Les enfants du capitaine Grant by Verne, Jules - Pages 523-608

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Les enfants du capitaine Grant

L’éva­sion com­mença. Toutes les pré­cau­tions furent pris­es pour la faire réus­sir. Les cap­tifs passèrent un à un par l’étroite ga­lerie et se trou­vèrent dans la grotte. John Man­gles, avant de quit­ter la hutte, fit dis­paraître tous les dé­com­bres et se glis­sa à son tour par l’ou­ver­ture, sur laque­lle il lais­sa re­tomber les nat­tes de la case. La ga­lerie se trou­vait donc en­tière­ment dis­simulée.

Il s’agis­sait à présent de de­scen­dre la paroi per­pen­dic­ulaire jusqu’au talus, et cette de­scente au­rait été im­prat­ica­ble, si Robert n’eût ap­porté la corde de phormi­um.

On la déroula; elle fut fixée à une sail­lie de roche et re­jetée au de­hors.

John Man­gles, avant de laiss­er ses amis se sus­pendre à ces fil­aments de phormi­um, qui, par leur tor­sion, for­maient la corde, les éprou­va; ils ne lui parurent pas of­frir une grande so­lid­ité; or, il ne fal­lait pas s’ex­pos­er in­con­sid­éré­ment, car une chute pou­vait être mortelle.

«Cette corde, dit-​il, ne peut sup­port­er que le poids de deux corps; ain­si, procé­dons en con­séquence. Que lord et la­dy Gle­nar­van se lais­sent gliss­er d’abord; lorsqu’ils seront ar­rivés au talus, trois sec­ouss­es im­primées à la corde nous don­neront le sig­nal de les suiv­re.

-- Je passerai le pre­mier, répon­dit Robert. J’ai dé­cou­vert au bas du talus une sorte d’ex­ca­va­tion pro­fonde où les pre­miers de­scen­dus se cacheront pour at­ten­dre les autres.

-- Va, mon en­fant», dit Gle­nar­van en ser­rant la main du je­une garçon.

Robert dis­parut par l’ou­ver­ture de la grotte. Une minute après, les trois sec­ouss­es de la corde ap­pre­naient que l’en­fant ve­nait d’opér­er heureuse­ment sa de­scente.

Aus­sitôt Gle­nar­van et la­dy He­le­na se hasardèrent en de­hors de la grotte. L’ob­scu­rité était pro­fonde en­core, mais quelques teintes grisâtres nu­ançaient déjà les cimes qui se dres­saient dans l’est.

Le froid pi­quant du matin ran­ima la je­une femme. Elle se sen­tit plus forte et com­mença sa périlleuse éva­sion.

Gle­nar­van d’abord, la­dy He­le­na en­suite, se lais­sèrent gliss­er le long de la corde jusqu’à l’en­droit où la paroi per­pen­dic­ulaire ren­con­trait le som­met du talus. Puis Gle­nar­van, précé­dant sa femme et la sou­tenant, com­mença à de­scen­dre à recu­lons. Il cher­chait les touffes d’herbes et les ar­bris­seaux pro­pres à lui of­frir un point d’ap­pui; il les éprou­vait d’abord, et y plaçait en­suite le pied de la­dy He­le­na. Quelques oiseaux, réveil­lés subite­ment, s’en­volaient en pous­sant de pe­tits cris, et les fugi­tifs frémis­saient quand une pierre, dé­tachée de son alvéole, roulait avec bruit jusqu’au bas de la mon­tagne.

Ils avaient at­teint la moitié du talus, lorsqu’une voix se fit en­ten­dre à l’ou­ver­ture de la grotte:

«Ar­rêtez!» mur­mu­rait John Man­gles.

Gle­nar­van, ac­croché d’une main à une touffe de té­tragones, de l’autre, re­tenant sa femme, at­ten­dit, res­pi­rant à peine.

Wil­son avait eu une alerte. Ayant en­ten­du quelque bruit à l’ex­térieur du _waré-​atoua_, il était ren­tré dans la hutte, et, soule­vant la nat­te, il ob­ser­vait les maoris. Sur un signe de lui, John ar­rê­ta Gle­nar­van.

En ef­fet, un des guer­ri­ers, sur­pris par quelque rumeur in­so­lite, s’était relevé et rap­proché du _waré-​atoua_. De­bout, à deux pas de la hutte, il écoutait, la tête in­clinée. Il res­ta dans cette at­ti­tude pen­dant une minute longue comme une heure, l’or­eille ten­due, l’oeil aux aguets. Puis, sec­ouant la tête en homme qui s’est mépris, il revint vers ses com­pagnons, prit une brassée de bois mort et la je­ta dans le brasi­er à de­mi éteint, dont les flammes se ra­vivèrent. Sa fig­ure, vive­ment éclairée, ne trahis­sait plus au­cune préoc­cu­pa­tion, et, après avoir ob­servé les pre­mières lueurs de l’aube qui blan­chis­saient l’hori­zon, il s’éten­dit près du feu pour réchauf­fer ses mem­bres re­froidis.

«Tout va bi­en», dit Wil­son.

John fit signe à Gle­nar­van de repren­dre sa de­scente.

Gle­nar­van se lais­sa gliss­er douce­ment sur le talus; bi­en­tôt la­dy He­le­na et lui prirent pied sur l’étroit sen­tier où les at­tendait Robert.

La corde fut sec­ouée trois fois, et, à son tour, John Man­gles, précé­dant Mary Grant, suiv­it la périlleuse route. Son opéra­tion réus­sit; il re­joignit lord et la­dy Gle­nar­van dans le trou sig­nalé par Robert.

Cinq min­utes plus tard, tous les fugi­tifs, heureuse­ment évadés du _waré-​atoua_, quit­taient leur re­traite pro­vi­soire, et, fuyant les rives habitées du lac, ils s’en­fonçaient par d’étroits sen­tiers, au plus pro­fond des mon­tagnes.

Ils mar­chaient rapi­de­ment, cher­chant à se dé­fi­er de tous les points où quelque re­gard pou­vait les at­tein­dre. Ils ne par­laient pas, ils glis­saient comme des om­bres à travers les ar­bris­seaux. Où al­laient-​ils? à l’aven­ture, mais ils étaient li­bres.

Vers cinq heures, le jour com­mença à poindre. Des nu­ances bleuâtres mar­braient les hautes ban­des de nu­ages. Les brumeux som­mets se dé­gageaient des vapeurs mati­nales. L’as­tre du jour ne de­vait pas tarder à paraître, et ce soleil, au lieu de don­ner le sig­nal du sup­plice, al­lait, au con­traire, sig­naler la fuite des con­damnés.

Il fal­lait donc, avant ce mo­ment fa­tal, que les fugi­tifs se fussent mis hors de la portée des sauvages, afin de les dépis­ter par l’éloigne­ment.

Mais ils ne mar­chaient pas vite, car les sen­tiers étaient abrupts. La­dy He­le­na gravis­sait les pentes, soutenue, pour ne pas dire portée, par Gle­nar­van, et Mary Grant s’ap­puyait au bras de John Man­gles; Robert, heureux, t_rio_mphant, le coeur plein de joie de son suc­cès, ou­vrait la marche, les deux matelots la fer­maient.

En­core une de­mi-​heure, et l’as­tre radieux al­lait émerg­er des brumes de l’hori­zon.

Pen­dant une de­mi-​heure, les fugi­tifs marchèrent à l’aven­ture. Pa­ganel n’était pas là pour les diriger, -- Pa­ganel, l’ob­jet de leurs alarmes et dont l’ab­sence fai­sait une om­bre noire à leur bon­heur.

Cepen­dant, ils se dirigeaient vers l’est, au­tant que pos­si­ble, et s’avançaient au-​de­vant d’une mag­nifique au­rore. Bi­en­tôt ils eu­rent at­teint une hau­teur de cinq cents pieds au-​dessus du lac Taupo, et le froid du matin, ac­cru par cette al­ti­tude, les pi­quait vive­ment. Des formes in­dé­cis­es de collines et de mon­tagnes s’étageaient les un­es au-​dessus des autres; mais Gle­nar­van ne de­mandait qu’à s’y per­dre. Plus tard, il ver­rait à sor­tir de ce montueux labyrinthe. En­fin le soleil parut, et il en­voya ses pre­miers rayons au-​de­vant des fugi­tifs.

Soudain un hurlement ter­ri­ble, fait de cent cris, écla­ta dans les airs. Il s’él­evait du _pah_, dont Gle­nar­van ig­no­rait alors l’ex­acte sit­ua­tion.

D’ailleurs, un épais rideau de brumes, ten­du sous ses pieds, l’em­pêchait de dis­tinguer les val­lées bass­es.

Mais les fugi­tifs ne pou­vaient en douter, leur éva­sion était dé­cou­verte, échap­peraient-​ils à la pour­suite des in­digènes? Avaient-​ils été aperçus?

Leurs traces ne les trahi­raient-​elles pas?

En ce mo­ment, le brouil­lard in­férieur se le­va, les en­velop­pa mo­men­tané­ment d’un nu­age hu­mide, et ils aperçurent à trois cents pieds au-​dessous d’eux la masse fréné­tique des in­digènes.

Ils voy­aient, mais ils avaient été vus. De nom­breux hurlements éclatèrent, des aboiements s’y joignirent, et la tribu tout en­tière, après avoir en vain es­sayé d’es­calad­er la roche du _waré- atoua_, se pré­cipi­ta hors des en­ceintes, et s’élança par les plus courts sen­tiers à la pour­suite des pris­on­niers qui fuyaient sa vengeance.

Chapitre XIV _La mon­tagne tabou_

Le som­met de la mon­tagne s’él­evait en­core d’une cen­taine de pieds. Les fugi­tifs avaient in­térêt à l’at­tein­dre afin de se dérober, sur le ver­sant op­posé, à la vue des maoris. Ils es­péraient que quelque crête prat­ica­ble leur per­me­ttrait alors de gag­ner les cimes voisines, qui se con­fondaient dans un sys­tème oro­graphique, dont le pau­vre Pa­ganel eût sans doute, s’il avait été là, débrouil­lé les com­pli­ca­tions.

L’as­cen­sion fut donc hâtée, sous la men­ace de ces vo­cif­éra­tions qui se rap­prochaient de plus en plus.

La horde en­vahissante ar­rivait au pied de la mon­tagne.

«Courage! Courage! Mes amis», cri­ait Gle­nar­van, ex­ci­tant ses com­pagnons de la voix et du geste.

En moins de cinq min­utes, ils at­teignirent le som­met du mont; là, ils se re­tournèrent afin de juger la sit­ua­tion et de pren­dre une di­rec­tion qui pût dépis­ter les maoris.

De cette hau­teur, leurs re­gards dom­inaient le lac Taupo, qui s’étendait vers l’ouest dans son cadre pit­toresque de mon­tagnes. Au nord, les cimes du Piron­gia. Au sud, le cratère en­flam­mé du Ton­gariro.

Mais, vers l’est, le re­gard bu­tait con­tre la bar­rière de cimes et de croupes qui joignait les Wahi­ti-​Ranges, cette grande chaîne dont les an­neaux non in­ter­rom­pus re­lient toute l’île septent_rio_nale du détroit de Cook au cap ori­en­tal.

Il fal­lait donc re­descen­dre le ver­sant op­posé et s’en­gager dans d’étroites gorges, peut-​être sans is­sues.

Gle­nar­van je­ta un coup d’oeil anx­ieux au­tour de lui; le brouil­lard s’étant fon­du aux rayons du soleil, son re­gard péné­trait net­te­ment dans les moin­dres cav­ités du sol. Au­cun mou­ve­ment des maoris ne pou­vait échap­per à sa vue.

Les in­digènes n’étaient pas à cinq cents pieds de lui, quand ils at­teignirent le plateau sur lequel re­po­sait le cône soli­taire.

Gle­nar­van ne pou­vait, si peu que ce fût, pro­longer sa halte. épuisé ou non, il fal­lait fuir sous peine d’être cerné.

«De­scen­dons! s’écria-​t-​il, de­scen­dons avant que le chemin ne soit coupé!»

Mais, au mo­ment où les pau­vres femmes se rel­evaient par un suprême ef­fort, Mac Nabbs les ar­rê­ta, et dit:

«C’est inu­tile, Gle­nar­van. Voyez.»

Et tous, en ef­fet, virent l’in­ex­pli­ca­ble change­ment qui ve­nait de se pro­duire dans le mou­ve­ment des maoris.

Leur pour­suite s’était subite­ment in­ter­rompue.

L’as­saut de la mon­tagne ve­nait de cess­er comme par un im­périeux con­tre-​or­dre. La bande d’in­digènes avait maîtrisé son élan, et s’était ar­rêtée comme les flots de la mer de­vant un roc in­fran­chiss­able.

Tous ces sauvages, mis en ap­pétit de sang, main­tenant rangés au pied du mont, hurlaient, ges­tic­ulaient, ag­itaient des fusils et des haches, mais n’avançaient pas d’une semelle. Leurs chiens, comme eux en­rac­inés au sol, aboy­aient avec rage.

Que se pas­sait-​il donc? Quelle puis­sance in­vis­ible rete­nait les in­digènes? Les fugi­tifs re­gar­daient sans com­pren­dre, craig­nant que le charme qui en­chaî­nait la tribu de Kai-​Koumou ne vînt à se rompre.

Soudain, John Man­gles pous­sa un cri qui fit re­tourn­er ses com­pagnons. De la main, il leur mon­trait une pe­tite forter­esse élevée au som­met du cône.

«Le tombeau du chef Kara-​Tété! s’écria Robert.

-- Dis-​tu vrai, Robert? de­man­da Gle­nar­van.

-- Oui, _my­lord_, c’est bi­en le tombeau! Je le re­con­nais...»

Robert ne se trompait pas. À cin­quante pieds au-​dessus, à la pointe ex­trême de la mon­tagne, des pieux fraîche­ment peints for­maient une pe­tite en­ceinte palis­sadée. Gle­nar­van re­con­nut à son tour la tombe du chef zé­landais. Dans les hasards de sa fuite, il avait été con­duit à la cime même du Maun­gana­mu.

Le lord suivi de ses com­pagnons, grav­it les derniers talus du cône jusqu’au pied même du tombeau. Une large ou­ver­ture re­cou­verte de nat­tes y don­nait ac­cès.

Gle­nar­van al­lait pénétr­er dans l’in­térieur de l’_oudoupa_ quand, tout d’un coup, il rec­ula vive­ment:

«Un sauvage! dit-​il.

-- Un sauvage dans ce tombeau? de­man­da le ma­jor.

-- Oui, Mac Nabbs.

-- Qu’im­porte, en­trons.»

Gle­nar­van, le ma­jor, Robert et John Man­gles pénétrèrent dans l’en­ceinte. Un maori était là, vê­tu d’un grand man­teau de phormi­um; l’om­bre de l’_oudoupa_ ne per­me­ttait pas de dis­tinguer ses traits. Il parais­sait fort tran­quille, et dé­je­unait avec la plus par­faite in­sou­ciance. Gle­nar­van al­lait lui adress­er la pa­role, quand l’in­digène, le prévenant, lui dit d’un ton aimable et en bonne langue anglaise:

«As­seyez-​vous donc, mon cher lord, le dé­je­uner vous at­tend.»

C’était Pa­ganel. À sa voix, tous se pré­cip­itèrent dans l’_oudoupa_ et tous passèrent dans les bras de l’ex­cel­lent géo­graphe. Pa­ganel était retrou­vé!

C’était le salut com­mun qui se présen­tait dans sa per­son­ne! on al­lait l’in­ter­roger, on voulait savoir com­ment et pourquoi il se trou­vait au som­met du Maun­gana­mu; mais Gle­nar­van ar­rê­ta d’un mot cette in­op­por­tune cu_rio_sité.

«Les sauvages! dit-​il.

-- Les sauvages, répon­dit en haus­sant les épaules Pa­ganel. Voilà des in­di­vidus que je méprise sou­veraine­ment!

-- Mais ne peu­vent-​ils?...

-- Eux! Ces im­bé­ciles! Venez les voir!»

Cha­cun suiv­it Pa­ganel, qui sor­tit de l’_oudoupa_. Les zé­landais étaient à la même place, en­tourant le pied du cône, et pous­sant d’épou­vanta­bles vo­cif­éra­tions.

«Criez! Hurlez! époumonez-​vous, stupi­des créa­tures! dit Pa­ganel. Je vous dé­fie bi­en de gravir cette mon­tagne!

-- Et pourquoi? de­man­da Gle­nar­van.

-- Parce que le chef y est en­ter­ré, parce que ce tombeau nous pro­tège, parce que la mon­tagne est tabou!

-- Tabou?

-- Oui, mes amis! Et voilà pourquoi je me su­is réfugié ici comme dans un de ces lieux d’asile du moyen âge ou­verts aux mal­heureux.

-- Dieu est pour nous!» s’écria la­dy He­le­na, lev­ant ses mains vers le ciel.

En ef­fet, le mont était tabou, et, par sa con­sécra­tion, il échap­pait à l’en­vahisse­ment des su­per­sti­tieux sauvages.

Ce n’était pas en­core le salut des fugi­tifs, mais un répit salu­taire, dont ils cher­chaient à prof­iter. Gle­nar­van, en proie à une in­di­ci­ble émo­tion, ne proférait pas une pa­role, et le ma­jor re­muait la tête d’un air véri­ta­ble­ment sat­is­fait.

«Et main­tenant, mes amis, dit Pa­ganel, si ces brutes comptent sur nous pour ex­ercer leur pa­tience, ils se trompent. Avant deux jours, nous serons hors des at­teintes de ces co­quins.

-- Nous fuirons! dit Gle­nar­van. Mais com­ment?

-- Je n’en sais rien répon­dit Pa­ganel, mais nous fuirons tout de même.»

Alors, cha­cun voulut con­naître les aven­tures du géo­graphe. Chose bizarre, et retenue sin­gulière chez un homme si pro­lixe, il fal­lut, pour ain­si dire, lui ar­racher les paroles de la bouche. Lui qui aimait tant à con­ter, il ne répon­dit que d’une manière éva­sive aux ques­tions de ses amis.

«On m’a changé mon Pa­ganel», pen­sait Mac Nabbs.

En ef­fet, la phy­sionomie du digne sa­vant n’était plus la même. Il s’en­velop­pait sévère­ment dans son vaste châle de phormi­um, et sem­blait éviter les re­gards trop curieux. Ses manières em­bar­rassées, lorsqu’il était ques­tion de lui, n’échap­pèrent à per­son­ne, mais, par dis­cré­tion, per­son­ne ne parut les re­mar­quer. D’ailleurs, quand Pa­ganel n’était plus sur le tapis, il repre­nait son en­joue­ment habituel.

Quant à ses sou­venirs, voici ce qu’il jugea con­ven­able d’en ap­pren­dre à ses com­pagnons, lorsque tous se furent as­sis près de lui, au pied des poteaux de l’_oudoupa_.

Après le meurtre de Kara-​Tété, Pa­ganel prof­ita comme Robert du tu­multe des in­digènes et se je­ta hors de l’en­ceinte du _pah_. Mais, moins heureux que le je­une Grant, il al­la don­ner droit dans un campe­ment de maoris. Là com­mandait un chef de belle taille, à l’air in­tel­li­gent, évidem­ment supérieur à tous les guer­ri­ers de sa tribu. Ce chef par­lait cor­recte­ment anglais, et souhai­ta la bi­en­venue en li­mant du bout de son nez le nez du géo­graphe.

Pa­ganel se de­mandait s’il de­vait se con­sid­ér­er comme pris­on­nier ou non. Mais, voy­ant qu’il ne pou­vait faire un pas sans être gra­cieuse­ment ac­com­pa­gné du chef, il sut bi­en­tôt à quoi s’en tenir à cet égard.

Ce chef, nom­mé «Hi­hy», c’est-​à-​dire «ray­on du soleil», n’était point un méchant homme. Les lunettes et la longue-​vue du géo­graphe sem­blaient lui don­ner une haute idée de Pa­ganel, et il l’at­tacha par­ti­culière­ment à sa per­son­ne, non seule­ment par ses bi­en­faits, mais en­core avec de bonnes cordes de phormi­um. La nu­it surtout.

Cette sit­ua­tion nou­velle du­ra trois grands jours.

Pen­dant ce laps de temps, Pa­ganel fut-​il bi­en ou mal traité? «oui et non», dit-​il, sans s’ex­pli­quer da­van­tage. Bref, il était pris­on­nier, et, sauf la per­spec­tive d’un sup­plice im­mé­di­at, sa con­di­tion ne lui parais­sait guère plus en­vi­able que celle de ses in­for­tunés amis.

Heureuse­ment, pen­dant une nu­it, il parvint à ronger ses cordes et à s’échap­per. Il avait as­sisté de loin à l’en­ter­re­ment du chef, il savait qu’on l’avait in­humé au som­met du Maun­gana­mu, et que la mon­tagne de­ve­nait tabou par ce fait. Ce fut là qu’il ré­so­lut de se réfugi­er, ne voulant pas quit­ter le pays où ses com­pagnons étaient retenus. Il réus­sit dans sa périlleuse en­treprise. Il ar­ri­va pen­dant la nu­it dernière au tombeau de Kara-​Tété, et at­ten­dit, «tout en reprenant des forces», que le ciel délivrât ses amis par quelque hasard.

Tel fut le réc­it de Pa­ganel. Omit-​il à des­sein cer­taine cir­con­stance de son séjour chez les in­digènes? Plus d’une fois, son em­bar­ras le lais­sa croire. Quoi qu’il en soit, il reçut d’unanimes félic­ita­tions, et, le passé con­nu, on en revint au présent. La sit­ua­tion était tou­jours ex­ces­sive­ment grave. Les in­digènes, s’ils ne se hasar­daient pas à gravir le Maun­gana­mu, comp­taient sur la faim et la soif pour repren­dre leurs pris­on­niers. Af­faire de temps, et les sauvages ont la pa­tience longue.

Gle­nar­van ne se mépre­nait pas sur les dif­fi­cultés de sa po­si­tion, mais il ré­so­lut d’at­ten­dre les cir­con­stances fa­vor­ables, et de les faire naître, au be­soin.

Et d’abord Gle­nar­van voulut re­con­naître avec soin le Maun­gana­mu, c’est-​à-​dire sa forter­esse im­pro­visée, non pour la défendre, car le siège n’en était pas à crain­dre, mais pour en sor­tir. Le ma­jor, John, Robert, Pa­ganel et lui, prirent un relevé ex­act de la mon­tagne. Ils ob­servèrent la di­rec­tion des sen­tiers, leurs aboutis­sants, leur dé­cliv­ité. La crête, longue d’un mille, qui réu­nis­sait le Maun­gana­mu à la chaîne des Wahi­ti, al­lait en s’abais­sant vers la plaine. Son arête, étroite et capricieuse­ment pro­filée, présen­tait la seule route prat­ica­ble, au cas où l’éva­sion serait pos­si­ble. Si les fugi­tifs y pas­saient in­aperçus, à la faveur de la nu­it, peut-​être réus­sir­aient-​ils à s’en­gager dans les pro­fondes val­lées des Ranges, et à dépis­ter les guer­ri­ers maoris. Mais cette route of­frait plus d’un dan­ger. Dans sa par­tie basse, elle pas­sait à portée des coups de fusil. Les balles des in­digènes postés aux ram­pes in­férieures pou­vaient s’y crois­er, et ten­dre là un réseau de fer que nul ne saurait im­puné­ment franchir.

Gle­nar­van et ses amis, s’étant aven­turés sur la par­tie dan­gereuse de la crête, furent salués d’une grêle de plomb qui ne les at­teignit pas. Quelques bour­res, en­levées par le vent, ar­rivèrent jusqu’à eux. Elles étaient faites de pa­pi­er im­primé que Pa­ganel ra­mas­sa par cu_rio_sité pure et qu’il déchiffra non sans peine.

«Bon! dit-​il, savez-​vous, mes amis, avec quoi ces an­imaux-​là bour­rent leurs fusils?

-- Non, Pa­ganel, répon­dit Gle­nar­van.

-- Avec des feuil­lets de la bible! Si c’est l’em­ploi qu’ils font des ver­sets sacrés, je plains leurs mis­sion­naires! Ils au­ront de la peine à fonder des bib­lio­thèques maories.

-- Et quel pas­sage des livres saints ces in­digènes nous ont-​ils tiré en pleine poitrine? de­man­da Gle­nar­van.

-- Une pa­role du Dieu tout-​puis­sant, répon­dit John Man­gles, qui ve­nait de lire à son tour le pa­pi­er mac­ulé par l’ex­plo­sion. Cette pa­role nous dit d’es­pér­er en lui, ajou­ta le cap­itaine, avec l’in­ébran­lable con­vic­tion de sa foi écos­saise.

-- Lis, John», dit Gle­nar­van.

Et John lut ce ver­set re­spec­té par la défla­gra­tion de la poudre:

«Psaume 90. -- «_Parce qu’il a es­péré en moi, je le délivr­erai_.»

-- Mes amis, dit Gle­nar­van, il faut re­porter ces paroles d’es­pérance à nos braves et chères com­pagnes. Il y a là de quoi leur ranimer le coeur.»

Gle­nar­van et ses com­pagnons re­mon­tèrent les abrupts sen­tiers du cône, et se dirigèrent vers le tombeau qu’ils voulaient ex­am­in­er.

Chemin faisant, ils furent éton­nés de sur­pren­dre, à de pe­tits in­ter­valles, comme un cer­tain frémisse­ment du sol. Ce n’était pas une ag­ita­tion, mais cette vi­bra­tion con­tin­ue qu’éprou­vent les parois d’une chaudière à la poussée de l’eau bouil­lante. De vi­olentes vapeurs, nées de l’ac­tion des feux souter­rains, étaient évidem­ment em­ma­gas­inées sous l’en­veloppe de la mon­tagne.

Cette par­tic­ular­ité ne pou­vait émerveiller des gens qui ve­naient de pass­er en­tre les sources chaudes du Waika­to. Ils savaient que cette ré­gion cen­trale d’Ika-​Na-​Maoui est es­sen­tielle­ment vol­canique.

C’est un véri­ta­ble tamis dont le tis­su laisse tran­spir­er les vapeurs de la terre par les sources bouil­lantes et les sol­fatares.

Pa­ganel, qui l’avait déjà ob­servée, ap­pela donc l’at­ten­tion de ses amis sur la na­ture vol­canique de la mon­tagne. Le Maun­gana­mu n’était que l’un de ces nom­breux cônes qui héris­sent la por­tion cen­trale de l’île, c’est-​à-​dire un vol­can de l’avenir.

La moin­dre ac­tion mé­canique pou­vait déter­min­er la for­ma­tion d’un cratère dans ses parois faites d’un tuf sil­iceux et blanchâtre.

«En ef­fet, dit Gle­nar­van, mais nous ne sommes pas plus en dan­ger ici qu’auprès de la chaudière du _Dun­can_. C’est une tôle solide que cette croûte de terre!

-- D’ac­cord, répon­dit le ma­jor, mais une chaudière, si bonne qu’elle soit, finit tou­jours par éclater, après un long ser­vice.

-- Mac Nabbs, reprit Pa­ganel, je ne de­mande pas à rester sur ce cône. Que le ciel me mon­tre une route prat­ica­ble, et je le quitte à l’in­stant.

-- Ah! Pourquoi ce Maun­gana­mu ne peut-​il nous en­traîn­er lui-​même, répon­dit John Man­gles, puisque tant de puis­sance mé­canique est ren­fer­mée dans ses flancs! Il y a peut-​être, sous nos pieds, la force de plusieurs mil­lions de chevaux, stérile et per­due! Notre _Dun­can_ n’en de­man­derait pas la mil­lième par­tie pour nous porter au bout du monde!»

Ce sou­venir du _Dun­can_, évo­qué par John Man­gles, eut pour ef­fet de ramen­er les pen­sées les plus tristes dans l’es­prit de Gle­nar­van; car, si dés­espérée que fût sa pro­pre sit­ua­tion, il l’ou­bli­ait sou­vent pour gémir sur le sort de son équipage.

Il songeait en­core, quand il retrou­va au som­met du Maun­gana­mu ses com­pagnons d’in­for­tune.

La­dy He­le­na, dès qu’elle l’aperçut, vint à lui.

«Mon cher Ed­ward, dit-​elle, vous avez re­con­nu notre po­si­tion? De­vons-​nous es­pér­er ou crain­dre?

-- Es­pér­er, ma chère He­le­na, répon­dit Gle­nar­van. Les in­digènes ne franchi­ront ja­mais la lim­ite de la mon­tagne, et le temps ne nous man­quera pas pour for­mer un plan d’éva­sion.

-- D’ailleurs, madame, dit John Man­gles, c’est Dieu lui-​même qui nous recom­mande d’es­pér­er.»

John Man­gles re­mit à la­dy He­le­na ce feuil­let de la bible, où se li­sait le ver­set sacré. La je­une femme et la je­une fille, l’âme con­fi­ante, le coeur ou­vert à toutes les in­ter­ven­tions du ciel, virent dans ces paroles du livre saint un in­fail­li­ble présage de salut.

«Main­tenant, à l’_oudoupa_! s’écria gaiement Pa­ganel. C’est notre forter­esse, notre château, notre salle à manger, notre cab­inet de tra­vail! Per­son­ne ne nous y dérangera! Mes­dames, per­me­ttez-​moi de vous faire les hon­neurs de cette char­mante habi­ta­tion.»

On suiv­it l’aimable Pa­ganel. Lorsque les sauvages virent les fugi­tifs pro­fan­er de nou­veau cette sépul­ture tabouée, ils firent éclater de nom­breux coups de feu et d’épou­vanta­bles hurlements, ceux-​ci aus­si bruyants que ceux-​là. Mais, fort heureuse­ment, les balles ne portèrent pas si loin que les cris, et tombèrent à mi- côte, pen­dant que les vo­cif­éra­tions al­laient se per­dre dans l’es­pace.

La­dy He­le­na, Mary Grant et leurs com­pagnons, tout à fait ras­surés en voy­ant que la su­per­sti­tion des maoris était en­core plus forte que leur colère, en­trèrent dans le mon­ument funèbre.

C’était une palis­sade de pieux peints en rouge, que cet _oudoupa_ du chef zé­landais. Des fig­ures sym­bol­iques, un vrai tatouage sur bois, racon­taient la no­blesse et les hauts faits du dé­funt. Des chapelets d’amulettes, de co­quil­lages ou de pier­res tail­lées se bal­ançaient d’un poteau à l’autre. À l’in­térieur, le sol dis­parais­sait sous un tapis de feuilles vertes. Au cen­tre, une légère ex­tumes­cence trahis­sait la tombe fraîche­ment creusée.

Là, re­po­saient les armes du chef, ses fusils chargés et amor­cés, sa lance, sa su­perbe hache en jade vert, avec une pro­vi­sion de poudre et de balles suff­isante pour les chas­ses éter­nelles.

«Voilà tout un ar­se­nal, dit Pa­ganel, dont nous fer­ons un meilleur em­ploi que le dé­funt. Une bonne idée qu’ont ces sauvages d’em­porter leurs armes dans l’autre monde!

-- Eh! mais, ce sont des fusils de fab­rique anglaise! dit le ma­jor.

-- Sans doute, répon­dit Gle­nar­van, et c’est une as­sez sotte cou­tume de faire cadeau d’armes à feu aux sauvages! Ils s’en ser­vent en­suite con­tre les en­vahisseurs, et ils ont rai­son. En tout cas, ces fusils pour­ront nous être utiles!

-- Mais ce qui nous sera plus utile en­core, dit Pa­ganel, ce sont les vivres et l’eau des­tinés à Kara-​Tété.»

En ef­fet, les par­ents et les amis du mort avaient bi­en fait les choses. L’ap­pro­vi­sion­nement té­moignait de leur es­time pour les ver­tus du chef. Il y avait des vivres suff­isants à nour­rir dix per­son­nes pen­dant quinze jours ou plutôt le dé­funt pour l’éter­nité. Ces al­iments de na­ture végé­tale con­sis­taient en fougères, en patates douces, le «con­volvu­lus batatas» in­digène, et en pommes de terre im­portées depuis longtemps dans le pays par les eu­ropéens. De grands vas­es con­te­naient l’eau pure qui fig­ure au repas zé­landais, et une douzaine de paniers, artis­te­ment tressés, ren­fer­maient des tablettes d’une gomme verte par­faite­ment in­con­nue.

Les fugi­tifs étaient donc pré­mu­nis pour quelques jours con­tre la faim et la soif. Ils ne se firent au­cune­ment prier pour pren­dre leur pre­mier repas aux dépens du chef.

Gle­nar­van rap­por­ta les al­iments néces­saires à ses com­pagnons, et les con­fia aux soins de Mr Ol­bi­nett.

Le _stew­art_, tou­jours for­mal­iste, même dans les plus graves sit­ua­tions, trou­va le menu du repas un peu mai­gre. D’ailleurs, il ne savait com­ment pré­par­er ces racines, et le feu lui man­quait.

Mais Pa­ganel le tira d’af­faire, en lui con­seil­lant d’en­fouir tout sim­ple­ment ses fougères et ses patates douces dans le sol même.

En ef­fet, la tem­péra­ture des couch­es supérieures était très élevée, et un ther­momètre, en­fon­cé dans ce ter­rain, eût cer­taine­ment ac­cusé une chaleur de soix­ante à soix­ante-​cinq de­grés. Ol­bi­nett fail­lit même s’échaud­er très sérieuse­ment, car, au mo­ment où il ve­nait de creuser un trou pour y dé­pos­er ses racines, une colonne de vapeur d’eau se dé­gagea, et mon­ta en sif­flant à une hau­teur d’une toise. Le _stew­art_ tom­ba à la ren­verse, épou­van­té.

«Fer­mez le robi­net!» cria le ma­jor, qui, aidé des deux matelots, ac­cou­rut et combla le trou de débris pon­ceux, tan­dis que Pa­ganel, con­sid­érant d’un air sin­guli­er ce phénomène, mur­mu­rait ces mots:

«Tiens! Tiens! Hé! Hé! Pourquoi pas?

-- Vous n’êtes pas blessé? de­man­da Mac Nabbs à Ol­bi­nett.

-- Non, Mon­sieur Mac Nabbs, répon­dit le _stew­art_, mais je ne m’at­tendais guère...

-- À tant de bi­en­faits du ciel! s’écria Pa­ganel d’un ton en­joué. Après l’eau et les vivres de Kara-​Tété, le feu de la terre! Mais c’est un par­adis que cette mon­tagne! Je pro­pose d’y fonder une colonie, de la cul­tiv­er, de nous y établir pour le reste de nos jours! Nous serons les Robin­sons du Maun­gana­mu! En vérité, je cherche vaine­ment ce qui nous manque sur ce con­fort­able cône!

-- Rien, s’il est solide, répon­dit John Man­gles.

-- Bon! Il n’est pas fait d’hi­er, dit Pa­ganel. Depuis longtemps il ré­siste à l’ac­tion des feux in­térieurs, et il tien­dra bi­en jusqu’à notre dé­part.

-- Le dé­je­uner est servi», an­nonça Mr Ol­bi­nett, aus­si grave­ment que s’il eût été dans l’ex­er­ci­ce de ses fonc­tions au château de Mal­colm.

Aus­sitôt les fugi­tifs, as­sis près de la palis­sade, com­mencèrent un de ces repas que depuis quelque temps la prov­idence leur en­voy­ait si ex­acte­ment dans les plus graves con­jonc­tures.

On ne se mon­tra pas dif­fi­cile sur le choix des al­iments, mais les avis furent partagés touchant la racine de fougère co­mestible. Les uns lui trou­vèrent une saveur douce et agréable, les autres un goût mu­cilagineux, par­faite­ment in­sipi­de, et une re­mar­quable co­riac­ité. Les patates douces, cuites dans le sol brûlant, étaient ex­cel­lentes. Le géo­graphe fit ob­serv­er que Kara-​Tété n’était point à plain­dre.

Puis, la faim ras­sas­iée, Gle­nar­van pro­posa de dis­cuter sans re­tard, un plan d’éva­sion.

«Déjà! dit Pa­ganel, d’un ton véri­ta­ble­ment pi­teux. Com­ment, vous songez déjà à quit­ter ce lieu de délices?

-- Mais, Mon­sieur Pa­ganel, répon­dit la­dy He­le­na, en ad­met­tant que nous soyons à Capoue, vous savez qu’il ne faut pas imiter An­ni­bal!

-- Madame, répon­dit Pa­ganel, je ne me per­me­ttrai point de vous con­tredire, et puisque vous voulez dis­cuter, dis­cu­tons.

-- Je pense tout d’abord, dit Gle­nar­van, que nous de­vons ten­ter une éva­sion avant d’y être poussés par la famine. Les forces ne nous man­quent pas, et il faut en prof­iter. La nu­it prochaine, nous es­sayerons de gag­ner les val­lées de l’est en traver­sant le cer­cle des in­digènes à la faveur des ténèbres.

-- Par­fait, répon­dit Pa­ganel, si les maoris nous lais­sent pass­er.

-- Et s’ils nous en em­pêchent? dit John Man­gles.

-- Alors, nous em­ploierons les grands moyens, répon­dit Pa­ganel.

-- Vous avez donc de grands moyens? de­man­da le ma­jor.

-- À n’en savoir que faire!» ré­pli­qua Pa­ganel sans s’ex­pli­quer da­van­tage.

Il ne restait plus qu’à at­ten­dre la nu­it pour es­say­er de franchir la ligne des in­digènes.

Ceux-​ci n’avaient pas quit­té la place. Leurs rangs sem­blaient même s’être grossis des re­tar­dataires de la tribu.

Çà et là, des foy­ers al­lumés for­maient une cein­ture de feux à la base du cône. Quand les ténèbres en­vahirent les val­lées en­vi­ron­nantes, le Maun­gana­mu parut sor­tir d’un vaste brasi­er, tan­dis que son som­met se per­dait dans une om­bre épaisse.

On en­tendait à six cents pieds plus bas l’ag­ita­tion, les cris, le mur­mure du bivouac en­ne­mi.

À neuf heures, par une nu­it très noire, Gle­nar­van et John Man­gles ré­solurent d’opér­er une re­con­nais­sance, avant d’en­traîn­er leurs com­pagnons sur cette périlleuse route. Ils de­scendi­rent sans bruit, pen­dant dix min­utes en­vi­ron, et s’en­gagèrent sur l’étroite arête qui traver­sait la ligne in­digène, à cin­quante pieds au- dessus du campe­ment.

Tout al­lait bi­en jusqu’alors. Les maoris, éten­dus près de leurs brasiers, ne sem­blaient pas apercevoir les deux fugi­tifs, qui firent en­core quelques pas.

Mais soudain, à gauche et à droite de la crête, une dou­ble fusil­lade écla­ta.

«En ar­rière! dit Gle­nar­van, ces ban­dits ont des yeux de chat et des fusils de ri­fle­men!»

John Man­gles et lui re­mon­tèrent aus­sitôt les roides talus du mont, et vin­rent prompte­ment ras­sur­er leurs amis ef­frayés par les dé­to­na­tions.

Le cha­peau de Gle­nar­van avait été traver­sé de deux balles. Il était donc im­pos­si­ble de s’aven­tur­er sur l’in­ter­minable crête en­tre ces deux rangs de tirailleurs.

«À de­main, dit Pa­ganel, et puisque nous ne pou­vons tromper la vig­ilance de ces in­digènes, vous me per­me­ttrez de leur servir un plat de ma façon!»

La tem­péra­ture était as­sez froide. Heureuse­ment, Kara-​Tété avait em­porté dans sa tombe ses meilleures robes de nu­it, de chaudes cou­ver­tures de phormi­um dont cha­cun s’en­velop­pa sans scrupule, et bi­en­tôt les fugi­tifs, gardés par la su­per­sti­tion in­digène, dor­maient tran­quille­ment à l’abri des palis­sades, sur ce sol tiède et tout fris­son­nant de bouil­lon­nements in­térieurs.

Chapitre XV _Les grands moyens de Pa­ganel_

Le lende­main, 17 févri­er, le soleil lev­ant réveil­la de ses pre­miers rayons les dormeurs du Maun­gana­mu. Les maoris, depuis longtemps déjà, al­laient et ve­naient au pied du cône, sans s’écarter de leur ligne d’ob­ser­va­tion. De fu­rieuses clameurs saluèrent l’ap­pari­tion des eu­ropéens qui sor­taient de l’en­ceinte pro­fanée.

Cha­cun je­ta son pre­mier coup d’oeil aux mon­tagnes en­vi­ron­nantes, aux val­lées pro­fondes en­core noyées de brumes, à la sur­face du lac Taupo, que le vent du matin ridait légère­ment.

Puis tous, avides de con­naître les nou­veaux pro­jets de Pa­ganel, se réu­nirent au­tour de lui, et l’in­ter­rogèrent des yeux.

Pa­ganel répon­dit aus­sitôt à l’in­quiète cu_rio_sité de ses com­pagnons.

«Mes amis, dit-​il, mon pro­jet a cela d’ex­cel­lent que, s’il ne pro­duit pas tout l’ef­fet que j’en at­tends, s’il échoue même, notre sit­ua­tion ne sera pas em­pirée. Mais il doit réus­sir, il réus­sira.

-- Et ce pro­jet? de­man­da Mac Nabbs.

-- Le voici, répon­dit Pa­ganel. La su­per­sti­tion des in­digènes a fait de cette mon­tagne un lieu d’asile, il faut que la su­per­sti­tion nous aide à en sor­tir.

Si je parviens à per­suad­er à Kai-​Koumou que nous avons été vic­times de notre pro­fa­na­tion, que le cour­roux céleste nous a frap­pés, en un mot, que nous sommes morts et d’une mort ter­ri­ble, croyez-​vous qu’il aban­donne ce plateau du Maun­gana­mu pour re­tourn­er à son vil­lage?

-- Cela n’est pas dou­teux, dit Gle­nar­van.

-- Et de quelle mort hor­ri­ble nous men­acez-​vous? de­man­da la­dy He­le­na.

-- De la mort des sac­rilèges, mes amis, répon­dit Pa­ganel. Les flammes ven­ger­ess­es sont sous nos pieds. Ou­vrons-​leur pas­sage!

-- Quoi! Vous voulez faire un vol­can! s’écria John Man­gles.

-- Oui, un vol­can fac­tice, un vol­can im­pro­visé, dont nous dirigerons les fureurs! Il y a là toute une pro­vi­sion de vapeurs et de feux souter­rains qui ne de­man­dent qu’à sor­tir! Or­gan­isons une érup­tion ar­ti­fi­cielle à notre prof­it!

-- L’idée est bonne, dit le ma­jor. Bi­en imag­iné, Pa­ganel!

-- Vous com­prenez, reprit le géo­graphe, que nous fein­drons d’être dévorés par les flammes du Plu­ton zé­landais, et que nous dis­paraîtrons spir­ituelle­ment dans le tombeau de Kara-​Tété...

-- Où nous res­terons trois jours, qua­tre jours, cinq jours, s’il le faut, c’est-​à-​dire jusqu’au mo­ment où les sauvages, con­va­in­cus de notre mort, aban­don­neront la par­tie.

-- Mais s’ils ont l’idée de con­stater notre châ­ti­ment, dit miss Grant, s’ils gravis­sent la mon­tagne?

-- Non, ma chère Mary, répon­dit Pa­ganel, ils ne le fer­ont pas. La mon­tagne est tabouée, et quand elle au­ra elle-​même dévoré ses pro­fana­teurs, son tabou sera plus rigoureux en­core!

-- Ce pro­jet est véri­ta­ble­ment bi­en conçu, dit Gle­nar­van. Il n’a qu’une chance con­tre lui, et cette chance, c’est que les sauvages s’ob­sti­nent à rester si longtemps en­core au pied du Maun­gana­mu, que les vivres vi­en­nent à nous man­quer. Mais cela est peu prob­able, surtout si nous jouons ha­bile­ment notre jeu.

-- Et quand ten­terons-​nous cette dernière chance? de­man­da la­dy He­le­na.

-- Ce soir même, répon­dit Pa­ganel, à l’heure des plus épaiss­es ténèbres.

-- C’est con­venu, répon­dit Mac Nabbs. Pa­ganel, vous êtes un homme de génie et moi qui ne me pas­sionne guère, d’habi­tude, je réponds du suc­cès. Ah! Ces co­quins! Nous al­lons leur servir un pe­tit mir­acle, qui re­tardera leur con­ver­sion d’un bon siè­cle! Que les mis­sion­naires nous le par­don­nent!»

Le pro­jet de Pa­ganel était donc adop­té, et véri­ta­ble­ment, avec les su­per­sti­tieuses idées des maoris, il pou­vait, il de­vait réus­sir. Restait son exé­cu­tion. L’idée était bonne, mais sa mise en pra­tique dif­fi­cile. Ce vol­can n’al­lait-​il pas dévor­er les au­da­cieux qui lui creuseraient un cratère? Pour­rait-​on maîtris­er, diriger cette érup­tion, quand ses vapeurs, ses flammes et ses laves seraient déchaînées? Le cône tout en­tier ne s’abîmerait-​il pas dans un gouf­fre de feu? C’était touch­er là à ces phénomènes dont la na­ture s’est réservé le monopole ab­solu.

Pa­ganel avait prévu ces dif­fi­cultés, mais il comp­tait agir avec pru­dence et sans pouss­er les choses à l’ex­trême. Il suff­isait d’une ap­parence pour duper les maoris, et non de la ter­ri­ble réal­ité d’une érup­tion.

Com­bi­en cette journée parut longue! Cha­cun en comp­ta les in­ter­minables heures. Tout était pré­paré pour la fuite. Les vivres de l’_oudoupa_ avaient été di­visés et for­maient des pa­que­ts peu em­bar­ras­sants.

Quelques nat­tes et les armes à feu com­plé­taient ce léger bagage, en­levé au tombeau du chef. Il va sans dire que ces pré­parat­ifs furent faits dans l’en­ceinte palis­sadée et à l’in­su des sauvages.

À six heures, le _stew­art_ servit un repas ré­con­for­tant. Où et quand mangerait-​on dans les val­lées du dis­trict, nul ne le pou­vait prévoir.

Donc, on dî­na pour l’avenir. Le plat du mi­lieu se com­po­sait d’une de­mi-​douzaine de gros rats, at­trapés par Wil­son et cuits à l’étouf­fée. La­dy He­le­na et Mary Grant re­fusèrent ob­stiné­ment de goûter ce gibier si es­timé dans la Nou­velle-​Zé­lande, mais les hommes s’en ré­galèrent comme de vrais maoris. Cette chair était véri­ta­ble­ment ex­cel­lente, savoureuse, même, et les six rongeurs furent rongés jusqu’aux os.

Le cré­pus­cule du soir ar­ri­va. Le soleil dis­parut der­rière une bande d’épais nu­ages d’as­pect orageux.

Quelques éclairs il­lu­mi­naient l’hori­zon, et un ton­nerre loin­tain roulait dans les pro­fondeurs du ciel.

Pa­ganel salua l’or­age qui ve­nait en aide à ses des­seins et com­plé­tait sa mise en scène. Les sauvages sont su­per­sti­tieuse­ment af­fec­tés par ces grands phénomènes de la na­ture. Les néo-​zé­landais ti­en­nent le ton­nerre pour la voix ir­ritée de leur Nouï-​Atoua et l’éclair n’est que la ful­gu­ra­tion cour­roucée de ses yeux. La di­vinité paraî­trait donc venir per­son­nelle­ment châti­er les pro­fana­teurs du tabou. À huit heures, le som­met du Maun­gana­mu dis­parut dans une ob­scu­rité sin­istre.

Le ciel prê­tait un fond noir à cet épanouisse­ment de flammes que la main de Pa­ganel al­lait y pro­jeter.

Les maoris ne pou­vaient plus voir leurs pris­on­niers.

Le mo­ment d’agir était venu.

Il fal­lait procéder avec ra­pid­ité. Gle­nar­van, Pa­ganel, Mac Nabbs, Robert, le _stew­art_, les deux matelots, se mirent à l’oeu­vre si­mul­tané­ment.

L’em­place­ment du cratère fut choisi à trente pas du tombeau de Kara-​Tété. Il était im­por­tant, en ef­fet, que cet _oudoupa_ fut re­spec­té par l’érup­tion, car avec lui eût égale­ment dis­paru le tabou de la mon­tagne. Là, Pa­ganel avait re­mar­qué un énorme bloc de pierre au­tour duquel les vapeurs s’épan­chaient avec une cer­taine in­ten­sité. Ce bloc re­cou­vrait un pe­tit cratère na­turel creusé dans le cône, et s’op­po­sait par son poids seul à l’épanche­ment des flammes souter­raines. Si l’on par­ve­nait à le re­jeter hors de son alvéole, les vapeurs et les laves fuseraient aus­sitôt par l’ou­ver­ture dé­gagée.

Les tra­vailleurs se firent des leviers avec les pieux ar­rachés à l’in­térieur de l’_oudoupa_, et ils at­taquèrent vigoureuse­ment la masse rocheuse. Sous leurs ef­forts si­mul­tanés, le roc ne tar­da pas à s’ébran­ler. Ils lui creusèrent une sorte de pe­tite tranchée sur le talus du mont, afin qu’il pût gliss­er par ce plan in­cliné. À mesure qu’ils le soule­vaient, les trép­ida­tions du sol s’ac­cu­saient plus vi­olem­ment.

De sourds rugisse­ments de flammes et des sif­fle­ments de four­naise couraient sous la croûte am­in­cie. Les au­da­cieux ou­vri­ers, véri­ta­bles cy­clopes ma­ni­ant les feux de la terre, tra­vail­laient si­len­cieuse­ment.

Bi­en­tôt, quelques fis­sures et des jets de vapeur brûlante leur ap­prirent que la place de­ve­nait périlleuse. Mais un suprême ef­fort ar­racha le bloc qui glis­sa sur la pente du mont et dis­parut.

Aus­sitôt la couche am­in­cie cé­da. Une colonne in­can­des­cente fusa vers le ciel avec de véhé­mentes dé­to­na­tions, tan­dis que des ruis­seaux d’eau bouil­lante et de laves roulaient vers le campe­ment des in­digènes et les val­lées in­férieures.

Tout le cône trem­bla, et l’on put croire qu’il s’abî­mait dans un gouf­fre sans fond. Gle­nar­van et ses com­pagnons eu­rent à peine le temps de se sous­traire aux at­teintes de l’érup­tion; ils s’en­fuirent dans l’en­ceinte de l’_oudoupa_, non sans avoir reçu quelques gouttes d’une eau portée à une tem­péra­ture de qua­tre- vingt-​qua­torze de­grés.

Cette eau ré­pan­dit d’abord une légère odeur de bouil­lon, qui se changea bi­en­tôt en une odeur de soufre très mar­quée.

Alors, les vas­es, les laves, les détri­tus vol­caniques, se con­fondi­rent dans un même em­brase­ment. Des tor­rents de feu sil­lon­nèrent les flancs du Maun­gana­mu. Les mon­tagnes prochaines s’éclairèrent au feu de l’érup­tion; les val­lées pro­fondes s’il­lu­minèrent d’une réver­béra­tion in­tense.

Tous les sauvages s’étaient lev­és, hurlant sous la mor­sure de ces laves qui bouil­lon­naient au mi­lieu de leur bivouac. Ceux que le fleuve de feu n’avait pas at­teints fuyaient et re­mon­taient les collines en­vi­ron­nantes; puis, ils se re­tour­naient épou­van­tés, et con­sid­éraient cet ef­frayant phénomène, ce vol­can dans lequel la colère de leur dieu abî­mait les pro­fana­teurs de la mon­tagne sacrée. Et, à de cer­tains mo­ments où faib­lis­sait le fra­cas de l’érup­tion, on les en­tendait hurler leur cri sacra­mentel:

«Tabou! Tabou! Tabou!»

Cepen­dant, une énorme quan­tité de vapeurs, de pier­res en­flam­mées et de laves s’échap­pait de ce cratère du Maun­gana­mu. Ce n’était plus un sim­ple geyser comme ceux qui avoisi­nent le mont Hé­cla en Is­lande, mais le mont Hé­cla lui-​même. Toute cette sup­pu­ra­tion vol­canique s’était con­tenue jusqu’alors sous l’en­veloppe du cône, parce que les soupa­pes du Ton­gariro suff­isaient à son ex­pan­sion; mais lorsqu’on lui ou­vrit une is­sue nou­velle, elle se pré­cipi­ta avec une ex­trême véhé­mence, et cette nu­it-​là, par une loi d’équili­bre, les autres érup­tions de l’île durent per­dre de leur in­ten­sité habituelle.

Une heure après le début de ce vol­can sur la scène du monde, de larges ruis­seaux de lave in­can­des­cente coulaient sur ses flancs. On voy­ait toute une lé­gion de rats sor­tir de leurs trous in­hab­it­ables et fuir le sol em­brasé.

Pen­dant la nu­it en­tière et sous l’or­age qui se déchaî­nait dans les hau­teurs du ciel, le cône fonc­tion­na avec une vi­olence qui ne lais­sa pas d’in­quiéter Gle­nar­van. L’érup­tion rongeait les bor­ds du cratère.

Les pris­on­niers, cachés der­rière l’en­ceinte de pieux, suiv­aient les ef­frayants pro­grès du phénomène.

Le matin ar­ri­va. La fureur vol­canique ne se mod­érait pas. D’épaiss­es vapeurs jaunâtres se mêlaient aux flammes; les tor­rents de lave ser­pen­taient de toutes parts.

Gle­nar­van, l’oeil aux aguets, le coeur pal­pi­tant, glis­sa son re­gard à tous les in­ter­stices de l’en­ceinte palis­sadée et ob­ser­va le campe­ment des in­digènes.

Les maoris avaient fui sur les plateaux voisins, hors des at­teintes du vol­can. Quelques ca­davres, couchés au pied du cône, étaient car­bon­isés par le feu. Plus loin, vers le _pah_, les laves avaient gag­né une ving­taine de huttes, qui fu­maient en­core. Les zé­landais, for­mant çà et là des groupes, con­sid­éraient le som­met em­panaché du Maun­gana­mu avec une re­ligieuse épou­vante.

Kai-​Koumou vint au mi­lieu de ses guer­ri­ers, et Gle­nar­van le re­con­nut. Le chef s’avança jusqu’au pied du cône, par le côté re­spec­té des laves, mais il n’en fran­chit pas le pre­mier éch­elon.

Là, les bras éten­dus comme un sor­ci­er qui ex­or­cise, il fit quelques gri­maces dont le sens n’échap­pa point aux pris­on­niers. Ain­si que l’avait prévu Pa­ganel, Kai-​Koumou lançait sur la mon­tagne ven­ger­esse un tabou plus rigoureux.

Bi­en­tôt après, les in­digènes s’en al­laient par files dans les sen­tiers sin­ueux qui de­scendaient vers le _pah_.

«Ils par­tent! s’écria Gle­nar­van. Ils aban­don­nent leur poste! Dieu soit loué! Notre stratagème a réus­si! Ma chère He­le­na, mes braves com­pagnons, nous voilà morts, nous voilà en­ter­rés! Mais ce soir, à la nu­it, nous ressus­citerons, nous quit­terons notre tombeau, nous fuirons ces bar­bares pe­uplades!»

On se fig­ur­erait dif­fi­cile­ment la joie qui régna dans l’_oudoupa_. L’es­poir avait repris tous les coeurs. Ces courageux voyageurs ou­bli­aient le passé, ou­bli­aient l’avenir, pour ne songer qu’au présent!

Et pour­tant, cette tâche n’était pas facile de gag­ner quelque étab­lisse­ment eu­ropéen au mi­lieu de ces con­trées in­con­nues. Mais, Kai-​Koumou dépisté, on se croy­ait sauvé de tous les sauvages de la Nou­velle-​Zé­lande!

Le ma­jor, pour son compte, ne cacha pas le sou­verain mépris que lui cau­saient ces maoris, et les ex­pres­sions ne lui man­quèrent pas pour les qual­ifi­er.

Ce fut un as­saut en­tre Pa­ganel et lui. Ils les traitèrent de brutes im­par­donnables, d’ânes stupi­des, d’id­iots du Paci­fique, de sauvages de Bed­lam, de crétins des an­tipodes, etc., etc.

Ils ne tarirent pas.

Une journée en­tière de­vait en­core s’écouler avant l’éva­sion défini­tive. On l’em­ploya à dis­cuter un plan de fuite. Pa­ganel avait pré­cieuse­ment con­servé sa carte de la Nou­velle-​Zé­lande, et il put y chercher les plus sûrs chemins.

Après dis­cus­sion, les fugi­tifs ré­solurent de se porter dans l’est, vers la baie Plen­ty. C’était pass­er par des ré­gions in­con­nues, mais vraisem­blable­ment désertes. Les voyageurs, habitués déjà à se tir­er des dif­fi­cultés na­turelles, à tourn­er les ob­sta­cles physiques, ne red­outaient que la ren­con­tre des maoris. Ils voulaient donc les éviter à tout prix et gag­ner la côte ori­en­tale, où les mis­sion­naires ont fondé quelques étab­lisse­ments.

De plus, cette por­tion de l’île avait échap­pé jusqu’ici aux désas­tres de la guerre, et les par­tis in­digènes n’y bat­taient pas la cam­pagne.

Quant à la dis­tance qui sé­parait le lac Taupo de la baie Plen­ty, on pou­vait l’éval­uer à cent milles.

Dix jours de marche à dix milles par jour. Cela se ferait, non sans fa­tigue; mais, dans cette courageuse troupe, nul ne comp­tait ses pas. Les mis­sions une fois at­teintes, les voyageurs s’y re­poseraient en at­ten­dant quelque oc­ca­sion fa­vor­able de gag­ner Auck­land, car c’était tou­jours cette ville qu’ils voulaient gag­ner.

Ces divers points ar­rêtés, on con­tin­ua de surveiller les in­digènes jusqu’au soir. Il n’en restait plus un seul au pied de la mon­tagne, et quand l’om­bre en­vahit les val­lées du Taupo, au­cun feu ne sig­nala la présence des maoris au bas du cône. Le chemin était li­bre.

À neuf heures, par une nu­it noire, Gle­nar­van don­na le sig­nal du dé­part. Ses com­pagnons et lui, ar­més et équipés aux frais de Kara- Tété, com­mencèrent à de­scen­dre prudem­ment les ram­pes du Maun­gana­mu. John Man­gles et Wil­son tenaient la tête, l’or­eille et l’oeil aux aguets. Ils s’ar­rê­taient au moin­dre bruit, ils in­ter­ro­geaient la moin­dre lueur. Cha­cun se lais­sait pour ain­si dire gliss­er sur le talus du mont pour se mieux con­fon­dre avec lui.

À deux cents pieds au-​dessus du som­met, John Man­gles et son matelot at­teignirent la périlleuse arête défendue si ob­stiné­ment par les in­digènes. Si par mal­heur les maoris, plus rusés que les fugi­tifs, avaient feint une re­traite pour les at­tir­er jusqu’à eux, s’ils n’avaient pas été dupes du phénomène vol­canique, c’était en ce lieu même que leur présence se révélerait. Gle­nar­van, mal­gré toute sa con­fi­ance et en dépit des plaisan­ter­ies de Pa­ganel, ne put s’em­pêch­er de frémir. Le salut des siens al­lait se jouer tout en­tier pen­dant ces dix min­utes néces­saires à franchir la crête. Il sen­tait bat­tre le coeur de la­dy He­le­na, cram­pon­née à son bras.

Il ne songeait pas à reculer d’ailleurs. John, pas da­van­tage. Le je­une cap­itaine, suivi de tous et pro­tégé par une ob­scu­rité com­plète, ram­pa sur l’arête étroite, s’ar­rê­tant lorsque quelque pierre dé­tachée roulait jusqu’au bas du plateau. Si les sauvages étaient en­core em­busqués en con­tre-​bas, ces bruits in­so­lites de­vaient provo­quer des deux côtés une red­outable fusil­lade.

Cepen­dant, à gliss­er comme un ser­pent sur cette crête in­clinée, les fugi­tifs n’al­laient pas vite. Quand John Man­gles eut at­teint le point le plus abais­sé, vingt-​cinq pieds à peine le sé­paraient du plateau où la veille cam­paient les in­digènes; puis l’arête se rel­evait par une pente as­sez roide et mon­tait vers un tail­lis pen­dant l’es­pace d’un quart de mille.

Toute­fois, cette par­tie basse fut franchie sans ac­ci­dent, et les voyageurs com­mencèrent à re­mon­ter en si­lence. Le bou­quet de bois était in­vis­ible, mais on le savait là, et pourvu qu’une em­bus­cade n’y fût pas pré­parée, Gle­nar­van es­pérait s’y trou­ver en lieu sûr. Cepen­dant, il ob­ser­va qu’à compter de ce mo­ment il n’était plus pro­tégé par le tabou. La crête re­mon­tante n’ap­parte­nait pas au Maun­gana­mu, mais bi­en au sys­tème oro­graphique qui héris­sait la par­tie ori­en­tale du lac Taupo. Donc, non seule­ment les coups de fusil des in­digènes, mais une at­taque corps à corps était à red­outer.

Pen­dant dix min­utes, la pe­tite troupe s’él­eva par un mou­ve­ment in­sen­si­ble vers les plateaux supérieurs.

John n’aperce­vait pas en­core le som­bre tail­lis, mais il de­vait en être à moins de deux cents pieds.

Soudain il s’ar­rê­ta, rec­ula presque. Il avait cru sur­pren­dre quelque bruit dans l’om­bre. Son hési­ta­tion en­raya la marche de ses com­pagnons.

Il de­meu­ra im­mo­bile, et as­sez pour in­quiéter ceux qui le suiv­aient. On at­ten­dit. Dans quelles an­goiss­es, cela ne peut s’ex­primer! Serait-​on for­cé de revenir en ar­rière et de re­gag­ner le som­met du Maun­gana­mu?

Mais John, voy­ant que le bruit ne se re­nou­ve­lait pas, reprit son as­cen­sion sur l’étroit chemin de l’arête.

Bi­en­tôt le tail­lis se dessi­na vague­ment dans l’om­bre.

En quelques pas, il fut at­teint, et les fugi­tifs se blot­tirent sous l’épais feuil­lage des ar­bres.

Chapitre XVI _En­tre deux feux_

La nu­it fa­vori­sait cette éva­sion. Il fal­lait donc en prof­iter pour quit­ter les fu­nestes par­ages du lac Taupo. Pa­ganel prit la di­rec­tion de la pe­tite troupe, et son merveilleux in­stinct de voyageur se révéla de nou­veau pen­dant cette dif­fi­cile péré­gri­na­tion dans les mon­tagnes. Il ma­noeu­vrait avec une sur­prenante ha­bileté au mi­lieu des ténèbres, choi­sis­sant sans hésiter les sen­tiers presque in­vis­ibles, ten­ant une di­rec­tion con­stante dont il ne s’écar­tait pas. Sa nyc­talop­ie, il est vrai, le ser­vait fort, et ses yeux de chat lui per­me­ttaient de dis­tinguer les moin­dres ob­jets dans cette pro­fonde ob­scu­rité.

Pen­dant trois heures, on mar­cha sans faire halte sur les ram­pes très al­longées du re­vers ori­en­tal.

Pa­ganel in­cli­nait un peu vers le sud-​est, afin de gag­ner un étroit pas­sage creusé en­tre les Kaimanawa et les Wahi­ti-​Ranges, où se glisse la route d’Auck­land à la baie Haukes. Cette gorge franchie, il comp­tait se jeter hors du chemin, et, abrité par les hautes chaînes, marcher à la côte à travers les ré­gions in­hab­itées de la province.

À neuf heures du matin, douze milles avaient été en­levés en douze heures. On ne pou­vait ex­iger plus des courageuses femmes. D’ailleurs, le lieu parut con­ven­able pour établir un campe­ment. Les fugi­tifs avaient at­teint le dé­filé qui sé­pare les deux chaînes. La route d’Ober­land restait à droite et courait vers le sud. Pa­ganel, sa carte à la main, fit un cro­chet vers le nord-​est, et, à dix heures, la pe­tite troupe at­teignit une sorte d’abrupt redan for­mé par une sail­lie de la mon­tagne. Les vivres furent tirés des sacs, et on leur fit hon­neur. Mary Grant et le ma­jor, que la fougère co­mestible avait peu sat­is­faits jusqu’alors, s’en ré­galèrent ce jour-​là.

La halte se pro­longea jusqu’à deux heures de l’après-​mi­di, puis la route de l’est fut reprise, et les voyageurs s’ar­rêtèrent le soir à huit milles des mon­tagnes. Ils ne se firent pas prier pour dormir en plein air.

Le lende­main, le chemin présen­ta des dif­fi­cultés as­sez sérieuses. Il fal­lut tra­vers­er ce curieux dis­trict des lacs vol­caniques, des gey­sers et des sol­fatares qui s’étend à l’est des Wahi­ti-​Ranges.

Les yeux en furent beau­coup plus sat­is­faits que les jambes. C’étaient à chaque quart de mille des dé­tours, des ob­sta­cles, des cro­chets, très fati­gants à coup sûr; mais quel étrange spec­ta­cle, et quelle var­iété in­finie la na­ture donne à ses grandes scènes!

Sur ce vaste es­pace de vingt milles car­rés, l’épanche­ment des forces souter­raines se pro­dui­sait sous toutes les formes. Des sources salines d’une trans­parence étrange, pe­uplées de myr­iades d’in­sectes, sor­taient des tail­lis in­digènes d’ar­bres à thé. Elles dé­gageaient une péné­trante odeur de poudre brûlée, et dé­po­saient sur le sol un résidu blanc comme une neige éblouis­sante. Leurs eaux limpi­des étaient portées jusqu’à l’ébul­li­tion, tan­dis que d’autres sources voisines s’épan­chaient en nappes glacées. Des fougères gi­gan­tesques crois­saient sur leurs bor­ds, et dans des con­di­tions ana­logues à celles de la végé­ta­tion sil­uri­enne.

De tous côtés, des gerbes liq­uides, en­tour­bil­lon­nées de vapeurs, s’élançaient du sol comme les jets d’eau d’un parc, les un­es con­tin­ues, les autres in­ter­mit­tentes et comme soumis­es au bon plaisir d’un Plu­ton capricieux. Elles s’étageaient en am­phithéâtre sur des ter­rass­es na­turelles su­per­posées à la manière des vasques mod­ernes; leurs eaux se con­fondaient peu à peu sous les vo­lutes de fumées blanch­es, et, rongeant les de­grés se­mi-​di­aphanes de ces es­caliers gi­gan­tesques, elles al­imen­taient des lacs en­tiers avec leurs cas­cades bouil­lon­nantes. Plus loin, aux sources chaudes et aux gey­sers tu­multueux suc­cédèrent les sol­fatares. Le ter­rain ap­parut tout bou­ton­né de gross­es pus­tules. C’étaient au­tant de cratères à de­mi éteints et lézardés de nom­breuses fis­sures d’où se dé­gageaient divers gaz. L’at­mo­sphère était sat­urée de l’odeur pi­quante et désagréable des acides sul­fureux. Le soufre, for­mant des croûtes et des con­cré­tions cristallines, tapis­sait le sol. Là s’amas­saient depuis de longs siè­cles d’in­cal­cu­la­bles et stériles richess­es, et c’est en ce dis­trict en­core peu con­nu de la Nou­velle-​Zé­lande que l’in­dus­trie vien­dra s’ap­pro­vi­sion­ner, si les soufrières de la Sicile s’épuisent un jour.

On com­prend quelles fa­tigues subirent les voyageurs à tra­vers­er ces ré­gions héris­sées d’ob­sta­cles. Les campe­ments y étaient dif­fi­ciles, et la cara­bine des chas­seurs n’y ren­con­trait pas un oiseau digne d’être plumé par les mains de Mr Ol­bi­nett. Aus­si fal­lait-​il le plus sou­vent se con­tenter de fougères et de patates douces, mai­gre repas qui ne re­fai­sait guère les forces épuisées de la pe­tite troupe. Cha­cun avait donc hâte d’en finir avec ces ter­rains arides et déserts.

Cepen­dant, il ne fal­lut pas moins de qua­tre jours pour tourn­er cette im­prat­ica­ble con­trée. Le 23 févri­er seule­ment, à cin­quante milles du Maun­gana­mu, Gle­nar­van put camper au pied d’un mont anonyme, in­diqué sur la carte de Pa­ganel. Les plaines d’ar­bris­seaux s’étendaient sous sa vue, et les grandes forêts réap­pa­rais­saient à l’hori­zon.

C’était de bon au­gure, à la con­di­tion toute­fois que l’hab­it­abil­ité de ces ré­gions n’y ra­menât pas trop d’habi­tants. Jusqu’ici, les voyageurs n’avaient pas ren­con­tré l’om­bre d’un in­digène.

Ce jour-​là, Mac Nabbs et Robert tuèrent trois ki­wis, qui fig­urèrent avec hon­neur sur la ta­ble du campe­ment, mais pas longtemps, pour tout dire, car en quelques min­utes ils furent dévorés du bec aux pat­tes.

Puis, au dessert, en­tre les patates douces et les pommes de terre, Pa­ganel fit une mo­tion qui fut adop­tée avec en­thou­si­asme.

Il pro­posa de don­ner le nom de Gle­nar­van à cette mon­tagne in­nom­mée qui se per­dait à trois mille pieds dans les nu­ages, et il poin­ta soigneuse­ment sur sa carte le nom du lord écos­sais.

In­sis­ter sur les in­ci­dents as­sez mono­tones et peu in­téres­sants qui mar­quèrent le reste du voy­age, est inu­tile. Deux ou trois faits de quelque im­por­tance seule­ment sig­nalèrent cette traver­sée des lacs à l’océan Paci­fique.

On mar­chait pen­dant toute la journée à travers les forêts et les plaines. John rel­evait sa di­rec­tion sur le soleil et les étoiles. Le ciel, as­sez clé­ment, épargnait ses chaleurs et ses pluies. Néan­moins, une fa­tigue crois­sante re­tar­dait ces voyageurs si cru­elle­ment éprou­vés déjà, et ils avaient hâte d’ar­riv­er aux mis­sions. Ils cau­saient, cepen­dant, ils s’en­trete­naient en­core, mais non plus d’une façon générale. La pe­tite troupe se di­vi­sait en groupes que for­mait, non pas une plus étroite sym­pa­thie, mais une com­mu­nion d’idées plus per­son­nelles.

Le plus sou­vent, Gle­nar­van al­lait seul, songeant, à mesure qu’il s’ap­prochait de la côte, au _Dun­can_ et à son équipage. Il ou­bli­ait les dan­gers qui le menaçaient en­core jusqu’à Auck­land, pour penser à ses matelots mas­sacrés. Cette hor­ri­ble im­age ne le quit­tait pas.

On ne par­lait plus d’Har­ry Grant. À quoi bon, puisqu’on ne pou­vait rien ten­ter pour lui? Si le nom du cap­itaine se prononçait en­core, c’était dans les con­ver­sa­tions de sa fille et de John Man­gles.

John n’avait point rap­pelé à Mary ce que la je­une fille lui avait dit pen­dant la dernière nu­it du _Waré-​atoua_. Sa dis­cré­tion ne voulait pas pren­dre acte d’une pa­role pronon­cée dans un suprême in­stant de dés­espoir.

Quand il par­lait d’Har­ry Grant, John fai­sait en­core des pro­jets de recherch­es ultérieures. Il af­fir­mait à Mary que lord Gle­nar­van reprendrait cette en­treprise avortée. Il par­tait de ce point que l’au­then­tic­ité du doc­ument ne pou­vait être mise en doute. Donc, Har­ry Grant ex­is­tait quelque part.

Donc, fal­lût-​il fouiller le monde en­tier, on de­vait le retrou­ver. Mary s’enivrait de ces paroles, et John et elle, unis par les mêmes pen­sées, se con­fondaient main­tenant dans le même es­poir. Sou­vent la­dy He­le­na pre­nait part à leur con­ver­sa­tion; mais elle ne s’aban­don­nait point à tant d’il­lu­sions, et se gar­dait pour­tant de ramen­er ces je­unes gens à la triste réal­ité.

Pen­dant ce temps, Mac Nabbs, Robert, Wil­son et Mul­rady chas­saient sans trop s’éloign­er de la pe­tite troupe, et cha­cun d’eux four­nis­sait son con­tin­gent de gibier. Pa­ganel, tou­jours drapé dans son man­teau de phormi­um, se tenait à l’écart, muet et pen­sif.

Et cepen­dant, -- cela est bon à dire, -- mal­gré cette loi de la na­ture qui fait qu’au mi­lieu des épreuves, des dan­gers, des fa­tigues, des pri­va­tions, les meilleurs car­ac­tères se frois­sent et s’aigris­sent, tous ces com­pagnons d’in­for­tune restèrent unis, dévoués, prêts à se faire tuer les uns pour les autres.

Le 25 févri­er, la route fut bar­rée par une riv­ière qui de­vait être le Waikari de la carte de Pa­ganel.

On put la pass­er à gué.

Pen­dant deux jours, les plaines d’ar­bustes se suc­cédèrent sans in­ter­rup­tion. La moitié de la dis­tance qui sé­pare le lac Taupo de la côte avait été franchie sans mau­vaise ren­con­tre, sinon sans fa­tigue.

Alors ap­parurent d’im­menses et in­ter­minables forêts qui rap­pelaient les forêts aus­trali­ennes; mais ici, les kau­ris rem­plaçaient les eu­ca­lyp­tus. Bi­en qu’ils eu­ssent sin­gulière­ment usé leur ad­mi­ra­tion depuis qua­tre mois de voy­age, Gle­nar­van et ses com­pagnons furent en­core émerveil­lés à la vue de ces pins gi­gan­tesques, dignes ri­vaux des cè­dres du Liban et des «mam­mouth trees» de la Cal­ifornie. Ces kau­ris, en langue de botaniste «des abié­tacées damarines», mesuraient cent pieds de hau­teur avant la ram­ifi­ca­tion des branch­es. Ils pous­saient par bou­quets isolés, et la forêt se com­po­sait, non pas d’ar­bres, mais d’in­nom­brables groupes d’ar­bres qui étendaient à deux cents pieds dans les airs leur para­sol de feuilles vertes.

Quelques-​uns de ces pins, je­unes en­core, âgés à peine d’une cen­taine d’an­nées, ressem­blaient aux sap­ins rouges des ré­gions eu­ropéennes. Ils por­taient une som­bre couronne ter­minée par un cône aigu. Leurs aînés, au con­traire, des ar­bres vieux de cinq ou six siè­cles, for­maient d’im­menses tentes de ver­dure sup­port­ées sur les in­ex­tri­ca­bles bi­fur­ca­tions de leurs branch­es. Ces pa­tri­arch­es de la forêt zé­landaise mesuraient jusqu’à cin­quante pieds de cir­con­férence, et les bras réu­nis de tous les voyageurs ne pou­vaient pas en­tour­er leur tronc.

Pen­dant trois jours, la pe­tite troupe s’aven­tu­ra sous ces vastes arceaux et sur un sol argileux que le pas de l’homme n’avait ja­mais foulé. On le voy­ait bi­en aux amas de gomme résineuse en­tassés, en maint en­droit, au pied des kau­ris, et qui eu­ssent suf­fi pen­dant de longues an­nées à l’ex­por­ta­tion in­digène.

Les chas­seurs trou­vèrent par ban­des nom­breuses les ki­wis si rares au mi­lieu des con­trées fréquen­tées par les maoris. C’est dans ces forêts in­ac­ces­si­bles que se sont réfugiés ces curieux oiseaux chas­sés par les chiens zé­landais. Ils fournirent aux repas des voyageurs une abon­dante et saine nour­ri­ture.

Il ar­ri­va même à Pa­ganel d’apercevoir au loin, dans un épais four­ré, un cou­ple de volatiles gi­gan­tesques. Son in­stinct de nat­ural­iste se réveil­la. Il ap­pela ses com­pagnons, et, mal­gré leur fa­tigue, le ma­jor, Robert et lui se lancèrent sur les traces de ces an­imaux.

On com­pren­dra l’ar­dente cu_rio_sité du géo­graphe, car il avait re­con­nu ou cru re­con­naître ces oiseaux pour des «moas», ap­par­tenant à l’es­pèce des «di­normis», que plusieurs sa­vants rangent par­mi les var­iétés dis­parues. Or, cette ren­con­tre con­fir­mait l’opin­ion de M De Hochstet­ter et autres voyageurs sur l’ex­is­tence actuelle de ces géants sans ailes de la Nou­velle- Zé­lande.

Ces _moas_ que pour­suiv­ait Pa­ganel, ces con­tem­po­rains des mé­gath­éri­um et des ptéro­dactyles, de­vaient avoir dix-​huit pieds de hau­teur. C’étaient des autruch­es démesurées et peu courageuses, car elles fuyaient avec une ex­trême ra­pid­ité. Mais pas une balle ne put les ar­rêter dans leur course! Après quelques min­utes de chas­se, ces in­sai­siss­ables _moas_ dis­parurent der­rière les grands ar­bres, et les chas­seurs en furent pour leurs frais de poudre et de dé­place­ment.

Ce soir-​là, 1er mars, Gle­nar­van et ses com­pagnons, aban­don­nant en­fin l’im­mense forêt de kau­ris, cam­pèrent au pied du mont Iki­ran­gi, dont la cime mon­tait à cinq mille cinq cents pieds dans les airs.

Alors, près de cent milles avaient été fran­chis depuis le Maun­gana­mu, et la côte restait en­core à trente milles. John Man­gles avait es­péré faire cette traver­sée en dix jours, mais il ig­no­rait alors les dif­fi­cultés que présen­tait cette ré­gion.

En ef­fet, les dé­tours, les ob­sta­cles de la route, les im­per­fec­tions des relève­ments, l’avaient al­longée d’un cin­quième, et mal­heureuse­ment les voyageurs, en ar­rivant au mont Iki­ran­gi, étaient com­plète­ment épuisés.

Or, il fal­lait en­core deux grands jours de marche pour at­tein­dre la côte, et main­tenant, une nou­velle ac­tiv­ité, une ex­trême vig­ilance, re­de­ve­naient néces­saires, car on ren­trait dans une con­trée sou­vent fréquen­tée par les na­turels.

Cepen­dant, cha­cun domp­ta ses fa­tigues, et le lende­main la pe­tite troupe repar­tit au lever du jour.

En­tre le mont Iki­ran­gi, qui fut lais­sé à droite, et le mont Hardy, dont le som­met s’él­evait à gauche à une hau­teur de trois mille sept cents pieds, le voy­age devint très pénible. Il y avait là, sur une longueur de dix milles, une plaine toute héris­sée de «sup­ple-​jacks», sorte de liens flex­ibles juste­ment nom­més «lianes étouf­fantes. «à chaque pas, les bras et les jambes s’y em­bar­ras­saient, et ces lianes, de véri­ta­bles ser­pents, en­roulaient le corps de leurs tortueux replis. Pen­dant deux jours, il fal­lut s’avancer la hache à la main et lut­ter con­tre cette hy­dre à cent mille têtes, ces plantes tra­cas­santes et tenaces, que Pa­ganel eût volon­tiers classées par­mi les zoophytes.

Là, dans ces plaines, la chas­se devint im­pos­si­ble, et les chas­seurs n’ap­portèrent plus leur trib­ut ac­cou­tumé. Les pro­vi­sions touchaient à leur fin, on ne pou­vait les re­nou­vel­er; l’eau man­quait, on ne pou­vait apais­er une soif dou­blée par les fa­tigues.

Alors, les souf­frances de Gle­nar­van et des siens furent hor­ri­bles, et, pour la pre­mière fois, l’én­ergie morale fut près de les aban­don­ner.

En­fin, ne marchant plus, se traî­nant, corps sans âmes menés par le seul in­stinct de la con­ser­va­tion qui sur­vivait à tout autre sen­ti­ment, ils at­teignirent la pointe Lot­tin, sur les bor­ds du Paci­fique.

En cet en­droit se voy­aient quelques huttes désertes, ru­ines d’un vil­lage récem­ment dé­vasté par la guerre, des champs aban­don­nés, partout les mar­ques du pil­lage, de l’in­cendie. Là, la fa­tal­ité réser­vait une nou­velle et ter­ri­ble épreuve aux in­for­tunés voyageurs.

Ils er­raient le long du ri­vage, quand, à un mille de la côte, ap­parut un dé­tache­ment d’in­digènes, qui s’élança vers eux en ag­itant ses armes. Gle­nar­van, ac­culé à la mer, ne pou­vait fuir, et, réu­nis­sant ses dernières forces, il al­lait pren­dre ses dis­po­si­tions pour com­bat­tre, quand John Man­gles s’écria:

«Un can­ot, un can­ot!»

À vingt pas, en ef­fet, une pirogue, gar­nie de six avi­rons, était échouée sur la grève. La met­tre à flot, s’y pré­cip­iter et fuir ce dan­gereux ri­vage, ce fut l’af­faire d’un in­stant. John Man­gles, Mac Nabbs, Wil­son, Mul­rady se mirent aux avi­rons; Gle­nar­van prit le gou­ver­nail; les deux femmes, Ol­bi­nett et Robert s’étendi­rent près de lui.

En dix min­utes, la pirogue fut d’un quart de mille au large. La mer était calme. Les fugi­tifs gar­daient un pro­fond si­lence.

Cepen­dant, John, ne voulant pas trop s’écarter de la côte, al­lait don­ner l’or­dre de pro­longer le ri­vage, quand son av­iron s’ar­rê­ta subite­ment dans ses mains.

Il ve­nait d’apercevoir trois pirogues qui débouchaient de la pointe Lot­tin, dans l’év­idente in­ten­tion de lui ap­puy­er la chas­se.

«En mer! En mer! s’écria-​t-​il, et plutôt nous abîmer dans les flots!»

La pirogue, en­levée par ses qua­tre rameurs, reprit le large. Pen­dant une de­mi-​heure, elle put main­tenir sa dis­tance; mais les mal­heureux, épuisés, ne tardèrent pas à faib­lir, et les trois autres pirogues gag­nèrent sen­si­ble­ment sur eux. En ce mo­ment, deux milles à peine les en sé­paraient. Donc, nulle pos­si­bil­ité d’éviter l’at­taque des in­digènes, qui, ar­més de leurs longs fusils, se pré­paraient à faire feu.

Que fai­sait alors Gle­nar­van? De­bout, à l’ar­rière du can­ot, il cher­chait à l’hori­zon quelque sec­ours chimérique. Qu’at­tendait-​il? Que voulait-​il? Avait-​il comme un pressen­ti­ment?

Tout à coup, son re­gard s’en­flam­ma, sa main s’éten­dit vers un point de l’es­pace.

«Un navire! s’écria-​t-​il, mes amis, un navire!

Nagez! Nagez ferme!»

Pas un des qua­tre rameurs ne se re­tour­na pour voir ce bâ­ti­ment in­espéré, car il ne fal­lait pas per­dre un coup d’av­iron. Seul, Pa­ganel, se lev­ant, braqua sa longue-​vue sur le point in­diqué.

«Oui, dit-​il, un navire! Un steam­er! Il chauffe à toute vapeur! Il vient sur nous! Har­di, mes ca­ma­rades!»

Les fugi­tifs dé­ployèrent une nou­velle én­ergie, et pen­dant une de­mi-​heure en­core, con­ser­vant leur dis­tance, ils en­levèrent la pirogue à coups pré­cip­ités. Le steam­er de­ve­nait de plus en plus vis­ible. On dis­tin­guait ses deux mâts à sec de toile et les gros tour­bil­lons de sa fumée noire.

Gle­nar­van, aban­don­nant la barre à Robert, avait saisi la lunette du géo­graphe et ne per­dait pas un des mou­ve­ments du navire.

Mais que durent penser John Man­gles et ses com­pagnons, quand ils virent les traits du lord se con­tracter, sa fig­ure pâlir, et l’in­stru­ment tomber de ses mains? Un seul mot leur ex­pli­qua ce subit dés­espoir.

«Le _Dun­can!_ s’écria Gle­nar­van, le _Dun­can_ et les con­victs!

-- Le _Dun­can!_ s’écria John, qui lâcha son av­iron et se le­va aus­sitôt.

-- Oui! La mort des deux côtés!» mur­mu­ra Gle­nar­van, brisé par tant d’an­goiss­es.

C’était le yacht, en ef­fet, on ne pou­vait s’y mépren­dre, le yacht avec son équipage de ban­dits!

Le ma­jor ne put retenir une malé­dic­tion qu’il lança con­tre le ciel. C’en était trop!

Cepen­dant, la pirogue était aban­don­née à elle-​même.

Où la diriger? Où fuir? était-​il pos­si­ble de choisir en­tre les sauvages ou les con­victs?

Un coup de fusil par­tit de l’em­bar­ca­tion in­digène la plus rap­prochée, et la balle vint frap­per l’av­iron de Wil­son. Quelques coups de rames re­poussèrent alors la pirogue vers le _Dun­can_.

Le yacht mar­chait à toute vapeur et n’était plus qu’à un de­mi- mille. John Man­gles, coupé de toutes parts, ne savait plus com­ment évoluer, dans quelle di­rec­tion fuir. Les deux pau­vres femmes, age­nouil­lées, éper­dues, pri­aient.

Les sauvages fai­saient un feu roulant, et les balles pleu­vaient au­tour de la pirogue. En ce mo­ment, une forte dé­to­na­tion écla­ta, et un boulet, lancé par le canon du yacht, pas­sa sur la tête des fugi­tifs. Ceux-​ci, pris en­tre deux feux, de­meurèrent im­mo­biles en­tre le _Dun­can_ et les can­ots in­digènes.

John Man­gles, fou de dés­espoir, saisit sa hache. Il al­lait sabor­der la pirogue, la sub­merg­er avec ses in­for­tunés com­pagnons, quand un cri de Robert l’ar­rê­ta.

«Tom Austin! Tom Austin! di­sait l’en­fant. Il est à bord! Je le vois! Il nous a re­con­nus! Il agite son cha­peau!»

La hache res­ta sus­pendue au bras de John.

Un sec­ond boulet sif­fla sur sa tête et vint couper en deux la plus rap­prochée des trois pirogues, tan­dis qu’un hur­rah éclatait à bord du _Dun­can_. Les sauvages, épou­van­tés, fuyaient et re­gag­naient la côte.

«À nous! à nous, Tom!» avait crié John Man­gles d’une voix écla­tante.

Et, quelques in­stants après, les dix fugi­tifs, sans savoir com­ment, sans y rien com­pren­dre, étaient tous en sûreté à bord du _Dun­can_.

Chapitre XVII _Pourquoi le «Dun­can» croi­sait sur la côte est de la Nou­velle- Zé­lande_

Il faut renon­cer à pein­dre les sen­ti­ments de Gle­nar­van et de ses amis, quand ré­son­nèrent à leurs or­eilles les chants de la vieille écosse. Au mo­ment où ils met­taient le pied sur le pont du _Dun­can_, le _bag-​piper_, gon­flant sa corne­muse, at­taquait le _pi­broch_ na­tion­al du clan de Mal­colm, et de vigoureux hur­rahs salu­aient le re­tour du laird à son bord.

Gle­nar­van, John Man­gles, Pa­ganel, Robert, le ma­jor lui-​même, tous pleu­raient et s’em­bras­saient.

Ce fut d’abord de la joie, du délire. Le géo­graphe était ab­sol­ument fou; il gam­badait et met­tait en joue avec son in­sé­para­ble longue-​vue, les dernières pirogues qui re­gag­naient la côte.

Mais, à la vue de Gle­nar­van, de ses com­pagnons, les vête­ments en lam­beaux, les traits hâves et por­tant la mar­que de souf­frances hor­ri­bles, l’équipage du yacht in­ter­rompit ses dé­mon­stra­tions. C’étaient des spec­tres qui reve­naient à bord, et non ces voyageurs hardis et bril­lants, que, trois mois au­par­avant, l’es­poir en­traî­nait sur les traces des naufragés. Le hasard, le hasard seul les ra­me­nait à ce navire qu’ils ne s’at­tendaient plus à revoir! Et dans quel triste état de con­somp­tion et de faib­lesse!

Mais, avant de songer à la fa­tigue, aux im­périeux be­soins de la faim et de la soif, Gle­nar­van in­ter­ro­gea Tom Austin sur sa présence dans ces par­ages.

Pourquoi le _Dun­can_ se trou­vait-​il sur la côte ori­en­tale de la Nou­velle-​Zé­lande? Com­ment n’était-​il pas en­tre les mains de Ben Joyce? Par quelle prov­iden­tielle fa­tal­ité Dieu l’avait-​il amené sur la route des fugi­tifs?

Pourquoi? Com­ment? À quel pro­pos? Ain­si débu­taient les ques­tions si­mul­tanées qui ve­naient frap­per Tom Austin à bout por­tant. Le vieux marin ne savait auquel en­ten­dre. Il prit donc le par­ti de n’écouter que lord Gle­nar­van et de ne répon­dre qu’à lui.

«Mais les con­victs? de­man­da Gle­nar­van, qu’avez-​vous fait des con­victs?

-- Les con­victs?... Répon­dit Tom Austin du ton d’un homme qui ne com­prend rien à une ques­tion.

-- Oui! Les mis­érables qui ont at­taqué le yacht?

-- Quel yacht? dit Tom Austin, le yacht de votre hon­neur?

-- Mais oui! Tom! Le _Dun­can_, et ce Ben Joyce qui est venu à bord?

-- Je ne con­nais pas ce Ben Joyce, je ne l’ai ja­mais vu, répon­dit Austin.

-- Ja­mais! s’écria Gle­nar­van stupé­fait des répons­es du vieux marin. Alors, me di­rez-​vous, Tom, pourquoi le _Dun­can_ croise en ce mo­ment sur les côtes de la Nou­velle-​Zé­lande?»

Si Gle­nar­van, la­dy He­le­na, miss Grant, Pa­ganel, le ma­jor, Robert, John Man­gles, Ol­bi­nett, Mul­rady, Wil­son, ne com­pre­naient rien aux éton­nements du vieux marin, quelle fut leur stupé­fac­tion, quand Tom répon­dit d’une voix calme:

«Mais le _Dun­can_ croise ici par or­dre de votre hon­neur.

-- Par mes or­dres! s’écria Gle­nar­van.

-- Oui, _my­lord_. Je n’ai fait que me con­former à vos in­struc­tions con­tenues dans votre let­tre du 14 jan­vi­er.

-- Ma let­tre! Ma let­tre!» s’écria Gle­nar­van.

En ce mo­ment, les dix voyageurs en­touraient Tom Austin et le dévo­raient du re­gard. La let­tre datée de Snowy-​Riv­er était donc par­venue au _Dun­can?_

«Voyons, reprit Gle­nar­van, ex­pliquons-​nous, car je crois rêver. Vous avez reçu une let­tre, Tom?

-- Oui, une let­tre de votre hon­neur.

-- À Mel­bourne?

-- À Mel­bourne, au mo­ment où j’achevais de ré­par­er mes avaries.

-- Et cette let­tre?

-- Elle n’était pas écrite de votre main, mais signée de vous, _my­lord_.

-- C’est cela même. Ma let­tre vous a été ap­portée par un con­vict nom­mé Ben Joyce.

-- Non, par un matelot ap­pelé Ayr­ton, quarti­er-​maître du _Bri­tan­nia_.

-- Oui! Ayr­ton, Ben Joyce, c’est le même in­di­vidu. Eh bi­en! Que di­sait cette let­tre?

-- Elle me don­nait l’or­dre de quit­ter Mel­bourne sans re­tard, et de venir crois­er sur les côtes ori­en­tales de...

-- De l’Aus­tralie! s’écria Gle­nar­van avec une véhé­mence qui dé­con­cer­ta le vieux marin.

-- De l’Aus­tralie? répé­ta Tom en ou­vrant les yeux, mais non! De la Nou­velle-​Zé­lande!

-- De l’Aus­tralie! Tom! De l’Aus­tralie!» répondi­rent d’une seule voix les com­pagnons de Gle­nar­van.

En ce mo­ment, Austin eut une sorte d’éblouisse­ment.

Gle­nar­van lui par­lait avec une telle as­sur­ance, qu’il craig­nit de s’être trompé en lisant cette let­tre. Lui, le fidèle et ex­act marin, au­rait-​il com­mis une pareille er­reur? Il rougit, il se trou­bla.

«Remet­tez-​vous, Tom, dit la­dy He­le­na, la prov­idence a voulu...

-- Mais non, madame, par­don­nez-​moi, reprit le vieux Tom. Non! Ce n’est pas pos­si­ble! Je ne me su­is pas trompé! Ayr­ton a lu la let­tre comme moi, et c’est lui, lui, qui voulait, au con­traire, me ramen­er à la côte aus­trali­enne!

-- Ayr­ton? s’écria Gle­nar­van.

-- Lui-​même! Il m’a soutenu que c’était une er­reur, que vous me don­niez ren­dez-​vous à la baie Twofold!

-- Avez-​vous la let­tre, Tom? de­man­da le ma­jor, in­trigué au plus haut point.

-- Oui, Mon­sieur Mac Nabbs, répon­dit Austin. Je vais la chercher.»

Austin cou­rut à sa cab­ine du gail­lard d’avant.

Pen­dant la minute que du­ra son ab­sence, on se re­gar­dait, on se tai­sait, sauf le ma­jor, qui, l’oeil fixé sur Pa­ganel, dit en se croisant les bras:

«Par ex­em­ple, il faut avouer, Pa­ganel, que ce serait un peu fort!

-- Hein?» fit le géo­graphe, qui, le dos cour­bé et les lunettes sur le front, ressem­blait à un gi­gan­tesque point d’in­ter­ro­ga­tion.

Austin revint. Il tenait à la main la let­tre écrite par Pa­ganel et signée par Gle­nar­van.

«Que votre hon­neur lise», dit le vieux marin.

Gle­nar­van prit la let­tre et lut:

«Or­dre à Tom Austin de pren­dre la mer sans re­tard et de con­duire le _Dun­can_ par 37 de­grés de lat­itude à la côte ori­en­tale de la Nou­velle-​Zé­lande!...»

«La Nou­velle-​Zé­lande!» s’écria Pa­ganel bondis­sant.

Et il saisit la let­tre des mains de Gle­nar­van, se frot­ta les yeux, ajus­ta ses lunettes sur son nez, et lut à son tour.

«La Nou­velle-​Zé­lande!» dit-​il avec un ac­cent im­pos­si­ble à ren­dre, tan­dis que la let­tre s’échap­pait de ses doigts.

En ce mo­ment, il sen­tit une main s’ap­puy­er sur son épaule. Il se re­dres­sa et se vit face à face avec le ma­jor.

«Al­lons, mon brave Pa­ganel, dit Mac Nabbs d’un air grave, il est en­core heureux que vous n’ayez pas en­voyé le _Dun­can_ en Cochin­chine!»

Cette plaisan­terie ache­va le pau­vre géo­graphe. Un rire uni­versel, homérique, gagna tout l’équipage du yacht. Pa­ganel, comme fou, al­lait et ve­nait, prenant sa tête à deux mains, s’ar­rachant les cheveux. Ce qu’il fai­sait, il ne le savait plus; ce qu’il voulait faire, pas da­van­tage! Il de­scen­dit par l’échelle de la dunette, machi­nale­ment; il ar­pen­ta le pont, titubant, al­lant de­vant lui, sans but, et re­mon­ta sur le gail­lard d’avant. Là, ses pieds s’em­bar­rassèrent dans un pa­quet de câbles. Il trébucha. Ses mains, au hasard, se rac­crochèrent à une corde.

Tout à coup, une épou­vantable dé­to­na­tion écla­ta. Le canon du gail­lard d’avant par­tit, criblant les flots tran­quilles d’une volée de mi­traille. Le ma­len­con­treux Pa­ganel s’était rat­trapé à la corde de la pièce en­core chargée, et le chien ve­nait de s’abat­tre sur l’amorce ful­mi­nante. De là ce coup de ton­nerre. Le géo­graphe fut ren­ver­sé sur l’échelle du gail­lard et dis­parut par le capot jusque dans le poste de l’équipage.

À la sur­prise pro­duite par la dé­to­na­tion, suc­cé­da un cri d’épou­vante. On crut à un mal­heur. Dix matelots se pré­cip­itèrent dans l’en­tre­pont et re­mon­tèrent Pa­ganel plié en deux.

Le géo­graphe ne par­lait plus.

On trans­porta ce long corps sur la dunette. Les com­pagnons du brave français étaient dés­espérés. Le ma­jor, tou­jours médecin dans les grandes oc­ca­sions, se pré­parait à en­lever les habits du mal­heureux Pa­ganel, afin de panser ses blessures; mais à peine avait-​il porté la main sur le mori­bond, que celui-​ci se re­dres­sa, comme s’il eût été mis en con­tact avec une bobine élec­trique.

«Ja­mais! Ja­mais!» s’écria-​t-​il; et, ra­menant sur son mai­gre corps les lam­beaux de ses vête­ments, il se bou­ton­na avec une vi­vac­ité sin­gulière.

«Mais, Pa­ganel! dit le ma­jor.

-- Non! vous dis-​je!

-- Il faut vis­iter...

-- Vous ne vis­iterez pas!

-- Vous avez peut-​être cassé... Reprit Mac Nabbs.

-- Oui, répon­dit Pa­ganel, qui se re­mit d’aplomb sur ses longues jambes, mais ce que j’ai cassé, le char­pen­tier le rac­com­mod­era!

-- Quoi donc?

-- L’épon­tille du poste, qui s’est brisée dans ma chute!»

À cette ré­plique, les éclats de rire recom­mencèrent de plus belle. Cette réponse avait ras­suré tous les amis du digne Pa­ganel, qui était sor­ti sain et sauf de ses aven­tures avec le canon du gail­lard d’avant.

«En tout cas, pen­sa le ma­jor, voilà un géo­graphe étrange­ment pudi­bond!»

Cepen­dant, Pa­ganel, revenu de ses grandes émo­tions, eut en­core à répon­dre à une ques­tion qu’il ne pou­vait éviter.

«Main­tenant, Pa­ganel, lui dit Gle­nar­van, répon­dez franche­ment. Je re­con­nais que votre dis­trac­tion a été prov­iden­tielle. À coup sûr, sans vous, le _Dun­can_ serait tombé en­tre les mains des con­victs; sans vous, nous au_rio_ns été repris par les maoris! Mais, pour l’amour de dieu, dites-​moi par quelle étrange as­so­ci­ation d’idées, par quelle sur­na­turelle aber­ra­tion d’es­prit, vous avez été con­duit à écrire le nom de la Nou­velle-​Zé­lande pour le nom de l’Aus­tralie?

-- Eh! Par­bleu! s’écria Pa­ganel, c’est...»

Mais au même in­stant, ses yeux se portèrent sur Robert, sur Mary Grant, et il s’ar­rê­ta court; puis il répon­dit:

«Que voulez-​vous, mon cher Gle­nar­van, je su­is un in­sen­sé, un fou, un être in­cor­ri­gi­ble, et je mour­rai dans la peau du plus fameux dis­trait...

-- À moins qu’on ne vous écorche, ajou­ta le ma­jor.

-- M’écorcher! s’écria le géo­graphe d’un air fu­ri­bond. Est-​ce une al­lu­sion?...

-- Quelle al­lu­sion, Pa­ganel?» de­man­da Mac Nabbs de sa voix tran­quille.

L’in­ci­dent n’eut pas de suite. Le mys­tère de la présence du _Dun­can_ était éclair­ci; les voyageurs si mirac­uleuse­ment sauvés ne songèrent plus qu’à re­gag­ner leurs con­fort­ables cab­ines du bord et à dé­je­uner.

Cepen­dant, lais­sant la­dy He­le­na et Mary Grant, le ma­jor, Pa­ganel et Robert en­tr­er dans la dunette, Gle­nar­van et John Man­gles ret­inrent Tom Austin près d’eux. Ils voulaient en­core l’in­ter­roger.

«Main­tenant, mon vieux Tom, dit Gle­nar­van, répon­dez-​moi. Est-​ce que cet or­dre d’aller crois­er sur les côtes de la Nou­velle-​Zé­lande ne vous a pas paru sin­guli­er?

-- Si, votre hon­neur, répon­dit Austin, j’ai été très sur­pris, mais je n’ai pas l’habi­tude de dis­cuter les or­dres que je reçois, et j’ai obéi. Pou­vais-​je agir autrement? Si, pour n’avoir pas suivi vos in­struc­tions à la let­tre, une catas­tro­phe fût ar­rivée, n’au­rais-​je pas été coupable? Au­riez-​vous fait autrement, cap­itaine?

-- Non, Tom, répon­dit John Man­gles.

-- Mais qu’avez-​vous pen­sé? de­man­da Gle­nar­van.

-- J’ai pen­sé, votre hon­neur, que, dans l’in­térêt d’Har­ry Grant, il fal­lait aller là où vous me disiez d’aller. J’ai pen­sé que, par suite de com­bi­naisons nou­velles, un navire de­vait vous trans­porter à la Nou­velle-​Zé­lande, et que je de­vais vous at­ten­dre sur la côte est de l’île. D’ailleurs, en quit­tant Mel­bourne, j’ai gardé le se­cret de ma des­ti­na­tion, et l’équipage ne l’a con­nue qu’au mo­ment où nous étions en pleine mer, lorsque les ter­res de l’Aus­tralie avaient déjà dis­paru à nos yeux. Mais alors un in­ci­dent, qui m’a ren­du très per­plexe, s’est passé à bord.

-- Que voulez-​vous dire, Tom? de­man­da Gle­nar­van.

-- Je veux dire, répon­dit Tom Austin, que lorsque le quarti­er- maître Ayr­ton ap­prit, le lende­main de l’ap­pareil­lage, la des­ti­na­tion du _Dun­can_...

-- Ayr­ton! s’écria Gle­nar­van. Il est donc à bord?

-- Oui, votre hon­neur.

-- Ayr­ton ici! répé­ta Gle­nar­van, re­gar­dant John Man­gles.

-- Dieu l’a voulu!» répon­dit le je­une cap­itaine.

En un in­stant, avec la ra­pid­ité de l’éclair, la con­duite d’Ayr­ton, sa trahi­son longue­ment pré­parée, la blessure de Gle­nar­van, l’as­sas­si­nat de Mul­rady, les mis­ères de l’ex­pédi­tion ar­rêtée dans les marais de la Snowy, tout le passé du mis­érable ap­parut de­vant les yeux de ces deux hommes. Et main­tenant, par le plus étrange con­cours de cir­con­stances, le con­vict était en leur pou­voir.

«Où est-​il? de­man­da vive­ment Gle­nar­van.

-- Dans une cab­ine du gail­lard d’avant, répon­dit Tom Austin, et gardé à vue.

-- Pourquoi cet em­pris­on­nement?

-- Parce que quand Ayr­ton a vu que le yacht fai­sait voile pour la Nou­velle-​Zé­lande, il est en­tré en fureur, parce qu’il a voulu m’obliger à chang­er la di­rec­tion du navire, parce qu’il m’a men­acé, parce qu’en­fin il a ex­cité mes hommes à la ré­volte. J’ai com­pris que c’était un par­ti­culi­er dan­gereux, et j’ai dû pren­dre des mesures de pré­cau­tion con­tre lui.

-- Et depuis ce temps?

-- Depuis ce temps, il est resté dans sa cab­ine, sans chercher à en sor­tir.

-- Bi­en, Tom.»

En ce mo­ment, Gle­nar­van et John Man­gles furent mandés dans la dunette. Le dé­je­uner, dont ils avaient un si pres­sant be­soin, était pré­paré. Ils prirent place à la ta­ble du car­ré et ne par­lèrent point d’Ayr­ton.

Mais, le repas achevé, quand les con­vives, re­faits et restau­rés, furent réu­nis sur le pont, Gle­nar­van leur ap­prit la présence du quarti­er-​maître à son bord. En même temps, il an­nonça son in­ten­tion de le faire com­para­ître de­vant eux.

«Puis-​je me dis­penser d’as­sis­ter à cet in­ter­roga­toire? de­man­da la­dy He­le­na. Je vous avoue, mon cher Ed­ward, que la vue de ce mal­heureux me serait ex­trême­ment pénible.

-- C’est une con­fronta­tion, He­le­na, répon­dit lord Gle­nar­van. Restez, je vous en prie. Il faut que Ben Joyce se voie face à face avec toutes ses vic­times!»

La­dy He­le­na se ren­dit à cette ob­ser­va­tion. Mary Grant et elle prirent place auprès de lord Gle­nar­van. Au­tour de lui se rangèrent le ma­jor, Pa­ganel, John Man­gles, Robert, Wil­son, Mul­rady, Ol­bi­nett, tous com­pro­mis si grave­ment par la trahi­son du con­vict. L’équipage du yacht, sans com­pren­dre en­core la grav­ité de cette scène, gar­dait un pro­fond si­lence.

«Faites venir Ayr­ton», dit Gle­nar­van.

Chapitre XVI­II _Ayr­ton ou Ben Joyce_

Ayr­ton parut. Il traver­sa le pont d’un pas as­suré et grav­it l’es­calier de la dunette. Ses yeux étaient som­bres, ses dents ser­rées, ses po­ings fer­més con­vul­sive­ment. Sa per­son­ne ne déce­lait ni for­fan­terie ni hu­mil­ité. Lorsqu’il fut en présence de lord Gle­nar­van, il se croisa les bras, muet et calme, at­ten­dant d’être in­ter­rogé.

«Ayr­ton, dit Gle­nar­van, nous voilà donc, vous et nous, sur ce _Dun­can_ que vous vouliez livr­er aux con­victs de Ben Joyce!»

À ces paroles, les lèvres du quarti­er-​maître trem­blèrent légère­ment. Une rapi­de rougeur col­ora ses traits im­pas­si­bles. Non la rougeur du re­mords, mais la honte de l’in­suc­cès. Sur ce yacht qu’il pré­tendait com­man­der en maître, il était pris­on­nier, et son sort al­lait s’y dé­cider en peu d’in­stants.

Cepen­dant, il ne répon­dit pas. Gle­nar­van at­ten­dit patiem­ment. Mais Ayr­ton s’ob­sti­nait à garder un ab­solu si­lence.

«Par­lez, Ayr­ton, qu’avez-​vous à dire?» reprit Gle­nar­van.

Ayr­ton hési­ta; les plis de son front se creusèrent pro­fondé­ment; puis, d’une voix calme:

«Je n’ai rien à dire, _my­lord_, ré­pli­qua-​t-​il. J’ai fait la sot­tise de me laiss­er pren­dre. Agis­sez comme il vous plaira.»

Sa réponse faite, le quarti­er-​maître por­ta ses re­gards vers la côte qui se déroulait à l’ouest, et il af­fec­ta une pro­fonde in­dif­férence pour tout ce qui se pas­sait au­tour de lui. À le voir, on l’eût cru étranger à cette grave af­faire. Mais Gle­nar­van avait ré­solu de rester pa­tient. Un puis­sant in­térêt le pous­sait à con­naître cer­tains dé­tails de la mys­térieuse ex­is­tence d’Ayr­ton, surtout en ce qui touchait Har­ry Grant et le _Bri­tan­nia_. Il reprit donc son in­ter­roga­toire, par­lant avec une douceur ex­trême, et im­posant le calme le plus com­plet aux vi­olentes ir­ri­ta­tions de son coeur.

«Je pense, Ayr­ton, reprit-​il, que vous ne re­fuserez pas de répon­dre à cer­taines de­man­des que je désire vous faire. Et d’abord, dois-​je vous ap­pel­er Ayr­ton ou Ben Joyce? êtes-​vous, oui ou non, le quarti­er-​maître du _Bri­tan­nia_?»

Ayr­ton res­ta im­pas­si­ble, ob­ser­vant la côte, sourd à toute ques­tion.

Gle­nar­van, dont l’oeil s’an­imait, con­tin­ua d’in­ter­roger le quarti­er-​maître.

«Voulez-​vous m’ap­pren­dre com­ment vous avez quit­té le _Bri­tan­nia_, pourquoi vous étiez en Aus­tralie?»

Même si­lence, même im­pas­si­bil­ité.

«Écoutez-​moi bi­en, Ayr­ton, reprit Gle­nar­van. Vous avez in­térêt à par­ler. Il peut vous être tenu compte d’une fran­chise qui est votre dernière ressource. Pour la dernière fois, voulez-​vous répon­dre à mes ques­tions?»

Ayr­ton tour­na la tête vers Gle­nar­van et le re­gar­da dans les yeux:

«_My­lord_, dit-​il, je n’ai pas à répon­dre. C’est à la jus­tice et non à moi de prou­ver con­tre moi-​même.

-- Les preuves seront faciles! répon­dit Gle­nar­van.

-- Faciles! _My­lord_? reprit Ayr­ton d’un ton railleur. Votre hon­neur me paraît s’avancer beau­coup. Moi, j’af­firme que le meilleur juge de _tem­ple-​bar_ serait em­bar­rassé de ma per­son­ne! Qui di­ra pourquoi je su­is venu en Aus­tralie, puisque le cap­itaine Grant n’est plus là pour l’ap­pren­dre? Qui prou­vera que je su­is ce Ben Joyce sig­nalé par la po­lice, puisque la po­lice ne m’a ja­mais tenu en­tre ses mains et que mes com­pagnons sont en lib­erté? Qui relèvera à mon détri­ment, sauf vous, non pas un crime, mais une ac­tion blâmable? Qui peut af­firmer que j’ai voulu m’em­par­er de ce navire et le livr­er aux con­victs? Per­son­ne, en­ten­dez-​moi, per­son­ne! Vous avez des soupçons, bi­en, mais il faut des cer­ti­tudes pour con­damn­er un homme, et les cer­ti­tudes vous man­quent. Jusqu’à preuve du con­traire, je su­is Ayr­ton, quarti­er- maître du _Bri­tan­nia_.»

Ayr­ton s’était an­imé en par­lant, et il revint bi­en­tôt à son in­dif­férence pre­mière. Il s’imag­inait sans doute que sa déc­la­ra­tion ter­min­erait l’in­ter­roga­toire; mais Gle­nar­van reprit la pa­role et dit:

«Ayr­ton, je ne su­is pas un juge chargé d’in­stru­ire con­tre vous. Ce n’est point mon af­faire. Il im­porte que nos sit­ua­tions re­spec­tives soient net­te­ment définies. Je ne vous de­mande rien qui puisse vous com­pro­met­tre. Cela re­garde la jus­tice. Mais vous savez quelles recherch­es je pour­su­is, et d’un mot vous pou­vez me remet­tre sur les traces que j’ai per­dues. Voulez-​vous par­ler?»

Ayr­ton re­mua la tête en homme dé­cidé à se taire.

«Voulez-​vous me dire où est le cap­itaine Grant? de­man­da Gle­nar­van.

-- Non, _my­lord_, répon­dit Ayr­ton.

-- Voulez-​vous m’in­di­quer où s’est échoué le _Bri­tan­nia_?

-- Pas da­van­tage.

-- Ayr­ton, répon­dit Gle­nar­van d’un ton presque sup­pli­ant, voulez- vous au moins, si vous savez où est Har­ry Grant, l’ap­pren­dre à ses pau­vres en­fants qui n’at­ten­dent qu’un mot de votre bouche?»

Ayr­ton hési­ta. Ses traits se con­trac­tèrent. Mais d’une voix basse:

«Je ne puis, _my­lord_», mur­mu­ra-​t-​il.

Et il ajou­ta avec vi­olence, comme s’il se fût re­proché un in­stant de faib­lesse:

«Non! Je ne par­lerai pas! Faites-​moi pen­dre si vous voulez!

-- Pen­dre!» s’écria Gle­nar­van, dom­iné par un brusque mou­ve­ment de colère.

Puis, se maîtrisant, il répon­dit d’une voix grave:

«Ayr­ton, il n’y a ici ni juges ni bour­reaux. À la pre­mière relâche vous serez remis en­tre les mains des au­torités anglais­es.

-- C’est ce que je de­mande!» ré­pli­qua le quarti­er-​maître.

Puis il re­tour­na d’un pas tran­quille à la cab­ine qui lui ser­vait de prison, et deux matelots furent placés à sa porte, avec or­dre de surveiller ses moin­dres mou­ve­ments. Les té­moins de cette scène se re­tirèrent in­dignés et dés­espérés.

Puisque Gle­nar­van ve­nait d’échouer con­tre l’ob­sti­na­tion d’Ayr­ton, que lui restait-​il à faire?

Évidem­ment pour­suiv­re le pro­jet for­mé à Eden de re­tourn­er en Eu­rope, quitte à repren­dre plus tard cette en­treprise frap­pée d’in­suc­cès, car alors les traces du _Bri­tan­nia_ sem­blaient être ir­révo­ca­ble­ment per­dues, le doc­ument ne se prê­tait à au­cune in­ter­pré­ta­tion nou­velle, tout autre pays man­quait même sur la route du trente-​sep­tième par­al­lèle, et le _Dun­can_ n’avait plus qu’à revenir.

Gle­nar­van, après avoir con­sulté ses amis, trai­ta plus spé­ciale­ment avec John Man­gles la ques­tion du re­tour. John in­spec­ta ses soutes; l’ap­pro­vi­sion­nement de char­bon de­vait dur­er quinze jours au plus. Donc, né­ces­sité de re­faire du c_om­bu_stible à la plus prochaine relâche.

John pro­posa à Gle­nar­van de met­tre le cap sur la baie de Talc­ahuano, où le _Dun­can_ s’était déjà rav­itail­lé avant d’en­trepren­dre son voy­age de cir­cum­nav­iga­tion. C’était un tra­jet di­rect et pré­cisé­ment sur le trente-​sep­tième de­gré. Puis le yacht, large­ment ap­pro­vi­sion­né, irait au sud dou­bler le cap Horn, et re­gag­nerait l’écosse par les routes de l’At­lan­tique.

Ce plan fut adop­té, or­dre fut don­né à l’in­génieur de forcer sa pres­sion. Une de­mi-​heure après, le cap était mis sur Talc­ahuano par une mer digne de son nom de Paci­fique, et à six heures du soir, les dernières mon­tagnes de la Nou­velle-​Zé­lande dis­parais­saient dans les chaudes brumes de l’hori­zon.

C’était donc le voy­age du re­tour qui com­mençait.

Triste traver­sée pour ces courageux chercheurs qui reve­naient au port sans ramen­er Har­ry Grant!

Aus­si l’équipage si joyeux au dé­part, si con­fi­ant au début, main­tenant vain­cu et dé­couragé, repre­nait-​il le chemin de l’Eu­rope. De ces braves matelots, pas un ne se sen­tait ému à la pen­sée de revoir son pays, et tous, longtemps en­core, ils au­raient af­fron­té les périls de la mer pour retrou­ver le cap­itaine Grant.

Aus­si, à ces hur­rahs qui ac­clamèrent Gle­nar­van à son re­tour, suc­cé­da bi­en­tôt le dé­courage­ment. Plus de ces com­mu­ni­ca­tions in­ces­santes en­tre les pas­sagers, plus de ces en­tre­tiens qui égayaient autre­fois la route. Cha­cun se tenait à l’écart, dans la soli­tude de sa cab­ine, et rarement l’un ou l’autre ap­pa­rais­sait sur le pont du _Dun­can_.

L’homme en qui s’ex­agéraient or­di­naire­ment les sen­ti­ments du bord, pénibles ou joyeux, Pa­ganel, lui qui au be­soin eût in­ven­té l’es­pérance, Pa­ganel de­meu­rait morne et si­len­cieux. On le voy­ait à peine.

Sa lo­quacité na­turelle, sa vi­vac­ité française s’étaient changées en mutisme et en abat­te­ment. Il sem­blait même plus com­plète­ment dé­couragé que ses com­pagnons. Si Gle­nar­van par­lait de recom­mencer ses recherch­es, Pa­ganel sec­ouait la tête en homme qui n’es­père plus rien, et dont la con­vic­tion parais­sait faite sur le sort des naufragés du _Bri­tan­nia_.

On sen­tait qu’il les croy­ait ir­révo­ca­ble­ment per­dus.

Cepen­dant, il y avait à bord un homme qui pou­vait dire le dernier mot de cette catas­tro­phe, et dont le si­lence se pro­longeait. C’était Ayr­ton. Nul doute que ce mis­érable ne con­nût, sinon la vérité sur la sit­ua­tion actuelle du cap­itaine, du moins le lieu du naufrage. Mais évidem­ment, Grant, retrou­vé, serait un té­moin à charge con­tre lui. Aus­si se tai­sait-​il ob­stiné­ment. De là une vi­olente colère, chez les matelots surtout, qui voulait lui faire un mau­vais par­ti.

Plusieurs fois, Gle­nar­van re­nou­vela ses ten­ta­tives près du quarti­er-​maître. Promess­es et men­aces furent inu­tiles. L’en­tête­ment d’Ayr­ton était poussé si loin, et si peu ex­pli­ca­ble, en somme, que le ma­jor en ve­nait à croire qu’il ne savait rien. Opin­ion partagée, d’ailleurs, par le géo­graphe, et qui cor­rob­orait ses idées par­ti­culières sur le compte d’Har­ry Grant.

Mais si Ayr­ton ne savait rien, pourquoi n’avouait-​il pas son ig­no­rance? Elle ne pou­vait tourn­er con­tre lui. Son si­lence ac­crois­sait la dif­fi­culté de for­mer un plan nou­veau. De la ren­con­tre du quarti­er-​maître en Aus­tralie de­vait-​on dé­duire la présence d’Har­ry Grant sur ce con­ti­nent? Il fal­lait dé­cider à tout prix Ayr­ton à s’ex­pli­quer sur ce su­jet.

La­dy He­le­na, voy­ant l’in­suc­cès de son mari, lui de­man­da la per­mis­sion de lut­ter à son tour con­tre l’ob­sti­na­tion du quarti­er- maître. Où un homme avait échoué, peut-​être une femme réus­sir­ait- elle par sa douce in­flu­ence. N’est-​ce pas l’éter­nelle his­toire de cet oura­gan de la fa­ble qui ne peut ar­racher le man­teau aux épaules du voyageur, tan­dis que le moin­dre ray­on de soleil le lui en­lève aus­sitôt?

Gle­nar­van, con­nais­sant l’in­tel­li­gence de sa je­une femme, lui lais­sa toute lib­erté d’agir.

Ce jour-​là, 5 mars, Ayr­ton fut amené dans l’ap­parte­ment de la­dy He­le­na. Mary Grant dut as­sis­ter à l’en­tre­vue, car l’in­flu­ence de la je­une fille pou­vait être grande, et la­dy He­le­na ne voulait nég­liger au­cune chance de suc­cès.

Pen­dant une heure, les deux femmes restèrent en­fer­mées avec le quarti­er-​maître du _Bri­tan­nia_, mais rien ne tran­spi­ra de leur en­tre­tien. Ce qu’elles di­rent, les ar­gu­ments qu’elles em­ployèrent pour ar­racher le se­cret du con­vict, tous les dé­tails de cet in­ter­roga­toire de­meurèrent in­con­nus. D’ailleurs, quand elles quit­tèrent Ayr­ton, elles ne parais­saient pas avoir réus­si, et leur fig­ure an­nonçait un véri­ta­ble dé­courage­ment.

Aus­si, lorsque le quarti­er-​maître fut re­con­duit à sa cab­ine, les matelots l’ac­cueil­lirent à son pas­sage par de vi­olentes men­aces. Lui, se con­tenta de hauss­er les épaules, ce qui ac­crut la fureur de l’équipage, et pour la con­tenir, il ne fal­lut rien moins que l’in­ter­ven­tion de John Man­gles et de Gle­nar­van.

Mais la­dy He­le­na ne se tint pas pour battue. Elle voulut lut­ter jusqu’au bout con­tre cette âme sans pitié, et le lende­main elle al­la elle-​même à la cab­ine d’Ayr­ton, afin d’éviter les scènes que provo­quait son pas­sage sur le pont du yacht.

Pen­dant deux longues heures, la bonne et douce écos­saise res­ta seule, face à face, avec le chef des con­victs. Gle­nar­van, en proie à une nerveuse ag­ita­tion, rô­dait auprès de la cab­ine, tan­tôt dé­cidé à épuis­er jusqu’au bout les chances de réus­site, tan­tôt à ar­racher sa femme à ce pénible en­tre­tien.

Mais cette fois, lorsque la­dy He­le­na reparut, ses traits res­pi­raient la con­fi­ance. Avait-​elle donc ar­raché ce se­cret et re­mué dans le coeur de ce mis­érable les dernières fi­bres de la pitié?

Mac Nabbs, qui l’aperçut tout d’abord, ne put retenir un mou­ve­ment bi­en na­turel d’in­cré­dulité.

Pour­tant le bruit se ré­pan­dit aus­sitôt par­mi l’équipage que le quarti­er-​maître avait en­fin cédé aux in­stances de la­dy He­le­na. Ce fut comme une com­mo­tion élec­trique. Tous les matelots se rassem­blèrent sur le pont, et plus rapi­de­ment que si le sif­flet de Tom Austin les eût ap­pelés à la ma­noeu­vre.

Cepen­dant Gle­nar­van s’était pré­cip­ité au-​de­vant de sa femme.

«Il a par­lé? de­man­da-​t-​il.

-- Non, répon­dit la­dy He­le­na. Mais, cé­dant à mes prières, Ayr­ton désire vous voir.

-- Ah! Chère He­le­na, vous avez réus­si!

-- Je l’es­père, Ed­ward.

-- Avez-​vous fait quelque promesse que je doive rat­ifi­er?

-- Une seule, mon ami, c’est que vous em­ploierez tout votre crédit à adoucir le sort réservé à ce mal­heureux.

-- Bi­en, ma chère He­le­na. Qu’Ayr­ton vi­enne à l’in­stant.»

La­dy He­le­na se re­ti­ra dans sa cham­bre, ac­com­pa­gnée de Mary Grant, et le quarti­er-​maître fut con­duit au car­ré, où l’at­tendait lord Gle­nar­van.

Chapitre XIX _Une trans­ac­tion_

Dès que le quarti­er-​maître se trou­va en présence du lord, ses gar­di­ens se re­tirèrent.

«Vous avez désiré me par­ler, Ayr­ton? dit Gle­nar­van.

-- Oui, _my­lord_, répon­dit le quarti­er-​maître.

-- À moi seul?

-- Oui, mais je pense que si le ma­jor Mac Nabbs et Mon­sieur Pa­ganel as­sis­taient à l’en­tre­tien, cela vaudrait mieux.

-- Pour qui?

-- Pour moi.»

Ayr­ton par­lait avec calme. Gle­nar­van le re­gar­da fix­ement; puis il fit prévenir Mac Nabbs et Pa­ganel, qui se rendi­rent aus­sitôt à son in­vi­ta­tion.

«Nous vous écou­tons», dit Gle­nar­van, dès que ses deux amis eu­rent pris place à la ta­ble du car­ré.

Ayr­ton se re­cueil­lit pen­dant quelques in­stants et dit:

«_My­lord_, c’est l’habi­tude que des té­moins fig­urent à tout con­trat ou trans­ac­tion in­ter­venue en­tre deux par­ties. Voilà pourquoi j’ai ré­clamé la présence de MM Pa­ganel et Mac Nabbs. Car c’est, à pro­pre­ment par­ler, une af­faire que je viens vous pro­pos­er.»

Gle­nar­van, habitué aux manières d’Ayr­ton, ne sour­cil­la pas, bi­en qu’une af­faire en­tre cet homme et lui sem­blât chose étrange.

«Quelle est cette af­faire? dit-​il.

-- La voici, répon­dit Ayr­ton. Vous désirez savoir de moi cer­tains dé­tails qui peu­vent vous être utiles. Je désire obtenir de vous cer­tains avan­tages qui me seront pré­cieux. Don­nant, don­nant, _my­lord_. Cela vous con­vient-​il ou non?

-- Quels sont ces dé­tails? de­man­da Pa­ganel.

-- Non, reprit Gle­nar­van, quels sont ces avan­tages?»

Ayr­ton, d’une in­cli­na­tion de tête, mon­tra qu’il com­pre­nait la nu­ance ob­servée par Gle­nar­van.

«Voici, dit-​il, les avan­tages que je ré­clame. Vous avez tou­jours, _my­lord_, l’in­ten­tion de me remet­tre en­tre les mains des au­torités anglais­es?

-- Oui, Ayr­ton, et ce n’est que jus­tice.

-- Je ne dis pas non, répon­dit tran­quille­ment le quarti­er-​maître. Ain­si, vous ne con­sen­tiriez point à me ren­dre la lib­erté?»

Gle­nar­van hési­ta avant de répon­dre à une ques­tion si net­te­ment posée. De ce qu’il al­lait dire dépendait peut-​être le sort d’Har­ry Grant!

Cepen­dant le sen­ti­ment du de­voir en­vers la jus­tice l’em­por­ta, et il dit:

«Non, Ayr­ton, je ne puis vous ren­dre la lib­erté.

-- Je ne la de­mande pas, répon­dit fière­ment le quarti­er-​maître.

-- Alors, que voulez-​vous?

-- Une sit­ua­tion moyenne, _my­lord_, en­tre la po­tence qui m’at­tend et la lib­erté que vous ne pou­vez pas m’ac­corder.

-- Et c’est?...

-- De m’aban­don­ner dans une des îles désertes du Paci­fique, avec les ob­jets de pre­mière né­ces­sité.

Je me tir­erai d’af­faire comme je pour­rai, et je me re­pen­ti­rai, si j’ai le temps!»

Gle­nar­van, peu pré­paré à cette ou­ver­ture, re­gar­da ses deux amis, qui restaient si­len­cieux. Après avoir réfléchi quelques in­stants, il répon­dit:

«Ayr­ton, si je vous ac­corde votre de­mande, vous m’ap­pren­drez tout ce que j’ai in­térêt à savoir?

-- Oui, _my­lord_, c’est-​à-​dire tout ce que je sais sur le cap­itaine Grant et sur le _Bri­tan­nia_.

-- La vérité en­tière?

-- En­tière.

-- Mais qui me répon­dra?...

-- Oh! je vois ce qui vous in­quiète, _my­lord_. Il fau­dra vous en rap­porter à moi, à la pa­role d’un mal­fai­teur! C’est vrai! Mais que voulez-​vous?

La sit­ua­tion est ain­si faite. C’est à pren­dre ou à laiss­er.

-- Je me fierai à vous, Ayr­ton, dit sim­ple­ment Gle­nar­van.

-- Et vous au­rez rai­son, _my­lord_. D’ailleurs, si je vous trompe, vous au­rez tou­jours le moyen de vous venger!

-- Lequel?

-- En me venant repren­dre dans l’île que je n’au­rai pu fuir.»

Ayr­ton avait réponse à tout. Il al­lait au-​de­vant des dif­fi­cultés, il four­nis­sait con­tre lui des ar­gu­ments sans ré­plique. On le voit, il af­fec­tait de traiter son «af­faire» avec une in­dis­cutable bonne foi. Il était im­pos­si­ble de s’aban­don­ner avec une plus par­faite con­fi­ance. Et cepen­dant, il trou­va le moyen d’aller plus loin en­core dans cette voie du dés­in­téresse­ment.

«_My­lord_ et messieurs, ajou­ta-​t-​il, je veux que vous soyez con­va­in­cus de ce fait, c’est que je joue cartes sur ta­ble. Je ne cherche point à vous tromper, et vais vous don­ner une nou­velle preuve de ma sincérité dans cette af­faire. J’agis franche­ment, parce que moi-​même je compte sur votre loy­auté.

-- Par­lez, Ayr­ton, répon­dit Gle­nar­van.

-- _My­lord_, je n’ai point en­core votre pa­role d’ac­céder à ma propo­si­tion, et cepen­dant, je n’hésite pas à vous dire que je sais peu de chose sur le compte d’Har­ry Grant.

-- Peu de chose! s’écria Gle­nar­van.

-- Oui, _my­lord_, les dé­tails que je su­is en mesure de vous com­mu­ni­quer sont re­lat­ifs à moi; ils me sont per­son­nels, et ne con­tribueront guère à vous remet­tre sur les traces que vous avez per­dues.»

Un vif dés­ap­pointe­ment se peignit sur les traits de Gle­nar­van et du ma­jor. Ils croy­aient le quarti­er-​maître pos­sesseur d’un im­por­tant se­cret, et celui-​ci avouait que ses révéla­tions seraient à peu près stériles. Quant à Pa­ganel, il de­meu­rait im­pas­si­ble.

Quoi qu’il en soit, cet aveu d’Ayr­ton, qui se livrait, pour ain­si dire, sans garantie, toucha sin­gulière­ment ses au­di­teurs, surtout lorsque le quarti­er-​maître ajou­ta pour con­clure:

«Ain­si, vous êtes prévenu, _my­lord_; l’af­faire sera moins avan­tageuse pour vous que pour moi.

-- Il n’im­porte, répon­dit Gle­nar­van. J’ac­cepte votre propo­si­tion, Ayr­ton. Vous avez ma pa­role d’être débar­qué dans une des îles de l’océan Paci­fique.

-- Bi­en, _my­lord_», répon­dit le quarti­er-​maître.

Cet homme étrange fut-​il heureux de cette dé­ci­sion?

On au­rait pu en douter, car sa phy­sionomie im­pas­si­ble ne révéla au­cune émo­tion. Il sem­blait qu’il traitât pour un autre que pour lui.

«Je su­is prêt à répon­dre, dit-​il.

-- Nous n’avons pas de ques­tions à vous faire, dit Gle­nar­van. Ap­prenez-​nous ce que vous savez, Ayr­ton en com­mençant par dé­clar­er qui vous êtes.

-- Messieurs, répon­dit Ayr­ton, je su­is réelle­ment Tom Ayr­ton, le quarti­er-​maître du _Bri­tan­nia_. J’ai quit­té Glas­gow sur le navire d’Har­ry Grant, le 12 mars 1861. Pen­dant qua­torze mois, nous avons cou­ru en­sem­ble les mers du Paci­fique, cher­chant quelque po­si­tion avan­tageuse pour y fonder une colonie écos­saise. Har­ry Grant était un homme à faire de grandes choses, mais sou­vent de graves dis­cus­sions s’él­evaient en­tre nous. Son car­ac­tère ne m’al­lait pas. Je ne sais pas pli­er; or, avec Har­ry Grant, quand sa ré­so­lu­tion est prise, toute ré­sis­tance est im­pos­si­ble, _my­lord_. Cet homme-​là est de fer pour lui et pour les autres. Néan­moins, j’os­ai me ré­volter. J’es­sayai d’en­traîn­er l’équipage dans ma ré­volte, et de m’em­par­er du navire. Que j’aie eu tort ou non, peu im­porte. Quoi qu’il en soit, Har­ry Grant n’hési­ta pas, et, le 8 avril 1862, il me débar­qua sur la côte ouest de l’Aus­tralie.

-- De l’Aus­tralie, dit le ma­jor, in­ter­rompant le réc­it d’Ayr­ton, et par con­séquent vous avez quit­té le _Bri­tan­nia_ avant sa relâche au Callao, d’où sont datées ses dernières nou­velles?

-- Oui, répon­dit le quarti­er-​maître, car le _Bri­tan­nia_ n’a ja­mais relâché au Callao pen­dant que j’étais à bord. Et si je vous ai par­lé du Callao à la ferme de Pad­dy O’Moore, c’est que votre réc­it ve­nait de m’ap­pren­dre ce