tit cratère na­turel creusé dans le cône, et s’op­po­sait par son poids seul à l’épanche­ment des flammes souter­raines. Si l’on par­ve­nait à le re­jeter hors de son alvéole, les vapeurs et les laves fuseraient aus­sitôt par l’ou­ver­ture dé­gagée.

Les tra­vailleurs se firent des leviers avec les pieux ar­rachés à l’in­térieur de l’_oudoupa_, et ils at­taquèrent vigoureuse­ment la masse rocheuse. Sous leurs ef­forts si­mul­tanés, le roc ne tar­da pas à s’ébran­ler. Ils lui creusèrent une sorte de pe­tite tranchée sur le talus du mont, afin qu’il pût gliss­er par ce plan in­cliné. À mesure qu’ils le soule­vaient, les trép­ida­tions du sol s’ac­cu­saient plus vi­olem­ment.

De sourds rugisse­ments de flammes et des sif­fle­ments de four­naise couraient sous la croûte am­in­cie. Les au­da­cieux ou­vri­ers, véri­ta­bles cy­clopes ma­ni­ant les feux de la terre, tra­vail­laient si­len­cieuse­ment.

Bi­en­tôt, quelques fis­sures et des jets de vapeur brûlante leur ap­prirent que la place de­ve­nait périlleuse. Mais un suprême ef­fort ar­racha le bloc qui glis­sa sur la pente du mont et dis­parut.

Aus­sitôt la couche am­in­cie cé­da. Une colonne in­can­des­cente fusa vers le ciel avec de véhé­mentes dé­to­na­tions, tan­dis que des ruis­seaux d’eau bouil­lante et de laves roulaient vers le campe­ment des in­digènes et les val­lées in­férieures.

Tout le cône trem­bla, et l’on put croire qu’il s’abî­mait dans un gouf­fre sans fond. Gle­nar­van et ses com­pagnons eu­rent à peine le temps de se sous­traire aux at­teintes de l’érup­tion; ils s’en­fuirent dans l’en­ceinte de l’_oudoupa_, non sans avoir reçu quelques gouttes d’une eau portée à une tem­péra­ture de qua­tre- vingt-​qua­torze de­grés.

Cette eau ré­pan­dit d’abord une légère odeur de bouil­lon, qui se changea bi­en­tôt en une odeur de soufre très mar­quée.

Alors, les vas­es, les laves, les détri­tus vol­caniques, se con­fondi­rent dans un même em­brase­ment. Des tor­rents de feu sil­lon­nèrent les flancs du Maun­gana­mu. Les mon­tagnes prochaines s’éclairèrent au feu de l’érup­tion; les val­lées pro­fondes s’il­lu­minèrent d’une réver­béra­tion in­tense.

Tous les sauvages s’étaient lev­és, hurlant sous la mor­sure de ces laves qui bouil­lon­naient au mi­lieu de leur bivouac. Ceux que le fleuve de feu n’avait pas at­teints fuyaient et re­mon­taient les collines en­vi­ron­nantes; puis, ils se re­tour­naient épou­van­tés, et con­sid­éraient cet ef­frayant phénomène, ce vol­can dans lequel la colère de leur dieu abî­mait les pro­fana­teurs de la mon­tagne sacrée. Et, à de cer­tains mo­ments où faib­lis­sait le fra­cas de l’érup­tion, on les en­tendait hurler leur cri sacra­mentel:

«Tabou! Tabou! Tabou!»

Cepen­dant, une énorme quan­tité de vapeurs, de pier­res en­flam­mées et de laves s’échap­pait de ce cratère du Maun­gana­mu. Ce n’était plus un sim­ple geyser comme ceux qui avoisi­nent le mont Hé­cla en Is­lande, mais le mont Hé­cla lui-​même. Toute cette sup­pu­ra­tion vol­canique s’était con­tenue jusqu’alors sous l’en­veloppe du cône, parce que les soupa­pes du Ton­gariro suff­isaient à son ex­pan­sion; mais lorsqu’on lui ou­vrit une is­sue nou­velle, elle se pré­cipi­ta avec une ex­trême véhé­mence, et cette nu­it-​là, par une loi d’équili­bre, les autres érup­tions de l’île durent per­dre de leur in­ten­sité habituelle.

Une heure après le début de ce vol­can sur la scène du monde, de larges ruis­seaux de lave in­can­des­cente coulaient sur ses flancs. On voy­ait toute une lé­gion de rats sor­tir de leurs trous in­hab­it­ables et fuir le sol em­brasé.

Pen­dant la nu­it en­tière et sous l’or­age qui se déchaî­nait dans les hau­teurs du ciel, le cône fonc­tion­na avec une vi­olence qui ne lais­sa pas d’in­quiéter Gle­nar­van. L’érup­tion rongeait les bor­ds du cratère.

Les pris­on­niers, cachés der­rière l’en­ceinte de pieux, suiv­aient les ef­frayants pro­grès du phénomène.

Le matin ar­ri­va. La fureur vol­canique ne se mod­érait pas. D’épaiss­es vapeurs jaunâtres se mêlaient aux flammes; les tor­rents de lave ser­pen­taient de toutes parts.

Gle­nar­van, l’oeil aux aguets, le coeur pal­pi­tant, glis­sa son re­gard à tous les in­ter­stices de l’en­ceinte palis­sadée et ob­ser­va le campe­ment des in­digènes.

Les maoris avaient fui sur les plateaux voisins, hors des at­teintes du vol­can. Quelques ca­davres, couchés au pied du cône, étaient car­bon­isés par le feu. Plus loin, vers le _pah_, les laves avaient gag­né une ving­taine de huttes, qui fu­maient en­core. Les zé­landais, for­mant çà et là des groupes, con­sid­éraient le som­met em­panaché du Maun­gana­mu avec une re­ligieuse épou­vante.

Kai-​Koumou vint au mi­lieu de ses guer­ri­ers, et Gle­nar­van le re­con­nut. Le chef s’avança jusqu’au pied du cône, par le côté re­spec­té des laves, mais il n’en fran­chit pas le pre­mier éch­elon.

Là, les bras éten­dus comme un sor­ci­er qui ex­or­cise, il fit quelques gri­maces dont le sens n’échap­pa point aux pris­on­niers. Ain­si que l’avait prévu Pa­ganel, Kai-​Koumou lançait sur la mon­tagne ven­ger­esse un tabou plus rigoureux.

Bi­en­tôt après, les in­digènes s’en al­laient par files dans les sen­tiers sin­ueux qui de­scendaient vers le _pah_.

«Ils par­tent! s’écria Gle­nar­van. Ils aban­don­nent leur poste! Dieu soit loué! Notre stratagème a réus­si! Ma chère He­le­na, mes braves com­pagnons, nous voilà morts, nous voilà en­ter­rés! Mais ce soir, à la nu­it, nous ressus­citerons, nous quit­terons notre tombeau, nous fuirons ces bar­bares pe­uplades!»

On se fig­ur­erait dif­fi­cile­ment la joie qui régna dans l’_oudoupa_. L’es­poir avait repris tous les coeurs. Ces courageux voyageurs ou­bli­aient le passé, ou­bli­aient l’avenir, pour ne songer qu’au présent!

Et pour­tant, cette tâche n’était pas facile de gag­ner quelque étab­lisse­ment eu­ropéen au mi­lieu de ces con­trées in­con­nues. Mais, Kai-​Koumou dépisté, on se croy­ait sauvé de tous les sauvages de la Nou­velle-​Zé­lande!

Le ma­jor, pour son compte, ne cacha pas le sou­verain mépris que lui cau­saient ces maoris, et les ex­pres­sions ne lui man­quèrent pas pour les qual­ifi­er.

Ce fut un as­saut en­tre Pa­ganel et lui. Ils les traitèrent de brutes im­par­donnables, d’ânes stupi­des, d’id­iots du Paci­fique, de sauvages de Bed­lam, de crétins des an­tipodes, etc., etc.

Ils ne tarirent pas.

Une journée en­tière de­vait en­core s’écouler avant l’éva­sion défini­tive. On l’em­ploya à dis­cuter un plan de fuite. Pa­ganel avait pré­cieuse­ment con­servé sa carte de la Nou­velle-​Zé­lande, et il put y chercher les plus sûrs chemins.

Après dis­cus­sion, les fugi­tifs ré­solurent de se porter dans l’est, vers la baie Plen­ty. C’était pass­er par des ré­gions in­con­nues, mais vraisem­blable­ment désertes. Les voyageurs, habitués déjà à se tir­er des dif­fi­cultés na­turelles, à tourn­er les ob­sta­cles physiques, ne red­outaient que la ren­con­tre des maoris. Ils voulaient donc les éviter à tout prix et gag­ner la côte ori­en­tale, où les mis­sion­naires ont fondé quelques étab­lisse­ments.

De plus, cette por­tion de l’île avait échap­pé jusqu’ici aux désas­tres de la guerre, et les par­tis in­digènes n’y bat­taient pas la cam­pagne.

Quant à la dis­tance qui sé­parait le lac Taupo de la baie Plen­ty, on pou­vait l’éval­uer à cent milles.

Dix jours de marche à dix milles par jour. Cela se ferait, non sans fa­tigue; mais, dans cette courageuse troupe, nul ne comp­tait ses pas. Les mis­sions une fois at­teintes, les voyageurs s’y re­poseraient en at­ten­dant quelque oc­ca­sion fa­vor­able de gag­ner Auck­land, car c’était tou­jours cette ville qu’ils voulaient gag­ner.

Ces divers points ar­rêtés, on con­tin­ua de surveiller les in­digènes jusqu’au soir. Il n’en restait plus un seul au pied de la mon­tagne, et quand l’om­bre en­vahit les val­lées du Taupo, au­cun feu ne sig­nala la présence des maoris au bas du cône. Le chemin était li­bre.

À neuf heures, par une nu­it noire, Gle­nar­van don­na le sig­nal du dé­part. Ses com­pagnons et lui, ar­més et équipés aux frais de Kara- Tété, com­mencèrent à de­scen­dre prudem­ment les ram­pes du Maun­gana­mu. John Man­gles et Wil­son tenaient la tête, l’or­eille et l’oeil aux aguets. Ils s’ar­rê­taient au moin­dre bruit, ils in­ter­ro­geaient la moin­dre lueur. Cha­cun se lais­sait pour ain­si dire gliss­er sur le talus du mont pour se mieux con­fon­dre avec lui.

À deux cents pieds au-​dessus du som­met, John Man­gles et son matelot at­teignirent la périlleuse arête défendue si ob­stiné­ment par les in­digènes. Si par mal­heur les maoris, plus rusés que les fugi­tifs, avaient feint une re­traite pour les at­tir­er jusqu’à eux, s’ils n’avaient pas été dupes du phénomène vol­canique, c’était en ce lieu même que leur présence se révélerait. Gle­nar­van, mal­gré toute sa con­fi­ance et en dépit des plaisan­ter­ies de Pa­ganel, ne put s’em­pêch­er de frémir. Le salut des siens al­lait se jouer tout en­tier pen­dant ces dix min­utes néces­saires à franchir la crête. Il sen­tait bat­tre le coeur de la­dy He­le­na, cram­pon­née à son bras.

Il ne songeait pas à reculer d’ailleurs. John, pas da­van­tage. Le je­une cap­itaine, suivi de tous et pro­tégé par une ob­scu­rité com­plète, ram­pa sur l’arête étroite, s’ar­rê­tant lorsque quelque pierre dé­tachée roulait jusqu’au bas du plateau. Si les sauvages étaient en­core em­busqués en con­tre-​bas, ces bruits in­so­lites de­vaient provo­quer des deux côtés une red­outable fusil­lade.

Cepen­dant, à gliss­er comme un ser­pent sur cette crête in­clinée, les fugi­tifs n’al­laient pas vite. Quand John Man­gles eut at­teint le point le plus abais­sé, vingt-​cinq pieds à peine le sé­paraient du plateau où la veille cam­paient les in­digènes; puis l’arête se rel­evait par une pente as­sez roide et mon­tait vers un tail­lis pen­dant l’es­pace d’un quart de mille.

Toute­fois, cette par­tie basse fut franchie sans ac­ci­dent, et les voyageurs com­mencèrent à re­mon­ter en si­lence. Le bou­quet de bois était in­vis­ible, mais on le savait là, et pourvu qu’une em­bus­cade n’y fût pas pré­parée, Gle­nar­van es­pérait s’y trou­ver en lieu sûr. Cepen­dant, il ob­ser­va qu’à compter de ce mo­ment il n’était plus pro­tégé par le tabou. La crête re­mon­tante n’ap­parte­nait pas au Maun­gana­mu, mais bi­en au sys­tème oro­graphique qui héris­sait la par­tie ori­en­tale du lac Taupo. Donc, non seule­ment les coups de fusil des in­digènes, mais une at­taque corps à corps était à red­outer.

Pen­dant dix min­utes, la pe­tite troupe s’él­eva par un mou­ve­ment in­sen­si­ble vers les plateaux supérieurs.

John n’aperce­vait pas en­core le som­bre tail­lis, mais il de­vait en être à moins de deux cents pieds.

Soudain il s’ar­rê­ta, rec­ula presque. Il avait cru sur­pren­dre quelque bruit dans l’om­bre. Son hési­ta­tion en­raya la marche de ses com­pagnons.

Il de­meu­ra im­mo­bile, et as­sez pour in­quiéter ceux qui le suiv­aient. On at­ten­dit. Dans quelles an­goiss­es, cela ne peut s’ex­primer! Serait-​on for­cé de revenir en ar­rière et de re­gag­ner le som­met du Maun­gana­mu?

Mais John, voy­ant que le bruit ne se re­nou­ve­lait pas, reprit son as­cen­sion sur l’étroit chemin de l’arête.

Bi­en­tôt le tail­lis se dessi­na vague­ment dans l’om­bre.

En quelques pas, il fut at­teint, et les fugi­tifs se blot­tirent sous l’épais feuil­lage des ar­bres.

Chapitre XVI _En­tre deux feux_

La nu­it fa­vori­sait cette éva­sion. Il fal­lait donc en prof­iter pour quit­ter les fu­nestes par­ages du lac Taupo. Pa­ganel prit la di­rec­tion de la pe­tite troupe, et son merveilleux in­stinct de voyageur se révéla de nou­veau pen­dant cette dif­fi­cile péré­gri­na­tion dans les mon­tagnes. Il ma­noeu­vrait avec une sur­prenante ha­bileté au mi­lieu des ténèbres, choi­sis­sant sans hésiter les sen­tiers presque in­vis­ibles, ten­ant une di­rec­tion con­stante dont il ne s’écar­tait pas. Sa nyc­talop­ie, il est vrai, le ser­vait fort, et ses yeux de chat lui per­me­ttaient de dis­tinguer les moin­dres ob­jets dans cette pro­fonde ob­scu­rité.

Pen­dant trois heures, on mar­cha sans faire halte sur les ram­pes très al­longées du re­vers ori­en­tal.

Pa­ganel in­cli­nait un peu vers le sud-​est, afin de gag­ner un étroit pas­sage creusé en­tre les Kaimanawa et les Wahi­ti-​Ranges, où se glisse la route d’Auck­land à la baie Haukes. Cette gorge franchie, il comp­tait se jeter hors du chemin, et, abrité par les hautes chaînes, marcher à la côte à travers les ré­gions in­hab­itées de la province.

À neuf heures du matin, douze milles avaient été en­levés en douze heures. On ne pou­vait ex­iger plus des courageuses femmes. D’ailleurs, le lieu parut con­ven­able pour établir un campe­ment. Les fugi­tifs avaient at­teint le dé­filé qui sé­pare les deux chaînes. La route d’Ober­land restait à droite et courait vers le sud. Pa­ganel, sa carte à la main, fit un cro­chet vers le nord-​est, et, à dix heures, la pe­tite troupe at­teignit une sorte d’abrupt redan for­mé par une sail­lie de la mon­tagne. Les vivres furent tirés des sacs, et on leur fit hon­neur. Mary Grant et le ma­jor, que la fougère co­mestible avait peu sat­is­faits jusqu’alors, s’en ré­galèrent ce jour-​là.

La halte se pro­longea jusqu’à deux heures de l’après-​mi­di, puis la route de l’est fut reprise, et les voyageurs s’ar­rêtèrent le soir à huit milles des mon­tagnes. Ils ne se firent pas prier pour dormir en plein air.

Le lende­main, le chemin présen­ta des dif­fi­cultés as­sez sérieuses. Il fal­lut tra­vers­er ce curieux dis­trict des lacs vol­caniques, des gey­sers et des sol­fatares qui s’étend à l’est des Wahi­ti-​Ranges.

Les yeux en furent beau­coup plus sat­is­faits que les jambes. C’étaient à chaque quart de mille des dé­tours, des ob­sta­cles, des cro­chets, très fati­gants à coup sûr; mais quel étrange spec­ta­cle, et quelle var­iété in­finie la na­ture donne à ses grandes scènes!

Sur ce vaste es­pace de vingt milles car­rés, l’épanche­ment des forces souter­raines se pro­dui­sait sous toutes les formes. Des sources salines d’une trans­parence étrange, pe­uplées de myr­iades d’in­sectes, sor­taient des tail­lis in­digènes d’ar­bres à thé. Elles dé­gageaient une péné­trante odeur de poudre brûlée, et dé­po­saient sur le sol un résidu blanc comme une neige éblouis­sante. Leurs eaux limpi­des étaient portées jusqu’à l’ébul­li­tion, tan­dis que d’autres sources voisines s’épan­chaient en nappes glacées. Des fougères gi­gan­tesques crois­saient sur leurs bor­ds, et dans des con­di­tions ana­logues à celles de la végé­ta­tion sil­uri­enne.

De tous côtés, des gerbes liq­uides, en­tour­bil­lon­nées de vapeurs, s’élançaient du sol comme les jets d’eau d’un parc, les un­es con­tin­ues, les autres in­ter­mit­tentes et comme soumis­es au bon plaisir d’un Plu­ton capricieux. Elles s’étageaient en am­phithéâtre sur des ter­rass­es na­turelles su­per­posées à la manière des vasques mod­ernes; leurs eaux se con­fondaient peu à peu sous les vo­lutes de fumées blanch­es, et, rongeant les de­grés se­mi-​di­aphanes de ces es­caliers gi­gan­tesques, elles al­imen­taient des lacs en­tiers avec leurs cas­cades bouil­lon­nantes. Plus loin, aux sources chaudes et aux gey­sers tu­multueux suc­cédèrent les sol­fatares. Le ter­rain ap­parut tout bou­ton­né de gross­es pus­tules. C’étaient au­tant de cratères à de­mi éteints et lézardés de nom­breuses fis­sures d’où se dé­gageaient divers gaz. L’at­mo­sphère était sat­urée de l’odeur pi­quante et désagréable des acides sul­fureux. Le soufre, for­mant des croûtes et des con­cré­tions cristallines, tapis­sait le sol. Là s’amas­saient depuis de longs siè­cles d’in­cal­cu­la­bles et stériles richess­es, et c’est en ce dis­trict en­core peu con­nu de la Nou­velle-​Zé­lande que l’in­dus­trie vien­dra s’ap­pro­vi­sion­ner, si les soufrières de la Sicile s’épuisent un jour.

On com­prend quelles fa­tigues subirent les voyageurs à tra­vers­er ces ré­gions héris­sées d’ob­sta­cles. Les campe­ments y étaient dif­fi­ciles, et la cara­bine des chas­seurs n’y ren­con­trait pas un oiseau digne d’être plumé par les mains de Mr Ol­bi­nett. Aus­si fal­lait-​il le plus sou­vent se con­tenter de fougères et de patates douces, mai­gre repas qui ne re­fai­sait guère les forces épuisées de la pe­tite troupe. Cha­cun avait donc hâte d’en finir avec ces ter­rains arides et déserts.

Cepen­dant, il ne fal­lut pas moins de qua­tre jours pour tourn­er cette im­prat­ica­ble con­trée. Le 23 févri­er seule­ment, à cin­quante milles du Maun­gana­mu, Gle­nar­van put camper au pied d’un mont anonyme, in­diqué sur la carte de Pa­ganel. Les plaines d’ar­bris­seaux s’étendaient sous sa vue, et les grandes forêts réap­pa­rais­saient à l’hori­zon.

C’était de bon au­gure, à la con­di­tion toute­fois que l’hab­it­abil­ité de ces ré­gions n’y ra­menât pas trop d’habi­tants. Jusqu’ici, les voyageurs n’avaient pas ren­con­tré l’om­bre d’un in­digène.

Ce jour-​là, Mac Nabbs et Robert tuèrent trois ki­wis, qui fig­urèrent avec hon­neur sur la ta­ble du campe­ment, mais pas longtemps, pour tout dire, car en quelques min­utes ils furent dévorés du bec aux pat­tes.

Puis, au dessert, en­tre les patates douces et les pommes de terre, Pa­ganel fit une mo­tion qui fut adop­tée avec en­thou­si­asme.

Il pro­posa de don­ner le nom de Gle­nar­van à cette mon­tagne in­nom­mée qui se per­dait à trois mille pieds dans les nu­ages, et il poin­ta soigneuse­ment sur sa carte le nom du lord écos­sais.

In­sis­ter sur les in­ci­dents as­sez mono­tones et peu in­téres­sants qui mar­quèrent le reste du voy­age, est inu­tile. Deux ou trois faits de quelque im­por­tance seule­ment sig­nalèrent cette traver­sée des lacs à l’océan Paci­fique.

On mar­chait pen­dant toute la journée à travers les forêts et les plaines. John rel­evait sa di­rec­tion sur le soleil et les étoiles. Le ciel, as­sez clé­ment, épargnait ses chaleurs et ses pluies. Néan­moins, une fa­tigue crois­sante re­tar­dait ces voyageurs si cru­elle­ment éprou­vés déjà, et ils avaient hâte d’ar­riv­er aux mis­sions. Ils cau­saient, cepen­dant, ils s’en­trete­naient en­core, mais non plus d’une façon générale. La pe­tite troupe se di­vi­sait en groupes que for­mait, non pas une plus étroite sym­pa­thie, mais une com­mu­nion d’idées plus per­son­nelles.

Le plus sou­vent, Gle­nar­van al­lait seul, songeant, à mesure qu’il s’ap­prochait de la côte, au _Dun­can_ et à son équipage. Il ou­bli­ait les dan­gers qui le menaçaient en­core jusqu’à Auck­land, pour penser à ses matelots mas­sacrés. Cette hor­ri­ble im­age ne le quit­tait pas.

On ne par­lait plus d’Har­ry Grant. À quoi bon, puisqu’on ne pou­vait rien ten­ter pour lui? Si le nom du cap­itaine se prononçait en­core, c’était dans les con­ver­sa­tions de sa fille et de John Man­gles.

John n’avait point rap­pelé à Mary ce que la je­une fille lui avait dit pen­dant la dernière nu­it du _Waré-​atoua_. Sa dis­cré­tion ne voulait pas pren­dre acte d’une pa­role pronon­cée dans un suprême in­stant de dés­espoir.

Quand il par­lait d’Har­ry Grant, John fai­sait en­core des pro­jets de recherch­es ultérieures. Il af­fir­mait à Mary que lord Gle­nar­van reprendrait cette en­treprise avortée. Il par­tait de ce point que l’au­then­tic­ité du doc­ument ne pou­vait être mise en doute. Donc, Har­ry Grant ex­is­tait quelque part.

Donc, fal­lût-​il fouiller le monde en­tier, on de­vait le retrou­ver. Mary s’enivrait de ces paroles, et John et elle, unis par les mêmes pen­sées, se con­fondaient main­tenant dans le même es­poir. Sou­vent la­dy He­le­na pre­nait part à leur con­ver­sa­tion; mais elle ne s’aban­don­nait point à tant d’il­lu­sions, et se gar­dait pour­tant de ramen­er ces je­unes gens à la triste réal­ité.

Pen­dant ce temps, Mac Nabbs, Robert, Wil­son et Mul­rady chas­saient sans trop s’éloign­er de la pe­tite troupe, et cha­cun d’eux four­nis­sait son con­tin­gent de gibier. Pa­ganel, tou­jours drapé dans son man­teau de phormi­um, se tenait à l’écart, muet et pen­sif.

Et cepen­dant, -- cela est bon à dire, -- mal­gré cette loi de la na­ture qui fait qu’au mi­lieu des épreuves, des dan­gers, des fa­tigues, des pri­va­tions, les meilleurs car­ac­tères se frois­sent et s’aigris­sent, tous ces com­pagnons d’in­for­tune restèrent unis, dévoués, prêts à se faire tuer les uns pour les autres.

Le 25 févri­er, la route fut bar­rée par une riv­ière qui de­vait être le Waikari de la carte de Pa­ganel.

On put la pass­er à gué.

Pen­dant deux jours, les plaines d’ar­bustes se suc­cédèrent sans in­ter­rup­tion. La moitié de la dis­tance qui sé­pare le lac Taupo de la côte avait été franchie sans mau­vaise ren­con­tre, sinon sans fa­tigue.

Alors ap­parurent d’im­menses et in­ter­minables forêts qui rap­pelaient les forêts aus­trali­ennes; mais ici, les kau­ris rem­plaçaient les eu­ca­lyp­tus. Bi­en qu’ils eu­ssent sin­gulière­ment usé leur ad­mi­ra­tion depuis qua­tre mois de voy­age, Gle­nar­van et ses com­pagnons furent en­core émerveil­lés à la vue de ces pins gi­gan­tesques, dignes ri­vaux des cè­dres du Liban et des «mam­mouth trees» de la Cal­ifornie. Ces kau­ris, en langue de botaniste «des abié­tacées damarines», mesuraient cent pieds de hau­teur avant la ram­ifi­ca­tion des branch­es. Ils pous­saient par bou­quets isolés, et la forêt se com­po­sait, non pas d’ar­bres, mais d’in­nom­brables groupes d’ar­bres qui étendaient à deux cents pieds dans les airs leur para­sol de feuilles vertes.

Quelques-​uns de ces pins, je­unes en­core, âgés à peine d’une cen­taine d’an­nées, ressem­blaient aux sap­ins rouges des ré­gions eu­ropéennes. Ils por­taient une som­bre couronne ter­minée par un cône aigu. Leurs aînés, au con­traire, des ar­bres vieux de cinq ou six siè­cles, for­maient d’im­menses tentes de ver­dure sup­port­ées sur les in­ex­tri­ca­bles bi­fur­ca­tions de leurs branch­es. Ces pa­tri­arch­es de la forêt zé­landaise mesuraient jusqu’à cin­quante pieds de cir­con­férence, et les bras réu­nis de tous les voyageurs ne pou­vaient pas en­tour­er leur tronc.

Pen­dant trois jours, la pe­tite troupe s’aven­tu­ra sous ces vastes arceaux et sur un sol argileux que le pas de l’homme n’avait ja­mais foulé. On le voy­ait bi­en aux amas de gomme résineuse en­tassés, en maint en­droit, au pied des kau­ris, et qui eu­ssent suf­fi pen­dant de longues an­nées à l’ex­por­ta­tion in­digène.

Les chas­seurs trou­vèrent par ban­des nom­breuses les ki­wis si rares au mi­lieu des con­trées fréquen­tées par les maoris. C’est dans ces forêts in­ac­ces­si­bles que se sont réfugiés ces curieux oiseaux chas­sés par les chiens zé­landais. Ils fournirent aux repas des voyageurs une abon­dante et saine nour­ri­ture.

Il ar­ri­va même à Pa­ganel d’apercevoir au loin, dans un épais four­ré, un cou­ple de volatiles gi­gan­tesques. Son in­stinct de nat­ural­iste se réveil­la. Il ap­pela ses com­pagnons, et, mal­gré leur fa­tigue, le ma­jor, Robert et lui se lancèrent sur les traces de ces an­imaux.

On com­pren­dra l’ar­dente cu_rio_sité du géo­graphe, car il avait re­con­nu ou cru re­con­naître ces oiseaux pour des «moas», ap­par­tenant à l’es­pèce des «di­normis», que plusieurs sa­vants rangent par­mi les var­iétés dis­parues. Or, cette ren­con­tre con­fir­mait l’opin­ion de M De Hochstet­ter et autres voyageurs sur l’ex­is­tence actuelle de ces géants sans ailes de la Nou­velle- Zé­lande.

Ces _moas_ que pour­suiv­ait Pa­ganel, ces con­tem­po­rains des mé­gath­éri­um et des ptéro­dactyles, de­vaient avoir dix-​huit pieds de hau­teur. C’étaient des autruch­es démesurées et peu courageuses, car elles fuyaient avec une ex­trême ra­pid­ité. Mais pas une balle ne put les ar­rêter dans leur course! Après quelques min­utes de chas­se, ces in­sai­siss­ables _moas_ dis­parurent der­rière les grands ar­bres, et les chas­seurs en furent pour leurs frais de poudre et de dé­place­ment.

Ce soir-​là, 1er mars, Gle­nar­van et ses com­pagnons, aban­don­nant en­fin l’im­mense forêt de kau­ris, cam­pèrent au pied du mont Iki­ran­gi, dont la cime mon­tait à cinq mille cinq cents pieds dans les airs.

Alors, près de cent milles avaient été fran­chis depuis le Maun­gana­mu, et la côte restait en­core à trente milles. John Man­gles avait es­péré faire cette traver­sée en dix jours, mais il ig­no­rait alors les dif­fi­cultés que présen­tait cette ré­gion.

En ef­fet, les dé­tours, les ob­sta­cles de la route, les im­per­fec­tions des relève­ments, l’avaient al­longée d’un cin­quième, et mal­heureuse­ment les voyageurs, en ar­rivant au mont Iki­ran­gi, étaient com­plète­ment épuisés.

Or, il fal­lait en­core deux grands jours de marche pour at­tein­dre la côte, et main­tenant, une nou­velle ac­tiv­ité, une ex­trême vig­ilance, re­de­ve­naient néces­saires, car on ren­trait dans une con­trée sou­vent fréquen­tée par les na­turels.

Cepen­dant, cha­cun domp­ta ses fa­tigues, et le lende­main la pe­tite troupe repar­tit au lever du jour.

En­tre le mont Iki­ran­gi, qui fut lais­sé à droite, et le mont Hardy, dont le som­met s’él­evait à gauche à une hau­teur de trois mille sept cents pieds, le voy­age devint très pénible. Il y avait là, sur une longueur de dix milles, une plaine toute héris­sée de «sup­ple-​jacks», sorte de liens flex­ibles juste­ment nom­més «lianes étouf­fantes. «à chaque pas, les bras et les jambes s’y em­bar­ras­saient, et ces lianes, de véri­ta­bles ser­pents, en­roulaient le corps de leurs tortueux replis. Pen­dant deux jours, il fal­lut s’avancer la hache à la main et lut­ter con­tre cette hy­dre à cent mille têtes, ces plantes tra­cas­santes et tenaces, que Pa­ganel eût volon­tiers classées par­mi les zoophytes.

Là, dans ces plaines, la chas­se devint im­pos­si­ble, et les chas­seurs n’ap­portèrent plus leur trib­ut ac­cou­tumé. Les pro­vi­sions touchaient à leur fin, on ne pou­vait les re­nou­vel­er; l’eau man­quait, on ne pou­vait apais­er une soif dou­blée par les fa­tigues.

Alors, les souf­frances de Gle­nar­van et des siens furent hor­ri­bles, et, pour la pre­mière fois, l’én­ergie morale fut près de les aban­don­ner.

En­fin, ne marchant plus, se traî­nant, corps sans âmes menés par le seul in­stinct de la con­ser­va­tion qui sur­vivait à tout autre sen­ti­ment, ils at­teignirent la pointe Lot­tin, sur les bor­ds du Paci­fique.

En cet en­droit se voy­aient quelques huttes désertes, ru­ines d’un vil­lage récem­ment dé­vasté par la guerre, des champs aban­don­nés, partout les mar­ques du pil­lage, de l’in­cendie. Là, la fa­tal­ité réser­vait une nou­velle et ter­ri­ble épreuve aux in­for­tunés voyageurs.

Ils er­raient le long du ri­vage, quand, à un mille de la côte, ap­parut un dé­tache­ment d’in­digènes, qui s’élança vers eux en ag­itant ses armes. Gle­nar­van, ac­culé à la mer, ne pou­vait fuir, et, réu­nis­sant ses dernières forces, il al­lait pren­dre ses dis­po­si­tions pour com­bat­tre, quand John Man­gles s’écria:

«Un can­ot, un can­ot!»

À vingt pas, en ef­fet, une pirogue, gar­nie de six avi­rons, était échouée sur la grève. La met­tre à flot, s’y pré­cip­iter et fuir ce dan­gereux ri­vage, ce fut l’af­faire d’un in­stant. John Man­gles, Mac Nabbs, Wil­son, Mul­rady se mirent aux avi­rons; Gle­nar­van prit le gou­ver­nail; les deux femmes, Ol­bi­nett et Robert s’étendi­rent près de lui.

En dix min­utes, la pirogue fut d’un quart de mille au large. La mer était calme. Les fugi­tifs gar­daient un pro­fond si­lence.

Cepen­dant, John, ne voulant pas trop s’écarter de la côte, al­lait don­ner l’or­dre de pro­longer le ri­vage, quand son av­iron s’ar­rê­ta subite­ment dans ses mains.

Il ve­nait d’apercevoir trois pirogues qui débouchaient de la pointe Lot­tin, dans l’év­idente in­ten­tion de lui ap­puy­er la chas­se.

«En mer! En mer! s’écria-​t-​il, et plutôt nous abîmer dans les flots!»

La pirogue, en­levée par ses qua­tre rameurs, reprit le large. Pen­dant une de­mi-​heure, elle put main­tenir sa dis­tance; mais les mal­heureux, épuisés, ne tardèrent pas à faib­lir, et les trois autres pirogues gag­nèrent sen­si­ble­ment sur eux. En ce mo­ment, deux milles à peine les en sé­paraient. Donc, nulle pos­si­bil­ité d’éviter l’at­taque des in­digènes, qui, ar­més de leurs longs fusils, se pré­paraient à faire feu.

Que fai­sait alors Gle­nar­van? De­bout, à l’ar­rière du can­ot, il cher­chait à l’hori­zon quelque sec­ours chimérique. Qu’at­tendait-​il? Que voulait-​il? Avait-​il comme un pressen­ti­ment?

Tout à coup, son re­gard s’en­flam­ma, sa main s’éten­dit vers un point de l’es­pace.

«Un navire! s’écria-​t-​il, mes amis, un navire!

Nagez! Nagez ferme!»

Pas un des qua­tre rameurs ne se re­tour­na pour voir ce bâ­ti­ment in­espéré, car il ne fal­lait pas per­dre un coup d’av­iron. Seul, Pa­ganel, se lev­ant, braqua sa longue-​vue sur le point in­diqué.

«Oui, dit-​il, un navire! Un steam­er! Il chauffe à toute vapeur! Il vient sur nous! Har­di, mes ca­ma­rades!»

Les fugi­tifs dé­ployèrent une nou­velle én­ergie, et pen­dant une de­mi-​heure en­core, con­ser­vant leur dis­tance, ils en­levèrent la pirogue à coups pré­cip­ités. Le steam­er de­ve­nait de plus en plus vis­ible. On dis­tin­guait ses deux mâts à sec de toile et les gros tour­bil­lons de sa fumée noire.

Gle­nar­van, aban­don­nant la barre à Robert, avait saisi la lunette du géo­graphe et ne per­dait pas un des mou­ve­ments du navire.

Mais que durent penser John Man­gles et ses com­pagnons, quand ils virent les traits du lord se con­tracter, sa fig­ure pâlir, et l’in­stru­ment tomber de ses mains? Un seul mot leur ex­pli­qua ce subit dés­espoir.

«Le _Dun­can!_ s’écria Gle­nar­van, le _Dun­can_ et les con­victs!

-- Le _Dun­can!_ s’écria John, qui lâcha son av­iron et se le­va aus­sitôt.

-- Oui! La mort des deux côtés!» mur­mu­ra Gle­nar­van, brisé par tant d’an­goiss­es.

C’était le yacht, en ef­fet, on ne pou­vait s’y mépren­dre, le yacht avec son équipage de ban­dits!

Le ma­jor ne put retenir une malé­dic­tion qu’il lança con­tre le ciel. C’en était trop!

Cepen­dant, la pirogue était aban­don­née à elle-​même.

Où la diriger? Où fuir? était-​il pos­si­ble de choisir en­tre les sauvages ou les con­victs?

Un coup de fusil par­tit de l’em­bar­ca­tion in­digène la plus rap­prochée, et la balle vint frap­per l’av­iron de Wil­son. Quelques coups de rames re­poussèrent alors la pirogue vers le _Dun­can_.

Le yacht mar­chait à toute vapeur et n’était plus qu’à un de­mi- mille. John Man­gles, coupé de toutes parts, ne savait plus com­ment évoluer, dans quelle di­rec­tion fuir. Les deux pau­vres femmes, age­nouil­lées, éper­dues, pri­aient.

Les sauvages fai­saient un feu roulant, et les balles pleu­vaient au­tour de la pirogue. En ce mo­ment, une forte dé­to­na­tion écla­ta, et un boulet, lancé par le canon du yacht, pas­sa sur la tête des fugi­tifs. Ceux-​ci, pris en­tre deux feux, de­meurèrent im­mo­biles en­tre le _Dun­can_ et les can­ots in­digènes.

John Man­gles, fou de dés­espoir, saisit sa hache. Il al­lait sabor­der la pirogue, la sub­merg­er avec ses in­for­tunés com­pagnons, quand un cri de Robert l’ar­rê­ta.

«Tom Austin! Tom Austin! di­sait l’en­fant. Il est à bord! Je le vois! Il nous a re­con­nus! Il agite son cha­peau!»

La hache res­ta sus­pendue au bras de John.

Un sec­ond boulet sif­fla sur sa tête et vint couper en deux la plus rap­prochée des trois pirogues, tan­dis qu’un hur­rah éclatait à bord du _Dun­can_. Les sauvages, épou­van­tés, fuyaient et re­gag­naient la côte.

«À nous! à nous, Tom!» avait crié John Man­gles d’une voix écla­tante.

Et, quelques in­stants après, les dix fugi­tifs, sans savoir com­ment, sans y rien com­pren­dre, étaient tous en sûreté à bord du _Dun­can_.

Chapitre XVII _Pourquoi le «Dun­can» croi­sait sur la côte est de la Nou­velle- Zé­lande_

Il faut renon­cer à pein­dre les sen­ti­ments de Gle­nar­van et de ses amis, quand ré­son­nèrent à leurs or­eilles les chants de la vieille écosse. Au mo­ment où ils met­taient le pied sur le pont du _Dun­can_, le _bag-​piper_, gon­flant sa corne­muse, at­taquait le _pi­broch_ na­tion­al du clan de Mal­colm, et de vigoureux hur­rahs salu­aient le re­tour du laird à son bord.

Gle­nar­van, John Man­gles, Pa­ganel, Robert, le ma­jor lui-​même, tous pleu­raient et s’em­bras­saient.

Ce fut d’abord de la joie, du délire. Le géo­graphe était ab­sol­ument fou; il gam­badait et met­tait en joue avec son in­sé­para­ble longue-​vue, les dernières pirogues qui re­gag­naient la côte.

Mais, à la vue de Gle­nar­van, de ses com­pagnons, les vête­ments en lam­beaux, les traits hâves et por­tant la mar­que de souf­frances hor­ri­bles, l’équipage du yacht in­ter­rompit ses dé­mon­stra­tions. C’étaient des spec­tres qui reve­naient à bord, et non ces voyageurs hardis et bril­lants, que, trois mois au­par­avant, l’es­poir en­traî­nait sur les traces des naufragés. Le hasard, le hasard seul les ra­me­nait à ce navire qu’ils ne s’at­tendaient plus à revoir! Et dans quel triste état de con­somp­tion et de faib­lesse!

Mais, avant de songer à la fa­tigue, aux im­périeux be­soins de la faim et de la soif, Gle­nar­van in­ter­ro­gea Tom Austin sur sa présence dans ces par­ages.

Pourquoi le _Dun­can_ se trou­vait-​il sur la côte ori­en­tale de la Nou­velle-​Zé­lande? Com­ment n’était-​il pas en­tre les mains de Ben Joyce? Par quelle prov­iden­tielle fa­tal­ité Dieu l’avait-​il amené sur la route des fugi­tifs?

Pourquoi? Com­ment? À quel pro­pos? Ain­si débu­taient les ques­tions si­mul­tanées qui ve­naient frap­per Tom Austin à bout por­tant. Le vieux marin ne savait auquel en­ten­dre. Il prit donc le par­ti de n’écouter que lord Gle­nar­van et de ne répon­dre qu’à lui.

«Mais les con­victs? de­man­da Gle­nar­van, qu’avez-​vous fait des con­victs?

-- Les con­victs?... Répon­dit Tom Austin du ton d’un homme qui ne com­prend rien à une ques­tion.

-- Oui! Les mis­érables qui ont at­taqué le yacht?

-- Quel yacht? dit Tom Austin, le yacht de votre hon­neur?

-- Mais oui! Tom! Le _Dun­can_, et ce Ben Joyce qui est venu à bord?

-- Je ne con­nais pas ce Ben Joyce, je ne l’ai ja­mais vu, répon­dit Austin.

-- Ja­mais! s’écria Gle­nar­van stupé­fait des répons­es du vieux marin. Alors, me di­rez-​vous, Tom, pourquoi le _Dun­can_ croise en ce mo­ment sur les côtes de la Nou­velle-​Zé­lande?»

Si Gle­nar­van, la­dy He­le­na, miss Grant, Pa­ganel, le ma­jor, Robert, John Man­gles, Ol­bi­nett, Mul­rady, Wil­son, ne com­pre­naient rien aux éton­nements du vieux marin, quelle fut leur stupé­fac­tion, quand Tom répon­dit d’une voix calme:

«Mais le _Dun­can_ croise ici par or­dre de votre hon­neur.

-- Par mes or­dres! s’écria Gle­nar­van.

-- Oui, _my­lord_. Je n’ai fait que me con­former à vos in­struc­tions con­tenues dans votre let­tre du 14 jan­vi­er.

-- Ma let­tre! Ma let­tre!» s’écria Gle­nar­van.

En ce mo­ment, les dix voyageurs en­touraient Tom Austin et le dévo­raient du re­gard. La let­tre datée de Snowy-​Riv­er était donc par­venue au _Dun­can?_

«Voyons, reprit Gle­nar­van, ex­pliquons-​nous, car je crois rêver. Vous avez reçu une let­tre, Tom?

-- Oui, une let­tre de votre hon­neur.

-- À Mel­bourne?

-- À Mel­bourne, au mo­ment où j’achevais de ré­par­er mes avaries.

-- Et cette let­tre?

-- Elle n’était pas écrite de votre main, mais signée de vous, _my­lord_.

-- C’est cela même. Ma let­tre vous a été ap­portée par un con­vict nom­mé Ben Joyce.

-- Non, par un matelot ap­pelé Ayr­ton, quarti­er-​maître du _Bri­tan­nia_.

-- Oui! Ayr­ton, Ben Joyce, c’est le même in­di­vidu. Eh bi­en! Que di­sait cette let­tre?

-- Elle me don­nait l’or­dre de quit­ter Mel­bourne sans re­tard, et de venir crois­er sur les côtes ori­en­tales de...

-- De l’Aus­tralie! s’écria Gle­nar­van avec une véhé­mence qui dé­con­cer­ta le vieux marin.

-- De l’Aus­tralie? répé­ta Tom en ou­vrant les yeux, mais non! De la Nou­velle-​Zé­lande!

-- De l’Aus­tralie! Tom! De l’Aus­tralie!» répondi­rent d’une seule voix les com­pagnons de Gle­nar­van.

En ce mo­ment, Austin eut une sorte d’éblouisse­ment.

Gle­nar­van lui par­lait avec une telle as­sur­ance, qu’il craig­nit de s’être trompé en lisant cette let­tre. Lui, le fidèle et ex­act marin, au­rait-​il com­mis une pareille er­reur? Il rougit, il se trou­bla.

«Remet­tez-​vous, Tom, dit la­dy He­le­na, la prov­idence a voulu...

-- Mais non, madame, par­don­nez-​moi, reprit le vieux Tom. Non! Ce n’est pas pos­si­ble! Je ne me su­is pas trompé! Ayr­ton a lu la let­tre comme moi, et c’est lui, lui, qui voulait, au con­traire, me ramen­er à la côte aus­trali­enne!

-- Ayr­ton? s’écria Gle­nar­van.

-- Lui-​même! Il m’a soutenu que c’était une er­reur, que vous me don­niez ren­dez-​vous à la baie Twofold!

-- Avez-​vous la let­tre, Tom? de­man­da le ma­jor, in­trigué au plus haut point.

-- Oui, Mon­sieur Mac Nabbs, répon­dit Austin. Je vais la chercher.»

Austin cou­rut à sa cab­ine du gail­lard d’avant.

Pen­dant la minute que du­ra son ab­sence, on se re­gar­dait, on se tai­sait, sauf le ma­jor, qui, l’oeil fixé sur Pa­ganel, dit en se croisant les bras:

«Par ex­em­ple, il faut avouer, Pa­ganel, que ce serait un peu fort!

-- Hein?» fit le géo­graphe, qui, le dos cour­bé et les lunettes sur le front, ressem­blait à un gi­gan­tesque point d’in­ter­ro­ga­tion.

Austin revint. Il tenait à la main la let­tre écrite par Pa­ganel et signée par Gle­nar­van.

«Que votre hon­neur lise», dit le vieux marin.

Gle­nar­van prit la let­tre et lut:

«Or­dre à Tom Austin de pren­dre la mer sans re­tard et de con­duire le _Dun­can_ par 37 de­grés de lat­itude à la côte ori­en­tale de la Nou­velle-​Zé­lande!...»

«La Nou­velle-​Zé­lande!» s’écria Pa­ganel bondis­sant.

Et il saisit la let­tre des mains de Gle­nar­van, se frot­ta les yeux, ajus­ta ses lunettes sur son nez, et lut à son tour.

«La Nou­velle-​Zé­lande!» dit-​il avec un ac­cent im­pos­si­ble à ren­dre, tan­dis que la let­tre s’échap­pait de ses doigts.

En ce mo­ment, il sen­tit une main s’ap­puy­er sur son épaule. Il se re­dres­sa et se vit face à face avec le ma­jor.

«Al­lons, mon brave Pa­ganel, dit Mac Nabbs d’un air grave, il est en­core heureux que vous n’ayez pas en­voyé le _Dun­can_ en Cochin­chine!»

Cette plaisan­terie ache­va le pau­vre géo­graphe. Un rire uni­versel, homérique, gagna tout l’équipage du yacht. Pa­ganel, comme fou, al­lait et ve­nait, prenant sa tête à deux mains, s’ar­rachant les cheveux. Ce qu’il fai­sait, il ne le savait plus; ce qu’il voulait faire, pas da­van­tage! Il de­scen­dit par l’échelle de la dunette, machi­nale­ment; il ar­pen­ta le pont, titubant, al­lant de­vant lui, sans but, et re­mon­ta sur le gail­lard d’avant. Là, ses pieds s’em­bar­rassèrent dans un pa­quet de câbles. Il trébucha. Ses mains, au hasard, se rac­crochèrent à une corde.

Tout à coup, une épou­vantable dé­to­na­tion écla­ta. Le canon du gail­lard d’avant par­tit, criblant les flots tran­quilles d’une volée de mi­traille. Le ma­len­con­treux Pa­ganel s’était rat­trapé à la corde de la pièce en­core chargée, et le chien ve­nait de s’abat­tre sur l’amorce ful­mi­nante. De là ce coup de ton­nerre. Le géo­graphe fut ren­ver­sé sur l’échelle du gail­lard et dis­parut par le capot jusque dans le poste de l’équipage.

À la sur­prise pro­duite par la dé­to­na­tion, suc­cé­da un cri d’épou­vante. On crut à un mal­heur. Dix matelots se pré­cip­itèrent dans l’en­tre­pont et re­mon­tèrent Pa­ganel plié en deux.

Le géo­graphe ne par­lait plus.

On trans­porta ce long corps sur la dunette. Les com­pagnons du brave français étaient dés­espérés. Le ma­jor, tou­jours médecin dans les grandes oc­ca­sions, se pré­parait à en­lever les habits du mal­heureux Pa­ganel, afin de panser ses blessures; mais à peine avait-​il porté la main sur le mori­bond, que celui-​ci se re­dres­sa, comme s’il eût été mis en con­tact avec une bobine élec­trique.

«Ja­mais! Ja­mais!» s’écria-​t-​il; et, ra­menant sur son mai­gre corps les lam­beaux de ses vête­ments, il se bou­ton­na avec une vi­vac­ité sin­gulière.

«Mais, Pa­ganel! dit le ma­jor.

-- Non! vous dis-​je!

-- Il faut vis­iter...

-- Vous ne vis­iterez pas!

-- Vous avez peut-​être cassé... Reprit Mac Nabbs.

-- Oui, répon­dit Pa­ganel, qui se re­mit d’aplomb sur ses longues jambes, mais ce que j’ai cassé, le char­pen­tier le rac­com­mod­era!

-- Quoi donc?

-- L’épon­tille du poste, qui s’est brisée dans ma chute!»

À cette ré­plique, les éclats de rire recom­mencèrent de plus belle. Cette réponse avait ras­suré tous les amis du digne Pa­ganel, qui était sor­ti sain et sauf de ses aven­tures avec le canon du gail­lard d’avant.

«En tout cas, pen­sa le ma­jor, voilà un géo­graphe étrange­ment pudi­bond!»

Cepen­dant, Pa­ganel, revenu de ses grandes émo­tions, eut en­core à répon­dre à une ques­tion qu’il ne pou­vait éviter.

«Main­tenant, Pa­ganel, lui dit Gle­nar­van, répon­dez franche­ment. Je re­con­nais que votre dis­trac­tion a été prov­iden­tielle. À coup sûr, sans vous, le _Dun­can_ serait tombé en­tre les mains des con­victs; sans vous, nous au_rio_ns été repris par les maoris! Mais, pour l’amour de dieu, dites-​moi par quelle étrange as­so­ci­ation d’idées, par quelle sur­na­turelle aber­ra­tion d’es­prit, vous avez été con­duit à écrire le nom de la Nou­velle-​Zé­lande pour le nom de l’Aus­tralie?

-- Eh! Par­bleu! s’écria Pa­ganel, c’est...»

Mais au même in­stant, ses yeux se portèrent sur Robert, sur Mary Grant, et il s’ar­rê­ta court; puis il répon­dit:

«Que voulez-​vous, mon cher Gle­nar­van, je su­is un in­sen­sé, un fou, un être in­cor­ri­gi­ble, et je mour­rai dans la peau du plus fameux dis­trait...

-- À moins qu’on ne vous écorche, ajou­ta le ma­jor.

-- M’écorcher! s’écria le géo­graphe d’un air fu­ri­bond. Est-​ce une al­lu­sion?...

-- Quelle al­lu­sion, Pa­ganel?» de­man­da Mac Nabbs de sa voix tran­quille.

L’in­ci­dent n’eut pas de suite. Le mys­tère de la présence du _Dun­can_ était éclair­ci; les voyageurs si mirac­uleuse­ment sauvés ne songèrent plus qu’à re­gag­ner leurs con­fort­ables cab­ines du bord et à dé­je­uner.

Cepen­dant, lais­sant la­dy He­le­na et Mary Grant, le ma­jor, Pa­ganel et Robert en­tr­er dans la dunette, Gle­nar­van et John Man­gles ret­inrent Tom Austin près d’eux. Ils voulaient en­core l’in­ter­roger.

«Main­tenant, mon vieux Tom, dit Gle­nar­van, répon­dez-​moi. Est-​ce que cet or­dre d’aller crois­er sur les côtes de la Nou­velle-​Zé­lande ne vous a pas paru sin­guli­er?

-- Si, votre hon­neur, répon­dit Austin, j’ai été très sur­pris, mais je n’ai pas l’habi­tude de dis­cuter les or­dres que je reçois, et j’ai obéi. Pou­vais-​je agir autrement? Si, pour n’avoir pas suivi vos in­struc­tions à la let­tre, une catas­tro­phe fût ar­rivée, n’au­rais-​je pas été coupable? Au­riez-​vous fait autrement, cap­itaine?

-- Non, Tom, répon­dit John Man­gles.

-- Mais qu’avez-​vous pen­sé? de­man­da Gle­nar­van.

-- J’ai pen­sé, votre hon­neur, que, dans l’in­térêt d’Har­ry Grant, il fal­lait aller là où vous me disiez d’aller. J’ai pen­sé que, par suite de com­bi­naisons nou­velles, un navire de­vait vous trans­porter à la Nou­velle-​Zé­lande, et que je de­vais vous at­ten­dre sur la côte est de l’île. D’ailleurs, en quit­tant Mel­bourne, j’ai gardé le se­cret de ma des­ti­na­tion, et l’équipage ne l’a con­nue qu’au mo­ment où nous étions en pleine mer, lorsque les ter­res de l’Aus­tralie avaient déjà dis­paru à nos yeux. Mais alors un in­ci­dent, qui m’a ren­du très per­plexe, s’est passé à bord.

-- Que voulez-​vous dire, Tom? de­man­da Gle­nar­van.

-- Je veux dire, répon­dit Tom Austin, que lorsque le quarti­er- maître Ayr­ton ap­prit, le lende­main de l’ap­pareil­lage, la des­ti­na­tion du _Dun­can_...

-- Ayr­ton! s’écria Gle­nar­van. Il est donc à bord?

-- Oui, votre hon­neur.

-- Ayr­ton ici! répé­ta Gle­nar­van, re­gar­dant John Man­gles.

-- Dieu l’a voulu!» répon­dit le je­une cap­itaine.

En un in­stant, avec la ra­pid­ité de l’éclair, la con­duite d’Ayr­ton, sa trahi­son longue­ment pré­parée, la blessure de Gle­nar­van, l’as­sas­si­nat de Mul­rady, les mis­ères de l’ex­pédi­tion ar­rêtée dans les marais de la Snowy, tout le passé du mis­érable ap­parut de­vant les yeux de ces deux hommes. Et main­tenant, par le plus étrange con­cours de cir­con­stances, le con­vict était en leur pou­voir.

«Où est-​il? de­man­da vive­ment Gle­nar­van.

-- Dans une cab­ine du gail­lard d’avant, répon­dit Tom Austin, et gardé à vue.

-- Pourquoi cet em­pris­on­nement?

-- Parce que quand Ayr­ton a vu que le yacht fai­sait voile pour la Nou­velle-​Zé­lande, il est en­tré en fureur, parce qu’il a voulu m’obliger à chang­er la di­rec­tion du navire, parce qu’il m’a men­acé, parce qu’en­fin il a ex­cité mes hommes à la ré­volte. J’ai com­pris que c’était un par­ti­culi­er dan­gereux, et j’ai dû pren­dre des mesures de pré­cau­tion con­tre lui.

-- Et depuis ce temps?

-- Depuis ce temps, il est resté dans sa cab­ine, sans chercher à en sor­tir.

-- Bi­en, Tom.»

En ce mo­ment, Gle­nar­van et John Man­gles furent mandés dans la dunette. Le dé­je­uner, dont ils avaient un si pres­sant be­soin, était pré­paré. Ils prirent place à la ta­ble du car­ré et ne par­lèrent point d’Ayr­ton.

Mais, le repas achevé, quand les con­vives, re­faits et restau­rés, furent réu­nis sur le pont, Gle­nar­van leur ap­prit la présence du quarti­er-​maître à son bord. En même temps, il an­nonça son in­ten­tion de le faire com­para­ître de­vant eux.

«Puis-​je me dis­penser d’as­sis­ter à cet in­ter­roga­toire? de­man­da la­dy He­le­na. Je vous avoue, mon cher Ed­ward, que la vue de ce mal­heureux me serait ex­trême­ment pénible.

-- C’est une con­fronta­tion, He­le­na, répon­dit lord Gle­nar­van. Restez, je vous en prie. Il faut que Ben Joyce se voie face à face avec toutes ses vic­times!»

La­dy He­le­na se ren­dit à cette ob­ser­va­tion. Mary Grant et elle prirent place auprès de lord Gle­nar­van. Au­tour de lui se rangèrent le ma­jor, Pa­ganel, John Man­gles, Robert, Wil­son, Mul­rady, Ol­bi­nett, tous com­pro­mis si grave­ment par la trahi­son du con­vict. L’équipage du yacht, sans com­pren­dre en­core la grav­ité de cette scène, gar­dait un pro­fond si­lence.

«Faites venir Ayr­ton», dit Gle­nar­van.

Chapitre XVI­II _Ayr­ton ou Ben Joyce_

Ayr­ton parut. Il traver­sa le pont d’un pas as­suré et grav­it l’es­calier de la dunette. Ses yeux étaient som­bres, ses dents ser­rées, ses po­ings fer­més con­vul­sive­ment. Sa per­son­ne ne déce­lait ni for­fan­terie ni hu­mil­ité. Lorsqu’il fut en présence de lord Gle­nar­van, il se croisa les bras, muet et calme, at­ten­dant d’être in­ter­rogé.

«Ayr­ton, dit Gle­nar­van, nous voilà donc, vous et nous, sur ce _Dun­can_ que vous vouliez livr­er aux con­victs de Ben Joyce!»

À ces paroles, les lèvres du quarti­er-​maître trem­blèrent légère­ment. Une rapi­de rougeur col­ora ses traits im­pas­si­bles. Non la rougeur du re­mords, mais la honte de l’in­suc­cès. Sur ce yacht qu’il pré­tendait com­man­der en maître, il était pris­on­nier, et son sort al­lait s’y dé­cider en peu d’in­stants.

Cepen­dant, il ne répon­dit pas. Gle­nar­van at­ten­dit patiem­ment. Mais Ayr­ton s’ob­sti­nait à garder un ab­solu si­lence.

«Par­lez, Ayr­ton, qu’avez-​vous à dire?» reprit Gle­nar­van.

Ayr­ton hési­ta; les plis de son front se creusèrent pro­fondé­ment; puis, d’une voix calme:

«Je n’ai rien à dire, _my­lord_, ré­pli­qua-​t-​il. J’ai fait la sot­tise de me laiss­er pren­dre. Agis­sez comme il vous plaira.»

Sa réponse faite, le quarti­er-​maître por­ta ses re­gards vers la côte qui se déroulait à l’ouest, et il af­fec­ta une pro­fonde in­dif­férence pour tout ce qui se pas­sait au­tour de lui. À le voir, on l’eût cru étranger à cette grave af­faire. Mais Gle­nar­van avait ré­solu de rester pa­tient. Un puis­sant in­térêt le pous­sait à con­naître cer­tains dé­tails de la mys­térieuse ex­is­tence d’Ayr­ton, surtout en ce qui touchait Har­ry Grant et le _Bri­tan­nia_. Il reprit donc son in­ter­roga­toire, par­lant avec une douceur ex­trême, et im­posant le calme le plus com­plet aux vi­olentes ir­ri­ta­tions de son coeur.

«Je pense, Ayr­ton, reprit-​il, que vous ne re­fuserez pas de répon­dre à cer­taines de­man­des que je désire vous faire. Et d’abord, dois-​je vous ap­pel­er Ayr­ton ou Ben Joyce? êtes-​vous, oui ou non, le quarti­er-​maître du _Bri­tan­nia_?»

Ayr­ton res­ta im­pas­si­ble, ob­ser­vant la côte, sourd à toute ques­tion.

Gle­nar­van, dont l’oeil s’an­imait, con­tin­ua d’in­ter­roger le quarti­er-​maître.

«Voulez-​vous m’ap­pren­dre com­ment vous avez quit­té le _Bri­tan­nia_, pourquoi vous étiez en Aus­tralie?»

Même si­lence, même im­pas­si­bil­ité.

«Écoutez-​moi bi­en, Ayr­ton, reprit Gle­nar­van. Vous avez in­térêt à par­ler. Il peut vous être tenu compte d’une fran­chise qui est votre dernière ressource. Pour la dernière fois, voulez-​vous répon­dre à mes ques­tions?»

Ayr­ton tour­na la tête vers Gle­nar­van et le re­gar­da dans les yeux:

«_My­lord_, dit-​il, je n’ai pas à répon­dre. C’est à la jus­tice et non à moi de prou­ver con­tre moi-​même.

-- Les preuves seront faciles! répon­dit Gle­nar­van.

-- Faciles! _My­lord_? reprit Ayr­ton d’un ton railleur. Votre hon­neur me paraît s’avancer beau­coup. Moi, j’af­firme que le meilleur juge de _tem­ple-​bar_ serait em­bar­rassé de ma per­son­ne! Qui di­ra pourquoi je su­is venu en Aus­tralie, puisque le cap­itaine Grant n’est plus là pour l’ap­pren­dre? Qui prou­vera que je su­is ce Ben Joyce sig­nalé par la po­lice, puisque la po­lice ne m’a ja­mais tenu en­tre ses mains et que mes com­pagnons sont en lib­erté? Qui relèvera à mon détri­ment, sauf vous, non pas un crime, mais une ac­tion blâmable? Qui peut af­firmer que j’ai voulu m’em­par­er de ce navire et le livr­er aux con­victs? Per­son­ne, en­ten­dez-​moi, per­son­ne! Vous avez des soupçons, bi­en, mais il faut des cer­ti­tudes pour con­damn­er un homme, et les cer­ti­tudes vous man­quent. Jusqu’à preuve du con­traire, je su­is Ayr­ton, quarti­er- maître du _Bri­tan­nia_.»

Ayr­ton s’était an­imé en par­lant, et il revint bi­en­tôt à son in­dif­férence pre­mière. Il s’imag­inait sans doute que sa déc­la­ra­tion ter­min­erait l’in­ter­roga­toire; mais Gle­nar­van reprit la pa­role et dit:

«Ayr­ton, je ne su­is pas un juge chargé d’in­stru­ire con­tre vous. Ce n’est point mon af­faire. Il im­porte que nos sit­ua­tions re­spec­tives soient net­te­ment définies. Je ne vous de­mande rien qui puisse vous com­pro­met­tre. Cela re­garde la jus­tice. Mais vous savez quelles recherch­es je pour­su­is, et d’un mot vous pou­vez me remet­tre sur les traces que j’ai per­dues. Voulez-​vous par­ler?»

Ayr­ton re­mua la tête en homme dé­cidé à se taire.

«Voulez-​vous me dire où est le cap­itaine Grant? de­man­da Gle­nar­van.

-- Non, _my­lord_, répon­dit Ayr­ton.

-- Voulez-​vous m’in­di­quer où s’est échoué le _Bri­tan­nia_?

-- Pas da­van­tage.

-- Ayr­ton, répon­dit Gle­nar­van d’un ton presque sup­pli­ant, voulez- vous au moins, si vous savez où est Har­ry Grant, l’ap­pren­dre à ses pau­vres en­fants qui n’at­ten­dent qu’un mot de votre bouche?»

Ayr­ton hési­ta. Ses traits se con­trac­tèrent. Mais d’une voix basse:

«Je ne puis, _my­lord_», mur­mu­ra-​t-​il.

Et il ajou­ta avec vi­olence, comme s’il se fût re­proché un in­stant de faib­lesse:

«Non! Je ne par­lerai pas! Faites-​moi pen­dre si vous voulez!

-- Pen­dre!» s’écria Gle­nar­van, dom­iné par un brusque mou­ve­ment de colère.

Puis, se maîtrisant, il répon­dit d’une voix grave:

«Ayr­ton, il n’y a ici ni juges ni bour­reaux. À la pre­mière relâche vous serez remis en­tre les mains des au­torités anglais­es.

-- C’est ce que je de­mande!» ré­pli­qua le quarti­er-​maître.

Puis il re­tour­na d’un pas tran­quille à la cab­ine qui lui ser­vait de prison, et deux matelots furent placés à sa porte, avec or­dre de surveiller ses moin­dres mou­ve­ments. Les té­moins de cette scène se re­tirèrent in­dignés et dés­espérés.

Puisque Gle­nar­van ve­nait d’échouer con­tre l’ob­sti­na­tion d’Ayr­ton, que lui restait-​il à faire?

Évidem­ment pour­suiv­re le pro­jet for­mé à Eden de re­tourn­er en Eu­rope, quitte à repren­dre plus tard cette en­treprise frap­pée d’in­suc­cès, car alors les traces du _Bri­tan­nia_ sem­blaient être ir­révo­ca­ble­ment per­dues, le doc­ument ne se prê­tait à au­cune in­ter­pré­ta­tion nou­velle, tout autre pays man­quait même sur la route du trente-​sep­tième par­al­lèle, et le _Dun­can_ n’avait plus qu’à revenir.

Gle­nar­van, après avoir con­sulté ses amis, trai­ta plus spé­ciale­ment avec John Man­gles la ques­tion du re­tour. John in­spec­ta ses soutes; l’ap­pro­vi­sion­nement de char­bon de­vait dur­er quinze jours au plus. Donc, né­ces­sité de re­faire du c_om­bu_stible à la plus prochaine relâche.

John pro­posa à Gle­nar­van de met­tre le cap sur la baie de Talc­ahuano, où le _Dun­can_ s’était déjà rav­itail­lé avant d’en­trepren­dre son voy­age de cir­cum­nav­iga­tion. C’était un tra­jet di­rect et pré­cisé­ment sur le trente-​sep­tième de­gré. Puis le yacht, large­ment ap­pro­vi­sion­né, irait au sud dou­bler le cap Horn, et re­gag­nerait l’écosse par les routes de l’At­lan­tique.

Ce plan fut adop­té, or­dre fut don­né à l’in­génieur de forcer sa pres­sion. Une de­mi-​heure après, le cap était mis sur Talc­ahuano par une mer digne de son nom de Paci­fique, et à six heures du soir, les dernières mon­tagnes de la Nou­velle-​Zé­lande dis­parais­saient dans les chaudes brumes de l’hori­zon.

C’était donc le voy­age du re­tour qui com­mençait.

Triste traver­sée pour ces courageux chercheurs qui reve­naient au port sans ramen­er Har­ry Grant!

Aus­si l’équipage si joyeux au dé­part, si con­fi­ant au début, main­tenant vain­cu et dé­couragé, repre­nait-​il le chemin de l’Eu­rope. De ces braves matelots, pas un ne se sen­tait ému à la pen­sée de revoir son pays, et tous, longtemps en­core, ils au­raient af­fron­té les périls de la mer pour retrou­ver le cap­itaine Grant.

Aus­si, à ces hur­rahs qui ac­clamèrent Gle­nar­van à son re­tour, suc­cé­da bi­en­tôt le dé­courage­ment. Plus de ces com­mu­ni­ca­tions in­ces­santes en­tre les pas­sagers, plus de ces en­tre­tiens qui égayaient autre­fois la route. Cha­cun se tenait à l’écart, dans la soli­tude de sa cab­ine, et rarement l’un ou l’autre ap­pa­rais­sait sur le pont du _Dun­can_.

L’homme en qui s’ex­agéraient or­di­naire­ment les sen­ti­ments du bord, pénibles ou joyeux, Pa­ganel, lui qui au be­soin eût in­ven­té l’es­pérance, Pa­ganel de­meu­rait morne et si­len­cieux. On le voy­ait à peine.

Sa lo­quacité na­turelle, sa vi­vac­ité française s’étaient changées en mutisme et en abat­te­ment. Il sem­blait même plus com­plète­ment dé­couragé que ses com­pagnons. Si Gle­nar­van par­lait de recom­mencer ses recherch­es, Pa­ganel sec­ouait la tête en homme qui n’es­père plus rien, et dont la con­vic­tion parais­sait faite sur le sort des naufragés du _Bri­tan­nia_.

On sen­tait qu’il les croy­ait ir­révo­ca­ble­ment per­dus.

Cepen­dant, il y avait à bord un homme qui pou­vait dire le dernier mot de cette catas­tro­phe, et dont le si­lence se pro­longeait. C’était Ayr­ton. Nul doute que ce mis­érable ne con­nût, sinon la vérité sur la sit­ua­tion actuelle du cap­itaine, du moins le lieu du naufrage. Mais évidem­ment, Grant, retrou­vé, serait un té­moin à charge con­tre lui. Aus­si se tai­sait-​il ob­stiné­ment. De là une vi­olente colère, chez les matelots surtout, qui voulait lui faire un mau­vais par­ti.

Plusieurs fois, Gle­nar­van re­nou­vela ses ten­ta­tives près du quarti­er-​maître. Promess­es et men­aces furent inu­tiles. L’en­tête­ment d’Ayr­ton était poussé si loin, et si peu ex­pli­ca­ble, en somme, que le ma­jor en ve­nait à croire qu’il ne savait rien. Opin­ion partagée, d’ailleurs, par le géo­graphe, et qui cor­rob­orait ses idées par­ti­culières sur le compte d’Har­ry Grant.

Mais si Ayr­ton ne savait rien, pourquoi n’avouait-​il pas son ig­no­rance? Elle ne pou­vait tourn­er con­tre lui. Son si­lence ac­crois­sait la dif­fi­culté de for­mer un plan nou­veau. De la ren­con­tre du quarti­er-​maître en Aus­tralie de­vait-​on dé­duire la présence d’Har­ry Grant sur ce con­ti­nent? Il fal­lait dé­cider à tout prix Ayr­ton à s’ex­pli­quer sur ce su­jet.

La­dy He­le­na, voy­ant l’in­suc­cès de son mari, lui de­man­da la per­mis­sion de lut­ter à son tour con­tre l’ob­sti­na­tion du quarti­er- maître. Où un homme avait échoué, peut-​être une femme réus­sir­ait- elle par sa douce in­flu­ence. N’est-​ce pas l’éter­nelle his­toire de cet oura­gan de la fa­ble qui ne peut ar­racher le man­teau aux épaules du voyageur, tan­dis que le moin­dre ray­on de soleil le lui en­lève aus­sitôt?

Gle­nar­van, con­nais­sant l’in­tel­li­gence de sa je­une femme, lui lais­sa toute lib­erté d’agir.

Ce jour-​là, 5 mars, Ayr­ton fut amené dans l’ap­parte­ment de la­dy He­le­na. Mary Grant dut as­sis­ter à l’en­tre­vue, car l’in­flu­ence de la je­une fille pou­vait être grande, et la­dy He­le­na ne voulait nég­liger au­cune chance de suc­cès.

Pen­dant une heure, les deux femmes restèrent en­fer­mées avec le quarti­er-​maître du _Bri­tan­nia_, mais rien ne tran­spi­ra de leur en­tre­tien. Ce qu’elles di­rent, les ar­gu­ments qu’elles em­ployèrent pour ar­racher le se­cret du con­vict, tous les dé­tails de cet in­ter­roga­toire de­meurèrent in­con­nus. D’ailleurs, quand elles quit­tèrent Ayr­ton, elles ne parais­saient pas avoir réus­si, et leur fig­ure an­nonçait un véri­ta­ble dé­courage­ment.

Aus­si, lorsque le quarti­er-​maître fut re­con­duit à sa cab­ine, les matelots l’ac­cueil­lirent à son pas­sage par de vi­olentes men­aces. Lui, se con­tenta de hauss­er les épaules, ce qui ac­crut la fureur de l’équipage, et pour la con­tenir, il ne fal­lut rien moins que l’in­ter­ven­tion de John Man­gles et de Gle­nar­van.

Mais la­dy He­le­na ne se tint pas pour battue. Elle voulut lut­ter jusqu’au bout con­tre cette âme sans pitié, et le lende­main elle al­la elle-​même à la cab­ine d’Ayr­ton, afin d’éviter les scènes que provo­quait son pas­sage sur le pont du yacht.

Pen­dant deux longues heures, la bonne et douce écos­saise res­ta seule, face à face, avec le chef des con­victs. Gle­nar­van, en proie à une nerveuse ag­ita­tion, rô­dait auprès de la cab­ine, tan­tôt dé­cidé à épuis­er jusqu’au bout les chances de réus­site, tan­tôt à ar­racher sa femme à ce pénible en­tre­tien.

Mais cette fois, lorsque la­dy He­le­na reparut, ses traits res­pi­raient la con­fi­ance. Avait-​elle donc ar­raché ce se­cret et re­mué dans le coeur de ce mis­érable les dernières fi­bres de la pitié?

Mac Nabbs, qui l’aperçut tout d’abord, ne put retenir un mou­ve­ment bi­en na­turel d’in­cré­dulité.

Pour­tant le bruit se ré­pan­dit aus­sitôt par­mi l’équipage que le quarti­er-​maître avait en­fin cédé aux in­stances de la­dy He­le­na. Ce fut comme une com­mo­tion élec­trique. Tous les matelots se rassem­blèrent sur le pont, et plus rapi­de­ment que si le sif­flet de Tom Austin les eût ap­pelés à la ma­noeu­vre.

Cepen­dant Gle­nar­van s’était pré­cip­ité au-​de­vant de sa femme.

«Il a par­lé? de­man­da-​t-​il.

-- Non, répon­dit la­dy He­le­na. Mais, cé­dant à mes prières, Ayr­ton désire vous voir.

-- Ah! Chère He­le­na, vous avez réus­si!

-- Je l’es­père, Ed­ward.

-- Avez-​vous fait quelque promesse que je doive rat­ifi­er?

-- Une seule, mon ami, c’est que vous em­ploierez tout votre crédit à adoucir le sort réservé à ce mal­heureux.

-- Bi­en, ma chère He­le­na. Qu’Ayr­ton vi­enne à l’in­stant.»

La­dy He­le­na se re­ti­ra dans sa cham­bre, ac­com­pa­gnée de Mary Grant, et le quarti­er-​maître fut con­duit au car­ré, où l’at­tendait lord Gle­nar­van.

Chapitre XIX _Une trans­ac­tion_

Dès que le quarti­er-​maître se trou­va en présence du lord, ses gar­di­ens se re­tirèrent.

«Vous avez désiré me par­ler, Ayr­ton? dit Gle­nar­van.

-- Oui, _my­lord_, répon­dit le quarti­er-​maître.

-- À moi seul?

-- Oui, mais je pense que si le ma­jor Mac Nabbs et Mon­sieur Pa­ganel as­sis­taient à l’en­tre­tien, cela vaudrait mieux.

-- Pour qui?

-- Pour moi.»

Ayr­ton par­lait avec calme. Gle­nar­van le re­gar­da fix­ement; puis il fit prévenir Mac Nabbs et Pa­ganel, qui se rendi­rent aus­sitôt à son in­vi­ta­tion.

«Nous vous écou­tons», dit Gle­nar­van, dès que ses deux amis eu­rent pris place à la ta­ble du car­ré.

Ayr­ton se re­cueil­lit pen­dant quelques in­stants et dit:

«_My­lord_, c’est l’habi­tude que des té­moins fig­urent à tout con­trat ou trans­ac­tion in­ter­venue en­tre deux par­ties. Voilà pourquoi j’ai ré­clamé la présence de MM Pa­ganel et Mac Nabbs. Car c’est, à pro­pre­ment par­ler, une af­faire que je viens vous pro­pos­er.»

Gle­nar­van, habitué aux manières d’Ayr­ton, ne sour­cil­la pas, bi­en qu’une af­faire en­tre cet homme et lui sem­blât chose étrange.

«Quelle est cette af­faire? dit-​il.

-- La voici, répon­dit Ayr­ton. Vous désirez savoir de moi cer­tains dé­tails qui peu­vent vous être utiles. Je désire obtenir de vous cer­tains avan­tages qui me seront pré­cieux. Don­nant, don­nant, _my­lord_. Cela vous con­vient-​il ou non?

-- Quels sont ces dé­tails? de­man­da Pa­ganel.

-- Non, reprit Gle­nar­van, quels sont ces avan­tages?»

Ayr­ton, d’une in­cli­na­tion de tête, mon­tra qu’il com­pre­nait la nu­ance ob­servée par Gle­nar­van.

«Voici, dit-​il, les avan­tages que je ré­clame. Vous avez tou­jours, _my­lord_, l’in­ten­tion de me remet­tre en­tre les mains des au­torités anglais­es?

-- Oui, Ayr­ton, et ce n’est que jus­tice.

-- Je ne dis pas non, répon­dit tran­quille­ment le quarti­er-​maître. Ain­si, vous ne con­sen­tiriez point à me ren­dre la lib­erté?»

Gle­nar­van hési­ta avant de répon­dre à une ques­tion si net­te­ment posée. De ce qu’il al­lait dire dépendait peut-​être le sort d’Har­ry Grant!

Cepen­dant le sen­ti­ment du de­voir en­vers la jus­tice l’em­por­ta, et il dit:

«Non, Ayr­ton, je ne puis vous ren­dre la lib­erté.

-- Je ne la de­mande pas, répon­dit fière­ment le quarti­er-​maître.

-- Alors, que voulez-​vous?

-- Une sit­ua­tion moyenne, _my­lord_, en­tre la po­tence qui m’at­tend et la lib­erté que vous ne pou­vez pas m’ac­corder.

-- Et c’est?...

-- De m’aban­don­ner dans une des îles désertes du Paci­fique, avec les ob­jets de pre­mière né­ces­sité.

Je me tir­erai d’af­faire comme je pour­rai, et je me re­pen­ti­rai, si j’ai le temps!»

Gle­nar­van, peu pré­paré à cette ou­ver­ture, re­gar­da ses deux amis, qui restaient si­len­cieux. Après avoir réfléchi quelques in­stants, il répon­dit:

«Ayr­ton, si je vous ac­corde votre de­mande, vous m’ap­pren­drez tout ce que j’ai in­térêt à savoir?

-- Oui, _my­lord_, c’est-​à-​dire tout ce que je sais sur le cap­itaine Grant et sur le _Bri­tan­nia_.

-- La vérité en­tière?

-- En­tière.

-- Mais qui me répon­dra?...

-- Oh! je vois ce qui vous in­quiète, _my­lord_. Il fau­dra vous en rap­porter à moi, à la pa­role d’un mal­fai­teur! C’est vrai! Mais que voulez-​vous?

La sit­ua­tion est ain­si faite. C’est à pren­dre ou à laiss­er.

-- Je me fierai à vous, Ayr­ton, dit sim­ple­ment Gle­nar­van.

-- Et vous au­rez rai­son, _my­lord_. D’ailleurs, si je vous trompe, vous au­rez tou­jours le moyen de vous venger!

-- Lequel?

-- En me venant repren­dre dans l’île que je n’au­rai pu fuir.»

Ayr­ton avait réponse à tout. Il al­lait au-​de­vant des dif­fi­cultés, il four­nis­sait con­tre lui des ar­gu­ments sans ré­plique. On le voit, il af­fec­tait de traiter son «af­faire» avec une in­dis­cutable bonne foi. Il était im­pos­si­ble de s’aban­don­ner avec une plus par­faite con­fi­ance. Et cepen­dant, il trou­va le moyen d’aller plus loin en­core dans cette voie du dés­in­téresse­ment.

«_My­lord_ et messieurs, ajou­ta-​t-​il, je veux que vous soyez con­va­in­cus de ce fait, c’est que je joue cartes sur ta­ble. Je ne cherche point à vous tromper, et vais vous don­ner une nou­velle preuve de ma sincérité dans cette af­faire. J’agis franche­ment, parce que moi-​même je compte sur votre loy­auté.

-- Par­lez, Ayr­ton, répon­dit Gle­nar­van.

-- _My­lord_, je n’ai point en­core votre pa­role d’ac­céder à ma propo­si­tion, et cepen­dant, je n’hésite pas à vous dire que je sais peu de chose sur le compte d’Har­ry Grant.

-- Peu de chose! s’écria Gle­nar­van.

-- Oui, _my­lord_, les dé­tails que je su­is en mesure de vous com­mu­ni­quer sont re­lat­ifs à moi; ils me sont per­son­nels, et ne con­tribueront guère à vous remet­tre sur les traces que vous avez per­dues.»

Un vif dés­ap­pointe­ment se peignit sur les traits de Gle­nar­van et du ma­jor. Ils croy­aient le quarti­er-​maître pos­sesseur d’un im­por­tant se­cret, et celui-​ci avouait que ses révéla­tions seraient à peu près stériles. Quant à Pa­ganel, il de­meu­rait im­pas­si­ble.

Quoi qu’il en soit, cet aveu d’Ayr­ton, qui se livrait, pour ain­si dire, sans garantie, toucha sin­gulière­ment ses au­di­teurs, surtout lorsque le quarti­er-​maître ajou­ta pour con­clure:

«Ain­si, vous êtes prévenu, _my­lord_; l’af­faire sera moins avan­tageuse pour vous que pour moi.

-- Il n’im­porte, répon­dit Gle­nar­van. J’ac­cepte votre propo­si­tion, Ayr­ton. Vous avez ma pa­role d’être débar­qué dans une des îles de l’océan Paci­fique.

-- Bi­en, _my­lord_», répon­dit le quarti­er-​maître.

Cet homme étrange fut-​il heureux de cette dé­ci­sion?

On au­rait pu en douter, car sa phy­sionomie im­pas­si­ble ne révéla au­cune émo­tion. Il sem­blait qu’il traitât pour un autre que pour lui.

«Je su­is prêt à répon­dre, dit-​il.

-- Nous n’avons pas de ques­tions à vous faire, dit Gle­nar­van. Ap­prenez-​nous ce que vous savez, Ayr­ton en com­mençant par dé­clar­er qui vous êtes.

-- Messieurs, répon­dit Ayr­ton, je su­is réelle­ment Tom Ayr­ton, le quarti­er-​maître du _Bri­tan­nia_. J’ai quit­té Glas­gow sur le navire d’Har­ry Grant, le 12 mars 1861. Pen­dant qua­torze mois, nous avons cou­ru en­sem­ble les mers du Paci­fique, cher­chant quelque po­si­tion avan­tageuse pour y fonder une colonie écos­saise. Har­ry Grant était un homme à faire de grandes choses, mais sou­vent de graves dis­cus­sions s’él­evaient en­tre nous. Son car­ac­tère ne m’al­lait pas. Je ne sais pas pli­er; or, avec Har­ry Grant, quand sa ré­so­lu­tion est prise, toute ré­sis­tance est im­pos­si­ble, _my­lord_. Cet homme-​là est de fer pour lui et pour les autres. Néan­moins, j’os­ai me ré­volter. J’es­sayai d’en­traîn­er l’équipage dans ma ré­volte, et de m’em­par­er du navire. Que j’aie eu tort ou non, peu im­porte. Quoi qu’il en soit, Har­ry Grant n’hési­ta pas, et, le 8 avril 1862, il me débar­qua sur la côte ouest de l’Aus­tralie.

-- De l’Aus­tralie, dit le ma­jor, in­ter­rompant le réc­it d’Ayr­ton, et par con­séquent vous avez quit­té le _Bri­tan­nia_ avant sa relâche au Callao, d’où sont datées ses dernières nou­velles?

-- Oui, répon­dit le quarti­er-​maître, car le _Bri­tan­nia_ n’a ja­mais relâché au Callao pen­dant que j’étais à bord. Et si je vous ai par­lé du Callao à la ferme de Pad­dy O’Moore, c’est que votre réc­it ve­nait de m’ap­pren­dre ce dé­tail.

-- Con­tin­uez, Ayr­ton, dit Gle­nar­van.

-- Je me trou­vai donc aban­don­né sur une côte à peu près déserte, mais à vingt milles seule­ment des étab­lisse­ments péni­ten­ti­aires de Perth, la cap­itale de l’Aus­tralie oc­ci­den­tale. En er­rant sur les ri­vages, je ren­con­trai une bande de con­victs qui ve­naient de s’échap­per. Je me joig­nis à eux. Vous me dis­penserez, _my­lord_, de vous racon­ter ma vie pen­dant deux ans et de­mi. Sachez seule­ment que je devins le chef des évadés sous le nom de Ben Joyce. Au mois de septem­bre 1864, je me présen­tai à la ferme ir­landaise. J’y fus ad­mis comme do­mes­tique sous mon vrai nom d’Ayr­ton. J’at­tendais là que l’oc­ca­sion se présen­tât de m’em­par­er d’un navire. C’était mon suprême but. Deux mois plus tard, le _Dun­can_ ar­ri­va. Pen­dant votre vis­ite à la ferme, vous avez racon­té, _my­lord_, toute l’his­toire du cap­itaine Grant. J’ap­pris alors ce que j’ig­no­rais, la relâche du _Bri­tan­nia_ au Callao, ses dernières nou­velles datées de juin 1862, deux mois après mon débar­que­ment, l’af­faire du doc­ument, la perte du navire sur un point du trente-​sep­tième par­al­lèle, et en­fin les raisons sérieuses que vous aviez de chercher Har­ry Grant à travers le con­ti­nent aus­tralien. Je n’hési­tai pas. Je ré­so­lus de m’ap­pro­prier le _Dun­can_, un merveilleux navire qui eût dis­tancé les meilleurs marcheurs de la ma­rine bri­tan­nique. Mais il avait des avaries graves à ré­par­er. Je le lais­sai donc par­tir pour Mel­bourne, et je me don­nai à vous en ma vraie qual­ité de quarti­er-​maître, of­frant de vous guider vers le théâtre d’un naufrage placé fic­tive­ment par moi vers la côte est de l’Aus­tralie. Ce fut ain­si que, tan­tôt suivi à dis­tance et tan­tôt précédé de ma bande de con­victs, je dirigeai votre ex­pédi­tion à travers la province de Vic­to­ria. Mes gens com­mirent à Cam­den-​Bridge un crime inu­tile, puisque le _Dun­can_, une fois ren­du à la côte, ne pou­vait m’échap­per, et qu’avec ce yacht, j’étais le maître de l’océan. Je vous con­dui­sis ain­si et sans dé­fi­ance jusqu’à la Snowy-​Riv­er. Les chevaux et les boeufs tombèrent peu à peu em­poi­son­nés par le gas­trolo­bi­um. J’em­bour­bai le cha_rio_t dans les marais de la Snowy. Sur mes in­stances... Mais vous savez le reste, _my­lord_, et vous pou­vez être cer­tain que, sans la dis­trac­tion de M Pa­ganel, je com­man­derais main­tenant à bord du _Dun­can_. Telle est mon his­toire, messieurs; mes révéla­tions ne peu­vent mal­heureuse­ment pas vous remet­tre sur les traces d’Har­ry Grant et vous voyez qu’en trai­tant avec moi vous avez fait une mau­vaise af­faire.»

Le quarti­er-​maître se tut, croisa ses bras suiv­ant son habi­tude, et at­ten­dit. Gle­nar­van et ses amis gar­daient le si­lence. Ils sen­taient que la vérité tout en­tière ve­nait d’être dite par cet étrange mal­fai­teur. La prise du _Dun­can_ n’avait man­qué que par une cause in­dépen­dante de sa volon­té. Ses com­plices étaient venus aux ri­vages de Twofold-​Bay, comme le prou­vait cette vareuse de con­vict trou­vée par Gle­nar­van. Là, fidèles aux et en­fin, las de l’at­ten­dre, ils s’étaient sans doute remis à leur méti­er de pil­lards et d’in­cen­di­aires dans les cam­pagnes de la Nou­velle- Galles du sud. Le ma­jor reprit le pre­mier l’in­ter­roga­toire, afin de pré­cis­er les dates rel­atives au _Bri­tan­nia_.

«Ain­si, de­man­da-​t-​il au quarti­er-​maître, c’est bi­en le 8 avril 1862 que vous avez été débar­qué sur la côte ouest de l’Aus­tralie?

-- Ex­acte­ment, répon­dit Ayr­ton.

-- Et savez-​vous alors quels étaient les pro­jets d’Har­ry Grant?

-- D’une manière vague.

-- Par­lez tou­jours, Ayr­ton, dit Gle­nar­van. Le moin­dre in­dice peut nous met­tre sur la voie.

-- Ce que je puis vous dire, le voici, _my­lord_, répon­dit le quarti­er-​maître. Le cap­itaine Grant avait l’in­ten­tion de vis­iter la Nou­velle-​Zé­lande. Or, cette par­tie de son pro­gramme n’a point été exé­cutée pen­dant mon séjour à bord. Il ne serait donc pas im­pos­si­ble que le _Bri­tan­nia_, en quit­tant le Callao, ne fût venu pren­dre con­nais­sance des ter­res de la Nou­velle-​Zé­lande. Cela con­corderait avec la date du 27 juin 1862, as­signée par le doc­ument au naufrage du trois-​mâts.

-- Évidem­ment, dit Pa­ganel.

-- Mais, reprit Gle­nar­van, rien dans ces restes de mots con­servés sur le doc­ument ne peut s’ap­pli­quer à la Nou­velle-​Zé­lande.

-- À cela, je ne puis rien répon­dre, dit le quarti­er-​maître.

-- Bi­en, Ayr­ton, dit Gle­nar­van. Vous avez tenu votre pa­role, je tiendrai la mi­enne. Nous al­lons dé­cider dans quelle île de l’océan Paci­fique vous serez aban­don­né.

-- Oh! peu m’im­porte, _my­lord_, répon­dit Ayr­ton.

-- Re­tournez à votre cab­ine, dit Gle­nar­van, et at­ten­dez notre dé­ci­sion.»

Le quarti­er-​maître se re­ti­ra sous la garde de deux matelots.

«Ce scélérat au­rait pu être un homme, dit le ma­jor.

-- Oui, répon­dit Gle­nar­van. C’est une na­ture forte et in­tel­li­gente! Pourquoi faut-​il que ses fac­ultés se soient tournées vers le mal!

-- Mais Har­ry Grant?

-- Je crains bi­en qu’il soit à ja­mais per­du! Pau­vres en­fants, qui pour­rait leur dire où est leur père?

-- Moi! répon­dit Pa­ganel. Oui! moi.»

On a dû le re­mar­quer, le géo­graphe, si lo­quace, si im­pa­tient d’or­di­naire, avait à peine par­lé pen­dant l’in­ter­roga­toire d’Ayr­ton. Il écoutait sans desser­rer les dents. Mais ce dernier mot qu’il prononça en valait bi­en d’autres, et il fit tout d’abord bondir Gle­nar­van.

«Vous! s’écria-​t-​il, vous, Pa­ganel, vous savez où est le cap­itaine Grant!

-- Oui, au­tant qu’on peut le savoir, répon­dit le géo­graphe.

-- Et par qui le savez-​vous?

-- Par cet éter­nel doc­ument.

-- Ah! fit le ma­jor du ton de la plus par­faite in­cré­dulité.

-- Écoutez d’abord, Mac Nabbs, dit Pa­ganel, vous hausserez les épaules après. Je n’ai pas par­lé plus tôt parce que vous ne m’au­riez pas cru. Puis, c’était inu­tile. Mais si je me dé­cide au­jourd’hui, c’est que l’opin­ion d’Ayr­ton est pré­cisé­ment venue ap­puy­er la mi­enne.

-- Ain­si la Nou­velle-​Zé­lande? de­man­da Gle­nar­van.

-- Écoutez et jugez, répon­dit Pa­ganel. Ce n’est pas sans rai­son, ou plutôt, ce n’est pas sans «une rai­son», que j’ai com­mis l’er­reur qui nous a sauvés. Au mo­ment où j’écrivais cette let­tre sous la dic­tée de Gle­nar­van, le mot «Zé­lande» me tra­vail­lait le cerveau. Voici pourquoi. Vous vous rap­pelez que nous étions dans le cha_rio_t. Mac Nabbs ve­nait d’ap­pren­dre à la­dy He­le­na l’his­toire des con­victs; il lui avait remis le numéro de l’_Aus­tralian and New Zealand gazette_ qui re­latait la catas­tro­phe de Cam­den-​Bridge. Or, au mo­ment où j’écrivais, le jour­nal gi­sait à terre, et plié de telle façon que deux syl­labes de son titre ap­pa­rais­saient seule­ment. Ces deux syl­labes étaient _aland_. Quelle il­lu­mi­na­tion se fit dans mon es­prit! _aland_ était pré­cisé­ment un mot du doc­ument anglais, un mot que nous avions traduit jusqu’alors par _à terre_, et qui de­vait être la ter­mi­nai­son du nom pro­pre _Zealand_.

-- Hein! fit Gle­nar­van.

-- Oui, reprit Pa­ganel avec une con­vic­tion pro­fonde, cette in­ter­pré­ta­tion m’avait échap­pé, et savez-​vous pourquoi? Parce que mes recherch­es s’ex­erçaient na­turelle­ment sur le doc­ument français, plus com­plet que les autres, et où manque ce mot im­por­tant.

-- Oh! oh! dit le ma­jor, c’est trop d’imag­ina­tion, Pa­ganel, et vous ou­bliez un peu facile­ment vos dé­duc­tions précé­dentes.

-- Allez, ma­jor, je su­is prêt à vous répon­dre.

-- Alors, reprit Mac Nabbs, que de­vient votre mot _aus­tra_?

-- Ce qu’il était d’abord. Il désigne seule­ment les con­trées «aus­trales.»

-- Bi­en. Et cette syl­labe _in­di_, qui a été une pre­mière fois le rad­ical d’_in­di­ens_, et une sec­onde fois le rad­ical d’_in­digènes_?

-- Eh bi­en, la troisième et dernière fois, répon­dit Pa­ganel, elle sera la pre­mière syl­labe du mot _in­di­gence_!

-- Et _con­tin_! s’écria Mac Nabbs, sig­ni­fie-​t-​il en­core _con­ti­nent_?

-- Non! Puisque la Nou­velle-​Zé­lande n’est qu’une île.

-- Alors?... De­man­da Gle­nar­van.

-- Mon cher lord, répon­dit Pa­ganel, je vais vous traduire le doc­ument suiv­ant ma troisième in­ter­pré­ta­tion, et vous jugerez. Je ne vous fais que deux ob­ser­va­tions: 1) ou­bliez au­tant que pos­si­ble les in­ter­pré­ta­tions précé­dentes, et dé­gagez votre es­prit de toute préoc­cu­pa­tion an­térieure; 2) cer­tains pas­sages vous paraîtront «for­cés», et il est pos­si­ble que je les traduise mal, mais ils n’ont au­cune im­por­tance, en­tre autres le mot _ag­onie_ qui me choque, mais que je ne puis ex­pli­quer autrement. D’ailleurs, c’est le doc­ument français qui sert de base à mon in­ter­pré­ta­tion, et n’ou­bliez pas qu’il a été écrit par un anglais, auquel les id­io­tismes de la langue française pou­vaient ne pas être fam­iliers. Ce­ci posé, je com­mence.»

Et Pa­ganel, ar­tic­ulant chaque syl­labe avec lenteur, réci­ta les phras­es suiv­antes:

«Le _27 juin 1862_, le _trois-​mâts Bri­tan­nia_, de _Glas­gow_, a _som­bré_, après une «longue _ag­onie_, dans les mers _aus­trales_ et sur les côtes de la Nou­velle-​Zé­lande, -- en anglais _Zealand_. -- _deux matelots_ et le _cap­itaine Grant_ ont pu y abor­der.» Là, con­tin­uelle­ment en proie à une cru­elle in­di­gence, ils ont _jeté ce doc­ument_ «par... De lon­gi­tude et 37° 11’ de lat­itude. _Venez à leur_ sec­ours, ou ils sont _per­dus_.»

Pa­ganel s’ar­rê­ta. Son in­ter­pré­ta­tion était ad­mis­si­ble. Mais, pré­cisé­ment parce qu’elle parais­sait aus­si vraisem­blable que les précé­dentes, elle pou­vait être aus­si fausse. Gle­nar­van et le ma­jor ne cher­chèrent donc pas à la dis­cuter.

Cepen­dant, puisque les traces du _Bri­tan­nia_ ne s’étaient ren­con­trées ni sur les côtes de la Patag­onie, ni sur les côtes de l’Aus­tralie, au point où ces deux con­trées sont coupées par le trente-​sep­tième par­al­lèle, les chances étaient en faveur de la Nou­velle-​Zé­lande. Cette re­mar­que, faite par Pa­ganel, frap­pa surtout ses amis.

«Main­tenant, Pa­ganel, dit Gle­nar­van, me di­rez-​vous pourquoi, depuis deux mois en­vi­ron, vous avez tenu cette in­ter­pré­ta­tion se­crète?

-- Parce que je ne voulais pas vous don­ner en­core de vaines es­pérances. D’ailleurs, nous al­lions à Auck­land, pré­cisé­ment au point in­diqué par la lat­itude du doc­ument.

-- Mais depuis lors, quand nous avons été en­traînés hors de cette route, pourquoi n’avoir pas par­lé?

-- C’est que, si juste que soit cette in­ter­pré­ta­tion, elle ne peut con­tribuer au salut du cap­itaine.

-- Pour quelle rai­son, Pa­ganel?

-- Parce que, l’hy­pothèse étant ad­mise que le cap­itaine Har­ry Grant s’est échoué à la Nou­velle-​Zé­lande, du mo­ment que deux ans se sont passés sans qu’il ait reparu, c’est qu’il a été vic­time du naufrage ou des zé­landais.

-- Ain­si, votre opin­ion est?... De­man­da Gle­nar­van.

-- Que l’on pour­rait peut-​être retrou­ver quelques ves­tiges du naufrage, mais que les naufragés du _Bri­tan­nia_ sont ir­révo­ca­ble­ment per­dus!

-- Si­lence sur tout ce­ci, mes amis, dit Gle­nar­van, et lais­sez-​moi choisir le mo­ment où j’ap­prendrai cette triste nou­velle aux en­fants du cap­itaine Grant!»

Chapitre XX _Un cri dans la nu­it_

L’équipage sut bi­en­tôt que la mys­térieuse sit­ua­tion du cap­itaine Grant n’avait pas été éclair­cie par les révéla­tions d’Ayr­ton. Le dé­courage­ment fut pro­fond à bord, car on avait comp­té sur le quarti­er-​maître, et le quarti­er-​maître ne savait rien qui pût met­tre le _Dun­can_ sur les traces du _Bri­tan­nia_!

La route du yacht fut donc main­tenue. Restait à choisir l’île dans laque­lle Ayr­ton de­vait être aban­don­né.

Pa­ganel et John Man­gles con­sultèrent les cartes du bord. Pré­cisé­ment, sur ce trente-​sep­tième par­al­lèle, fig­urait un îlot isolé con­nu sous le nom de Maria-​Thérésa, rocher per­du en plein océan Paci­fique relégué à trois mille cinq cents milles de la côte améri­caine et à quinze cents milles de la Nou­velle-​Zé­lande. Au nord, les ter­res les plus rap­prochées for­maient l’archipel des Po­mo­tou, sous le pro­tec­torat français. Au sud, rien jusqu’à la ban­quise éter­nelle­ment glacée du pôle aus­tral. Nul navire ne ve­nait pren­dre con­nais­sance de cette île soli­taire. Au­cun écho du monde n’ar­rivait jusqu’à elle. Seuls, les oiseaux des tem­pêtes s’y re­po­saient pen­dant leurs longues traver­sées, et beau­coup de cartes ne sig­nalaient même pas ce roc bat­tu par les flots du Paci­fique.

Si ja­mais l’isole­ment ab­solu de­vait se ren­con­tr­er sur la terre, c’était dans cette île jetée en de­hors des routes hu­maines. On fit con­naître sa sit­ua­tion à Ayr­ton. Ayr­ton ac­cep­ta d’y vivre loin de ses sem­blables, et le cap fut mis sur Maria-​Thérésa. En ce mo­ment, une ligne rigoureuse­ment droite eût passé par l’axe du _Dun­can_, l’île et la baie de Talc­ahuano.

Deux jours plus tard, à deux heures, la vigie sig­nala une terre à l’hori­zon. C’était Maria-​Thérésa, basse, al­longée, à peine émergée des flots, qui ap­pa­rais­sait comme un énorme cé­tacé.

Trente milles la sé­paraient en­core du yacht, dont l’étrave tran­chait les lames avec une ra­pid­ité de seize noeuds à l’heure.

Peu à peu, le pro­fil de l’îlot s’ac­cusa sur l’hori­zon. Le soleil, s’abais­sant vers l’ouest, dé­coupait en pleine lu­mière sa capricieuse sil­hou­ette. Quelques som­mets peu élevés se dé­tachaient çà et là, piqués par les rayons de l’as­tre du jour.

À cinq heures, John Man­gles crut dis­tinguer une fumée légère qui mon­tait vers le ciel.

«Est-​ce un vol­can? de­man­da-​t-​il à Pa­ganel, qui, la longue-​vue aux yeux, ob­ser­vait cette terre nou­velle.

-- Je ne sais que penser, répon­dit le géo­graphe. Maria-​Thérésa est un point peu con­nu. Cepen­dant, il ne faudrait pas s’éton­ner si son orig­ine était due à quelque soulève­ment sous-​marin, et, par con­séquent, vol­canique.

-- Mais alors, dit Gle­nar­van, si une érup­tion l’a pro­duite, ne peut-​on crain­dre qu’une érup­tion ne l’em­porte?

-- C’est peu prob­able, répon­dit Pa­ganel. On con­naît son ex­is­tence depuis plusieurs siè­cles, ce qui est une garantie. Lorsque l’île Ju­lia émergea de la Méditer­ranée, elle ne de­meu­ra pas longtemps hors des flots et dis­parut quelques mois après sa nais­sance.

-- Bi­en, dit Gle­nar­van. Pens­es-​tu, John, que nous puis­sions at­ter­rir avant la nu­it?

-- Non, votre hon­neur. Je ne dois pas ris­quer le _Dun­can_ au mi­lieu des ténèbres, sur une côte qui ne m’est pas con­nue. Je me tiendrai sous faible pres­sion en courant de pe­tits bor­ds, et de­main, au point du jour, nous en­ver­rons une em­bar­ca­tion à terre.»

À huit heures du soir, Maria-​Thérésa, quoique à cinq milles au vent, n’ap­pa­rais­sait plus que comme une om­bre al­longée, à peine vis­ible. Le _Dun­can_ s’en rap­prochait tou­jours.

À neuf heures, une lueur as­sez vive, un feu bril­la dans l’ob­scu­rité. Il était im­mo­bile et con­tinu.

«Voilà qui con­firmerait le vol­can, dit Pa­ganel, en ob­ser­vant avec at­ten­tion.

-- Cepen­dant, répon­dit John Man­gles, à cette dis­tance, nous dev_rio_ns en­ten­dre les fra­cas qui ac­com­pa­gnent tou­jours une érup­tion, et le vent d’est n’ap­porte au­cun bruit à notre or­eille.

-- En ef­fet, dit Pa­ganel, ce vol­can brille, mais ne par­le pas. On di­rait, de plus, qu’il a des in­ter­mit­tences comme un phare à éclat.

-- Vous avez rai­son, reprit John Man­gles, et pour­tant nous ne sommes pas sur une côte éclairée. Ah! s’écria-​t-​il, un autre feu! Sur la plage cette fois! Voyez! Il s’agite! Il change de place!»

John ne se trompait pas. Un nou­veau feu avait ap­paru, qui sem­blait s’étein­dre par­fois et se ran­imait tout à coup.

«L’île est donc habitée? dit Gle­nar­van.

-- Par des sauvages, évidem­ment, répon­dit Pa­ganel.

-- Mais alors, nous ne pou­vons y aban­don­ner le quarti­er-​maître.

-- Non, répon­dit le ma­jor, ce serait faire un trop mau­vais cadeau, même à des sauvages.

-- Nous chercherons quelque autre île déserte, dit Gle­nar­van, qui ne put s’em­pêch­er de sourire de «la déli­catesse» de Mac Nabbs. J’ai promis la vie sauve à Ayr­ton, et je veux tenir ma promesse.

-- En tout cas, dé­fions-​nous, ajou­ta Pa­ganel. Les zé­landais ont la bar­bare cou­tume de tromper les navires avec des feux mou­vants, comme autre­fois les habi­tants de Cornouailles. Or, les in­digènes de Maria-​Thérésa peu­vent con­naître ce procédé.

-- Laisse ar­riv­er d’un quart, cria John au matelot du gou­ver­nail. De­main, au soleil lev­ant, nous saurons à quoi nous en tenir.»

À onze heures, les pas­sagers et John Man­gles re­gag­nèrent leurs cab­ines. À l’avant, la bor­dée de quart se prom­enait sur le pont du yacht. À l’ar­rière, l’homme de barre était seul à son poste.

En ce mo­ment, Mary Grant et Robert mon­tèrent sur la dunette.

Les deux en­fants du cap­itaine, ac­coudés sur la lisse, re­gar­daient tris­te­ment la mer phos­pho­res­cente et le sil­lage lu­mineux du _Dun­can_. Mary songeait à l’avenir de Robert; Robert songeait à l’avenir de sa soeur. Tous deux pen­saient à leur père.

Ex­is­tait-​il en­core, ce père adoré? Fal­lait-​il donc renon­cer? Mais non, sans lui, que serait la vie? Sans lui que de­viendraient-​ils? Que seraient-​ils de­venus déjà sans lord Gle­nar­van, sans la­dy He­le­na?

Le je­une garçon, mûri par l’in­for­tune, dev­inait les pen­sées qui ag­itaient sa soeur. Il prit la main de Mary dans la si­enne.

«Mary, lui dit-​il, il ne faut ja­mais dés­espér­er. Rap­pelle-​toi les leçons que nous don­nait notre père: «le courage rem­place tout ici- bas», di­sait-​il. Ayons-​le donc, ce courage ob­stiné, qui le fai­sait supérieur à tout. Jusqu’ici tu as tra­vail­lé pour moi, ma soeur, je veux tra­vailler pour toi à mon tour.

-- Cher Robert! répondait la je­une fille.

-- Il faut que je t’ap­prenne une chose, reprit Robert. Tu ne te fâcheras pas, Mary?

-- Pourquoi me fâcherais-​je, mon en­fant?

-- Et tu me lais­seras faire?

-- Que veux-​tu dire? de­man­da Mary, in­quiète.

-- Ma soeur! Je serai marin...

-- Tu me quit­teras? s’écria la je­une fille, en ser­rant la main de son frère.

-- Oui, soeur! Je serai marin comme mon père, marin comme le cap­itaine John! Mary, ma chère Mary! Le cap­itaine John n’a pas per­du tout es­poir, lui! Tu auras, comme moi, con­fi­ance dans son dévoue­ment! Il fera de moi, il me l’a promis, un bon, un grand marin, et jusque-​là, nous chercherons notre père en­sem­ble! Dis que tu le veux, soeur! Ce que notre père eût fait pour nous, notre de­voir, le mien du moins, est de le faire pour lui! Ma vie a un but auquel elle est due tout en­tière: chercher, chercher tou­jours celui qui ne nous eût ja­mais aban­don­nés l’un ou l’autre! Chère Mary, qu’il était bon, notre père!

-- Et si no­ble, si généreux! reprit Mary. Sais-​tu, Robert, qu’il était déjà une des gloires de notre pays et qu’il au­rait comp­té par­mi ses grands hommes, si le sort ne l’eût ar­rêté dans sa marche!

-- Si je le sais!» dit Robert.

Mary Grant ser­ra Robert sur son coeur. Le je­une en­fant sen­tit que des larmes coulaient sur son front.

«Mary! Mary! s’écria-​t-​il, ils ont beau dire, nos amis, ils ont beau se taire, j’es­père en­core et j’es­pér­erai tou­jours! Un homme comme mon père ne meurt pas avant d’avoir ac­com­pli sa tâche!»

Mary Grant ne put répon­dre. Les san­glots l’étouf­faient. Mille sen­ti­ments se heur­taient dans son âme à cette pen­sée que de nou­velles ten­ta­tives seraient faites pour retrou­ver Har­ry Grant, et que le dévoue­ment du je­une cap­itaine était sans bornes.

«Mon­sieur John es­père en­core? de­man­da-​t-​elle.

-- Oui, répon­dit Robert. C’est un frère qui ne nous aban­don­nera ja­mais. Je serai marin, n’est-​ce pas, soeur, marin pour chercher mon père avec lui! Tu veux bi­en?

-- Si je le veux! répon­dit Mary. Mais nous sé­par­er! mur­mu­ra la je­une fille.

-- Tu ne seras pas seule, Mary. Je sais cela! Mon ami John me l’a dit. Mme He­le­na ne te per­me­ttra pas de la quit­ter. Tu es une femme, toi, tu peux, tu dois ac­cepter ses bi­en­faits. Les re­fus­er serait de l’in­grat­itude! Mais un homme, mon père me l’a dit cent fois, un homme doit se faire son sort à lui-​même!

-- Mais que de­vien­dra notre chère mai­son de Dundee, si pleine de sou­venirs?

-- Nous la con­serverons, pe­tite soeur! Tout cela est ar­rangé et bi­en ar­rangé par notre ami John et aus­si par lord Gle­nar­van. Il te gardera au château de Mal­colm, comme sa fille! Le lord l’a dit à mon ami John, et mon ami John me l’a répété! Tu seras là chez toi, trou­vant à qui par­ler de notre père, en at­ten­dant que John et moi nous te le ra­me­nions un jour! Ah! Quel beau jour ce sera! s’écria Robert, dont le front ray­on­nait d’en­thou­si­asme.

-- Mon frère, mon en­fant, répon­dit Mary, qu’il serait heureux, notre père, s’il pou­vait t’en­ten­dre! Comme tu lui ressem­bles, cher Robert, à ce père bi­en-​aimé! Quand tu seras un homme, tu seras lui tout en­tier!

-- Dieu t’en­tende, Mary, dit Robert, rougis­sant d’un saint et fil­ial orgueil.

-- Mais com­ment nous ac­quit­ter en­vers lord et la­dy Gle­nar­van? reprit Mary Grant.

-- Oh! Ce ne sera pas dif­fi­cile! s’écria Robert avec sa con­fi­ance ju­vénile. On les aime, on les vénère, on le leur dit, on les em­brasse bi­en, et un jour, à la pre­mière oc­ca­sion, on se fait tuer pour eux!

-- Vis pour eux, au con­traire! s’écria la je­une fille en cou­vrant de bais­ers le front de son frère. Ils aimeront mieux cela, -- et moi aus­si!»

Puis, se lais­sant aller à d’in­définiss­ables rêver­ies, les deux en­fants du cap­itaine se re­gardèrent dans la vague ob­scu­rité de la nu­it. Cepen­dant, par la pen­sée, ils cau­saient, ils s’in­ter­ro­geaient, ils se répondaient en­core. La mer calme se berçait en longues on­du­la­tions, et l’hélice ag­itait dans l’om­bre un re­mous lu­mineux. Alors se pro­duisit un in­ci­dent étrange et véri­ta­ble­ment sur­na­turel. Le frère et la soeur, par une de ces com­mu­ni­ca­tions mag­né­tiques qui lient mys­térieuse­ment les âmes en­tre elles, subirent à la fois et au même in­stant une même hal­lu­ci­na­tion. Du mi­lieu de ces flots al­ter­na­tive­ment som­bres et bril­lants, Mary et Robert crurent en­ten­dre s’élever jusqu’à eux une voix dont le son pro­fond et lamentable fit tres­sail­lir toutes les fi­bres de leur coeur.

«À moi! à moi! Cri­ait cette voix.

-- Mary, dit Robert, as-​tu en­ten­du? Tu as en­ten­du?»

Et, se dres­sant subite­ment au-​dessus de la lisse, tous deux, penchés, in­ter­rogèrent les pro­fondeurs de la nu­it.

Mais ils ne virent rien, que l’om­bre qui s’étendait sans fin de­vant eux.

«Robert, dit Mary, pâle d’émo­tion, j’ai cru... Oui, j’ai cru comme toi... Nous avons la fièvre tous les deux, mon Robert!...»

Mais un nou­vel ap­pel ar­ri­va jusqu’à eux, et cette fois l’il­lu­sion fut telle que le même cri sor­tit à la fois de leurs deux coeurs:

«Mon père! Mon père!...»

C’en était trop pour Mary Grant. Brisée par l’émo­tion, elle tom­ba évanouie dans les bras de Robert.

«Au sec­ours! Cria Robert. Ma soeur! Mon père! Au sec­ours!»

L’homme de barre s’élança pour relever la je­une fille. Les matelots de quart ac­cou­rurent, puis John Man­gles, la­dy He­le­na, Gle­nar­van, subite­ment réveil­lés.

«Ma soeur se meurt, et notre père est là!» s’écri­ait Robert en mon­trant les flots.

On ne com­pre­nait rien à ses paroles.

«Si, répé­tait-​il. Mon père est là! J’ai en­ten­du la voix de mon père! Mary l’a en­ten­due comme moi!»

Et en ce mo­ment, Mary Grant, rev­enue à elle, égarée, folle, s’écri­ait aus­si: «Mon père! Mon père est là!»

La mal­heureuse je­une fille, se rel­evant et se pen­chant au-​dessus de la lisse, voulait se pré­cip­iter à la mer.

«_My­lord_! Madame He­le­na! répé­tait-​elle en joignant les mains, je vous dis que mon père est là! Je vous af­firme que j’ai en­ten­du sa voix sor­tir des flots comme une lamen­ta­tion, comme un dernier adieu!»

Alors, des spasmes, des con­vul­sions reprirent la pau­vre en­fant. Elle se dé­bat­tit. Il fal­lut la trans­porter dans sa cab­ine, et la­dy He­le­na la suiv­it pour lui don­ner ses soins, tan­dis que Robert répé­tait tou­jours:

«Mon père! Mon père est là! J’en su­is sûr, _my­lord_!»

Les té­moins de cette scène douloureuse finirent par com­pren­dre que les deux en­fants du cap­itaine avaient été le jou­et d’une hal­lu­ci­na­tion. Mais com­ment détromper leurs sens, si vi­olem­ment abusés?

Gle­nar­van l’es­saya cepen­dant. Il prit Robert par la main et lui dit:

«Tu as en­ten­du la voix de ton père, mon cher en­fant?

-- Oui, _my­lord_. Là, au mi­lieu des flots! Il cri­ait: À moi! à moi!

-- Et tu as re­con­nu cette voix?

-- Si j’ai re­con­nu sa voix, _my­lord_! Oh! oui! Je vous le ju­re! Ma soeur l’a en­ten­due, elle l’a re­con­nue comme moi! Com­ment voulez- vous que nous nous soyons trompés tous les deux? _My­lord_, al­lons au sec­ours de mon père! Un can­ot! Un can­ot!»

Gle­nar­van vit bi­en qu’il ne pour­rait détromper le pau­vre en­fant. Néan­moins, il fit une dernière ten­ta­tive et ap­pela l’homme de barre.

«Hawkins, lui de­man­da-​t-​il, vous étiez au gou­ver­nail au mo­ment où miss Mary a été si sin­gulière­ment frap­pée?

-- Oui, votre hon­neur, répon­dit Hawkins.

-- Et vous n’avez rien vu, rien en­ten­du?

-- Rien.

-- Tu le vois, Robert.

-- Si c’eût été le père d’Hawkins, répon­dit le je­une en­fant avec une in­dompt­able én­ergie, Hawkins ne di­rait pas qu’il n’a rien en­ten­du. C’était mon père, _my­lord_! Mon père! Mon père!...»

La voix de Robert s’éteignit dans un san­glot. Pâle et muet, à son tour, il perdit con­nais­sance.

Gle­nar­van fit porter Robert dans son lit, et l’en­fant, brisé par l’émo­tion, tom­ba dans un pro­fond as­soupisse­ment.

«Pau­vres or­phe­lins! dit John Man­gles, Dieu les éprou­ve d’une ter­ri­ble façon!

-- Oui, répon­dit Gle­nar­van, l’ex­cès de la douleur au­ra pro­duit chez tous les deux, et au même mo­ment, une hal­lu­ci­na­tion pareille.

-- Chez tous les deux! Mur­mu­ra Pa­ganel, c’est étrange! La sci­ence pure ne l’ad­met­trait pas.»

Puis, se pen­chant à son tour sur la mer et prê­tant l’or­eille, Pa­ganel, après avoir fait signe à cha­cun de se taire, écou­ta. Le si­lence était pro­fond partout. Pa­ganel héla d’une voix forte. Rien ne lui répon­dit.

«C’est étrange! répé­tait le géo­graphe, en re­gag­nant sa cab­ine. Une in­time sym­pa­thie de pen­sées et de douleurs ne suf­fit pas à ex­pli­quer un phénomène!»

Le lende­main, 8 mars, à cinq heures du matin, dès l’aube, les pas­sagers, Robert et Mary par­mi eux, car il avait été im­pos­si­ble de les retenir, étaient réu­nis sur le pont du _Dun­can_. Cha­cun voulait ex­am­in­er cette terre à peine en­tre­vue la veille.

Les lunettes se promenèrent avide­ment sur les points prin­ci­paux de l’île. Le yacht en pro­longeait les ri­vages à la dis­tance d’un mille. Le re­gard pou­vait saisir leurs moin­dres dé­tails. Un cri poussé par Robert s’él­eva soudain. L’en­fant pré­tendait voir deux hommes qui couraient et ges­tic­ulaient, pen­dant qu’un troisième ag­itait un pavil­lon.

«Le pavil­lon d’An­gleterre, s’écria John Man­gles qui avait saisi sa lunette.

-- C’est vrai! s’écria Pa­ganel, en se re­tour­nant vive­ment vers Robert.

-- _My­lord_, dit Robert trem­blant d’émo­tion, _my­lord_, si vous ne voulez pas que je gagne l’île à la nage, vous fer­ez met­tre à la mer une em­bar­ca­tion. Ah! _my­lord_! Je vous de­mande à genoux d’être le pre­mier à pren­dre terre!»

Per­son­ne n’os­ait par­ler à bord. Quoi! Sur cet îlot traver­sé par ce trente-​sep­tième par­al­lèle, trois hommes, des naufragés, des anglais! Et cha­cun, revenant sur les événe­ments de la veille pen­sait à cette voix en­ten­due dans la nu­it par Robert et Mary!... Les en­fants ne s’étaient abusés peut-​être que sur un point: une voix avait pu venir jusqu’à eux, mais cette voix pou­vait-​elle être celle de leur père? Non, mille fois non, hélas! Et cha­cun, pen­sant à l’hor­ri­ble dé­cep­tion qui les at­tendait, trem­blait que cette nou­velle épreuve ne dé­passât leurs forces! Mais com­ment les ar­rêter? Lord Gle­nar­van n’en eut pas le courage.

«Au can­ot!» s’écria-​t-​il.

En une minute, l’em­bar­ca­tion fut mise à la mer. Les deux en­fants du cap­itaine, Gle­nar­van, John Man­gles, Pa­ganel, s’y pré­cip­itèrent, et elle débor­da rapi­de­ment sous l’im­pul­sion de six matelots qui nageaient avec rage.

À dix tois­es du ri­vage, Mary pous­sa un cri déchi­rant.

«Mon père!»

Un homme se tenait sur la côte, en­tre deux autres hommes. Sa taille grande et forte, sa phy­sionomie à la fois douce et hardie, of­frait un mélange ex­pres­sif des traits de Mary et de Robert Grant.

C’était bi­en l’homme qu’avaient si sou­vent dépeint les deux en­fants. Leur coeur ne les avait pas trompés. C’était leur père, c’était le cap­itaine Grant!

Le cap­itaine en­ten­dit le cri de Mary, ou­vrit les bras, et tom­ba sur le sable, comme foudroyé.

Chapitre XXI _L’île Ta­bor_

On ne meurt pas de joie, car le père et les en­fants revin­rent à la vie avant même qu’on les eût re­cueil­lis sur le yacht. Com­ment pein­dre cette scène? Les mots n’y suf­fi­raient pas. Tout l’équipage pleu­rait en voy­ant ces trois êtres con­fon­dus dans une muette étreinte. Har­ry Grant, ar­rivé sur le pont, flé­chit le genou. Le pieux écos­sais voulut, en touchant ce qui était pour lui le sol de la pa­trie, re­merci­er, avant tous, Dieu de sa délivrance.

Puis, se tour­nant vers la­dy He­le­na, vers lord Gle­nar­van et ses com­pagnons, il leur ren­dit grâces d’une voix brisée par l’émo­tion. En quelques mots, ses en­fants, dans la courte traver­sée de l’îlot au yacht ve­naient de lui ap­pren­dre toute l’his­toire du _Dun­can_.

Quelle im­mense dette il avait con­trac­tée en­vers cette no­ble femme et ses com­pagnons! Depuis lord Gle­nar­van jusqu’au dernier des matelots, tous n’avaient-​ils pas lut­té et souf­fert pour lui?

Har­ry Grant ex­pri­ma les sen­ti­ments de grat­itude qui inondaient son coeur avec tant de sim­plic­ité et de no­blesse, son mâle vis­age était il­lu­miné d’une émo­tion si pure et si douce, que tout l’équipage se sen­tit ré­com­pen­sé et au delà des épreuves subies. L’im­pas­si­ble ma­jor lui-​même avait l’oeil hu­mide d’une larme qu’il n’était pas en son pou­voir de retenir. Quant au digne Pa­ganel, il pleu­rait comme un en­fant qui ne pense pas à cacher ses larmes.

Har­ry Grant ne se las­sait pas de re­garder sa fille. Il la trou­vait belle, char­mante! Il le lui di­sait et re­di­sait tout haut, prenant la­dy He­le­na à té­moin, comme pour cer­ti­fi­er que son amour pa­ter­nel ne l’abu­sait pas.

Puis, se tour­nant vers son fils:

«Comme il a gran­di! C’est un homme!» s’écri­ait-​il avec ravisse­ment.

Et il prodiguait à ces deux êtres si chers les mille bais­ers amassés dans son coeur pen­dant deux ans d’ab­sence.

Robert lui présen­ta suc­ces­sive­ment tous ses amis, et trou­va le moyen de vari­er ses for­mules, quoiqu’il eût à dire de cha­cun la même chose! C’est que, l’un comme l’autre, tout le monde avait été par­fait pour les deux or­phe­lins. Quand ar­ri­va le tour de John Man­gles d’être présen­té, le cap­itaine rougit comme une je­une fille et sa voix trem­blait en répon­dant au père de Mary.

La­dy He­le­na fit alors au cap­itaine Grant le réc­it du voy­age, et elle le ren­dit fi­er de son fils, fi­er de sa fille.

Har­ry Grant ap­prit les ex­ploits du je­une héros, et com­ment cet en­fant avait déjà payé à lord Gle­nar­van une par­tie de la dette pa­ter­nelle. Puis, à son tour, John Man­gles par­la de Mary en des ter­mes tels, que Har­ry Grant, in­stru­it par quelques mots de la­dy He­le­na, mit la main de sa fille dans la vail­lante main du je­une cap­itaine, et, se tour­nant vers lord et la­dy Gle­nar­van:

«_My­lord_, et vous, madame, dit-​il, bénis­sons nos en­fants!»

Lorsque tout fut dit et red­it mille fois, Gle­nar­van in­stru­isit Har­ry Grant de ce qui con­cer­nait Ayr­ton. Grant con­fir­ma les aveux du quarti­er-​maître au su­jet de son débar­que­ment sur la côte aus­trali­enne.

«C’est un homme in­tel­li­gent, au­da­cieux, ajou­ta-​t-​il, et que les pas­sions ont jeté dans le mal. Puis­sent la réflex­ion et le re­pen­tir le ramen­er à des sen­ti­ments meilleurs!»

Mais avant qu’Ayr­ton fût trans­féré à l’île Ta­bor, Har­ry Grant voulut faire à ses nou­veaux amis les hon­neurs de son rocher. Il les in­vi­ta à vis­iter sa mai­son de bois et à s’as­seoir à la ta­ble du Robin­son océanien. Gle­nar­van et ses hôtes ac­cep­tèrent de grand coeur. Robert et Mary Grant brûlaient du désir de voir ces lieux soli­taires où le cap­itaine les avait tant pleurés.

Une em­bar­ca­tion fut ar­mée, et le père, les deux en­fants, lord et la­dy Gle­nar­van, le ma­jor, John Man­gles et Pa­ganel, débar­quèrent bi­en­tôt sur les ri­vages de l’île.

Quelques heures suf­firent à par­courir le do­maine d’Har­ry Grant. C’était à vrai dire, le som­met d’une mon­tagne sous-​ma­rine, un plateau où les roches de basalte abondaient avec des débris vol­caniques. Aux épo­ques géologiques de la terre, ce mont avait peu à peu sur­gi des pro­fondeurs du Paci­fique sous l’ac­tion des feux souter­rains; mais, depuis des siè­cles, le vol­can était de­venu une mon­tagne pais­ible, et son cratère comblé, un îlot émergeant de la plaine liq­uide. Puis l’hu­mus se for­ma; le règne végé­tal s’em­para de cette terre nou­velle; quelques baleiniers de pas­sage y débar­quèrent des an­imaux do­mes­tiques, chèvres et porcs, qui mul­ti­plièrent à l’état sauvage, et la na­ture se man­ifes­ta par ses trois règnes sur cette île per­due au mi­lieu de l’océan.

Lorsque les naufragés du _Bri­tan­nia_ s’y furent réfugiés, la main de l’homme vint régu­laris­er les ef­forts de la na­ture. En deux ans et de­mi, Har­ry Grant et ses matelots mé­ta­mor­phosèrent leur îlot.

Plusieurs acres de terre, cul­tivés avec soin, pro­dui­saient des légumes d’une ex­cel­lente qual­ité.

Les vis­iteurs ar­rivèrent à la mai­son om­bragée par des gom­miers ver­doy­ants; de­vant ses fenêtres s’étendait la mag­nifique mer, ét­ince­lant aux rayons du soleil. Har­ry Grant fit met­tre sa ta­ble à l’om­bre des beaux ar­bres, et cha­cun y prit place. Un gig­ot de chevreau, du pain de _nar­dou_, quelques bols de lait, deux ou trois pieds de chicorée sauvage, une eau pure et fraîche for­mèrent les élé­ments de ce repas sim­ple et digne de berg­ers de l’Ar­cadie.

Pa­ganel était ravi.

Ses vieilles idées de Robin­son lui re­mon­taient au cerveau.

«Il ne sera pas à plain­dre, ce co­quin d’Ayr­ton! s’écria-​t-​il dans son en­thou­si­asme. C’est un par­adis que cet îlot.

-- Oui, répon­dit Har­ry Grant, un par­adis pour trois pau­vres naufragés que le ciel y garde! Mais je re­grette que Maria-​Thérésa n’ait pas été une île vaste et fer­tile, avec une riv­ière au lieu d’un ruis­seau et un port au lieu d’une anse battue par les flots du large.

-- Et pourquoi, cap­itaine? de­man­da Gle­nar­van.

-- Parce que j’y au­rais jeté les fonde­ments de la colonie dont je veux dot­er l’écosse dans le Paci­fique.

-- Ah! Cap­itaine Grant, dit Gle­nar­van, vous n’avez donc point aban­don­né l’idée qui vous a ren­du si pop­ulaire dans notre vieille pa­trie?

-- Non, _my­lord_, et Dieu ne m’a sauvé par vos mains que pour me per­me­ttre de l’ac­com­plir. Il faut que nos pau­vres frères de la vieille Calé­donie, tous ceux qui souf­frent, aient un refuge con­tre la mis­ère sur une terre nou­velle! Il faut que notre chère pa­trie pos­sède dans ces mers une colonie à elle, rien qu’à elle, où elle trou­ve un peu de cette in­dépen­dance et de ce bi­en-​être qui lui man­quent en Eu­rope!

-- Ah! Cela est bi­en dit, cap­itaine Grant, répon­dit la­dy He­le­na. C’est un beau pro­jet, et digne d’un grand coeur. Mais cet îlot?...

-- Non, madame, c’est un roc bon tout au plus à nour­rir quelques colons, tan­dis qu’il nous faut une terre vaste et riche de tous les tré­sors des pre­miers âges.

-- Eh bi­en, cap­itaine, s’écria Gle­nar­van, l’avenir est à nous, et cette terre, nous la chercherons en­sem­ble!»

Les mains d’Har­ry Grant et de Gle­nar­van se ser­rèrent dans une chaude étreinte, comme pour rat­ifi­er cette promesse.

Puis, sur cette île même, dans cette hum­ble mai­son, cha­cun voulut con­naître l’his­toire des naufragés du _Bri­tan­nia_ pen­dant ces deux longues an­nées d’aban­don. Har­ry Grant s’em­pres­sa de sat­is­faire le désir de ses nou­veaux amis:

«Mon his­toire, dit-​il, est celle de tous les Robin­sons jetés sur une île, et qui, ne pou­vant compter que sur Dieu et sur eux-​mêmes, sen­tent qu’ils ont le de­voir de dis­put­er leur vie aux élé­ments!

«Ce fut pen­dant la nu­it du 26 au 27 juin 1862 que le _Bri­tan­nia_, désem­paré par six jours de tem­pête, vint se bris­er sur les rochers de Maria-​Thérésa. La mer était dé­mon­tée, le sauve­tage im­pos­si­ble, et tout mon mal­heureux équipage périt. Seuls, mes deux matelots, Bob Learce, Joe Bell et moi, nous parvîn­mes à gag­ner la côte après vingt ten­ta­tives in­fructueuses!

«La terre qui nous re­cueil­lit n’était qu’un îlot désert, large de deux milles, long de cinq, avec une trentaine d’ar­bres à l’in­térieur, quelques prairies et une source d’eau fraîche qui fort heureuse­ment ne tar­it ja­mais. Seul avec mes deux matelots, dans ce coin du monde, je ne dés­espérai pas. Je mis ma con­fi­ance en Dieu, et je m’ap­prê­tai à lut­ter ré­sol­ument. Bob et Joe, mes braves com­pagnons d’in­for­tune, mes amis, me sec­ondèrent én­ergique­ment.

«Nous com­mençâmes, comme le Robin­son idéal de Daniel de Foe, notre mod­èle, par re­cueil­lir les épaves du navire, des out­ils, un peu de poudre, des armes, un sac de graines pré­cieuses. Les pre­miers jours furent pénibles, mais bi­en­tôt la chas­se et la pêche nous fournirent une nour­ri­ture as­surée, car les chèvres sauvages pul­lu­laient à l’in­térieur de l’île, et les an­imaux marins abondaient sur ses côtes. Peu à peu notre ex­is­tence s’or­gan­isa régulière­ment.

«Je con­nais­sais ex­acte­ment la sit­ua­tion de l’îlot par mes in­stru­ments, que j’avais sauvés du naufrage. Ce relève­ment nous plaçait hors de la route des navires, et nous ne pou­vions être re­cueil­lis, à moins d’un hasard prov­iden­tiel. Tout en songeant à ceux qui m’étaient chers et que je n’es­pérais plus revoir, j’ac­cep­tai courageuse­ment cette épreuve, et le nom de mes deux en­fants se mêla chaque jour à mes prières.

«Cepen­dant, nous tra­vail­lions ré­sol­ument. Bi­en­tôt plusieurs acres de terre furent ense­mencés avec les graines du _Bri­tan­nia_; les pommes de terre, la chicorée, l’os­eille as­sainirent notre al­imen­ta­tion habituelle; puis d’autres légumes en­core. Nous prîmes quelques chevreaux, qui s’ap­privoisèrent facile­ment. Nous eûmes du lait, du beurre. Le _nar­dou_, qui crois­sait dans les creeks desséchés, nous four­nit une sorte de pain as­sez sub­stantiel, et la vie matérielle ne nous in­spi­ra plus au­cune crainte.

«Nous avions con­stru­it une mai­son de planch­es avec les débris du _Bri­tan­nia_; elle fut re­cou­verte de voiles soigneuse­ment goudron­nées, et sous ce solide abri la sai­son des pluies se pas­sa heureuse­ment. Là, furent dis­cutés bi­en des plans, bi­en des rêves, dont le meilleur vient de se réalis­er!

«J’avais d’abord eu l’idée d’af­fron­ter la mer sur un can­ot fait avec les épaves du navire, mais quinze cents milles nous sé­paraient de la terre la plus proche, c’est-​à-​dire des îles de l’archipel Po­mo­tou. Au­cune em­bar­ca­tion n’eût ré­sisté à une traver­sée si longue. Aus­si j’y renonçai, et je n’at­tendis plus mon salut que d’une in­ter­ven­tion di­vine.

«Ah! Mes pau­vres en­fants! Que de fois, du haut des rocs de la côte, nous avons guet­té des navires au large! Pen­dant tout le temps que du­ra notre ex­il, deux ou trois voiles seule­ment ap­parurent à l’hori­zon, mais pour dis­paraître aus­sitôt! Deux ans et de­mi se passèrent ain­si. Nous n’es­pé_rio_ns plus, mais nous ne dés­espé_rio_ns pas en­core.

«En­fin, la veille de ce jour, j’étais mon­té sur le plus haut som­met de l’île, quand j’aperçus une légère fumée dans l’ouest. Elle grandit. Bi­en­tôt un navire devint vis­ible à mes yeux. Il sem­blait se diriger vers nous.

«Mais n’évit­erait-​il pas cet îlot qui ne lui of­frait au­cun point de relâche?

«Ah! Quelle journée d’an­goiss­es, et com­ment mon coeur ne s’est-​il pas brisé dans ma poitrine! Mes com­pagnons al­lumèrent un feu sur un des pics de Maria-​Thérésa. La nu­it vint, mais le yacht ne fit au­cun sig­nal de re­con­nais­sance! Le salut était là cepen­dant! Al­lions-​nous donc le voir s’évanouir!

«Je n’hési­tai plus. L’om­bre s’ac­crois­sait. Le navire pou­vait dou­bler l’île pen­dant la nu­it. Je me je­tai à la mer et me dirigeai vers lui. L’es­poir triplait mes forces. Je fendais les lames avec une vigueur surhu­maine. J’ap­prochais du yacht, et trente brass­es m’en sé­paraient à peine, quand il vi­ra de bord!

«Alors je pous­sai ces cris dés­espérés que mes deux en­fants furent seuls à en­ten­dre, et qui n’avaient point été une il­lu­sion.

«Puis je revins au ri­vage, épuisé, vain­cu par l’émo­tion et la fa­tigue. Mes deux matelots me re­cueil­lirent à de­mi-​mort. Ce fut une nu­it hor­ri­ble que cette dernière nu­it que nous passâmes dans l’île, et nous nous croyions pour ja­mais aban­don­nés, quand, le jour venu, j’aperçus le yacht qui courait des bor­dées sous pe­tite vapeur. Votre can­ot fut mis à la mer... Nous étions sauvés, et, di­vine bon­té du ciel! Mes en­fants, mes chers en­fants, étaient là, qui me tendaient les bras!»

Le réc­it d’Har­ry Grant s’ache­va au mi­lieu des bais­ers et des ca­ress­es de Mary et de Robert. Et ce fut alors seule­ment que le cap­itaine ap­prit qu’il de­vait son salut à ce doc­ument pass­able­ment hiéro­glyphique, que, huit jours après son naufrage, il avait en­fer­mé dans une bouteille et con­fié aux caprices des flots. Mais que pen­sait Jacques Pa­ganel pen­dant le réc­it du cap­itaine Grant? Le digne géo­graphe re­tour­nait une mil­lième fois dans son cerveau les mots du doc­ument! Il repas­sait ces trois in­ter­pré­ta­tions suc­ces­sives, fauss­es toutes trois! Com­ment cette île Maria-​Thérésa était-​elle donc in­diquée sur ces pa­piers rongés par la mer? Pa­ganel n’y tint plus, et, sai­sis­sant la main d’Har­ry Grant:

«Cap­itaine, s’écria-​t-​il, me di­rez-​vous en­fin ce que con­te­nait votre in­déchiffrable doc­ument?»

À cette de­mande du géo­graphe, la cu_rio_sité fut générale, car le mot de l’énigme, cher­ché depuis neuf mois, al­lait être pronon­cé!

«Eh bi­en, cap­itaine, de­man­da Pa­ganel, vous sou­venez-​vous des ter­mes pré­cis du doc­ument?

-- Ex­acte­ment, répon­dit Har­ry Grant, et pas un jour ne s’est écoulé sans que ma mé­moire ne m’ait rap­pelé ces mots auxquels se rat­tachait notre seul es­poir.

-- Et quels sont-​ils, cap­itaine? de­man­da Gle­nar­van. Par­lez, car notre amour-​pro­pre est piqué au vif.

-- Je su­is prêt à vous sat­is­faire, répon­dit Har­ry Grant, mais vous savez que, pour mul­ti­pli­er les chances de salut, j’avais ren­fer­mé dans la bouteille trois doc­uments écrits en trois langues. Lequel désirez-​vous con­naître?

-- Ils ne sont donc pas iden­tiques? s’écria Pa­ganel.

-- Si, à un nom près.

-- Eh bi­en, citez le doc­ument français, reprit Gle­nar­van; c’est celui que les flots ont le plus re­spec­té, et il a prin­ci­pale­ment servi de base à nos in­ter­pré­ta­tions.

-- _My­lord_, le voici mot pour mot, répon­dit Har­ry Grant.

«Le 27 juin 1862, le trois-​mâts _Bri­tan­nia_, de Glas­gow, s’est per­du à quinze cents lieues de la Patag­onie, dans l’hémis­phère aus­tral. Portés à terre, deux matelots et le cap­itaine Grant ont at­teint à l’île Ta­bor...

-- Hein! fit Pa­ganel.

-- là, reprit Har­ry Grant, con­tin­uelle­ment en proie à une cru­elle in­di­gence, ils ont jeté ce doc­ument par 15°3’ de lon­gi­tude et 37°11’ de lat­itude. Venez à leur sec­ours, ou ils sont per­dus.»

À ce nom de Ta­bor, Pa­ganel s’était levé brusque­ment; puis, ne se con­tenant plus, il s’écria:

«Com­ment, l’île Ta­bor! Mais c’est l’île Maria-​Thérésa?

-- Sans doute, Mon­sieur Pa­ganel, répon­dit Har­ry Grant, Maria- Thérésa sur les cartes anglais­es et alle­man­des, mais Ta­bor sur les cartes français­es!»

À cet in­stant, un formidable coup de po­ing at­teignit l’épaule de Pa­ganel, qui plia sous le choc. La vérité oblige à dire qu’il lui fut adressé par le ma­jor, man­quant pour la pre­mière fois à ses graves habi­tudes de con­ve­nance.

«Géo­graphe!» dit Mac Nabbs avec le ton du plus pro­fond mépris.

Mais Pa­ganel n’avait même pas sen­ti la main du ma­jor. Qu’était-​ce auprès du coup géo­graphique qui l’ac­ca­blait!

Ain­si donc, comme il l’ap­prit au cap­itaine Grant, il s’était peu à peu rap­proché de la vérité! Il avait déchiffré presque en­tière­ment l’in­déchiffrable doc­ument! Tour à tour les noms de la Patag­onie, de l’Aus­tralie, de la Nou­velle-​Zé­lande lui étaient ap­parus avec une ir­ré­cus­able cer­ti­tude. _Cotin_, d’abord _con­ti­nent_, avait peu à peu repris sa véri­ta­ble sig­ni­fi­ca­tion de _con­tin­uelle_. _In­di_ avait suc­ces­sive­ment sig­nifié _in­di­ens, in­digènes_, puis en­fin _in­di­gence_, son sens vrai. Seul, le mot rongé «abor» avait trompé la sagac­ité du géo­graphe! Pa­ganel en avait fait ob­stiné­ment le rad­ical du verbe _abor­der_, quand c’était le nom pro­pre, le nom français de l’île Ta­bor, de l’île qui ser­vait de refuge aux naufragés du _Bri­tan­nia_! Er­reur dif­fi­cile à éviter, cepen­dant, puisque les planis­phères du _Dun­can_ don­naient à cet îlot le nom de Maria-​Thérésa.

«Il n’im­porte! s’écri­ait Pa­ganel, s’ar­rachant les cheveux, je n’au­rais pas dû ou­bli­er cette dou­ble ap­pel­la­tion! C’est une faute im­par­donnable, une er­reur in­digne d’un se­cré­taire de la so­ciété de géo­gra­phie! Je su­is déshon­oré!

-- Mais, Mon­sieur Pa­ganel, dit la­dy He­le­na, mod­érez votre douleur!

-- Non! Madame, non! Je ne su­is qu’un âne!

-- Et pas même un âne sa­vant!» répon­dit le ma­jor, en manière de con­so­la­tion.

Lorsque le repas fut ter­miné, Har­ry Grant re­mit toutes choses en or­dre dans sa mai­son. Il n’em­por­ta rien, voulant que le coupable héritât des richess­es de l’hon­nête homme.

On revint à bord. Gle­nar­van comp­tait par­tir le jour même et don­na ses or­dres pour le débar­que­ment du quarti­er-​maître. Ayr­ton fut amené sur la dunette et se trou­va en présence d’Har­ry Grant.

«C’est moi, Ayr­ton, dit Grant.

-- C’est vous, cap­itaine, répon­dit Ayr­ton, sans mar­quer au­cun éton­nement de retrou­ver Har­ry Grant. Eh bi­en, je ne su­is pas fâché de vous revoir en bonne san­té.

-- Il paraît, Ayr­ton, que j’ai fait une faute en vous débar­quant sur une terre habitée.

-- Il paraît, cap­itaine.

-- Vous allez me rem­plac­er sur cette île déserte. Puisse le ciel vous in­spir­er le re­pen­tir!

-- Ain­si soit-​il!» répon­dit Ayr­ton d’un ton calme.

Puis Gle­nar­van, s’adres­sant au quarti­er-​maître, lui dit:

«Vous per­sis­tez, Ayr­ton, dans cette ré­so­lu­tion d’être aban­don­né?

-- Oui, _my­lord_.

-- L’île Ta­bor vous con­vient?

-- Par­faite­ment.

-- Main­tenant, écoutez mes dernières paroles, Ayr­ton. Ici, vous serez éloigné de toute terre, et sans com­mu­ni­ca­tion pos­si­ble avec vos sem­blables. Les mir­acles sont rares, et vous ne pour­rez fuir cet îlot où le _Dun­can_ vous laisse. Vous serez seul, sous l’oeil d’un Dieu qui lit au plus pro­fond des coeurs, mais vous ne serez ni per­du ni ig­noré, comme fut le cap­itaine Grant. Si in­digne que vous soyez du sou­venir des hommes, les hommes se sou­vien­dront de vous. Je sais où vous êtes, Ayr­ton, je sais où vous trou­ver, je ne l’ou­blierai ja­mais.

-- Dieu con­serve votre hon­neur!» répon­dit sim­ple­ment Ayr­ton.

Telles furent les dernières paroles échangées en­tre Gle­nar­van et le quarti­er-​maître. Le can­ot était prêt. Ayr­ton y de­scen­dit.

John Man­gles avait d’avance fait trans­porter dans l’île quelques caiss­es d’al­iments con­servés, des out­ils, des armes et un ap­pro­vi­sion­nement de poudre et de plomb.

Le quarti­er-​maître pou­vait donc se régénér­er par le tra­vail; rien ne lui man­quait, pas même des livres, et en­tre autres la bible, si chère aux coeurs anglais.

L’heure de la sé­pa­ra­tion était venue. L’équipage et les pas­sagers se tenaient sur le pont. Plus d’un se sen­tait l’âme ser­rée. Mary Grant et la­dy He­le­na ne pou­vaient con­tenir leur émo­tion.

«Il le faut donc? de­man­da la je­une femme à son mari, il faut donc que ce mal­heureux soit aban­don­né!

-- Il le faut, He­le­na, répon­dit lord Gle­nar­van. C’est l’ex­pi­ation!»

En ce mo­ment, le can­ot, com­mandé par John Man­gles, débor­da. Ayr­ton, de­bout, tou­jours im­pas­si­ble, ôta son cha­peau et salua grave­ment.

Gle­nar­van se dé­cou­vrit, avec lui tout l’équipage, comme on fait de­vant un homme qui va mourir, et l’em­bar­ca­tion s’éloigna au mi­lieu d’un pro­fond si­lence.

Ayr­ton, ar­rivé à terre, sauta sur le sable, et le can­ot revint à bord.

Il était alors qua­tre heures du soir, et du haut de la dunette, les pas­sagers purent voir le quarti­er-​maître, les bras croisés, im­mo­bile comme une stat­ue sur un roc, et re­gar­dant le navire.

«Nous par­tons, _my­lord_? de­man­da John Man­gles.

-- Oui, John, répon­dit vive­ment Gle­nar­van, plus ému qu’il ne voulait le paraître.

-- Go head!» cria John à l’in­génieur.

La vapeur sif­fla dans ses con­duits, l’hélice bat­tit les flots, et, à huit heures, les derniers som­mets de l’île Ta­bor dis­parais­saient dans les om­bres de la nu­it.

Chapitre XXII _La dernière dis­trac­tion de Jacques Pa­ganel_

Le _Dun­can_, onze jours après avoir quit­té l’île, le 18 mars, eut con­nais­sance de la côte améri­caine, et, le lende­main, il mouil­la dans la baie de Talc­ahuano.

Il y reve­nait après un voy­age de cinq mois, pen­dant lequel, suiv­ant rigoureuse­ment la ligne du trente-​sep­tième par­al­lèle, il avait fait le tour du monde. Les pas­sagers de cette mé­morable ex­pédi­tion, sans précé­dents dans les an­nales du _trav­eller’s club_, ve­naient de tra­vers­er le Chili, les Pam­pas, la république Ar­gen­tine, l’At­lan­tique, les îles d’Acun­ha, l’océan In­di­en, les îles Am­ster­dam, l’Aus­tralie, la Nou­velle-​Zé­lande, l’île Ta­bor et le Paci­fique. Leurs ef­forts n’avaient point été stériles et ils ra­pa­tri­aient les naufragés du _Bri­tan­nia_.

Pas un de ces braves écos­sais, par­tis à la voix de leur laird, ne man­quait à l’ap­pel, tous reve­naient à leur vieille écosse, et cette ex­pédi­tion rap­pelait la bataille «sans larmes» de l’his­toire an­ci­enne.

Le _Dun­can_, son rav­itaille­ment ter­miné, pro­longea les côtes de la Patag­onie, dou­bla le cap Horn, et cou­rut à travers l’océan At­lan­tique.

Nul voy­age ne fut moins in­ci­den­té. Le yacht em­por­tait dans ses flancs une car­gai­son de bon­heur.

Il n’y avait plus de se­cret à bord, pas même les sen­ti­ments de John Man­gles pour Mary Grant.

Si, cepen­dant. Un mys­tère in­triguait en­core Mac Nabbs. Pourquoi Pa­ganel de­meu­rait-​il tou­jours her­mé­tique­ment ren­fer­mé dans ses habits et en­cra­vaté au fond d’un cache-​nez qui lui mon­tait jusqu’aux or­eilles?

Le ma­jor gril­lait de con­naître le mo­tif de cette sin­gulière manie. Mais c’est le cas de dire que, mal­gré les in­ter­ro­ga­tions, les al­lu­sions, les soupçons de Mac Nabbs, Pa­ganel ne se débou­ton­na pas.

Non, pas même quand le _Dun­can_ pas­sa la ligne et que les cou­tures du pont fondi­rent sous une chaleur de cin­quante de­grés.

«Il est si dis­trait, qu’il se croit à Saint-​Péters­bourg,» di­sait le ma­jor en voy­ant le géo­graphe en­velop­pé d’une vaste houp­pelande, comme si le mer­cure eût été gelé dans le ther­momètre.

En­fin, le 9 mai, cin­quante-​trois jours après avoir quit­té Talc­ahuano, John Man­gles rel­eva les feux du cap Clear. Le yacht em­bouqua le canal Saint-​Georges, traver­sa la mer d’Ir­lande, et, le 10 mai, il don­na dans le golfe de la Clyde. À onze heures, il mouil­lait à Dum­bar­ton. À deux heures du soir, ses pas­sagers en­traient à Mal­colm-​Cas­tle, au mi­lieu des hur­rahs des high­landers.

Il était donc écrit qu’Har­ry Grant et ses deux com­pagnons seraient sauvés, que John Man­gles épouserait Mary Grant dans la vieille cathé­drale de Saint-​Mun­go, où le révérend Mor­ton, après avoir prié, neuf mois au­par­avant, pour le salut du père, bénit le mariage de sa fille et de son sauveur!

Il était donc écrit que Robert serait marin comme Har­ry Grant, marin comme John Man­gles, et qu’il reprendrait avec eux les grands pro­jets du cap­itaine, sous la haute pro­tec­tion de lord Gle­nar­van!

Mais était-​il écrit que Jacques Pa­ganel ne mour­rait pas garçon? Prob­able­ment.

En ef­fet, le sa­vant géo­graphe, après ses héroïques ex­ploits, ne pou­vait échap­per à la célébrité. Ses dis­trac­tions firent fureur dans le grand monde écos­sais. On se l’ar­rachait, et il ne suff­isait plus aux po­litess­es dont il fut l’ob­jet.

Et ce fut alors qu’une aimable demoi­selle de trente ans, rien de moins que la cou­sine du ma­jor Mac Nabbs, un peu ex­cen­trique elle- même, mais bonne et char­mante en­core, s’éprit des sin­gu­lar­ités du géo­graphe et lui of­frit sa main. Il y avait un mil­lion dedans; mais on évi­ta d’en par­ler.

Pa­ganel était loin d’être in­sen­si­ble aux sen­ti­ments de miss Ara­bel­la; cepen­dant, il n’os­ait se pronon­cer.

Ce fut le ma­jor qui s’en­trem­it en­tre ces deux coeurs faits l’un pour l’autre. Il dit même à Pa­ganel que le mariage était la» dernière dis­trac­tion» qu’il pût se per­me­ttre.

Grand em­bar­ras de Pa­ganel, qui, par une étrange sin­gu­lar­ité, ne se dé­cidait pas à ar­tic­uler le mot fa­tal.

«Est-​ce que miss Ara­bel­la ne vous plaît pas? lui de­mandait sans cesse Mac Nabbs.

-- Oh! Ma­jor, elle est char­mante! s’écria Pa­ganel, mille fois trop char­mante, et, s’il faut tout vous dire, il me plairait da­van­tage qu’elle le fût moins! Je lui voudrais un dé­faut.

-- Soyez tran­quille, répon­dit le ma­jor, elle en pos­sède, et plus d’un. La femme la plus par­faite en a tou­jours son con­tin­gent. Ain­si, Pa­ganel, est-​ce dé­cidé?

-- Je n’ose, repre­nait Pa­ganel.

-- Voyons, mon sa­vant ami, pourquoi hésitez-​vous?

-- Je su­is in­digne de miss Ara­bel­la!» répondait in­vari­able­ment le géo­graphe.

Et il ne sor­tait pas de là.

En­fin, mis un jour au pied du mur par l’in­traitable ma­jor, il finit par lui con­fi­er, sous le sceau du se­cret, une par­tic­ular­ité qui de­vait fa­ciliter son sig­nale­ment, si ja­mais la po­lice se met­tait à ses trouss­es.

«Bah! s’écria le ma­jor.

-- C’est comme je vous le dis, ré­pli­qua Pa­ganel.

-- Qu’im­porte? Mon digne ami.

-- Vous croyez?

-- Au con­traire, vous n’en êtes que plus sin­guli­er. Cela ajoute à vos mérites per­son­nels! Cela fait de vous l’homme sans pareil rêvé par Ara­bel­la!»

Et le ma­jor, gar­dant un im­per­turbable sérieux, lais­sa Pa­ganel en proie aux plus poignantes in­quié­tudes.

Un court en­tre­tien eut lieu en­tre Mac Nabbs et miss Ara­bel­la.

Quinze jours après, un mariage se célébrait à grand fra­cas, dans la chapelle de Mal­colm-​Cas­tle.

Pa­ganel était mag­nifique, mais her­mé­tique­ment bou­ton­né, et miss Ara­bel­la splen­dide.

Et ce se­cret du géo­graphe fût tou­jours resté en­seveli dans les abîmes de l’in­con­nu, si le ma­jor n’en eût par­lé à Gle­nar­van, qui ne le cacha point à la­dy He­le­na, qui en dit un mot à _mis­tress_ Man­gles.

Bref, ce se­cret parvint aux or­eilles de _mis­tress_ Ol­bi­nett, et il écla­ta.

Jacques Pa­ganel, pen­dant ses trois jours de cap­tiv­ité chez les maoris, avait été _tatoué_, mais tatoué des pieds aux épaules, et il por­tait sur sa poitrine l’im­age d’un ki­wi héraldique, aux ailes éployées, qui lui mor­dait le coeur.

Ce fut la seule aven­ture de son grand voy­age dont Pa­ganel ne se con­so­la ja­mais et qu’il ne par­don­na pas à la Nou­velle-​Zé­lande; ce fut aus­si ce qui, mal­gré bi­en des sol­lic­ita­tions et mal­gré ses re­grets, l’em­pêcha de re­tourn­er en France. Il eût craint d’ex­pos­er toute la so­ciété de géo­gra­phie dans sa per­son­ne aux plaisan­ter­ies des car­ica­tur­istes et des pe­tits jour­naux, en lui ra­menant un se­cré­taire fraîche­ment tatoué.

Le re­tour du cap­itaine en écosse fut salué comme un événe­ment na­tion­al et Har­ry Grant devint l’homme le plus pop­ulaire de la vieille Calé­donie.

Son fils Robert s’est fait marin comme lui, marin comme le cap­itaine John, et c’est sous les aus­pices de lord Gle­nar­van qu’il a repris le pro­jet de fonder une colonie écos­saise dans les mers du Paci­fique.

End of Project Guten­berg's Les en­fants du cap­itaine Grant, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTEN­BERG EBOOK LES EN­FANTS DU CAP­ITAINE GRANT ***

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THE FULL PROJECT GUTEN­BERG LI­CENSE PLEASE READ THIS BE­FORE YOU DIS­TRIBUTE OR USE THIS WORK

To pro­tect the Project Guten­berg-​tm mis­sion of pro­mot­ing the free dis­tri­bu­tion of elec­tron­ic works, by us­ing or dis­tribut­ing this work (or any oth­er work as­so­ci­at­ed in any way with the phrase “Project Guten­berg”), you agree to com­ply with all the terms of the Full Project Guten­berg-​tm Li­cense (avail­able with this file or on­line at http://guten­berg.net/li­cense).

Sec­tion 1. Gen­er­al Terms of Use and Re­dis­tribut­ing Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works

1.A. By read­ing or us­ing any part of this Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic work, you in­di­cate that you have read, un­der­stand, agree to and ac­cept all the terms of this li­cense and in­tel­lec­tu­al prop­er­ty (trade­mark/copy­right) agree­ment. If you do not agree to abide by all the terms of this agree­ment, you must cease us­ing and re­turn or de­stroy all copies of Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works in your pos­ses­sion. If you paid a fee for ob­tain­ing a copy of or ac­cess to a Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic work and you do not agree to be bound by the terms of this agree­ment, you may ob­tain a re­fund from the per­son or en­ti­ty to whom you paid the fee as set forth in para­graph 1.E.8.

1.B. “Project Guten­berg” is a reg­is­tered trade­mark. It may on­ly be used on or as­so­ci­at­ed in any way with an elec­tron­ic work by peo­ple who agree to be bound by the terms of this agree­ment. There are a few things that you can do with most Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works even with­out com­ply­ing with the full terms of this agree­ment. See para­graph 1.C be­low. There are a lot of things you can do with Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works if you fol­low the terms of this agree­ment and help pre­serve free fu­ture ac­cess to Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works. See para­graph 1.E be­low.

1.C. The Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion (“the Foun­da­tion” or PGLAF), owns a com­pi­la­tion copy­right in the col­lec­tion of Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works. Near­ly all the in­di­vid­ual works in the col­lec­tion are in the pub­lic do­main in the Unit­ed States. If an in­di­vid­ual work is in the pub­lic do­main in the Unit­ed States and you are lo­cat­ed in the Unit­ed States, we do not claim a right to pre­vent you from copy­ing, dis­tribut­ing, per­form­ing, dis­play­ing or cre­at­ing deriva­tive works based on the work as long as all ref­er­ences to Project Guten­berg are re­moved. Of course, we hope that you will sup­port the Project Guten­berg-​tm mis­sion of pro­mot­ing free ac­cess to elec­tron­ic works by freely shar­ing Project Guten­berg-​tm works in com­pli­ance with the terms of this agree­ment for keep­ing the Project Guten­berg-​tm name as­so­ci­at­ed with the work. You can eas­ily com­ply with the terms of this agree­ment by keep­ing this work in the same for­mat with its at­tached full Project Guten­berg-​tm Li­cense when you share it with­out charge with oth­ers.

1.D. The copy­right laws of the place where you are lo­cat­ed al­so gov­ern what you can do with this work. Copy­right laws in most coun­tries are in a con­stant state of change. If you are out­side the Unit­ed States, check the laws of your coun­try in ad­di­tion to the terms of this agree­ment be­fore down­load­ing, copy­ing, dis­play­ing, per­form­ing, dis­tribut­ing or cre­at­ing deriva­tive works based on this work or any oth­er Project Guten­berg-​tm work. The Foun­da­tion makes no rep­re­sen­ta­tions con­cern­ing the copy­right sta­tus of any work in any coun­try out­side the Unit­ed States.

1.E. Un­less you have re­moved all ref­er­ences to Project Guten­berg:

1.E.1. The fol­low­ing sen­tence, with ac­tive links to, or oth­er im­me­di­ate ac­cess to, the full Project Guten­berg-​tm Li­cense must ap­pear promi­nent­ly when­ev­er any copy of a Project Guten­berg-​tm work (any work on which the phrase “Project Guten­berg” ap­pears, or with which the phrase “Project Guten­berg” is as­so­ci­at­ed) is ac­cessed, dis­played, per­formed, viewed, copied or dis­tribut­ed:

This eBook is for the use of any­one any­where at no cost and with al­most no re­stric­tions what­so­ev­er. You may copy it, give it away or re-​use it un­der the terms of the Project Guten­berg Li­cense in­clud­ed with this eBook or on­line at www.guten­berg.net

1.E.2. If an in­di­vid­ual Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic work is de­rived from the pub­lic do­main (does not con­tain a no­tice in­di­cat­ing that it is post­ed with per­mis­sion of the copy­right hold­er), the work can be copied and dis­tribut­ed to any­one in the Unit­ed States with­out pay­ing any fees or charges. If you are re­dis­tribut­ing or pro­vid­ing ac­cess to a work with the phrase “Project Guten­berg” as­so­ci­at­ed with or ap­pear­ing on the work, you must com­ply ei­ther with the re­quire­ments of para­graphs 1.E.1 through 1.E.7 or ob­tain per­mis­sion for the use of the work and the Project Guten­berg-​tm trade­mark as set forth in para­graphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an in­di­vid­ual Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic work is post­ed with the per­mis­sion of the copy­right hold­er, your use and dis­tri­bu­tion must com­ply with both para­graphs 1.E.1 through 1.E.7 and any ad­di­tion­al terms im­posed by the copy­right hold­er. Ad­di­tion­al terms will be linked to the Project Guten­berg-​tm Li­cense for all works post­ed with the per­mis­sion of the copy­right hold­er found at the be­gin­ning of this work.

1.E.4. Do not un­link or de­tach or re­move the full Project Guten­berg-​tm Li­cense terms from this work, or any files con­tain­ing a part of this work or any oth­er work as­so­ci­at­ed with Project Guten­berg-​tm.

1.E.5. Do not copy, dis­play, per­form, dis­tribute or re­dis­tribute this elec­tron­ic work, or any part of this elec­tron­ic work, with­out promi­nent­ly dis­play­ing the sen­tence set forth in para­graph 1.E.1 with ac­tive links or im­me­di­ate ac­cess to the full terms of the Project Guten­berg-​tm Li­cense.

1.E.6. You may con­vert to and dis­tribute this work in any bi­na­ry, com­pressed, marked up, non­pro­pri­etary or pro­pri­etary form, in­clud­ing any word pro­cess­ing or hy­per­text form. How­ev­er, if you pro­vide ac­cess to or dis­tribute copies of a Project Guten­berg-​tm work in a for­mat oth­er than “Plain Vanil­la ASCII” or oth­er for­mat used in the of­fi­cial ver­sion post­ed on the of­fi­cial Project Guten­berg-​tm web site (www.guten­berg.net), you must, at no ad­di­tion­al cost, fee or ex­pense to the us­er, pro­vide a copy, a means of ex­port­ing a copy, or a means of ob­tain­ing a copy up­on re­quest, of the work in its orig­inal “Plain Vanil­la ASCII” or oth­er form. Any al­ter­nate for­mat must in­clude the full Project Guten­berg-​tm Li­cense as spec­ified in para­graph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for ac­cess to, view­ing, dis­play­ing, per­form­ing, copy­ing or dis­tribut­ing any Project Guten­berg-​tm works un­less you com­ply with para­graph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a rea­son­able fee for copies of or pro­vid­ing ac­cess to or dis­tribut­ing Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works pro­vid­ed that

- You pay a roy­al­ty fee of 20% of the gross prof­its you de­rive from the use of Project Guten­berg-​tm works cal­cu­lat­ed us­ing the method you al­ready use to cal­cu­late your ap­pli­ca­ble tax­es. The fee is owed to the own­er of the Project Guten­berg-​tm trade­mark, but he has agreed to do­nate roy­al­ties un­der this para­graph to the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion. Roy­al­ty pay­ments must be paid with­in 60 days fol­low­ing each date on which you pre­pare (or are legal­ly re­quired to pre­pare) your pe­ri­od­ic tax re­turns. Roy­al­ty pay­ments should be clear­ly marked as such and sent to the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion at the ad­dress spec­ified in Sec­tion 4, “In­for­ma­tion about do­na­tions to the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion.”

- You pro­vide a full re­fund of any mon­ey paid by a us­er who no­ti­fies you in writ­ing (or by e-​mail) with­in 30 days of re­ceipt that s/he does not agree to the terms of the full Project Guten­berg-​tm Li­cense. You must re­quire such a us­er to re­turn or de­stroy all copies of the works pos­sessed in a phys­ical medi­um and dis­con­tin­ue all use of and all ac­cess to oth­er copies of Project Guten­berg-​tm works.

- You pro­vide, in ac­cor­dance with para­graph 1.F.3, a full re­fund of any mon­ey paid for a work or a re­place­ment copy, if a de­fect in the elec­tron­ic work is dis­cov­ered and re­port­ed to you with­in 90 days of re­ceipt of the work.

- You com­ply with all oth­er terms of this agree­ment for free dis­tri­bu­tion of Project Guten­berg-​tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or dis­tribute a Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic work or group of works on dif­fer­ent terms than are set forth in this agree­ment, you must ob­tain per­mis­sion in writ­ing from both the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion and Michael Hart, the own­er of the Project Guten­berg-​tm trade­mark. Con­tact the Foun­da­tion as set forth in Sec­tion 3 be­low.

1.F.

1.F.1. Project Guten­berg vol­un­teers and em­ploy­ees ex­pend con­sid­er­able ef­fort to iden­ti­fy, do copy­right re­search on, tran­scribe and proof­read pub­lic do­main works in cre­at­ing the Project Guten­berg-​tm col­lec­tion. De­spite these ef­forts, Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works, and the medi­um on which they may be stored, may con­tain “De­fects,” such as, but not lim­it­ed to, in­com­plete, in­ac­cu­rate or cor­rupt da­ta, tran­scrip­tion er­rors, a copy­right or oth­er in­tel­lec­tu­al prop­er­ty in­fringe­ment, a de­fec­tive or dam­aged disk or oth­er medi­um, a com­put­er virus, or com­put­er codes that dam­age or can­not be read by your equip­ment.

1.F.2. LIM­IT­ED WAR­RAN­TY, DIS­CLAIMER OF DAM­AGES - Ex­cept for the “Right of Re­place­ment or Re­fund” de­scribed in para­graph 1.F.3, the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion, the own­er of the Project Guten­berg-​tm trade­mark, and any oth­er par­ty dis­tribut­ing a Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic work un­der this agree­ment, dis­claim all li­abil­ity to you for dam­ages, costs and ex­pens­es, in­clud­ing le­gal fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REME­DIES FOR NEG­LI­GENCE, STRICT LI­ABIL­ITY, BREACH OF WAR­RAN­TY OR BREACH OF CON­TRACT EX­CEPT THOSE PRO­VID­ED IN PARA­GRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUN­DA­TION, THE TRADE­MARK OWN­ER, AND ANY DIS­TRIB­UTOR UN­DER THIS AGREE­MENT WILL NOT BE LI­ABLE TO YOU FOR AC­TU­AL, DI­RECT, IN­DI­RECT, CON­SE­QUEN­TIAL, PUNI­TIVE OR IN­CI­DEN­TAL DAM­AGES EVEN IF YOU GIVE NO­TICE OF THE POS­SI­BIL­ITY OF SUCH DAM­AGE.

1.F.3. LIM­IT­ED RIGHT OF RE­PLACE­MENT OR RE­FUND - If you dis­cov­er a de­fect in this elec­tron­ic work with­in 90 days of re­ceiv­ing it, you can re­ceive a re­fund of the mon­ey (if any) you paid for it by send­ing a writ­ten ex­pla­na­tion to the per­son you re­ceived the work from. If you re­ceived the work on a phys­ical medi­um, you must re­turn the medi­um with your writ­ten ex­pla­na­tion. The per­son or en­ti­ty that pro­vid­ed you with the de­fec­tive work may elect to pro­vide a re­place­ment copy in lieu of a re­fund. If you re­ceived the work elec­tron­ical­ly, the per­son or en­ti­ty pro­vid­ing it to you may choose to give you a sec­ond op­por­tu­ni­ty to re­ceive the work elec­tron­ical­ly in lieu of a re­fund. If the sec­ond copy is al­so de­fec­tive, you may de­mand a re­fund in writ­ing with­out fur­ther op­por­tu­ni­ties to fix the prob­lem.

1.F.4. Ex­cept for the lim­it­ed right of re­place­ment or re­fund set forth in para­graph 1.F.3, this work is pro­vid­ed to you 'AS-​IS' WITH NO OTH­ER WAR­RANTIES OF ANY KIND, EX­PRESS OR IM­PLIED, IN­CLUD­ING BUT NOT LIM­IT­ED TO WAR­RANTIES OF MER­CHAN­TIBIL­ITY OR FIT­NESS FOR ANY PUR­POSE.

1.F.5. Some states do not al­low dis­claimers of cer­tain im­plied war­ranties or the ex­clu­sion or lim­ita­tion of cer­tain types of dam­ages. If any dis­claimer or lim­ita­tion set forth in this agree­ment vi­olates the law of the state ap­pli­ca­ble to this agree­ment, the agree­ment shall be in­ter­pret­ed to make the max­imum dis­claimer or lim­ita­tion per­mit­ted by the ap­pli­ca­ble state law. The in­va­lid­ity or un­en­force­abil­ity of any pro­vi­sion of this agree­ment shall not void the re­main­ing pro­vi­sions.

1.F.6. IN­DEM­NI­TY - You agree to in­dem­ni­fy and hold the Foun­da­tion, the trade­mark own­er, any agent or em­ploy­ee of the Foun­da­tion, any­one pro­vid­ing copies of Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works in ac­cor­dance with this agree­ment, and any vol­un­teers as­so­ci­at­ed with the pro­duc­tion, pro­mo­tion and dis­tri­bu­tion of Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works, harm­less from all li­abil­ity, costs and ex­pens­es, in­clud­ing le­gal fees, that arise di­rect­ly or in­di­rect­ly from any of the fol­low­ing which you do or cause to oc­cur: (a) dis­tri­bu­tion of this or any Project Guten­berg-​tm work, (b) al­ter­ation, mod­ifi­ca­tion, or ad­di­tions or dele­tions to any Project Guten­berg-​tm work, and (c) any De­fect you cause.

Sec­tion 2. In­for­ma­tion about the Mis­sion of Project Guten­berg-​tm

Project Guten­berg-​tm is syn­ony­mous with the free dis­tri­bu­tion of elec­tron­ic works in for­mats read­able by the widest va­ri­ety of com­put­ers in­clud­ing ob­so­lete, old, mid­dle-​aged and new com­put­ers. It ex­ists be­cause of the ef­forts of hun­dreds of vol­un­teers and do­na­tions from peo­ple in all walks of life.

Vol­un­teers and fi­nan­cial sup­port to pro­vide vol­un­teers with the as­sis­tance they need, is crit­ical to reach­ing Project Guten­berg-​tm's goals and en­sur­ing that the Project Guten­berg-​tm col­lec­tion will re­main freely avail­able for gen­er­ations to come. In 2001, the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion was cre­at­ed to pro­vide a se­cure and per­ma­nent fu­ture for Project Guten­berg-​tm and fu­ture gen­er­ations. To learn more about the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion and how your ef­forts and do­na­tions can help, see Sec­tions 3 and 4 and the Foun­da­tion web page at http://www.pglaf.org.

Sec­tion 3. In­for­ma­tion about the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion

The Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion is a non prof­it 501(c)(3) ed­uca­tion­al cor­po­ra­tion or­ga­nized un­der the laws of the state of Mis­sis­sip­pi and grant­ed tax ex­empt sta­tus by the In­ter­nal Rev­enue Ser­vice. The Foun­da­tion's EIN or fed­er­al tax iden­ti­fi­ca­tion num­ber is 64-6221541. Its 501(c)(3) let­ter is post­ed at http://pglaf.org/fundrais­ing. Con­tri­bu­tions to the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion are tax de­ductible to the full ex­tent per­mit­ted by U.S. fed­er­al laws and your state's laws.

The Foun­da­tion's prin­ci­pal of­fice is lo­cat­ed at 4557 Melan Dr. S. Fair­banks, AK, 99712., but its vol­un­teers and em­ploy­ees are scat­tered through­out nu­mer­ous lo­ca­tions. Its busi­ness of­fice is lo­cat­ed at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email busi­ness@pglaf.org. Email con­tact links and up to date con­tact in­for­ma­tion can be found at the Foun­da­tion's web site and of­fi­cial page at http://pglaf.org

For ad­di­tion­al con­tact in­for­ma­tion: Dr. Gre­go­ry B. New­by Chief Ex­ec­utive and Di­rec­tor gb­new­by@pglaf.org

Sec­tion 4. In­for­ma­tion about Do­na­tions to the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion

Project Guten­berg-​tm de­pends up­on and can­not sur­vive with­out wide spread pub­lic sup­port and do­na­tions to car­ry out its mis­sion of in­creas­ing the num­ber of pub­lic do­main and li­censed works that can be freely dis­tribut­ed in ma­chine read­able form ac­ces­si­ble by the widest ar­ray of equip­ment in­clud­ing out­dat­ed equip­ment. Many small do­na­tions ($1 to $5,000) are par­tic­ular­ly im­por­tant to main­tain­ing tax ex­empt sta­tus with the IRS.

The Foun­da­tion is com­mit­ted to com­ply­ing with the laws reg­ulat­ing char­ities and char­ita­ble do­na­tions in all 50 states of the Unit­ed States. Com­pli­ance re­quire­ments are not uni­form and it takes a con­sid­er­able ef­fort, much pa­per­work and many fees to meet and keep up with these re­quire­ments. We do not so­lic­it do­na­tions in lo­ca­tions where we have not re­ceived writ­ten con­fir­ma­tion of com­pli­ance. To SEND DO­NA­TIONS or de­ter­mine the sta­tus of com­pli­ance for any par­tic­ular state vis­it http://pglaf.org

While we can­not and do not so­lic­it con­tri­bu­tions from states where we have not met the so­lic­ita­tion re­quire­ments, we know of no pro­hi­bi­tion against ac­cept­ing un­so­licit­ed do­na­tions from donors in such states who ap­proach us with of­fers to do­nate.

In­ter­na­tion­al do­na­tions are grate­ful­ly ac­cept­ed, but we can­not make any state­ments con­cern­ing tax treat­ment of do­na­tions re­ceived from out­side the Unit­ed States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Guten­berg Web pages for cur­rent do­na­tion meth­ods and ad­dress­es. Do­na­tions are ac­cept­ed in a num­ber of oth­er ways in­clud­ing in­clud­ing checks, on­line pay­ments and cred­it card do­na­tions. To do­nate, please vis­it: http://pglaf.org/do­nate

Sec­tion 5. Gen­er­al In­for­ma­tion About Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works.

Pro­fes­sor Michael S. Hart is the orig­ina­tor of the Project Guten­berg-​tm con­cept of a li­brary of elec­tron­ic works that could be freely shared with any­one. For thir­ty years, he pro­duced and dis­tribut­ed Project Guten­berg-​tm eBooks with on­ly a loose net­work of vol­un­teer sup­port.

Project Guten­berg-​tm eBooks are of­ten cre­at­ed from sev­er­al print­ed edi­tions, all of which are con­firmed as Pub­lic Do­main in the U.S. un­less a copy­right no­tice is in­clud­ed. Thus, we do not nec­es­sar­ily keep eBooks in com­pli­ance with any par­tic­ular pa­per edi­tion.

Most peo­ple start at our Web site which has the main PG search fa­cil­ity:

http://www.guten­berg.net