L’évasion commença. Toutes les précautions furent prises pour la faire réussir. Les captifs passèrent un à un par l’étroite galerie et se trouvèrent dans la grotte. John Mangles, avant de quitter la hutte, fit disparaître tous les décombres et se glissa à son tour par l’ouverture, sur laquelle il laissa retomber les nattes de la case. La galerie se trouvait donc entièrement dissimulée.
Il s’agissait à présent de descendre la paroi perpendiculaire jusqu’au talus, et cette descente aurait été impraticable, si Robert n’eût apporté la corde de phormium.
On la déroula; elle fut fixée à une saillie de roche et rejetée au dehors.
John Mangles, avant de laisser ses amis se suspendre à ces filaments de phormium, qui, par leur torsion, formaient la corde, les éprouva; ils ne lui parurent pas offrir une grande solidité; or, il ne fallait pas s’exposer inconsidérément, car une chute pouvait être mortelle.
«Cette corde, dit-il, ne peut supporter que le poids de deux corps; ainsi, procédons en conséquence. Que lord et lady Glenarvan se laissent glisser d’abord; lorsqu’ils seront arrivés au talus, trois secousses imprimées à la corde nous donneront le signal de les suivre.
-- Je passerai le premier, répondit Robert. J’ai découvert au bas du talus une sorte d’excavation profonde où les premiers descendus se cacheront pour attendre les autres.
-- Va, mon enfant», dit Glenarvan en serrant la main du jeune garçon.
Robert disparut par l’ouverture de la grotte. Une minute après, les trois secousses de la corde apprenaient que l’enfant venait d’opérer heureusement sa descente.
Aussitôt Glenarvan et lady Helena se hasardèrent en dehors de la grotte. L’obscurité était profonde encore, mais quelques teintes grisâtres nuançaient déjà les cimes qui se dressaient dans l’est.
Le froid piquant du matin ranima la jeune femme. Elle se sentit plus forte et commença sa périlleuse évasion.
Glenarvan d’abord, lady Helena ensuite, se laissèrent glisser le long de la corde jusqu’à l’endroit où la paroi perpendiculaire rencontrait le sommet du talus. Puis Glenarvan, précédant sa femme et la soutenant, commença à descendre à reculons. Il cherchait les touffes d’herbes et les arbrisseaux propres à lui offrir un point d’appui; il les éprouvait d’abord, et y plaçait ensuite le pied de lady Helena. Quelques oiseaux, réveillés subitement, s’envolaient en poussant de petits cris, et les fugitifs frémissaient quand une pierre, détachée de son alvéole, roulait avec bruit jusqu’au bas de la montagne.
Ils avaient atteint la moitié du talus, lorsqu’une voix se fit entendre à l’ouverture de la grotte:
«Arrêtez!» murmurait John Mangles.
Glenarvan, accroché d’une main à une touffe de tétragones, de l’autre, retenant sa femme, attendit, respirant à peine.
Wilson avait eu une alerte. Ayant entendu quelque bruit à l’extérieur du _waré-atoua_, il était rentré dans la hutte, et, soulevant la natte, il observait les maoris. Sur un signe de lui, John arrêta Glenarvan.
En effet, un des guerriers, surpris par quelque rumeur insolite, s’était relevé et rapproché du _waré-atoua_. Debout, à deux pas de la hutte, il écoutait, la tête inclinée. Il resta dans cette attitude pendant une minute longue comme une heure, l’oreille tendue, l’oeil aux aguets. Puis, secouant la tête en homme qui s’est mépris, il revint vers ses compagnons, prit une brassée de bois mort et la jeta dans le brasier à demi éteint, dont les flammes se ravivèrent. Sa figure, vivement éclairée, ne trahissait plus aucune préoccupation, et, après avoir observé les premières lueurs de l’aube qui blanchissaient l’horizon, il s’étendit près du feu pour réchauffer ses membres refroidis.
«Tout va bien», dit Wilson.
John fit signe à Glenarvan de reprendre sa descente.
Glenarvan se laissa glisser doucement sur le talus; bientôt lady Helena et lui prirent pied sur l’étroit sentier où les attendait Robert.
La corde fut secouée trois fois, et, à son tour, John Mangles, précédant Mary Grant, suivit la périlleuse route. Son opération réussit; il rejoignit lord et lady Glenarvan dans le trou signalé par Robert.
Cinq minutes plus tard, tous les fugitifs, heureusement évadés du _waré-atoua_, quittaient leur retraite provisoire, et, fuyant les rives habitées du lac, ils s’enfonçaient par d’étroits sentiers, au plus profond des montagnes.
Ils marchaient rapidement, cherchant à se défier de tous les points où quelque regard pouvait les atteindre. Ils ne parlaient pas, ils glissaient comme des ombres à travers les arbrisseaux. Où allaient-ils? à l’aventure, mais ils étaient libres.
Vers cinq heures, le jour commença à poindre. Des nuances bleuâtres marbraient les hautes bandes de nuages. Les brumeux sommets se dégageaient des vapeurs matinales. L’astre du jour ne devait pas tarder à paraître, et ce soleil, au lieu de donner le signal du supplice, allait, au contraire, signaler la fuite des condamnés.
Il fallait donc, avant ce moment fatal, que les fugitifs se fussent mis hors de la portée des sauvages, afin de les dépister par l’éloignement.
Mais ils ne marchaient pas vite, car les sentiers étaient abrupts. Lady Helena gravissait les pentes, soutenue, pour ne pas dire portée, par Glenarvan, et Mary Grant s’appuyait au bras de John Mangles; Robert, heureux, t_rio_mphant, le coeur plein de joie de son succès, ouvrait la marche, les deux matelots la fermaient.
Encore une demi-heure, et l’astre radieux allait émerger des brumes de l’horizon.
Pendant une demi-heure, les fugitifs marchèrent à l’aventure. Paganel n’était pas là pour les diriger, -- Paganel, l’objet de leurs alarmes et dont l’absence faisait une ombre noire à leur bonheur.
Cependant, ils se dirigeaient vers l’est, autant que possible, et s’avançaient au-devant d’une magnifique aurore. Bientôt ils eurent atteint une hauteur de cinq cents pieds au-dessus du lac Taupo, et le froid du matin, accru par cette altitude, les piquait vivement. Des formes indécises de collines et de montagnes s’étageaient les unes au-dessus des autres; mais Glenarvan ne demandait qu’à s’y perdre. Plus tard, il verrait à sortir de ce montueux labyrinthe. Enfin le soleil parut, et il envoya ses premiers rayons au-devant des fugitifs.
Soudain un hurlement terrible, fait de cent cris, éclata dans les airs. Il s’élevait du _pah_, dont Glenarvan ignorait alors l’exacte situation.
D’ailleurs, un épais rideau de brumes, tendu sous ses pieds, l’empêchait de distinguer les vallées basses.
Mais les fugitifs ne pouvaient en douter, leur évasion était découverte, échapperaient-ils à la poursuite des indigènes? Avaient-ils été aperçus?
Leurs traces ne les trahiraient-elles pas?
En ce moment, le brouillard inférieur se leva, les enveloppa momentanément d’un nuage humide, et ils aperçurent à trois cents pieds au-dessous d’eux la masse frénétique des indigènes.
Ils voyaient, mais ils avaient été vus. De nombreux hurlements éclatèrent, des aboiements s’y joignirent, et la tribu tout entière, après avoir en vain essayé d’escalader la roche du _waré- atoua_, se précipita hors des enceintes, et s’élança par les plus courts sentiers à la poursuite des prisonniers qui fuyaient sa vengeance.
Chapitre XIV _La montagne tabou_
Le sommet de la montagne s’élevait encore d’une centaine de pieds. Les fugitifs avaient intérêt à l’atteindre afin de se dérober, sur le versant opposé, à la vue des maoris. Ils espéraient que quelque crête praticable leur permettrait alors de gagner les cimes voisines, qui se confondaient dans un système orographique, dont le pauvre Paganel eût sans doute, s’il avait été là, débrouillé les complications.
L’ascension fut donc hâtée, sous la menace de ces vociférations qui se rapprochaient de plus en plus.
La horde envahissante arrivait au pied de la montagne.
«Courage! Courage! Mes amis», criait Glenarvan, excitant ses compagnons de la voix et du geste.
En moins de cinq minutes, ils atteignirent le sommet du mont; là, ils se retournèrent afin de juger la situation et de prendre une direction qui pût dépister les maoris.
De cette hauteur, leurs regards dominaient le lac Taupo, qui s’étendait vers l’ouest dans son cadre pittoresque de montagnes. Au nord, les cimes du Pirongia. Au sud, le cratère enflammé du Tongariro.
Mais, vers l’est, le regard butait contre la barrière de cimes et de croupes qui joignait les Wahiti-Ranges, cette grande chaîne dont les anneaux non interrompus relient toute l’île septent_rio_nale du détroit de Cook au cap oriental.
Il fallait donc redescendre le versant opposé et s’engager dans d’étroites gorges, peut-être sans issues.
Glenarvan jeta un coup d’oeil anxieux autour de lui; le brouillard s’étant fondu aux rayons du soleil, son regard pénétrait nettement dans les moindres cavités du sol. Aucun mouvement des maoris ne pouvait échapper à sa vue.
Les indigènes n’étaient pas à cinq cents pieds de lui, quand ils atteignirent le plateau sur lequel reposait le cône solitaire.
Glenarvan ne pouvait, si peu que ce fût, prolonger sa halte. épuisé ou non, il fallait fuir sous peine d’être cerné.
«Descendons! s’écria-t-il, descendons avant que le chemin ne soit coupé!»
Mais, au moment où les pauvres femmes se relevaient par un suprême effort, Mac Nabbs les arrêta, et dit:
«C’est inutile, Glenarvan. Voyez.»
Et tous, en effet, virent l’inexplicable changement qui venait de se produire dans le mouvement des maoris.
Leur poursuite s’était subitement interrompue.
L’assaut de la montagne venait de cesser comme par un impérieux contre-ordre. La bande d’indigènes avait maîtrisé son élan, et s’était arrêtée comme les flots de la mer devant un roc infranchissable.
Tous ces sauvages, mis en appétit de sang, maintenant rangés au pied du mont, hurlaient, gesticulaient, agitaient des fusils et des haches, mais n’avançaient pas d’une semelle. Leurs chiens, comme eux enracinés au sol, aboyaient avec rage.
Que se passait-il donc? Quelle puissance invisible retenait les indigènes? Les fugitifs regardaient sans comprendre, craignant que le charme qui enchaînait la tribu de Kai-Koumou ne vînt à se rompre.
Soudain, John Mangles poussa un cri qui fit retourner ses compagnons. De la main, il leur montrait une petite forteresse élevée au sommet du cône.
«Le tombeau du chef Kara-Tété! s’écria Robert.
-- Dis-tu vrai, Robert? demanda Glenarvan.
-- Oui, _mylord_, c’est bien le tombeau! Je le reconnais...»
Robert ne se trompait pas. À cinquante pieds au-dessus, à la pointe extrême de la montagne, des pieux fraîchement peints formaient une petite enceinte palissadée. Glenarvan reconnut à son tour la tombe du chef zélandais. Dans les hasards de sa fuite, il avait été conduit à la cime même du Maunganamu.
Le lord suivi de ses compagnons, gravit les derniers talus du cône jusqu’au pied même du tombeau. Une large ouverture recouverte de nattes y donnait accès.
Glenarvan allait pénétrer dans l’intérieur de l’_oudoupa_ quand, tout d’un coup, il recula vivement:
«Un sauvage! dit-il.
-- Un sauvage dans ce tombeau? demanda le major.
-- Oui, Mac Nabbs.
-- Qu’importe, entrons.»
Glenarvan, le major, Robert et John Mangles pénétrèrent dans l’enceinte. Un maori était là, vêtu d’un grand manteau de phormium; l’ombre de l’_oudoupa_ ne permettait pas de distinguer ses traits. Il paraissait fort tranquille, et déjeunait avec la plus parfaite insouciance. Glenarvan allait lui adresser la parole, quand l’indigène, le prévenant, lui dit d’un ton aimable et en bonne langue anglaise:
«Asseyez-vous donc, mon cher lord, le déjeuner vous attend.»
C’était Paganel. À sa voix, tous se précipitèrent dans l’_oudoupa_ et tous passèrent dans les bras de l’excellent géographe. Paganel était retrouvé!
C’était le salut commun qui se présentait dans sa personne! on allait l’interroger, on voulait savoir comment et pourquoi il se trouvait au sommet du Maunganamu; mais Glenarvan arrêta d’un mot cette inopportune cu_rio_sité.
«Les sauvages! dit-il.
-- Les sauvages, répondit en haussant les épaules Paganel. Voilà des individus que je méprise souverainement!
-- Mais ne peuvent-ils?...
-- Eux! Ces imbéciles! Venez les voir!»
Chacun suivit Paganel, qui sortit de l’_oudoupa_. Les zélandais étaient à la même place, entourant le pied du cône, et poussant d’épouvantables vociférations.
«Criez! Hurlez! époumonez-vous, stupides créatures! dit Paganel. Je vous défie bien de gravir cette montagne!
-- Et pourquoi? demanda Glenarvan.
-- Parce que le chef y est enterré, parce que ce tombeau nous protège, parce que la montagne est tabou!
-- Tabou?
-- Oui, mes amis! Et voilà pourquoi je me suis réfugié ici comme dans un de ces lieux d’asile du moyen âge ouverts aux malheureux.
-- Dieu est pour nous!» s’écria lady Helena, levant ses mains vers le ciel.
En effet, le mont était tabou, et, par sa consécration, il échappait à l’envahissement des superstitieux sauvages.
Ce n’était pas encore le salut des fugitifs, mais un répit salutaire, dont ils cherchaient à profiter. Glenarvan, en proie à une indicible émotion, ne proférait pas une parole, et le major remuait la tête d’un air véritablement satisfait.
«Et maintenant, mes amis, dit Paganel, si ces brutes comptent sur nous pour exercer leur patience, ils se trompent. Avant deux jours, nous serons hors des atteintes de ces coquins.
-- Nous fuirons! dit Glenarvan. Mais comment?
-- Je n’en sais rien répondit Paganel, mais nous fuirons tout de même.»
Alors, chacun voulut connaître les aventures du géographe. Chose bizarre, et retenue singulière chez un homme si prolixe, il fallut, pour ainsi dire, lui arracher les paroles de la bouche. Lui qui aimait tant à conter, il ne répondit que d’une manière évasive aux questions de ses amis.
«On m’a changé mon Paganel», pensait Mac Nabbs.
En effet, la physionomie du digne savant n’était plus la même. Il s’enveloppait sévèrement dans son vaste châle de phormium, et semblait éviter les regards trop curieux. Ses manières embarrassées, lorsqu’il était question de lui, n’échappèrent à personne, mais, par discrétion, personne ne parut les remarquer. D’ailleurs, quand Paganel n’était plus sur le tapis, il reprenait son enjouement habituel.
Quant à ses souvenirs, voici ce qu’il jugea convenable d’en apprendre à ses compagnons, lorsque tous se furent assis près de lui, au pied des poteaux de l’_oudoupa_.
Après le meurtre de Kara-Tété, Paganel profita comme Robert du tumulte des indigènes et se jeta hors de l’enceinte du _pah_. Mais, moins heureux que le jeune Grant, il alla donner droit dans un campement de maoris. Là commandait un chef de belle taille, à l’air intelligent, évidemment supérieur à tous les guerriers de sa tribu. Ce chef parlait correctement anglais, et souhaita la bienvenue en limant du bout de son nez le nez du géographe.
Paganel se demandait s’il devait se considérer comme prisonnier ou non. Mais, voyant qu’il ne pouvait faire un pas sans être gracieusement accompagné du chef, il sut bientôt à quoi s’en tenir à cet égard.
Ce chef, nommé «Hihy», c’est-à-dire «rayon du soleil», n’était point un méchant homme. Les lunettes et la longue-vue du géographe semblaient lui donner une haute idée de Paganel, et il l’attacha particulièrement à sa personne, non seulement par ses bienfaits, mais encore avec de bonnes cordes de phormium. La nuit surtout.
Cette situation nouvelle dura trois grands jours.
Pendant ce laps de temps, Paganel fut-il bien ou mal traité? «oui et non», dit-il, sans s’expliquer davantage. Bref, il était prisonnier, et, sauf la perspective d’un supplice immédiat, sa condition ne lui paraissait guère plus enviable que celle de ses infortunés amis.
Heureusement, pendant une nuit, il parvint à ronger ses cordes et à s’échapper. Il avait assisté de loin à l’enterrement du chef, il savait qu’on l’avait inhumé au sommet du Maunganamu, et que la montagne devenait tabou par ce fait. Ce fut là qu’il résolut de se réfugier, ne voulant pas quitter le pays où ses compagnons étaient retenus. Il réussit dans sa périlleuse entreprise. Il arriva pendant la nuit dernière au tombeau de Kara-Tété, et attendit, «tout en reprenant des forces», que le ciel délivrât ses amis par quelque hasard.
Tel fut le récit de Paganel. Omit-il à dessein certaine circonstance de son séjour chez les indigènes? Plus d’une fois, son embarras le laissa croire. Quoi qu’il en soit, il reçut d’unanimes félicitations, et, le passé connu, on en revint au présent. La situation était toujours excessivement grave. Les indigènes, s’ils ne se hasardaient pas à gravir le Maunganamu, comptaient sur la faim et la soif pour reprendre leurs prisonniers. Affaire de temps, et les sauvages ont la patience longue.
Glenarvan ne se méprenait pas sur les difficultés de sa position, mais il résolut d’attendre les circonstances favorables, et de les faire naître, au besoin.
Et d’abord Glenarvan voulut reconnaître avec soin le Maunganamu, c’est-à-dire sa forteresse improvisée, non pour la défendre, car le siège n’en était pas à craindre, mais pour en sortir. Le major, John, Robert, Paganel et lui, prirent un relevé exact de la montagne. Ils observèrent la direction des sentiers, leurs aboutissants, leur déclivité. La crête, longue d’un mille, qui réunissait le Maunganamu à la chaîne des Wahiti, allait en s’abaissant vers la plaine. Son arête, étroite et capricieusement profilée, présentait la seule route praticable, au cas où l’évasion serait possible. Si les fugitifs y passaient inaperçus, à la faveur de la nuit, peut-être réussiraient-ils à s’engager dans les profondes vallées des Ranges, et à dépister les guerriers maoris. Mais cette route offrait plus d’un danger. Dans sa partie basse, elle passait à portée des coups de fusil. Les balles des indigènes postés aux rampes inférieures pouvaient s’y croiser, et tendre là un réseau de fer que nul ne saurait impunément franchir.
Glenarvan et ses amis, s’étant aventurés sur la partie dangereuse de la crête, furent salués d’une grêle de plomb qui ne les atteignit pas. Quelques bourres, enlevées par le vent, arrivèrent jusqu’à eux. Elles étaient faites de papier imprimé que Paganel ramassa par cu_rio_sité pure et qu’il déchiffra non sans peine.
«Bon! dit-il, savez-vous, mes amis, avec quoi ces animaux-là bourrent leurs fusils?
-- Non, Paganel, répondit Glenarvan.
-- Avec des feuillets de la bible! Si c’est l’emploi qu’ils font des versets sacrés, je plains leurs missionnaires! Ils auront de la peine à fonder des bibliothèques maories.
-- Et quel passage des livres saints ces indigènes nous ont-ils tiré en pleine poitrine? demanda Glenarvan.
-- Une parole du Dieu tout-puissant, répondit John Mangles, qui venait de lire à son tour le papier maculé par l’explosion. Cette parole nous dit d’espérer en lui, ajouta le capitaine, avec l’inébranlable conviction de sa foi écossaise.
-- Lis, John», dit Glenarvan.
Et John lut ce verset respecté par la déflagration de la poudre:
«Psaume 90. -- «_Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai_.»
-- Mes amis, dit Glenarvan, il faut reporter ces paroles d’espérance à nos braves et chères compagnes. Il y a là de quoi leur ranimer le coeur.»
Glenarvan et ses compagnons remontèrent les abrupts sentiers du cône, et se dirigèrent vers le tombeau qu’ils voulaient examiner.
Chemin faisant, ils furent étonnés de surprendre, à de petits intervalles, comme un certain frémissement du sol. Ce n’était pas une agitation, mais cette vibration continue qu’éprouvent les parois d’une chaudière à la poussée de l’eau bouillante. De violentes vapeurs, nées de l’action des feux souterrains, étaient évidemment emmagasinées sous l’enveloppe de la montagne.
Cette particularité ne pouvait émerveiller des gens qui venaient de passer entre les sources chaudes du Waikato. Ils savaient que cette région centrale d’Ika-Na-Maoui est essentiellement volcanique.
C’est un véritable tamis dont le tissu laisse transpirer les vapeurs de la terre par les sources bouillantes et les solfatares.
Paganel, qui l’avait déjà observée, appela donc l’attention de ses amis sur la nature volcanique de la montagne. Le Maunganamu n’était que l’un de ces nombreux cônes qui hérissent la portion centrale de l’île, c’est-à-dire un volcan de l’avenir.
La moindre action mécanique pouvait déterminer la formation d’un cratère dans ses parois faites d’un tuf siliceux et blanchâtre.
«En effet, dit Glenarvan, mais nous ne sommes pas plus en danger ici qu’auprès de la chaudière du _Duncan_. C’est une tôle solide que cette croûte de terre!
-- D’accord, répondit le major, mais une chaudière, si bonne qu’elle soit, finit toujours par éclater, après un long service.
-- Mac Nabbs, reprit Paganel, je ne demande pas à rester sur ce cône. Que le ciel me montre une route praticable, et je le quitte à l’instant.
-- Ah! Pourquoi ce Maunganamu ne peut-il nous entraîner lui-même, répondit John Mangles, puisque tant de puissance mécanique est renfermée dans ses flancs! Il y a peut-être, sous nos pieds, la force de plusieurs millions de chevaux, stérile et perdue! Notre _Duncan_ n’en demanderait pas la millième partie pour nous porter au bout du monde!»
Ce souvenir du _Duncan_, évoqué par John Mangles, eut pour effet de ramener les pensées les plus tristes dans l’esprit de Glenarvan; car, si désespérée que fût sa propre situation, il l’oubliait souvent pour gémir sur le sort de son équipage.
Il songeait encore, quand il retrouva au sommet du Maunganamu ses compagnons d’infortune.
Lady Helena, dès qu’elle l’aperçut, vint à lui.
«Mon cher Edward, dit-elle, vous avez reconnu notre position? Devons-nous espérer ou craindre?
-- Espérer, ma chère Helena, répondit Glenarvan. Les indigènes ne franchiront jamais la limite de la montagne, et le temps ne nous manquera pas pour former un plan d’évasion.
-- D’ailleurs, madame, dit John Mangles, c’est Dieu lui-même qui nous recommande d’espérer.»
John Mangles remit à lady Helena ce feuillet de la bible, où se lisait le verset sacré. La jeune femme et la jeune fille, l’âme confiante, le coeur ouvert à toutes les interventions du ciel, virent dans ces paroles du livre saint un infaillible présage de salut.
«Maintenant, à l’_oudoupa_! s’écria gaiement Paganel. C’est notre forteresse, notre château, notre salle à manger, notre cabinet de travail! Personne ne nous y dérangera! Mesdames, permettez-moi de vous faire les honneurs de cette charmante habitation.»
On suivit l’aimable Paganel. Lorsque les sauvages virent les fugitifs profaner de nouveau cette sépulture tabouée, ils firent éclater de nombreux coups de feu et d’épouvantables hurlements, ceux-ci aussi bruyants que ceux-là. Mais, fort heureusement, les balles ne portèrent pas si loin que les cris, et tombèrent à mi- côte, pendant que les vociférations allaient se perdre dans l’espace.
Lady Helena, Mary Grant et leurs compagnons, tout à fait rassurés en voyant que la superstition des maoris était encore plus forte que leur colère, entrèrent dans le monument funèbre.
C’était une palissade de pieux peints en rouge, que cet _oudoupa_ du chef zélandais. Des figures symboliques, un vrai tatouage sur bois, racontaient la noblesse et les hauts faits du défunt. Des chapelets d’amulettes, de coquillages ou de pierres taillées se balançaient d’un poteau à l’autre. À l’intérieur, le sol disparaissait sous un tapis de feuilles vertes. Au centre, une légère extumescence trahissait la tombe fraîchement creusée.
Là, reposaient les armes du chef, ses fusils chargés et amorcés, sa lance, sa superbe hache en jade vert, avec une provision de poudre et de balles suffisante pour les chasses éternelles.
«Voilà tout un arsenal, dit Paganel, dont nous ferons un meilleur emploi que le défunt. Une bonne idée qu’ont ces sauvages d’emporter leurs armes dans l’autre monde!
-- Eh! mais, ce sont des fusils de fabrique anglaise! dit le major.
-- Sans doute, répondit Glenarvan, et c’est une assez sotte coutume de faire cadeau d’armes à feu aux sauvages! Ils s’en servent ensuite contre les envahisseurs, et ils ont raison. En tout cas, ces fusils pourront nous être utiles!
-- Mais ce qui nous sera plus utile encore, dit Paganel, ce sont les vivres et l’eau destinés à Kara-Tété.»
En effet, les parents et les amis du mort avaient bien fait les choses. L’approvisionnement témoignait de leur estime pour les vertus du chef. Il y avait des vivres suffisants à nourrir dix personnes pendant quinze jours ou plutôt le défunt pour l’éternité. Ces aliments de nature végétale consistaient en fougères, en patates douces, le «convolvulus batatas» indigène, et en pommes de terre importées depuis longtemps dans le pays par les européens. De grands vases contenaient l’eau pure qui figure au repas zélandais, et une douzaine de paniers, artistement tressés, renfermaient des tablettes d’une gomme verte parfaitement inconnue.
Les fugitifs étaient donc prémunis pour quelques jours contre la faim et la soif. Ils ne se firent aucunement prier pour prendre leur premier repas aux dépens du chef.
Glenarvan rapporta les aliments nécessaires à ses compagnons, et les confia aux soins de Mr Olbinett.
Le _stewart_, toujours formaliste, même dans les plus graves situations, trouva le menu du repas un peu maigre. D’ailleurs, il ne savait comment préparer ces racines, et le feu lui manquait.
Mais Paganel le tira d’affaire, en lui conseillant d’enfouir tout simplement ses fougères et ses patates douces dans le sol même.
En effet, la température des couches supérieures était très élevée, et un thermomètre, enfoncé dans ce terrain, eût certainement accusé une chaleur de soixante à soixante-cinq degrés. Olbinett faillit même s’échauder très sérieusement, car, au moment où il venait de creuser un trou pour y déposer ses racines, une colonne de vapeur d’eau se dégagea, et monta en sifflant à une hauteur d’une toise. Le _stewart_ tomba à la renverse, épouvanté.
«Fermez le robinet!» cria le major, qui, aidé des deux matelots, accourut et combla le trou de débris ponceux, tandis que Paganel, considérant d’un air singulier ce phénomène, murmurait ces mots:
«Tiens! Tiens! Hé! Hé! Pourquoi pas?
-- Vous n’êtes pas blessé? demanda Mac Nabbs à Olbinett.
-- Non, Monsieur Mac Nabbs, répondit le _stewart_, mais je ne m’attendais guère...
-- À tant de bienfaits du ciel! s’écria Paganel d’un ton enjoué. Après l’eau et les vivres de Kara-Tété, le feu de la terre! Mais c’est un paradis que cette montagne! Je propose d’y fonder une colonie, de la cultiver, de nous y établir pour le reste de nos jours! Nous serons les Robinsons du Maunganamu! En vérité, je cherche vainement ce qui nous manque sur ce confortable cône!
-- Rien, s’il est solide, répondit John Mangles.
-- Bon! Il n’est pas fait d’hier, dit Paganel. Depuis longtemps il résiste à l’action des feux intérieurs, et il tiendra bien jusqu’à notre départ.
-- Le déjeuner est servi», annonça Mr Olbinett, aussi gravement que s’il eût été dans l’exercice de ses fonctions au château de Malcolm.
Aussitôt les fugitifs, assis près de la palissade, commencèrent un de ces repas que depuis quelque temps la providence leur envoyait si exactement dans les plus graves conjonctures.
On ne se montra pas difficile sur le choix des aliments, mais les avis furent partagés touchant la racine de fougère comestible. Les uns lui trouvèrent une saveur douce et agréable, les autres un goût mucilagineux, parfaitement insipide, et une remarquable coriacité. Les patates douces, cuites dans le sol brûlant, étaient excellentes. Le géographe fit observer que Kara-Tété n’était point à plaindre.
Puis, la faim rassasiée, Glenarvan proposa de discuter sans retard, un plan d’évasion.
«Déjà! dit Paganel, d’un ton véritablement piteux. Comment, vous songez déjà à quitter ce lieu de délices?
-- Mais, Monsieur Paganel, répondit lady Helena, en admettant que nous soyons à Capoue, vous savez qu’il ne faut pas imiter Annibal!
-- Madame, répondit Paganel, je ne me permettrai point de vous contredire, et puisque vous voulez discuter, discutons.
-- Je pense tout d’abord, dit Glenarvan, que nous devons tenter une évasion avant d’y être poussés par la famine. Les forces ne nous manquent pas, et il faut en profiter. La nuit prochaine, nous essayerons de gagner les vallées de l’est en traversant le cercle des indigènes à la faveur des ténèbres.
-- Parfait, répondit Paganel, si les maoris nous laissent passer.
-- Et s’ils nous en empêchent? dit John Mangles.
-- Alors, nous emploierons les grands moyens, répondit Paganel.
-- Vous avez donc de grands moyens? demanda le major.
-- À n’en savoir que faire!» répliqua Paganel sans s’expliquer davantage.
Il ne restait plus qu’à attendre la nuit pour essayer de franchir la ligne des indigènes.
Ceux-ci n’avaient pas quitté la place. Leurs rangs semblaient même s’être grossis des retardataires de la tribu.
Çà et là, des foyers allumés formaient une ceinture de feux à la base du cône. Quand les ténèbres envahirent les vallées environnantes, le Maunganamu parut sortir d’un vaste brasier, tandis que son sommet se perdait dans une ombre épaisse.
On entendait à six cents pieds plus bas l’agitation, les cris, le murmure du bivouac ennemi.
À neuf heures, par une nuit très noire, Glenarvan et John Mangles résolurent d’opérer une reconnaissance, avant d’entraîner leurs compagnons sur cette périlleuse route. Ils descendirent sans bruit, pendant dix minutes environ, et s’engagèrent sur l’étroite arête qui traversait la ligne indigène, à cinquante pieds au- dessus du campement.
Tout allait bien jusqu’alors. Les maoris, étendus près de leurs brasiers, ne semblaient pas apercevoir les deux fugitifs, qui firent encore quelques pas.
Mais soudain, à gauche et à droite de la crête, une double fusillade éclata.
«En arrière! dit Glenarvan, ces bandits ont des yeux de chat et des fusils de riflemen!»
John Mangles et lui remontèrent aussitôt les roides talus du mont, et vinrent promptement rassurer leurs amis effrayés par les détonations.
Le chapeau de Glenarvan avait été traversé de deux balles. Il était donc impossible de s’aventurer sur l’interminable crête entre ces deux rangs de tirailleurs.
«À demain, dit Paganel, et puisque nous ne pouvons tromper la vigilance de ces indigènes, vous me permettrez de leur servir un plat de ma façon!»
La température était assez froide. Heureusement, Kara-Tété avait emporté dans sa tombe ses meilleures robes de nuit, de chaudes couvertures de phormium dont chacun s’enveloppa sans scrupule, et bientôt les fugitifs, gardés par la superstition indigène, dormaient tranquillement à l’abri des palissades, sur ce sol tiède et tout frissonnant de bouillonnements intérieurs.
Chapitre XV _Les grands moyens de Paganel_
Le lendemain, 17 février, le soleil levant réveilla de ses premiers rayons les dormeurs du Maunganamu. Les maoris, depuis longtemps déjà, allaient et venaient au pied du cône, sans s’écarter de leur ligne d’observation. De furieuses clameurs saluèrent l’apparition des européens qui sortaient de l’enceinte profanée.
Chacun jeta son premier coup d’oeil aux montagnes environnantes, aux vallées profondes encore noyées de brumes, à la surface du lac Taupo, que le vent du matin ridait légèrement.
Puis tous, avides de connaître les nouveaux projets de Paganel, se réunirent autour de lui, et l’interrogèrent des yeux.
Paganel répondit aussitôt à l’inquiète cu_rio_sité de ses compagnons.
«Mes amis, dit-il, mon projet a cela d’excellent que, s’il ne produit pas tout l’effet que j’en attends, s’il échoue même, notre situation ne sera pas empirée. Mais il doit réussir, il réussira.
-- Et ce projet? demanda Mac Nabbs.
-- Le voici, répondit Paganel. La superstition des indigènes a fait de cette montagne un lieu d’asile, il faut que la superstition nous aide à en sortir.
Si je parviens à persuader à Kai-Koumou que nous avons été victimes de notre profanation, que le courroux céleste nous a frappés, en un mot, que nous sommes morts et d’une mort terrible, croyez-vous qu’il abandonne ce plateau du Maunganamu pour retourner à son village?
-- Cela n’est pas douteux, dit Glenarvan.
-- Et de quelle mort horrible nous menacez-vous? demanda lady Helena.
-- De la mort des sacrilèges, mes amis, répondit Paganel. Les flammes vengeresses sont sous nos pieds. Ouvrons-leur passage!
-- Quoi! Vous voulez faire un volcan! s’écria John Mangles.
-- Oui, un volcan factice, un volcan improvisé, dont nous dirigerons les fureurs! Il y a là toute une provision de vapeurs et de feux souterrains qui ne demandent qu’à sortir! Organisons une éruption artificielle à notre profit!
-- L’idée est bonne, dit le major. Bien imaginé, Paganel!
-- Vous comprenez, reprit le géographe, que nous feindrons d’être dévorés par les flammes du Pluton zélandais, et que nous disparaîtrons spirituellement dans le tombeau de Kara-Tété...
-- Où nous resterons trois jours, quatre jours, cinq jours, s’il le faut, c’est-à-dire jusqu’au moment où les sauvages, convaincus de notre mort, abandonneront la partie.
-- Mais s’ils ont l’idée de constater notre châtiment, dit miss Grant, s’ils gravissent la montagne?
-- Non, ma chère Mary, répondit Paganel, ils ne le feront pas. La montagne est tabouée, et quand elle aura elle-même dévoré ses profanateurs, son tabou sera plus rigoureux encore!
-- Ce projet est véritablement bien conçu, dit Glenarvan. Il n’a qu’une chance contre lui, et cette chance, c’est que les sauvages s’obstinent à rester si longtemps encore au pied du Maunganamu, que les vivres viennent à nous manquer. Mais cela est peu probable, surtout si nous jouons habilement notre jeu.
-- Et quand tenterons-nous cette dernière chance? demanda lady Helena.
-- Ce soir même, répondit Paganel, à l’heure des plus épaisses ténèbres.
-- C’est convenu, répondit Mac Nabbs. Paganel, vous êtes un homme de génie et moi qui ne me passionne guère, d’habitude, je réponds du succès. Ah! Ces coquins! Nous allons leur servir un petit miracle, qui retardera leur conversion d’un bon siècle! Que les missionnaires nous le pardonnent!»
Le projet de Paganel était donc adopté, et véritablement, avec les superstitieuses idées des maoris, il pouvait, il devait réussir. Restait son exécution. L’idée était bonne, mais sa mise en pratique difficile. Ce volcan n’allait-il pas dévorer les audacieux qui lui creuseraient un cratère? Pourrait-on maîtriser, diriger cette éruption, quand ses vapeurs, ses flammes et ses laves seraient déchaînées? Le cône tout entier ne s’abîmerait-il pas dans un gouffre de feu? C’était toucher là à ces phénomènes dont la nature s’est réservé le monopole absolu.
Paganel avait prévu ces difficultés, mais il comptait agir avec prudence et sans pousser les choses à l’extrême. Il suffisait d’une apparence pour duper les maoris, et non de la terrible réalité d’une éruption.
Combien cette journée parut longue! Chacun en compta les interminables heures. Tout était préparé pour la fuite. Les vivres de l’_oudoupa_ avaient été divisés et formaient des paquets peu embarrassants.
Quelques nattes et les armes à feu complétaient ce léger bagage, enlevé au tombeau du chef. Il va sans dire que ces préparatifs furent faits dans l’enceinte palissadée et à l’insu des sauvages.
À six heures, le _stewart_ servit un repas réconfortant. Où et quand mangerait-on dans les vallées du district, nul ne le pouvait prévoir.
Donc, on dîna pour l’avenir. Le plat du milieu se composait d’une demi-douzaine de gros rats, attrapés par Wilson et cuits à l’étouffée. Lady Helena et Mary Grant refusèrent obstinément de goûter ce gibier si estimé dans la Nouvelle-Zélande, mais les hommes s’en régalèrent comme de vrais maoris. Cette chair était véritablement excellente, savoureuse, même, et les six rongeurs furent rongés jusqu’aux os.
Le crépuscule du soir arriva. Le soleil disparut derrière une bande d’épais nuages d’aspect orageux.
Quelques éclairs illuminaient l’horizon, et un tonnerre lointain roulait dans les profondeurs du ciel.
Paganel salua l’orage qui venait en aide à ses desseins et complétait sa mise en scène. Les sauvages sont superstitieusement affectés par ces grands phénomènes de la nature. Les néo-zélandais tiennent le tonnerre pour la voix irritée de leur Nouï-Atoua et l’éclair n’est que la fulguration courroucée de ses yeux. La divinité paraîtrait donc venir personnellement châtier les profanateurs du tabou. À huit heures, le sommet du Maunganamu disparut dans une obscurité sinistre.
Le ciel prêtait un fond noir à cet épanouissement de flammes que la main de Paganel allait y projeter.
Les maoris ne pouvaient plus voir leurs prisonniers.
Le moment d’agir était venu.
Il fallait procéder avec rapidité. Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs, Robert, le _stewart_, les deux matelots, se mirent à l’oeuvre simultanément.
L’emplacement du cratère fut choisi à trente pas du tombeau de Kara-Tété. Il était important, en effet, que cet _oudoupa_ fut respecté par l’éruption, car avec lui eût également disparu le tabou de la montagne. Là, Paganel avait remarqué un énorme bloc de pierre autour duquel les vapeurs s’épanchaient avec une certaine intensité. Ce bloc recouvrait un petit cratère naturel creusé dans le cône, et s’opposait par son poids seul à l’épanchement des flammes souterraines. Si l’on parvenait à le rejeter hors de son alvéole, les vapeurs et les laves fuseraient aussitôt par l’ouverture dégagée.
Les travailleurs se firent des leviers avec les pieux arrachés à l’intérieur de l’_oudoupa_, et ils attaquèrent vigoureusement la masse rocheuse. Sous leurs efforts simultanés, le roc ne tarda pas à s’ébranler. Ils lui creusèrent une sorte de petite tranchée sur le talus du mont, afin qu’il pût glisser par ce plan incliné. À mesure qu’ils le soulevaient, les trépidations du sol s’accusaient plus violemment.
De sourds rugissements de flammes et des sifflements de fournaise couraient sous la croûte amincie. Les audacieux ouvriers, véritables cyclopes maniant les feux de la terre, travaillaient silencieusement.
Bientôt, quelques fissures et des jets de vapeur brûlante leur apprirent que la place devenait périlleuse. Mais un suprême effort arracha le bloc qui glissa sur la pente du mont et disparut.
Aussitôt la couche amincie céda. Une colonne incandescente fusa vers le ciel avec de véhémentes détonations, tandis que des ruisseaux d’eau bouillante et de laves roulaient vers le campement des indigènes et les vallées inférieures.
Tout le cône trembla, et l’on put croire qu’il s’abîmait dans un gouffre sans fond. Glenarvan et ses compagnons eurent à peine le temps de se soustraire aux atteintes de l’éruption; ils s’enfuirent dans l’enceinte de l’_oudoupa_, non sans avoir reçu quelques gouttes d’une eau portée à une température de quatre- vingt-quatorze degrés.
Cette eau répandit d’abord une légère odeur de bouillon, qui se changea bientôt en une odeur de soufre très marquée.
Alors, les vases, les laves, les détritus volcaniques, se confondirent dans un même embrasement. Des torrents de feu sillonnèrent les flancs du Maunganamu. Les montagnes prochaines s’éclairèrent au feu de l’éruption; les vallées profondes s’illuminèrent d’une réverbération intense.
Tous les sauvages s’étaient levés, hurlant sous la morsure de ces laves qui bouillonnaient au milieu de leur bivouac. Ceux que le fleuve de feu n’avait pas atteints fuyaient et remontaient les collines environnantes; puis, ils se retournaient épouvantés, et considéraient cet effrayant phénomène, ce volcan dans lequel la colère de leur dieu abîmait les profanateurs de la montagne sacrée. Et, à de certains moments où faiblissait le fracas de l’éruption, on les entendait hurler leur cri sacramentel:
«Tabou! Tabou! Tabou!»
Cependant, une énorme quantité de vapeurs, de pierres enflammées et de laves s’échappait de ce cratère du Maunganamu. Ce n’était plus un simple geyser comme ceux qui avoisinent le mont Hécla en Islande, mais le mont Hécla lui-même. Toute cette suppuration volcanique s’était contenue jusqu’alors sous l’enveloppe du cône, parce que les soupapes du Tongariro suffisaient à son expansion; mais lorsqu’on lui ouvrit une issue nouvelle, elle se précipita avec une extrême véhémence, et cette nuit-là, par une loi d’équilibre, les autres éruptions de l’île durent perdre de leur intensité habituelle.
Une heure après le début de ce volcan sur la scène du monde, de larges ruisseaux de lave incandescente coulaient sur ses flancs. On voyait toute une légion de rats sortir de leurs trous inhabitables et fuir le sol embrasé.
Pendant la nuit entière et sous l’orage qui se déchaînait dans les hauteurs du ciel, le cône fonctionna avec une violence qui ne laissa pas d’inquiéter Glenarvan. L’éruption rongeait les bords du cratère.
Les prisonniers, cachés derrière l’enceinte de pieux, suivaient les effrayants progrès du phénomène.
Le matin arriva. La fureur volcanique ne se modérait pas. D’épaisses vapeurs jaunâtres se mêlaient aux flammes; les torrents de lave serpentaient de toutes parts.
Glenarvan, l’oeil aux aguets, le coeur palpitant, glissa son regard à tous les interstices de l’enceinte palissadée et observa le campement des indigènes.
Les maoris avaient fui sur les plateaux voisins, hors des atteintes du volcan. Quelques cadavres, couchés au pied du cône, étaient carbonisés par le feu. Plus loin, vers le _pah_, les laves avaient gagné une vingtaine de huttes, qui fumaient encore. Les zélandais, formant çà et là des groupes, considéraient le sommet empanaché du Maunganamu avec une religieuse épouvante.
Kai-Koumou vint au milieu de ses guerriers, et Glenarvan le reconnut. Le chef s’avança jusqu’au pied du cône, par le côté respecté des laves, mais il n’en franchit pas le premier échelon.
Là, les bras étendus comme un sorcier qui exorcise, il fit quelques grimaces dont le sens n’échappa point aux prisonniers. Ainsi que l’avait prévu Paganel, Kai-Koumou lançait sur la montagne vengeresse un tabou plus rigoureux.
Bientôt après, les indigènes s’en allaient par files dans les sentiers sinueux qui descendaient vers le _pah_.
«Ils partent! s’écria Glenarvan. Ils abandonnent leur poste! Dieu soit loué! Notre stratagème a réussi! Ma chère Helena, mes braves compagnons, nous voilà morts, nous voilà enterrés! Mais ce soir, à la nuit, nous ressusciterons, nous quitterons notre tombeau, nous fuirons ces barbares peuplades!»
On se figurerait difficilement la joie qui régna dans l’_oudoupa_. L’espoir avait repris tous les coeurs. Ces courageux voyageurs oubliaient le passé, oubliaient l’avenir, pour ne songer qu’au présent!
Et pourtant, cette tâche n’était pas facile de gagner quelque établissement européen au milieu de ces contrées inconnues. Mais, Kai-Koumou dépisté, on se croyait sauvé de tous les sauvages de la Nouvelle-Zélande!
Le major, pour son compte, ne cacha pas le souverain mépris que lui causaient ces maoris, et les expressions ne lui manquèrent pas pour les qualifier.
Ce fut un assaut entre Paganel et lui. Ils les traitèrent de brutes impardonnables, d’ânes stupides, d’idiots du Pacifique, de sauvages de Bedlam, de crétins des antipodes, etc., etc.
Ils ne tarirent pas.
Une journée entière devait encore s’écouler avant l’évasion définitive. On l’employa à discuter un plan de fuite. Paganel avait précieusement conservé sa carte de la Nouvelle-Zélande, et il put y chercher les plus sûrs chemins.
Après discussion, les fugitifs résolurent de se porter dans l’est, vers la baie Plenty. C’était passer par des régions inconnues, mais vraisemblablement désertes. Les voyageurs, habitués déjà à se tirer des difficultés naturelles, à tourner les obstacles physiques, ne redoutaient que la rencontre des maoris. Ils voulaient donc les éviter à tout prix et gagner la côte orientale, où les missionnaires ont fondé quelques établissements.
De plus, cette portion de l’île avait échappé jusqu’ici aux désastres de la guerre, et les partis indigènes n’y battaient pas la campagne.
Quant à la distance qui séparait le lac Taupo de la baie Plenty, on pouvait l’évaluer à cent milles.
Dix jours de marche à dix milles par jour. Cela se ferait, non sans fatigue; mais, dans cette courageuse troupe, nul ne comptait ses pas. Les missions une fois atteintes, les voyageurs s’y reposeraient en attendant quelque occasion favorable de gagner Auckland, car c’était toujours cette ville qu’ils voulaient gagner.
Ces divers points arrêtés, on continua de surveiller les indigènes jusqu’au soir. Il n’en restait plus un seul au pied de la montagne, et quand l’ombre envahit les vallées du Taupo, aucun feu ne signala la présence des maoris au bas du cône. Le chemin était libre.
À neuf heures, par une nuit noire, Glenarvan donna le signal du départ. Ses compagnons et lui, armés et équipés aux frais de Kara- Tété, commencèrent à descendre prudemment les rampes du Maunganamu. John Mangles et Wilson tenaient la tête, l’oreille et l’oeil aux aguets. Ils s’arrêtaient au moindre bruit, ils interrogeaient la moindre lueur. Chacun se laissait pour ainsi dire glisser sur le talus du mont pour se mieux confondre avec lui.
À deux cents pieds au-dessus du sommet, John Mangles et son matelot atteignirent la périlleuse arête défendue si obstinément par les indigènes. Si par malheur les maoris, plus rusés que les fugitifs, avaient feint une retraite pour les attirer jusqu’à eux, s’ils n’avaient pas été dupes du phénomène volcanique, c’était en ce lieu même que leur présence se révélerait. Glenarvan, malgré toute sa confiance et en dépit des plaisanteries de Paganel, ne put s’empêcher de frémir. Le salut des siens allait se jouer tout entier pendant ces dix minutes nécessaires à franchir la crête. Il sentait battre le coeur de lady Helena, cramponnée à son bras.
Il ne songeait pas à reculer d’ailleurs. John, pas davantage. Le jeune capitaine, suivi de tous et protégé par une obscurité complète, rampa sur l’arête étroite, s’arrêtant lorsque quelque pierre détachée roulait jusqu’au bas du plateau. Si les sauvages étaient encore embusqués en contre-bas, ces bruits insolites devaient provoquer des deux côtés une redoutable fusillade.
Cependant, à glisser comme un serpent sur cette crête inclinée, les fugitifs n’allaient pas vite. Quand John Mangles eut atteint le point le plus abaissé, vingt-cinq pieds à peine le séparaient du plateau où la veille campaient les indigènes; puis l’arête se relevait par une pente assez roide et montait vers un taillis pendant l’espace d’un quart de mille.
Toutefois, cette partie basse fut franchie sans accident, et les voyageurs commencèrent à remonter en silence. Le bouquet de bois était invisible, mais on le savait là, et pourvu qu’une embuscade n’y fût pas préparée, Glenarvan espérait s’y trouver en lieu sûr. Cependant, il observa qu’à compter de ce moment il n’était plus protégé par le tabou. La crête remontante n’appartenait pas au Maunganamu, mais bien au système orographique qui hérissait la partie orientale du lac Taupo. Donc, non seulement les coups de fusil des indigènes, mais une attaque corps à corps était à redouter.
Pendant dix minutes, la petite troupe s’éleva par un mouvement insensible vers les plateaux supérieurs.
John n’apercevait pas encore le sombre taillis, mais il devait en être à moins de deux cents pieds.
Soudain il s’arrêta, recula presque. Il avait cru surprendre quelque bruit dans l’ombre. Son hésitation enraya la marche de ses compagnons.
Il demeura immobile, et assez pour inquiéter ceux qui le suivaient. On attendit. Dans quelles angoisses, cela ne peut s’exprimer! Serait-on forcé de revenir en arrière et de regagner le sommet du Maunganamu?
Mais John, voyant que le bruit ne se renouvelait pas, reprit son ascension sur l’étroit chemin de l’arête.
Bientôt le taillis se dessina vaguement dans l’ombre.
En quelques pas, il fut atteint, et les fugitifs se blottirent sous l’épais feuillage des arbres.
Chapitre XVI _Entre deux feux_
La nuit favorisait cette évasion. Il fallait donc en profiter pour quitter les funestes parages du lac Taupo. Paganel prit la direction de la petite troupe, et son merveilleux instinct de voyageur se révéla de nouveau pendant cette difficile pérégrination dans les montagnes. Il manoeuvrait avec une surprenante habileté au milieu des ténèbres, choisissant sans hésiter les sentiers presque invisibles, tenant une direction constante dont il ne s’écartait pas. Sa nyctalopie, il est vrai, le servait fort, et ses yeux de chat lui permettaient de distinguer les moindres objets dans cette profonde obscurité.
Pendant trois heures, on marcha sans faire halte sur les rampes très allongées du revers oriental.
Paganel inclinait un peu vers le sud-est, afin de gagner un étroit passage creusé entre les Kaimanawa et les Wahiti-Ranges, où se glisse la route d’Auckland à la baie Haukes. Cette gorge franchie, il comptait se jeter hors du chemin, et, abrité par les hautes chaînes, marcher à la côte à travers les régions inhabitées de la province.
À neuf heures du matin, douze milles avaient été enlevés en douze heures. On ne pouvait exiger plus des courageuses femmes. D’ailleurs, le lieu parut convenable pour établir un campement. Les fugitifs avaient atteint le défilé qui sépare les deux chaînes. La route d’Oberland restait à droite et courait vers le sud. Paganel, sa carte à la main, fit un crochet vers le nord-est, et, à dix heures, la petite troupe atteignit une sorte d’abrupt redan formé par une saillie de la montagne. Les vivres furent tirés des sacs, et on leur fit honneur. Mary Grant et le major, que la fougère comestible avait peu satisfaits jusqu’alors, s’en régalèrent ce jour-là.
La halte se prolongea jusqu’à deux heures de l’après-midi, puis la route de l’est fut reprise, et les voyageurs s’arrêtèrent le soir à huit milles des montagnes. Ils ne se firent pas prier pour dormir en plein air.
Le lendemain, le chemin présenta des difficultés assez sérieuses. Il fallut traverser ce curieux district des lacs volcaniques, des geysers et des solfatares qui s’étend à l’est des Wahiti-Ranges.
Les yeux en furent beaucoup plus satisfaits que les jambes. C’étaient à chaque quart de mille des détours, des obstacles, des crochets, très fatigants à coup sûr; mais quel étrange spectacle, et quelle variété infinie la nature donne à ses grandes scènes!
Sur ce vaste espace de vingt milles carrés, l’épanchement des forces souterraines se produisait sous toutes les formes. Des sources salines d’une transparence étrange, peuplées de myriades d’insectes, sortaient des taillis indigènes d’arbres à thé. Elles dégageaient une pénétrante odeur de poudre brûlée, et déposaient sur le sol un résidu blanc comme une neige éblouissante. Leurs eaux limpides étaient portées jusqu’à l’ébullition, tandis que d’autres sources voisines s’épanchaient en nappes glacées. Des fougères gigantesques croissaient sur leurs bords, et dans des conditions analogues à celles de la végétation silurienne.
De tous côtés, des gerbes liquides, entourbillonnées de vapeurs, s’élançaient du sol comme les jets d’eau d’un parc, les unes continues, les autres intermittentes et comme soumises au bon plaisir d’un Pluton capricieux. Elles s’étageaient en amphithéâtre sur des terrasses naturelles superposées à la manière des vasques modernes; leurs eaux se confondaient peu à peu sous les volutes de fumées blanches, et, rongeant les degrés semi-diaphanes de ces escaliers gigantesques, elles alimentaient des lacs entiers avec leurs cascades bouillonnantes. Plus loin, aux sources chaudes et aux geysers tumultueux succédèrent les solfatares. Le terrain apparut tout boutonné de grosses pustules. C’étaient autant de cratères à demi éteints et lézardés de nombreuses fissures d’où se dégageaient divers gaz. L’atmosphère était saturée de l’odeur piquante et désagréable des acides sulfureux. Le soufre, formant des croûtes et des concrétions cristallines, tapissait le sol. Là s’amassaient depuis de longs siècles d’incalculables et stériles richesses, et c’est en ce district encore peu connu de la Nouvelle-Zélande que l’industrie viendra s’approvisionner, si les soufrières de la Sicile s’épuisent un jour.
On comprend quelles fatigues subirent les voyageurs à traverser ces régions hérissées d’obstacles. Les campements y étaient difficiles, et la carabine des chasseurs n’y rencontrait pas un oiseau digne d’être plumé par les mains de Mr Olbinett. Aussi fallait-il le plus souvent se contenter de fougères et de patates douces, maigre repas qui ne refaisait guère les forces épuisées de la petite troupe. Chacun avait donc hâte d’en finir avec ces terrains arides et déserts.
Cependant, il ne fallut pas moins de quatre jours pour tourner cette impraticable contrée. Le 23 février seulement, à cinquante milles du Maunganamu, Glenarvan put camper au pied d’un mont anonyme, indiqué sur la carte de Paganel. Les plaines d’arbrisseaux s’étendaient sous sa vue, et les grandes forêts réapparaissaient à l’horizon.
C’était de bon augure, à la condition toutefois que l’habitabilité de ces régions n’y ramenât pas trop d’habitants. Jusqu’ici, les voyageurs n’avaient pas rencontré l’ombre d’un indigène.
Ce jour-là, Mac Nabbs et Robert tuèrent trois kiwis, qui figurèrent avec honneur sur la table du campement, mais pas longtemps, pour tout dire, car en quelques minutes ils furent dévorés du bec aux pattes.
Puis, au dessert, entre les patates douces et les pommes de terre, Paganel fit une motion qui fut adoptée avec enthousiasme.
Il proposa de donner le nom de Glenarvan à cette montagne innommée qui se perdait à trois mille pieds dans les nuages, et il pointa soigneusement sur sa carte le nom du lord écossais.
Insister sur les incidents assez monotones et peu intéressants qui marquèrent le reste du voyage, est inutile. Deux ou trois faits de quelque importance seulement signalèrent cette traversée des lacs à l’océan Pacifique.
On marchait pendant toute la journée à travers les forêts et les plaines. John relevait sa direction sur le soleil et les étoiles. Le ciel, assez clément, épargnait ses chaleurs et ses pluies. Néanmoins, une fatigue croissante retardait ces voyageurs si cruellement éprouvés déjà, et ils avaient hâte d’arriver aux missions. Ils causaient, cependant, ils s’entretenaient encore, mais non plus d’une façon générale. La petite troupe se divisait en groupes que formait, non pas une plus étroite sympathie, mais une communion d’idées plus personnelles.
Le plus souvent, Glenarvan allait seul, songeant, à mesure qu’il s’approchait de la côte, au _Duncan_ et à son équipage. Il oubliait les dangers qui le menaçaient encore jusqu’à Auckland, pour penser à ses matelots massacrés. Cette horrible image ne le quittait pas.
On ne parlait plus d’Harry Grant. À quoi bon, puisqu’on ne pouvait rien tenter pour lui? Si le nom du capitaine se prononçait encore, c’était dans les conversations de sa fille et de John Mangles.
John n’avait point rappelé à Mary ce que la jeune fille lui avait dit pendant la dernière nuit du _Waré-atoua_. Sa discrétion ne voulait pas prendre acte d’une parole prononcée dans un suprême instant de désespoir.
Quand il parlait d’Harry Grant, John faisait encore des projets de recherches ultérieures. Il affirmait à Mary que lord Glenarvan reprendrait cette entreprise avortée. Il partait de ce point que l’authenticité du document ne pouvait être mise en doute. Donc, Harry Grant existait quelque part.
Donc, fallût-il fouiller le monde entier, on devait le retrouver. Mary s’enivrait de ces paroles, et John et elle, unis par les mêmes pensées, se confondaient maintenant dans le même espoir. Souvent lady Helena prenait part à leur conversation; mais elle ne s’abandonnait point à tant d’illusions, et se gardait pourtant de ramener ces jeunes gens à la triste réalité.
Pendant ce temps, Mac Nabbs, Robert, Wilson et Mulrady chassaient sans trop s’éloigner de la petite troupe, et chacun d’eux fournissait son contingent de gibier. Paganel, toujours drapé dans son manteau de phormium, se tenait à l’écart, muet et pensif.
Et cependant, -- cela est bon à dire, -- malgré cette loi de la nature qui fait qu’au milieu des épreuves, des dangers, des fatigues, des privations, les meilleurs caractères se froissent et s’aigrissent, tous ces compagnons d’infortune restèrent unis, dévoués, prêts à se faire tuer les uns pour les autres.
Le 25 février, la route fut barrée par une rivière qui devait être le Waikari de la carte de Paganel.
On put la passer à gué.
Pendant deux jours, les plaines d’arbustes se succédèrent sans interruption. La moitié de la distance qui sépare le lac Taupo de la côte avait été franchie sans mauvaise rencontre, sinon sans fatigue.
Alors apparurent d’immenses et interminables forêts qui rappelaient les forêts australiennes; mais ici, les kauris remplaçaient les eucalyptus. Bien qu’ils eussent singulièrement usé leur admiration depuis quatre mois de voyage, Glenarvan et ses compagnons furent encore émerveillés à la vue de ces pins gigantesques, dignes rivaux des cèdres du Liban et des «mammouth trees» de la Californie. Ces kauris, en langue de botaniste «des abiétacées damarines», mesuraient cent pieds de hauteur avant la ramification des branches. Ils poussaient par bouquets isolés, et la forêt se composait, non pas d’arbres, mais d’innombrables groupes d’arbres qui étendaient à deux cents pieds dans les airs leur parasol de feuilles vertes.
Quelques-uns de ces pins, jeunes encore, âgés à peine d’une centaine d’années, ressemblaient aux sapins rouges des régions européennes. Ils portaient une sombre couronne terminée par un cône aigu. Leurs aînés, au contraire, des arbres vieux de cinq ou six siècles, formaient d’immenses tentes de verdure supportées sur les inextricables bifurcations de leurs branches. Ces patriarches de la forêt zélandaise mesuraient jusqu’à cinquante pieds de circonférence, et les bras réunis de tous les voyageurs ne pouvaient pas entourer leur tronc.
Pendant trois jours, la petite troupe s’aventura sous ces vastes arceaux et sur un sol argileux que le pas de l’homme n’avait jamais foulé. On le voyait bien aux amas de gomme résineuse entassés, en maint endroit, au pied des kauris, et qui eussent suffi pendant de longues années à l’exportation indigène.
Les chasseurs trouvèrent par bandes nombreuses les kiwis si rares au milieu des contrées fréquentées par les maoris. C’est dans ces forêts inaccessibles que se sont réfugiés ces curieux oiseaux chassés par les chiens zélandais. Ils fournirent aux repas des voyageurs une abondante et saine nourriture.
Il arriva même à Paganel d’apercevoir au loin, dans un épais fourré, un couple de volatiles gigantesques. Son instinct de naturaliste se réveilla. Il appela ses compagnons, et, malgré leur fatigue, le major, Robert et lui se lancèrent sur les traces de ces animaux.
On comprendra l’ardente cu_rio_sité du géographe, car il avait reconnu ou cru reconnaître ces oiseaux pour des «moas», appartenant à l’espèce des «dinormis», que plusieurs savants rangent parmi les variétés disparues. Or, cette rencontre confirmait l’opinion de M De Hochstetter et autres voyageurs sur l’existence actuelle de ces géants sans ailes de la Nouvelle- Zélande.
Ces _moas_ que poursuivait Paganel, ces contemporains des mégathérium et des ptérodactyles, devaient avoir dix-huit pieds de hauteur. C’étaient des autruches démesurées et peu courageuses, car elles fuyaient avec une extrême rapidité. Mais pas une balle ne put les arrêter dans leur course! Après quelques minutes de chasse, ces insaisissables _moas_ disparurent derrière les grands arbres, et les chasseurs en furent pour leurs frais de poudre et de déplacement.
Ce soir-là, 1er mars, Glenarvan et ses compagnons, abandonnant enfin l’immense forêt de kauris, campèrent au pied du mont Ikirangi, dont la cime montait à cinq mille cinq cents pieds dans les airs.
Alors, près de cent milles avaient été franchis depuis le Maunganamu, et la côte restait encore à trente milles. John Mangles avait espéré faire cette traversée en dix jours, mais il ignorait alors les difficultés que présentait cette région.
En effet, les détours, les obstacles de la route, les imperfections des relèvements, l’avaient allongée d’un cinquième, et malheureusement les voyageurs, en arrivant au mont Ikirangi, étaient complètement épuisés.
Or, il fallait encore deux grands jours de marche pour atteindre la côte, et maintenant, une nouvelle activité, une extrême vigilance, redevenaient nécessaires, car on rentrait dans une contrée souvent fréquentée par les naturels.
Cependant, chacun dompta ses fatigues, et le lendemain la petite troupe repartit au lever du jour.
Entre le mont Ikirangi, qui fut laissé à droite, et le mont Hardy, dont le sommet s’élevait à gauche à une hauteur de trois mille sept cents pieds, le voyage devint très pénible. Il y avait là, sur une longueur de dix milles, une plaine toute hérissée de «supple-jacks», sorte de liens flexibles justement nommés «lianes étouffantes. «à chaque pas, les bras et les jambes s’y embarrassaient, et ces lianes, de véritables serpents, enroulaient le corps de leurs tortueux replis. Pendant deux jours, il fallut s’avancer la hache à la main et lutter contre cette hydre à cent mille têtes, ces plantes tracassantes et tenaces, que Paganel eût volontiers classées parmi les zoophytes.
Là, dans ces plaines, la chasse devint impossible, et les chasseurs n’apportèrent plus leur tribut accoutumé. Les provisions touchaient à leur fin, on ne pouvait les renouveler; l’eau manquait, on ne pouvait apaiser une soif doublée par les fatigues.
Alors, les souffrances de Glenarvan et des siens furent horribles, et, pour la première fois, l’énergie morale fut près de les abandonner.
Enfin, ne marchant plus, se traînant, corps sans âmes menés par le seul instinct de la conservation qui survivait à tout autre sentiment, ils atteignirent la pointe Lottin, sur les bords du Pacifique.
En cet endroit se voyaient quelques huttes désertes, ruines d’un village récemment dévasté par la guerre, des champs abandonnés, partout les marques du pillage, de l’incendie. Là, la fatalité réservait une nouvelle et terrible épreuve aux infortunés voyageurs.
Ils erraient le long du rivage, quand, à un mille de la côte, apparut un détachement d’indigènes, qui s’élança vers eux en agitant ses armes. Glenarvan, acculé à la mer, ne pouvait fuir, et, réunissant ses dernières forces, il allait prendre ses dispositions pour combattre, quand John Mangles s’écria:
«Un canot, un canot!»
À vingt pas, en effet, une pirogue, garnie de six avirons, était échouée sur la grève. La mettre à flot, s’y précipiter et fuir ce dangereux rivage, ce fut l’affaire d’un instant. John Mangles, Mac Nabbs, Wilson, Mulrady se mirent aux avirons; Glenarvan prit le gouvernail; les deux femmes, Olbinett et Robert s’étendirent près de lui.
En dix minutes, la pirogue fut d’un quart de mille au large. La mer était calme. Les fugitifs gardaient un profond silence.
Cependant, John, ne voulant pas trop s’écarter de la côte, allait donner l’ordre de prolonger le rivage, quand son aviron s’arrêta subitement dans ses mains.
Il venait d’apercevoir trois pirogues qui débouchaient de la pointe Lottin, dans l’évidente intention de lui appuyer la chasse.
«En mer! En mer! s’écria-t-il, et plutôt nous abîmer dans les flots!»
La pirogue, enlevée par ses quatre rameurs, reprit le large. Pendant une demi-heure, elle put maintenir sa distance; mais les malheureux, épuisés, ne tardèrent pas à faiblir, et les trois autres pirogues gagnèrent sensiblement sur eux. En ce moment, deux milles à peine les en séparaient. Donc, nulle possibilité d’éviter l’attaque des indigènes, qui, armés de leurs longs fusils, se préparaient à faire feu.
Que faisait alors Glenarvan? Debout, à l’arrière du canot, il cherchait à l’horizon quelque secours chimérique. Qu’attendait-il? Que voulait-il? Avait-il comme un pressentiment?
Tout à coup, son regard s’enflamma, sa main s’étendit vers un point de l’espace.
«Un navire! s’écria-t-il, mes amis, un navire!
Nagez! Nagez ferme!»
Pas un des quatre rameurs ne se retourna pour voir ce bâtiment inespéré, car il ne fallait pas perdre un coup d’aviron. Seul, Paganel, se levant, braqua sa longue-vue sur le point indiqué.
«Oui, dit-il, un navire! Un steamer! Il chauffe à toute vapeur! Il vient sur nous! Hardi, mes camarades!»
Les fugitifs déployèrent une nouvelle énergie, et pendant une demi-heure encore, conservant leur distance, ils enlevèrent la pirogue à coups précipités. Le steamer devenait de plus en plus visible. On distinguait ses deux mâts à sec de toile et les gros tourbillons de sa fumée noire.
Glenarvan, abandonnant la barre à Robert, avait saisi la lunette du géographe et ne perdait pas un des mouvements du navire.
Mais que durent penser John Mangles et ses compagnons, quand ils virent les traits du lord se contracter, sa figure pâlir, et l’instrument tomber de ses mains? Un seul mot leur expliqua ce subit désespoir.
«Le _Duncan!_ s’écria Glenarvan, le _Duncan_ et les convicts!
-- Le _Duncan!_ s’écria John, qui lâcha son aviron et se leva aussitôt.
-- Oui! La mort des deux côtés!» murmura Glenarvan, brisé par tant d’angoisses.
C’était le yacht, en effet, on ne pouvait s’y méprendre, le yacht avec son équipage de bandits!
Le major ne put retenir une malédiction qu’il lança contre le ciel. C’en était trop!
Cependant, la pirogue était abandonnée à elle-même.
Où la diriger? Où fuir? était-il possible de choisir entre les sauvages ou les convicts?
Un coup de fusil partit de l’embarcation indigène la plus rapprochée, et la balle vint frapper l’aviron de Wilson. Quelques coups de rames repoussèrent alors la pirogue vers le _Duncan_.
Le yacht marchait à toute vapeur et n’était plus qu’à un demi- mille. John Mangles, coupé de toutes parts, ne savait plus comment évoluer, dans quelle direction fuir. Les deux pauvres femmes, agenouillées, éperdues, priaient.
Les sauvages faisaient un feu roulant, et les balles pleuvaient autour de la pirogue. En ce moment, une forte détonation éclata, et un boulet, lancé par le canon du yacht, passa sur la tête des fugitifs. Ceux-ci, pris entre deux feux, demeurèrent immobiles entre le _Duncan_ et les canots indigènes.
John Mangles, fou de désespoir, saisit sa hache. Il allait saborder la pirogue, la submerger avec ses infortunés compagnons, quand un cri de Robert l’arrêta.
«Tom Austin! Tom Austin! disait l’enfant. Il est à bord! Je le vois! Il nous a reconnus! Il agite son chapeau!»
La hache resta suspendue au bras de John.
Un second boulet siffla sur sa tête et vint couper en deux la plus rapprochée des trois pirogues, tandis qu’un hurrah éclatait à bord du _Duncan_. Les sauvages, épouvantés, fuyaient et regagnaient la côte.
«À nous! à nous, Tom!» avait crié John Mangles d’une voix éclatante.
Et, quelques instants après, les dix fugitifs, sans savoir comment, sans y rien comprendre, étaient tous en sûreté à bord du _Duncan_.
Chapitre XVII _Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la Nouvelle- Zélande_
Il faut renoncer à peindre les sentiments de Glenarvan et de ses amis, quand résonnèrent à leurs oreilles les chants de la vieille écosse. Au moment où ils mettaient le pied sur le pont du _Duncan_, le _bag-piper_, gonflant sa cornemuse, attaquait le _pibroch_ national du clan de Malcolm, et de vigoureux hurrahs saluaient le retour du laird à son bord.
Glenarvan, John Mangles, Paganel, Robert, le major lui-même, tous pleuraient et s’embrassaient.
Ce fut d’abord de la joie, du délire. Le géographe était absolument fou; il gambadait et mettait en joue avec son inséparable longue-vue, les dernières pirogues qui regagnaient la côte.
Mais, à la vue de Glenarvan, de ses compagnons, les vêtements en lambeaux, les traits hâves et portant la marque de souffrances horribles, l’équipage du yacht interrompit ses démonstrations. C’étaient des spectres qui revenaient à bord, et non ces voyageurs hardis et brillants, que, trois mois auparavant, l’espoir entraînait sur les traces des naufragés. Le hasard, le hasard seul les ramenait à ce navire qu’ils ne s’attendaient plus à revoir! Et dans quel triste état de consomption et de faiblesse!
Mais, avant de songer à la fatigue, aux impérieux besoins de la faim et de la soif, Glenarvan interrogea Tom Austin sur sa présence dans ces parages.
Pourquoi le _Duncan_ se trouvait-il sur la côte orientale de la Nouvelle-Zélande? Comment n’était-il pas entre les mains de Ben Joyce? Par quelle providentielle fatalité Dieu l’avait-il amené sur la route des fugitifs?
Pourquoi? Comment? À quel propos? Ainsi débutaient les questions simultanées qui venaient frapper Tom Austin à bout portant. Le vieux marin ne savait auquel entendre. Il prit donc le parti de n’écouter que lord Glenarvan et de ne répondre qu’à lui.
«Mais les convicts? demanda Glenarvan, qu’avez-vous fait des convicts?
-- Les convicts?... Répondit Tom Austin du ton d’un homme qui ne comprend rien à une question.
-- Oui! Les misérables qui ont attaqué le yacht?
-- Quel yacht? dit Tom Austin, le yacht de votre honneur?
-- Mais oui! Tom! Le _Duncan_, et ce Ben Joyce qui est venu à bord?
-- Je ne connais pas ce Ben Joyce, je ne l’ai jamais vu, répondit Austin.
-- Jamais! s’écria Glenarvan stupéfait des réponses du vieux marin. Alors, me direz-vous, Tom, pourquoi le _Duncan_ croise en ce moment sur les côtes de la Nouvelle-Zélande?»
Si Glenarvan, lady Helena, miss Grant, Paganel, le major, Robert, John Mangles, Olbinett, Mulrady, Wilson, ne comprenaient rien aux étonnements du vieux marin, quelle fut leur stupéfaction, quand Tom répondit d’une voix calme:
«Mais le _Duncan_ croise ici par ordre de votre honneur.
-- Par mes ordres! s’écria Glenarvan.
-- Oui, _mylord_. Je n’ai fait que me conformer à vos instructions contenues dans votre lettre du 14 janvier.
-- Ma lettre! Ma lettre!» s’écria Glenarvan.
En ce moment, les dix voyageurs entouraient Tom Austin et le dévoraient du regard. La lettre datée de Snowy-River était donc parvenue au _Duncan?_
«Voyons, reprit Glenarvan, expliquons-nous, car je crois rêver. Vous avez reçu une lettre, Tom?
-- Oui, une lettre de votre honneur.
-- À Melbourne?
-- À Melbourne, au moment où j’achevais de réparer mes avaries.
-- Et cette lettre?
-- Elle n’était pas écrite de votre main, mais signée de vous, _mylord_.
-- C’est cela même. Ma lettre vous a été apportée par un convict nommé Ben Joyce.
-- Non, par un matelot appelé Ayrton, quartier-maître du _Britannia_.
-- Oui! Ayrton, Ben Joyce, c’est le même individu. Eh bien! Que disait cette lettre?
-- Elle me donnait l’ordre de quitter Melbourne sans retard, et de venir croiser sur les côtes orientales de...
-- De l’Australie! s’écria Glenarvan avec une véhémence qui déconcerta le vieux marin.
-- De l’Australie? répéta Tom en ouvrant les yeux, mais non! De la Nouvelle-Zélande!
-- De l’Australie! Tom! De l’Australie!» répondirent d’une seule voix les compagnons de Glenarvan.
En ce moment, Austin eut une sorte d’éblouissement.
Glenarvan lui parlait avec une telle assurance, qu’il craignit de s’être trompé en lisant cette lettre. Lui, le fidèle et exact marin, aurait-il commis une pareille erreur? Il rougit, il se troubla.
«Remettez-vous, Tom, dit lady Helena, la providence a voulu...
-- Mais non, madame, pardonnez-moi, reprit le vieux Tom. Non! Ce n’est pas possible! Je ne me suis pas trompé! Ayrton a lu la lettre comme moi, et c’est lui, lui, qui voulait, au contraire, me ramener à la côte australienne!
-- Ayrton? s’écria Glenarvan.
-- Lui-même! Il m’a soutenu que c’était une erreur, que vous me donniez rendez-vous à la baie Twofold!
-- Avez-vous la lettre, Tom? demanda le major, intrigué au plus haut point.
-- Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Austin. Je vais la chercher.»
Austin courut à sa cabine du gaillard d’avant.
Pendant la minute que dura son absence, on se regardait, on se taisait, sauf le major, qui, l’oeil fixé sur Paganel, dit en se croisant les bras:
«Par exemple, il faut avouer, Paganel, que ce serait un peu fort!
-- Hein?» fit le géographe, qui, le dos courbé et les lunettes sur le front, ressemblait à un gigantesque point d’interrogation.
Austin revint. Il tenait à la main la lettre écrite par Paganel et signée par Glenarvan.
«Que votre honneur lise», dit le vieux marin.
Glenarvan prit la lettre et lut:
«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire le _Duncan_ par 37 degrés de latitude à la côte orientale de la Nouvelle-Zélande!...»
«La Nouvelle-Zélande!» s’écria Paganel bondissant.
Et il saisit la lettre des mains de Glenarvan, se frotta les yeux, ajusta ses lunettes sur son nez, et lut à son tour.
«La Nouvelle-Zélande!» dit-il avec un accent impossible à rendre, tandis que la lettre s’échappait de ses doigts.
En ce moment, il sentit une main s’appuyer sur son épaule. Il se redressa et se vit face à face avec le major.
«Allons, mon brave Paganel, dit Mac Nabbs d’un air grave, il est encore heureux que vous n’ayez pas envoyé le _Duncan_ en Cochinchine!»
Cette plaisanterie acheva le pauvre géographe. Un rire universel, homérique, gagna tout l’équipage du yacht. Paganel, comme fou, allait et venait, prenant sa tête à deux mains, s’arrachant les cheveux. Ce qu’il faisait, il ne le savait plus; ce qu’il voulait faire, pas davantage! Il descendit par l’échelle de la dunette, machinalement; il arpenta le pont, titubant, allant devant lui, sans but, et remonta sur le gaillard d’avant. Là, ses pieds s’embarrassèrent dans un paquet de câbles. Il trébucha. Ses mains, au hasard, se raccrochèrent à une corde.
Tout à coup, une épouvantable détonation éclata. Le canon du gaillard d’avant partit, criblant les flots tranquilles d’une volée de mitraille. Le malencontreux Paganel s’était rattrapé à la corde de la pièce encore chargée, et le chien venait de s’abattre sur l’amorce fulminante. De là ce coup de tonnerre. Le géographe fut renversé sur l’échelle du gaillard et disparut par le capot jusque dans le poste de l’équipage.
À la surprise produite par la détonation, succéda un cri d’épouvante. On crut à un malheur. Dix matelots se précipitèrent dans l’entrepont et remontèrent Paganel plié en deux.
Le géographe ne parlait plus.
On transporta ce long corps sur la dunette. Les compagnons du brave français étaient désespérés. Le major, toujours médecin dans les grandes occasions, se préparait à enlever les habits du malheureux Paganel, afin de panser ses blessures; mais à peine avait-il porté la main sur le moribond, que celui-ci se redressa, comme s’il eût été mis en contact avec une bobine électrique.
«Jamais! Jamais!» s’écria-t-il; et, ramenant sur son maigre corps les lambeaux de ses vêtements, il se boutonna avec une vivacité singulière.
«Mais, Paganel! dit le major.
-- Non! vous dis-je!
-- Il faut visiter...
-- Vous ne visiterez pas!
-- Vous avez peut-être cassé... Reprit Mac Nabbs.
-- Oui, répondit Paganel, qui se remit d’aplomb sur ses longues jambes, mais ce que j’ai cassé, le charpentier le raccommodera!
-- Quoi donc?
-- L’épontille du poste, qui s’est brisée dans ma chute!»
À cette réplique, les éclats de rire recommencèrent de plus belle. Cette réponse avait rassuré tous les amis du digne Paganel, qui était sorti sain et sauf de ses aventures avec le canon du gaillard d’avant.
«En tout cas, pensa le major, voilà un géographe étrangement pudibond!»
Cependant, Paganel, revenu de ses grandes émotions, eut encore à répondre à une question qu’il ne pouvait éviter.
«Maintenant, Paganel, lui dit Glenarvan, répondez franchement. Je reconnais que votre distraction a été providentielle. À coup sûr, sans vous, le _Duncan_ serait tombé entre les mains des convicts; sans vous, nous au_rio_ns été repris par les maoris! Mais, pour l’amour de dieu, dites-moi par quelle étrange association d’idées, par quelle surnaturelle aberration d’esprit, vous avez été conduit à écrire le nom de la Nouvelle-Zélande pour le nom de l’Australie?
-- Eh! Parbleu! s’écria Paganel, c’est...»
Mais au même instant, ses yeux se portèrent sur Robert, sur Mary Grant, et il s’arrêta court; puis il répondit:
«Que voulez-vous, mon cher Glenarvan, je suis un insensé, un fou, un être incorrigible, et je mourrai dans la peau du plus fameux distrait...
-- À moins qu’on ne vous écorche, ajouta le major.
-- M’écorcher! s’écria le géographe d’un air furibond. Est-ce une allusion?...
-- Quelle allusion, Paganel?» demanda Mac Nabbs de sa voix tranquille.
L’incident n’eut pas de suite. Le mystère de la présence du _Duncan_ était éclairci; les voyageurs si miraculeusement sauvés ne songèrent plus qu’à regagner leurs confortables cabines du bord et à déjeuner.
Cependant, laissant lady Helena et Mary Grant, le major, Paganel et Robert entrer dans la dunette, Glenarvan et John Mangles retinrent Tom Austin près d’eux. Ils voulaient encore l’interroger.
«Maintenant, mon vieux Tom, dit Glenarvan, répondez-moi. Est-ce que cet ordre d’aller croiser sur les côtes de la Nouvelle-Zélande ne vous a pas paru singulier?
-- Si, votre honneur, répondit Austin, j’ai été très surpris, mais je n’ai pas l’habitude de discuter les ordres que je reçois, et j’ai obéi. Pouvais-je agir autrement? Si, pour n’avoir pas suivi vos instructions à la lettre, une catastrophe fût arrivée, n’aurais-je pas été coupable? Auriez-vous fait autrement, capitaine?
-- Non, Tom, répondit John Mangles.
-- Mais qu’avez-vous pensé? demanda Glenarvan.
-- J’ai pensé, votre honneur, que, dans l’intérêt d’Harry Grant, il fallait aller là où vous me disiez d’aller. J’ai pensé que, par suite de combinaisons nouvelles, un navire devait vous transporter à la Nouvelle-Zélande, et que je devais vous attendre sur la côte est de l’île. D’ailleurs, en quittant Melbourne, j’ai gardé le secret de ma destination, et l’équipage ne l’a connue qu’au moment où nous étions en pleine mer, lorsque les terres de l’Australie avaient déjà disparu à nos yeux. Mais alors un incident, qui m’a rendu très perplexe, s’est passé à bord.
-- Que voulez-vous dire, Tom? demanda Glenarvan.
-- Je veux dire, répondit Tom Austin, que lorsque le quartier- maître Ayrton apprit, le lendemain de l’appareillage, la destination du _Duncan_...
-- Ayrton! s’écria Glenarvan. Il est donc à bord?
-- Oui, votre honneur.
-- Ayrton ici! répéta Glenarvan, regardant John Mangles.
-- Dieu l’a voulu!» répondit le jeune capitaine.
En un instant, avec la rapidité de l’éclair, la conduite d’Ayrton, sa trahison longuement préparée, la blessure de Glenarvan, l’assassinat de Mulrady, les misères de l’expédition arrêtée dans les marais de la Snowy, tout le passé du misérable apparut devant les yeux de ces deux hommes. Et maintenant, par le plus étrange concours de circonstances, le convict était en leur pouvoir.
«Où est-il? demanda vivement Glenarvan.
-- Dans une cabine du gaillard d’avant, répondit Tom Austin, et gardé à vue.
-- Pourquoi cet emprisonnement?
-- Parce que quand Ayrton a vu que le yacht faisait voile pour la Nouvelle-Zélande, il est entré en fureur, parce qu’il a voulu m’obliger à changer la direction du navire, parce qu’il m’a menacé, parce qu’enfin il a excité mes hommes à la révolte. J’ai compris que c’était un particulier dangereux, et j’ai dû prendre des mesures de précaution contre lui.
-- Et depuis ce temps?
-- Depuis ce temps, il est resté dans sa cabine, sans chercher à en sortir.
-- Bien, Tom.»
En ce moment, Glenarvan et John Mangles furent mandés dans la dunette. Le déjeuner, dont ils avaient un si pressant besoin, était préparé. Ils prirent place à la table du carré et ne parlèrent point d’Ayrton.
Mais, le repas achevé, quand les convives, refaits et restaurés, furent réunis sur le pont, Glenarvan leur apprit la présence du quartier-maître à son bord. En même temps, il annonça son intention de le faire comparaître devant eux.
«Puis-je me dispenser d’assister à cet interrogatoire? demanda lady Helena. Je vous avoue, mon cher Edward, que la vue de ce malheureux me serait extrêmement pénible.
-- C’est une confrontation, Helena, répondit lord Glenarvan. Restez, je vous en prie. Il faut que Ben Joyce se voie face à face avec toutes ses victimes!»
Lady Helena se rendit à cette observation. Mary Grant et elle prirent place auprès de lord Glenarvan. Autour de lui se rangèrent le major, Paganel, John Mangles, Robert, Wilson, Mulrady, Olbinett, tous compromis si gravement par la trahison du convict. L’équipage du yacht, sans comprendre encore la gravité de cette scène, gardait un profond silence.
«Faites venir Ayrton», dit Glenarvan.
Chapitre XVIII _Ayrton ou Ben Joyce_
Ayrton parut. Il traversa le pont d’un pas assuré et gravit l’escalier de la dunette. Ses yeux étaient sombres, ses dents serrées, ses poings fermés convulsivement. Sa personne ne décelait ni forfanterie ni humilité. Lorsqu’il fut en présence de lord Glenarvan, il se croisa les bras, muet et calme, attendant d’être interrogé.
«Ayrton, dit Glenarvan, nous voilà donc, vous et nous, sur ce _Duncan_ que vous vouliez livrer aux convicts de Ben Joyce!»
À ces paroles, les lèvres du quartier-maître tremblèrent légèrement. Une rapide rougeur colora ses traits impassibles. Non la rougeur du remords, mais la honte de l’insuccès. Sur ce yacht qu’il prétendait commander en maître, il était prisonnier, et son sort allait s’y décider en peu d’instants.
Cependant, il ne répondit pas. Glenarvan attendit patiemment. Mais Ayrton s’obstinait à garder un absolu silence.
«Parlez, Ayrton, qu’avez-vous à dire?» reprit Glenarvan.
Ayrton hésita; les plis de son front se creusèrent profondément; puis, d’une voix calme:
«Je n’ai rien à dire, _mylord_, répliqua-t-il. J’ai fait la sottise de me laisser prendre. Agissez comme il vous plaira.»
Sa réponse faite, le quartier-maître porta ses regards vers la côte qui se déroulait à l’ouest, et il affecta une profonde indifférence pour tout ce qui se passait autour de lui. À le voir, on l’eût cru étranger à cette grave affaire. Mais Glenarvan avait résolu de rester patient. Un puissant intérêt le poussait à connaître certains détails de la mystérieuse existence d’Ayrton, surtout en ce qui touchait Harry Grant et le _Britannia_. Il reprit donc son interrogatoire, parlant avec une douceur extrême, et imposant le calme le plus complet aux violentes irritations de son coeur.
«Je pense, Ayrton, reprit-il, que vous ne refuserez pas de répondre à certaines demandes que je désire vous faire. Et d’abord, dois-je vous appeler Ayrton ou Ben Joyce? êtes-vous, oui ou non, le quartier-maître du _Britannia_?»
Ayrton resta impassible, observant la côte, sourd à toute question.
Glenarvan, dont l’oeil s’animait, continua d’interroger le quartier-maître.
«Voulez-vous m’apprendre comment vous avez quitté le _Britannia_, pourquoi vous étiez en Australie?»
Même silence, même impassibilité.
«Écoutez-moi bien, Ayrton, reprit Glenarvan. Vous avez intérêt à parler. Il peut vous être tenu compte d’une franchise qui est votre dernière ressource. Pour la dernière fois, voulez-vous répondre à mes questions?»
Ayrton tourna la tête vers Glenarvan et le regarda dans les yeux:
«_Mylord_, dit-il, je n’ai pas à répondre. C’est à la justice et non à moi de prouver contre moi-même.
-- Les preuves seront faciles! répondit Glenarvan.
-- Faciles! _Mylord_? reprit Ayrton d’un ton railleur. Votre honneur me paraît s’avancer beaucoup. Moi, j’affirme que le meilleur juge de _temple-bar_ serait embarrassé de ma personne! Qui dira pourquoi je suis venu en Australie, puisque le capitaine Grant n’est plus là pour l’apprendre? Qui prouvera que je suis ce Ben Joyce signalé par la police, puisque la police ne m’a jamais tenu entre ses mains et que mes compagnons sont en liberté? Qui relèvera à mon détriment, sauf vous, non pas un crime, mais une action blâmable? Qui peut affirmer que j’ai voulu m’emparer de ce navire et le livrer aux convicts? Personne, entendez-moi, personne! Vous avez des soupçons, bien, mais il faut des certitudes pour condamner un homme, et les certitudes vous manquent. Jusqu’à preuve du contraire, je suis Ayrton, quartier- maître du _Britannia_.»
Ayrton s’était animé en parlant, et il revint bientôt à son indifférence première. Il s’imaginait sans doute que sa déclaration terminerait l’interrogatoire; mais Glenarvan reprit la parole et dit:
«Ayrton, je ne suis pas un juge chargé d’instruire contre vous. Ce n’est point mon affaire. Il importe que nos situations respectives soient nettement définies. Je ne vous demande rien qui puisse vous compromettre. Cela regarde la justice. Mais vous savez quelles recherches je poursuis, et d’un mot vous pouvez me remettre sur les traces que j’ai perdues. Voulez-vous parler?»
Ayrton remua la tête en homme décidé à se taire.
«Voulez-vous me dire où est le capitaine Grant? demanda Glenarvan.
-- Non, _mylord_, répondit Ayrton.
-- Voulez-vous m’indiquer où s’est échoué le _Britannia_?
-- Pas davantage.
-- Ayrton, répondit Glenarvan d’un ton presque suppliant, voulez- vous au moins, si vous savez où est Harry Grant, l’apprendre à ses pauvres enfants qui n’attendent qu’un mot de votre bouche?»
Ayrton hésita. Ses traits se contractèrent. Mais d’une voix basse:
«Je ne puis, _mylord_», murmura-t-il.
Et il ajouta avec violence, comme s’il se fût reproché un instant de faiblesse:
«Non! Je ne parlerai pas! Faites-moi pendre si vous voulez!
-- Pendre!» s’écria Glenarvan, dominé par un brusque mouvement de colère.
Puis, se maîtrisant, il répondit d’une voix grave:
«Ayrton, il n’y a ici ni juges ni bourreaux. À la première relâche vous serez remis entre les mains des autorités anglaises.
-- C’est ce que je demande!» répliqua le quartier-maître.
Puis il retourna d’un pas tranquille à la cabine qui lui servait de prison, et deux matelots furent placés à sa porte, avec ordre de surveiller ses moindres mouvements. Les témoins de cette scène se retirèrent indignés et désespérés.
Puisque Glenarvan venait d’échouer contre l’obstination d’Ayrton, que lui restait-il à faire?
Évidemment poursuivre le projet formé à Eden de retourner en Europe, quitte à reprendre plus tard cette entreprise frappée d’insuccès, car alors les traces du _Britannia_ semblaient être irrévocablement perdues, le document ne se prêtait à aucune interprétation nouvelle, tout autre pays manquait même sur la route du trente-septième parallèle, et le _Duncan_ n’avait plus qu’à revenir.
Glenarvan, après avoir consulté ses amis, traita plus spécialement avec John Mangles la question du retour. John inspecta ses soutes; l’approvisionnement de charbon devait durer quinze jours au plus. Donc, nécessité de refaire du c_ombu_stible à la plus prochaine relâche.
John proposa à Glenarvan de mettre le cap sur la baie de Talcahuano, où le _Duncan_ s’était déjà ravitaillé avant d’entreprendre son voyage de circumnavigation. C’était un trajet direct et précisément sur le trente-septième degré. Puis le yacht, largement approvisionné, irait au sud doubler le cap Horn, et regagnerait l’écosse par les routes de l’Atlantique.
Ce plan fut adopté, ordre fut donné à l’ingénieur de forcer sa pression. Une demi-heure après, le cap était mis sur Talcahuano par une mer digne de son nom de Pacifique, et à six heures du soir, les dernières montagnes de la Nouvelle-Zélande disparaissaient dans les chaudes brumes de l’horizon.
C’était donc le voyage du retour qui commençait.
Triste traversée pour ces courageux chercheurs qui revenaient au port sans ramener Harry Grant!
Aussi l’équipage si joyeux au départ, si confiant au début, maintenant vaincu et découragé, reprenait-il le chemin de l’Europe. De ces braves matelots, pas un ne se sentait ému à la pensée de revoir son pays, et tous, longtemps encore, ils auraient affronté les périls de la mer pour retrouver le capitaine Grant.
Aussi, à ces hurrahs qui acclamèrent Glenarvan à son retour, succéda bientôt le découragement. Plus de ces communications incessantes entre les passagers, plus de ces entretiens qui égayaient autrefois la route. Chacun se tenait à l’écart, dans la solitude de sa cabine, et rarement l’un ou l’autre apparaissait sur le pont du _Duncan_.
L’homme en qui s’exagéraient ordinairement les sentiments du bord, pénibles ou joyeux, Paganel, lui qui au besoin eût inventé l’espérance, Paganel demeurait morne et silencieux. On le voyait à peine.
Sa loquacité naturelle, sa vivacité française s’étaient changées en mutisme et en abattement. Il semblait même plus complètement découragé que ses compagnons. Si Glenarvan parlait de recommencer ses recherches, Paganel secouait la tête en homme qui n’espère plus rien, et dont la conviction paraissait faite sur le sort des naufragés du _Britannia_.
On sentait qu’il les croyait irrévocablement perdus.
Cependant, il y avait à bord un homme qui pouvait dire le dernier mot de cette catastrophe, et dont le silence se prolongeait. C’était Ayrton. Nul doute que ce misérable ne connût, sinon la vérité sur la situation actuelle du capitaine, du moins le lieu du naufrage. Mais évidemment, Grant, retrouvé, serait un témoin à charge contre lui. Aussi se taisait-il obstinément. De là une violente colère, chez les matelots surtout, qui voulait lui faire un mauvais parti.
Plusieurs fois, Glenarvan renouvela ses tentatives près du quartier-maître. Promesses et menaces furent inutiles. L’entêtement d’Ayrton était poussé si loin, et si peu explicable, en somme, que le major en venait à croire qu’il ne savait rien. Opinion partagée, d’ailleurs, par le géographe, et qui corroborait ses idées particulières sur le compte d’Harry Grant.
Mais si Ayrton ne savait rien, pourquoi n’avouait-il pas son ignorance? Elle ne pouvait tourner contre lui. Son silence accroissait la difficulté de former un plan nouveau. De la rencontre du quartier-maître en Australie devait-on déduire la présence d’Harry Grant sur ce continent? Il fallait décider à tout prix Ayrton à s’expliquer sur ce sujet.
Lady Helena, voyant l’insuccès de son mari, lui demanda la permission de lutter à son tour contre l’obstination du quartier- maître. Où un homme avait échoué, peut-être une femme réussirait- elle par sa douce influence. N’est-ce pas l’éternelle histoire de cet ouragan de la fable qui ne peut arracher le manteau aux épaules du voyageur, tandis que le moindre rayon de soleil le lui enlève aussitôt?
Glenarvan, connaissant l’intelligence de sa jeune femme, lui laissa toute liberté d’agir.
Ce jour-là, 5 mars, Ayrton fut amené dans l’appartement de lady Helena. Mary Grant dut assister à l’entrevue, car l’influence de la jeune fille pouvait être grande, et lady Helena ne voulait négliger aucune chance de succès.
Pendant une heure, les deux femmes restèrent enfermées avec le quartier-maître du _Britannia_, mais rien ne transpira de leur entretien. Ce qu’elles dirent, les arguments qu’elles employèrent pour arracher le secret du convict, tous les détails de cet interrogatoire demeurèrent inconnus. D’ailleurs, quand elles quittèrent Ayrton, elles ne paraissaient pas avoir réussi, et leur figure annonçait un véritable découragement.
Aussi, lorsque le quartier-maître fut reconduit à sa cabine, les matelots l’accueillirent à son passage par de violentes menaces. Lui, se contenta de hausser les épaules, ce qui accrut la fureur de l’équipage, et pour la contenir, il ne fallut rien moins que l’intervention de John Mangles et de Glenarvan.
Mais lady Helena ne se tint pas pour battue. Elle voulut lutter jusqu’au bout contre cette âme sans pitié, et le lendemain elle alla elle-même à la cabine d’Ayrton, afin d’éviter les scènes que provoquait son passage sur le pont du yacht.
Pendant deux longues heures, la bonne et douce écossaise resta seule, face à face, avec le chef des convicts. Glenarvan, en proie à une nerveuse agitation, rôdait auprès de la cabine, tantôt décidé à épuiser jusqu’au bout les chances de réussite, tantôt à arracher sa femme à ce pénible entretien.
Mais cette fois, lorsque lady Helena reparut, ses traits respiraient la confiance. Avait-elle donc arraché ce secret et remué dans le coeur de ce misérable les dernières fibres de la pitié?
Mac Nabbs, qui l’aperçut tout d’abord, ne put retenir un mouvement bien naturel d’incrédulité.
Pourtant le bruit se répandit aussitôt parmi l’équipage que le quartier-maître avait enfin cédé aux instances de lady Helena. Ce fut comme une commotion électrique. Tous les matelots se rassemblèrent sur le pont, et plus rapidement que si le sifflet de Tom Austin les eût appelés à la manoeuvre.
Cependant Glenarvan s’était précipité au-devant de sa femme.
«Il a parlé? demanda-t-il.
-- Non, répondit lady Helena. Mais, cédant à mes prières, Ayrton désire vous voir.
-- Ah! Chère Helena, vous avez réussi!
-- Je l’espère, Edward.
-- Avez-vous fait quelque promesse que je doive ratifier?
-- Une seule, mon ami, c’est que vous emploierez tout votre crédit à adoucir le sort réservé à ce malheureux.
-- Bien, ma chère Helena. Qu’Ayrton vienne à l’instant.»
Lady Helena se retira dans sa chambre, accompagnée de Mary Grant, et le quartier-maître fut conduit au carré, où l’attendait lord Glenarvan.
Chapitre XIX _Une transaction_
Dès que le quartier-maître se trouva en présence du lord, ses gardiens se retirèrent.
«Vous avez désiré me parler, Ayrton? dit Glenarvan.
-- Oui, _mylord_, répondit le quartier-maître.
-- À moi seul?
-- Oui, mais je pense que si le major Mac Nabbs et Monsieur Paganel assistaient à l’entretien, cela vaudrait mieux.
-- Pour qui?
-- Pour moi.»
Ayrton parlait avec calme. Glenarvan le regarda fixement; puis il fit prévenir Mac Nabbs et Paganel, qui se rendirent aussitôt à son invitation.
«Nous vous écoutons», dit Glenarvan, dès que ses deux amis eurent pris place à la table du carré.
Ayrton se recueillit pendant quelques instants et dit:
«_Mylord_, c’est l’habitude que des témoins figurent à tout contrat ou transaction intervenue entre deux parties. Voilà pourquoi j’ai réclamé la présence de MM Paganel et Mac Nabbs. Car c’est, à proprement parler, une affaire que je viens vous proposer.»
Glenarvan, habitué aux manières d’Ayrton, ne sourcilla pas, bien qu’une affaire entre cet homme et lui semblât chose étrange.
«Quelle est cette affaire? dit-il.
-- La voici, répondit Ayrton. Vous désirez savoir de moi certains détails qui peuvent vous être utiles. Je désire obtenir de vous certains avantages qui me seront précieux. Donnant, donnant, _mylord_. Cela vous convient-il ou non?
-- Quels sont ces détails? demanda Paganel.
-- Non, reprit Glenarvan, quels sont ces avantages?»
Ayrton, d’une inclination de tête, montra qu’il comprenait la nuance observée par Glenarvan.
«Voici, dit-il, les avantages que je réclame. Vous avez toujours, _mylord_, l’intention de me remettre entre les mains des autorités anglaises?
-- Oui, Ayrton, et ce n’est que justice.
-- Je ne dis pas non, répondit tranquillement le quartier-maître. Ainsi, vous ne consentiriez point à me rendre la liberté?»
Glenarvan hésita avant de répondre à une question si nettement posée. De ce qu’il allait dire dépendait peut-être le sort d’Harry Grant!
Cependant le sentiment du devoir envers la justice l’emporta, et il dit:
«Non, Ayrton, je ne puis vous rendre la liberté.
-- Je ne la demande pas, répondit fièrement le quartier-maître.
-- Alors, que voulez-vous?
-- Une situation moyenne, _mylord_, entre la potence qui m’attend et la liberté que vous ne pouvez pas m’accorder.
-- Et c’est?...
-- De m’abandonner dans une des îles désertes du Pacifique, avec les objets de première nécessité.
Je me tirerai d’affaire comme je pourrai, et je me repentirai, si j’ai le temps!»
Glenarvan, peu préparé à cette ouverture, regarda ses deux amis, qui restaient silencieux. Après avoir réfléchi quelques instants, il répondit:
«Ayrton, si je vous accorde votre demande, vous m’apprendrez tout ce que j’ai intérêt à savoir?
-- Oui, _mylord_, c’est-à-dire tout ce que je sais sur le capitaine Grant et sur le _Britannia_.
-- La vérité entière?
-- Entière.
-- Mais qui me répondra?...
-- Oh! je vois ce qui vous inquiète, _mylord_. Il faudra vous en rapporter à moi, à la parole d’un malfaiteur! C’est vrai! Mais que voulez-vous?
La situation est ainsi faite. C’est à prendre ou à laisser.
-- Je me fierai à vous, Ayrton, dit simplement Glenarvan.
-- Et vous aurez raison, _mylord_. D’ailleurs, si je vous trompe, vous aurez toujours le moyen de vous venger!
-- Lequel?
-- En me venant reprendre dans l’île que je n’aurai pu fuir.»
Ayrton avait réponse à tout. Il allait au-devant des difficultés, il fournissait contre lui des arguments sans réplique. On le voit, il affectait de traiter son «affaire» avec une indiscutable bonne foi. Il était impossible de s’abandonner avec une plus parfaite confiance. Et cependant, il trouva le moyen d’aller plus loin encore dans cette voie du désintéressement.
«_Mylord_ et messieurs, ajouta-t-il, je veux que vous soyez convaincus de ce fait, c’est que je joue cartes sur table. Je ne cherche point à vous tromper, et vais vous donner une nouvelle preuve de ma sincérité dans cette affaire. J’agis franchement, parce que moi-même je compte sur votre loyauté.
-- Parlez, Ayrton, répondit Glenarvan.
-- _Mylord_, je n’ai point encore votre parole d’accéder à ma proposition, et cependant, je n’hésite pas à vous dire que je sais peu de chose sur le compte d’Harry Grant.
-- Peu de chose! s’écria Glenarvan.
-- Oui, _mylord_, les détails que je suis en mesure de vous communiquer sont relatifs à moi; ils me sont personnels, et ne contribueront guère à vous remettre sur les traces que vous avez perdues.»
Un vif désappointement se peignit sur les traits de Glenarvan et du major. Ils croyaient le quartier-maître possesseur d’un important secret, et celui-ci avouait que ses révélations seraient à peu près stériles. Quant à Paganel, il demeurait impassible.
Quoi qu’il en soit, cet aveu d’Ayrton, qui se livrait, pour ainsi dire, sans garantie, toucha singulièrement ses auditeurs, surtout lorsque le quartier-maître ajouta pour conclure:
«Ainsi, vous êtes prévenu, _mylord_; l’affaire sera moins avantageuse pour vous que pour moi.
-- Il n’importe, répondit Glenarvan. J’accepte votre proposition, Ayrton. Vous avez ma parole d’être débarqué dans une des îles de l’océan Pacifique.
-- Bien, _mylord_», répondit le quartier-maître.
Cet homme étrange fut-il heureux de cette décision?
On aurait pu en douter, car sa physionomie impassible ne révéla aucune émotion. Il semblait qu’il traitât pour un autre que pour lui.
«Je suis prêt à répondre, dit-il.
-- Nous n’avons pas de questions à vous faire, dit Glenarvan. Apprenez-nous ce que vous savez, Ayrton en commençant par déclarer qui vous êtes.
-- Messieurs, répondit Ayrton, je suis réellement Tom Ayrton, le quartier-maître du _Britannia_. J’ai quitté Glasgow sur le navire d’Harry Grant, le 12 mars 1861. Pendant quatorze mois, nous avons couru ensemble les mers du Pacifique, cherchant quelque position avantageuse pour y fonder une colonie écossaise. Harry Grant était un homme à faire de grandes choses, mais souvent de graves discussions s’élevaient entre nous. Son caractère ne m’allait pas. Je ne sais pas plier; or, avec Harry Grant, quand sa résolution est prise, toute résistance est impossible, _mylord_. Cet homme-là est de fer pour lui et pour les autres. Néanmoins, j’osai me révolter. J’essayai d’entraîner l’équipage dans ma révolte, et de m’emparer du navire. Que j’aie eu tort ou non, peu importe. Quoi qu’il en soit, Harry Grant n’hésita pas, et, le 8 avril 1862, il me débarqua sur la côte ouest de l’Australie.
-- De l’Australie, dit le major, interrompant le récit d’Ayrton, et par conséquent vous avez quitté le _Britannia_ avant sa relâche au Callao, d’où sont datées ses dernières nouvelles?
-- Oui, répondit le quartier-maître, car le _Britannia_ n’a jamais relâché au Callao pendant que j’étais à bord. Et si je vous ai parlé du Callao à la ferme de Paddy O’Moore, c’est que votre récit venait de m’apprendre ce