Les enfants du capitaine Grant by Verne, Jules - Pages 1-522

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Les enfants du capitaine Grant

The Project Guten­berg EBook of Les en­fants du cap­itaine Grant, by Jules Verne

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Ti­tle: Les en­fants du cap­itaine Grant

Au­thor: Jules Verne

Re­lease Date: Novem­ber 26, 2004 [EBook #14163]

Lan­guage: French

Char­ac­ter set en­cod­ing: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTEN­BERG EBOOK LES EN­FANTS DU CAP­ITAINE GRANT ***

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Jules Verne LES EN­FANTS DU CAP­ITAINE GRANT

(1868)

Ta­ble des matières

PRE­MIÈRE PAR­TIE Chapitre I Bal­ance-​fish Chapitre II Les trois doc­uments Chapitre III Mal­colm-​Cas­tle Chapitre IV Une propo­si­tion de la­dy Gle­nar­van Chapitre V Le dé­part du «Dun­can» Chapitre VI Le pas­sager de la cab­ine numéro six Chapitre VII D’où vient et où va Jacques Pa­ganel Chapitre VI­II Un brave homme de plus à bord du «Dun­can» Chapitre IX Le détroit de Mag­el­lan Chapitre X Le trente-​sep­tième par­al­lèle Chapitre XI Traver­sée du Chili Chapitre XII À douze mille pieds dans les airs Chapitre XI­II De­scente de la cordil­lère Chapitre XIV Le coup de fusil de la prov­idence Chapitre XV L’es­pag­nol de Jacques Pa­ganel Chapitre XVI Le rio-​Col­orado Chapitre XVII Les pam­pas Chapitre XVI­II À la recherche d’une aiguade Chapitre XIX Les loups rouges Chapitre XX Les plaines ar­gen­tines Chapitre XXI Le fort in­dépen­dance Chapitre XXII La crue Chapitre XXI­II Où l’on mène la vie des oiseaux Chapitre XXIV Où l’on con­tin­ue de men­er la vie des oiseaux Chapitre XXXV En­tre le feu et l’eau Chapitre XXVI L’At­lan­tique DEUX­IÈME PAR­TIE Chapitre I Le re­tour à bord Chapitre II Tris­tan d’Acun­ha Chapitre III L’île Am­ster­dam Chapitre IV Les paris de Jacques Pa­ganel et du ma­jor Mac Nabbs Chapitre V Les colères de l’océan In­di­en Chapitre VI Le cap Bernouil­li Chapitre VII Ayr­ton Chapitre VI­II Le dé­part Chapitre IX La province de Vic­to­ria Chapitre X Wimer­ra riv­er Chapitre XI Burke et Stu­art Chapitre XII Le rail­way de Mel­bourne à Sand­hurst Chapitre XI­II Un pre­mier prix de géo­gra­phie Chapitre XIV Les mines du mont Alexan­dre Chapitre XV «Aus­tralian and New Zealand gazette» Chapitre XVI Où le ma­jor sou­tient que ce sont des singes Chapitre XVII Les éleveurs mil­lion­naires Chapitre XVI­II Les alpes aus­trali­ennes Chapitre XIX Un coup de théâtre Chapitre XX Aland! Zealand! Chapitre XXI Qua­tre jours d’an­goisse Chapitre XXII Eden TROISIÈME PAR­TIE Chapitre I Le mac­quar­ie Chapitre II Le passé du pays où l’on va Chapitre III Les mas­sacres de la Nou­velle-​Zé­lande Chapitre IV Les brisants Chapitre V Les matelots im­pro­visés Chapitre VI Où le can­ni­bal­isme est traité théorique­ment Chapitre VII Où l’on ac­coste en­fin une terre qu’il faudrait éviter Chapitre VI­II Le présent du pays où l’on est Chapitre IX Trente milles au nord Chapitre X Le fleuve na­tion­al Chapitre XI Le lac Taupo Chapitre XII Les funérailles d’un chef maori Chapitre XI­II Les dernières heures Chapitre XIV La mon­tagne tabou Chapitre XV Les grands moyens de Pa­ganel Chapitre XVI En­tre deux feux Chapitre XVII Pourquoi le «Dun­can» croi­sait sur la côte est de la Nou­velle-​Zé­lande Chapitre XVI­II Ayr­ton ou Ben Joyce Chapitre XIX Une trans­ac­tion Chapitre XX Un cri dans la nu­it Chapitre XXI L’île Ta­bor Chapitre XXII La dernière dis­trac­tion de Jacques Pa­ganel

PRE­MIÈRE PAR­TIE

Chapitre I _Bal­ance-​fish_

Le 26 juil­let 1864, par une forte brise du nord-​est, un mag­nifique yacht évolu­ait à toute vapeur sur les flots du canal du nord. Le pavil­lon d’An­gleterre bat­tait à sa corne d’ar­ti­mon; à l’ex­trémité du grand mât, un guidon bleu por­tait les ini­tiales E G, brodées en or et sur­mon­tées d’une couronne ducale. Ce yacht se nom­mait le _Dun­can_; il ap­parte­nait à lord Gle­nar­van, l’un des seize pairs écos­sais qui siè­gent à la cham­bre haute, et le mem­bre le plus dis­tin­gué du «roy­al-​thames-​yacht-​club», si célèbre dans tout le roy­aume-​uni.

Lord Ed­ward Gle­nar­van se trou­vait à bord avec sa je­une femme, la­dy He­le­na, et l’un de ses cousins, le ma­jor Mac Nabbs.

Le _Dun­can_, nou­velle­ment con­stru­it, était venu faire ses es­sais à quelques milles au de­hors du golfe de la Clyde, et cher­chait à ren­tr­er à Glas­gow; déjà l’île d’Ar­ran se rel­evait à l’hori­zon, quand le matelot de vigie sig­nala un énorme pois­son qui s’ébat­tait dans le sil­lage du yacht.

Le cap­itaine John Man­gles fit aus­sitôt prévenir lord Ed­ward de cette ren­con­tre. Celui-​ci mon­ta sur la dunette avec le ma­jor Mac Nabbs, et de­man­da au cap­itaine ce qu’il pen­sait de cet an­imal.

«Vrai­ment, votre hon­neur, répon­dit John Man­gles, je pense que c’est un re­quin d’une belle taille.

-- Un re­quin dans ces par­ages! s’écria Gle­nar­van.

-- Cela n’est pas dou­teux, reprit le cap­itaine; ce pois­son ap­par­tient à une es­pèce de re­quins qui se ren­con­tre dans toutes les mers et sous toutes les lat­itudes. C’est le «bal­ance-​fish», et je me trompe fort, ou nous avons af­faire à l’un de ces co­quins-​là! Si votre hon­neur y con­sent, et pour peu qu’il plaise à la­dy Gle­nar­van d’as­sis­ter à une pêche curieuse, nous saurons bi­en­tôt à quoi nous en tenir.

-- Qu’en pensez-​vous, Mac Nabbs? dit lord Gle­nar­van au ma­jor; êtes-​vous d’avis de ten­ter l’aven­ture?

-- Je su­is de l’avis qu’il vous plaira, répon­dit tran­quille­ment le ma­jor.

-- D’ailleurs, reprit John Man­gles, on ne saurait trop ex­ter­min­er ces ter­ri­bles bêtes. Prof­itons de l’oc­ca­sion, et, s’il plaît à votre hon­neur, ce sera à la fois un émou­vant spec­ta­cle et une bonne ac­tion.

-- Faites, John,» dit lord Gle­nar­van.

Puis il en­voya prévenir la­dy He­le­na, qui le re­joignit sur la dunette, fort ten­tée vrai­ment par cette pêche émou­vante.

La mer était mag­nifique; on pou­vait facile­ment suiv­re à sa sur­face les rapi­des évo­lu­tions du squale, qui plongeait ou s’élançait avec une sur­prenante vigueur. John Man­gles don­na ses or­dres. Les matelots jetèrent par-​dessus les bastin­gages de tri­bord une forte corde, mu­nie d’un émer­il­lon amor­cé avec un épais morceau de lard. Le re­quin, bi­en qu’il fût en­core à une dis­tance de cin­quante yards, sen­tit l’ap­pât of­fert à sa vo­rac­ité. Il se rap­procha rapi­de­ment du yacht. On voy­ait ses na­geoires, gris­es à leur ex­trémité, noires à leur base, bat­tre les flots avec vi­olence, tan­dis que son ap­pen­dice cau­dal le main­te­nait dans une ligne rigoureuse­ment droite. À mesure qu’il s’avançait, ses gros yeux sail­lants ap­pa­rais­saient, en­flam­més par la con­voitise, et ses mâ­choires béantes, lorsqu’il se re­tour­nait, dé­cou­vraient une quadru­ple rangée de dents. Sa tête était large et dis­posée comme un dou­ble marteau au bout d’un manche. John Man­gles n’avait pu s’y tromper; c’était là le plus vo­race échan­til­lon de la famille des squales, le pois­son-​bal­ance des anglais, le pois­son-​juif des provençaux.

Les pas­sagers et les marins du _Dun­can_ suiv­aient avec une vive at­ten­tion les mou­ve­ments du re­quin. Bi­en­tôt l’an­imal fut à portée de l’émer­il­lon; il se re­tour­na sur le dos pour le mieux saisir, et l’énorme amorce dis­parut dans son vaste gosier.

Aus­sitôt il «se fer­ra» lui-​même en don­nant une vi­olente sec­ousse au câble, et les matelots halèrent le mon­strueux squale au moyen d’un palan frap­pé à l’ex­trémité de la grande ver­gue. Le re­quin se dé­bat­tit vi­olem­ment, en se voy­ant ar­racher de son élé­ment na­turel. Mais on eut rai­son de sa vi­olence.

Une corde mu­nie d’un noeud coulant le saisit par la queue et paralysa ses mou­ve­ments. Quelques in­stants après, il était en­levé au-​dessus des bastin­gages et pré­cip­ité sur le pont du yacht. Aus­sitôt, un des marins s’ap­procha de lui, non sans pré­cau­tion, et, d’un coup de hache porté avec vigueur, il tran­cha la formidable queue de l’an­imal.

La pêche était ter­minée; il n’y avait plus rien à crain­dre de la part du mon­stre; la vengeance des marins se trou­vait sat­is­faite, mais non leur cu_rio_sité. En ef­fet, il est d’us­age à bord de tout navire de vis­iter soigneuse­ment l’es­tom­ac du re­quin.

Les matelots con­nais­sent sa vo­rac­ité peu déli­cate, s’at­ten­dent à quelque sur­prise, et leur at­tente n’est pas tou­jours trompée.

La­dy Gle­nar­van ne voulut pas as­sis­ter à cette répug­nante «ex­plo­ration», et elle ren­tra dans la dunette. Le re­quin hale­tait en­core; il avait dix pieds de long et pe­sait plus de six cents livres.

Cette di­men­sion et ce poids n’ont rien d’ex­traor­di­naire; mais si le _bal­ance-​fish_ n’est pas classé par­mi les géants de l’es­pèce, du moins compte-​t-​il au nom­bre des plus red­outa­bles.

Bi­en­tôt l’énorme pois­son fut éven­tré à coups de hache, et sans plus de céré­monies. L’émer­il­lon avait pénétré jusque dans l’es­tom­ac, qui se trou­va ab­sol­ument vide; évidem­ment l’an­imal jeû­nait depuis longtemps, et les marins dés­ap­pointés al­laient en jeter les débris à la mer, quand l’at­ten­tion du maître d’équipage fut at­tirée par un ob­jet grossier, solide­ment en­gagé dans l’un des vis­cères.

«Eh! Qu’est-​ce que cela? s’écria-​t-​il.

-- Cela, répon­dit un des matelots, c’est un morceau de roc que la bête au­ra avalé pour se lester.

-- Bon! reprit un autre, c’est bel et bi­en un boulet ramé que ce co­quin-​là a reçu dans le ven­tre, et qu’il n’a pas en­core pu digér­er.

-- Taisez-​vous donc, vous autres, ré­pli­qua Tom Austin, le sec­ond du yacht, ne voyez-​vous pas que cet an­imal était un ivrogne fi­ef­fé, et que pour n’en rien per­dre il a bu non seule­ment le vin, mais en­core la bouteille?

-- Quoi! s’écria lord Gle­nar­van, c’est une bouteille que ce re­quin a dans l’es­tom­ac!

-- Une véri­ta­ble bouteille, répon­dit le maître d’équipage. Mais on voit bi­en qu’elle ne sort pas de la cave.

-- Eh bi­en, Tom, reprit lord Ed­ward, re­tirez-​la avec pré­cau­tion; les bouteilles trou­vées en mer ren­fer­ment sou­vent des doc­uments pré­cieux.

-- Vous croyez? dit le ma­jor Mac Nabbs.

-- Je crois, du moins, que cela peut ar­riv­er.

-- Oh! je ne vous con­tre­dis point, répon­dit le ma­jor, et il y a peut-​être là un se­cret.

-- C’est ce que nous al­lons savoir, dit Gle­nar­van.

-- Eh bi­en, Tom?

-- Voilà, répon­dit le sec­ond, en mon­trant un ob­jet in­forme qu’il ve­nait de re­tir­er, non sans peine, de l’es­tom­ac du re­quin.

-- Bon, dit Gle­nar­van, faites laver cette vi­laine chose, et qu’on la porte dans la dunette.»

Tom obéit, et cette bouteille, trou­vée dans des cir­con­stances si sin­gulières, fut dé­posée sur la ta­ble du car­ré, au­tour de laque­lle prirent place lord Gle­nar­van, le ma­jor Mac Nabbs, le cap­itaine John Man­gles et la­dy He­le­na, car une femme est, dit-​on, tou­jours un peu curieuse.

Tout fait événe­ment en mer. Il y eut un mo­ment de si­lence. Cha­cun in­ter­ro­geait du re­gard cette épave frag­ile. Y avait-​il là le se­cret de tout un désas­tre, ou seule­ment un mes­sage in­signifi­ant con­fié au gré des flots par quelque nav­iga­teur dé­soeu­vré?

Cepen­dant, il fal­lait savoir à quoi s’en tenir, et Gle­nar­van procé­da sans plus at­ten­dre à l’ex­am­en de la bouteille; il prit, d’ailleurs, toutes les pré­cau­tions voulues en pareilles cir­con­stances; on eût dit un coro­ner rel­evant les par­tic­ular­ités d’une af­faire grave; et Gle­nar­van avait rai­son, car l’in­dice le plus in­signifi­ant en ap­parence peut met­tre sou­vent sur la voie d’une im­por­tante dé­cou­verte.

Avant d’être vis­itée in­térieure­ment, la bouteille fut ex­am­inée à l’ex­térieur. Elle avait un col ef­filé, dont le goulot vigoureux por­tait en­core un bout de fil de fer en­tamé par la rouille; ses parois, très épaiss­es et ca­pa­bles de sup­port­er une pres­sion de plusieurs at­mo­sphères, trahis­saient une orig­ine évidem­ment cham­penoise. Avec ces bouteilles-​là, les vi­gnerons d’Aï ou d’Éper­nay cassent des bâ­tons de chaise, sans qu’elles aient trace de fêlure. Celle-​ci avait donc pu sup­port­er im­puné­ment les hasards d’une longue péré­gri­na­tion.

«Une bouteille de la mai­son Cliquot», dit sim­ple­ment le ma­jor.

Et, comme il de­vait s’y con­naître, son af­fir­ma­tion fut ac­cep­tée sans con­teste.

«Mon cher ma­jor, répon­dit He­le­na, peu im­porte ce qu’est cette bouteille, si nous ne savons pas d’où elle vient.

-- Nous le saurons, ma chère He­le­na, dit lord Ed­ward, et déjà l’on peut af­firmer qu’elle vient de loin. Voyez les matières pétri­fiées qui la re­cou­vrent, ces sub­stances minéral­isées, pour ain­si dire, sous l’ac­tion des eaux de la mer! Cette épave avait déjà fait un long séjour dans l’océan avant d’aller s’en­gloutir dans le ven­tre d’un re­quin.

-- Il m’est im­pos­si­ble de ne pas être de votre avis, répon­dit le ma­jor, et ce vase frag­ile, pro­tégé par son en­veloppe de pierre, a pu faire un long voy­age.

-- Mais d’où vient-​il? de­man­da la­dy Gle­nar­van.

-- At­ten­dez, ma chère He­le­na, at­ten­dez; il faut être pa­tient avec les bouteilles. Ou je me trompe fort, ou celle-​ci va répon­dre elle-​même à toutes nos ques­tions.»

Et, ce dis­ant, Gle­nar­van com­mença à grat­ter les dures matières qui pro­tégeaient le goulot; bi­en­tôt le bou­chon ap­parut, mais fort en­dom­magé par l’eau de mer.

«Cir­con­stance fâcheuse, dit Gle­nar­van, car s’il se trou­ve là quelque pa­pi­er, il sera en fort mau­vais état.

-- C’est à crain­dre, ré­pli­qua le ma­jor.

-- J’ajouterai, reprit Gle­nar­van, que cette bouteille mal bouchée ne pou­vait tarder à couler bas, et il est heureux que ce re­quin l’ait avalée pour nous l’ap­porter à bord du _Dun­can_.

-- Sans doute, répon­dit John Man­gles, et cepen­dant mieux eût valu la pêch­er en pleine mer, par une lon­gi­tude et une lat­itude bi­en déter­minées. On peut alors, en étu­di­ant les courants at­mo­sphériques et marins, re­con­naître le chemin par­cou­ru; mais avec un fac­teur comme celui-​là, avec ces re­quins qui marchent con­tre vent et marée, on ne sait plus à quoi s’en tenir.

-- Nous ver­rons bi­en,» répon­dit Gle­nar­van.

En ce mo­ment, il en­le­vait le bou­chon avec le plus grand soin, et une forte odeur saline se ré­pan­dit dans la dunette.

«Eh bi­en? de­man­da la­dy He­le­na, avec une im­pa­tience toute fémi­nine.

-- Oui! dit Gle­nar­van, je ne me trompais pas! Il y a là des pa­piers!

-- Des doc­uments! des doc­uments! s’écria la­dy He­le­na.

-- Seule­ment, répon­dit Gle­nar­van, ils parais­sent être rongés par l’hu­mid­ité, et il est im­pos­si­ble de les re­tir­er, car ils ad­hèrent aux parois de la bouteille.

-- Cas­sons-​la, dit Mac Nabbs.

-- J’aimerais mieux la con­serv­er in­tacte, ré­pli­qua Gle­nar­van.

-- Moi aus­si, répon­dit le ma­jor.

-- Sans nul doute, dit la­dy He­le­na, mais le con­tenu est plus pré­cieux que le con­tenant, et il vaut mieux sac­ri­fi­er celui-​ci à celui-​là.

-- Que votre hon­neur dé­tache seule­ment le goulot, dit John Man­gles, et cela per­me­ttra de re­tir­er le doc­ument sans l’en­dom­mager.

-- Voyons! Voyons! Mon cher Ed­ward», s’écria la­dy Gle­nar­van.

Il était dif­fi­cile de procéder d’une autre façon, et quoi qu’il en eût, lord Gle­nar­van se dé­ci­da à bris­er le goulot de la pré­cieuse bouteille. Il fal­lut em­ploy­er le marteau, car l’en­veloppe pier­reuse avait ac­quis la dureté du gran­it. Bi­en­tôt ses débris tombèrent sur la ta­ble, et l’on aperçut plusieurs frag­ments de pa­pi­er ad­hérents les uns aux autres.

Gle­nar­van les re­ti­ra avec pré­cau­tion, les sé­para, et les éta­la de­vant ses yeux, pen­dant que la­dy He­le­na, le ma­jor et le cap­itaine se pres­saient au­tour de lui.

Chapitre II _Les trois doc­uments_

Ces morceaux de pa­pi­er, à de­mi détru­its par l’eau de mer, lais­saient apercevoir quelques mots seule­ment, restes in­déchiffrables de lignes presque en­tière­ment ef­facées. Pen­dant quelques min­utes, lord Gle­nar­van les ex­am­ina avec at­ten­tion; il les re­tour­na dans tous les sens; il les ex­posa à la lu­mière du jour; il ob­ser­va les moin­dres traces d’écri­ture re­spec­tées par la mer; puis il re­gar­da ses amis, qui le con­sid­éraient d’un oeil anx­ieux.

«Il y a là, dit-​il, trois doc­uments dis­tincts, et vraisem­blable­ment trois copies du même doc­ument traduit en trois langues, l’un anglais, l’autre français, le troisième alle­mand. Les quelques mots qui ont ré­sisté ne me lais­sent au­cun doute à cet égard.

-- Mais au moins, ces mots présen­tent-​ils un sens? de­man­da la­dy Gle­nar­van.

-- Il est dif­fi­cile de se pronon­cer, ma chère He­le­na; les mots tracés sur ces doc­uments sont fort in­com­plets.

-- Peut-​être se com­plè­tent-​ils l’un par l’autre? dit le ma­jor.

-- Cela doit être, répon­dit John Man­gles; il est im­pos­si­ble que l’eau de mer ait rongé ces lignes pré­cisé­ment aux mêmes en­droits, et en rap­prochant ces lam­beaux de phrase, nous finirons par leur trou­ver un sens in­tel­li­gi­ble.

-- C’est ce que nous al­lons faire, dit lord Gle­nar­van, mais procé­dons avec méth­ode. Voici d’abord le doc­ument anglais.»

Ce doc­ument présen­tait la dis­po­si­tion suiv­ante de lignes et de mots:

_62 bri gow sink... Etc_.

«Voilà qui ne sig­ni­fie pas grand’chose, dit le ma­jor d’un air dés­ap­pointé.

-- Quoi qu’il en soit, répon­dit le cap­itaine, c’est là du bon anglais.

-- Il n’y a pas de doute à cet égard, dit lord Gle­nar­van; les mots _sink, aland, that, and, lost_, sont in­tacts; _skipp_ forme évidem­ment le mot _skip­per_, et il est ques­tion d’un sieur Gr, prob­able­ment le cap­itaine d’un bâ­ti­ment naufragé.

-- Ajou­tons, dit John Man­gles, les mots _monit_ et _ssis­tance_ dont l’in­ter­pré­ta­tion est év­idente.

-- Eh mais! C’est déjà quelque chose, cela, répon­dit la­dy He­le­na.

-- Mal­heureuse­ment, répon­dit le ma­jor, il nous manque des lignes en­tières. Com­ment retrou­ver le nom du navire per­du, le lieu du naufrage?

-- Nous les retrou­verons, dit lord Ed­ward.

-- Cela n’est pas dou­teux, ré­pli­qua le ma­jor, qui était in­vari­able­ment de l’avis de tout le monde, mais de quelle façon?

-- En com­plé­tant un doc­ument par l’autre.

-- Cher­chons donc!» s’écria la­dy He­le­na.

Le sec­ond morceau de pa­pi­er, plus en­dom­magé que le précé­dent, n’of­frait que des mots isolés et dis­posés de cette manière: _7 ju­ni glas... Etc_.

«Ce­ci est écrit en alle­mand, dit John Man­gles, dès qu’il eut jeté les yeux sur ce pa­pi­er.

-- Et vous con­nais­sez cette langue, John? de­man­da Gle­nar­van.

-- Par­faite­ment, votre hon­neur.

-- Eh bi­en, dites-​nous ce que sig­ni­fient ces quelques mots.»

Le cap­itaine ex­am­ina le doc­ument avec at­ten­tion, et s’ex­pri­ma en ces ter­mes:

«D’abord, nous voilà fixés sur la date de l’événe­ment; _7 ju­ni_ veut dire _7 juin_, et en rap­prochant ce chiffre des chiffres 62 four­nis par le doc­ument anglais, nous avons cette date com­plète: _7 juin 1862_.

-- Très bi­en! s’écria la­dy He­le­na; con­tin­uez, John.

-- Sur la même ligne, reprit le je­une cap­itaine, je trou­ve le mot _glas_, qui, rap­proché du mot _gow_ fourni par le pre­mier doc­ument, donne _Glas­gow_. Il s’ag­it évidem­ment d’un navire du port de Glas­gow.

-- C’est mon opin­ion, répon­dit le ma­jor.

-- La sec­onde ligne du doc­ument manque tout en­tière, reprit John Man­gles. Mais, sur la troisième, je ren­con­tre deux mots im­por­tants: _zwei_ qui veut dire _deux_, et _atrosen_, ou mieux _ma­trosen_, qui sig­ni­fie _matelots_ en langue alle­mande.

-- Ain­si donc, dit la­dy He­le­na, il s’agi­rait d’un cap­itaine et de deux matelots?

-- C’est prob­able, répon­dit lord Gle­nar­van.

-- J’avouerai à votre hon­neur, reprit le cap­itaine, que le mot suiv­ant, _graus_, m’em­bar­rasse. Je ne sais com­ment le traduire. Peut-​être le troisième doc­ument nous le fera-​t-​il com­pren­dre. Quant aux deux derniers mots, ils s’ex­pliquent sans dif­fi­cultés. _Bringt ih­nen_ sig­ni­fie _portez-​leur_, et si on les rap­proche du mot anglais situé comme eux sur la sep­tième ligne du pre­mier doc­ument, je veux dire du mot _as­sis­tance_, la phrase _portez-​leur sec­ours_ se dé­gage toute seule.

-- Oui! Portez-​leur sec­ours! dit Gle­nar­van, mais où se trou­vent ces mal­heureux? Jusqu’ici nous n’avons pas une seule in­di­ca­tion du lieu, et le théâtre de la catas­tro­phe est ab­sol­ument in­con­nu.

-- Es­pérons que le doc­ument français sera plus ex­plicite, dit la­dy He­le­na.

-- Voyons le doc­ument français, répon­dit Gle­nar­van, et comme nous con­nais­sons tous cette langue, nos recherch­es seront plus faciles.»

Voici le fac-​sim­ile ex­act du troisième doc­ument:

_Troi ats tan­nia go­nie... Etc_.

«Il y a des chiffres, s’écria la­dy He­le­na. Voyez, messieurs, voyez!...

-- Procé­dons avec or­dre, dit lord Gle­nar­van, et com­mençons par le com­mence­ment. Per­me­ttez-​moi de relever un à un ces mots épars et in­com­plets. Je vois d’abord, dès les pre­mières let­tres, qu’il s’ag­it d’un trois-​mâts, dont le nom, grâce aux doc­uments anglais et français, nous est en­tière­ment con­servé: le _Bri­tan­nia_. Des deux mots suiv­ants _go­nie_ et _aus­tral_, le dernier seul a une sig­ni­fi­ca­tion que vous com­prenez tous.

-- Voilà déjà un dé­tail pré­cieux, répon­dit John Man­gles; le naufrage a eu lieu dans l’hémis­phère aus­tral.

-- C’est vague, dit le ma­jor.

-- Je con­tin­ue, reprit Gle­nar­van. Ah! Le mot _abor_, le rad­ical du verbe _abor­der_. Ces mal­heureux ont abor­dé quelque part. Mais où? _con­tin_! est-​ce donc sur un con­ti­nent? _cru­el_!....

-- _Cru­el!_ s’écria John Man­gles, mais voilà l’ex­pli­ca­tion du mot alle­mand _graus... Grausam... Cru­el!_

-- Con­tin­uons! Con­tin­uons! dit Gle­nar­van, dont l’in­térêt était vi­olem­ment surex­cité à mesure que le sens de ces mots in­com­plets se dé­gageait à ses yeux. _In­di_... S’ag­it-​il donc de l’_Inde_ où ces matelots au­raient été jetés? Que sig­ni­fie ce mot _on­git_? Ah! _lon­gi­tude_! et voici la lat­itude: _trente-​sept de­grés onze min­utes_.

-- En­fin! Nous avons donc une in­di­ca­tion pré­cise.

-- Mais la lon­gi­tude manque, dit Mac Nabbs.

-- On ne peut pas tout avoir, mon cher ma­jor, répon­dit Gle­nar­van, et c’est quelque chose qu’un de­gré ex­act de lat­itude. Dé­cidé­ment, ce doc­ument français est le plus com­plet des trois. Il est év­ident que cha­cun d’eux était la tra­duc­tion lit­térale des autres, car ils con­ti­en­nent tous le même nom­bre de lignes. Il faut donc main­tenant les réu­nir, les traduire en une seule langue, et chercher leur sens le plus prob­able, le plus logique et le plus ex­plicite.

-- Est-​ce en français, de­man­da le ma­jor, en anglais ou en alle­mand que vous allez faire cette tra­duc­tion?

-- En français, répon­dit Gle­nar­van, puisque la plu­part des mots in­téres­sants nous ont été con­servés dans cette langue.

-- Votre hon­neur a rai­son, dit John Man­gles, et d’ailleurs ce lan­gage nous est fam­ili­er.

-- C’est en­ten­du. Je vais écrire ce doc­ument en réu­nis­sant ces restes de mots et ces lam­beaux de phrase, en re­spec­tant les in­ter­valles qui les sé­par­ent, en com­plé­tant ceux dont le sens ne peut être dou­teux; puis, nous com­parerons et nous jugerons.»

Gle­nar­van prit aus­sitôt la plume, et, quelques in­stants après, il présen­tait à ses amis un pa­pi­er sur lequel étaient tracées les lignes suiv­antes: _7 juin 1862 trois-​mâts Bri­tan­nia Glas­gow som­bré... Etc_.

En ce mo­ment, un matelot vint prévenir le cap­itaine que le _Dun­can_ em­bouquait le golfe de la Clyde, et il de­man­da ses or­dres.

«Quelles sont les in­ten­tions de votre hon­neur? dit John Man­gles en s’adres­sant à lord Gle­nar­van.

-- Gag­ner Dum­bar­ton au plus vite, John; puis, tan­dis que la­dy He­le­na re­tourn­era à Mal­colm-​Cas­tle, j’irai jusqu’à Lon­dres soumet­tre ce doc­ument à l’ami­rauté.»

John Man­gles don­na ses or­dres en con­séquence, et le matelot al­la les trans­met­tre au sec­ond.

«Main­tenant, mes amis, dit Gle­nar­van, con­tin­uons nos recherch­es. Nous sommes sur les traces d’une grande catas­tro­phe. La vie de quelques hommes dépend de notre sagac­ité. Em­ployons donc toute notre in­tel­li­gence à devin­er le mot de cette énigme.

-- Nous sommes prêts, mon cher Ed­ward, répon­dit la­dy He­le­na.

-- Tout d’abord, reprit Gle­nar­van, il faut con­sid­ér­er trois choses bi­en dis­tinctes dans ce doc­ument: 1) les choses que l’on sait; 2) celles que l’on peut con­jec­tur­er; 3) celles qu’on ne sait pas. Que savons-​nous? Nous savons que le 7 juin 1862 un trois-​mâts, le _Bri­tan­nia_, de Glas­gow, a som­bré; que deux matelots et le cap­itaine ont jeté ce doc­ument à la mer par 37°11’ de lat­itude, et qu’ils de­man­dent du sec­ours.

-- Par­faite­ment, ré­pli­qua le ma­jor.

-- Que pou­vons-​nous con­jec­tur­er? reprit Gle­nar­van. D’abord, que le naufrage a eu lieu dans les mers aus­trales, et tout de suite j’ap­pellerai votre at­ten­tion sur le mot _go­nie_. Ne vient-​il pas de lui-​même in­di­quer le nom du pays auquel il ap­par­tient?

-- La Patag­onie! s’écria la­dy He­le­na.

-- Sans doute.

-- Mais la Patag­onie est-​elle traver­sée par le trente-​sep­tième par­al­lèle? de­man­da le ma­jor.

-- Cela est facile à véri­fi­er, répon­dit John Man­gles en dé­ploy­ant une carte de l’Amérique mérid­ionale. C’est bi­en cela. La Patag­onie est ef­fleurée par ce trente-​sep­tième par­al­lèle. Il coupe l’Arau­canie, longe à travers les pam­pas le nord des ter­res patagones, et va se per­dre dans l’At­lan­tique.

-- Bi­en. Con­tin­uons nos con­jec­tures. Les deux matelots et le cap­itaine _abor..._ abor­dent quoi? _con­tin..._ Le con­ti­nent; vous en­ten­dez, un con­ti­nent et non pas une île. Que de­vi­en­nent-​ils? Vous avez là deux let­tres prov­iden­tielles _Pr..._ Qui vous ap­pren­nent leur sort. Ces mal­heureux, en ef­fet, sont _pris_ ou _pris­on­niers_ de qui? De _cru­els in­di­ens_. Êtes-​vous con­va­in­cus? Est-​ce que les mots ne saut­ent pas d’eux-​mêmes dans les places vides? Est-​ce que ce doc­ument ne s’éclaircit pas à vos yeux? Est- ce que la lu­mière ne se fait pas dans votre es­prit?»

Gle­nar­van par­lait avec con­vic­tion. Ses yeux res­pi­raient une con­fi­ance ab­solue. Tout son feu se com­mu­ni­quait à ses au­di­teurs. Comme lui, ils s’écrièrent: «C’est év­ident! C’est év­ident!»

Lord Ed­ward, après un in­stant, reprit en ces ter­mes:

«Toutes ces hy­pothès­es, mes amis, me sem­blent ex­trême­ment plau­si­bles; pour moi, la catas­tro­phe a eu lieu sur les côtes de la Patag­onie. D’ailleurs, je ferai de­man­der à Glas­gow quelle était la des­ti­na­tion du _Bri­tan­nia_, et nous saurons s’il a pu être en­traîné dans ces par­ages.

-- Oh! Nous n’avons pas be­soin d’aller chercher si loin, répon­dit John Man­gles. J’ai ici la col­lec­tion de la _mer­can­tile and ship­ping gazette_, qui nous fourni­ra des in­di­ca­tions pré­cis­es.

-- Voyons, voyons!» dit la­dy Gle­nar­van.

John Man­gles prit une liasse de jour­naux de l’an­née 1862 et se mit à la feuil­leter rapi­de­ment. Ses recherch­es ne furent pas longues, et bi­en­tôt il dit avec un ac­cent de sat­is­fac­tion:

«30 mai 1862. Pérou! Le Callao! En charge pour Glas­gow. B_ri­tan­nia_, cap­itaine Grant.

-- Grant! s’écria lord Gle­nar­van, ce har­di écos­sais qui a voulu fonder une Nou­velle-​Écosse dans les mers du Paci­fique!

-- Oui, répon­dit John Man­gles, celui-​là même qui, en 1861, s’est em­bar­qué à Glas­gow sur le _Bri­tan­nia_, et dont on n’a ja­mais eu de nou­velles.

-- Plus de doute! Plus de doute! dit Gle­nar­van. C’est bi­en lui. Le _Bri­tan­nia_ a quit­té le Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours après son dé­part, il s’est per­du sur les côtes de la Patag­onie. Voilà son his­toire tout en­tière dans ces restes de mots qui sem­blaient in­déchiffrables. Vous voyez, mes amis, que la part est belle des choses que nous pou­vions con­jec­tur­er. Quant à celles que nous ne savons pas, elles se ré­duisent à une seule, au de­gré de lon­gi­tude qui nous manque.

-- Il nous est inu­tile, répon­dit John Man­gles, puisque le pays est con­nu, et avec la lat­itude seule, je me charg­erais d’aller droit au théâtre du naufrage.

-- Nous savons tout, alors? dit la­dy Gle­nar­van.

-- Tout, ma chère He­le­na, et ces blancs que la mer a lais­sés en­tre les mots du doc­ument, je vais les rem­plir sans peine, comme si j’écrivais sous la dic­tée du cap­itaine Grant.»

Aus­sitôt lord Gle­nar­van reprit la plume, et il rédi­gea sans hésiter la note suiv­ante:

_«Le» 7 juin 1862,» le» trois-​mâts Bri­tan­nia,» de» Glas­gow», a» som­bré» sur les côtes de la Patag­onie dans l’hémis­phère» aus­tral.» se dirigeant» à terre, deux matelots» et «le cap­itaine» Grant vont ten­ter d’abor­der le «con­ti­nent» où ils seront pris­on­niers de «cru­els in­di­ens.» Ils ont «jeté ce doc­ument» par de­grés de «lon­gi­tude et 37°11’ de» lat­itude. «Portez-​leur sec­ours» ou ils sont «per­dus»_.

«Bi­en! Bi­en! Mon cher Ed­ward, dit la­dy He­le­na, et si ces mal­heureux revoient leur pa­trie, c’est à vous qu’ils de­vront ce bon­heur.

-- Et ils la rever­ront, répon­dit Gle­nar­van. Ce doc­ument est trop ex­plicite, trop clair, trop cer­tain, pour que l’An­gleterre hésite à venir au sec­ours de trois de ses en­fants aban­don­nés sur une côte déserte. Ce qu’elle a fait pour Franklin et tant d’autres, elle le fera au­jourd’hui pour les naufragés du _Bri­tan­nia_!

-- Mais ces mal­heureux, reprit la­dy He­le­na, ont sans doute une famille qui pleure leur perte. Peut-​être ce pau­vre cap­itaine Grant a-​t-​il une femme, des en­fants...

-- Vous avez rai­son, ma chère la­dy, et je me charge de leur ap­pren­dre que tout es­poir n’est pas en­core per­du. Main­tenant, mes amis, re­mon­tons sur la dunette, car nous de­vons ap­procher du port.»

En ef­fet, le _Dun­can_ avait for­cé de vapeur; il longeait en ce mo­ment les ri­vages de l’île de Bute, et lais­sait Rothe­say sur tri­bord, avec sa char­mante pe­tite ville, couchée dans sa fer­tile val­lée; puis il s’élança dans les pass­es rétré­cies du golfe, évolua de­vant Greenok, et, à six heures du soir, il mouil­lait au pied du rocher basal­tique de Dum­bar­ton, couron­né par le célèbre château de Wal­lace, le héros écos­sais.

Là, une voiture at­telée en poste at­tendait la­dy He­le­na pour la re­con­duire à Mal­colm-​Cas­tle avec le ma­jor Mac Nabbs. Puis lord Gle­nar­van, après avoir em­brassé sa je­une femme, s’élança dans l’ex­press du rail­way de Glas­gow.

Mais, avant de par­tir, il avait con­fié à un agent plus rapi­de une note im­por­tance, et le télé­graphe élec­trique, quelques min­utes après, ap­por­tait au _Times_ et au _Morn­ing-​Chron­icle_ un avis rédigé en ces ter­mes:

«Pour ren­seigne­ments sur le sort du trois-​mâts «_Bri­tan­nia_, de Glas­gow, cap­itaine Grant», s’adress­er à lord Gle­nar­van, Mal­colm- Cas­tle, «Luss, comté de Dum­bar­ton, écosse.»

Chapitre III _Mal­colm-​Cas­tle_

Le château de Mal­colm, l’un des plus poé­tiques des High­lands, est situé auprès du vil­lage de Luss, dont il domine le joli val­lon. Les eaux limpi­des du lac Lomond baig­nent le gran­it de ses mu­railles.

Depuis un temps im­mé­mo­ri­al il ap­parte­nait à la famille Gle­nar­van, qui con­ser­va dans le pays de Rob-​Roy et de Fer­gus Mac Gre­gor les us­ages hos­pi­tal­iers des vieux héros de Wal­ter Scott. À l’époque où s’ac­com­plit la révo­lu­tion so­ciale en écosse, grand nom­bre de vas­saux furent chas­sés, qui ne pou­vaient pay­er de gros fer­mages aux an­ciens chefs de clans.

Les uns mou­rurent de faim; ceux-​ci se firent pêcheurs; d’autres émi­grèrent. C’était un dés­espoir général. Seuls en­tre tous, les Gle­nar­van crurent que la fidél­ité li­ait les grands comme les pe­tits, et ils de­meurèrent fidèles à leurs ten­anciers. Pas un ne quit­ta le toit qui l’avait vu naître; nul n’aban­don­na la terre où re­po­saient ses an­cêtres; tous restèrent au clan de leurs an­ciens seigneurs. Aus­si, à cette époque même, dans ce siè­cle de désaf­fec­tion et de dé­sunion, la famille Gle­nar­van ne comp­tait que des écos­sais au château de Mal­colm comme à bord du _Dun­can_; tous de­scendaient des vas­saux de Mac Gre­gor, de Mac Far­lane, de Mac Nabbs, de Mac Naughtons, c’est-​à-​dire qu’ils étaient en­fants des comtés de Stir­ling et de Dum­bar­ton: braves gens, dévoués corps et âme à leur maître, et dont quelques-​uns par­laient en­core le gaélique de la vieille Calé­donie.

Lord Gle­nar­van pos­sé­dait une for­tune im­mense; il l’em­ploy­ait à faire beau­coup de bi­en; sa bon­té l’em­por­tait en­core sur sa générosité, car l’une était in­finie, si l’autre avait for­cé­ment des bornes. Le seigneur de Luss, «le laird» de Mal­colm, représen­tait son comté à la cham­bre des lords. Mais, avec ses idées ja­co­bites, peu soucieux de plaire à la mai­son de Hanovre, il était as­sez mal vu des hommes d’état d’An­gleterre, et surtout par ce mo­tif qu’il s’en tenait aux tra­di­tions de ses aïeux et ré­sis­tait én­ergique­ment aux em­piéte­ments poli­tiques de «ceux du sud.»

Ce n’était pour­tant pas un homme ar­riéré que lord Ed­ward Gle­nar­van, ni de pe­tit es­prit, ni de mince in­tel­li­gence; mais, tout en ten­ant les portes de son comté large­ment ou­vertes au pro­grès, il restait écos­sais dans l’âme, et c’était pour la gloire de l’écosse qu’il al­lait lut­ter avec ses yachts de course dans les «match­es» du roy­al-​thames-​yacht-​club.

Ed­ward Gle­nar­van avait trente-​deux ans; sa taille était grande, ses traits un peu sévères, son re­gard d’une douceur in­finie, sa per­son­ne toute em­preinte de la poésie high­landaise. On le savait brave à l’ex­cès, en­treprenant, chevaleresque, un Fer­gus du XIXe siè­cle, mais bon par-​dessus toute chose, meilleur que saint Mar­tin lui-​même, car il eût don­né son man­teau tout en­tier aux pau­vres gens des hautes ter­res.

Lord Gle­nar­van était mar­ié depuis trois mois à peine; il avait épousé miss He­le­na Tuffnel, la fille du grand voyageur William Tuffnel, l’une des nom­breuses vic­times de la sci­ence géo­graphique et de la pas­sion des dé­cou­vertes.

Miss He­le­na n’ap­parte­nait pas à une famille no­ble, mais elle était écos­saise, ce qui valait toutes les no­bless­es aux yeux de lord Gle­nar­van; de cette je­une per­son­ne char­mante, courageuse, dévouée, le seigneur de Luss avait fait la com­pagne de sa vie. Un jour, il la ren­con­tra vi­vant seule, or­phe­line, à peu près sans for­tune, dans la mai­son de son père, à Kil­patrick.

Il com­prit que la pau­vre fille ferait une vail­lante femme; il l’épousa. Miss He­le­na avait vingt-​deux ans; c’était une je­une per­son­ne blonde, aux yeux bleus comme l’eau des lacs écos­sais par un beau matin du print­emps. Son amour pour son mari l’em­por­tait en­core sur sa re­con­nais­sance. Elle l’aimait comme si elle eût été la riche héri­tière, et lui l’or­phe­lin aban­don­né. Quant à ses fer­miers et à ses servi­teurs, ils étaient prêts à don­ner leur vie pour celle qu’ils nom­maient: notre bonne dame de Luss.

Lord Gle­nar­van et la­dy He­le­na vi­vaient heureux à Mal­colm-​Cas­tle, au mi­lieu de cette na­ture su­perbe et sauvage des High­lands, se prom­enant sous les som­bres al­lées de mar­ronniers et de syco­mores, aux bor­ds du lac où re­ten­tis­saient en­core les _pi­brochs_ du vieux temps, au fond de ces gorges in­cultes dans lesquelles l’his­toire de l’écosse est écrite en ru­ines sécu­laires. Un jour ils s’égaraient dans les bois de bouleaux ou de mélèzes, au mi­lieu des vastes champs de bruyères jau­nies; un autre jour, ils gravis­saient les som­mets abrupts du Ben Lomond, ou couraient à cheval à travers les _glens_ aban­don­nés, étu­di­ant, com­prenant, ad­mi­rant cette poé­tique con­trée en­core nom­mée «le pays de Rob-​Roy», et tous ces sites célèbres, si vail­lam­ment chan­tés par Wal­ter Scott. Le soir, à la nu­it tombante, quand «la lanterne de Mac Far­lane» s’al­lumait à l’hori­zon, ils al­laient er­rer le long des bar­tazennes, vieille ga­lerie cir­cu­laire qui fai­sait un col­lier de créneaux au château de Mal­colm, et là, pen­sifs, ou­bliés et comme seuls au monde, as­sis sur quelque pierre dé­tachée, au mi­lieu du si­lence de la na­ture, sous les pâles rayons de la lune, tan­dis que la nu­it se fai­sait peu à peu au som­met des mon­tagnes as­som­bries, ils de­meu­raient en­sevelis dans cette limpi­de ex­tase et ce ravisse­ment in­time dont les coeurs aimants ont seuls le se­cret sur la terre.

Ain­si se passèrent les pre­miers mois de leur mariage. Mais lord Gle­nar­van n’ou­bli­ait pas que sa femme était fille d’un grand voyageur! Il se dit que la­dy He­le­na de­vait avoir dans le coeur toutes les as­pi­ra­tions de son père, et il ne se trompait pas. Le _Dun­can_ fut con­stru­it; il était des­tiné à trans­porter lord et la­dy Gle­nar­van vers les plus beaux pays du monde, sur les flots de la Méditer­ranée, et jusqu’aux îles de l’archipel. Que l’on juge de la joie de la­dy He­le­na quand son mari mit le _Dun­can_ à ses or­dres! En ef­fet, est-​il un plus grand bon­heur que de promen­er son amour vers ces con­trées char­mantes de la Grèce, et de voir se lever la lune de miel sur les ri­vages en­chan­tés de l’ori­ent?

Cepen­dant lord Gle­nar­van était par­ti pour Lon­dres.

Il s’agis­sait du salut de mal­heureux naufragés; aus­si, de cette ab­sence mo­men­tanée, la­dy He­le­na se mon­tra-​t-​elle plus im­pa­tiente que triste; le lende­main, une dépêche de son mari lui fit es­pér­er un prompt re­tour; le soir, une let­tre de­man­da une pro­lon­ga­tion; les propo­si­tions de lord Gle­nar­van éprou­vaient quelques dif­fi­cultés; le surlen­de­main, nou­velle let­tre, dans laque­lle lord Gle­nar­van ne cachait pas son mé­con­tente­ment à l’égard de l’ami­rauté.

Ce jour-​là, la­dy He­le­na com­mença à être in­quiète.

Le soir, elle se trou­vait seule dans sa cham­bre, quand l’in­ten­dant du château, Mr Hal­bert, vint lui de­man­der si elle voulait re­cevoir une je­une fille et un je­une garçon qui désir­aient par­ler à lord Gle­nar­van.

«Des gens du pays? dit la­dy He­le­na.

-- Non, madame, répon­dit l’in­ten­dant, car je ne les con­nais pas. Ils vi­en­nent d’ar­riv­er par le chemin de fer de Bal­loch, et de Bal­loch à Luss, ils ont fait la route à pied.

-- Priez-​les de mon­ter, Hal­bert,» dit la­dy Gle­nar­van.

L’in­ten­dant sor­tit. Quelques in­stants après, la je­une fille et le je­une garçon furent in­tro­duits dans la cham­bre de la­dy He­le­na. C’étaient une soeur et un frère. À leur ressem­blance on ne pou­vait en douter.

La soeur avait seize ans. Sa jolie fig­ure un peu fa­tiguée, ses yeux qui avaient dû pleur­er sou­vent, sa phy­sionomie résignée, mais courageuse, sa mise pau­vre, mais pro­pre, préve­naient en sa faveur. Elle tenait par la main un garçon de douze ans à l’air dé­cidé, et qui sem­blait pren­dre sa soeur sous sa pro­tec­tion. Vrai­ment! Quiconque eût man­qué à la je­une fille au­rait eu af­faire à ce pe­tit bon­homme! La soeur de­meu­ra un peu in­ter­dite en se trou­vant de­vant la­dy He­le­na. Celle-​ci se hâ­ta de pren­dre la pa­role.

«Vous désirez me par­ler? dit-​elle en en­cour­ageant la je­une fille du re­gard.

-- Non, répon­dit le je­une garçon d’un ton déter­miné, pas à vous, mais à lord Gle­nar­van lui-​même.

-- Ex­cusez-​le, madame, dit alors la soeur en re­gar­dant son frère.

-- Lord Gle­nar­van n’est pas au château, reprit la­dy He­le­na; mais je su­is sa femme, et si je puis le rem­plac­er auprès de vous...

-- Vous êtes la­dy Gle­nar­van? dit la je­une fille.

-- Oui, miss.

-- La femme de lord Gle­nar­van de Mal­colm-​Cas­tle, qui a pub­lié dans le _Times_ une note rel­ative au naufrage du _Bri­tan­nia_?

-- Oui! oui! répon­dit la­dy He­le­na avec em­presse­ment, et vous?...

-- Je su­is miss Grant, madame, et voici mon frère.

-- Miss Grant! Miss Grant! s’écria la­dy He­le­na en at­ti­rant la je­une fille près d’elle, en lui prenant les mains, en baisant les bonnes joues du pe­tit bon­homme.

-- Madame, reprit la je­une fille, que savez-​vous du naufrage de mon père? Est-​il vi­vant? Le rever­rons-​nous ja­mais? Par­lez, je vous en sup­plie!

-- Ma chère en­fant, dit la­dy He­le­na, Dieu me garde de vous répon­dre légère­ment dans une sem­blable cir­con­stance; je ne voudrais pas vous don­ner une es­pérance il­lu­soire...

-- Par­lez, madame, par­lez! Je su­is forte con­tre la douleur, et je puis tout en­ten­dre.

-- Ma chère en­fant, répon­dit la­dy He­le­na, l’es­poir est bi­en faible; mais, avec l’aide de Dieu qui peut tout, il est pos­si­ble que vous revoyiez un jour votre père.

-- Mon Dieu! Mon Dieu!» s’écria miss Grant, qui ne put con­tenir ses larmes, tan­dis que Robert cou­vrait de bais­ers les mains de la­dy Gle­nar­van.

Lorsque le pre­mier ac­cès de cette joie douloureuse fut passé, la je­une fille se lais­sa aller à faire des ques­tions sans nom­bre; la­dy He­le­na lui racon­ta l’his­toire du doc­ument, com­ment le _Bri­tan­nia_ s’était per­du sur les côtes de la Patag­onie; de quelle manière, après le naufrage, le cap­itaine et deux matelots, seuls sur­vivants, de­vaient avoir gag­né le con­ti­nent; en­fin, com­ment ils im­plo­raient le sec­ours du monde en­tier dans ce doc­ument écrit en trois langues et aban­don­né aux caprices de l’océan.

Pen­dant ce réc­it, Robert Grant dévo­rait des yeux la­dy He­le­na; sa vie était sus­pendue à ses lèvres; son imag­ina­tion d’en­fant lui re­traçait les scènes ter­ri­bles dont son père avait dû être la vic­time; il le voy­ait sur le pont du _Bri­tan­nia_; il le suiv­ait au sein des flots; il s’ac­crochait avec lui aux rochers de la côte; il se traî­nait hale­tant sur le sable et hors de la portée des vagues. Plusieurs fois, pen­dant cette his­toire, des paroles s’échap­pèrent de sa bouche.

«Oh! pa­pa! Mon pau­vre pa­pa!» s’écria-​t-​il en se pres­sant con­tre sa soeur.

Quant à miss Grant, elle écoutait, joignant les mains, et ne prononça pas une seule pa­role, jusqu’au mo­ment où, le réc­it ter­miné, elle dit:

«Oh! madame! Le doc­ument! Le doc­ument!

-- Je ne l’ai plus, ma chère en­fant, répon­dit la­dy He­le­na.

-- Vous ne l’avez plus?

-- Non; dans l’in­térêt même de votre père, il a dû être porté à Lon­dres par lord Gle­nar­van; mais je vous ai dit tout ce qu’il con­te­nait mot pour mot, et com­ment nous sommes par­venus à en retrou­ver le sens ex­act; par­mi ces lam­beaux de phras­es presque ef­facés, les flots ont re­spec­té quelques chiffres; mal­heureuse­ment, la lon­gi­tude...

-- On s’en passera! s’écria le je­une garçon.

-- Oui, Mon­sieur Robert, répon­dit He­le­na en souri­ant à le voir si déter­miné. Ain­si, vous le voyez, miss Grant, les moin­dres dé­tails de ce doc­ument vous sont con­nus comme à moi.

-- Oui, madame, répon­dit la je­une fille, mais j’au­rais voulu voir l’écri­ture de mon père.

-- Eh bi­en, de­main, de­main peut-​être, lord Gle­nar­van sera de re­tour. Mon mari, mu­ni de ce doc­ument in­con­testable, a voulu le soumet­tre aux com­mis­saires de l’ami­rauté, afin de provo­quer l’en­voi im­mé­di­at d’un navire à la recherche du cap­itaine Grant.

-- Est-​il pos­si­ble, madame! s’écria la je­une fille; vous avez fait cela pour nous?

-- Oui, ma chère miss, et j’at­tends lord Gle­nar­van d’un in­stant à l’autre.

-- Madame, dit la je­une fille avec un pro­fond ac­cent de re­con­nais­sance et une re­ligieuse ardeur, lord Gle­nar­van et vous, soyez bé­nis du ciel!

-- Chère en­fant, répon­dit la­dy He­le­na, nous ne méri­tons au­cun re­mer­cî­ment; toute autre per­son­ne à notre place eût fait ce que nous avons fait. Puis­sent se réalis­er les es­pérances que je vous ai lais­sé con­cevoir! Jusqu’au re­tour de lord Gle­nar­van, vous de­meurez au château...

-- Madame, répon­dit la je­une fille, je ne voudrais pas abus­er de la sym­pa­thie que vous té­moignez à des étrangers.

-- Étrangers! Chère en­fant; ni votre frère ni vous, vous n’êtes des étrangers dans cette mai­son, et je veux qu’à son ar­rivée lord Gle­nar­van ap­prenne aux en­fants du cap­itaine Grant ce que l’on va ten­ter pour sauver leur père.»

Il n’y avait pas à re­fus­er une of­fre faite avec tant de coeur. Il fut donc con­venu que miss Grant et son frère at­tendraient à Mal­colm-​Cas­tle le re­tour de lord Gle­nar­van.

Chapitre IV _Une propo­si­tion de la­dy Gle­nar­van_

Pen­dant cette con­ver­sa­tion, la­dy He­le­na n’avait point par­lé des craintes ex­primées dans les let­tres de lord Gle­nar­van sur l’ac­cueil fait à sa de­mande par les com­mis­saires de l’ami­rauté. Pas un mot non plus ne fut dit touchant la cap­tiv­ité prob­able du cap­itaine Grant chez les in­di­ens de l’Amérique mérid­ionale. À quoi bon at­tris­ter ces pau­vres en­fants sur la sit­ua­tion de leur père et dimin­uer l’es­pérance qu’ils ve­naient de con­cevoir? Cela ne changeait rien aux choses. La­dy He­le­na s’était donc tue à cet égard, et, après avoir sat­is­fait à toutes les ques­tions de miss Grant, elle l’in­ter­ro­gea à son tour sur sa vie, sur sa sit­ua­tion dans ce monde où elle sem­blait être la seule pro­tec­trice de son frère.

Ce fut une touchante et sim­ple his­toire qui ac­crut en­core la sym­pa­thie de la­dy Gle­nar­van pour la je­une fille.

Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls en­fants du cap­itaine. Har­ry Grant avait per­du sa femme à la nais­sance de Robert, et pen­dant ses voy­ages au long cours, il lais­sait ses en­fants aux soins d’une bonne et vieille cou­sine. C’était un har­di marin que le cap­itaine Grant, un homme sachant bi­en son méti­er, bon nav­iga­teur et bon né­go­ciant tout à la fois, réu­nis­sant ain­si une dou­ble ap­ti­tude pré­cieuse aux skip­pers de la ma­rine marchande. Il habitait la ville de Dundee, dans le comté de Perth, en écosse. Le cap­itaine Grant était donc un en­fant du pays.

Son père, un min­istre de Sainte-​Ka­trine Church, lui avait don­né une éd­uca­tion com­plète, pen­sant que cela ne peut ja­mais nuire à per­son­ne, pas même à un cap­itaine au long cours.

Pen­dant ses pre­miers voy­ages d’out­re-​mer, comme sec­ond d’abord, et en­fin en qual­ité de skip­per, ses af­faires réus­sirent, et quelques an­nées après la nais­sance de Robert Har­ry, il se trou­vait pos­sesseur d’une cer­taine for­tune.

C’est alors qu’une grande idée lui vint à l’es­prit, qui ren­dit son nom pop­ulaire en écosse. Comme les Gle­nar­van, et quelques grandes familles des Low­lands, il était sé­paré de coeur, sinon de fait, de l’en­vahissante An­gleterre. Les in­térêts de son pays ne pou­vaient être à ses yeux ceux des an­glo-​sax­ons, et pour leur don­ner un développe­ment per­son­nel il ré­so­lut de fonder une vaste colonie écos­saise dans un des con­ti­nents de l’Océanie.

Rê­vait-​il pour l’avenir cette in­dépen­dance dont les États-​Unis avaient don­né l’ex­em­ple, cette in­dépen­dance que les In­des et l’Aus­tralie ne peu­vent man­quer de con­quérir un jour? Peut-​être.

Peut-​être aus­si lais­sa-​t-​il percer ses se­crètes es­pérances. On com­prend donc que le gou­verne­ment re­fusât de prêter la main à son pro­jet de coloni­sa­tion; il créa même au cap­itaine Grant des dif­fi­cultés qui, dans tout autre pays, eu­ssent tué leur homme. Mais Har­ry ne se lais­sa pas abat­tre; il fit ap­pel au pat_rio_tisme de ses com­pat_rio_tes, mit sa for­tune au ser­vice de sa cause, con­stru­isit un navire, et, sec­ondé par un équipage d’élite, après avoir con­fié ses en­fants aux soins de sa vieille cou­sine, il par­tit pour ex­plor­er les grandes îles du Paci­fique. C’était en l’an­née 1861.

Pen­dant un an, jusqu’en mai 1862, on eut de ses nou­velles; mais, depuis son dé­part du Callao, au mois de juin, per­son­ne n’en­ten­dit plus par­ler du _Bri­tan­nia_, et la _gazette mar­itime_ devint muette sur le sort du cap­itaine.

Ce fut dans ces cir­con­stances-​là que mou­rut la vieille cou­sine d’Har­ry Grant, et les deux en­fants restèrent seuls au monde.

Mary Grant avait alors qua­torze ans; son âme vail­lante ne rec­ula pas de­vant la sit­ua­tion qui lui était faite, et elle se dévoua tout en­tière à son frère en­core en­fant. Il fal­lait l’élever, l’in­stru­ire.

À force d’économies, de pru­dence et de sagac­ité, tra­vail­lant nu­it et jour, se don­nant toute à lui, se re­fu­sant tout à elle, la soeur suf­fit à l’éd­uca­tion du frère, et rem­plit courageuse­ment ses de­voirs mater­nels. Les deux en­fants vi­vaient donc à Dundee dans cette sit­ua­tion touchante d’une mis­ère no­ble­ment ac­cep­tée, mais vail­lam­ment com­bat­tue.

Mary ne songeait qu’à son frère, et rê­vait pour lui quelque heureux avenir. Pour elle, hélas! Le _Bri­tan­nia_ était à ja­mais per­du, et son père mort, bi­en mort. Il faut donc renon­cer à pein­dre son émo­tion, quand la note du _Times_, que le hasard je­ta sous ses yeux, la tira subite­ment de son dés­espoir.

Il n’y avait pas à hésiter; son par­ti fut pris im­mé­di­ate­ment. Dût- elle ap­pren­dre que le corps du cap­itaine Grant avait été retrou­vé sur une côte déserte, au fond d’un navire désem­paré, cela valait mieux que ce doute in­ces­sant, cette tor­ture éter­nelle de l’in­con­nu.

Elle dit tout à son frère; le jour même, ces deux en­fants prirent le chemin de fer de Perth, et le soir ils ar­rivèrent à Mal­colm- Cas­tle, où Mary, après tant d’an­goiss­es, se reprit à es­pér­er.

Voilà cette douloureuse his­toire que Mary Grant racon­ta à la­dy Gle­nar­van, d’une façon sim­ple, et sans songer qu’en tout ce­ci, pen­dant ces longues an­nées d’épreuves, elle s’était con­duite en fille héroïque; mais la­dy He­le­na y songea pour elle, et à plusieurs repris­es, sans cacher ses larmes, elle pres­sa dans ses bras les deux en­fants du cap­itaine Grant.

Quant à Robert, il sem­blait qu’il en­tendît cette his­toire pour la pre­mière fois, il ou­vrait de grands yeux en écoutant sa soeur; il com­pre­nait tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’elle avait souf­fert, et en­fin, l’en­tourant de ses bras:

«Ah! Ma­man! Ma chère ma­man!» s’écria-​t-​il, sans pou­voir retenir ce cri par­ti du plus pro­fond de son coeur.

Pen­dant cette con­ver­sa­tion, la nu­it était tout à fait venue. La­dy He­le­na, ten­ant compte de la fa­tigue des deux en­fants, ne voulut pas pro­longer plus longtemps cet en­tre­tien. Mary Grant et Robert furent con­duits dans leurs cham­bres, et s’en­dormirent en rê­vant à un meilleur avenir. Après leur dé­part, la­dy He­le­na fit de­man­der le ma­jor, et lui ap­prit tous les in­ci­dents de cette soirée.

«Une brave je­une fille que cette Mary Grant! dit Mac Nabbs, lorsqu’il eut en­ten­du le réc­it de sa cou­sine.

-- Fasse le ciel que mon mari réus­sisse dans son en­treprise! répon­dit la­dy He­le­na, car la sit­ua­tion de ces deux en­fants de­viendrait af­freuse.

-- Il réus­sira, ré­pli­qua Mac Nabbs, ou les lords de l’ami­rauté au­raient un coeur plus dur que la pierre de Port­land.»

Mal­gré cette as­sur­ance du ma­jor, la­dy He­le­na pas­sa la nu­it dans les craintes les plus vives et ne put pren­dre un mo­ment de re­pos.

Le lende­main, Mary Grant et son frère, lev­és dès l’aube, se prom­enaient dans la grande cour du château, quand un bruit de voiture se fit en­ten­dre.

Lord Gle­nar­van ren­trait à Mal­colm-​Cas­tle de toute la vitesse de ses chevaux. Presque aus­sitôt la­dy He­le­na, ac­com­pa­gnée du ma­jor, parut dans la cour, et vola au-​de­vant de son mari. Celui-​ci sem­blait triste, dés­ap­pointé, fu­rieux.

Il ser­rait sa femme dans ses bras et se tai­sait.

«Eh bi­en, Ed­ward, Ed­ward? s’écria la­dy He­le­na.

-- Eh bi­en, ma chère He­le­na, répon­dit lord Gle­nar­van, ces gens-​là n’ont pas de coeur!

-- Ils ont re­fusé?...

-- Oui! Ils m’ont re­fusé un navire! Ils ont par­lé des mil­lions vaine­ment dépen­sés à la recherche de Franklin! Ils ont déclaré le doc­ument ob­scur, in­in­tel­li­gi­ble! Ils ont dit que l’aban­don de ces mal­heureux re­mon­tait à deux ans déjà, et qu’il y avait peu de chance de les retrou­ver! Ils ont soutenu que, pris­on­niers des in­di­ens, ils avaient dû être en­traînés dans l’in­térieur des ter­res, qu’on ne pou­vait fouiller toute la Patag­onie pour retrou­ver trois hommes, -- trois écos­sais! -- que cette recherche serait vaine et périlleuse, qu’elle coûterait plus de vic­times qu’elle n’en sauverait. En­fin, ils ont don­né toutes les mau­vais­es raisons de gens qui veu­lent re­fus­er. Ils se sou­ve­naient des pro­jets du cap­itaine, et le mal­heureux Grant est à ja­mais per­du!

-- Mon père! mon pau­vre père! s’écria Mary Grant en se pré­cip­itant aux genoux de lord Gle­nar­van.

-- Votre père! quoi, miss... dit celui-​ci, sur­pris de voir cette je­une fille à ses pieds.

-- Oui, Ed­ward, miss Mary et son frère, répon­dit la­dy He­le­na, les deux en­fants du cap­itaine Grant, que l’ami­rauté vient de con­damn­er à rester or­phe­lins!

-- Ah! Miss, reprit lord Gle­nar­van en rel­evant la je­une fille, si j’avais su votre présence...»

Il n’en dit pas da­van­tage! Un si­lence pénible, en­tre­coupé de san­glots, rég­nait dans la cour.

Per­son­ne n’él­evait la voix, ni lord Gle­nar­van, ni la­dy He­le­na, ni le ma­jor, ni les servi­teurs du château, rangés si­len­cieuse­ment au­tour de leurs maîtres. Mais par leur at­ti­tude, tous ces écos­sais protes­taient con­tre la con­duite du gou­verne­ment anglais.

Après quelques in­stants, le ma­jor prit la pa­role, et, s’adres­sant à lord Gle­nar­van, il lui dit:

«Ain­si, vous n’avez plus au­cun es­poir?

-- Au­cun.

-- Eh bi­en, s’écria le je­une Robert, moi j’irai trou­ver ces gens- là, et nous ver­rons...»

Robert n’ache­va pas sa men­ace, car sa soeur l’ar­rê­ta; mais son po­ing fer­mé in­di­quait des in­ten­tions peu paci­fiques.

«Non, Robert, dit Mary Grant, non! Re­mer­cions ces braves seigneurs de ce qu’ils ont fait pour nous; gar­dons-​leur une re­con­nais­sance éter­nelle, et par­tons tous les deux.

-- Mary! s’écria la­dy He­le­na.

-- Miss, où voulez-​vous aller? dit lord Gle­nar­van.

-- Je vais aller me jeter aux pieds de la reine, répon­dit la je­une fille, et nous ver­rons si elle sera sourde aux prières de deux en­fants qui de­man­dent la vie de leur père.»

Lord Gle­nar­van sec­oua la tête, non qu’il doutât du coeur de sa gra­cieuse ma­jesté, mais il savait que Mary Grant ne pour­rait par­venir jusqu’à elle.

Les sup­pli­ants ar­rivent trop rarement aux march­es d’un trône, et il sem­ble que l’on ait écrit sur la porte des palais roy­aux ce que les anglais met­tent sur la roue des gou­ver­nails de leurs navires: _Pas­sen­gers are re­quest­ed not to speak to the man at the wheel_.

La­dy He­le­na avait com­pris la pen­sée de son mari; elle savait que la je­une fille al­lait ten­ter une inu­tile dé­marche; elle voy­ait ces deux en­fants menant dé­sor­mais une ex­is­tence dés­espérée. Ce fut alors qu’elle eut une idée grande et généreuse.

«Mary Grant, s’écria-​t-​elle, at­ten­dez, mon en­fant, et écoutez ce que je vais dire.»

La je­une fille tenait son frère par la main et se dis­po­sait à par­tir. Elle s’ar­rê­ta.

Alors la­dy He­le­na, l’oeil hu­mide, mais la voix ferme et les traits an­imés, s’avança vers son mari.

«Ed­ward, lui dit-​elle, en écrivant cette let­tre et en la je­tant à la mer, le cap­itaine Grant l’avait con­fiée aux soins de Dieu lui- même. Dieu nous l’a remise, à nous! Sans doute, Dieu a voulu nous charg­er du salut de ces mal­heureux.

-- Que voulez-​vous dire, He­le­na?» de­man­da lord Gle­nar­van.

Un si­lence pro­fond rég­nait dans toute l’as­sem­blée.

«Je veux dire, reprit la­dy He­le­na, qu’on doit s’es­timer heureux de com­mencer la vie du mariage par une bonne ac­tion. Eh bi­en, vous, mon cher Ed­ward, pour me plaire, vous avez pro­jeté un voy­age de plaisir! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de sauver des in­for­tunés que leur pays aban­donne?

-- He­le­na! s’écria lord Gle­nar­van.

-- Oui, vous me com­prenez, Ed­ward! Le _Dun­can_ est un brave et bon navire! Il peut af­fron­ter les mers du sud! Il peut faire le tour du monde, et il le fera, s’il le faut! Par­tons, Ed­ward! Al­lons à la recherche du cap­itaine Grant!»

À ces hardies paroles, lord Gle­nar­van avait ten­du les bras à sa je­une femme; il souri­ait, il la pres­sait sur son coeur, tan­dis que Mary et Robert lui bai­saient les mains. Et, pen­dant cette scène touchante, les servi­teurs du château, émus et en­thou­si­as­més, lais­saient échap­per de leur coeur ce cri de re­con­nais­sance:

«Hur­rah pour la dame de Luss! Hur­rah! Trois fois hur­rah pour lord et la­dy Gle­nar­van!»

Chapitre V _Le dé­part du «Dun­can»_

Il a été dit que la­dy He­le­na avait une âme forte et généreuse. Ce qu’elle ve­nait de faire en était une preuve in­dis­cutable. Lord Gle­nar­van fut à bon droit fi­er de cette no­ble femme, ca­pa­ble de le com­pren­dre et de le suiv­re. Cette idée de vol­er au sec­ours du cap­itaine Grant s’était déjà em­parée de lui, quand, à Lon­dres, il vit sa de­mande re­poussée; s’il n’avait pas de­vancé la­dy He­le­na, c’est qu’il ne pou­vait se faire à la pen­sée de se sé­par­er d’elle.

Mais puisque la­dy He­le­na de­mandait à par­tir elle-​même, toute hési­ta­tion ces­sait. Les servi­teurs du château avaient salué de leurs cris cette propo­si­tion; il s’agis­sait de sauver des frères, des écos­sais comme eux, et lord Gle­nar­van s’unit cor­diale­ment aux hur­rahs qui ac­cla­maient la dame de Luss.

Le dé­part ré­solu, il n’y avait pas une heure à per­dre. Le jour même, lord Gle­nar­van ex­pé­dia à John Man­gles l’or­dre d’amen­er le _Dun­can_ à Glas­gow, et de tout pré­par­er pour un voy­age dans les mers du sud qui pou­vait de­venir un voy­age de cir­cum­nav­iga­tion. D’ailleurs, en for­mu­lant sa propo­si­tion, la­dy He­le­na n’avait pas trop préjugé des qual­ités du _Dun­can_; con­stru­it dans des con­di­tions re­mar­quables de so­lid­ité et de vitesse, il pou­vait im­puné­ment ten­ter un voy­age au long cours.

C’était un yacht à vapeur du plus bel échan­til­lon; il jaugeait deux cent dix ton­neaux, et les pre­miers navires qui abor­dèrent au nou­veau monde, ceux de Colomb, de Vespuce, de Pinçon, de Mag­el­lan, étaient de di­men­sions bi­en in­férieures.

Le _Dun­can_ avait deux mâts: un mât de mi­saine avec mi­saine, goélette-​mi­saine, pe­tit hu­nier et pe­tit per­ro­quet, un grand mât por­tant brig­an­tine et flèche; de plus, une trin­quette, un grand foc, un pe­tit foc et des voiles d’étai. Sa voil­ure était suff­isante, et il pou­vait prof­iter du vent comme un sim­ple clip­per; mais, avant tout, il comp­tait sur la puis­sance mé­canique ren­fer­mée dans ses flancs.

Sa ma­chine, d’une force ef­fec­tive de cent soix­ante chevaux, et con­stru­ite d’après un nou­veau sys­tème, pos­sé­dait des ap­pareils de sur­chauffe qui don­naient une ten­sion plus grande à sa vapeur; elle était à haute pres­sion et met­tait en mou­ve­ment une hélice dou­ble. Le _Dun­can_ à toute vapeur pou­vait ac­quérir une vitesse supérieure à toutes les vitess­es obtenues jusqu’à ce jour. En ef­fet, pen­dant ses es­sais dans le golfe de la Clyde, il avait fait, d’après le _patent-​log_, jusqu’à dix-​sept milles à l’heure. Donc, tel il était, tel il pou­vait par­tir et faire le tour du monde. John Man­gles n’eut à se préoc­cu­per que des amé­nage­ments in­térieurs.

Son pre­mier soin fut d’abord d’agrandir ses soutes, afin d’em­porter la plus grande quan­tité pos­si­ble de char­bon, car il est dif­fi­cile de re­nou­vel­er en route les ap­pro­vi­sion­nements de com­bustible. Même pré­cau­tion fut prise pour les cam­bus­es, et John Man­gles fit si bi­en qu’il em­ma­gasi­na pour deux ans de vivres; l’ar­gent ne lui man­quait pas, et il en eut même as­sez pour acheter un canon à piv­ot qui fut établi sur le gail­lard d’avant du yacht; on ne savait pas ce qui ar­riverait, et il est tou­jours bon de pou­voir lancer un boulet de huit à une dis­tance de qua­tre milles.

John Man­gles, il faut le dire, s’y en­tendait; bi­en qu’il ne com­mandât qu’un yacht de plai­sance, il comp­tait par­mi les meilleurs skip­pers de Glas­gow; il avait trente ans, les traits un peu rudes, mais in­di­quant le courage et la bon­té.

C’était un en­fant du château, que la famille Gle­nar­van él­eva et dont elle fit un ex­cel­lent marin. John Man­gles don­na sou­vent des preuves d’ha­bileté, d’én­ergie et de sang-​froid dans quelques-​uns de ses voy­ages au long cours. Lorsque lord Gle­nar­van lui of­frit le com­man­de­ment du _Dun­can_, il l’ac­cep­ta de grand coeur, car il aimait comme un frère le seigneur de Mal­colm-​Cas­tle, et cher­chait, sans l’avoir ren­con­trée jusqu’alors, l’oc­ca­sion de se dévouer pour lui.

Le sec­ond, Tom Austin, était un vieux marin digne de toute con­fi­ance; vingt-​cinq hommes, en com­prenant le cap­itaine et le sec­ond com­po­saient l’équipage du _Dun­can_; tous ap­parte­naient au comté de Dum­bar­ton; tous, matelots éprou­vés, étaient fils des ten­anciers de la famille et for­maient à bord un clan véri­ta­ble de braves gens auxquels ne man­quait même pas le _piper-​bag_ tra­di­tion­nel. Lord Gle­nar­van avait là une troupe de bons su­jets, heureux de leur méti­er, dévoués, courageux, ha­biles dans le maniement des armes comme à la ma­noeu­vre d’un navire, et ca­pa­bles de le suiv­re dans les plus hasardeuses ex­pédi­tions. Quand l’équipage du _Dun­can_ ap­prit où on le con­dui­sait, il ne put con­tenir sa joyeuse émo­tion, et les échos des rochers de Dum­bar­ton se réveil­lèrent à ses en­thou­si­astes hur­rahs.

John Man­gles, tout en s’oc­cu­pant d’ar­rimer et d’ap­pro­vi­sion­ner son navire, n’ou­blia pas d’amé­nag­er les ap­parte­ments de lord et de la­dy Gle­nar­van pour un voy­age de long cours. Il dut pré­par­er égale­ment les cab­ines des en­fants du cap­itaine Grant, car la­dy He­le­na n’avait pu re­fus­er à Mary la per­mis­sion de la suiv­re à bord du _Dun­can_.

Quant au je­une Robert, il se fût caché dans la cale du yacht plutôt que de ne pas par­tir. Eût-​il dû faire le méti­er de mousse, comme Nel­son et Franklin, il se serait em­bar­qué sur le _Dun­can_. Le moyen de ré­sis­ter à un pareil pe­tit bon­homme!

On n’es­saya pas. Il fal­lut même con­sen­tir «à lui re­fus­er» la qual­ité de pas­sager, car, mousse, novice ou matelot, il voulait servir. John Man­gles fut chargé de lui ap­pren­dre le méti­er de marin.

«Bon, dit Robert, et qu’il ne m’épargne pas les coups de mar­tinet, si je ne marche pas droit!

-- Sois tran­quille, mon garçon», répon­dit Gle­nar­van d’un air sérieux, et sans ajouter que l’us­age du chat à neuf queues était défendu, et, d’ailleurs, par­faite­ment inu­tile à bord du _Dun­can_.

Pour com­pléter le rôle des pas­sagers, il suf­fi­ra de nom­mer le ma­jor Mac Nabbs. Le ma­jor était un homme âgé de cin­quante ans, d’une fig­ure calme et régulière, qui al­lait où on lui di­sait d’aller, une ex­cel­lente et par­faite na­ture, mod­este, si­len­cieux, pais­ible et doux; tou­jours d’ac­cord sur n’im­porte quoi, avec n’im­porte qui, il ne dis­cu­tait rien, il ne se dis­putait pas, il ne s’em­por­tait point; il mon­tait du même pas l’es­calier de sa cham­bre à couch­er ou le talus d’une cour­tine battue en brèche, ne s’émou­vant de rien au monde, ne se dérangeant ja­mais, pas même pour un boulet de canon, et sans doute il mour­ra sans avoir trou­vé l’oc­ca­sion de se met­tre en colère. Cet homme pos­sé­dait au suprême de­gré non seule­ment le vul­gaire courage des champs de bataille, cette bravoure physique unique­ment due à l’én­ergie mus­cu­laire, mais mieux en­core, le courage moral, c’est-​à-​dire la fer­meté de l’âme.

S’il avait un dé­faut, c’était d’être ab­sol­ument écos­sais de la tête aux pieds, un calé­donien pur sang, un ob­ser­va­teur en­têté des vieilles cou­tumes de son pays. Aus­si ne voulut-​il ja­mais servir l’An­gleterre, et ce grade de ma­jor, il le gagna au 42e rég­iment des High­land-​Black-​Watch, garde noire, dont les com­pag­nies étaient for­mées unique­ment de gen­til­shommes écos­sais. Mac Nabbs, en sa qual­ité de cousin des Gle­nar­van, de­meu­rait au château de Mal­colm, et en sa qual­ité de ma­jor il trou­va tout na­turel de pren­dre pas­sage sur le _Dun­can_.

Tel était donc le per­son­nel de ce yacht, ap­pelé par des cir­con­stances im­prévues à ac­com­plir un des plus sur­prenants voy­ages des temps mod­ernes. Depuis son ar­rivée au _steam­boat-​quay_ de Glas­gow, il avait mo­nop­olisé à son prof­it la cu_rio_sité publique; une foule con­sid­érable ve­nait chaque jour le vis­iter; on ne s’in­téres­sait qu’à lui, on ne par­lait que de lui, au grand dé­plaisir des autres cap­itaines du port, en­tre autres du cap­itaine Bur­ton, com­man­dant le _Sco­tia_, un mag­nifique steam­er amar­ré auprès du _Dun­can_, et en par­tance pour Cal­cut­ta.

Le _Sco­tia_, vu sa taille, avait le droit de con­sid­ér­er le _Dun­can_ comme un sim­ple _fly-​boat_.

Cepen­dant tout l’in­térêt se con­cen­trait sur le yacht de lord Gle­nar­van, et s’ac­crois­sait de jour en jour.

En ef­fet, le mo­ment du dé­part ap­prochait, John Man­gles s’était mon­tré ha­bile et ex­pédi­tif. Un mois après ses es­sais dans le golfe de la Clyde, le _Dun­can_, ar­rimé, ap­pro­vi­sion­né, amé­nagé, pou­vait pren­dre la mer. Le dé­part fut fixé au 25 août, ce qui per­me­ttait au yacht d’ar­riv­er vers le com­mence­ment du print­emps des lat­itudes aus­trales.

Lord Gle­nar­van, dès que son pro­jet fut con­nu, n’avait pas été sans re­cevoir quelques ob­ser­va­tions sur les fa­tigues et les dan­gers du voy­age; mais il n’en tint au­cun compte, et il se dis­posa à quit­ter Mal­colm-​Cas­tle. D’ailleurs, beau­coup le blâ­maient qui l’ad­mi­raient sincère­ment. Puis, l’opin­ion publique se déclara franche­ment pour le lord écos­sais, et tous les jour­naux, à l’ex­cep­tion des «or­ganes du gou­verne­ment», blâmèrent unanime­ment la con­duite des com­mis­saires de l’ami­rauté dans cette af­faire. Au sur­plus, lord Gle­nar­van fut in­sen­si­ble au blâme comme à l’éloge: il fai­sait son de­voir, et se sou­ci­ait peu du reste.

Le 24 août, Gle­nar­van, la­dy He­le­na, le ma­jor Mac Nabbs, Mary et Robert Grant, Mr Ol­bi­nett, le stew­ard du yacht, et sa femme Mrs Ol­bi­nett, at­tachée au ser­vice de la­dy Gle­nar­van, quit­tèrent Mal­colm-​Cas­tle, après avoir reçu les touchants adieux des servi­teurs de la famille. Quelques heures plus tard, ils étaient in­stal­lés à bord. La pop­ula­tion de Glas­gow ac­cueil­lit avec une sym­pa­thique ad­mi­ra­tion la­dy He­le­na, la je­une et courageuse femme qui renonçait aux tran­quilles plaisirs d’une vie op­ulente et volait au sec­ours des naufragés.

Les ap­parte­ments de lord Gle­nar­van et de sa femme oc­cu­paient dans la dunette tout l’ar­rière du _Dun­can_; ils se com­po­saient de deux cham­bres à couch­er, d’un sa­lon et de deux cab­inets de toi­lette; puis il y avait un car­ré com­mun, en­touré de six cab­ines, dont cinq étaient oc­cupées par Mary et Robert Grant, Mr et Mrs Ol­bi­nett, et le ma­jor Mac Nabbs. Quant aux cab­ines de John Man­gles et de Tom Austin, elles se trou­vaient situées en re­tour et s’ou­vraient sur le tillac.

L’équipage était logé dans l’en­tre­pont, et fort à son aise, car le yacht n’em­por­tait d’autre car­gai­son que son char­bon, ses vivres et des armes. La place n’avait donc pas man­qué à John Man­gles pour les amé­nage­ments in­térieurs, et il en avait ha­bile­ment prof­ité.

Le _Dun­can_ de­vait par­tir dans la nu­it du 24 au 25 août, à la marée de­scen­dante de trois heures du matin. Mais, au­par­avant, la pop­ula­tion de Glas­gow fut té­moin d’une céré­monie touchante. À huit heures du soir, lord Gle­nar­van et ses hôtes, l’équipage en­tier, depuis les chauf­feurs jusqu’au cap­itaine, tous ceux qui de­vaient pren­dre part à ce voy­age de dévoue­ment, aban­don­nèrent le yacht et se rendi­rent à Saint-​Mun­go, la vieille cathé­drale de Glas­gow.

Cette an­tique église restée in­tacte au mi­lieu des ru­ines causées par la ré­forme et si merveilleuse­ment décrite par Wal­ter Scott, reçut sous ses voûtes mas­sives les pas­sagers et les marins du _Dun­can_.

Une foule im­mense les ac­com­pa­gnait. Là, dans la grande nef, pleine de tombes comme un cimetière, le révérend Mor­ton im­plo­ra les béné­dic­tions du ciel et mit l’ex­pédi­tion sous la garde de la prov­idence. Il y eut un mo­ment où la voix de Mary Grant s’él­eva dans la vieille église. La je­une fille pri­ait pour ses bi­en­fai­teurs et ver­sait de­vant Dieu les douces larmes de la re­con­nais­sance. Puis, l’as­sem­blée se re­ti­ra sous l’em­pire d’une émo­tion pro­fonde. À onze heures, cha­cun était ren­tré à bord. John Man­gles et l’équipage s’oc­cu­paient des derniers pré­parat­ifs.

À mi­nu­it, les feux furent al­lumés; le cap­itaine don­na l’or­dre de les pouss­er ac­tive­ment, et bi­en­tôt des tor­rents de fumée noire se mêlèrent aux brumes de la nu­it. Les voiles du _Dun­can_ avaient été soigneuse­ment ren­fer­mées dans l’étui de toile qui ser­vait à les garan­tir des souil­lures du char­bon, car le vent souf­flait du sud- ouest et ne pou­vait fa­voris­er la marche du navire.

À deux heures, le _Dun­can_ com­mença à frémir sous la trép­ida­tion de ses chaudières; le manomètre mar­qua une pres­sion de qua­tre at­mo­sphères; la vapeur réchauf­fée sif­fla par les soupa­pes; la marée était étale; le jour per­me­ttait déjà de re­con­naître les pass­es de la Clyde en­tre les balis­es et les _big­gings_ dont les fanaux s’ef­façaient peu à peu de­vant l’aube nais­sante. Il n’y avait plus qu’à par­tir.

John Man­gles fit prévenir lord Gle­nar­van, qui mon­ta aus­sitôt sur le pont.

Bi­en­tôt le ju­sant se fit sen­tir; le _Dun­can_ lança dans les airs de vigoureux coups de sif­flet, largua ses amar­res, et se dé­gagea des navires en­vi­ron­nants; l’hélice fut mise en mou­ve­ment et pous­sa le yacht dans le chenal de la riv­ière.

John n’avait pas pris de pi­lote; il con­nais­sait ad­mirable­ment les pass­es de la Clyde, et nul pra­tique n’eût mieux ma­noeu­vré à son bord. Le yacht évolu­ait sur un signe de lui: de la main droite il com­mandait à la ma­chine; de la main gauche, au gou­ver­nail, si­len­cieuse­ment et sûre­ment. Bi­en­tôt les dernières usines firent place aux vil­las élevées çà et là sur les collines riveraines, et les bruits de la ville s’éteignirent dans l’éloigne­ment.

Une heure après le _Dun­can_ rasa les rochers de Dum­bar­ton; deux heures plus tard, il était dans le golfe de la Clyde; à six heures du matin, il dou­blait le _mull_ de Cantyre, sor­tait du canal du nord, et voguait en plein océan.

Chapitre VI _Le pas­sager de la cab­ine numéro six_

Pen­dant cette pre­mière journée de nav­iga­tion, la mer fut as­sez houleuse, et le vent fraî­chit vers le soir; le _Dun­can_ était fort sec­oué; aus­si les dames ne parurent-​elles pas sur la dunette; elles restèrent couchées dans leurs cab­ines, et firent bi­en.

Mais le lende­main le vent tour­na d’un point; le cap­itaine John établit la mi­saine, la brig­an­tine et le pe­tit hu­nier; le _Dun­can_, mieux ap­puyé sur les flots, fut moins sen­si­ble aux mou­ve­ments de roulis et de tan­gage. La­dy He­le­na et Mary Grant purent dès l’aube re­join­dre sur le pont lord Gle­nar­van, le ma­jor et le cap­itaine. Le lever du soleil fut mag­nifique. L’as­tre du jour, sem­blable à un disque de mé­tal doré par les procédés Ruolz, sor­tait de l’océan comme d’un im­mense bain voltaïque.

Le _Dun­can_ glis­sait au mi­lieu d’une ir­ra­di­ation splen­dide, et l’on eût vrai­ment dit que ses voiles se tendaient sous l’ef­fort des rayons du soleil.

Les hôtes du yacht as­sis­taient dans une si­len­cieuse con­tem­pla­tion à cette ap­pari­tion de l’as­tre radieux.

«Quel ad­mirable spec­ta­cle! dit en­fin la­dy He­le­na. Voilà le début d’une belle journée. Puisse le vent ne point se mon­tr­er con­traire et fa­voris­er la marche du _Dun­can_.

-- Il serait im­pos­si­ble d’en désir­er un meilleur, ma chère He­le­na, répon­dit lord Gle­nar­van, et nous n’avons pas à nous plain­dre de ce com­mence­ment de voy­age.

-- La traver­sée sera-​t-​elle longue, mon cher Ed­ward?

-- C’est au cap­itaine John de nous répon­dre, dit Gle­nar­van. Mar­chons-​nous bi­en? Êtes-​vous sat­is­fait de votre navire, John?

-- Très sat­is­fait, votre hon­neur, ré­pli­qua John; c’est un merveilleux bâ­ti­ment, et un marin aime à le sen­tir sous ses pieds. Ja­mais coque et ma­chine ne furent mieux en rap­port; aus­si, vous voyez comme le sil­lage du yacht est plat, et com­bi­en il se dérobe aisé­ment à la vague. Nous mar­chons à rai­son de dix-​sept milles à l’heure. Si cette ra­pid­ité se sou­tient, nous couper­ons la ligne dans dix jours, et avant cinq se­maines nous au­rons dou­blé le cap Horn.

-- Vous en­ten­dez, Mary, reprit la­dy He­le­na, avant cinq se­maines!

-- Oui, madame, répon­dit la je­une fille, j’en­tends, et mon coeur a bat­tu bi­en fort aux paroles du cap­itaine.

-- Et cette nav­iga­tion, miss Mary, de­man­da lord Gle­nar­van, com­ment la sup­port­ez-​vous?

-- As­sez bi­en, _my­lord_, et sans éprou­ver trop de désagré­ments. D’ailleurs, je m’y ferai vite.

-- Et notre je­une Robert?

-- Oh! Robert, répon­dit John Man­gles, quand il n’est pas four­ré dans la ma­chine, il est juché à la pomme des mâts. Je vous le donne pour un garçon qui se moque du mal de mer. Et tenez! Le voyez-​vous?»

Sur un geste du cap­itaine, tous les re­gards se portèrent vers le mât de mi­saine, et cha­cun put apercevoir Robert sus­pendu aux bal­ancines du pe­tit per­ro­quet à cent pieds en l’air. Mary ne put retenir un mou­ve­ment.

«Oh! Ras­surez-​vous, miss, dit John Man­gles, je réponds de lui, et je vous promets de présen­ter avant peu un fameux luron au cap­itaine Grant, car nous le retrou­verons, ce digne cap­itaine!

-- Le ciel vous en­tende, Mon­sieur John, répon­dit la je­une fille.

-- Ma chère en­fant, reprit lord Gle­nar­van, il y a dans tout ce­ci quelque chose de prov­iden­tiel qui doit nous don­ner bon es­poir. Nous n’al­lons pas, on nous mène. Nous ne cher­chons pas, on nous con­duit. Et puis, voyez tous ces braves gens en­rôlés au ser­vice d’une si belle cause. Non seule­ment nous réus­sirons dans notre en­treprise, mais elle s’ac­com­pli­ra sans dif­fi­cultés. J’ai promis à la­dy He­le­na un voy­age d’agré­ment, et je me trompe fort, ou je tiendrai ma pa­role.

-- Ed­ward, dit la­dy Gle­nar­van, vous êtes le meilleur des hommes.

-- Non point, mais j’ai le meilleur des équipages sur le meilleur des navires. Est-​ce que vous ne l’ad­mirez pas notre _Dun­can_, miss Mary?

-- Au con­traire, _my­lord_, répon­dit la je­une fille, je l’ad­mire et en véri­ta­ble con­nais­seuse.

-- Ah! vrai­ment!

-- J’ai joué tout en­fant sur les navires de mon père; il au­rait dû faire de moi un marin, et s’il le fal­lait, je ne serais peut-​être pas em­bar­rassée de pren­dre un ris ou de tress­er une garcette.

-- Eh! Miss, que dites-​vous là? s’écria John Man­gles.

-- Si vous par­lez ain­si, reprit lord Gle­nar­van, vous allez vous faire un grand ami du cap­itaine John, car il ne conçoit rien au monde qui vaille l’état de marin! Il n’en voit pas d’autre, même pour une femme! N’est-​il pas vrai, John?

-- Sans doute, votre hon­neur, répon­dit le je­une cap­itaine, et j’avoue cepen­dant que miss Grant est mieux à sa place sur la dunette qu’à ser­rer une voile de per­ro­quet; mais je n’en su­is pas moins flat­té de l’en­ten­dre par­ler ain­si.

-- Et surtout quand elle ad­mire le _Dun­can_, ré­pli­qua Gle­nar­van.

-- Qui le mérite bi­en, répon­dit John.

-- Ma foi, dit la­dy He­le­na, puisque vous êtes si fi­er de votre yacht, vous me don­nez en­vie de le vis­iter jusqu’à fond de cale, et de voir com­ment nos braves matelots sont in­stal­lés dans l’en­tre­pont.

-- Ad­mirable­ment, répon­dit John; ils sont là comme chez eux.

-- Et ils sont véri­ta­ble­ment chez eux, ma chère He­le­na, répon­dit lord Gle­nar­van. Ce yacht est une por­tion de notre vieille Calé­donie! C’est un morceau dé­taché du comté de Dum­bar­ton qui vogue par grâce spé­ciale, de telle sorte que nous n’avons pas quit­té notre pays! Le _Dun­can_, c’est le château de Mal­colm, et l’océan, c’est le lac Lomond.

-- Eh bi­en, mon cher Ed­ward, faites-​nous les hon­neurs du château, répon­dit la­dy He­le­na.

-- À vos or­dres, madame, dit Gle­nar­van, mais au­par­avant lais­sez- moi prévenir Ol­bi­nett.»

Le stew­ard du yacht était un ex­cel­lent maître d’hô­tel, un écos­sais qui au­rait mérité d’être français pour son im­por­tance; d’ailleurs, rem­plis­sant ses fonc­tions avec zèle et in­tel­li­gence.

Il se ren­dit aux or­dres de son maître.

«Ol­bi­nett, nous al­lons faire un tour avant dé­je­uner, dit Gle­nar­van, comme s’il se fût agi d’une prom­enade à Tar­bet ou au lac Ka­trine; j’es­père que nous trou­verons la ta­ble servie à notre re­tour.»

Ol­bi­nett s’in­cli­na grave­ment.

«Nous ac­com­pa­gnez-​vous, ma­jor? dit la­dy He­le­na.

-- Si vous l’or­don­nez, répon­dit Mac Nabbs.

-- Oh! fit lord Gle­nar­van, le ma­jor est ab­sorbé dans les fumées de son cigare; il ne faut pas l’en ar­racher; car je vous le donne pour un in­trépi­de fumeur, miss Mary. Il fume tou­jours, même en dor­mant.»

Le ma­jor fit un signe d’as­sen­ti­ment, et les hôtes de lord Gle­nar­van de­scendi­rent dans l’en­tre­pont.

Mac Nabbs, de­meuré seul, et cau­sant avec lui-​même, selon son habi­tude, mais sans ja­mais se con­trari­er, s’en­velop­pa de nu­ages plus épais; il restait im­mo­bile, et re­gar­dait à l’ar­rière le sil­lage du yacht. Après quelques min­utes, d’une muette con­tem­pla­tion, il se re­tour­na et se vit en face d’un nou­veau per­son­nage. Si quelque chose avait pu le sur­pren­dre, le ma­jor eût été sur­pris de cette ren­con­tre, car ce pas­sager lui était ab­sol­ument in­con­nu.

Cet homme grand, sec et mai­gre, pou­vait avoir quar­ante ans; il ressem­blait à un long clou à grosse tête; sa tête, en ef­fet, était large et forte, son front haut, son nez al­longé, sa bouche grande, son men­ton forte­ment busqué. Quant à ses yeux, ils se dis­sim­ulaient der­rière d’énormes lunettes ron­des et son re­gard sem­blait avoir cette in­dé­ci­sion par­ti­culière aux nyc­talopes. Sa phy­sionomie an­nonçait un homme in­tel­li­gent et gai; il n’avait pas l’air rébar­batif de ces graves per­son­nages qui ne ri­ent ja­mais, par principe, et dont la nul­lité se cou­vre d’un masque sérieux. Loin de là. Le laiss­er-​aller, le sans-​façon aimable de cet in­con­nu dé­mon­traient claire­ment qu’il savait pren­dre les hommes et les choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eût en­core par­lé, on le sen­tait par­leur, et dis­trait surtout, à la façon des gens qui ne voient pas ce qu’ils re­gar­dent, et qui n’en­ten­dent pas ce qu’ils écoutent. Il était coif­fé d’une cas­quette de voy­age, chaussé de fortes bot­tines jaunes et de guêtres de cuir, vê­tu d’un pan­talon de velours mar­ron et d’une ja­que­tte de même étoffe, dont les poches in­nom­brables sem­blaient bour­rées de calepins, d’agen­das, de car­nets, de porte­feuilles, et de mille ob­jets aus­si em­bar­ras­sants qu’inu­tiles, sans par­ler d’une longue-​vue qu’il por­tait en ban­doulière.

L’ag­ita­tion de cet in­con­nu con­trastait sin­gulière­ment avec la placid­ité du ma­jor; il tour­nait au­tour de mac Nabbs, il le re­gar­dait, il l’in­ter­ro­geait des yeux, sans que celui-​ci s’in­quiétât de savoir d’où il ve­nait, où il al­lait, pourquoi il se trou­vait à bord du _Dun­can_.

Quand cet énig­ma­tique per­son­nage vit ses ten­ta­tives déjouées par l’in­dif­férence du ma­jor, il saisit sa longue-​vue, qui dans son plus grand développe­ment mesurait qua­tre pieds de longueur, et, im­mo­bile, les jambes écartées, sem­blable au poteau d’une grande route, il braqua son in­stru­ment sur cette ligne où le ciel et l’eau se con­fondaient dans un même hori­zon; après cinq min­utes d’ex­am­en, il abais­sa sa longue-​vue, et, la posant sur le pont, il s’ap­puya dessus comme il eût fait d’une canne; mais aus­sitôt les com­par­ti­ments de la lunette glis­sèrent l’un sur l’autre, elle ren­tra en elle-​même, et le nou­veau pas­sager, auquel le point d’ap­pui man­qua subite­ment, fail­lit s’étaler au pied du grand mât.

Tout autre eût au moins souri à la place du ma­jor.

Le ma­jor ne sour­cil­la pas. L’in­con­nu prit alors son par­ti.

«Stew­ard!» cria-​t-​il, avec un ac­cent qui déno­tait un étranger.

Et il at­ten­dit. Per­son­ne ne parut.

«Stew­ard!» répé­ta-​t-​il d’une voix plus forte.

Mr Ol­bi­nett pas­sait en ce mo­ment, se ren­dant à la cui­sine située sous le gail­lard d’avant. Quel fut son éton­nement de s’en­ten­dre ain­si in­ter­pel­lé par ce grand in­di­vidu qu’il ne con­nais­sait pas?

«D’où vient ce per­son­nage? se dit-​il. Un ami de lord Gle­nar­van? C’est im­pos­si­ble.»

Cepen­dant il mon­ta sur la dunette, et s’ap­procha de l’étranger.

«Vous êtes le stew­ard du bâ­ti­ment? lui de­man­da celui-​ci.

-- Oui, mon­sieur, répon­dit Ol­bi­nett, mais je n’ai pas l’hon­neur...

-- Je su­is le pas­sager de la cab­ine numéro six.

-- Numéro six? répé­ta le stew­ard.

-- Sans doute. Et vous vous nom­mez?...

-- Ol­bi­nett.

-- Eh bi­en! Ol­bi­nett, mon ami, répon­dit l’étranger de la cab­ine numéro six, il faut penser au dé­je­uner, et vive­ment. Voilà trente- six heures que je n’ai mangé, ou plutôt trente-​six heures que je n’ai que dor­mi, ce qui est par­donnable à un homme venu tout d’une traite de Paris à Glas­gow. À quelle heure dé­je­une-​t-​on, s’il vous plaît?

-- À neuf heures», répon­dit machi­nale­ment Ol­bi­nett.

L’étranger voulut con­sul­ter sa mon­tre, mais cela ne lais­sa pas de pren­dre un temps long, car il ne la trou­va qu’à sa neu­vième poche.

«Bon, fit-​il, il n’est pas en­core huit heures. Eh bi­en, alors, Ol­bi­nett, un bis­cuit et un verre de sher­ry pour at­ten­dre, car je tombe d’ina­ni­tion.»

Ol­bi­nett écoutait sans com­pren­dre; d’ailleurs l’in­con­nu par­lait tou­jours et pas­sait d’un su­jet à un autre avec une ex­trême vol­ubil­ité.

«Eh bi­en, dit-​il, et le cap­itaine? Le cap­itaine n’est pas en­core levé! Et le sec­ond? Que fait-​il le sec­ond? Est-​ce qu’il dort aus­si? Le temps est beau, heureuse­ment, le vent fa­vor­able, et le navire marche tout seul.»

Pré­cisé­ment, et comme il par­lait ain­si, John Man­gles parut à l’es­calier de la dunette.

«Voici le cap­itaine, dit Ol­bi­nett.

-- Ah! En­chan­té, s’écria l’in­con­nu, en­chan­té, cap­itaine Bur­ton, de faire votre con­nais­sance!»

Si quelqu’un fut stupé­fait, ce fut à coup sûr John Man­gles, non moins de s’en­ten­dre ap­pel­er «cap­itaine Bur­ton» que de voir cet étranger à son bord.

L’autre con­tin­uait de plus belle:

«Per­me­ttez-​moi de vous ser­rer la main, dit-​il, et si je ne l’ai pas fait avant-​hi­er soir, c’est qu’au mo­ment d’un dé­part il ne faut gên­er per­son­ne. Mais au­jourd’hui, cap­itaine, je su­is véri­ta­ble­ment heureux d’en­tr­er en re­la­tion avec vous.»

John Man­gles ou­vrait des yeux démesurés, re­gar­dant tan­tôt Ol­bi­nett, et tan­tôt ce nou­veau venu.

«Main­tenant, reprit celui-​ci, la présen­ta­tion est faite, mon cher cap­itaine, et nous voilà de vieux amis. Cau­sons donc, et dites-​moi si vous êtes con­tent du _Sco­tia?_

-- Qu’en­ten­dez-​vous par le _Sco­tia?_ dit en­fin John Man­gles.

-- Mais le _Sco­tia_ qui nous porte, un bon navire dont on m’a van­té les qual­ités physiques non moins que les qual­ités morales de son com­man­dant, le brave cap­itaine Bur­ton. Se­riez-​vous par­ent du grand voyageur africain de ce nom? Un homme au­da­cieux. Mes com­pli­ments, alors!

-- Mon­sieur, reprit John Man­gles, non seule­ment je ne su­is pas par­ent du voyageur Bur­ton, mais je ne su­is même pas le cap­itaine Bur­ton.

-- Ah! fit l’in­con­nu, c’est donc au sec­ond du _Sco­tia_, Mr Burd­ness, que je m’adresse en ce mo­ment?

-- Mr Burd­ness?» répon­dit John Man­gles qui com­mençait à soupçon­ner la vérité.

Seule­ment, avait-​il af­faire à un fou ou à un étour­di? Cela fai­sait ques­tion dans son es­prit, et il al­lait s’ex­pli­quer caté­gorique­ment, quand lord Gle­nar­van, sa femme et miss Grant re­mon­tèrent sur le pont.

L’étranger les aperçut, et s’écria:

«Ah! Des pas­sagers! Des pas­sagères! Par­fait. J’es­père, Mon­sieur Burd­ness, que vous allez me présen­ter...»

Et s’avançant avec une par­faite ai­sance, sans at­ten­dre l’in­ter­ven­tion de John Man­gles:

«Madame, dit-​il à miss Grant, miss, dit-​il à la­dy He­le­na, mon­sieur... Ajou­ta-​t-​il en s’adres­sant à lord Gle­nar­van.

-- Lord Gle­nar­van, dit John Man­gles.

-- _My­lord_, reprit alors l’in­con­nu, je vous de­mande par­don de me présen­ter moi-​même; mais, à la mer, il faut bi­en se relâch­er un peu de l’éti­quette; j’es­père que nous fer­ons rapi­de­ment con­nais­sance, et que dans la com­pag­nie de ces dames la traver­sée du _Sco­tia_ nous paraî­tra aus­si courte qu’agréable.»

La­dy He­le­na et miss Grant n’au­raient pu trou­ver un seul mot à répon­dre. Elles ne com­pre­naient rien à la présence de cet in­trus sur la dunette du _Dun­can_.

«Mon­sieur, dit alors Gle­nar­van, à qui ai-​je l’hon­neur de par­ler?

-- À Jacques-​Éliacin-​François-​Marie Pa­ganel, se­cré­taire de la so­ciété de géo­gra­phie de Paris, mem­bre cor­re­spon­dant des so­ciétés de Berlin, de Bom­bay, de Darm­stadt, de Leipzig, de Lon­dres, de Péters­bourg, de Vi­enne, de New-​York, mem­bre hon­oraire de l’in­sti­tut roy­al géo­graphique et ethno­graphique des In­des ori­en­tales, qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de la géo­gra­phie de cab­inet, a voulu en­tr­er dans la sci­ence mil­itante, et se dirige vers l’Inde pour y re­li­er en­tre eux les travaux des grands voyageurs.»

Chapitre VII _D’où vient et où va Jacques Pa­ganel_

Le se­cré­taire de la so­ciété de géo­gra­phie de­vait être un aimable per­son­nage, car tout cela fut dit avec beau­coup de grâce. Lord Gle­nar­van, d’ailleurs, savait par­faite­ment à qui il avait af­faire; le nom et le mérite de Jacques Pa­ganel lui étaient par­faite­ment con­nus; ses travaux géo­graphiques, ses rap­ports sur les dé­cou­vertes mod­ernes in­sérés aux bul­letins de la so­ciété, sa cor­re­spon­dance avec le monde en­tier, en fai­saient l’un des sa­vants les plus dis­tin­gués de la France. Aus­si Gle­nar­van ten­dit cor­diale­ment la main à son hôte inat­ten­du.

«Et main­tenant que nos présen­ta­tions sont faites, ajou­ta-​t-​il, voulez-​vous me per­me­ttre, Mon­sieur Pa­ganel, de vous adress­er une ques­tion?

-- Vingt ques­tions, _my­lord_, répon­dit Jacques Pa­ganel; ce sera tou­jours un plaisir pour moi de m’en­tretenir avec vous.

-- C’est avant-​hi­er soir que vous êtes ar­rivé à bord de ce navire?

-- Oui, _my­lord_, avant-​hi­er soir, à huit heures. J’ai sauté du _cale­do­nian-​rail­way_ dans un cab, et du cab dans le _Sco­tia_, où j’avais fait retenir de Paris la cab­ine numéro six. La nu­it était som­bre. Je ne vis per­son­ne à bord. Or, me sen­tant fa­tigué par trente heures de route, et sachant que pour éviter le mal de mer c’est une pré­cau­tion bonne à pren­dre de se couch­er en ar­rivant et de ne pas bouger de son cadre pen­dant les pre­miers jours de la traver­sée, je me su­is mis au lit in­con­ti­nent, et j’ai con­scien­cieuse­ment dor­mi pen­dant trente-​six heures, je vous prie de le croire.»

Les au­di­teurs de Jacques Pa­ganel savaient dé­sor­mais à quoi s’en tenir sur sa présence à bord.

Le voyageur français, se trompant de navire, s’était em­bar­qué pen­dant que l’équipage du _Dun­can_ as­sis­tait à la céré­monie de Saint-​Mun­go. Tout s’ex­pli­quait. Mais qu’al­lait dire le sa­vant géo­graphe, lorsqu’il ap­prendrait le nom et la des­ti­na­tion du navire sur lequel il avait pris pas­sage?

«Ain­si, Mon­sieur Pa­ganel, dit Gle­nar­van, c’est Cal­cut­ta que vous avez choisi pour point de dé­part de vos voy­ages?

-- Oui, _my­lord_. Voir l’Inde est une idée que j’ai ca­ressée pen­dant toute ma vie. C’est mon plus beau rêve qui va se réalis­er en­fin dans la pa­trie des éléphants et des _taugs_.

-- Alors, Mon­sieur Pa­ganel, il ne vous serait point in­dif­férent de vis­iter un autre pays?

-- Non, _my­lord_, cela me serait désagréable, car j’ai des recom­man­da­tions pour lord Som­mer­set, le gou­verneur général des in­des, et une mis­sion de la so­ciété de géo­gra­phie que je tiens à rem­plir.

-- Ah! vous avez une mis­sion?

-- Oui, un utile et curieux voy­age à ten­ter, et dont le pro­gramme a été rédigé par mon sa­vant ami et col­lègue M Vivien De Saint- Mar­tin. Il s’ag­it, en ef­fet, de s’élancer sur les traces des frères Schlag­in­weit, du colonel Waugh, de Webb, d’Hodg­son, des mis­sion­naires Huc et Ga­bet, de Moor­croft, de M Jules Re­my, et de tant d’autres voyageurs célèbres. Je veux réus­sir là où le mis­sion­naire Krick a mal­heureuse­ment échoué en 1846; en un mot, re­con­naître le cours du Yarou-​Dzang­bo-​Tchou, qui ar­rose le Ti­bet pen­dant un es­pace de quinze cents kilo­mètres, en longeant la base septent_rio_nale de l’Hi­malaya, et savoir en­fin si cette riv­ière ne se joint pas au Brahmapoutre dans le nord-​est de l’As­sam. La mé­daille d’or, _my­lord_, est as­surée au voyageur qui parvien­dra à réalis­er ain­si l’un des plus vifs _desider­ata_ de la géo­gra­phie des In­des.»

Pa­ganel était mag­nifique. Il par­lait avec une an­ima­tion su­perbe. Il se lais­sait em­porter sur les ailes rapi­des de l’imag­ina­tion. Il eût été aus­si im­pos­si­ble de l’ar­rêter que le Rhin aux chutes de Schaf­fouse.

«Mon­sieur Jacques Pa­ganel, dit lord Gle­nar­van, après un in­stant de si­lence, c’est là cer­taine­ment un beau voy­age et dont la sci­ence vous sera fort re­con­nais­sante; mais je ne veux pas pro­longer plus longtemps votre er­reur, et, pour le mo­ment du moins, vous de­vez renon­cer au plaisir de vis­iter les In­des.

-- Y renon­cer! Et pourquoi?

-- Parce que vous tournez le dos à la pénin­sule in­di­enne.

-- Com­ment! Le cap­itaine Bur­ton...

-- Je ne su­is pas le cap­itaine Bur­ton, répon­dit John Man­gles.

-- Mais le _Sco­tia?_

-- Mais ce navire n’est pas le _Sco­tia_!»

L’éton­nement de Pa­ganel ne saurait se dépein­dre.

Il re­gar­da tour à tour lord Gle­nar­van, tou­jours sérieux, la­dy He­le­na et Mary Grant, dont les traits ex­pri­maient un sym­pa­thique cha­grin, John Man­gles qui souri­ait, et le ma­jor qui ne bron­chait pas; puis, lev­ant les épaules et ra­menant ses lunettes de son front à ses yeux:

«Quelle plaisan­terie!» s’écria-​t-​il.

Mais en ce mo­ment ses yeux ren­con­trèrent la roue du gou­ver­nail qui por­tait ces deux mots en ex­er­gue:

_Dun­can Glas­gow_

«Le _Dun­can!_ le _Dun­can!_» fit-​il en pous­sant un véri­ta­ble cri de dés­espoir!

Puis, dé­gringolant l’es­calier de la dunette, il se pré­cipi­ta vers sa cab­ine.

Dès que l’in­for­tuné sa­vant eut dis­paru, per­son­ne à bord, sauf le ma­jor, ne put garder son sérieux, et le rire gagna jusqu’aux matelots. Se tromper de rail­way! Bon! Pren­dre le train d’Édim­bourg pour celui de Dum­bar­ton. Passe en­core! Mais se tromper de navire, et voguer vers le Chili quand on veut aller aux In­des, c’est là le fait d’une haute dis­trac­tion.

«Au sur­plus, cela ne m’étonne pas de la part de Jacques Pa­ganel, dit Gle­nar­van; il est fort cité pour de pareilles mésaven­tures. Un jour, il a pub­lié une célèbre carte d’Amérique, dans laque­lle il avait mis le Japon. Cela ne l’em­pêche pas d’être un sa­vant dis­tin­gué, et l’un des meilleurs géo­graphes de France.

-- Mais qu’al­lons-​nous faire de ce pau­vre mon­sieur? dit la­dy He­le­na. Nous ne pou­vons l’emmen­er en Patag­onie.

-- Pourquoi non? répon­dit grave­ment Mac Nabbs; nous ne sommes pas re­spon­sables de ses dis­trac­tions. Sup­posez qu’il soit dans un train de chemin de fer, le ferait-​il ar­rêter?

-- Non, mais il de­scendrait à la sta­tion prochaine, reprit la­dy He­le­na.

-- Eh bi­en, dit Gle­nar­van, c’est ce qu’il pour­ra faire, si cela lui plaît, à notre prochaine relâche.»

En ce mo­ment, Pa­ganel, pi­teux et hon­teux, re­mon­tait sur la dunette, après s’être as­suré de la présence de ses bagages à bord. Il répé­tait in­ces­sam­ment ces mots ma­len­con­treux; le _Dun­can!_ le _Dun­can!_

Il n’en eût pas trou­vé d’autres dans son vo­cab­ulaire. Il al­lait et ve­nait, ex­am­inant la mâ­ture du yacht, et in­ter­ro­geant le muet hori­zon de la pleine mer. En­fin, il revint vers lord Gle­nar­van:

«Et ce _Dun­can_ va?... Dit-​il.

-- En Amérique, Mon­sieur Pa­ganel.

-- Et plus spé­ciale­ment?...

-- À Con­cep­cion.

-- Au Chili! Au Chili! s’écria l’in­for­tuné géo­graphe. Et ma mis­sion des In­des! Mais que vont dire M De Qua­tre­fages, le prési­dent de la com­mis­sion cen­trale! Et M D’Avezac! Et M Cor­tam­bert! Et M Vivien De Saint-​Mar­tin! Com­ment me représen­ter aux séances de la so­ciété!

-- Voyons, Mon­sieur Pa­ganel, répon­dit Gle­nar­van, ne vous dés­espérez pas. Tout peut s’ar­ranger, et vous n’au­rez subi qu’un re­tard rel­ative­ment de peu d’im­por­tance. Le Yarou-​Dzang­bo-​Tchou vous at­ten­dra tou­jours dans les mon­tagnes du Ti­bet. Nous relâcherons bi­en­tôt à Madère, et là vous trou­verez un navire qui vous ramèn­era en Eu­rope.

-- Je vous re­mer­cie, _my­lord_, il fau­dra bi­en se résign­er. Mais, on peut le dire, voilà une aven­ture ex­traor­di­naire, et il n’y a qu’à moi que ces choses ar­rivent. Et ma cab­ine qui est retenue à bord du _Sco­tia!_

-- Ah! Quant au _Sco­tia_, je vous en­gage à y renon­cer pro­vi­soire­ment.

-- Mais, dit Pa­ganel, après avoir ex­am­iné de nou­veau le navire, le _Dun­can_ est un yacht de plai­sance?

-- Oui, mon­sieur, répon­dit John Man­gles, et il ap­par­tient à son hon­neur lord Gle­nar­van.

-- Qui vous prie d’us­er large­ment de son hos­pi­tal­ité, dit Gle­nar­van.

-- Mille grâces, _my­lord_, répon­dit Pa­ganel; je su­is vrai­ment sen­si­ble à votre cour­toisie; mais per­me­ttez-​moi une sim­ple ob­ser­va­tion: c’est un beau pays que l’Inde; il of­fre aux voyageurs des sur­pris­es merveilleuses; les dames ne le con­nais­sent pas sans doute... Eh bi­en, l’homme de la barre n’au­rait qu’à don­ner un tour de roue, et le yacht le _Dun­can_ voguerait aus­si facile­ment vers Cal­cut­ta que vers Con­cep­cion; or, puisqu’il fait un voy­age d’agré­ment...»

Les hoche­ments de tête qui ac­cueil­lirent la propo­si­tion de Pa­ganel ne lui per­mirent pas d’en con­tin­uer le développe­ment. Il s’ar­rê­ta court.

«Mon­sieur Pa­ganel, dit alors la­dy He­le­na, s’il ne s’agis­sait que d’un voy­age d’agré­ment, je vous répondrais: Al­lons tous en­sem­ble aux grandes-​In­des, et lord Gle­nar­van ne me dés­ap­prou­verait pas. Mais le _Dun­can_ va ra­pa­tri­er des naufragés aban­don­nés sur la côte de la Patag­onie, et il ne peut chang­er une si hu­maine des­ti­na­tion...»

En quelques min­utes, le voyageur français fut mis au courant de la sit­ua­tion; il ap­prit, non sans émo­tion, la prov­iden­tielle ren­con­tre des doc­uments, l’his­toire du cap­itaine Grant, la généreuse propo­si­tion de la­dy He­le­na.

«Madame, dit-​il, per­me­ttez-​moi d’ad­mir­er votre con­duite en tout ce­ci, et de l’ad­mir­er sans réserve. Que votre yacht con­tin­ue sa route, je me re­procherais de le re­tarder d’un seul jour.

-- Voulez-​vous donc vous as­soci­er à nos recherch­es? de­man­da la­dy He­le­na.

-- C’est im­pos­si­ble, madame, il faut que je rem­plisse ma mis­sion. Je débar­querai à votre prochaine relâche...

-- À Madère alors, dit John Man­gles.

-- À Madère, soit. Je ne serai qu’à cent qua­tre-​vingts lieues de Lis­bonne, et j’at­tendrai là des moyens de trans­port.

-- Eh bi­en, Mon­sieur Pa­ganel, dit Gle­nar­van, il sera fait suiv­ant votre désir, et pour mon compte, je su­is heureux de pou­voir vous of­frir pen­dant quelques jours l’hos­pi­tal­ité à mon bord. Puissiez- vous ne pas trop vous en­nuy­er dans notre com­pag­nie!

-- Oh! _My­lord_, s’écria le sa­vant, je su­is en­core trop heureux de m’être trompé d’une si agréable façon! Néan­moins, c’est une sit­ua­tion fort ridicule que celle d’un homme qui s’em­bar­que pour les In­des et fait voile pour l’Amérique!»

Mal­gré cette réflex­ion mélan­col­ique, Pa­ganel prit son par­ti d’un re­tard qu’il ne pou­vait em­pêch­er.

Il se mon­tra aimable, gai et même dis­trait; il en­chan­ta les dames par sa bonne humeur; avant la fin de la journée, il était l’ami de tout le monde. Sur sa de­mande, le fameux doc­ument lui fut com­mu­niqué. Il l’étu­dia avec soin, longue­ment, minu­tieuse­ment. Au­cune autre in­ter­pré­ta­tion ne lui parut pos­si­ble. Mary Grant et son frère lui in­spirèrent le plus vif in­térêt.

Il leur don­na bon es­poir. Sa façon d’en­trevoir les événe­ments et le suc­cès in­dis­cutable qu’il prédit au _Dun­can_ ar­rachèrent un sourire à la je­une fille. Vrai­ment, sans sa mis­sion, il se serait lancé à la recherche du cap­itaine Grant!

En ce qui con­cerne la­dy He­le­na, quand il ap­prit qu’elle était fille de William Tuffnel, ce fut une ex­plo­sion d’in­ter­jec­tions ad­mi­ra­tives. Il avait con­nu son père. Quel sa­vant au­da­cieux! Que de let­tres ils échangèrent, quand William Tuffnel fut mem­bre cor­re­spon­dant de la so­ciété! C’était lui, lui-​même, qui l’avait présen­té avec M Malte-​Brun! Quelle ren­con­tre, et quel plaisir de voy­ager avec la fille de William Tuffnel!

Fi­nale­ment, il de­man­da à la­dy He­le­na la per­mis­sion de l’em­brass­er. À quoi con­sen­tit la­dy Gle­nar­van quoique de fût peut-​être un peu «im­prop­er.»

Chapitre VI­II _Un brave homme de plus à bord du «Dun­can»_

Cepen­dant le yacht, fa­vorisé par les courants du nord de l’Afrique, mar­chait rapi­de­ment vers l’équa­teur. Le 30 août, on eut con­nais­sance du groupe de Madère. Gle­nar­van, fidèle à sa promesse, of­frit à son nou­vel hôte de relâch­er pour le met­tre à terre.

«Mon cher lord, répon­dit Pa­ganel, je ne ferai point de céré­monies avec vous. Avant mon ar­rivée à bord, aviez-​vous l’in­ten­tion de vous ar­rêter à Madère?

-- Non, dit Gle­nar­van.

-- Eh bi­en, per­me­ttez-​moi de met­tre à prof­it les con­séquences de ma ma­len­con­treuse dis­trac­tion. Madère est une île trop con­nue. Elle n’of­fre plus rien d’in­téres­sant à un géo­graphe. On a tout dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d’ailleurs, en pleine dé­ca­dence au point de vue de la viti­cul­ture. Imag­inez-​vous qu’il n’y a plus de vi­gnes à Madère! La ré­colte de vin qui, en 1813, s’él­evait à vingt-​deux mille pipes, est tombée, en 1845, à deux mille six cent soix­ante-​neuf. Au­jourd’hui, elle ne va pas à cinq cents! C’est un af­fligeant spec­ta­cle. Si donc il vous est in­dif­férent de relâch­er aux Ca­naries?...

-- Relâ­chons aux Ca­naries, répon­dit Gle­nar­van. Cela ne nous écarte pas de notre route.

-- Je le sais, mon cher lord. Aux Ca­naries, voyez-​vous, il y a trois groupes à étudi­er, sans par­ler du pic de Ténériffe, que j’ai tou­jours désiré voir. C’est une oc­ca­sion. J’en prof­ite, et, en at­ten­dant le pas­sage d’un navire qui me ramène en Eu­rope, je ferai l’as­cen­sion de cette mon­tagne célèbre.

-- Comme il vous plaira, mon cher Pa­ganel», répon­dit lord Gle­nar­van, qui ne put s’em­pêch­er de sourire.

Et il avait rai­son de sourire.

Les Ca­naries sont peu éloignées de Madère. Deux cent cin­quante milles à peine sé­par­ent les deux groupes, dis­tance in­signifi­ante pour un aus­si bon marcheur que le _Dun­can_.

Le 31 août, à deux heures du soir, John Man­gles et Pa­ganel se prom­enaient sur la dunette. Le français pres­sait son com­pagnon de vives ques­tions sur le Chili; tout à coup le cap­itaine l’in­ter­rompit, et mon­trant dans le sud un point de l’hori­zon:

«Mon­sieur Pa­ganel? dit-​il.

-- Mon cher cap­itaine, répon­dit le sa­vant.

-- Veuillez porter vos re­gards de ce côté. Ne voyez-​vous rien?

-- Rien.

-- Vous ne re­gardez pas où il faut. Ce n’est pas à l’hori­zon, mais au-​dessus, dans les nu­ages.

-- Dans les nu­ages? J’ai beau chercher...

-- Tenez, main­tenant, par le bout-​de­hors de beaupré.

-- Je ne vois rien.

-- C’est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu’il en soit, et bi­en que nous en soyons à quar­ante milles, vous m’en­ten­dez, le pic de Ténériffe est par­faite­ment vis­ible au-​dessus de l’hori­zon.»

Que Pa­ganel voulût voir ou non, il dut se ren­dre à l’év­idence quelques heures plus tard, à moins de s’avouer aveu­gle.

«Vous l’apercevez en­fin? lui dit John Man­gles.

-- Oui, oui, par­faite­ment, répon­dit Pa­ganel; et c’est là, ajou­ta- t-​il d’un ton dé­daigneux, c’est là ce qu’on ap­pelle le pic de Ténériffe?

-- Lui-​même.

-- Il paraît avoir une hau­teur as­sez mé­diocre.

-- Cepen­dant il est élevé de onze mille pieds au-​dessus du niveau de la mer.

-- Cela ne vaut pas le Mont Blanc.

-- C’est pos­si­ble, mais quand il s’agi­ra de le gravir, vous le trou­verez peut-​être suff­isam­ment élevé.

-- Oh! le gravir! Le gravir, mon cher cap­itaine, à quoi bon, je vous prie, après MM De Hum­boldt et Bon­plan? Un grand génie, ce Hum­boldt! Il a fait l’as­cen­sion de cette mon­tagne; il en a don­né une de­scrip­tion qui ne laisse rien à désir­er; il en a re­con­nu les cinq zones: la zone des vins, la zone des lau­ri­ers, la zone des pins, la zone des bruyères alpines, et en­fin la zone de la stéril­ité. C’est au som­met du piton même qu’il a posé le pied, et là, il n’avait même pas la place de s’as­seoir. Du haut de la mon­tagne, sa vue em­bras­sait un es­pace égal au quart de l’Es­pagne. Puis il a vis­ité le vol­can jusque dans ses en­trailles, et il a at­teint le fond de son cratère éteint. Que voulez-​vous que je fasse après ce grand homme, je vous le de­mande?

-- En ef­fet, répon­dit John Man­gles, il ne reste plus rien à glan­er. C’est fâcheux, car vous vous en­nuierez fort à at­ten­dre un navire dans le port de Ténériffe. Il n’y a pas là beau­coup de dis­trac­tions à es­pér­er.

-- Ex­cep­té les mi­ennes, dit Pa­ganel en ri­ant. Mais, mon cher Man­gles, est-​ce que les îles du Cap-​Vert n’of­frent pas des points de relâche im­por­tants?

-- Si vrai­ment. Rien de plus facile que de s’em­bar­quer à Vil­la- Praïa.

-- Sans par­ler d’un avan­tage qui n’est point à dé­daign­er, ré­pli­qua Pa­ganel, c’est que les îles du Cap-​Vert sont peu éloignées du Séné­gal, où je trou­verai des com­pat_rio_tes. Je sais bi­en que l’on dit ce groupe mé­diocre­ment in­téres­sant, sauvage, mal­sain; mais tout est curieux à l’oeil du géo­graphe. Voir est une sci­ence. Il y a des gens qui ne savent pas voir, et qui voy­agent avec au­tant d’in­tel­li­gence qu’un crus­tacé. Croyez bi­en que je ne su­is pas de leur école.

-- À votre aise, mon­sieur Pa­ganel, répon­dit John Man­gles; je su­is cer­tain que la sci­ence géo­graphique gag­nera à votre séjour dans les îles du Cap-​Vert. Nous de­vons pré­cisé­ment y relâch­er pour faire du char­bon. Votre débar­que­ment ne nous causera donc au­cun re­tard.»

Cela dit, le cap­itaine don­na la route de manière à pass­er dans l’ouest des Ca­naries; le célèbre pic fut lais­sé sur bâbord, et le _Dun­can_, con­tin­uant sa marche rapi­de, coupa le tropique du Can­cer le 2 septem­bre, à cinq heures du matin.

Le temps vint alors à chang­er. C’était l’at­mo­sphère hu­mide et pe­sante de la sai­son des pluies, «le tem­po das aguas», suiv­ant l’ex­pres­sion es­pag­nole, sai­son pénible aux voyageurs, mais utile aux habi­tants des îles africaines, qui man­quent d’ar­bres, et con­séquem­ment qui man­quent d’eau. La mer, très houleuse, em­pêcha les pas­sagers de se tenir sur le pont; mais les con­ver­sa­tions du car­ré n’en furent pas moins fort an­imées.

Le 3 septem­bre, Pa­ganel se mit à rassem­bler ses bagages pour son prochain débar­que­ment. Le _Dun­can_ évolu­ait en­tre les îles du Cap- Vert; il pas­sa de­vant l’île du sel, véri­ta­ble tombe de sable, in­fer­tile et dé­solée; après avoir longé de vastes bancs de corail, il lais­sa par le travers l’île Saint-​Jacques, traver­sée du nord au mi­di par une chaîne de mon­tagnes basal­tiques que ter­mi­nent deux mornes élevés. Puis John Man­gles em­bouqua la baie de Vil­la-​Praïa, et mouil­la bi­en­tôt de­vant la ville par huit brass­es de fond. Le temps était af­freux et le ressac ex­ces­sive­ment vi­olent, bi­en que la baie fût abritée con­tre les vents du large. La pluie tombait à tor­rents et per­me­ttait à peine de voir la ville, élevée sur une plaine en forme de ter­rasse qui s’ap­puyait à des con­tre­forts de roches vol­caniques hauts de trois cents pieds. L’as­pect de l’île à travers cet épais rideau de pluie était navrant.

La­dy He­le­na ne put don­ner suite à son pro­jet de vis­iter la ville; l’em­bar­que­ment du char­bon ne se fai­sait pas sans de grandes dif­fi­cultés. Les pas­sagers du _Dun­can_ se virent donc con­signés sous la dunette, pen­dant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux dans une in­ex­primable con­fu­sion. La ques­tion du temps fut na­turelle­ment à l’or­dre du jour dans les con­ver­sa­tions du bord. Cha­cun dit son mot, sauf le ma­jor, qui eût as­sisté au déluge uni­versel avec une in­dif­férence com­plète. Pa­ganel al­lait et ve­nait en hochant la tête.

«C’est un fait ex­près, di­sait-​il.

-- Il est cer­tain, répon­dit Gle­nar­van, que les élé­ments se dé­clar­ent con­tre vous.

-- J’en au­rai pour­tant rai­son.

-- Vous ne pou­vez af­fron­ter pareille pluie, dit la­dy He­le­na.

-- Moi, madame, par­faite­ment. Je ne la crains que pour mes bagages et mes in­stru­ments. Tout sera per­du.

-- Il n’y a que le débar­que­ment à red­outer, reprit Gle­nar­van. Une fois à Vil­la-​Praïa, vous ne serez pas trop mal logé; peu pro­pre­ment, par ex­em­ple: En com­pag­nie de singes et de porcs dont les re­la­tions ne sont pas tou­jours agréables. Mais un voyageur n’y re­garde pas de si près. D’abord il faut es­pér­er que dans sept ou huit mois vous pour­rez vous em­bar­quer pour l’Eu­rope.

-- Sept ou huit mois! s’écria Pa­ganel.

-- Au moins. Les îles du Cap-​Vert ne sont pas très fréquen­tées des navires pen­dant la sai­son des pluies. Mais vous pour­rez em­ploy­er votre temps d’une façon utile. Cet archipel est en­core peu con­nu; en to­pogra­phie, en cli­ma­tolo­gie, en ethno­gra­phie, en hyp­sométrie, il y a beau­coup à faire.

-- Vous au­rez des fleuves à re­con­naître, dit la­dy He­le­na.

-- Il n’y en a pas, madame, répon­dit Pa­ganel.

-- Eh bi­en, des riv­ières?

-- Il n’y en a pas non plus.

-- Des cours d’eau alors?

-- Pas da­van­tage.

-- Bon, fit le ma­jor, vous vous ra­bat­trez sur les forêts.

-- Pour faire des forêts, il faut des ar­bres; or, il n’y a pas d’ar­bres.

-- Un joli pays! ré­pli­qua le ma­jor.

-- Con­solez-​vous, mon cher Pa­ganel, dit alors Gle­nar­van, vous au­rez du moins des mon­tagnes.

-- Oh! peu élevées et peu in­téres­santes, _my­lord_. D’ailleurs, ce tra­vail a été fait.

-- Fait! dit Gle­nar­van.

-- Oui, voilà bi­en ma chance habituelle. Si, aux Ca­naries, je me voy­ais en présence des travaux de Hum­boldt, ici, je me trou­ve de­vancé par un géo­logue, M Charles Sainte-​Claire Dev­ille!

-- Pas pos­si­ble?

-- Sans doute, répon­dit Pa­ganel d’un ton pi­teux. Ce sa­vant se trou­vait à bord de la corvette de l’état _la dé­cidée_, pen­dant sa relâche aux îles du Cap-​Vert, et il a vis­ité le som­met le plus in­téres­sant du groupe, le vol­can de l’île Fo­go. Que voulez-​vous que je