Les enfants du capitaine Grant by Verne, Jules - Pages 1-522

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Les enfants du capitaine Grant

The Project Guten­berg EBook of Les en­fants du cap­itaine Grant, by Jules Verne

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Ti­tle: Les en­fants du cap­itaine Grant

Au­thor: Jules Verne

Re­lease Date: Novem­ber 26, 2004 [EBook #14163]

Lan­guage: French

Char­ac­ter set en­cod­ing: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTEN­BERG EBOOK LES EN­FANTS DU CAP­ITAINE GRANT ***

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Jules Verne LES EN­FANTS DU CAP­ITAINE GRANT

(1868)

Ta­ble des matières

PRE­MIÈRE PAR­TIE Chapitre I Bal­ance-​fish Chapitre II Les trois doc­uments Chapitre III Mal­colm-​Cas­tle Chapitre IV Une propo­si­tion de la­dy Gle­nar­van Chapitre V Le dé­part du «Dun­can» Chapitre VI Le pas­sager de la cab­ine numéro six Chapitre VII D’où vient et où va Jacques Pa­ganel Chapitre VI­II Un brave homme de plus à bord du «Dun­can» Chapitre IX Le détroit de Mag­el­lan Chapitre X Le trente-​sep­tième par­al­lèle Chapitre XI Traver­sée du Chili Chapitre XII À douze mille pieds dans les airs Chapitre XI­II De­scente de la cordil­lère Chapitre XIV Le coup de fusil de la prov­idence Chapitre XV L’es­pag­nol de Jacques Pa­ganel Chapitre XVI Le rio-​Col­orado Chapitre XVII Les pam­pas Chapitre XVI­II À la recherche d’une aiguade Chapitre XIX Les loups rouges Chapitre XX Les plaines ar­gen­tines Chapitre XXI Le fort in­dépen­dance Chapitre XXII La crue Chapitre XXI­II Où l’on mène la vie des oiseaux Chapitre XXIV Où l’on con­tin­ue de men­er la vie des oiseaux Chapitre XXXV En­tre le feu et l’eau Chapitre XXVI L’At­lan­tique DEUX­IÈME PAR­TIE Chapitre I Le re­tour à bord Chapitre II Tris­tan d’Acun­ha Chapitre III L’île Am­ster­dam Chapitre IV Les paris de Jacques Pa­ganel et du ma­jor Mac Nabbs Chapitre V Les colères de l’océan In­di­en Chapitre VI Le cap Bernouil­li Chapitre VII Ayr­ton Chapitre VI­II Le dé­part Chapitre IX La province de Vic­to­ria Chapitre X Wimer­ra riv­er Chapitre XI Burke et Stu­art Chapitre XII Le rail­way de Mel­bourne à Sand­hurst Chapitre XI­II Un pre­mier prix de géo­gra­phie Chapitre XIV Les mines du mont Alexan­dre Chapitre XV «Aus­tralian and New Zealand gazette» Chapitre XVI Où le ma­jor sou­tient que ce sont des singes Chapitre XVII Les éleveurs mil­lion­naires Chapitre XVI­II Les alpes aus­trali­ennes Chapitre XIX Un coup de théâtre Chapitre XX Aland! Zealand! Chapitre XXI Qua­tre jours d’an­goisse Chapitre XXII Eden TROISIÈME PAR­TIE Chapitre I Le mac­quar­ie Chapitre II Le passé du pays où l’on va Chapitre III Les mas­sacres de la Nou­velle-​Zé­lande Chapitre IV Les brisants Chapitre V Les matelots im­pro­visés Chapitre VI Où le can­ni­bal­isme est traité théorique­ment Chapitre VII Où l’on ac­coste en­fin une terre qu’il faudrait éviter Chapitre VI­II Le présent du pays où l’on est Chapitre IX Trente milles au nord Chapitre X Le fleuve na­tion­al Chapitre XI Le lac Taupo Chapitre XII Les funérailles d’un chef maori Chapitre XI­II Les dernières heures Chapitre XIV La mon­tagne tabou Chapitre XV Les grands moyens de Pa­ganel Chapitre XVI En­tre deux feux Chapitre XVII Pourquoi le «Dun­can» croi­sait sur la côte est de la Nou­velle-​Zé­lande Chapitre XVI­II Ayr­ton ou Ben Joyce Chapitre XIX Une trans­ac­tion Chapitre XX Un cri dans la nu­it Chapitre XXI L’île Ta­bor Chapitre XXII La dernière dis­trac­tion de Jacques Pa­ganel

PRE­MIÈRE PAR­TIE

Chapitre I _Bal­ance-​fish_

Le 26 juil­let 1864, par une forte brise du nord-​est, un mag­nifique yacht évolu­ait à toute vapeur sur les flots du canal du nord. Le pavil­lon d’An­gleterre bat­tait à sa corne d’ar­ti­mon; à l’ex­trémité du grand mât, un guidon bleu por­tait les ini­tiales E G, brodées en or et sur­mon­tées d’une couronne ducale. Ce yacht se nom­mait le _Dun­can_; il ap­parte­nait à lord Gle­nar­van, l’un des seize pairs écos­sais qui siè­gent à la cham­bre haute, et le mem­bre le plus dis­tin­gué du «roy­al-​thames-​yacht-​club», si célèbre dans tout le roy­aume-​uni.

Lord Ed­ward Gle­nar­van se trou­vait à bord avec sa je­une femme, la­dy He­le­na, et l’un de ses cousins, le ma­jor Mac Nabbs.

Le _Dun­can_, nou­velle­ment con­stru­it, était venu faire ses es­sais à quelques milles au de­hors du golfe de la Clyde, et cher­chait à ren­tr­er à Glas­gow; déjà l’île d’Ar­ran se rel­evait à l’hori­zon, quand le matelot de vigie sig­nala un énorme pois­son qui s’ébat­tait dans le sil­lage du yacht.

Le cap­itaine John Man­gles fit aus­sitôt prévenir lord Ed­ward de cette ren­con­tre. Celui-​ci mon­ta sur la dunette avec le ma­jor Mac Nabbs, et de­man­da au cap­itaine ce qu’il pen­sait de cet an­imal.

«Vrai­ment, votre hon­neur, répon­dit John Man­gles, je pense que c’est un re­quin d’une belle taille.

-- Un re­quin dans ces par­ages! s’écria Gle­nar­van.

-- Cela n’est pas dou­teux, reprit le cap­itaine; ce pois­son ap­par­tient à une es­pèce de re­quins qui se ren­con­tre dans toutes les mers et sous toutes les lat­itudes. C’est le «bal­ance-​fish», et je me trompe fort, ou nous avons af­faire à l’un de ces co­quins-​là! Si votre hon­neur y con­sent, et pour peu qu’il plaise à la­dy Gle­nar­van d’as­sis­ter à une pêche curieuse, nous saurons bi­en­tôt à quoi nous en tenir.

-- Qu’en pensez-​vous, Mac Nabbs? dit lord Gle­nar­van au ma­jor; êtes-​vous d’avis de ten­ter l’aven­ture?

-- Je su­is de l’avis qu’il vous plaira, répon­dit tran­quille­ment le ma­jor.

-- D’ailleurs, reprit John Man­gles, on ne saurait trop ex­ter­min­er ces ter­ri­bles bêtes. Prof­itons de l’oc­ca­sion, et, s’il plaît à votre hon­neur, ce sera à la fois un émou­vant spec­ta­cle et une bonne ac­tion.

-- Faites, John,» dit lord Gle­nar­van.

Puis il en­voya prévenir la­dy He­le­na, qui le re­joignit sur la dunette, fort ten­tée vrai­ment par cette pêche émou­vante.

La mer était mag­nifique; on pou­vait facile­ment suiv­re à sa sur­face les rapi­des évo­lu­tions du squale, qui plongeait ou s’élançait avec une sur­prenante vigueur. John Man­gles don­na ses or­dres. Les matelots jetèrent par-​dessus les bastin­gages de tri­bord une forte corde, mu­nie d’un émer­il­lon amor­cé avec un épais morceau de lard. Le re­quin, bi­en qu’il fût en­core à une dis­tance de cin­quante yards, sen­tit l’ap­pât of­fert à sa vo­rac­ité. Il se rap­procha rapi­de­ment du yacht. On voy­ait ses na­geoires, gris­es à leur ex­trémité, noires à leur base, bat­tre les flots avec vi­olence, tan­dis que son ap­pen­dice cau­dal le main­te­nait dans une ligne rigoureuse­ment droite. À mesure qu’il s’avançait, ses gros yeux sail­lants ap­pa­rais­saient, en­flam­més par la con­voitise, et ses mâ­choires béantes, lorsqu’il se re­tour­nait, dé­cou­vraient une quadru­ple rangée de dents. Sa tête était large et dis­posée comme un dou­ble marteau au bout d’un manche. John Man­gles n’avait pu s’y tromper; c’était là le plus vo­race échan­til­lon de la famille des squales, le pois­son-​bal­ance des anglais, le pois­son-​juif des provençaux.

Les pas­sagers et les marins du _Dun­can_ suiv­aient avec une vive at­ten­tion les mou­ve­ments du re­quin. Bi­en­tôt l’an­imal fut à portée de l’émer­il­lon; il se re­tour­na sur le dos pour le mieux saisir, et l’énorme amorce dis­parut dans son vaste gosier.

Aus­sitôt il «se fer­ra» lui-​même en don­nant une vi­olente sec­ousse au câble, et les matelots halèrent le mon­strueux squale au moyen d’un palan frap­pé à l’ex­trémité de la grande ver­gue. Le re­quin se dé­bat­tit vi­olem­ment, en se voy­ant ar­racher de son élé­ment na­turel. Mais on eut rai­son de sa vi­olence.

Une corde mu­nie d’un noeud coulant le saisit par la queue et paralysa ses mou­ve­ments. Quelques in­stants après, il était en­levé au-​dessus des bastin­gages et pré­cip­ité sur le pont du yacht. Aus­sitôt, un des marins s’ap­procha de lui, non sans pré­cau­tion, et, d’un coup de hache porté avec vigueur, il tran­cha la formidable queue de l’an­imal.

La pêche était ter­minée; il n’y avait plus rien à crain­dre de la part du mon­stre; la vengeance des marins se trou­vait sat­is­faite, mais non leur cu_rio_sité. En ef­fet, il est d’us­age à bord de tout navire de vis­iter soigneuse­ment l’es­tom­ac du re­quin.

Les matelots con­nais­sent sa vo­rac­ité peu déli­cate, s’at­ten­dent à quelque sur­prise, et leur at­tente n’est pas tou­jours trompée.

La­dy Gle­nar­van ne voulut pas as­sis­ter à cette répug­nante «ex­plo­ration», et elle ren­tra dans la dunette. Le re­quin hale­tait en­core; il avait dix pieds de long et pe­sait plus de six cents livres.

Cette di­men­sion et ce poids n’ont rien d’ex­traor­di­naire; mais si le _bal­ance-​fish_ n’est pas classé par­mi les géants de l’es­pèce, du moins compte-​t-​il au nom­bre des plus red­outa­bles.

Bi­en­tôt l’énorme pois­son fut éven­tré à coups de hache, et sans plus de céré­monies. L’émer­il­lon avait pénétré jusque dans l’es­tom­ac, qui se trou­va ab­sol­ument vide; évidem­ment l’an­imal jeû­nait depuis longtemps, et les marins dés­ap­pointés al­laient en jeter les débris à la mer, quand l’at­ten­tion du maître d’équipage fut at­tirée par un ob­jet grossier, solide­ment en­gagé dans l’un des vis­cères.

«Eh! Qu’est-​ce que cela? s’écria-​t-​il.

-- Cela, répon­dit un des matelots, c’est un morceau de roc que la bête au­ra avalé pour se lester.

-- Bon! reprit un autre, c’est bel et bi­en un boulet ramé que ce co­quin-​là a reçu dans le ven­tre, et qu’il n’a pas en­core pu digér­er.

-- Taisez-​vous donc, vous autres, ré­pli­qua Tom Austin, le sec­ond du yacht, ne voyez-​vous pas que cet an­imal était un ivrogne fi­ef­fé, et que pour n’en rien per­dre il a bu non seule­ment le vin, mais en­core la bouteille?

-- Quoi! s’écria lord Gle­nar­van, c’est une bouteille que ce re­quin a dans l’es­tom­ac!

-- Une véri­ta­ble bouteille, répon­dit le maître d’équipage. Mais on voit bi­en qu’elle ne sort pas de la cave.

-- Eh bi­en, Tom, reprit lord Ed­ward, re­tirez-​la avec pré­cau­tion; les bouteilles trou­vées en mer ren­fer­ment sou­vent des doc­uments pré­cieux.

-- Vous croyez? dit le ma­jor Mac Nabbs.

-- Je crois, du moins, que cela peut ar­riv­er.

-- Oh! je ne vous con­tre­dis point, répon­dit le ma­jor, et il y a peut-​être là un se­cret.

-- C’est ce que nous al­lons savoir, dit Gle­nar­van.

-- Eh bi­en, Tom?

-- Voilà, répon­dit le sec­ond, en mon­trant un ob­jet in­forme qu’il ve­nait de re­tir­er, non sans peine, de l’es­tom­ac du re­quin.

-- Bon, dit Gle­nar­van, faites laver cette vi­laine chose, et qu’on la porte dans la dunette.»

Tom obéit, et cette bouteille, trou­vée dans des cir­con­stances si sin­gulières, fut dé­posée sur la ta­ble du car­ré, au­tour de laque­lle prirent place lord Gle­nar­van, le ma­jor Mac Nabbs, le cap­itaine John Man­gles et la­dy He­le­na, car une femme est, dit-​on, tou­jours un peu curieuse.

Tout fait événe­ment en mer. Il y eut un mo­ment de si­lence. Cha­cun in­ter­ro­geait du re­gard cette épave frag­ile. Y avait-​il là le se­cret de tout un désas­tre, ou seule­ment un mes­sage in­signifi­ant con­fié au gré des flots par quelque nav­iga­teur dé­soeu­vré?

Cepen­dant, il fal­lait savoir à quoi s’en tenir, et Gle­nar­van procé­da sans plus at­ten­dre à l’ex­am­en de la bouteille; il prit, d’ailleurs, toutes les pré­cau­tions voulues en pareilles cir­con­stances; on eût dit un coro­ner rel­evant les par­tic­ular­ités d’une af­faire grave; et Gle­nar­van avait rai­son, car l’in­dice le plus in­signifi­ant en ap­parence peut met­tre sou­vent sur la voie d’une im­por­tante dé­cou­verte.

Avant d’être vis­itée in­térieure­ment, la bouteille fut ex­am­inée à l’ex­térieur. Elle avait un col ef­filé, dont le goulot vigoureux por­tait en­core un bout de fil de fer en­tamé par la rouille; ses parois, très épaiss­es et ca­pa­bles de sup­port­er une pres­sion de plusieurs at­mo­sphères, trahis­saient une orig­ine évidem­ment cham­penoise. Avec ces bouteilles-​là, les vi­gnerons d’Aï ou d’Éper­nay cassent des bâ­tons de chaise, sans qu’elles aient trace de fêlure. Celle-​ci avait donc pu sup­port­er im­puné­ment les hasards d’une longue péré­gri­na­tion.

«Une bouteille de la mai­son Cliquot», dit sim­ple­ment le ma­jor.

Et, comme il de­vait s’y con­naître, son af­fir­ma­tion fut ac­cep­tée sans con­teste.

«Mon cher ma­jor, répon­dit He­le­na, peu im­porte ce qu’est cette bouteille, si nous ne savons pas d’où elle vient.

-- Nous le saurons, ma chère He­le­na, dit lord Ed­ward, et déjà l’on peut af­firmer qu’elle vient de loin. Voyez les matières pétri­fiées qui la re­cou­vrent, ces sub­stances minéral­isées, pour ain­si dire, sous l’ac­tion des eaux de la mer! Cette épave avait déjà fait un long séjour dans l’océan avant d’aller s’en­gloutir dans le ven­tre d’un re­quin.

-- Il m’est im­pos­si­ble de ne pas être de votre avis, répon­dit le ma­jor, et ce vase frag­ile, pro­tégé par son en­veloppe de pierre, a pu faire un long voy­age.

-- Mais d’où vient-​il? de­man­da la­dy Gle­nar­van.

-- At­ten­dez, ma chère He­le­na, at­ten­dez; il faut être pa­tient avec les bouteilles. Ou je me trompe fort, ou celle-​ci va répon­dre elle-​même à toutes nos ques­tions.»

Et, ce dis­ant, Gle­nar­van com­mença à grat­ter les dures matières qui pro­tégeaient le goulot; bi­en­tôt le bou­chon ap­parut, mais fort en­dom­magé par l’eau de mer.

«Cir­con­stance fâcheuse, dit Gle­nar­van, car s’il se trou­ve là quelque pa­pi­er, il sera en fort mau­vais état.

-- C’est à crain­dre, ré­pli­qua le ma­jor.

-- J’ajouterai, reprit Gle­nar­van, que cette bouteille mal bouchée ne pou­vait tarder à couler bas, et il est heureux que ce re­quin l’ait avalée pour nous l’ap­porter à bord du _Dun­can_.

-- Sans doute, répon­dit John Man­gles, et cepen­dant mieux eût valu la pêch­er en pleine mer, par une lon­gi­tude et une lat­itude bi­en déter­minées. On peut alors, en étu­di­ant les courants at­mo­sphériques et marins, re­con­naître le chemin par­cou­ru; mais avec un fac­teur comme celui-​là, avec ces re­quins qui marchent con­tre vent et marée, on ne sait plus à quoi s’en tenir.

-- Nous ver­rons bi­en,» répon­dit Gle­nar­van.

En ce mo­ment, il en­le­vait le bou­chon avec le plus grand soin, et une forte odeur saline se ré­pan­dit dans la dunette.

«Eh bi­en? de­man­da la­dy He­le­na, avec une im­pa­tience toute fémi­nine.

-- Oui! dit Gle­nar­van, je ne me trompais pas! Il y a là des pa­piers!

-- Des doc­uments! des doc­uments! s’écria la­dy He­le­na.

-- Seule­ment, répon­dit Gle­nar­van, ils parais­sent être rongés par l’hu­mid­ité, et il est im­pos­si­ble de les re­tir­er, car ils ad­hèrent aux parois de la bouteille.

-- Cas­sons-​la, dit Mac Nabbs.

-- J’aimerais mieux la con­serv­er in­tacte, ré­pli­qua Gle­nar­van.

-- Moi aus­si, répon­dit le ma­jor.

-- Sans nul doute, dit la­dy He­le­na, mais le con­tenu est plus pré­cieux que le con­tenant, et il vaut mieux sac­ri­fi­er celui-​ci à celui-​là.

-- Que votre hon­neur dé­tache seule­ment le goulot, dit John Man­gles, et cela per­me­ttra de re­tir­er le doc­ument sans l’en­dom­mager.

-- Voyons! Voyons! Mon cher Ed­ward», s’écria la­dy Gle­nar­van.

Il était dif­fi­cile de procéder d’une autre façon, et quoi qu’il en eût, lord Gle­nar­van se dé­ci­da à bris­er le goulot de la pré­cieuse bouteille. Il fal­lut em­ploy­er le marteau, car l’en­veloppe pier­reuse avait ac­quis la dureté du gran­it. Bi­en­tôt ses débris tombèrent sur la ta­ble, et l’on aperçut plusieurs frag­ments de pa­pi­er ad­hérents les uns aux autres.

Gle­nar­van les re­ti­ra avec pré­cau­tion, les sé­para, et les éta­la de­vant ses yeux, pen­dant que la­dy He­le­na, le ma­jor et le cap­itaine se pres­saient au­tour de lui.

Chapitre II _Les trois doc­uments_

Ces morceaux de pa­pi­er, à de­mi détru­its par l’eau de mer, lais­saient apercevoir quelques mots seule­ment, restes in­déchiffrables de lignes presque en­tière­ment ef­facées. Pen­dant quelques min­utes, lord Gle­nar­van les ex­am­ina avec at­ten­tion; il les re­tour­na dans tous les sens; il les ex­posa à la lu­mière du jour; il ob­ser­va les moin­dres traces d’écri­ture re­spec­tées par la mer; puis il re­gar­da ses amis, qui le con­sid­éraient d’un oeil anx­ieux.

«Il y a là, dit-​il, trois doc­uments dis­tincts, et vraisem­blable­ment trois copies du même doc­ument traduit en trois langues, l’un anglais, l’autre français, le troisième alle­mand. Les quelques mots qui ont ré­sisté ne me lais­sent au­cun doute à cet égard.

-- Mais au moins, ces mots présen­tent-​ils un sens? de­man­da la­dy Gle­nar­van.

-- Il est dif­fi­cile de se pronon­cer, ma chère He­le­na; les mots tracés sur ces doc­uments sont fort in­com­plets.

-- Peut-​être se com­plè­tent-​ils l’un par l’autre? dit le ma­jor.

-- Cela doit être, répon­dit John Man­gles; il est im­pos­si­ble que l’eau de mer ait rongé ces lignes pré­cisé­ment aux mêmes en­droits, et en rap­prochant ces lam­beaux de phrase, nous finirons par leur trou­ver un sens in­tel­li­gi­ble.

-- C’est ce que nous al­lons faire, dit lord Gle­nar­van, mais procé­dons avec méth­ode. Voici d’abord le doc­ument anglais.»

Ce doc­ument présen­tait la dis­po­si­tion suiv­ante de lignes et de mots:

_62 bri gow sink... Etc_.

«Voilà qui ne sig­ni­fie pas grand’chose, dit le ma­jor d’un air dés­ap­pointé.

-- Quoi qu’il en soit, répon­dit le cap­itaine, c’est là du bon anglais.

-- Il n’y a pas de doute à cet égard, dit lord Gle­nar­van; les mots _sink, aland, that, and, lost_, sont in­tacts; _skipp_ forme évidem­ment le mot _skip­per_, et il est ques­tion d’un sieur Gr, prob­able­ment le cap­itaine d’un bâ­ti­ment naufragé.

-- Ajou­tons, dit John Man­gles, les mots _monit_ et _ssis­tance_ dont l’in­ter­pré­ta­tion est év­idente.

-- Eh mais! C’est déjà quelque chose, cela, répon­dit la­dy He­le­na.

-- Mal­heureuse­ment, répon­dit le ma­jor, il nous manque des lignes en­tières. Com­ment retrou­ver le nom du navire per­du, le lieu du naufrage?

-- Nous les retrou­verons, dit lord Ed­ward.

-- Cela n’est pas dou­teux, ré­pli­qua le ma­jor, qui était in­vari­able­ment de l’avis de tout le monde, mais de quelle façon?

-- En com­plé­tant un doc­ument par l’autre.

-- Cher­chons donc!» s’écria la­dy He­le­na.

Le sec­ond morceau de pa­pi­er, plus en­dom­magé que le précé­dent, n’of­frait que des mots isolés et dis­posés de cette manière: _7 ju­ni glas... Etc_.

«Ce­ci est écrit en alle­mand, dit John Man­gles, dès qu’il eut jeté les yeux sur ce pa­pi­er.

-- Et vous con­nais­sez cette langue, John? de­man­da Gle­nar­van.

-- Par­faite­ment, votre hon­neur.

-- Eh bi­en, dites-​nous ce que sig­ni­fient ces quelques mots.»

Le cap­itaine ex­am­ina le doc­ument avec at­ten­tion, et s’ex­pri­ma en ces ter­mes:

«D’abord, nous voilà fixés sur la date de l’événe­ment; _7 ju­ni_ veut dire _7 juin_, et en rap­prochant ce chiffre des chiffres 62 four­nis par le doc­ument anglais, nous avons cette date com­plète: _7 juin 1862_.

-- Très bi­en! s’écria la­dy He­le­na; con­tin­uez, John.

-- Sur la même ligne, reprit le je­une cap­itaine, je trou­ve le mot _glas_, qui, rap­proché du mot _gow_ fourni par le pre­mier doc­ument, donne _Glas­gow_. Il s’ag­it évidem­ment d’un navire du port de Glas­gow.

-- C’est mon opin­ion, répon­dit le ma­jor.

-- La sec­onde ligne du doc­ument manque tout en­tière, reprit John Man­gles. Mais, sur la troisième, je ren­con­tre deux mots im­por­tants: _zwei_ qui veut dire _deux_, et _atrosen_, ou mieux _ma­trosen_, qui sig­ni­fie _matelots_ en langue alle­mande.

-- Ain­si donc, dit la­dy He­le­na, il s’agi­rait d’un cap­itaine et de deux matelots?

-- C’est prob­able, répon­dit lord Gle­nar­van.

-- J’avouerai à votre hon­neur, reprit le cap­itaine, que le mot suiv­ant, _graus_, m’em­bar­rasse. Je ne sais com­ment le traduire. Peut-​être le troisième doc­ument nous le fera-​t-​il com­pren­dre. Quant aux deux derniers mots, ils s’ex­pliquent sans dif­fi­cultés. _Bringt ih­nen_ sig­ni­fie _portez-​leur_, et si on les rap­proche du mot anglais situé comme eux sur la sep­tième ligne du pre­mier doc­ument, je veux dire du mot _as­sis­tance_, la phrase _portez-​leur sec­ours_ se dé­gage toute seule.

-- Oui! Portez-​leur sec­ours! dit Gle­nar­van, mais où se trou­vent ces mal­heureux? Jusqu’ici nous n’avons pas une seule in­di­ca­tion du lieu, et le théâtre de la catas­tro­phe est ab­sol­ument in­con­nu.

-- Es­pérons que le doc­ument français sera plus ex­plicite, dit la­dy He­le­na.

-- Voyons le doc­ument français, répon­dit Gle­nar­van, et comme nous con­nais­sons tous cette langue, nos recherch­es seront plus faciles.»

Voici le fac-​sim­ile ex­act du troisième doc­ument:

_Troi ats tan­nia go­nie... Etc_.

«Il y a des chiffres, s’écria la­dy He­le­na. Voyez, messieurs, voyez!...

-- Procé­dons avec or­dre, dit lord Gle­nar­van, et com­mençons par le com­mence­ment. Per­me­ttez-​moi de relever un à un ces mots épars et in­com­plets. Je vois d’abord, dès les pre­mières let­tres, qu’il s’ag­it d’un trois-​mâts, dont le nom, grâce aux doc­uments anglais et français, nous est en­tière­ment con­servé: le _Bri­tan­nia_. Des deux mots suiv­ants _go­nie_ et _aus­tral_, le dernier seul a une sig­ni­fi­ca­tion que vous com­prenez tous.

-- Voilà déjà un dé­tail pré­cieux, répon­dit John Man­gles; le naufrage a eu lieu dans l’hémis­phère aus­tral.

-- C’est vague, dit le ma­jor.

-- Je con­tin­ue, reprit Gle­nar­van. Ah! Le mot _abor_, le rad­ical du verbe _abor­der_. Ces mal­heureux ont abor­dé quelque part. Mais où? _con­tin_! est-​ce donc sur un con­ti­nent? _cru­el_!....

-- _Cru­el!_ s’écria John Man­gles, mais voilà l’ex­pli­ca­tion du mot alle­mand _graus... Grausam... Cru­el!_

-- Con­tin­uons! Con­tin­uons! dit Gle­nar­van, dont l’in­térêt était vi­olem­ment surex­cité à mesure que le sens de ces mots in­com­plets se dé­gageait à ses yeux. _In­di_... S’ag­it-​il donc de l’_Inde_ où ces matelots au­raient été jetés? Que sig­ni­fie ce mot _on­git_? Ah! _lon­gi­tude_! et voici la lat­itude: _trente-​sept de­grés onze min­utes_.

-- En­fin! Nous avons donc une in­di­ca­tion pré­cise.

-- Mais la lon­gi­tude manque, dit Mac Nabbs.

-- On ne peut pas tout avoir, mon cher ma­jor, répon­dit Gle­nar­van, et c’est quelque chose qu’un de­gré ex­act de lat­itude. Dé­cidé­ment, ce doc­ument français est le plus com­plet des trois. Il est év­ident que cha­cun d’eux était la tra­duc­tion lit­térale des autres, car ils con­ti­en­nent tous le même nom­bre de lignes. Il faut donc main­tenant les réu­nir, les traduire en une seule langue, et chercher leur sens le plus prob­able, le plus logique et le plus ex­plicite.

-- Est-​ce en français, de­man­da le ma­jor, en anglais ou en alle­mand que vous allez faire cette tra­duc­tion?

-- En français, répon­dit Gle­nar­van, puisque la plu­part des mots in­téres­sants nous ont été con­servés dans cette langue.

-- Votre hon­neur a rai­son, dit John Man­gles, et d’ailleurs ce lan­gage nous est fam­ili­er.

-- C’est en­ten­du. Je vais écrire ce doc­ument en réu­nis­sant ces restes de mots et ces lam­beaux de phrase, en re­spec­tant les in­ter­valles qui les sé­par­ent, en com­plé­tant ceux dont le sens ne peut être dou­teux; puis, nous com­parerons et nous jugerons.»

Gle­nar­van prit aus­sitôt la plume, et, quelques in­stants après, il présen­tait à ses amis un pa­pi­er sur lequel étaient tracées les lignes suiv­antes: _7 juin 1862 trois-​mâts Bri­tan­nia Glas­gow som­bré... Etc_.

En ce mo­ment, un matelot vint prévenir le cap­itaine que le _Dun­can_ em­bouquait le golfe de la Clyde, et il de­man­da ses or­dres.

«Quelles sont les in­ten­tions de votre hon­neur? dit John Man­gles en s’adres­sant à lord Gle­nar­van.

-- Gag­ner Dum­bar­ton au plus vite, John; puis, tan­dis que la­dy He­le­na re­tourn­era à Mal­colm-​Cas­tle, j’irai jusqu’à Lon­dres soumet­tre ce doc­ument à l’ami­rauté.»

John Man­gles don­na ses or­dres en con­séquence, et le matelot al­la les trans­met­tre au sec­ond.

«Main­tenant, mes amis, dit Gle­nar­van, con­tin­uons nos recherch­es. Nous sommes sur les traces d’une grande catas­tro­phe. La vie de quelques hommes dépend de notre sagac­ité. Em­ployons donc toute notre in­tel­li­gence à devin­er le mot de cette énigme.

-- Nous sommes prêts, mon cher Ed­ward, répon­dit la­dy He­le­na.

-- Tout d’abord, reprit Gle­nar­van, il faut con­sid­ér­er trois choses bi­en dis­tinctes dans ce doc­ument: 1) les choses que l’on sait; 2) celles que l’on peut con­jec­tur­er; 3) celles qu’on ne sait pas. Que savons-​nous? Nous savons que le 7 juin 1862 un trois-​mâts, le _Bri­tan­nia_, de Glas­gow, a som­bré; que deux matelots et le cap­itaine ont jeté ce doc­ument à la mer par 37°11’ de lat­itude, et qu’ils de­man­dent du sec­ours.

-- Par­faite­ment, ré­pli­qua le ma­jor.

-- Que pou­vons-​nous con­jec­tur­er? reprit Gle­nar­van. D’abord, que le naufrage a eu lieu dans les mers aus­trales, et tout de suite j’ap­pellerai votre at­ten­tion sur le mot _go­nie_. Ne vient-​il pas de lui-​même in­di­quer le nom du pays auquel il ap­par­tient?

-- La Patag­onie! s’écria la­dy He­le­na.

-- Sans doute.

-- Mais la Patag­onie est-​elle traver­sée par le trente-​sep­tième par­al­lèle? de­man­da le ma­jor.

-- Cela est facile à véri­fi­er, répon­dit John Man­gles en dé­ploy­ant une carte de l’Amérique mérid­ionale. C’est bi­en cela. La Patag­onie est ef­fleurée par ce trente-​sep­tième par­al­lèle. Il coupe l’Arau­canie, longe à travers les pam­pas le nord des ter­res patagones, et va se per­dre dans l’At­lan­tique.

-- Bi­en. Con­tin­uons nos con­jec­tures. Les deux matelots et le cap­itaine _abor..._ abor­dent quoi? _con­tin..._ Le con­ti­nent; vous en­ten­dez, un con­ti­nent et non pas une île. Que de­vi­en­nent-​ils? Vous avez là deux let­tres prov­iden­tielles _Pr..._ Qui vous ap­pren­nent leur sort. Ces mal­heureux, en ef­fet, sont _pris_ ou _pris­on­niers_ de qui? De _cru­els in­di­ens_. Êtes-​vous con­va­in­cus? Est-​ce que les mots ne saut­ent pas d’eux-​mêmes dans les places vides? Est-​ce que ce doc­ument ne s’éclaircit pas à vos yeux? Est- ce que la lu­mière ne se fait pas dans votre es­prit?»

Gle­nar­van par­lait avec con­vic­tion. Ses yeux res­pi­raient une con­fi­ance ab­solue. Tout son feu se com­mu­ni­quait à ses au­di­teurs. Comme lui, ils s’écrièrent: «C’est év­ident! C’est év­ident!»

Lord Ed­ward, après un in­stant, reprit en ces ter­mes:

«Toutes ces hy­pothès­es, mes amis, me sem­blent ex­trême­ment plau­si­bles; pour moi, la catas­tro­phe a eu lieu sur les côtes de la Patag­onie. D’ailleurs, je ferai de­man­der à Glas­gow quelle était la des­ti­na­tion du _Bri­tan­nia_, et nous saurons s’il a pu être en­traîné dans ces par­ages.

-- Oh! Nous n’avons pas be­soin d’aller chercher si loin, répon­dit John Man­gles. J’ai ici la col­lec­tion de la _mer­can­tile and ship­ping gazette_, qui nous fourni­ra des in­di­ca­tions pré­cis­es.

-- Voyons, voyons!» dit la­dy Gle­nar­van.

John Man­gles prit une liasse de jour­naux de l’an­née 1862 et se mit à la feuil­leter rapi­de­ment. Ses recherch­es ne furent pas longues, et bi­en­tôt il dit avec un ac­cent de sat­is­fac­tion:

«30 mai 1862. Pérou! Le Callao! En charge pour Glas­gow. B_ri­tan­nia_, cap­itaine Grant.

-- Grant! s’écria lord Gle­nar­van, ce har­di écos­sais qui a voulu fonder une Nou­velle-​Écosse dans les mers du Paci­fique!

-- Oui, répon­dit John Man­gles, celui-​là même qui, en 1861, s’est em­bar­qué à Glas­gow sur le _Bri­tan­nia_, et dont on n’a ja­mais eu de nou­velles.

-- Plus de doute! Plus de doute! dit Gle­nar­van. C’est bi­en lui. Le _Bri­tan­nia_ a quit­té le Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours après son dé­part, il s’est per­du sur les côtes de la Patag­onie. Voilà son his­toire tout en­tière dans ces restes de mots qui sem­blaient in­déchiffrables. Vous voyez, mes amis, que la part est belle des choses que nous pou­vions con­jec­tur­er. Quant à celles que nous ne savons pas, elles se ré­duisent à une seule, au de­gré de lon­gi­tude qui nous manque.

-- Il nous est inu­tile, répon­dit John Man­gles, puisque le pays est con­nu, et avec la lat­itude seule, je me charg­erais d’aller droit au théâtre du naufrage.

-- Nous savons tout, alors? dit la­dy Gle­nar­van.

-- Tout, ma chère He­le­na, et ces blancs que la mer a lais­sés en­tre les mots du doc­ument, je vais les rem­plir sans peine, comme si j’écrivais sous la dic­tée du cap­itaine Grant.»

Aus­sitôt lord Gle­nar­van reprit la plume, et il rédi­gea sans hésiter la note suiv­ante:

_«Le» 7 juin 1862,» le» trois-​mâts Bri­tan­nia,» de» Glas­gow», a» som­bré» sur les côtes de la Patag­onie dans l’hémis­phère» aus­tral.» se dirigeant» à terre, deux matelots» et «le cap­itaine» Grant vont ten­ter d’abor­der le «con­ti­nent» où ils seront pris­on­niers de «cru­els in­di­ens.» Ils ont «jeté ce doc­ument» par de­grés de «lon­gi­tude et 37°11’ de» lat­itude. «Portez-​leur sec­ours» ou ils sont «per­dus»_.

«Bi­en! Bi­en! Mon cher Ed­ward, dit la­dy He­le­na, et si ces mal­heureux revoient leur pa­trie, c’est à vous qu’ils de­vront ce bon­heur.

-- Et ils la rever­ront, répon­dit Gle­nar­van. Ce doc­ument est trop ex­plicite, trop clair, trop cer­tain, pour que l’An­gleterre hésite à venir au sec­ours de trois de ses en­fants aban­don­nés sur une côte déserte. Ce qu’elle a fait pour Franklin et tant d’autres, elle le fera au­jourd’hui pour les naufragés du _Bri­tan­nia_!

-- Mais ces mal­heureux, reprit la­dy He­le­na, ont sans doute une famille qui pleure leur perte. Peut-​être ce pau­vre cap­itaine Grant a-​t-​il une femme, des en­fants...

-- Vous avez rai­son, ma chère la­dy, et je me charge de leur ap­pren­dre que tout es­poir n’est pas en­core per­du. Main­tenant, mes amis, re­mon­tons sur la dunette, car nous de­vons ap­procher du port.»

En ef­fet, le _Dun­can_ avait for­cé de vapeur; il longeait en ce mo­ment les ri­vages de l’île de Bute, et lais­sait Rothe­say sur tri­bord, avec sa char­mante pe­tite ville, couchée dans sa fer­tile val­lée; puis il s’élança dans les pass­es rétré­cies du golfe, évolua de­vant Greenok, et, à six heures du soir, il mouil­lait au pied du rocher basal­tique de Dum­bar­ton, couron­né par le célèbre château de Wal­lace, le héros écos­sais.

Là, une voiture at­telée en poste at­tendait la­dy He­le­na pour la re­con­duire à Mal­colm-​Cas­tle avec le ma­jor Mac Nabbs. Puis lord Gle­nar­van, après avoir em­brassé sa je­une femme, s’élança dans l’ex­press du rail­way de Glas­gow.

Mais, avant de par­tir, il avait con­fié à un agent plus rapi­de une note im­por­tance, et le télé­graphe élec­trique, quelques min­utes après, ap­por­tait au _Times_ et au _Morn­ing-​Chron­icle_ un avis rédigé en ces ter­mes:

«Pour ren­seigne­ments sur le sort du trois-​mâts «_Bri­tan­nia_, de Glas­gow, cap­itaine Grant», s’adress­er à lord Gle­nar­van, Mal­colm- Cas­tle, «Luss, comté de Dum­bar­ton, écosse.»

Chapitre III _Mal­colm-​Cas­tle_

Le château de Mal­colm, l’un des plus poé­tiques des High­lands, est situé auprès du vil­lage de Luss, dont il domine le joli val­lon. Les eaux limpi­des du lac Lomond baig­nent le gran­it de ses mu­railles.

Depuis un temps im­mé­mo­ri­al il ap­parte­nait à la famille Gle­nar­van, qui con­ser­va dans le pays de Rob-​Roy et de Fer­gus Mac Gre­gor les us­ages hos­pi­tal­iers des vieux héros de Wal­ter Scott. À l’époque où s’ac­com­plit la révo­lu­tion so­ciale en écosse, grand nom­bre de vas­saux furent chas­sés, qui ne pou­vaient pay­er de gros fer­mages aux an­ciens chefs de clans.

Les uns mou­rurent de faim; ceux-​ci se firent pêcheurs; d’autres émi­grèrent. C’était un dés­espoir général. Seuls en­tre tous, les Gle­nar­van crurent que la fidél­ité li­ait les grands comme les pe­tits, et ils de­meurèrent fidèles à leurs ten­anciers. Pas un ne quit­ta le toit qui l’avait vu naître; nul n’aban­don­na la terre où re­po­saient ses an­cêtres; tous restèrent au clan de leurs an­ciens seigneurs. Aus­si, à cette époque même, dans ce siè­cle de désaf­fec­tion et de dé­sunion, la famille Gle­nar­van ne comp­tait que des écos­sais au château de Mal­colm comme à bord du _Dun­can_; tous de­scendaient des vas­saux de Mac Gre­gor, de Mac Far­lane, de Mac Nabbs, de Mac Naughtons, c’est-​à-​dire qu’ils étaient en­fants des comtés de Stir­ling et de Dum­bar­ton: braves gens, dévoués corps et âme à leur maître, et dont quelques-​uns par­laient en­core le gaélique de la vieille Calé­donie.

Lord Gle­nar­van pos­sé­dait une for­tune im­mense; il l’em­ploy­ait à faire beau­coup de bi­en; sa bon­té l’em­por­tait en­core sur sa générosité, car l’une était in­finie, si l’autre avait for­cé­ment des bornes. Le seigneur de Luss, «le laird» de Mal­colm, représen­tait son comté à la cham­bre des lords. Mais, avec ses idées ja­co­bites, peu soucieux de plaire à la mai­son de Hanovre, il était as­sez mal vu des hommes d’état d’An­gleterre, et surtout par ce mo­tif qu’il s’en tenait aux tra­di­tions de ses aïeux et ré­sis­tait én­ergique­ment aux em­piéte­ments poli­tiques de «ceux du sud.»

Ce n’était pour­tant pas un homme ar­riéré que lord Ed­ward Gle­nar­van, ni de pe­tit es­prit, ni de mince in­tel­li­gence; mais, tout en ten­ant les portes de son comté large­ment ou­vertes au pro­grès, il restait écos­sais dans l’âme, et c’était pour la gloire de l’écosse qu’il al­lait lut­ter avec ses yachts de course dans les «match­es» du roy­al-​thames-​yacht-​club.

Ed­ward Gle­nar­van avait trente-​deux ans; sa taille était grande, ses traits un peu sévères, son re­gard d’une douceur in­finie, sa per­son­ne toute em­preinte de la poésie high­landaise. On le savait brave à l’ex­cès, en­treprenant, chevaleresque, un Fer­gus du XIXe siè­cle, mais bon par-​dessus toute chose, meilleur que saint Mar­tin lui-​même, car il eût don­né son man­teau tout en­tier aux pau­vres gens des hautes ter­res.

Lord Gle­nar­van était mar­ié depuis trois mois à peine; il avait épousé miss He­le­na Tuffnel, la fille du grand voyageur William Tuffnel, l’une des nom­breuses vic­times de la sci­ence géo­graphique et de la pas­sion des dé­cou­vertes.

Miss He­le­na n’ap­parte­nait pas à une famille no­ble, mais elle était écos­saise, ce qui valait toutes les no­bless­es aux yeux de lord Gle­nar­van; de cette je­une per­son­ne char­mante, courageuse, dévouée, le seigneur de Luss avait fait la com­pagne de sa vie. Un jour, il la ren­con­tra vi­vant seule, or­phe­line, à peu près sans for­tune, dans la mai­son de son père, à Kil­patrick.

Il com­prit que la pau­vre fille ferait une vail­lante femme; il l’épousa. Miss He­le­na avait vingt-​deux ans; c’était une je­une per­son­ne blonde, aux yeux bleus comme l’eau des lacs écos­sais par un beau matin du print­emps. Son amour pour son mari l’em­por­tait en­core sur sa re­con­nais­sance. Elle l’aimait comme si elle eût été la riche héri­tière, et lui l’or­phe­lin aban­don­né. Quant à ses fer­miers et à ses servi­teurs, ils étaient prêts à don­ner leur vie pour celle qu’ils nom­maient: notre bonne dame de Luss.

Lord Gle­nar­van et la­dy He­le­na vi­vaient heureux à Mal­colm-​Cas­tle, au mi­lieu de cette na­ture su­perbe et sauvage des High­lands, se prom­enant sous les som­bres al­lées de mar­ronniers et de syco­mores, aux bor­ds du lac où re­ten­tis­saient en­core les _pi­brochs_ du vieux temps, au fond de ces gorges in­cultes dans lesquelles l’his­toire de l’écosse est écrite en ru­ines sécu­laires. Un jour ils s’égaraient dans les bois de bouleaux ou de mélèzes, au mi­lieu des vastes champs de bruyères jau­nies; un autre jour, ils gravis­saient les som­mets abrupts du Ben Lomond, ou couraient à cheval à travers les _glens_ aban­don­nés, étu­di­ant, com­prenant, ad­mi­rant cette poé­tique con­trée en­core nom­mée «le pays de Rob-​Roy», et tous ces sites célèbres, si vail­lam­ment chan­tés par Wal­ter Scott. Le soir, à la nu­it tombante, quand «la lanterne de Mac Far­lane» s’al­lumait à l’hori­zon, ils al­laient er­rer le long des bar­tazennes, vieille ga­lerie cir­cu­laire qui fai­sait un col­lier de créneaux au château de Mal­colm, et là, pen­sifs, ou­bliés et comme seuls au monde, as­sis sur quelque pierre dé­tachée, au mi­lieu du si­lence de la na­ture, sous les pâles rayons de la lune, tan­dis que la nu­it se fai­sait peu à peu au som­met des mon­tagnes as­som­bries, ils de­meu­raient en­sevelis dans cette limpi­de ex­tase et ce ravisse­ment in­time dont les coeurs aimants ont seuls le se­cret sur la terre.

Ain­si se passèrent les pre­miers mois de leur mariage. Mais lord Gle­nar­van n’ou­bli­ait pas que sa femme était fille d’un grand voyageur! Il se dit que la­dy He­le­na de­vait avoir dans le coeur toutes les as­pi­ra­tions de son père, et il ne se trompait pas. Le _Dun­can_ fut con­stru­it; il était des­tiné à trans­porter lord et la­dy Gle­nar­van vers les plus beaux pays du monde, sur les flots de la Méditer­ranée, et jusqu’aux îles de l’archipel. Que l’on juge de la joie de la­dy He­le­na quand son mari mit le _Dun­can_ à ses or­dres! En ef­fet, est-​il un plus grand bon­heur que de promen­er son amour vers ces con­trées char­mantes de la Grèce, et de voir se lever la lune de miel sur les ri­vages en­chan­tés de l’ori­ent?

Cepen­dant lord Gle­nar­van était par­ti pour Lon­dres.

Il s’agis­sait du salut de mal­heureux naufragés; aus­si, de cette ab­sence mo­men­tanée, la­dy He­le­na se mon­tra-​t-​elle plus im­pa­tiente que triste; le lende­main, une dépêche de son mari lui fit es­pér­er un prompt re­tour; le soir, une let­tre de­man­da une pro­lon­ga­tion; les propo­si­tions de lord Gle­nar­van éprou­vaient quelques dif­fi­cultés; le surlen­de­main, nou­velle let­tre, dans laque­lle lord Gle­nar­van ne cachait pas son mé­con­tente­ment à l’égard de l’ami­rauté.

Ce jour-​là, la­dy He­le­na com­mença à être in­quiète.

Le soir, elle se trou­vait seule dans sa cham­bre, quand l’in­ten­dant du château, Mr Hal­bert, vint lui de­man­der si elle voulait re­cevoir une je­une fille et un je­une garçon qui désir­aient par­ler à lord Gle­nar­van.

«Des gens du pays? dit la­dy He­le­na.

-- Non, madame, répon­dit l’in­ten­dant, car je ne les con­nais pas. Ils vi­en­nent d’ar­riv­er par le chemin de fer de Bal­loch, et de Bal­loch à Luss, ils ont fait la route à pied.

-- Priez-​les de mon­ter, Hal­bert,» dit la­dy Gle­nar­van.

L’in­ten­dant sor­tit. Quelques in­stants après, la je­une fille et le je­une garçon furent in­tro­duits dans la cham­bre de la­dy He­le­na. C’étaient une soeur et un frère. À leur ressem­blance on ne pou­vait en douter.

La soeur avait seize ans. Sa jolie fig­ure un peu fa­tiguée, ses yeux qui avaient dû pleur­er sou­vent, sa phy­sionomie résignée, mais courageuse, sa mise pau­vre, mais pro­pre, préve­naient en sa faveur. Elle tenait par la main un garçon de douze ans à l’air dé­cidé, et qui sem­blait pren­dre sa soeur sous sa pro­tec­tion. Vrai­ment! Quiconque eût man­qué à la je­une fille au­rait eu af­faire à ce pe­tit bon­homme! La soeur de­meu­ra un peu in­ter­dite en se trou­vant de­vant la­dy He­le­na. Celle-​ci se hâ­ta de pren­dre la pa­role.

«Vous désirez me par­ler? dit-​elle en en­cour­ageant la je­une fille du re­gard.

-- Non, répon­dit le je­une garçon d’un ton déter­miné, pas à vous, mais à lord Gle­nar­van lui-​même.

-- Ex­cusez-​le, madame, dit alors la soeur en re­gar­dant son frère.

-- Lord Gle­nar­van n’est pas au château, reprit la­dy He­le­na; mais je su­is sa femme, et si je puis le rem­plac­er auprès de vous...

-- Vous êtes la­dy Gle­nar­van? dit la je­une fille.

-- Oui, miss.

-- La femme de lord Gle­nar­van de Mal­colm-​Cas­tle, qui a pub­lié dans le _Times_ une note rel­ative au naufrage du _Bri­tan­nia_?

-- Oui! oui! répon­dit la­dy He­le­na avec em­presse­ment, et vous?...

-- Je su­is miss Grant, madame, et voici mon frère.

-- Miss Grant! Miss Grant! s’écria la­dy He­le­na en at­ti­rant la je­une fille près d’elle, en lui prenant les mains, en baisant les bonnes joues du pe­tit bon­homme.

-- Madame, reprit la je­une fille, que savez-​vous du naufrage de mon père? Est-​il vi­vant? Le rever­rons-​nous ja­mais? Par­lez, je vous en sup­plie!

-- Ma chère en­fant, dit la­dy He­le­na, Dieu me garde de vous répon­dre légère­ment dans une sem­blable cir­con­stance; je ne voudrais pas vous don­ner une es­pérance il­lu­soire...

-- Par­lez, madame, par­lez! Je su­is forte con­tre la douleur, et je puis tout en­ten­dre.

-- Ma chère en­fant, répon­dit la­dy He­le­na, l’es­poir est bi­en faible; mais, avec l’aide de Dieu qui peut tout, il est pos­si­ble que vous revoyiez un jour votre père.

-- Mon Dieu! Mon Dieu!» s’écria miss Grant, qui ne put con­tenir ses larmes, tan­dis que Robert cou­vrait de bais­ers les mains de la­dy Gle­nar­van.

Lorsque le pre­mier ac­cès de cette joie douloureuse fut passé, la je­une fille se lais­sa aller à faire des ques­tions sans nom­bre; la­dy He­le­na lui racon­ta l’his­toire du doc­ument, com­ment le _Bri­tan­nia_ s’était per­du sur les côtes de la Patag­onie; de quelle manière, après le naufrage, le cap­itaine et deux matelots, seuls sur­vivants, de­vaient avoir gag­né le con­ti­nent; en­fin, com­ment ils im­plo­raient le sec­ours du monde en­tier dans ce doc­ument écrit en trois langues et aban­don­né aux caprices de l’océan.

Pen­dant ce réc­it, Robert Grant dévo­rait des yeux la­dy He­le­na; sa vie était sus­pendue à ses lèvres; son imag­ina­tion d’en­fant lui re­traçait les scènes ter­ri­bles dont son père avait dû être la vic­time; il le voy­ait sur le pont du _Bri­tan­nia_; il le suiv­ait au sein des flots; il s’ac­crochait avec lui aux rochers de la côte; il se traî­nait hale­tant sur le sable et hors de la portée des vagues. Plusieurs fois, pen­dant cette his­toire, des paroles s’échap­pèrent de sa bouche.

«Oh! pa­pa! Mon pau­vre pa­pa!» s’écria-​t-​il en se pres­sant con­tre sa soeur.

Quant à miss Grant, elle écoutait, joignant les mains, et ne prononça pas une seule pa­role, jusqu’au mo­ment où, le réc­it ter­miné, elle dit:

«Oh! madame! Le doc­ument! Le doc­ument!

-- Je ne l’ai plus, ma chère en­fant, répon­dit la­dy He­le­na.

-- Vous ne l’avez plus?

-- Non; dans l’in­térêt même de votre père, il a dû être porté à Lon­dres par lord Gle­nar­van; mais je vous ai dit tout ce qu’il con­te­nait mot pour mot, et com­ment nous sommes par­venus à en retrou­ver le sens ex­act; par­mi ces lam­beaux de phras­es presque ef­facés, les flots ont re­spec­té quelques chiffres; mal­heureuse­ment, la lon­gi­tude...

-- On s’en passera! s’écria le je­une garçon.

-- Oui, Mon­sieur Robert, répon­dit He­le­na en souri­ant à le voir si déter­miné. Ain­si, vous le voyez, miss Grant, les moin­dres dé­tails de ce doc­ument vous sont con­nus comme à moi.

-- Oui, madame, répon­dit la je­une fille, mais j’au­rais voulu voir l’écri­ture de mon père.

-- Eh bi­en, de­main, de­main peut-​être, lord Gle­nar­van sera de re­tour. Mon mari, mu­ni de ce doc­ument in­con­testable, a voulu le soumet­tre aux com­mis­saires de l’ami­rauté, afin de provo­quer l’en­voi im­mé­di­at d’un navire à la recherche du cap­itaine Grant.

-- Est-​il pos­si­ble, madame! s’écria la je­une fille; vous avez fait cela pour nous?

-- Oui, ma chère miss, et j’at­tends lord Gle­nar­van d’un in­stant à l’autre.

-- Madame, dit la je­une fille avec un pro­fond ac­cent de re­con­nais­sance et une re­ligieuse ardeur, lord Gle­nar­van et vous, soyez bé­nis du ciel!

-- Chère en­fant, répon­dit la­dy He­le­na, nous ne méri­tons au­cun re­mer­cî­ment; toute autre per­son­ne à notre place eût fait ce que nous avons fait. Puis­sent se réalis­er les es­pérances que je vous ai lais­sé con­cevoir! Jusqu’au re­tour de lord Gle­nar­van, vous de­meurez au château...

-- Madame, répon­dit la je­une fille, je ne voudrais pas abus­er de la sym­pa­thie que vous té­moignez à des étrangers.

-- Étrangers! Chère en­fant; ni votre frère ni vous, vous n’êtes des étrangers dans cette mai­son, et je veux qu’à son ar­rivée lord Gle­nar­van ap­prenne aux en­fants du cap­itaine Grant ce que l’on va ten­ter pour sauver leur père.»

Il n’y avait pas à re­fus­er une of­fre faite avec tant de coeur. Il fut donc con­venu que miss Grant et son frère at­tendraient à Mal­colm-​Cas­tle le re­tour de lord Gle­nar­van.

Chapitre IV _Une propo­si­tion de la­dy Gle­nar­van_

Pen­dant cette con­ver­sa­tion, la­dy He­le­na n’avait point par­lé des craintes ex­primées dans les let­tres de lord Gle­nar­van sur l’ac­cueil fait à sa de­mande par les com­mis­saires de l’ami­rauté. Pas un mot non plus ne fut dit touchant la cap­tiv­ité prob­able du cap­itaine Grant chez les in­di­ens de l’Amérique mérid­ionale. À quoi bon at­tris­ter ces pau­vres en­fants sur la sit­ua­tion de leur père et dimin­uer l’es­pérance qu’ils ve­naient de con­cevoir? Cela ne changeait rien aux choses. La­dy He­le­na s’était donc tue à cet égard, et, après avoir sat­is­fait à toutes les ques­tions de miss Grant, elle l’in­ter­ro­gea à son tour sur sa vie, sur sa sit­ua­tion dans ce monde où elle sem­blait être la seule pro­tec­trice de son frère.

Ce fut une touchante et sim­ple his­toire qui ac­crut en­core la sym­pa­thie de la­dy Gle­nar­van pour la je­une fille.

Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls en­fants du cap­itaine. Har­ry Grant avait per­du sa femme à la nais­sance de Robert, et pen­dant ses voy­ages au long cours, il lais­sait ses en­fants aux soins d’une bonne et vieille cou­sine. C’était un har­di marin que le cap­itaine Grant, un homme sachant bi­en son méti­er, bon nav­iga­teur et bon né­go­ciant tout à la fois, réu­nis­sant ain­si une dou­ble ap­ti­tude pré­cieuse aux skip­pers de la ma­rine marchande. Il habitait la ville de Dundee, dans le comté de Perth, en écosse. Le cap­itaine Grant était donc un en­fant du pays.

Son père, un min­istre de Sainte-​Ka­trine Church, lui avait don­né une éd­uca­tion com­plète, pen­sant que cela ne peut ja­mais nuire à per­son­ne, pas même à un cap­itaine au long cours.

Pen­dant ses pre­miers voy­ages d’out­re-​mer, comme sec­ond d’abord, et en­fin en qual­ité de skip­per, ses af­faires réus­sirent, et quelques an­nées après la nais­sance de Robert Har­ry, il se trou­vait pos­sesseur d’une cer­taine for­tune.

C’est alors qu’une grande idée lui vint à l’es­prit, qui ren­dit son nom pop­ulaire en écosse. Comme les Gle­nar­van, et quelques grandes familles des Low­lands, il était sé­paré de coeur, sinon de fait, de l’en­vahissante An­gleterre. Les in­térêts de son pays ne pou­vaient être à ses yeux ceux des an­glo-​sax­ons, et pour leur don­ner un développe­ment per­son­nel il ré­so­lut de fonder une vaste colonie écos­saise dans un des con­ti­nents de l’Océanie.

Rê­vait-​il pour l’avenir cette in­dépen­dance dont les États-​Unis avaient don­né l’ex­em­ple, cette in­dépen­dance que les In­des et l’Aus­tralie ne peu­vent man­quer de con­quérir un jour? Peut-​être.

Peut-​être aus­si lais­sa-​t-​il percer ses se­crètes es­pérances. On com­prend donc que le gou­verne­ment re­fusât de prêter la main à son pro­jet de coloni­sa­tion; il créa même au cap­itaine Grant des dif­fi­cultés qui, dans tout autre pays, eu­ssent tué leur homme. Mais Har­ry ne se lais­sa pas abat­tre; il fit ap­pel au pat_rio_tisme de ses com­pat_rio_tes, mit sa for­tune au ser­vice de sa cause, con­stru­isit un navire, et, sec­ondé par un équipage d’élite, après avoir con­fié ses en­fants aux soins de sa vieille cou­sine, il par­tit pour ex­plor­er les grandes îles du Paci­fique. C’était en l’an­née 1861.

Pen­dant un an, jusqu’en mai 1862, on eut de ses nou­velles; mais, depuis son dé­part du Callao, au mois de juin, per­son­ne n’en­ten­dit plus par­ler du _Bri­tan­nia_, et la _gazette mar­itime_ devint muette sur le sort du cap­itaine.

Ce fut dans ces cir­con­stances-​là que mou­rut la vieille cou­sine d’Har­ry Grant, et les deux en­fants restèrent seuls au monde.

Mary Grant avait alors qua­torze ans; son âme vail­lante ne rec­ula pas de­vant la sit­ua­tion qui lui était faite, et elle se dévoua tout en­tière à son frère en­core en­fant. Il fal­lait l’élever, l’in­stru­ire.

À force d’économies, de pru­dence et de sagac­ité, tra­vail­lant nu­it et jour, se don­nant toute à lui, se re­fu­sant tout à elle, la soeur suf­fit à l’éd­uca­tion du frère, et rem­plit courageuse­ment ses de­voirs mater­nels. Les deux en­fants vi­vaient donc à Dundee dans cette sit­ua­tion touchante d’une mis­ère no­ble­ment ac­cep­tée, mais vail­lam­ment com­bat­tue.

Mary ne songeait qu’à son frère, et rê­vait pour lui quelque heureux avenir. Pour elle, hélas! Le _Bri­tan­nia_ était à ja­mais per­du, et son père mort, bi­en mort. Il faut donc renon­cer à pein­dre son émo­tion, quand la note du _Times_, que le hasard je­ta sous ses yeux, la tira subite­ment de son dés­espoir.

Il n’y avait pas à hésiter; son par­ti fut pris im­mé­di­ate­ment. Dût- elle ap­pren­dre que le corps du cap­itaine Grant avait été retrou­vé sur une côte déserte, au fond d’un navire désem­paré, cela valait mieux que ce doute in­ces­sant, cette tor­ture éter­nelle de l’in­con­nu.

Elle dit tout à son frère; le jour même, ces deux en­fants prirent le chemin de fer de Perth, et le soir ils ar­rivèrent à Mal­colm- Cas­tle, où Mary, après tant d’an­goiss­es, se reprit à es­pér­er.

Voilà cette douloureuse his­toire que Mary Grant racon­ta à la­dy Gle­nar­van, d’une façon sim­ple, et sans songer qu’en tout ce­ci, pen­dant ces longues an­nées d’épreuves, elle s’était con­duite en fille héroïque; mais la­dy He­le­na y songea pour elle, et à plusieurs repris­es, sans cacher ses larmes, elle pres­sa dans ses bras les deux en­fants du cap­itaine Grant.

Quant à Robert, il sem­blait qu’il en­tendît cette his­toire pour la pre­mière fois, il ou­vrait de grands yeux en écoutant sa soeur; il com­pre­nait tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’elle avait souf­fert, et en­fin, l’en­tourant de ses bras:

«Ah! Ma­man! Ma chère ma­man!» s’écria-​t-​il, sans pou­voir retenir ce cri par­ti du plus pro­fond de son coeur.

Pen­dant cette con­ver­sa­tion, la nu­it était tout à fait venue. La­dy He­le­na, ten­ant compte de la fa­tigue des deux en­fants, ne voulut pas pro­longer plus longtemps cet en­tre­tien. Mary Grant et Robert furent con­duits dans leurs cham­bres, et s’en­dormirent en rê­vant à un meilleur avenir. Après leur dé­part, la­dy He­le­na fit de­man­der le ma­jor, et lui ap­prit tous les in­ci­dents de cette soirée.

«Une brave je­une fille que cette Mary Grant! dit Mac Nabbs, lorsqu’il eut en­ten­du le réc­it de sa cou­sine.

-- Fasse le ciel que mon mari réus­sisse dans son en­treprise! répon­dit la­dy He­le­na, car la sit­ua­tion de ces deux en­fants de­viendrait af­freuse.

-- Il réus­sira, ré­pli­qua Mac Nabbs, ou les lords de l’ami­rauté au­raient un coeur plus dur que la pierre de Port­land.»

Mal­gré cette as­sur­ance du ma­jor, la­dy He­le­na pas­sa la nu­it dans les craintes les plus vives et ne put pren­dre un mo­ment de re­pos.

Le lende­main, Mary Grant et son frère, lev­és dès l’aube, se prom­enaient dans la grande cour du château, quand un bruit de voiture se fit en­ten­dre.

Lord Gle­nar­van ren­trait à Mal­colm-​Cas­tle de toute la vitesse de ses chevaux. Presque aus­sitôt la­dy He­le­na, ac­com­pa­gnée du ma­jor, parut dans la cour, et vola au-​de­vant de son mari. Celui-​ci sem­blait triste, dés­ap­pointé, fu­rieux.

Il ser­rait sa femme dans ses bras et se tai­sait.

«Eh bi­en, Ed­ward, Ed­ward? s’écria la­dy He­le­na.

-- Eh bi­en, ma chère He­le­na, répon­dit lord Gle­nar­van, ces gens-​là n’ont pas de coeur!

-- Ils ont re­fusé?...

-- Oui! Ils m’ont re­fusé un navire! Ils ont par­lé des mil­lions vaine­ment dépen­sés à la recherche de Franklin! Ils ont déclaré le doc­ument ob­scur, in­in­tel­li­gi­ble! Ils ont dit que l’aban­don de ces mal­heureux re­mon­tait à deux ans déjà, et qu’il y avait peu de chance de les retrou­ver! Ils ont soutenu que, pris­on­niers des in­di­ens, ils avaient dû être en­traînés dans l’in­térieur des ter­res, qu’on ne pou­vait fouiller toute la Patag­onie pour retrou­ver trois hommes, -- trois écos­sais! -- que cette recherche serait vaine et périlleuse, qu’elle coûterait plus de vic­times qu’elle n’en sauverait. En­fin, ils ont don­né toutes les mau­vais­es raisons de gens qui veu­lent re­fus­er. Ils se sou­ve­naient des pro­jets du cap­itaine, et le mal­heureux Grant est à ja­mais per­du!

-- Mon père! mon pau­vre père! s’écria Mary Grant en se pré­cip­itant aux genoux de lord Gle­nar­van.

-- Votre père! quoi, miss... dit celui-​ci, sur­pris de voir cette je­une fille à ses pieds.

-- Oui, Ed­ward, miss Mary et son frère, répon­dit la­dy He­le­na, les deux en­fants du cap­itaine Grant, que l’ami­rauté vient de con­damn­er à rester or­phe­lins!

-- Ah! Miss, reprit lord Gle­nar­van en rel­evant la je­une fille, si j’avais su votre présence...»

Il n’en dit pas da­van­tage! Un si­lence pénible, en­tre­coupé de san­glots, rég­nait dans la cour.

Per­son­ne n’él­evait la voix, ni lord Gle­nar­van, ni la­dy He­le­na, ni le ma­jor, ni les servi­teurs du château, rangés si­len­cieuse­ment au­tour de leurs maîtres. Mais par leur at­ti­tude, tous ces écos­sais protes­taient con­tre la con­duite du gou­verne­ment anglais.

Après quelques in­stants, le ma­jor prit la pa­role, et, s’adres­sant à lord Gle­nar­van, il lui dit:

«Ain­si, vous n’avez plus au­cun es­poir?

-- Au­cun.

-- Eh bi­en, s’écria le je­une Robert, moi j’irai trou­ver ces gens- là, et nous ver­rons...»

Robert n’ache­va pas sa men­ace, car sa soeur l’ar­rê­ta; mais son po­ing fer­mé in­di­quait des in­ten­tions peu paci­fiques.

«Non, Robert, dit Mary Grant, non! Re­mer­cions ces braves seigneurs de ce qu’ils ont fait pour nous; gar­dons-​leur une re­con­nais­sance éter­nelle, et par­tons tous les deux.

-- Mary! s’écria la­dy He­le­na.

-- Miss, où voulez-​vous aller? dit lord Gle­nar­van.

-- Je vais aller me jeter aux pieds de la reine, répon­dit la je­une fille, et nous ver­rons si elle sera sourde aux prières de deux en­fants qui de­man­dent la vie de leur père.»

Lord Gle­nar­van sec­oua la tête, non qu’il doutât du coeur de sa gra­cieuse ma­jesté, mais il savait que Mary Grant ne pour­rait par­venir jusqu’à elle.

Les sup­pli­ants ar­rivent trop rarement aux march­es d’un trône, et il sem­ble que l’on ait écrit sur la porte des palais roy­aux ce que les anglais met­tent sur la roue des gou­ver­nails de leurs navires: _Pas­sen­gers are re­quest­ed not to speak to the man at the wheel_.

La­dy He­le­na avait com­pris la pen­sée de son mari; elle savait que la je­une fille al­lait ten­ter une inu­tile dé­marche; elle voy­ait ces deux en­fants menant dé­sor­mais une ex­is­tence dés­espérée. Ce fut alors qu’elle eut une idée grande et généreuse.

«Mary Grant, s’écria-​t-​elle, at­ten­dez, mon en­fant, et écoutez ce que je vais dire.»

La je­une fille tenait son frère par la main et se dis­po­sait à par­tir. Elle s’ar­rê­ta.

Alors la­dy He­le­na, l’oeil hu­mide, mais la voix ferme et les traits an­imés, s’avança vers son mari.

«Ed­ward, lui dit-​elle, en écrivant cette let­tre et en la je­tant à la mer, le cap­itaine Grant l’avait con­fiée aux soins de Dieu lui- même. Dieu nous l’a remise, à nous! Sans doute, Dieu a voulu nous charg­er du salut de ces mal­heureux.

-- Que voulez-​vous dire, He­le­na?» de­man­da lord Gle­nar­van.

Un si­lence pro­fond rég­nait dans toute l’as­sem­blée.

«Je veux dire, reprit la­dy He­le­na, qu’on doit s’es­timer heureux de com­mencer la vie du mariage par une bonne ac­tion. Eh bi­en, vous, mon cher Ed­ward, pour me plaire, vous avez pro­jeté un voy­age de plaisir! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de sauver des in­for­tunés que leur pays aban­donne?

-- He­le­na! s’écria lord Gle­nar­van.

-- Oui, vous me com­prenez, Ed­ward! Le _Dun­can_ est un brave et bon navire! Il peut af­fron­ter les mers du sud! Il peut faire le tour du monde, et il le fera, s’il le faut! Par­tons, Ed­ward! Al­lons à la recherche du cap­itaine Grant!»

À ces hardies paroles, lord Gle­nar­van avait ten­du les bras à sa je­une femme; il souri­ait, il la pres­sait sur son coeur, tan­dis que Mary et Robert lui bai­saient les mains. Et, pen­dant cette scène touchante, les servi­teurs du château, émus et en­thou­si­as­més, lais­saient échap­per de leur coeur ce cri de re­con­nais­sance:

«Hur­rah pour la dame de Luss! Hur­rah! Trois fois hur­rah pour lord et la­dy Gle­nar­van!»

Chapitre V _Le dé­part du «Dun­can»_

Il a été dit que la­dy He­le­na avait une âme forte et généreuse. Ce qu’elle ve­nait de faire en était une preuve in­dis­cutable. Lord Gle­nar­van fut à bon droit fi­er de cette no­ble femme, ca­pa­ble de le com­pren­dre et de le suiv­re. Cette idée de vol­er au sec­ours du cap­itaine Grant s’était déjà em­parée de lui, quand, à Lon­dres, il vit sa de­mande re­poussée; s’il n’avait pas de­vancé la­dy He­le­na, c’est qu’il ne pou­vait se faire à la pen­sée de se sé­par­er d’elle.

Mais puisque la­dy He­le­na de­mandait à par­tir elle-​même, toute hési­ta­tion ces­sait. Les servi­teurs du château avaient salué de leurs cris cette propo­si­tion; il s’agis­sait de sauver des frères, des écos­sais comme eux, et lord Gle­nar­van s’unit cor­diale­ment aux hur­rahs qui ac­cla­maient la dame de Luss.

Le dé­part ré­solu, il n’y avait pas une heure à per­dre. Le jour même, lord Gle­nar­van ex­pé­dia à John Man­gles l’or­dre d’amen­er le _Dun­can_ à Glas­gow, et de tout pré­par­er pour un voy­age dans les mers du sud qui pou­vait de­venir un voy­age de cir­cum­nav­iga­tion. D’ailleurs, en for­mu­lant sa propo­si­tion, la­dy He­le­na n’avait pas trop préjugé des qual­ités du _Dun­can_; con­stru­it dans des con­di­tions re­mar­quables de so­lid­ité et de vitesse, il pou­vait im­puné­ment ten­ter un voy­age au long cours.

C’était un yacht à vapeur du plus bel échan­til­lon; il jaugeait deux cent dix ton­neaux, et les pre­miers navires qui abor­dèrent au nou­veau monde, ceux de Colomb, de Vespuce, de Pinçon, de Mag­el­lan, étaient de di­men­sions bi­en in­férieures.

Le _Dun­can_ avait deux mâts: un mât de mi­saine avec mi­saine, goélette-​mi­saine, pe­tit hu­nier et pe­tit per­ro­quet, un grand mât por­tant brig­an­tine et flèche; de plus, une trin­quette, un grand foc, un pe­tit foc et des voiles d’étai. Sa voil­ure était suff­isante, et il pou­vait prof­iter du vent comme un sim­ple clip­per; mais, avant tout, il comp­tait sur la puis­sance mé­canique ren­fer­mée dans ses flancs.

Sa ma­chine, d’une force ef­fec­tive de cent soix­ante chevaux, et con­stru­ite d’après un nou­veau sys­tème, pos­sé­dait des ap­pareils de sur­chauffe qui don­naient une ten­sion plus grande à sa vapeur; elle était à haute pres­sion et met­tait en mou­ve­ment une hélice dou­ble. Le _Dun­can_ à toute vapeur pou­vait ac­quérir une vitesse supérieure à toutes les vitess­es obtenues jusqu’à ce jour. En ef­fet, pen­dant ses es­sais dans le golfe de la Clyde, il avait fait, d’après le _patent-​log_, jusqu’à dix-​sept milles à l’heure. Donc, tel il était, tel il pou­vait par­tir et faire le tour du monde. John Man­gles n’eut à se préoc­cu­per que des amé­nage­ments in­térieurs.

Son pre­mier soin fut d’abord d’agrandir ses soutes, afin d’em­porter la plus grande quan­tité pos­si­ble de char­bon, car il est dif­fi­cile de re­nou­vel­er en route les ap­pro­vi­sion­nements de com­bustible. Même pré­cau­tion fut prise pour les cam­bus­es, et John Man­gles fit si bi­en qu’il em­ma­gasi­na pour deux ans de vivres; l’ar­gent ne lui man­quait pas, et il en eut même as­sez pour acheter un canon à piv­ot qui fut établi sur le gail­lard d’avant du yacht; on ne savait pas ce qui ar­riverait, et il est tou­jours bon de pou­voir lancer un boulet de huit à une dis­tance de qua­tre milles.

John Man­gles, il faut le dire, s’y en­tendait; bi­en qu’il ne com­mandât qu’un yacht de plai­sance, il comp­tait par­mi les meilleurs skip­pers de Glas­gow; il avait trente ans, les traits un peu rudes, mais in­di­quant le courage et la bon­té.

C’était un en­fant du château, que la famille Gle­nar­van él­eva et dont elle fit un ex­cel­lent marin. John Man­gles don­na sou­vent des preuves d’ha­bileté, d’én­ergie et de sang-​froid dans quelques-​uns de ses voy­ages au long cours. Lorsque lord Gle­nar­van lui of­frit le com­man­de­ment du _Dun­can_, il l’ac­cep­ta de grand coeur, car il aimait comme un frère le seigneur de Mal­colm-​Cas­tle, et cher­chait, sans l’avoir ren­con­trée jusqu’alors, l’oc­ca­sion de se dévouer pour lui.

Le sec­ond, Tom Austin, était un vieux marin digne de toute con­fi­ance; vingt-​cinq hommes, en com­prenant le cap­itaine et le sec­ond com­po­saient l’équipage du _Dun­can_; tous ap­parte­naient au comté de Dum­bar­ton; tous, matelots éprou­vés, étaient fils des ten­anciers de la famille et for­maient à bord un clan véri­ta­ble de braves gens auxquels ne man­quait même pas le _piper-​bag_ tra­di­tion­nel. Lord Gle­nar­van avait là une troupe de bons su­jets, heureux de leur méti­er, dévoués, courageux, ha­biles dans le maniement des armes comme à la ma­noeu­vre d’un navire, et ca­pa­bles de le suiv­re dans les plus hasardeuses ex­pédi­tions. Quand l’équipage du _Dun­can_ ap­prit où on le con­dui­sait, il ne put con­tenir sa joyeuse émo­tion, et les échos des rochers de Dum­bar­ton se réveil­lèrent à ses en­thou­si­astes hur­rahs.

John Man­gles, tout en s’oc­cu­pant d’ar­rimer et d’ap­pro­vi­sion­ner son navire, n’ou­blia pas d’amé­nag­er les ap­parte­ments de lord et de la­dy Gle­nar­van pour un voy­age de long cours. Il dut pré­par­er égale­ment les cab­ines des en­fants du cap­itaine Grant, car la­dy He­le­na n’avait pu re­fus­er à Mary la per­mis­sion de la suiv­re à bord du _Dun­can_.

Quant au je­une Robert, il se fût caché dans la cale du yacht plutôt que de ne pas par­tir. Eût-​il dû faire le méti­er de mousse, comme Nel­son et Franklin, il se serait em­bar­qué sur le _Dun­can_. Le moyen de ré­sis­ter à un pareil pe­tit bon­homme!

On n’es­saya pas. Il fal­lut même con­sen­tir «à lui re­fus­er» la qual­ité de pas­sager, car, mousse, novice ou matelot, il voulait servir. John Man­gles fut chargé de lui ap­pren­dre le méti­er de marin.

«Bon, dit Robert, et qu’il ne m’épargne pas les coups de mar­tinet, si je ne marche pas droit!

-- Sois tran­quille, mon garçon», répon­dit Gle­nar­van d’un air sérieux, et sans ajouter que l’us­age du chat à neuf queues était défendu, et, d’ailleurs, par­faite­ment inu­tile à bord du _Dun­can_.

Pour com­pléter le rôle des pas­sagers, il suf­fi­ra de nom­mer le ma­jor Mac Nabbs. Le ma­jor était un homme âgé de cin­quante ans, d’une fig­ure calme et régulière, qui al­lait où on lui di­sait d’aller, une ex­cel­lente et par­faite na­ture, mod­este, si­len­cieux, pais­ible et doux; tou­jours d’ac­cord sur n’im­porte quoi, avec n’im­porte qui, il ne dis­cu­tait rien, il ne se dis­putait pas, il ne s’em­por­tait point; il mon­tait du même pas l’es­calier de sa cham­bre à couch­er ou le talus d’une cour­tine battue en brèche, ne s’émou­vant de rien au monde, ne se dérangeant ja­mais, pas même pour un boulet de canon, et sans doute il mour­ra sans avoir trou­vé l’oc­ca­sion de se met­tre en colère. Cet homme pos­sé­dait au suprême de­gré non seule­ment le vul­gaire courage des champs de bataille, cette bravoure physique unique­ment due à l’én­ergie mus­cu­laire, mais mieux en­core, le courage moral, c’est-​à-​dire la fer­meté de l’âme.

S’il avait un dé­faut, c’était d’être ab­sol­ument écos­sais de la tête aux pieds, un calé­donien pur sang, un ob­ser­va­teur en­têté des vieilles cou­tumes de son pays. Aus­si ne voulut-​il ja­mais servir l’An­gleterre, et ce grade de ma­jor, il le gagna au 42e rég­iment des High­land-​Black-​Watch, garde noire, dont les com­pag­nies étaient for­mées unique­ment de gen­til­shommes écos­sais. Mac Nabbs, en sa qual­ité de cousin des Gle­nar­van, de­meu­rait au château de Mal­colm, et en sa qual­ité de ma­jor il trou­va tout na­turel de pren­dre pas­sage sur le _Dun­can_.

Tel était donc le per­son­nel de ce yacht, ap­pelé par des cir­con­stances im­prévues à ac­com­plir un des plus sur­prenants voy­ages des temps mod­ernes. Depuis son ar­rivée au _steam­boat-​quay_ de Glas­gow, il avait mo­nop­olisé à son prof­it la cu_rio_sité publique; une foule con­sid­érable ve­nait chaque jour le vis­iter; on ne s’in­téres­sait qu’à lui, on ne par­lait que de lui, au grand dé­plaisir des autres cap­itaines du port, en­tre autres du cap­itaine Bur­ton, com­man­dant le _Sco­tia_, un mag­nifique steam­er amar­ré auprès du _Dun­can_, et en par­tance pour Cal­cut­ta.

Le _Sco­tia_, vu sa taille, avait le droit de con­sid­ér­er le _Dun­can_ comme un sim­ple _fly-​boat_.

Cepen­dant tout l’in­térêt se con­cen­trait sur le yacht de lord Gle­nar­van, et s’ac­crois­sait de jour en jour.

En ef­fet, le mo­ment du dé­part ap­prochait, John Man­gles s’était mon­tré ha­bile et ex­pédi­tif. Un mois après ses es­sais dans le golfe de la Clyde, le _Dun­can_, ar­rimé, ap­pro­vi­sion­né, amé­nagé, pou­vait pren­dre la mer. Le dé­part fut fixé au 25 août, ce qui per­me­ttait au yacht d’ar­riv­er vers le com­mence­ment du print­emps des lat­itudes aus­trales.

Lord Gle­nar­van, dès que son pro­jet fut con­nu, n’avait pas été sans re­cevoir quelques ob­ser­va­tions sur les fa­tigues et les dan­gers du voy­age; mais il n’en tint au­cun compte, et il se dis­posa à quit­ter Mal­colm-​Cas­tle. D’ailleurs, beau­coup le blâ­maient qui l’ad­mi­raient sincère­ment. Puis, l’opin­ion publique se déclara franche­ment pour le lord écos­sais, et tous les jour­naux, à l’ex­cep­tion des «or­ganes du gou­verne­ment», blâmèrent unanime­ment la con­duite des com­mis­saires de l’ami­rauté dans cette af­faire. Au sur­plus, lord Gle­nar­van fut in­sen­si­ble au blâme comme à l’éloge: il fai­sait son de­voir, et se sou­ci­ait peu du reste.

Le 24 août, Gle­nar­van, la­dy He­le­na, le ma­jor Mac Nabbs, Mary et Robert Grant, Mr Ol­bi­nett, le stew­ard du yacht, et sa femme Mrs Ol­bi­nett, at­tachée au ser­vice de la­dy Gle­nar­van, quit­tèrent Mal­colm-​Cas­tle, après avoir reçu les touchants adieux des servi­teurs de la famille. Quelques heures plus tard, ils étaient in­stal­lés à bord. La pop­ula­tion de Glas­gow ac­cueil­lit avec une sym­pa­thique ad­mi­ra­tion la­dy He­le­na, la je­une et courageuse femme qui renonçait aux tran­quilles plaisirs d’une vie op­ulente et volait au sec­ours des naufragés.

Les ap­parte­ments de lord Gle­nar­van et de sa femme oc­cu­paient dans la dunette tout l’ar­rière du _Dun­can_; ils se com­po­saient de deux cham­bres à couch­er, d’un sa­lon et de deux cab­inets de toi­lette; puis il y avait un car­ré com­mun, en­touré de six cab­ines, dont cinq étaient oc­cupées par Mary et Robert Grant, Mr et Mrs Ol­bi­nett, et le ma­jor Mac Nabbs. Quant aux cab­ines de John Man­gles et de Tom Austin, elles se trou­vaient situées en re­tour et s’ou­vraient sur le tillac.

L’équipage était logé dans l’en­tre­pont, et fort à son aise, car le yacht n’em­por­tait d’autre car­gai­son que son char­bon, ses vivres et des armes. La place n’avait donc pas man­qué à John Man­gles pour les amé­nage­ments in­térieurs, et il en avait ha­bile­ment prof­ité.

Le _Dun­can_ de­vait par­tir dans la nu­it du 24 au 25 août, à la marée de­scen­dante de trois heures du matin. Mais, au­par­avant, la pop­ula­tion de Glas­gow fut té­moin d’une céré­monie touchante. À huit heures du soir, lord Gle­nar­van et ses hôtes, l’équipage en­tier, depuis les chauf­feurs jusqu’au cap­itaine, tous ceux qui de­vaient pren­dre part à ce voy­age de dévoue­ment, aban­don­nèrent le yacht et se rendi­rent à Saint-​Mun­go, la vieille cathé­drale de Glas­gow.

Cette an­tique église restée in­tacte au mi­lieu des ru­ines causées par la ré­forme et si merveilleuse­ment décrite par Wal­ter Scott, reçut sous ses voûtes mas­sives les pas­sagers et les marins du _Dun­can_.

Une foule im­mense les ac­com­pa­gnait. Là, dans la grande nef, pleine de tombes comme un cimetière, le révérend Mor­ton im­plo­ra les béné­dic­tions du ciel et mit l’ex­pédi­tion sous la garde de la prov­idence. Il y eut un mo­ment où la voix de Mary Grant s’él­eva dans la vieille église. La je­une fille pri­ait pour ses bi­en­fai­teurs et ver­sait de­vant Dieu les douces larmes de la re­con­nais­sance. Puis, l’as­sem­blée se re­ti­ra sous l’em­pire d’une émo­tion pro­fonde. À onze heures, cha­cun était ren­tré à bord. John Man­gles et l’équipage s’oc­cu­paient des derniers pré­parat­ifs.

À mi­nu­it, les feux furent al­lumés; le cap­itaine don­na l’or­dre de les pouss­er ac­tive­ment, et bi­en­tôt des tor­rents de fumée noire se mêlèrent aux brumes de la nu­it. Les voiles du _Dun­can_ avaient été soigneuse­ment ren­fer­mées dans l’étui de toile qui ser­vait à les garan­tir des souil­lures du char­bon, car le vent souf­flait du sud- ouest et ne pou­vait fa­voris­er la marche du navire.

À deux heures, le _Dun­can_ com­mença à frémir sous la trép­ida­tion de ses chaudières; le manomètre mar­qua une pres­sion de qua­tre at­mo­sphères; la vapeur réchauf­fée sif­fla par les soupa­pes; la marée était étale; le jour per­me­ttait déjà de re­con­naître les pass­es de la Clyde en­tre les balis­es et les _big­gings_ dont les fanaux s’ef­façaient peu à peu de­vant l’aube nais­sante. Il n’y avait plus qu’à par­tir.

John Man­gles fit prévenir lord Gle­nar­van, qui mon­ta aus­sitôt sur le pont.

Bi­en­tôt le ju­sant se fit sen­tir; le _Dun­can_ lança dans les airs de vigoureux coups de sif­flet, largua ses amar­res, et se dé­gagea des navires en­vi­ron­nants; l’hélice fut mise en mou­ve­ment et pous­sa le yacht dans le chenal de la riv­ière.

John n’avait pas pris de pi­lote; il con­nais­sait ad­mirable­ment les pass­es de la Clyde, et nul pra­tique n’eût mieux ma­noeu­vré à son bord. Le yacht évolu­ait sur un signe de lui: de la main droite il com­mandait à la ma­chine; de la main gauche, au gou­ver­nail, si­len­cieuse­ment et sûre­ment. Bi­en­tôt les dernières usines firent place aux vil­las élevées çà et là sur les collines riveraines, et les bruits de la ville s’éteignirent dans l’éloigne­ment.

Une heure après le _Dun­can_ rasa les rochers de Dum­bar­ton; deux heures plus tard, il était dans le golfe de la Clyde; à six heures du matin, il dou­blait le _mull_ de Cantyre, sor­tait du canal du nord, et voguait en plein océan.

Chapitre VI _Le pas­sager de la cab­ine numéro six_

Pen­dant cette pre­mière journée de nav­iga­tion, la mer fut as­sez houleuse, et le vent fraî­chit vers le soir; le _Dun­can_ était fort sec­oué; aus­si les dames ne parurent-​elles pas sur la dunette; elles restèrent couchées dans leurs cab­ines, et firent bi­en.

Mais le lende­main le vent tour­na d’un point; le cap­itaine John établit la mi­saine, la brig­an­tine et le pe­tit hu­nier; le _Dun­can_, mieux ap­puyé sur les flots, fut moins sen­si­ble aux mou­ve­ments de roulis et de tan­gage. La­dy He­le­na et Mary Grant purent dès l’aube re­join­dre sur le pont lord Gle­nar­van, le ma­jor et le cap­itaine. Le lever du soleil fut mag­nifique. L’as­tre du jour, sem­blable à un disque de mé­tal doré par les procédés Ruolz, sor­tait de l’océan comme d’un im­mense bain voltaïque.

Le _Dun­can_ glis­sait au mi­lieu d’une ir­ra­di­ation splen­dide, et l’on eût vrai­ment dit que ses voiles se tendaient sous l’ef­fort des rayons du soleil.

Les hôtes du yacht as­sis­taient dans une si­len­cieuse con­tem­pla­tion à cette ap­pari­tion de l’as­tre radieux.

«Quel ad­mirable spec­ta­cle! dit en­fin la­dy He­le­na. Voilà le début d’une belle journée. Puisse le vent ne point se mon­tr­er con­traire et fa­voris­er la marche du _Dun­can_.

-- Il serait im­pos­si­ble d’en désir­er un meilleur, ma chère He­le­na, répon­dit lord Gle­nar­van, et nous n’avons pas à nous plain­dre de ce com­mence­ment de voy­age.

-- La traver­sée sera-​t-​elle longue, mon cher Ed­ward?

-- C’est au cap­itaine John de nous répon­dre, dit Gle­nar­van. Mar­chons-​nous bi­en? Êtes-​vous sat­is­fait de votre navire, John?

-- Très sat­is­fait, votre hon­neur, ré­pli­qua John; c’est un merveilleux bâ­ti­ment, et un marin aime à le sen­tir sous ses pieds. Ja­mais coque et ma­chine ne furent mieux en rap­port; aus­si, vous voyez comme le sil­lage du yacht est plat, et com­bi­en il se dérobe aisé­ment à la vague. Nous mar­chons à rai­son de dix-​sept milles à l’heure. Si cette ra­pid­ité se sou­tient, nous couper­ons la ligne dans dix jours, et avant cinq se­maines nous au­rons dou­blé le cap Horn.

-- Vous en­ten­dez, Mary, reprit la­dy He­le­na, avant cinq se­maines!

-- Oui, madame, répon­dit la je­une fille, j’en­tends, et mon coeur a bat­tu bi­en fort aux paroles du cap­itaine.

-- Et cette nav­iga­tion, miss Mary, de­man­da lord Gle­nar­van, com­ment la sup­port­ez-​vous?

-- As­sez bi­en, _my­lord_, et sans éprou­ver trop de désagré­ments. D’ailleurs, je m’y ferai vite.

-- Et notre je­une Robert?

-- Oh! Robert, répon­dit John Man­gles, quand il n’est pas four­ré dans la ma­chine, il est juché à la pomme des mâts. Je vous le donne pour un garçon qui se moque du mal de mer. Et tenez! Le voyez-​vous?»

Sur un geste du cap­itaine, tous les re­gards se portèrent vers le mât de mi­saine, et cha­cun put apercevoir Robert sus­pendu aux bal­ancines du pe­tit per­ro­quet à cent pieds en l’air. Mary ne put retenir un mou­ve­ment.

«Oh! Ras­surez-​vous, miss, dit John Man­gles, je réponds de lui, et je vous promets de présen­ter avant peu un fameux luron au cap­itaine Grant, car nous le retrou­verons, ce digne cap­itaine!

-- Le ciel vous en­tende, Mon­sieur John, répon­dit la je­une fille.

-- Ma chère en­fant, reprit lord Gle­nar­van, il y a dans tout ce­ci quelque chose de prov­iden­tiel qui doit nous don­ner bon es­poir. Nous n’al­lons pas, on nous mène. Nous ne cher­chons pas, on nous con­duit. Et puis, voyez tous ces braves gens en­rôlés au ser­vice d’une si belle cause. Non seule­ment nous réus­sirons dans notre en­treprise, mais elle s’ac­com­pli­ra sans dif­fi­cultés. J’ai promis à la­dy He­le­na un voy­age d’agré­ment, et je me trompe fort, ou je tiendrai ma pa­role.

-- Ed­ward, dit la­dy Gle­nar­van, vous êtes le meilleur des hommes.

-- Non point, mais j’ai le meilleur des équipages sur le meilleur des navires. Est-​ce que vous ne l’ad­mirez pas notre _Dun­can_, miss Mary?

-- Au con­traire, _my­lord_, répon­dit la je­une fille, je l’ad­mire et en véri­ta­ble con­nais­seuse.

-- Ah! vrai­ment!

-- J’ai joué tout en­fant sur les navires de mon père; il au­rait dû faire de moi un marin, et s’il le fal­lait, je ne serais peut-​être pas em­bar­rassée de pren­dre un ris ou de tress­er une garcette.

-- Eh! Miss, que dites-​vous là? s’écria John Man­gles.

-- Si vous par­lez ain­si, reprit lord Gle­nar­van, vous allez vous faire un grand ami du cap­itaine John, car il ne conçoit rien au monde qui vaille l’état de marin! Il n’en voit pas d’autre, même pour une femme! N’est-​il pas vrai, John?

-- Sans doute, votre hon­neur, répon­dit le je­une cap­itaine, et j’avoue cepen­dant que miss Grant est mieux à sa place sur la dunette qu’à ser­rer une voile de per­ro­quet; mais je n’en su­is pas moins flat­té de l’en­ten­dre par­ler ain­si.

-- Et surtout quand elle ad­mire le _Dun­can_, ré­pli­qua Gle­nar­van.

-- Qui le mérite bi­en, répon­dit John.

-- Ma foi, dit la­dy He­le­na, puisque vous êtes si fi­er de votre yacht, vous me don­nez en­vie de le vis­iter jusqu’à fond de cale, et de voir com­ment nos braves matelots sont in­stal­lés dans l’en­tre­pont.

-- Ad­mirable­ment, répon­dit John; ils sont là comme chez eux.

-- Et ils sont véri­ta­ble­ment chez eux, ma chère He­le­na, répon­dit lord Gle­nar­van. Ce yacht est une por­tion de notre vieille Calé­donie! C’est un morceau dé­taché du comté de Dum­bar­ton qui vogue par grâce spé­ciale, de telle sorte que nous n’avons pas quit­té notre pays! Le _Dun­can_, c’est le château de Mal­colm, et l’océan, c’est le lac Lomond.

-- Eh bi­en, mon cher Ed­ward, faites-​nous les hon­neurs du château, répon­dit la­dy He­le­na.

-- À vos or­dres, madame, dit Gle­nar­van, mais au­par­avant lais­sez- moi prévenir Ol­bi­nett.»

Le stew­ard du yacht était un ex­cel­lent maître d’hô­tel, un écos­sais qui au­rait mérité d’être français pour son im­por­tance; d’ailleurs, rem­plis­sant ses fonc­tions avec zèle et in­tel­li­gence.

Il se ren­dit aux or­dres de son maître.

«Ol­bi­nett, nous al­lons faire un tour avant dé­je­uner, dit Gle­nar­van, comme s’il se fût agi d’une prom­enade à Tar­bet ou au lac Ka­trine; j’es­père que nous trou­verons la ta­ble servie à notre re­tour.»

Ol­bi­nett s’in­cli­na grave­ment.

«Nous ac­com­pa­gnez-​vous, ma­jor? dit la­dy He­le­na.

-- Si vous l’or­don­nez, répon­dit Mac Nabbs.

-- Oh! fit lord Gle­nar­van, le ma­jor est ab­sorbé dans les fumées de son cigare; il ne faut pas l’en ar­racher; car je vous le donne pour un in­trépi­de fumeur, miss Mary. Il fume tou­jours, même en dor­mant.»

Le ma­jor fit un signe d’as­sen­ti­ment, et les hôtes de lord Gle­nar­van de­scendi­rent dans l’en­tre­pont.

Mac Nabbs, de­meuré seul, et cau­sant avec lui-​même, selon son habi­tude, mais sans ja­mais se con­trari­er, s’en­velop­pa de nu­ages plus épais; il restait im­mo­bile, et re­gar­dait à l’ar­rière le sil­lage du yacht. Après quelques min­utes, d’une muette con­tem­pla­tion, il se re­tour­na et se vit en face d’un nou­veau per­son­nage. Si quelque chose avait pu le sur­pren­dre, le ma­jor eût été sur­pris de cette ren­con­tre, car ce pas­sager lui était ab­sol­ument in­con­nu.

Cet homme grand, sec et mai­gre, pou­vait avoir quar­ante ans; il ressem­blait à un long clou à grosse tête; sa tête, en ef­fet, était large et forte, son front haut, son nez al­longé, sa bouche grande, son men­ton forte­ment busqué. Quant à ses yeux, ils se dis­sim­ulaient der­rière d’énormes lunettes ron­des et son re­gard sem­blait avoir cette in­dé­ci­sion par­ti­culière aux nyc­talopes. Sa phy­sionomie an­nonçait un homme in­tel­li­gent et gai; il n’avait pas l’air rébar­batif de ces graves per­son­nages qui ne ri­ent ja­mais, par principe, et dont la nul­lité se cou­vre d’un masque sérieux. Loin de là. Le laiss­er-​aller, le sans-​façon aimable de cet in­con­nu dé­mon­traient claire­ment qu’il savait pren­dre les hommes et les choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eût en­core par­lé, on le sen­tait par­leur, et dis­trait surtout, à la façon des gens qui ne voient pas ce qu’ils re­gar­dent, et qui n’en­ten­dent pas ce qu’ils écoutent. Il était coif­fé d’une cas­quette de voy­age, chaussé de fortes bot­tines jaunes et de guêtres de cuir, vê­tu d’un pan­talon de velours mar­ron et d’une ja­que­tte de même étoffe, dont les poches in­nom­brables sem­blaient bour­rées de calepins, d’agen­das, de car­nets, de porte­feuilles, et de mille ob­jets aus­si em­bar­ras­sants qu’inu­tiles, sans par­ler d’une longue-​vue qu’il por­tait en ban­doulière.

L’ag­ita­tion de cet in­con­nu con­trastait sin­gulière­ment avec la placid­ité du ma­jor; il tour­nait au­tour de mac Nabbs, il le re­gar­dait, il l’in­ter­ro­geait des yeux, sans que celui-​ci s’in­quiétât de savoir d’où il ve­nait, où il al­lait, pourquoi il se trou­vait à bord du _Dun­can_.

Quand cet énig­ma­tique per­son­nage vit ses ten­ta­tives déjouées par l’in­dif­férence du ma­jor, il saisit sa longue-​vue, qui dans son plus grand développe­ment mesurait qua­tre pieds de longueur, et, im­mo­bile, les jambes écartées, sem­blable au poteau d’une grande route, il braqua son in­stru­ment sur cette ligne où le ciel et l’eau se con­fondaient dans un même hori­zon; après cinq min­utes d’ex­am­en, il abais­sa sa longue-​vue, et, la posant sur le pont, il s’ap­puya dessus comme il eût fait d’une canne; mais aus­sitôt les com­par­ti­ments de la lunette glis­sèrent l’un sur l’autre, elle ren­tra en elle-​même, et le nou­veau pas­sager, auquel le point d’ap­pui man­qua subite­ment, fail­lit s’étaler au pied du grand mât.

Tout autre eût au moins souri à la place du ma­jor.

Le ma­jor ne sour­cil­la pas. L’in­con­nu prit alors son par­ti.

«Stew­ard!» cria-​t-​il, avec un ac­cent qui déno­tait un étranger.

Et il at­ten­dit. Per­son­ne ne parut.

«Stew­ard!» répé­ta-​t-​il d’une voix plus forte.

Mr Ol­bi­nett pas­sait en ce mo­ment, se ren­dant à la cui­sine située sous le gail­lard d’avant. Quel fut son éton­nement de s’en­ten­dre ain­si in­ter­pel­lé par ce grand in­di­vidu qu’il ne con­nais­sait pas?

«D’où vient ce per­son­nage? se dit-​il. Un ami de lord Gle­nar­van? C’est im­pos­si­ble.»

Cepen­dant il mon­ta sur la dunette, et s’ap­procha de l’étranger.

«Vous êtes le stew­ard du bâ­ti­ment? lui de­man­da celui-​ci.

-- Oui, mon­sieur, répon­dit Ol­bi­nett, mais je n’ai pas l’hon­neur...

-- Je su­is le pas­sager de la cab­ine numéro six.

-- Numéro six? répé­ta le stew­ard.

-- Sans doute. Et vous vous nom­mez?...

-- Ol­bi­nett.

-- Eh bi­en! Ol­bi­nett, mon ami, répon­dit l’étranger de la cab­ine numéro six, il faut penser au dé­je­uner, et vive­ment. Voilà trente- six heures que je n’ai mangé, ou plutôt trente-​six heures que je n’ai que dor­mi, ce qui est par­donnable à un homme venu tout d’une traite de Paris à Glas­gow. À quelle heure dé­je­une-​t-​on, s’il vous plaît?

-- À neuf heures», répon­dit machi­nale­ment Ol­bi­nett.

L’étranger voulut con­sul­ter sa mon­tre, mais cela ne lais­sa pas de pren­dre un temps long, car il ne la trou­va qu’à sa neu­vième poche.

«Bon, fit-​il, il n’est pas en­core huit heures. Eh bi­en, alors, Ol­bi­nett, un bis­cuit et un verre de sher­ry pour at­ten­dre, car je tombe d’ina­ni­tion.»

Ol­bi­nett écoutait sans com­pren­dre; d’ailleurs l’in­con­nu par­lait tou­jours et pas­sait d’un su­jet à un autre avec une ex­trême vol­ubil­ité.

«Eh bi­en, dit-​il, et le cap­itaine? Le cap­itaine n’est pas en­core levé! Et le sec­ond? Que fait-​il le sec­ond? Est-​ce qu’il dort aus­si? Le temps est beau, heureuse­ment, le vent fa­vor­able, et le navire marche tout seul.»

Pré­cisé­ment, et comme il par­lait ain­si, John Man­gles parut à l’es­calier de la dunette.

«Voici le cap­itaine, dit Ol­bi­nett.

-- Ah! En­chan­té, s’écria l’in­con­nu, en­chan­té, cap­itaine Bur­ton, de faire votre con­nais­sance!»

Si quelqu’un fut stupé­fait, ce fut à coup sûr John Man­gles, non moins de s’en­ten­dre ap­pel­er «cap­itaine Bur­ton» que de voir cet étranger à son bord.

L’autre con­tin­uait de plus belle:

«Per­me­ttez-​moi de vous ser­rer la main, dit-​il, et si je ne l’ai pas fait avant-​hi­er soir, c’est qu’au mo­ment d’un dé­part il ne faut gên­er per­son­ne. Mais au­jourd’hui, cap­itaine, je su­is véri­ta­ble­ment heureux d’en­tr­er en re­la­tion avec vous.»

John Man­gles ou­vrait des yeux démesurés, re­gar­dant tan­tôt Ol­bi­nett, et tan­tôt ce nou­veau venu.

«Main­tenant, reprit celui-​ci, la présen­ta­tion est faite, mon cher cap­itaine, et nous voilà de vieux amis. Cau­sons donc, et dites-​moi si vous êtes con­tent du _Sco­tia?_

-- Qu’en­ten­dez-​vous par le _Sco­tia?_ dit en­fin John Man­gles.

-- Mais le _Sco­tia_ qui nous porte, un bon navire dont on m’a van­té les qual­ités physiques non moins que les qual­ités morales de son com­man­dant, le brave cap­itaine Bur­ton. Se­riez-​vous par­ent du grand voyageur africain de ce nom? Un homme au­da­cieux. Mes com­pli­ments, alors!

-- Mon­sieur, reprit John Man­gles, non seule­ment je ne su­is pas par­ent du voyageur Bur­ton, mais je ne su­is même pas le cap­itaine Bur­ton.

-- Ah! fit l’in­con­nu, c’est donc au sec­ond du _Sco­tia_, Mr Burd­ness, que je m’adresse en ce mo­ment?

-- Mr Burd­ness?» répon­dit John Man­gles qui com­mençait à soupçon­ner la vérité.

Seule­ment, avait-​il af­faire à un fou ou à un étour­di? Cela fai­sait ques­tion dans son es­prit, et il al­lait s’ex­pli­quer caté­gorique­ment, quand lord Gle­nar­van, sa femme et miss Grant re­mon­tèrent sur le pont.

L’étranger les aperçut, et s’écria:

«Ah! Des pas­sagers! Des pas­sagères! Par­fait. J’es­père, Mon­sieur Burd­ness, que vous allez me présen­ter...»

Et s’avançant avec une par­faite ai­sance, sans at­ten­dre l’in­ter­ven­tion de John Man­gles:

«Madame, dit-​il à miss Grant, miss, dit-​il à la­dy He­le­na, mon­sieur... Ajou­ta-​t-​il en s’adres­sant à lord Gle­nar­van.

-- Lord Gle­nar­van, dit John Man­gles.

-- _My­lord_, reprit alors l’in­con­nu, je vous de­mande par­don de me présen­ter moi-​même; mais, à la mer, il faut bi­en se relâch­er un peu de l’éti­quette; j’es­père que nous fer­ons rapi­de­ment con­nais­sance, et que dans la com­pag­nie de ces dames la traver­sée du _Sco­tia_ nous paraî­tra aus­si courte qu’agréable.»

La­dy He­le­na et miss Grant n’au­raient pu trou­ver un seul mot à répon­dre. Elles ne com­pre­naient rien à la présence de cet in­trus sur la dunette du _Dun­can_.

«Mon­sieur, dit alors Gle­nar­van, à qui ai-​je l’hon­neur de par­ler?

-- À Jacques-​Éliacin-​François-​Marie Pa­ganel, se­cré­taire de la so­ciété de géo­gra­phie de Paris, mem­bre cor­re­spon­dant des so­ciétés de Berlin, de Bom­bay, de Darm­stadt, de Leipzig, de Lon­dres, de Péters­bourg, de Vi­enne, de New-​York, mem­bre hon­oraire de l’in­sti­tut roy­al géo­graphique et ethno­graphique des In­des ori­en­tales, qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de la géo­gra­phie de cab­inet, a voulu en­tr­er dans la sci­ence mil­itante, et se dirige vers l’Inde pour y re­li­er en­tre eux les travaux des grands voyageurs.»

Chapitre VII _D’où vient et où va Jacques Pa­ganel_

Le se­cré­taire de la so­ciété de géo­gra­phie de­vait être un aimable per­son­nage, car tout cela fut dit avec beau­coup de grâce. Lord Gle­nar­van, d’ailleurs, savait par­faite­ment à qui il avait af­faire; le nom et le mérite de Jacques Pa­ganel lui étaient par­faite­ment con­nus; ses travaux géo­graphiques, ses rap­ports sur les dé­cou­vertes mod­ernes in­sérés aux bul­letins de la so­ciété, sa cor­re­spon­dance avec le monde en­tier, en fai­saient l’un des sa­vants les plus dis­tin­gués de la France. Aus­si Gle­nar­van ten­dit cor­diale­ment la main à son hôte inat­ten­du.

«Et main­tenant que nos présen­ta­tions sont faites, ajou­ta-​t-​il, voulez-​vous me per­me­ttre, Mon­sieur Pa­ganel, de vous adress­er une ques­tion?

-- Vingt ques­tions, _my­lord_, répon­dit Jacques Pa­ganel; ce sera tou­jours un plaisir pour moi de m’en­tretenir avec vous.

-- C’est avant-​hi­er soir que vous êtes ar­rivé à bord de ce navire?

-- Oui, _my­lord_, avant-​hi­er soir, à huit heures. J’ai sauté du _cale­do­nian-​rail­way_ dans un cab, et du cab dans le _Sco­tia_, où j’avais fait retenir de Paris la cab­ine numéro six. La nu­it était som­bre. Je ne vis per­son­ne à bord. Or, me sen­tant fa­tigué par trente heures de route, et sachant que pour éviter le mal de mer c’est une pré­cau­tion bonne à pren­dre de se couch­er en ar­rivant et de ne pas bouger de son cadre pen­dant les pre­miers jours de la traver­sée, je me su­is mis au lit in­con­ti­nent, et j’ai con­scien­cieuse­ment dor­mi pen­dant trente-​six heures, je vous prie de le croire.»

Les au­di­teurs de Jacques Pa­ganel savaient dé­sor­mais à quoi s’en tenir sur sa présence à bord.

Le voyageur français, se trompant de navire, s’était em­bar­qué pen­dant que l’équipage du _Dun­can_ as­sis­tait à la céré­monie de Saint-​Mun­go. Tout s’ex­pli­quait. Mais qu’al­lait dire le sa­vant géo­graphe, lorsqu’il ap­prendrait le nom et la des­ti­na­tion du navire sur lequel il avait pris pas­sage?

«Ain­si, Mon­sieur Pa­ganel, dit Gle­nar­van, c’est Cal­cut­ta que vous avez choisi pour point de dé­part de vos voy­ages?

-- Oui, _my­lord_. Voir l’Inde est une idée que j’ai ca­ressée pen­dant toute ma vie. C’est mon plus beau rêve qui va se réalis­er en­fin dans la pa­trie des éléphants et des _taugs_.

-- Alors, Mon­sieur Pa­ganel, il ne vous serait point in­dif­férent de vis­iter un autre pays?

-- Non, _my­lord_, cela me serait désagréable, car j’ai des recom­man­da­tions pour lord Som­mer­set, le gou­verneur général des in­des, et une mis­sion de la so­ciété de géo­gra­phie que je tiens à rem­plir.

-- Ah! vous avez une mis­sion?

-- Oui, un utile et curieux voy­age à ten­ter, et dont le pro­gramme a été rédigé par mon sa­vant ami et col­lègue M Vivien De Saint- Mar­tin. Il s’ag­it, en ef­fet, de s’élancer sur les traces des frères Schlag­in­weit, du colonel Waugh, de Webb, d’Hodg­son, des mis­sion­naires Huc et Ga­bet, de Moor­croft, de M Jules Re­my, et de tant d’autres voyageurs célèbres. Je veux réus­sir là où le mis­sion­naire Krick a mal­heureuse­ment échoué en 1846; en un mot, re­con­naître le cours du Yarou-​Dzang­bo-​Tchou, qui ar­rose le Ti­bet pen­dant un es­pace de quinze cents kilo­mètres, en longeant la base septent_rio_nale de l’Hi­malaya, et savoir en­fin si cette riv­ière ne se joint pas au Brahmapoutre dans le nord-​est de l’As­sam. La mé­daille d’or, _my­lord_, est as­surée au voyageur qui parvien­dra à réalis­er ain­si l’un des plus vifs _desider­ata_ de la géo­gra­phie des In­des.»

Pa­ganel était mag­nifique. Il par­lait avec une an­ima­tion su­perbe. Il se lais­sait em­porter sur les ailes rapi­des de l’imag­ina­tion. Il eût été aus­si im­pos­si­ble de l’ar­rêter que le Rhin aux chutes de Schaf­fouse.

«Mon­sieur Jacques Pa­ganel, dit lord Gle­nar­van, après un in­stant de si­lence, c’est là cer­taine­ment un beau voy­age et dont la sci­ence vous sera fort re­con­nais­sante; mais je ne veux pas pro­longer plus longtemps votre er­reur, et, pour le mo­ment du moins, vous de­vez renon­cer au plaisir de vis­iter les In­des.

-- Y renon­cer! Et pourquoi?

-- Parce que vous tournez le dos à la pénin­sule in­di­enne.

-- Com­ment! Le cap­itaine Bur­ton...

-- Je ne su­is pas le cap­itaine Bur­ton, répon­dit John Man­gles.

-- Mais le _Sco­tia?_

-- Mais ce navire n’est pas le _Sco­tia_!»

L’éton­nement de Pa­ganel ne saurait se dépein­dre.

Il re­gar­da tour à tour lord Gle­nar­van, tou­jours sérieux, la­dy He­le­na et Mary Grant, dont les traits ex­pri­maient un sym­pa­thique cha­grin, John Man­gles qui souri­ait, et le ma­jor qui ne bron­chait pas; puis, lev­ant les épaules et ra­menant ses lunettes de son front à ses yeux:

«Quelle plaisan­terie!» s’écria-​t-​il.

Mais en ce mo­ment ses yeux ren­con­trèrent la roue du gou­ver­nail qui por­tait ces deux mots en ex­er­gue:

_Dun­can Glas­gow_

«Le _Dun­can!_ le _Dun­can!_» fit-​il en pous­sant un véri­ta­ble cri de dés­espoir!

Puis, dé­gringolant l’es­calier de la dunette, il se pré­cipi­ta vers sa cab­ine.

Dès que l’in­for­tuné sa­vant eut dis­paru, per­son­ne à bord, sauf le ma­jor, ne put garder son sérieux, et le rire gagna jusqu’aux matelots. Se tromper de rail­way! Bon! Pren­dre le train d’Édim­bourg pour celui de Dum­bar­ton. Passe en­core! Mais se tromper de navire, et voguer vers le Chili quand on veut aller aux In­des, c’est là le fait d’une haute dis­trac­tion.

«Au sur­plus, cela ne m’étonne pas de la part de Jacques Pa­ganel, dit Gle­nar­van; il est fort cité pour de pareilles mésaven­tures. Un jour, il a pub­lié une célèbre carte d’Amérique, dans laque­lle il avait mis le Japon. Cela ne l’em­pêche pas d’être un sa­vant dis­tin­gué, et l’un des meilleurs géo­graphes de France.

-- Mais qu’al­lons-​nous faire de ce pau­vre mon­sieur? dit la­dy He­le­na. Nous ne pou­vons l’emmen­er en Patag­onie.

-- Pourquoi non? répon­dit grave­ment Mac Nabbs; nous ne sommes pas re­spon­sables de ses dis­trac­tions. Sup­posez qu’il soit dans un train de chemin de fer, le ferait-​il ar­rêter?

-- Non, mais il de­scendrait à la sta­tion prochaine, reprit la­dy He­le­na.

-- Eh bi­en, dit Gle­nar­van, c’est ce qu’il pour­ra faire, si cela lui plaît, à notre prochaine relâche.»

En ce mo­ment, Pa­ganel, pi­teux et hon­teux, re­mon­tait sur la dunette, après s’être as­suré de la présence de ses bagages à bord. Il répé­tait in­ces­sam­ment ces mots ma­len­con­treux; le _Dun­can!_ le _Dun­can!_

Il n’en eût pas trou­vé d’autres dans son vo­cab­ulaire. Il al­lait et ve­nait, ex­am­inant la mâ­ture du yacht, et in­ter­ro­geant le muet hori­zon de la pleine mer. En­fin, il revint vers lord Gle­nar­van:

«Et ce _Dun­can_ va?... Dit-​il.

-- En Amérique, Mon­sieur Pa­ganel.

-- Et plus spé­ciale­ment?...

-- À Con­cep­cion.

-- Au Chili! Au Chili! s’écria l’in­for­tuné géo­graphe. Et ma mis­sion des In­des! Mais que vont dire M De Qua­tre­fages, le prési­dent de la com­mis­sion cen­trale! Et M D’Avezac! Et M Cor­tam­bert! Et M Vivien De Saint-​Mar­tin! Com­ment me représen­ter aux séances de la so­ciété!

-- Voyons, Mon­sieur Pa­ganel, répon­dit Gle­nar­van, ne vous dés­espérez pas. Tout peut s’ar­ranger, et vous n’au­rez subi qu’un re­tard rel­ative­ment de peu d’im­por­tance. Le Yarou-​Dzang­bo-​Tchou vous at­ten­dra tou­jours dans les mon­tagnes du Ti­bet. Nous relâcherons bi­en­tôt à Madère, et là vous trou­verez un navire qui vous ramèn­era en Eu­rope.

-- Je vous re­mer­cie, _my­lord_, il fau­dra bi­en se résign­er. Mais, on peut le dire, voilà une aven­ture ex­traor­di­naire, et il n’y a qu’à moi que ces choses ar­rivent. Et ma cab­ine qui est retenue à bord du _Sco­tia!_

-- Ah! Quant au _Sco­tia_, je vous en­gage à y renon­cer pro­vi­soire­ment.

-- Mais, dit Pa­ganel, après avoir ex­am­iné de nou­veau le navire, le _Dun­can_ est un yacht de plai­sance?

-- Oui, mon­sieur, répon­dit John Man­gles, et il ap­par­tient à son hon­neur lord Gle­nar­van.

-- Qui vous prie d’us­er large­ment de son hos­pi­tal­ité, dit Gle­nar­van.

-- Mille grâces, _my­lord_, répon­dit Pa­ganel; je su­is vrai­ment sen­si­ble à votre cour­toisie; mais per­me­ttez-​moi une sim­ple ob­ser­va­tion: c’est un beau pays que l’Inde; il of­fre aux voyageurs des sur­pris­es merveilleuses; les dames ne le con­nais­sent pas sans doute... Eh bi­en, l’homme de la barre n’au­rait qu’à don­ner un tour de roue, et le yacht le _Dun­can_ voguerait aus­si facile­ment vers Cal­cut­ta que vers Con­cep­cion; or, puisqu’il fait un voy­age d’agré­ment...»

Les hoche­ments de tête qui ac­cueil­lirent la propo­si­tion de Pa­ganel ne lui per­mirent pas d’en con­tin­uer le développe­ment. Il s’ar­rê­ta court.

«Mon­sieur Pa­ganel, dit alors la­dy He­le­na, s’il ne s’agis­sait que d’un voy­age d’agré­ment, je vous répondrais: Al­lons tous en­sem­ble aux grandes-​In­des, et lord Gle­nar­van ne me dés­ap­prou­verait pas. Mais le _Dun­can_ va ra­pa­tri­er des naufragés aban­don­nés sur la côte de la Patag­onie, et il ne peut chang­er une si hu­maine des­ti­na­tion...»

En quelques min­utes, le voyageur français fut mis au courant de la sit­ua­tion; il ap­prit, non sans émo­tion, la prov­iden­tielle ren­con­tre des doc­uments, l’his­toire du cap­itaine Grant, la généreuse propo­si­tion de la­dy He­le­na.

«Madame, dit-​il, per­me­ttez-​moi d’ad­mir­er votre con­duite en tout ce­ci, et de l’ad­mir­er sans réserve. Que votre yacht con­tin­ue sa route, je me re­procherais de le re­tarder d’un seul jour.

-- Voulez-​vous donc vous as­soci­er à nos recherch­es? de­man­da la­dy He­le­na.

-- C’est im­pos­si­ble, madame, il faut que je rem­plisse ma mis­sion. Je débar­querai à votre prochaine relâche...

-- À Madère alors, dit John Man­gles.

-- À Madère, soit. Je ne serai qu’à cent qua­tre-​vingts lieues de Lis­bonne, et j’at­tendrai là des moyens de trans­port.

-- Eh bi­en, Mon­sieur Pa­ganel, dit Gle­nar­van, il sera fait suiv­ant votre désir, et pour mon compte, je su­is heureux de pou­voir vous of­frir pen­dant quelques jours l’hos­pi­tal­ité à mon bord. Puissiez- vous ne pas trop vous en­nuy­er dans notre com­pag­nie!

-- Oh! _My­lord_, s’écria le sa­vant, je su­is en­core trop heureux de m’être trompé d’une si agréable façon! Néan­moins, c’est une sit­ua­tion fort ridicule que celle d’un homme qui s’em­bar­que pour les In­des et fait voile pour l’Amérique!»

Mal­gré cette réflex­ion mélan­col­ique, Pa­ganel prit son par­ti d’un re­tard qu’il ne pou­vait em­pêch­er.

Il se mon­tra aimable, gai et même dis­trait; il en­chan­ta les dames par sa bonne humeur; avant la fin de la journée, il était l’ami de tout le monde. Sur sa de­mande, le fameux doc­ument lui fut com­mu­niqué. Il l’étu­dia avec soin, longue­ment, minu­tieuse­ment. Au­cune autre in­ter­pré­ta­tion ne lui parut pos­si­ble. Mary Grant et son frère lui in­spirèrent le plus vif in­térêt.

Il leur don­na bon es­poir. Sa façon d’en­trevoir les événe­ments et le suc­cès in­dis­cutable qu’il prédit au _Dun­can_ ar­rachèrent un sourire à la je­une fille. Vrai­ment, sans sa mis­sion, il se serait lancé à la recherche du cap­itaine Grant!

En ce qui con­cerne la­dy He­le­na, quand il ap­prit qu’elle était fille de William Tuffnel, ce fut une ex­plo­sion d’in­ter­jec­tions ad­mi­ra­tives. Il avait con­nu son père. Quel sa­vant au­da­cieux! Que de let­tres ils échangèrent, quand William Tuffnel fut mem­bre cor­re­spon­dant de la so­ciété! C’était lui, lui-​même, qui l’avait présen­té avec M Malte-​Brun! Quelle ren­con­tre, et quel plaisir de voy­ager avec la fille de William Tuffnel!

Fi­nale­ment, il de­man­da à la­dy He­le­na la per­mis­sion de l’em­brass­er. À quoi con­sen­tit la­dy Gle­nar­van quoique de fût peut-​être un peu «im­prop­er.»

Chapitre VI­II _Un brave homme de plus à bord du «Dun­can»_

Cepen­dant le yacht, fa­vorisé par les courants du nord de l’Afrique, mar­chait rapi­de­ment vers l’équa­teur. Le 30 août, on eut con­nais­sance du groupe de Madère. Gle­nar­van, fidèle à sa promesse, of­frit à son nou­vel hôte de relâch­er pour le met­tre à terre.

«Mon cher lord, répon­dit Pa­ganel, je ne ferai point de céré­monies avec vous. Avant mon ar­rivée à bord, aviez-​vous l’in­ten­tion de vous ar­rêter à Madère?

-- Non, dit Gle­nar­van.

-- Eh bi­en, per­me­ttez-​moi de met­tre à prof­it les con­séquences de ma ma­len­con­treuse dis­trac­tion. Madère est une île trop con­nue. Elle n’of­fre plus rien d’in­téres­sant à un géo­graphe. On a tout dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d’ailleurs, en pleine dé­ca­dence au point de vue de la viti­cul­ture. Imag­inez-​vous qu’il n’y a plus de vi­gnes à Madère! La ré­colte de vin qui, en 1813, s’él­evait à vingt-​deux mille pipes, est tombée, en 1845, à deux mille six cent soix­ante-​neuf. Au­jourd’hui, elle ne va pas à cinq cents! C’est un af­fligeant spec­ta­cle. Si donc il vous est in­dif­férent de relâch­er aux Ca­naries?...

-- Relâ­chons aux Ca­naries, répon­dit Gle­nar­van. Cela ne nous écarte pas de notre route.

-- Je le sais, mon cher lord. Aux Ca­naries, voyez-​vous, il y a trois groupes à étudi­er, sans par­ler du pic de Ténériffe, que j’ai tou­jours désiré voir. C’est une oc­ca­sion. J’en prof­ite, et, en at­ten­dant le pas­sage d’un navire qui me ramène en Eu­rope, je ferai l’as­cen­sion de cette mon­tagne célèbre.

-- Comme il vous plaira, mon cher Pa­ganel», répon­dit lord Gle­nar­van, qui ne put s’em­pêch­er de sourire.

Et il avait rai­son de sourire.

Les Ca­naries sont peu éloignées de Madère. Deux cent cin­quante milles à peine sé­par­ent les deux groupes, dis­tance in­signifi­ante pour un aus­si bon marcheur que le _Dun­can_.

Le 31 août, à deux heures du soir, John Man­gles et Pa­ganel se prom­enaient sur la dunette. Le français pres­sait son com­pagnon de vives ques­tions sur le Chili; tout à coup le cap­itaine l’in­ter­rompit, et mon­trant dans le sud un point de l’hori­zon:

«Mon­sieur Pa­ganel? dit-​il.

-- Mon cher cap­itaine, répon­dit le sa­vant.

-- Veuillez porter vos re­gards de ce côté. Ne voyez-​vous rien?

-- Rien.

-- Vous ne re­gardez pas où il faut. Ce n’est pas à l’hori­zon, mais au-​dessus, dans les nu­ages.

-- Dans les nu­ages? J’ai beau chercher...

-- Tenez, main­tenant, par le bout-​de­hors de beaupré.

-- Je ne vois rien.

-- C’est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu’il en soit, et bi­en que nous en soyons à quar­ante milles, vous m’en­ten­dez, le pic de Ténériffe est par­faite­ment vis­ible au-​dessus de l’hori­zon.»

Que Pa­ganel voulût voir ou non, il dut se ren­dre à l’év­idence quelques heures plus tard, à moins de s’avouer aveu­gle.

«Vous l’apercevez en­fin? lui dit John Man­gles.

-- Oui, oui, par­faite­ment, répon­dit Pa­ganel; et c’est là, ajou­ta- t-​il d’un ton dé­daigneux, c’est là ce qu’on ap­pelle le pic de Ténériffe?

-- Lui-​même.

-- Il paraît avoir une hau­teur as­sez mé­diocre.

-- Cepen­dant il est élevé de onze mille pieds au-​dessus du niveau de la mer.

-- Cela ne vaut pas le Mont Blanc.

-- C’est pos­si­ble, mais quand il s’agi­ra de le gravir, vous le trou­verez peut-​être suff­isam­ment élevé.

-- Oh! le gravir! Le gravir, mon cher cap­itaine, à quoi bon, je vous prie, après MM De Hum­boldt et Bon­plan? Un grand génie, ce Hum­boldt! Il a fait l’as­cen­sion de cette mon­tagne; il en a don­né une de­scrip­tion qui ne laisse rien à désir­er; il en a re­con­nu les cinq zones: la zone des vins, la zone des lau­ri­ers, la zone des pins, la zone des bruyères alpines, et en­fin la zone de la stéril­ité. C’est au som­met du piton même qu’il a posé le pied, et là, il n’avait même pas la place de s’as­seoir. Du haut de la mon­tagne, sa vue em­bras­sait un es­pace égal au quart de l’Es­pagne. Puis il a vis­ité le vol­can jusque dans ses en­trailles, et il a at­teint le fond de son cratère éteint. Que voulez-​vous que je fasse après ce grand homme, je vous le de­mande?

-- En ef­fet, répon­dit John Man­gles, il ne reste plus rien à glan­er. C’est fâcheux, car vous vous en­nuierez fort à at­ten­dre un navire dans le port de Ténériffe. Il n’y a pas là beau­coup de dis­trac­tions à es­pér­er.

-- Ex­cep­té les mi­ennes, dit Pa­ganel en ri­ant. Mais, mon cher Man­gles, est-​ce que les îles du Cap-​Vert n’of­frent pas des points de relâche im­por­tants?

-- Si vrai­ment. Rien de plus facile que de s’em­bar­quer à Vil­la- Praïa.

-- Sans par­ler d’un avan­tage qui n’est point à dé­daign­er, ré­pli­qua Pa­ganel, c’est que les îles du Cap-​Vert sont peu éloignées du Séné­gal, où je trou­verai des com­pat_rio_tes. Je sais bi­en que l’on dit ce groupe mé­diocre­ment in­téres­sant, sauvage, mal­sain; mais tout est curieux à l’oeil du géo­graphe. Voir est une sci­ence. Il y a des gens qui ne savent pas voir, et qui voy­agent avec au­tant d’in­tel­li­gence qu’un crus­tacé. Croyez bi­en que je ne su­is pas de leur école.

-- À votre aise, mon­sieur Pa­ganel, répon­dit John Man­gles; je su­is cer­tain que la sci­ence géo­graphique gag­nera à votre séjour dans les îles du Cap-​Vert. Nous de­vons pré­cisé­ment y relâch­er pour faire du char­bon. Votre débar­que­ment ne nous causera donc au­cun re­tard.»

Cela dit, le cap­itaine don­na la route de manière à pass­er dans l’ouest des Ca­naries; le célèbre pic fut lais­sé sur bâbord, et le _Dun­can_, con­tin­uant sa marche rapi­de, coupa le tropique du Can­cer le 2 septem­bre, à cinq heures du matin.

Le temps vint alors à chang­er. C’était l’at­mo­sphère hu­mide et pe­sante de la sai­son des pluies, «le tem­po das aguas», suiv­ant l’ex­pres­sion es­pag­nole, sai­son pénible aux voyageurs, mais utile aux habi­tants des îles africaines, qui man­quent d’ar­bres, et con­séquem­ment qui man­quent d’eau. La mer, très houleuse, em­pêcha les pas­sagers de se tenir sur le pont; mais les con­ver­sa­tions du car­ré n’en furent pas moins fort an­imées.

Le 3 septem­bre, Pa­ganel se mit à rassem­bler ses bagages pour son prochain débar­que­ment. Le _Dun­can_ évolu­ait en­tre les îles du Cap- Vert; il pas­sa de­vant l’île du sel, véri­ta­ble tombe de sable, in­fer­tile et dé­solée; après avoir longé de vastes bancs de corail, il lais­sa par le travers l’île Saint-​Jacques, traver­sée du nord au mi­di par une chaîne de mon­tagnes basal­tiques que ter­mi­nent deux mornes élevés. Puis John Man­gles em­bouqua la baie de Vil­la-​Praïa, et mouil­la bi­en­tôt de­vant la ville par huit brass­es de fond. Le temps était af­freux et le ressac ex­ces­sive­ment vi­olent, bi­en que la baie fût abritée con­tre les vents du large. La pluie tombait à tor­rents et per­me­ttait à peine de voir la ville, élevée sur une plaine en forme de ter­rasse qui s’ap­puyait à des con­tre­forts de roches vol­caniques hauts de trois cents pieds. L’as­pect de l’île à travers cet épais rideau de pluie était navrant.

La­dy He­le­na ne put don­ner suite à son pro­jet de vis­iter la ville; l’em­bar­que­ment du char­bon ne se fai­sait pas sans de grandes dif­fi­cultés. Les pas­sagers du _Dun­can_ se virent donc con­signés sous la dunette, pen­dant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux dans une in­ex­primable con­fu­sion. La ques­tion du temps fut na­turelle­ment à l’or­dre du jour dans les con­ver­sa­tions du bord. Cha­cun dit son mot, sauf le ma­jor, qui eût as­sisté au déluge uni­versel avec une in­dif­férence com­plète. Pa­ganel al­lait et ve­nait en hochant la tête.

«C’est un fait ex­près, di­sait-​il.

-- Il est cer­tain, répon­dit Gle­nar­van, que les élé­ments se dé­clar­ent con­tre vous.

-- J’en au­rai pour­tant rai­son.

-- Vous ne pou­vez af­fron­ter pareille pluie, dit la­dy He­le­na.

-- Moi, madame, par­faite­ment. Je ne la crains que pour mes bagages et mes in­stru­ments. Tout sera per­du.

-- Il n’y a que le débar­que­ment à red­outer, reprit Gle­nar­van. Une fois à Vil­la-​Praïa, vous ne serez pas trop mal logé; peu pro­pre­ment, par ex­em­ple: En com­pag­nie de singes et de porcs dont les re­la­tions ne sont pas tou­jours agréables. Mais un voyageur n’y re­garde pas de si près. D’abord il faut es­pér­er que dans sept ou huit mois vous pour­rez vous em­bar­quer pour l’Eu­rope.

-- Sept ou huit mois! s’écria Pa­ganel.

-- Au moins. Les îles du Cap-​Vert ne sont pas très fréquen­tées des navires pen­dant la sai­son des pluies. Mais vous pour­rez em­ploy­er votre temps d’une façon utile. Cet archipel est en­core peu con­nu; en to­pogra­phie, en cli­ma­tolo­gie, en ethno­gra­phie, en hyp­sométrie, il y a beau­coup à faire.

-- Vous au­rez des fleuves à re­con­naître, dit la­dy He­le­na.

-- Il n’y en a pas, madame, répon­dit Pa­ganel.

-- Eh bi­en, des riv­ières?

-- Il n’y en a pas non plus.

-- Des cours d’eau alors?

-- Pas da­van­tage.

-- Bon, fit le ma­jor, vous vous ra­bat­trez sur les forêts.

-- Pour faire des forêts, il faut des ar­bres; or, il n’y a pas d’ar­bres.

-- Un joli pays! ré­pli­qua le ma­jor.

-- Con­solez-​vous, mon cher Pa­ganel, dit alors Gle­nar­van, vous au­rez du moins des mon­tagnes.

-- Oh! peu élevées et peu in­téres­santes, _my­lord_. D’ailleurs, ce tra­vail a été fait.

-- Fait! dit Gle­nar­van.

-- Oui, voilà bi­en ma chance habituelle. Si, aux Ca­naries, je me voy­ais en présence des travaux de Hum­boldt, ici, je me trou­ve de­vancé par un géo­logue, M Charles Sainte-​Claire Dev­ille!

-- Pas pos­si­ble?

-- Sans doute, répon­dit Pa­ganel d’un ton pi­teux. Ce sa­vant se trou­vait à bord de la corvette de l’état _la dé­cidée_, pen­dant sa relâche aux îles du Cap-​Vert, et il a vis­ité le som­met le plus in­téres­sant du groupe, le vol­can de l’île Fo­go. Que voulez-​vous que je fasse après lui?

-- Voilà qui est vrai­ment re­gret­table, répon­dit la­dy He­le­na. Qu’allez-​vous de­venir, Mon­sieur Pa­ganel?»

Pa­ganel gar­da le si­lence pen­dant quelques in­stants.

«Dé­cidé­ment, reprit Gle­nar­van, vous au­riez mieux fait de débar­quer à Madère, quoiqu’il n’y ait plus de vin!»

Nou­veau si­lence du sa­vant se­cré­taire de la so­ciété de géo­gra­phie.

«Moi, j’at­tendrais», dit le ma­jor, ex­acte­ment comme s’il avait dit: je n’at­tendrais pas.

«Mon cher Gle­nar­van, reprit alors Pa­ganel, où comptez-​vous relâch­er dé­sor­mais?

-- Oh! Pas avant Con­cep­cion.

-- Di­able! Cela m’écarte sin­gulière­ment des In­des.

-- Mais non, du mo­ment que vous avez passé le cap Horn, vous vous en rap­prochez.

-- Je m’en doute bi­en.

-- D’ailleurs, reprit Gle­nar­van avec le plus grand sérieux, quand on va aux In­des, qu’elles soient ori­en­tales ou oc­ci­den­tales, peu im­porte.

-- Com­ment, peu im­porte!

-- Sans compter que les habi­tants des pam­pas de la Patag­onie sont aus­si bi­en des in­di­ens que les in­digènes du Pend­jaub.

-- Ah! par­bleu, _my­lord_, s’écria Pa­ganel, voilà une rai­son que je n’au­rais ja­mais imag­inée!

-- Et puis, mon cher Pa­ganel, on peut gag­ner la mé­daille d’or en quelque lieu que ce soit; il y a partout à faire, à chercher, à dé­cou­vrir, dans les chaînes des Cordil­lères comme dans les mon­tagnes du Ti­bet.

-- Mais le cours du Yarou-​Dzang­bo-​Tchou?

-- Bon! vous le rem­plac­erez par le Rio-​Col­orado! Voilà un fleuve peu con­nu, et qui sur les cartes coule un peu trop à la fan­taisie des géo­graphes.

-- Je le sais, mon cher lord, il y a là des er­reurs de plusieurs de­grés. Oh! je ne doute pas que sur ma de­mande la so­ciété de Géo­gra­phie ne m’eût en­voyé dans la Patag­onie aus­si bi­en qu’aux In­des. Mais je n’y ai pas songé.

-- Ef­fet de vos dis­trac­tions habituelles.

-- Voyons, Mon­sieur Pa­ganel, nous ac­com­pa­gnez-​vous? dit la­dy He­le­na de sa voix la plus en­gageante.

-- Madame, et ma mis­sion?

-- Je vous préviens que nous passerons par le détroit de Mag­el­lan, reprit Gle­nar­van.

-- _My­lord_, vous êtes un ten­ta­teur.

-- J’ajoute que nous vis­iterons le Port-​Famine!

-- Le Port-​Famine, s’écria le français, as­sail­li de toutes parts, ce port célèbre dans les fastes géo­graphiques!

-- Con­sid­érez aus­si, Mon­sieur Pa­ganel, reprit la­dy He­le­na, que, dans cette en­treprise, vous au­rez le droit d’as­soci­er le nom de la France à celui de l’écosse.

-- Oui, sans doute!

-- Un géo­graphe peut servir utile­ment notre ex­pédi­tion, et quoi de plus beau que de met­tre la sci­ence au ser­vice de l’hu­man­ité?

-- Voilà qui est bi­en dit, madame!

-- Croyez-​moi. Lais­sez faire le hasard, ou plutôt la prov­idence. Imitez-​nous. Elle nous a en­voyé ce doc­ument, nous sommes par­tis. Elle vous jette à bord du _Dun­can_, ne le quit­tez plus.

-- Voulez-​vous que je vous le dise, mes braves amis? reprit alors Pa­ganel; eh bi­en, vous avez grande en­vie que je reste!

-- Et vous, Pa­ganel, vous mourez d’en­vie de rester, repar­tit Gle­nar­van.

-- Par­bleu! s’écria le sa­vant géo­graphe, mais je craig­nais d’être in­dis­cret!»

Chapitre IX _Le détroit de Mag­el­lan_

La joie fut générale à bord, quand on con­nut la ré­so­lu­tion de Pa­ganel. Le je­une Robert lui sauta au cou avec une vi­vac­ité fort dé­mon­stra­tive. Le digne se­cré­taire fail­lit tomber à la ren­verse.

«Un rude pe­tit bon­homme, dit-​il, je lui ap­prendrai la géo­gra­phie.»

Or, comme John Man­gles se chargeait d’en faire un marin, Gle­nar­van un homme de coeur, le ma­jor un garçon de sang-​froid, la­dy He­le­na un être bon et généreux, Mary Grant un élève re­con­nais­sant en­vers de pareils maîtres, Robert de­vait évidem­ment de­venir un jour un gen­tle­man ac­com­pli.

Le _Dun­can_ ter­mi­na rapi­de­ment son charge­ment de char­bon, puis, quit­tant ces tristes par­ages, il gagna vers l’ouest le courant de la côte du Brésil, et, le 7 septem­bre, après avoir franchi l’équa­teur sous une belle brise du nord, il en­tra dans l’hémis­phère aus­tral.

La traver­sée se fai­sait donc sans peine. Cha­cun avait bon es­poir. Dans cette ex­pédi­tion à la recherche du cap­itaine Grant, la somme des prob­abil­ités sem­blait s’ac­croître chaque jour.

L’un des plus con­fi­ants du bord, c’était le cap­itaine. Mais sa con­fi­ance ve­nait surtout du désir qui le tenait si fort au coeur de voir miss Mary heureuse et con­solée. Il s’était pris d’un in­térêt tout par­ti­culi­er pour cette je­une fille; et ce sen­ti­ment, il le cacha si bi­en, que, sauf Mary Grant et lui, tout le monde s’en aperçut à bord du _Dun­can_.

Quant au sa­vant géo­graphe, c’était prob­able­ment l’homme le plus heureux de l’hémis­phère aus­tral; il pas­sait ses journées à étudi­er les cartes dont il cou­vrait la ta­ble du car­ré; de là des dis­cus­sions quo­ti­di­ennes avec Mr Ol­bi­nett, qui ne pou­vait met­tre le cou­vert. Mais Pa­ganel avait pour lui tous les hôtes de la dunette, sauf le ma­jor, que les ques­tions géo­graphiques lais­saient fort in­dif­férent, surtout à l’heure du dîn­er. De plus, ayant dé­cou­vert toute une car­gai­son de livres fort dé­pareil­lés dans les cof­fres du sec­ond, et par­mi eux un cer­tain nom­bre d’ou­vrages es­pag­nols, Pa­ganel ré­so­lut d’ap­pren­dre la langue de Cer­vantes, que per­son­ne ne savait à bord. Cela de­vait fa­ciliter ses recherch­es sur le lit­toral chilien. Grâce à ses dis­po­si­tions au poly­glot­tisme, il ne dés­espérait pas de par­ler couram­ment ce nou­vel id­iome en ar­rivant à Con­cep­cion. Aus­si étu­di­ait-​il avec acharne­ment, et on l’en­tendait mar­mot­ter in­ces­sam­ment des syl­labes hétérogènes.

Pen­dant ses loisirs, il ne man­quait pas de don­ner une in­struc­tion pra­tique au je­une Robert, et il lui ap­pre­nait l’his­toire de ces côtes dont le _Dun­can_ s’ap­prochait si rapi­de­ment.

On se trou­vait alors, le 10 septem­bre, par 57°3’ de lat­itude et 31°15’ de lon­gi­tude, et ce jour-​là Gle­nar­van ap­prit une chose que de plus in­stru­its ig­norent prob­able­ment. Pa­ganel racon­tait l’his­toire de l’Amérique, et pour ar­riv­er aux grands nav­iga­teurs, dont le yacht suiv­ait alors la route, il re­mon­ta à Christophe Colomb; puis il finit en dis­ant que le célèbre génois était mort sans savoir qu’il avait dé­cou­vert un nou­veau monde. Tout l’au­di­toire se récria. Pa­ganel per­sista dans son af­fir­ma­tion.

«Rien n’est plus cer­tain, ajou­ta-​t-​il. Je ne veux pas dimin­uer la gloire de Colomb, mais le fait est ac­quis. À la fin du quinz­ième siè­cle, les es­prits n’avaient qu’une préoc­cu­pa­tion: fa­ciliter les com­mu­ni­ca­tions avec l’Asie, et chercher l’ori­ent par les routes de l’oc­ci­dent; en un mot, aller par le plus court «au pays des épices». C’est ce que ten­ta Colomb. Il fit qua­tre voy­ages; il toucha l’Amérique aux côtes de Cumana, de Hon­duras, de Mosquitos, de Nicaragua, de Ve­ragua, de Cos­ta-​Ri­ca, de Pana­ma, qu’il prit pour les ter­res du Japon et de la Chine, et mou­rut sans s’être ren­du compte de l’ex­is­tence du grand con­ti­nent auquel il ne de­vait pas même léguer son nom!

-- Je veux vous croire, mon cher Pa­ganel, répon­dit Gle­nar­van; cepen­dant vous me per­me­ttrez d’être sur­pris, et de vous de­man­der quels sont les nav­iga­teurs qui ont re­con­nu la vérité sur les dé­cou­vertes de Colomb?

-- Ses suc­cesseurs, Oje­da, qui l’avait déjà ac­com­pa­gné dans ses voy­ages, ain­si que Vin­cent Pin­zon, Vespuce, Men­doza, Basti­das, Cabral, So­lis, Bal­boa. Ces nav­iga­teurs longèrent les côtes ori­en­tales de l’Amérique; ils les délim­itèrent en de­scen­dant vers le sud, em­portés, eux aus­si, trois cent soix­ante ans avant nous, par ce courant qui nous en­traîne! Voyez, mes amis, nous avons coupé l’équa­teur à l’en­droit même où Pin­zon le pas­sa dans la dernière an­née du quinz­ième siè­cle, et nous ap­pro­chons de ce huitième de­gré de lat­itude aus­trale sous lequel il ac­cos­ta les ter­res du Brésil. Un an après, le por­tu­gais Cabral de­scen­dit jusqu’au port Séguro. Puis Vespuce, dans sa troisième ex­pédi­tion en 1502, al­la plus loin en­core dans le sud. En 1508, Vin­cent Pin­zon et So­lis s’as­so­cièrent pour la re­con­nais­sance des ri­vages améri­cains, et en 1514, So­lis dé­cou­vrit l’em­bouchure du _rio_ de la Pla­ta, où il fut dévoré par les in­digènes, lais­sant à Mag­el­lan la gloire de con­tourn­er le con­ti­nent. Ce grand nav­iga­teur, en 1519, par­tit avec cinq bâ­ti­ments, suiv­it les côtes de la Patag­onie, dé­cou­vrit le port Désiré, le port San-​Ju­lian, où il fit de longues relâch­es, trou­va par cin­quante-​deux de­grés de lat­itude ce détroit des Onze-​mille-​vierges qui de­vait porter son nom, et, le 28 novem­bre 1520, il déboucha dans l’océan Paci­fique. Ah! Quelle joie il dut éprou­ver, et quelle émo­tion fit bat­tre son coeur, lorsqu’il vit une mer nou­velle ét­inceler à l’hori­zon sous les rayons du soleil!

-- Oui, M Pa­ganel, s’écria Robert Grant, en­thou­si­as­mé par les paroles du géo­graphe, j’au­rais voulu être là!

-- Moi aus­si, mon garçon, et je n’au­rais pas man­qué une oc­ca­sion pareille, si le ciel m’eût fait naître trois cents ans plus tôt!

-- Ce qui eût été fâcheux pour nous, Mon­sieur Pa­ganel, répon­dit la­dy He­le­na, car vous ne se­riez pas main­tenant sur la dunette du _Dun­can_ à nous racon­ter cette his­toire.

-- Un autre l’eût dite à ma place, madame, et il au­rait ajouté que la re­con­nais­sance de la côte oc­ci­den­tale est due aux frères Pizarre. Ces hardis aven­turi­ers furent de grands fon­da­teurs de villes. Cus­co, Quito, Li­ma, San­ti­ago, Vil­lar­ica, Val­paraiso et Con­cep­cion, où le _Dun­can_ nous mène, sont leur ou­vrage. À cette époque, les dé­cou­vertes de Pizarre se re­lièrent à celles de Mag­el­lan, et le développe­ment des côtes améri­caines figu­ra sur les cartes, à la grande sat­is­fac­tion des sa­vants du vieux monde.

-- Eh bi­en, moi, dit Robert, je n’au­rais pas en­core été sat­is­fait.

-- Pourquoi donc? répon­dit Mary, en con­sid­érant son je­une frère qui se pas­sion­nait à l’his­toire de ces dé­cou­vertes.

-- Oui, mon garçon, pourquoi? de­man­da lord Gle­nar­van avec le plus en­cour­ageant sourire.

-- Parce que j’au­rais voulu savoir ce qu’il y avait au delà du détroit de Mag­el­lan.

-- Bra­vo, mon ami, répon­dit Pa­ganel, et moi aus­si, j’au­rais voulu savoir si le con­ti­nent se pro­longeait jusqu’au pôle, ou s’il ex­is­tait une mer li­bre, comme le sup­po­sait Drake, un de vos com­pat_rio_tes, _my­lord_. Il est donc év­ident que si Robert Grant et Jacques Pa­ganel eu­ssent vécu au XVI­Ie siè­cle, ils se seraient em­bar­qués à la suite de Shouten et de Lemaire, deux hol­landais fort curieux de con­naître le dernier mot de cette énigme géo­graphique.

-- Étaient-​ce des sa­vants? de­man­da la­dy He­le­na.

-- Non, mais d’au­da­cieux com­merçants, que le côté sci­en­tifique des dé­cou­vertes in­quié­tait as­sez peu. Il ex­is­tait alors une com­pag­nie hol­landaise des In­des ori­en­tales, qui avait un droit ab­solu sur tout le com­merce fait par le détroit de Mag­el­lan. Or, comme à cette époque on ne con­nais­sait pas d’autre pas­sage pour se ren­dre en Asie par les routes de l’oc­ci­dent, ce priv­ilège con­sti­tu­ait un ac­ca­pare­ment véri­ta­ble. Quelques né­go­ciants voulurent donc lut­ter con­tre ce monopole, en dé­cou­vrant un autre détroit, et de ce nom­bre fut un cer­tain Isaac Lemaire, homme in­tel­li­gent et in­stru­it. Il fit les frais d’une ex­pédi­tion com­mandée par son neveu, Ja­cob Lemaire, et Shouten, un bon marin, orig­inaire de Horn. Ces hardis nav­iga­teurs par­tirent au mois de juin 1615, près d’un siè­cle après Mag­el­lan; ils dé­cou­vrirent le détroit de Lemaire, en­tre la Terre de Feu et la terre des états, et, le 12 févri­er 1616, ils dou­blèrent ce fameux cap Horn, qui, mieux que son frère, le cap de Bonne-​Es­pérance, eût mérité de s’ap­pel­er le cap des tem­pêtes!

-- Oui, certes, j’au­rais voulu être là! s’écria Robert.

-- Et tu au­rais puisé à la source des émo­tions les plus vives, mon garçon, reprit Pa­ganel en s’an­imant. Est-​il, en ef­fet, une sat­is­fac­tion plus vraie, un plaisir plus réel que celui du nav­iga­teur qui pointe ses dé­cou­vertes sur la carte du bord? Il voit les ter­res se for­mer peu à peu sous ses re­gards, île par île, promon­toire par promon­toire, et, pour ain­si dire, émerg­er du sein des flots! D’abord, les lignes ter­mi­nales sont vagues, brisées, in­ter­rompues! Ici un cap soli­taire, là une baie isolée, plus loin un golfe per­du dans l’es­pace. Puis les dé­cou­vertes se com­plè­tent, les lignes se re­joignent, le pointil­lé des cartes fait place au trait; les baies échan­crent des côtes déter­minées, les caps s’ap­puient sur des ri­vages cer­tains; en­fin le nou­veau con­ti­nent, avec ses lacs, ses riv­ières et ses fleuves, ses mon­tagnes, ses val­lées et ses plaines, ses vil­lages, ses villes et ses cap­itales, se dé­ploie sur le globe dans toute sa splen­deur mag­nifique! Ah! Mes amis, un dé­cou­vreur de ter­res est un véri­ta­ble in­ven­teur! Il en a les émo­tions et les sur­pris­es! Mais main­tenant cette mine est à peu près épuisée! on a tout vu, tout re­con­nu, tout in­ven­té en fait de con­ti­nents ou de nou­veaux mon­des, et nous autres, derniers venus dans la sci­ence géo­graphique, nous n’avons plus rien à faire?

-- Si, mon cher Pa­ganel, répon­dit Gle­nar­van.

-- Et quoi donc?

-- Ce que nous faisons!»

Cepen­dant le _Dun­can_ fi­lait sur cette route des Vespuce et des Mag­el­lan avec une ra­pid­ité merveilleuse. Le 15 septem­bre, il coupa le tropique du Capri­corne, et le cap fut dirigé vers l’en­trée du célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes bass­es de la Patag­onie furent aperçues, mais comme une ligne à peine vis­ible à l’hori­zon; on les rangeait à plus de dix milles, et la fameuse longue-​vue de Pa­ganel ne lui don­na qu’une vague idée de ces ri­vages améri­cains.

Le 25 septem­bre, le _Dun­can_ se trou­vait à la hau­teur du détroit de Mag­el­lan. Il s’y en­gagea sans hésiter. Cette voie est générale­ment préférée par les navires à vapeur qui se ren­dent dans l’océan Paci­fique. Sa longueur ex­acte n’est que de trois cent soix­ante-​seize milles; les bâ­ti­ments du plus fort ton­nage y trou­vent partout une eau pro­fonde, même au ras de ses ri­vages, un fond d’une ex­cel­lente tenue, de nom­breuses aiguades, des riv­ières abon­dantes en pois­sons, des forêts rich­es en gibier, en vingt en­droits des relâch­es sûres et faciles, en­fin mille ressources qui man­quent au détroit de Lemaire et aux ter­ri­bles rochers du cap Horn, in­ces­sam­ment vis­ités par les oura­gans et les tem­pêtes.

Pen­dant les pre­mières heures de nav­iga­tion, c’est-​à-​dire sur un es­pace de soix­ante à qua­tre-​vingts milles, jusqu’au cap Gre­go­ry, les côtes sont bass­es et sablon­neuses. Jacques Pa­ganel ne voulait per­dre ni un point de vue, ni un dé­tail du détroit. La traver­sée de­vait dur­er trente-​six heures à peine, et ce panora­ma mou­vant des deux rives valait bi­en la peine que le sa­vant s’im­posât de l’ad­mir­er sous les splen­dides clartés du soleil aus­tral. Nul habi­tant ne se mon­tra sur les ter­res du nord; quelques mis­érables Fuegiens seule­ment er­raient sur les rocs décharnés de la Terre de Feu. Pa­ganel eut donc à re­gret­ter de ne pas voir de patagons, ce qui le fâcha fort, au grand amuse­ment de ses com­pagnons de route.

«Une Patag­onie sans patagons, di­sait-​il, ce n’est plus une Patag­onie.

-- Pa­tience, mon digne géo­graphe, répon­dit Gle­nar­van, nous ver­rons des patagons.

-- Je n’en su­is pas cer­tain.

-- Mais il en ex­iste, dit la­dy He­le­na.

-- J’en doute fort, madame, puisque je n’en vois pas.

-- En­fin, ce nom de patagons, qui sig­ni­fie «grands pieds» en es­pag­nol, n’a pas été don­né à des êtres imag­inaires.

-- Oh! le nom n’y fait rien, répon­dit Pa­ganel, qui s’en­tê­tait dans son idée pour ani­mer la dis­cus­sion, et d’ailleurs, à vrai dire, on ig­nore com­ment ils se nom­ment!

-- Par ex­em­ple! s’écria Gle­nar­van. Saviez-​vous cela, ma­jor?

-- Non, répon­dit Mac Nabbs, et je ne don­nerais pas une livre d’écosse pour le savoir.

-- Vous l’en­ten­drez pour­tant, reprit Pa­ganel, ma­jor in­dif­férent! Si Mag­el­lan a nom­mé Patagons les in­digènes de ces con­trées, les Fuegiens les ap­pel­lent Tireme­nen, les Chiliens Cau­cal­hues, les colons du Car­men Tehuelch­es, les Arau­cans Huilich­es; Bougainville leur donne le nom de Chaouha, Falkn­er celui de Tehuel­hets! Eux- mêmes ils se désig­nent sous la dénom­ina­tion générale d’In­aken! Je vous de­mande com­ment vous voulez que l’on s’y re­con­naisse, et si un pe­uple qui a tant de noms peut ex­is­ter!

-- Voilà un ar­gu­ment! répon­dit la­dy He­le­na.

-- Ad­met­tons-​le, reprit Gle­nar­van; mais notre ami Pa­ganel avouera, je pense, que s’il y a doute sur le nom des patagons, il y a au moins cer­ti­tude sur leur taille!

-- Ja­mais je n’avouerai une pareille énor­mité, répon­dit Pa­ganel.

-- Ils sont grands, dit Gle­nar­van.

-- Je l’ig­nore.

-- Pe­tits? de­man­da la­dy He­le­na.

-- Per­son­ne ne peut l’af­firmer.

-- Moyens, alors? dit Mac Nabbs pour tout con­cili­er.

-- Je ne le sais pas da­van­tage.

-- Cela est un peu fort, s’écria Gle­nar­van; les voyageurs qui les ont vus...

-- Les voyageurs qui les ont vus, répon­dit le géo­graphe, ne s’en­ten­dent en au­cune façon. Mag­el­lan dit que sa tête touchait à peine à leur cein­ture!

-- Eh bi­en!

-- Oui, mais Drake pré­tend que les anglais sont plus grands que le plus grand patagon!

-- Oh! des anglais, c’est pos­si­ble, ré­pli­qua dé­daigneuse­ment le ma­jor; mais s’il s’agis­sait d’écos­sais!

-- Cavendish as­sure qu’ils sont grands et ro­bustes, reprit Pa­ganel. Hawkins en fait des géants. Lemaire et Shouten leur don­nent onze pieds de haut.

-- Bon, voilà des gens dignes de foi, dit Gle­nar­van.

-- Oui, tout au­tant que Wood, Nar­bor­ough et Falkn­er, qui leur ont trou­vé une taille moyenne. Il est vrai que By­ron, la Gi­rau­dais, Bougainville, Wal­lis et Carteret af­fir­ment que les patagons ont six pieds six pouces, tan­dis que M D’Or­bigny, le sa­vant qui con­naît le mieux ces con­trées, leur at­tribue une taille moyenne de cinq pieds qua­tre pouces.

-- Mais alors, dit la­dy He­le­na, quelle est la vérité au mi­lieu de tant de con­tra­dic­tions?

-- La vérité, madame, répon­dit Pa­ganel, la voici: C’est que les patagons ont les jambes cour­tes et le buste dévelop­pé. On peut donc for­muler son opin­ion d’une manière plaisante, en dis­ant que ces gens-​là ont six pieds quand ils sont as­sis, et cinq seule­ment quand ils sont de­bout.

-- Bra­vo! Mon cher sa­vant, répon­dit Gle­nar­van. Voilà qui est dit.

-- À moins, reprit Pa­ganel, qu’ils n’ex­is­tent pas, ce qui met­trait tout le monde d’ac­cord. Mais pour finir, mes amis, j’ajouterai cette re­mar­que con­solante: c’est que le détroit de Mag­el­lan est mag­nifique, même sans patagons!»

En ce mo­ment, le _Dun­can_ con­tour­nait la presqu’île de Brunswick, en­tre deux panora­mas splen­dides. Soix­ante-​dix milles après avoir dou­blé le cap Gre­go­ry, il lais­sa sur tri­bord le péni­tenci­er de Pun­ta Are­na. Le pavil­lon chilien et le clocher de l’église ap­parurent un in­stant en­tre les ar­bres.

Alors le détroit courait en­tre des mass­es gran­itiques d’un ef­fet im­posant; les mon­tagnes cachaient leur pied au sein de forêts im­menses, et per­daient dans les nu­ages leur tête poudrée d’une neige éter­nelle; vers le sud-​ouest, le mont Tarn se dres­sait à six mille cinq cents pieds dans les airs; la nu­it vint, précédée d’un long cré­pus­cule; la lu­mière se fon­dit in­sen­si­ble­ment en nu­ances douces; le ciel se con­stel­la d’étoiles bril­lantes, et la croix du sud vint mar­quer aux yeux des nav­iga­teurs la route du pôle aus­tral. Au mi­lieu de cette ob­scu­rité lu­mineuse, à la clarté de ces as­tres qui rem­pla­cent les phares des côtes civil­isées, le yacht con­tin­ua au­da­cieuse­ment sa route sans jeter l’an­cre dans ces baies faciles dont le ri­vage abonde; sou­vent l’ex­trémité de ses ver­gues frôla les branch­es des hêtres antarc­tiques qui se pen­chaient sur les flots; sou­vent aus­si son hélice bat­tit les eaux des grandes riv­ières, en réveil­lant les oies, les ca­nards, les bé­cassines, les sar­celles, et tout ce monde em­plumé des hu­mides par­ages.

Bi­en­tôt des ru­ines ap­parurent, et quelques écroule­ments auxquels la nu­it prê­tait un as­pect grandiose, triste reste d’une colonie aban­don­née, dont le nom protestera éter­nelle­ment con­tre la fer­til­ité de ces côtes et la richesse de ces forêts gi­boyeuses. Le _Dun­can_ pas­sait de­vant le Port-​Famine.

Ce fut à cet en­droit même que l’es­pag­nol Sarmien­to, en 1581, vint s’établir avec qua­tre cents émi­grants.

Il y fon­da la ville de Saint-​Philippe; des froids ex­trême­ment rigoureux décimèrent la colonie, la dis­ette ache­va ceux que l’hiv­er avait épargnés, et, en 1587, le cor­saire Cavendish trou­va le dernier de ces qua­tre cents mal­heureux qui mourait de faim sur les ru­ines d’une ville vieille de six siè­cles après six ans d’ex­is­tence.

Le _Dun­can_ longea ces ri­vages déserts; au lever du jour, il nav­iguait au mi­lieu des pass­es rétré­cies, en­tre des forêts de hêtres, de frênes et de bouleaux, du sein desquelles émergeaient des dômes ver­doy­ants, des mamel­ons tapis­sés d’un houx vigoureux et des pics ai­gus, par­mi lesquels l’obélisque de Buck­land se dres­sait à une grande hau­teur. Il pas­sa à l’ou­vert de la baie Saint- Nico­las, autre­fois la baie des français, ain­si nom­mée par Bougainville; au loin, se jouaient des trou­peaux de pho­ques et de baleines d’une grande taille, à en juger par leurs jets, qui étaient vis­ibles à une dis­tance de qua­tre milles.

En­fin, il dou­bla le cap Froward, tout héris­sé en­core des dernières glaces de l’hiv­er. De l’autre côté du détroit, sur la Terre de Feu, s’él­evait à six milles pieds le mont Sarmien­to, énorme agré­ga­tion de roches sé­parées par des ban­des de nu­ages, et qui for­maient dans le ciel comme un archipel aérien.

C’est au cap Froward que finit véri­ta­ble­ment le con­ti­nent améri­cain, car le cap Horn n’est qu’un rocher per­du en mer sous le cin­quante-​six­ième de­gré de lat­itude.

Ce point dé­passé, le détroit se rétréc­it en­tre la presqu’île de Brunswick et la terre de la dé­so­la­tion, longue île al­longée en­tre mille îlots, comme un énorme cé­tacé échoué au mi­lieu des galets.

Quelle dif­férence en­tre cette ex­trémité si déchi­quetée de l’Amérique et les pointes franch­es et nettes de l’Afrique, de l’Aus­tralie ou des In­des! Quel cat­aclysme in­con­nu a ain­si pul­vérisé cet im­mense promon­toire jeté en­tre deux océans?

Alors, aux ri­vages fer­tiles suc­cé­dait une suite de côtes dénudées, à l’as­pect sauvage, échan­crées par les mille per­tu­is de cet in­ex­tri­ca­ble labyrinthe.

Le _Dun­can_, sans une er­reur, sans une hési­ta­tion, suiv­ait de capricieuses sin­uosités en mêlant les tour­bil­lons de sa fumée aux brumes déchirées par les rocs. Il pas­sa, sans ralen­tir sa marche, de­vant quelques fac­toreries es­pag­noles établies sur ces rives aban­don­nées. Au cap Tamar, le détroit s’élar­git; le yacht put pren­dre du champ pour tourn­er la côte ac­core des îles Nar­bor­ough et se rap­procha des ri­vages du sud. En­fin, trente-​six heures après avoir em­bouqué le détroit, il vit sur­gir le rocher du cap Pi­lares sur l’ex­trême pointe de la terre de la dé­so­la­tion. Une mer im­mense, li­bre, ét­ince­lante, s’étendait de­vant son étrave, et Jacques Pa­ganel, la salu­ant d’un geste en­thou­si­aste, se sen­tit ému comme le fut Fer­nand de Mag­el­lan lui-​même, au mo­ment où la _Trinidad_ s’in­cli­na sous les bris­es de l’océan Paci­fique.

Chapitre X _Le trente-​sep­tième par­al­lèle_

Huit jours après avoir dou­blé le cap Pi­lares, le _Dun­can_ don­nait à pleine vapeur dans la baie de Talc­ahuano, mag­nifique es­tu­aire long de douze milles et large de neuf. Le temps était ad­mirable. Le ciel de ce pays n’a pas un nu­age de novem­bre à mars, et le vent du sud règne in­vari­able­ment le long des côtes abritées par la chaîne des An­des. John Man­gles, suiv­ant les or­dres d’Ed­ward Gle­nar­van, avait ser­ré de près l’archipel des Chiloé et les in­nom­brables débris de tout ce con­ti­nent améri­cain. Quelque épave, un es­pars brisé, un bout de bois tra­vail­lé de la main des hommes, pou­vaient met­tre le _Dun­can_ sur les traces du naufrage; mais on ne vit rien, et le yacht, con­tin­uant sa route, mouil­la dans le port de Talc­ahuano, quar­ante-​deux jours après avoir quit­té les eaux brumeuses de la Clyde.

Aus­sitôt Gle­nar­van fit met­tre son can­ot à la mer, et, suivi de Pa­ganel, il débar­qua au pied de l’es­ta­cade. Le sa­vant géo­graphe, prof­itant de la cir­con­stance, voulut se servir de la langue es­pag­nole qu’il avait si con­scien­cieuse­ment étudiée; mais, à son grand éton­nement, il ne put se faire com­pren­dre des in­digènes.

«C’est l’ac­cent qui me manque, dit-​il.

-- Al­lons à la douane», répon­dit Gle­nar­van.

Là, on lui ap­prit, au moyen de quelques mots d’anglais ac­com­pa­gnés de gestes ex­pres­sifs, que le con­sul bri­tan­nique résidait à Con­cep­cion. C’était une course d’une heure. Gle­nar­van trou­va aisé­ment deux chevaux d’al­lure rapi­de, et peu de temps après Pa­ganel et lui fran­chis­saient les murs de cette grande ville, due au génie en­treprenant de Val­divia, le vail­lant com­pagnon des Pizarre.

Com­bi­en elle était déchue de son an­ci­enne splen­deur! Sou­vent pil­lée par les in­digènes, in­cendiée en 1819, dé­solée, ru­inée, ses murs en­core noir­cis par la flamme des dé­vas­ta­tions, éclip­sée déjà par Talc­ahuano, elle comp­tait à peine huit mille âmes.

Sous le pied pa­resseux des habi­tants, ses rues se trans­for­maient en prairies. Pas de com­merce, ac­tiv­ité nulle, af­faires im­pos­si­bles. La man­do­line ré­son­nait à chaque bal­con; des chan­sons lan­goureuses s’échap­paient à travers la jalousie des fenêtres, et Con­cep­cion, l’an­tique cité des hommes, était de­venue un vil­lage de femmes et d’en­fants.

Gle­nar­van se mon­tra peu désireux de rechercher les caus­es de cette dé­ca­dence, bi­en que Jacques Pa­ganel l’en­treprît à ce su­jet, et, sans per­dre un in­stant, il se ren­dit chez J R Ben­tock, esq, con­sul de sa ma­jesté bri­tan­nique. Ce per­son­nage le reçut fort civile­ment, et se chargea, lorsqu’il con­nut l’his­toire du cap­itaine Grant, de pren­dre des in­for­ma­tions sur tout le lit­toral.

Quant à la ques­tion de savoir si le trois-​mâts _Bri­tan­nia_ avait fait côte vers le trente-​sep­tième par­al­lèle le long des ri­vages chiliens ou arau­caniens, elle fut ré­solue néga­tive­ment. Au­cun rap­port sur un événe­ment de cette na­ture n’était par­venu ni au con­sul, ni à ses col­lègues des autres na­tions.

Gle­nar­van ne se dé­couragea pas. Il revint à Talc­ahuano, et n’épargnant ni dé­march­es, ni soins, ni ar­gent, il ex­pé­dia des agents sur les côtes.

Vaines recherch­es. Les en­quêtes les plus minu­tieuses faites chez les pop­ula­tions riveraines ne pro­duisirent pas de ré­sul­tat. Il fal­lut en con­clure que le _Bri­tan­nia_ n’avait lais­sé au­cune trace de son naufrage.

Gle­nar­van in­stru­isit alors ses com­pagnons de l’in­suc­cès de ses dé­march­es. Mary Grant et son frère ne purent con­tenir l’ex­pres­sion de leur douleur. C’était six jours après l’ar­rivée du _Dun­can_ à Talc­ahuano. Les pas­sagers se trou­vaient réu­nis dans la dunette.

La­dy He­le­na con­so­lait, non par ses paroles, -- qu’au­rait-​elle pu dire? -- mais par ses ca­ress­es, les deux en­fants du cap­itaine. Jacques Pa­ganel avait repris le doc­ument, et il le con­sid­érait avec une pro­fonde at­ten­tion, comme s’il eût voulu lui ar­racher de nou­veaux se­crets. Depuis une heure, il l’ex­am­inait ain­si, lorsque Gle­nar­van, l’in­ter­pel­lant, lui dit:

«Pa­ganel! Je m’en rap­porte à votre sagac­ité. Est-​ce que l’in­ter­pré­ta­tion que nous avons faite de ce doc­ument est er­ronée? Est-​ce que le sens de ces mots est il­logique?»

Pa­ganel ne répon­dit pas. Il réfléchis­sait.

«Est-​ce que nous nous trompons sur le théâtre pré­sumé de la catas­tro­phe? reprit Gle­nar­van. Est-​ce que le nom de _Patag­onie_ ne saute pas aux yeux des gens les moins per­spi­caces?»

Pa­ganel se tai­sait tou­jours.

«En­fin, dit Gle­nar­van, le mot _in­di­en_ ne vient-​il pas en­core nous don­ner rai­son?

-- Par­faite­ment, répon­dit Mac Nabbs.

-- Et, dès lors, n’est-​il pas év­ident que les naufragés, au mo­ment où ils écrivaient ces lignes, s’at­tendaient à de­venir pris­on­niers des in­di­ens?

-- Je vous ar­rête là, mon cher lord, répon­dit en­fin Pa­ganel, et si vos autres con­clu­sions sont justes, la dernière, du moins, ne me paraît pas ra­tionnelle.

-- Que voulez-​vous dire? de­man­da la­dy He­le­na, tan­dis que tous les re­gards se fix­aient sur le géo­graphe.

-- Je veux dire, répon­dit Pa­ganel, en ac­cen­tu­ant ses paroles, que le cap­itaine Grant _est main­tenant pris­on­nier des in­di­ens_, et j’ajouterai que le doc­ument ne laisse au­cun doute sur cette sit­ua­tion.

-- Ex­pliquez-​vous, mon­sieur, dit Miss Grant.

-- Rien de plus facile, ma chère Mary; au lieu de lire sur le doc­ument _seront pris­on­niers_, lisons _sont pris­on­niers_, et tout de­vient clair.

-- Mais cela est im­pos­si­ble! répon­dit Gle­nar­van.

-- Im­pos­si­ble! Et pourquoi, mon no­ble ami? de­man­da Pa­ganel en souri­ant.

-- Parce que la bouteille n’a pu être lancée qu’au mo­ment où le navire se bri­sait sur les rochers. De là cette con­séquence, que les de­grés de lon­gi­tude et de lat­itude s’ap­pliquent au lieu même du naufrage.

-- Rien ne le prou­ve, ré­pli­qua vive­ment Pa­ganel, et je ne vois pas pourquoi les naufragés, après avoir été en­traînés par les in­di­ens dans l’in­térieur du con­ti­nent, n’au­raient pas cher­ché à faire con­naître, au moyen de cette bouteille, le lieu de leur cap­tiv­ité.

-- Tout sim­ple­ment, mon cher Pa­ganel, parce que, pour lancer une bouteille à la mer, il faut au moins que la mer soit là.

-- Ou, à dé­faut de la mer, repar­tit Pa­ganel, les fleuves qui s’y jet­tent!»

Un si­lence d’éton­nement ac­cueil­lit cette réponse inat­ten­due, et ad­mis­si­ble cepen­dant. À l’éclair qui bril­la dans les yeux de ses au­di­teurs, Pa­ganel com­prit que cha­cun d’eux se rat­tachait à une nou­velle es­pérance. La­dy He­le­na fut la pre­mière à repren­dre la pa­role.

«Quelle idée! s’écria-​t-​elle.

-- Et quelle bonne idée, ajou­ta naïve­ment le géo­graphe.

-- Alors, votre avis?... De­man­da Gle­nar­van.

-- Mon avis est de chercher le trente-​sep­tième par­al­lèle à l’en­droit où il ren­con­tre la côte améri­caine et de le suiv­re sans s’écarter d’un de­mi-​de­gré jusqu’au point où il se plonge dans l’At­lan­tique. Peut-​être trou­verons-​nous sur son par­cours les naufragés du _Bri­tan­nia_.

-- Faible chance! répon­dit le ma­jor.

-- Si faible qu’elle soit, reprit Pa­ganel, nous ne de­vons pas la nég­liger. Que j’aie rai­son, par hasard, que cette bouteille soit ar­rivée à la mer en suiv­ant le courant d’un fleuve de ce con­ti­nent, nous ne pou­vons man­quer, dès lors, de tomber sur les traces des pris­on­niers. Voyez, mes amis, voyez la carte de ce pays, et je vais vous con­va­in­cre jusqu’à l’év­idence!»

Ce dis­ant, Pa­ganel éta­la sur la ta­ble une carte du Chili et des provinces ar­gen­tines.

«Re­gardez, dit-​il, et suiv­ez-​moi dans cette prom­enade à travers le con­ti­nent améri­cain. En­jam­bons l’étroite bande chili­enne. Fran­chissons la Cordil­lère des An­des. De­scen­dons au mi­lieu des pam­pas. Les fleuves, les riv­ières, les cours d’eau man­quent-​ils à ces ré­gions? Non. Voici le Rio Ne­gro, voici le Rio Col­orado, voici leurs af­flu­ents coupés par le trente-​sep­tième de­gré de lat­itude, et qui tous ont pu servir au trans­port du doc­ument. Là, peut-​être, au sein d’une tribu, aux mains d’in­di­ens sé­den­taires, au bord de ces riv­ières peu con­nues, dans les gorges des sier­ras, ceux que j’ai le droit de nom­mer nos amis at­ten­dent une in­ter­ven­tion prov­iden­tielle! De­vons-​nous donc tromper leur es­pérance? N’est-​ce pas votre avis à tous de suiv­re à travers ces con­trées la ligne rigoureuse que mon doigt trace en ce mo­ment sur la carte, et si, con­tre toute prévi­sion, je me trompe en­core, n’est-​ce pas notre de­voir de re­mon­ter jusqu’au bout le trente-​sep­tième par­al­lèle, et, s’il le faut, pour retrou­ver les naufragés, de faire avec lui le tour du monde?»

Ces paroles pronon­cées avec une généreuse an­ima­tion, pro­duisirent une émo­tion pro­fonde par­mi les au­di­teurs de Pa­ganel. Tous se lev­èrent et vin­rent lui ser­rer la main.

«Oui! Mon père est là! s’écri­ait Robert Grant, en dévo­rant la carte des yeux.

-- Et où il est, répon­dit Gle­nar­van, nous saurons le retrou­ver, mon en­fant! Rien de plus logique que l’in­ter­pré­ta­tion de notre ami Pa­ganel, et il faut, sans hésiter, suiv­re la voie qu’il nous trace. Ou le cap­itaine est en­tre les mains d’in­di­ens nom­breux, ou il est pris­on­nier d’une faible tribu. Dans ce dernier cas, nous le délivrerons. Dans l’autre, après avoir re­con­nu sa sit­ua­tion, nous re­joignons le _Dun­can_ sur la côte ori­en­tale, nous gagnons Buenos- Ayres, et là, un dé­tache­ment or­gan­isé par le ma­jor Mac Nabbs au­ra rai­son de tous les in­di­ens des provinces ar­gen­tines.

-- Bi­en! Bi­en! Votre hon­neur! répon­dit John Man­gles, et j’ajouterai que cette traver­sée du con­ti­nent améri­cain se fera sans périls.

-- Sans périls et sans fa­tigues, reprit Pa­ganel. Com­bi­en l’ont ac­com­plie déjà qui n’avaient guère nos moyens d’exé­cu­tion, et dont le courage n’était pas soutenu par la grandeur de l’en­treprise! Est-​ce qu’en 1872 un cer­tain Basilio Vil­lar­mo n’est pas al­lé de Car­men aux cordil­lères? Est-​ce qu’en 1806 un chilien, al­cade de la province de Con­cep­cion, don Luiz de la Cruz, par­ti d’An­tu­co, n’a pas pré­cisé­ment suivi ce trente-​sep­tième de­gré, et, fran­chissant les An­des, n’est-​il pas ar­rivé à Buenos-​Ayres, après un tra­jet ac­com­pli en quar­ante jours? En­fin le colonel Gar­cia, M Al­cide d’Or­bigny, et mon hon­or­able col­lègue, le doc­teur Mar­tin de Moussy, n’ont-​ils pas par­cou­ru ce pays en tous les sens, et fait pour la sci­ence ce que nous al­lons faire pour l’hu­man­ité?

-- Mon­sieur! Mon­sieur, dit Mary Grant d’une voix brisée par l’émo­tion, com­ment re­con­naître un dévoue­ment qui vous ex­pose à tant de dan­gers?

-- Des dan­gers! s’écria Pa­ganel. Qui a pronon­cé le mot _dan­ger_?

-- Ce n’est pas moi! répon­dit Robert Grant, l’oeil bril­lant, le re­gard dé­cidé.

-- Des dan­gers! reprit Pa­ganel, est-​ce que cela ex­iste? D’ailleurs, de quoi s’ag­it-​il? D’un voy­age de trois cent cin­quante lieues à peine, puisque nous irons en ligne droite, d’un voy­age qui s’ac­com­pli­ra sous une lat­itude équiv­alente à celle de l’Es­pagne, de la Sicile, de la Grèce dans l’autre hémis­phère, et par con­séquent sous un cli­mat à peu près iden­tique, d’un voy­age en­fin dont la durée sera d’un mois au plus! C’est une prom­enade!

-- Mon­sieur Pa­ganel, de­man­da alors la­dy He­le­na, vous pensez donc que si les naufragés sont tombés au pou­voir des in­di­ens, leur ex­is­tence a été re­spec­tée?

-- Si je le pense, madame! Mais les in­di­ens ne sont pas des an­thro­pophages! Loin de là. Un de mes com­pat_rio_tes, que j’ai con­nu à la so­ciété de géo­gra­phie, M Guin­nard, est resté pen­dant trois ans pris­on­nier des in­di­ens des pam­pas. Il a souf­fert, il a été fort mal­traité, mais en­fin il est sor­ti vic­to­rieux de cette épreuve. Un eu­ropéen est un être utile dans ces con­trées; les in­di­ens en con­nais­sent la valeur, et ils le soignent comme un an­imal de prix.

-- Eh bi­en, il n’y a plus à hésiter, dit Gle­nar­van, il faut par­tir, et par­tir sans re­tard. Quelle route de­vons-​nous suiv­re?

-- Une route facile et agréable, répon­dit Pa­ganel. Un peu de mon­tagnes en com­mençant, puis une pente douce sur le ver­sant ori­en­tal des An­des, et en­fin une plaine unie, gazon­née, sablée, un vrai jardin.

-- Voyons la carte, dit le ma­jor.

-- La voici, mon cher Mac Nabbs. Nous irons pren­dre l’ex­trémité du trente-​sep­tième par­al­lèle sur la côte chili­enne, en­tre la pointe Ru­me­na et la baie de Carnero. Après avoir traver­sé la cap­itale de l’Arau­canie, nous couper­ons la cordil­lère par la passe d’An­tu­co, en lais­sant le vol­can au sud; puis, glis­sant sur les dé­cliv­ités al­longées des mon­tagnes, fran­chissant le Neuquem, le Rio Col­orado, nous at­tein­drons les pam­pas, le Sali­nas, la riv­ière Guami­ni, la sier­ra Tapalquen. Là se présen­tent les fron­tières de la province de Buenos-​Ayres. Nous les passerons, nous gravi­rons la sier­ra Tandil, et nous pro­longerons nos recherch­es jusqu’à la pointe Medano sur les ri­vages de l’At­lan­tique.»

En par­lant ain­si, en dévelop­pant le pro­gramme de l’ex­pédi­tion, Pa­ganel ne pre­nait même pas la peine de re­garder la carte dé­ployée sous ses yeux; il n’en avait que faire. Nour­rie des travaux de Frézi­er, de Moli­na, de Hum­boldt, de Miers, de D’Or­bigny, sa mé­moire ne pou­vait être ni trompée, ni sur­prise. Après avoir ter­miné cette nomen­cla­ture géo­graphique, il ajou­ta:

«Donc, mes chers amis, la route est droite. En trente jours nous l’au­rons franchie, et nous serons ar­rivés avant le _Dun­can_ sur la côte ori­en­tale, pour peu que les vents d’aval re­tar­dent sa marche.

-- Ain­si le _Dun­can_, dit John Man­gles, de­vra crois­er en­tre le cap Cor­ri­entes et le cap Saint-​An­toine?

-- Pré­cisé­ment.

-- Et com­ment com­poseriez-​vous le per­son­nel d’une pareille ex­pédi­tion? de­man­da Gle­nar­van.

-- Le plus sim­ple­ment pos­si­ble. Il s’ag­it seule­ment de re­con­naître la sit­ua­tion du cap­itaine Grant, et non de faire le coup de fusil avec les in­di­ens. Je crois que lord Gle­nar­van, notre chef na­turel; le ma­jor, qui ne voudra céder sa place à per­son­ne; votre servi­teur, Jacques Pa­ganel...

-- Et moi! s’écria le je­une Grant.

-- Robert! Robert! dit Mary.

-- Et pourquoi pas? répon­dit Pa­ganel. Les voy­ages for­ment la je­unesse. Donc, nous qua­tre, et trois marins du _Dun­can_...

-- Com­ment, dit John Man­gles en s’adres­sant à son maître, votre hon­neur ne ré­clame pas pour moi?

-- Mon cher John, répon­dit Gle­nar­van, nous lais­sons nos pas­sagères à bord, c’est-​à-​dire ce que nous avons de plus cher au monde! Qui veillerait sur elles, si ce n’est le dévoué cap­itaine du _Dun­can_?

-- Nous ne pou­vons donc pas vous ac­com­pa­gn­er? dit la­dy He­le­na, dont les yeux se voilèrent d’un nu­age de tristesse.

-- Ma chère He­le­na, répon­dit Gle­nar­van, notre voy­age doit s’ac­com­plir dans des con­di­tions ex­cep­tion­nelles de célérité; notre sé­pa­ra­tion sera courte, et...

-- Oui, mon ami, je vous com­prends, répon­dit la­dy He­le­na; allez donc, et réus­sis­sez dans votre en­treprise!

-- D’ailleurs, ce n’est pas un voy­age, dit Pa­ganel.

-- Et qu’est-​ce donc? de­man­da la­dy He­le­na.

-- Un pas­sage, rien de plus. Nous passerons, voilà tout, comme l’hon­nête homme sur terre, en faisant le plus de bi­en pos­si­ble. _Tran­sire bene­fa­cien­do_, c’est là notre de­vise.»

Sur cette pa­role de Pa­ganel se ter­mi­na la dis­cus­sion, si l’on peut don­ner ce nom à une con­ver­sa­tion dans laque­lle tout le monde fut du même avis. Les pré­parat­ifs com­mencèrent le jour même. On ré­so­lut de tenir l’ex­pédi­tion se­crète, pour ne pas don­ner l’éveil aux in­di­ens.

Le dé­part fut fixé au 14 oc­to­bre. Quand il s’ag­it de choisir les matelots des­tinés à débar­quer, tous of­frirent leurs ser­vices, et Gle­nar­van n’eut que l’em­bar­ras du choix. Il préféra donc s’en remet­tre au sort, pour ne pas dé­sobliger de si braves gens.

C’est ce qui eut lieu, et le sec­ond, Tom Austin, Wil­son, un vigoureux gail­lard, et Mul­rady, qui eût dé­fié à la boxe Tom Say­ers lui-​même, n’eu­rent point à se plain­dre de la chance.

Gle­nar­van avait dé­ployé une ex­trême ac­tiv­ité dans ses pré­parat­ifs. Il voulait être prêt au jour in­diqué, et il le fut. Con­cur­rem­ment, John Man­gles s’ap­pro­vi­sion­nait de char­bon, de manière à pou­voir repren­dre im­mé­di­ate­ment la mer. Il tenait à de­vancer les voyageurs sur la côte ar­gen­tine. De là, une véri­ta­ble ri­val­ité en­tre Gle­nar­van et le je­une cap­itaine, qui tour­na au prof­it de tous.

En ef­fet, le 14 oc­to­bre, à l’heure dite, cha­cun était prêt. Au mo­ment du dé­part, les pas­sagers du yacht se réu­nirent dans le car­ré. Le _Dun­can_ était en mesure d’ap­pareiller, et les branch­es de son hélice trou­blaient déjà les eaux limpi­des de Talc­ahuano.

Gle­nar­van, Pa­ganel, Mac Nabbs, Robert Grant, Tom Austin, Wil­son, Mul­rady, ar­més de cara­bines et de re­volvers Colt, se pré­parèrent à quit­ter le bord. Guides et mulets les at­tendaient à l’ex­trémité de l’es­ta­cade.

«Il est temps, dit en­fin lord Ed­ward.

-- Allez donc, mon ami!» répon­dit la­dy He­le­na en con­tenant son émo­tion.

Lord Gle­nar­van la pres­sa sur son coeur, tan­dis que Robert se je­tait au cou de Mary Grant.

«Et main­tenant, chers com­pagnons, dit Jacques Pa­ganel, une dernière poignée de main qui nous dure jusqu’aux ri­vages de l’At­lan­tique!»

C’était beau­coup de­man­der. Cepen­dant il y eut là des étreintes ca­pa­bles de réalis­er les voeux du digne sa­vant.

On re­mon­ta sur le pont, et les sept voyageurs quit­tèrent le _Dun­can_. Bi­en­tôt ils at­teignirent le quai, dont le yacht en évolu­ant se rap­procha à moins d’une de­mi-​en­ca­blure.

La­dy He­le­na, du haut de la dunette, s’écria une dernière fois:

«Mes amis, Dieu vous aide!

-- Et il nous aidera, madame, répon­dit Jacques Pa­ganel, car je vous prie de le croire, nous nous aiderons nous-​mêmes!

-- En avant! cria John Man­gles à son mé­cani­cien.

-- En route!» répon­dit lord Gle­nar­van.

Et à l’in­stant même où les voyageurs, ren­dant la bride à leurs mon­tures, suiv­aient le chemin du ri­vage, le _Dun­can_, sous l’ac­tion de son hélice, repre­nait à toute vapeur la route de l’océan.

Chapitre XI _Traver­sée du Chili_

La troupe in­digène or­gan­isée par Gle­nar­van se com­po­sait de trois hommes et d’un en­fant. Le muleti­er-​chef était un anglais nat­ural­isé dans ce pays depuis vingt ans. Il fai­sait le méti­er de louer des mulets aux voyageurs et de les guider à travers les dif­férents pas­sages des cordil­lères.

Puis, il les remet­tait en­tre les mains d’un «baque­ano», guide ar­gentin, auquel le chemin des pam­pas était fam­ili­er. Cet anglais n’avait pas telle­ment ou­blié sa langue mater­nelle dans la com­pag­nie des mulets et des in­di­ens qu’il ne pût s’en­tretenir avec les voyageurs. De là, une fa­cil­ité pour la man­ifes­ta­tion de ses volon­tés et l’exé­cu­tion de ses or­dres, dont Gle­nar­van s’em­pres­sa de prof­iter, puisque Jacques Pa­ganel ne par­ve­nait pas en­core à se faire com­pren­dre.

Ce muleti­er-​chef, ce «cat­apaz», suiv­ant la dénom­ina­tion chili­enne, était sec­ondé par deux péons in­digènes et un en­fant de douze ans. Les péons surveil­laient les mulets chargés du bagage de la troupe, et l’en­fant con­dui­sait la «mad­ri­na», pe­tite ju­ment qui, por­tant grelots et son­nette, mar­chait en avant et en­traî­nait dix mules à sa suite. Les voyageurs en mon­taient sept, le cat­apaz une; les deux autres trans­portaient les vivres et quelques rouleaux d’étoffes des­tinés à as­sur­er le bon vouloir des caciques de la plaine. Les péons al­laient à pied, suiv­ant leur habi­tude. Cette traver­sée de l’Amérique mérid­ionale de­vait donc s’exé­cuter dans les con­di­tions les meilleures, au point de vue de la sûreté et de la célérité.

Ce n’est pas un voy­age or­di­naire que ce pas­sage à travers la chaîne des An­des. On ne peut l’en­trepren­dre sans em­ploy­er ces ro­bustes mulets dont les plus es­timés sont de prove­nance ar­gen­tine. Ces ex­cel­lentes bêtes ont ac­quis dans le pays un développe­ment supérieur à celui de la race prim­itive. Elles sont peu dif­fi­ciles sur la ques­tion de nour­ri­ture. Elles ne boivent qu’une seule fois par jour, font aisé­ment dix lieues en huit heures, et por­tent sans se plain­dre une charge de qua­torze ar­robes.

Il n’y a pas d’auberges sur cette route d’un océan à l’autre. On mange de la viande séchée, du riz as­saison­né de pi­ment, et le gibier qui con­sent à se laiss­er tuer en route. On boit l’eau des tor­rents dans la mon­tagne, l’eau des ruis­seaux dans la plaine, relevée de quelques gouttes de rhum, dont cha­cun a sa pro­vi­sion con­tenue dans une corne de boeuf ap­pelée «chif­fle». Il faut avoir soin, d’ailleurs, de ne pas abus­er des bois­sons al­cooliques, peu fa­vor­ables dans une ré­gion où le sys­tème nerveux de l’homme est par­ti­culière­ment ex­alté. Quant à la li­terie, elle est con­tenue tout en­tière dans la selle in­digène nom­mée «reca­do». Cette selle est faite de «pe­lions», peaux de mou­tons tan­nées d’un côté et gar­nies de laine de l’autre, que main­ti­en­nent de larges san­gles lux­ueuse­ment brodées. Un voyageur roulé dans ces chaudes cou­ver­tures brave im­puné­ment les nu­its hu­mides et dort du meilleur som­meil.

Gle­nar­van en homme qui sait voy­ager et se con­former aux us­ages des divers pays, avait adop­té le cos­tume chilien pour lui et les siens. Pa­ganel et Robert, deux en­fants, -- un grand et un pe­tit, - - ne se sen­tirent pas de joie, quand ils in­tro­duisirent leur tête à travers le pun­cho na­tion­al, vaste tar­tan per­cé d’un trou à son cen­tre, et leurs jambes dans des bottes de cuir faites de la pat­te de der­rière d’un je­une cheval. Il fal­lait voir leur mule riche­ment har­nachée, ayant à la bouche le mors arable, la longue bride en cuir tressé ser­vant de fou­et, la têtière en­jo­livée d’orne­ments de mé­tal, et les «al­for­jas», dou­bles sacs en toile de couleur écla­tante qui con­te­naient les vivres du jour.

Pa­ganel, tou­jours dis­trait, fail­lit re­cevoir trois ou qua­tre ru­ades de son ex­cel­lente mon­ture au mo­ment de l’en­fourcher. Une fois en selle, son in­sé­para­ble longue-​vue en ban­doulière, les pieds cram­pon­nés aux étri­ers, il se con­fia à la sagac­ité de sa bête et n’eut pas lieu de s’en re­pen­tir.

Quant au je­une Robert, il mon­tra dès ses débuts de re­mar­quables dis­po­si­tions à de­venir un ex­cel­lent cav­alier.

On par­tit. Le temps était su­perbe, le ciel d’une lim­pid­ité par­faite, et l’at­mo­sphère suff­isam­ment rafraîchie par les bris­es de la mer, mal­gré les ardeurs du soleil. La pe­tite troupe suiv­it d’un pas rapi­de les sin­ueux ri­vages de la baie de Talc­ahuano, afin de gag­ner à trente milles au sud l’ex­trémité du par­al­lèle. On mar­cha rapi­de­ment pen­dant cette pre­mière journée à travers les roseaux d’an­ciens marais desséchés, mais on par­la peu. Les adieux du dé­part avaient lais­sé une vive im­pres­sion dans l’es­prit des voyageurs. Ils pou­vaient voir en­core la fumée du _Dun­can_ qui se per­dait à l’hori­zon.

Tous se tai­saient, à l’ex­cep­tion de Pa­ganel; ce studieux géo­graphe se po­sait à lui-​même des ques­tions en es­pag­nol, et se répondait dans cette langue nou­velle.

Le cat­apaz, au sur­plus, était un homme as­sez tac­iturne, et que sa pro­fes­sion n’avait pas dû ren­dre bavard. Il par­lait à peine à ses péons.

Ceux-​ci, en gens du méti­er, en­tendaient fort bi­en leur ser­vice. Si quelque mule s’ar­rê­tait, ils la stim­ulaient d’un cri gut­tural, si le cri ne suff­isait pas, un bon cail­lou, lancé d’une main sûre, avait rai­son de son en­tête­ment. Qu’une san­gle vînt à se dé­tach­er, une bride à man­quer, le péon, se débar­ras­sant de son pun­cho, en­velop­pait la tête de la mule, qui, l’ac­ci­dent ré­paré, repre­nait aus­sitôt sa marche.

L’habi­tude des muletiers est de par­tir à huit heures, après le dé­je­uner du matin, et d’aller ain­si jusqu’au mo­ment de la couchée, à qua­tre heures du soir.

Gle­nar­van s’en tint à cet us­age. Or, pré­cisé­ment, quand le sig­nal de halte fut don­né par le cat­apaz, les voyageurs ar­rivaient à la ville d’Arau­co, située à l’ex­trémité sud de la baie, sans avoir aban­don­né la lisière éc­umeuse de l’océan. Il eût alors fal­lu marcher pen­dant une ving­taine de milles dans l’ouest jusqu’à la baie Carnero pour y trou­ver l’ex­trémité du trente-​sep­tième de­gré. Mais les agents de Gle­nar­van avaient déjà par­cou­ru cette par­tie du lit­toral sans ren­con­tr­er au­cun ves­tige du naufrage. Une nou­velle ex­plo­ration de­ve­nait donc inu­tile, et il fut dé­cidé que la ville d’Arau­co serait prise pour point de dé­part. De là, la route de­vait être tenue vers l’est, suiv­ant une ligne rigoureuse­ment droite.

La pe­tite troupe en­tra dans la ville pour y pass­er la nu­it, et cam­pa en pleine cour d’une auberge dont le con­fort­able était en­core à l’état rudi­men­taire.

Arau­co est la cap­itale de l’Arau­canie, un état long de cent cin­quante lieues, large de trente, habité par les molouch­es, ces fils aînés de la race chili­enne chan­tés par le poète Er­cil­la. Race fière et forte, la seule des deux Amériques qui n’ait ja­mais subi une dom­ina­tion étrangère. Si Arau­co a jadis ap­partenu aux es­pag­nols, les pop­ula­tions, du moins, ne se soumirent pas; elles ré­sistèrent alors comme elles ré­sis­tent au­jourd’hui aux en­vahissantes en­trepris­es du Chili, et leur dra­peau in­dépen­dant, - - une étoile blanche sur champ d’azur, -- flotte en­core au som­met de la colline for­ti­fiée qui pro­tège la ville.

Tan­dis que l’on pré­parait le souper, Gle­nar­van, Pa­ganel et le cat­apaz se promenèrent en­tre les maisons coif­fées de chaumes. Sauf une église et les restes d’un cou­vent de fran­cis­cains, Arau­co n’of­frait rien de curieux. Gle­nar­van ten­ta de re­cueil­lir quelques ren­seigne­ments qui n’aboutirent pas. Pa­ganel était dés­espéré de ne pou­voir se faire com­pren­dre des habi­tants; mais, puisque ceux-​ci par­laient l’arau­canien, -- une langue mère dont l’us­age est général jusqu’au détroit de Mag­el­lan, -- l’es­pag­nol de Pa­ganel lui ser­vait au­tant que de l’hébreu. Il oc­cu­pa donc ses yeux à dé­faut de ses or­eilles, et, somme toute, il éprou­va une vraie joie de sa­vant à ob­serv­er les divers types de la race molouche qui po­saient de­vant lui. Les hommes avaient une taille élevée, le vis­age plat, le teint cuiv­ré, le men­ton épilé, l’oeil mé­fi­ant, la tête large et per­due dans une longue chevelure noire. Ils parais­saient voués à cette fainéan­tise spé­ciale des gens de guerre qui ne savent que faire en temps de paix. Leurs femmes, mis­érables et courageuses, s’em­ploy­aient aux travaux pénibles du mé­nage, pan­saient les chevaux, net­toy­aient les armes, labouraient, chas­saient pour leurs maîtres, et trou­vaient en­core le temps de fab­ri­quer ces _pun­chos_ bleu-​turquoise qui de­man­dent deux an­nées de tra­vail, et dont le moin­dre prix at­teint cent dol­lars.

En ré­sumé, ces molouch­es for­ment un pe­uple peu in­téres­sant et de moeurs as­sez sauvages. Ils ont à peu près tous les vices hu­mains, con­tre une seule ver­tu, l’amour de l’in­dépen­dance.

«De vrais spar­ti­ates», répé­tait Pa­ganel, quand, sa prom­enade ter­minée, il vint pren­dre place au repas du soir.

Le digne sa­vant ex­agérait, et on le com­prit en­core moins quand il ajou­ta que son coeur de français bat­tait fort pen­dant sa vis­ite à la ville d’Arau­co.

Lorsque le ma­jor lui de­man­da la rai­son de ce «bat­te­ment» inat­ten­du, il répon­dit que son émo­tion était bi­en na­turelle, puisqu’un de ses com­pat_rio_tes oc­cu­pait naguère le trône d’Arau­canie. Le ma­jor le pria de vouloir bi­en faire con­naître le nom de ce sou­verain. Jacques Pa­ganel nom­ma fière­ment le brave M De Ton­neins, un ex­cel­lent homme, an­cien avoué de Périgueux, un peu trop bar­bu, et qui avait subi ce que les rois détrônés ap­pel­lent volon­tiers «l’in­grat­itude de leurs su­jets». Le ma­jor ayant légère­ment souri à l’idée d’un an­cien avoué chas­sé du trône, Pa­ganel répon­dit fort sérieuse­ment qu’il était peut-​être plus facile à un avoué de faire un bon roi, qu’à un roi de faire un bon avoué. Et sur cette re­mar­que, cha­cun de rire et de boire quelques gouttes de «chicha» à la san­té d’Orel­lie-​An­toine 1er, ex-​roi d’Arau­canie. Quelques min­utes plus tard, les voyageurs, roulés dans leur pun­cho, dor­maient d’un pro­fond som­meil. Le lende­main, à huit heures, la mad­ri­na en tête, les péons en queue, la pe­tite troupe reprit à l’est la route du trente-​sep­tième par­al­lèle. Elle traver­sait alors le fer­tile ter­ri­toire de l’Arau­canie, riche en vi­gnes et en trou­peaux. Mais, peu à peu, la soli­tude se fit.

À peine, de mille en mille, une hutte de «ras-​treadores», in­di­ens domp­teurs de chevaux, célèbres dans toute l’Amérique. Par­fois, un re­lais de poste aban­don­né, qui ser­vait d’abri à l’in­digène er­rant des plaines. Deux riv­ières pen­dant cette journée bar­rèrent la route aux voyageurs, le Rio De Raque et le Rio De Tubal. Mais le cat­apaz dé­cou­vrit un gué qui per­mit de pass­er out­re. La chaîne des An­des se déroulait à l’hori­zon, en­flant ses croupes et mul­ti­pli­ant ses pics vers le nord. Ce n’étaient en­core là que les bass­es vertèbres de l’énorme épine dor­sale sur laque­lle s’ap­puie la char­pente du nou­veau-​monde.

À qua­tre heures du soir, après un tra­jet de trente-​cinq milles, on s’ar­rê­ta en pleine cam­pagne sous un bou­quet de myrtes géants. Les mules furent débridées, et al­lèrent paître en lib­erté l’herbe épaisse de la prairie. Les al­for­jas fournirent la viande et le riz ac­cou­tumés. Les pe­lions éten­dus sur le sol servirent de cou­ver­ture, d’or­eillers, et cha­cun trou­va sur ces lits im­pro­visés un re­pos ré­para­teur, tan­dis que les péons et le cat­apaz veil­laient à tour de rôle.

Puisque le temps de­ve­nait si fa­vor­able, puisque tous les voyageurs, sans en ex­cepter Robert, se main­te­naient en bonne san­té, puisqu’en­fin ce voy­age débu­tait sous de si heureux aus­pices, il fal­lait en prof­iter et pouss­er en avant comme un joueur «pousse dans la veine». C’était l’avis de tous. La journée suiv­ante, on mar­cha vive­ment, on fran­chit sans ac­ci­dent le rapi­de de Bell et le soir, en cam­pant sur les bor­ds du Rio Bio­bio, qui sé­pare le Chili es­pag­nol du Chili in­dépen­dant, Gle­nar­van put en­core in­scrire trente-​cinq milles de plus à l’ac­tif de l’ex­pédi­tion. Le pays n’avait pas changé. Il était tou­jours fer­tile et riche en amaryl­lis, vi­olettes ar­bores­centes, _fluschies_, dat­uras et cac­tus à fleurs d’or. Quelques an­imaux se tenaient tapis dans les four­rés. Mais d’in­digènes, on voy­ait peu. À peine quelques «guas­sos», en­fants dégénérés des in­di­ens et des es­pag­nols ga­lopant sur des chevaux en­sanglan­tés par l’éper­on gi­gan­tesque qui chaus­sait leur pied nu et pas­sant comme des om­bres. On ne trou­vait à qui par­ler sur la route et les ren­seigne­ments man­quaient ab­sol­ument, Gle­nar­van en pre­nait son par­ti. Il se di­sait que le cap­itaine Grant, pris­on­nier des In­di­ens, de­vait avoir été en­traîné par eux au delà de la chaîne des An­des. Les recherch­es ne pou­vaient être fructueuses que dans les pam­pas, non en deçà. Il fal­lait donc pa­tien­ter, aller en avant, vite et tou­jours.

Le 17, on repar­tit à l’heure habituelle et dans l’or­dre ac­cou­tumé. Un or­dre que Robert ne gar­dait pas sans peine, car son ardeur l’en­traî­nait à de­vancer la mad­ri­na, au grand dés­espoir de sa mule.

Il ne fal­lait rien de moins qu’un rap­pel sévère de Gle­nar­van pour main­tenir le je­une garçon à son poste de marche.

Le pays devint alors plus ac­ci­den­té; quelques ressauts de ter­rains in­di­quaient de prochaines mon­tagnes; les _rio_s se mul­ti­pli­aient, en obéis­sant bruyam­ment aux caprices des pentes. Pa­ganel con­sul­tait sou­vent ses cartes; quand l’un de ces ruis­seaux n’y fig­urait pas, ce qui ar­rivait fréquem­ment, son sang de géo­graphe bouil­lon­nait dans ses veines, et il se fâchait de la plus char­mante façon du monde.

«Un ruis­seau qui n’a pas de nom, di­sait-​il, c’est comme s’il n’avait pas d’état civ­il! Il n’ex­iste pas aux yeux de la loi géo­graphique.»

Aus­si ne se gê­nait-​il pas pour bap­tis­er ces _rio_s in­nom­més; il les no­tait sur sa carte et les af­fublait des qual­ifi­cat­ifs les plus re­ten­tis­sants de la langue es­pag­nole.

«Quelle langue! répé­tait-​il, quelle langue pleine et sonore! C’est une langue de mé­tal, et je su­is sûr qu’elle est com­posée de soix­ante-​dix-​huit par­ties de cuiv­re et de vingt-​deux d’étain, comme le bronze des cloches!

-- Mais au moins, faites-​vous des pro­grès? lui répon­dit Gle­nar­van.

-- Certes! Mon cher lord! Ah! S’il n’y avait pas l’ac­cent! Mais il y a l’ac­cent!»

Et en at­ten­dant mieux, Pa­ganel, chemin faisant, tra­vail­lait à rompre son gosier aux dif­fi­cultés de la pronon­ci­ation, sans ou­bli­er ses ob­ser­va­tions géo­graphiques. Là, par ex­em­ple, il était éton­nam­ment fort et n’eût pas trou­vé son maître. Lorsque Gle­nar­van in­ter­ro­geait le cat­apaz sur une par­tic­ular­ité du pays, son sa­vant com­pagnon de­vançait tou­jours la réponse du guide. Le cat­apaz le re­gar­dait d’un air ébahi.

Ce jour-​là même, vers dix heures, une route se présen­ta, qui coupait la ligne suiv­ie jusqu’alors.

Gle­nar­van en de­man­da na­turelle­ment le nom, et na­turelle­ment aus­si, ce fut Jacques Pa­ganel qui répon­dit:

«C’est la route de Yum­bel à Los An­ge­les.»

Gle­nar­van re­gar­da le cat­apaz.

«Par­faite­ment», répon­dit celui-​ci.

Puis, s’adres­sant au géo­graphe:

«Vous avez donc traver­sé ce pays? dit-​il.

-- Par­bleu! répon­dit sérieuse­ment Pa­ganel.

-- Sur un mulet?

-- Non, dans un fau­teuil.»

Le cat­apaz ne com­prit pas, car il haus­sa les épaules et revint en tête de la troupe. À cinq heures du soir, il s’ar­rê­tait dans une gorge peu pro­fonde, à quelques milles au-​dessus de la pe­tite ville de Lo­ja; et cette nu­it-​là, les voyageurs cam­pèrent au pied des sier­ras, pre­miers éch­elons de la grande cordil­lère.

Chapitre XII _À douze mille pieds dans les airs_

La traver­sée du Chili n’avait présen­té jusqu’ici au­cun in­ci­dent grave. Mais alors ces ob­sta­cles et ces dan­gers que com­porte un pas­sage dans les mon­tagnes s’of­fraient à la fois. La lutte avec les dif­fi­cultés na­turelles al­lait véri­ta­ble­ment com­mencer.

Une ques­tion im­por­tante dut être ré­solue avant le dé­part. Par quel pas­sage pou­vait-​on franchir la chaîne des An­des, sans s’écarter de la route déter­minée? Le cat­apaz fut in­ter­rogé à ce su­jet:

«Je ne con­nais, répon­dit-​il, que deux pas­sages prat­ica­bles dans cette par­tie des cordil­lères.

-- Le pas­sage d’Ar­ica, sans doute, dit Pa­ganel, qui a été dé­cou­vert par Val­divia Men­doza?

-- Pré­cisé­ment.

-- Et celui de Vil­lar­ica, situé au sud du Neva­do de ce nom?

-- Juste.

-- Eh bi­en, mon ami, ces deux pas­sages n’ont qu’un tort, c’est de nous en­traîn­er au nord ou au sud plus qu’il ne con­vient.

-- Avez-​vous un autre pa­so à nous pro­pos­er? de­man­da le ma­jor.

-- Par­faite­ment, répon­dit Pa­ganel, le pa­so d’An­tu­co, situé sur le pen­chant vol­canique, par trente-​sept de­grés trente min­utes, c’est- à-​dire à un de­mi-​de­gré près de notre route. Il se trou­ve à mille tois­es de hau­teur seule­ment et a été re­con­nu par Za­mu­dio De Cruz.

-- Bon, fit Gle­nar­van, mais ce pa­so d’An­tu­co, le con­nais­sez-​vous, cat­apaz?

-- Oui, _my­lord_, je l’ai traver­sé, et si je ne le pro­po­sais pas, c’est que c’est tout au plus une voie de bé­tail qui sert aux in­di­ens pas­teurs des ver­sants ori­en­taux.

-- Eh bi­en, mon ami, répon­dit Gle­nar­van, là où passent les trou­peaux de ju­ments, de mou­tons et de boeufs, des _pe­huench­es_, nous saurons pass­er aus­si.

Et puisqu’il nous main­tient dans la ligne droite, va pour le pa­so d’An­tu­co.»

Le sig­nal du dé­part fut aus­sitôt don­né, et l’on s’en­fonça dans la val­lée de las Le­jas, en­tre de grandes mass­es de cal­caire cristallisé. On mon­tait suiv­ant une pente presque in­sen­si­ble. Vers onze heures, il fal­lut con­tourn­er les bor­ds d’un pe­tit lac, réser­voir na­turel et ren­dez-​vous pit­toresque de tous les _rio_s du voisi­nage; ils y ar­rivaient en mur­mu­rant et s’y con­fondaient dans une limpi­de tran­quil­lité. Au-​dessus du lac s’étendaient de vastes «ilanos», hautes plaines cou­vertes de gram­inées, où pais­saient des trou­peaux in­di­ens.

Puis, un marais se ren­con­tra qui courait sud et nord, et dont on se tira, grâce à l’in­stinct des mules. À une heure, le fort Bal­lenare ap­parut sur un roc à pic qu’il couron­nait de ses courtines dé­man­telées. On pas­sa out­re. Les pentes de­ve­naient déjà raides, pier­reuses, et les cail­loux, dé­tachés par le sabot des mules, roulaient sous leurs pas en for­mant de bruyantes cas­cades de pier­res. Vers trois heures, nou­velles ru­ines pit­toresques d’un fort détru­it dans le soulève­ment de 1770.

«Dé­cidé­ment, dit Pa­ganel, les mon­tagnes ne suff­isent pas à sé­par­er les hommes, il faut en­core les for­ti­fi­er!»

À par­tir de ce point, la route devint dif­fi­cile, périlleuse même; l’an­gle des pentes s’ou­vrit da­van­tage, les cor­nich­es se rétré­cirent de plus en plus, les précipices se creusèrent ef­froy­able­ment.

Les mules avançaient prudem­ment, le nez à terre, flairant le chemin. On mar­chait en file. Par­fois, à un coude brusque, la mad­ri­na dis­parais­sait, et la pe­tite car­avane se guidait alors au bruit loin­tain de sa son­nette. Sou­vent aus­si, les capricieuses sin­uosités du sen­tier ra­me­naient la colonne sur deux lignes par­al­lèles, et le cat­apaz pou­vait par­ler aux péons, tan­dis qu’une crevasse, large de deux tois­es à peine, mais pro­fonde de deux cents, creu­sait en­tre eux un in­fran­chiss­able abîme.

La végé­ta­tion herbacée lut­tait en­core cepen­dant con­tre les en­vahisse­ments de la pierre, mais on sen­tait déjà le règne minéral aux pris­es avec le règne végé­tal. Les ap­proches du vol­can d’An­tu­co se re­con­nais­saient à quelques traînées de lave d’une couleur fer­rug­ineuse et héris­sées de cristaux jaunes en forme d’aigu­illes. Les rocs, en­tassés les uns sur les autres, et prêts à choir, se tenaient con­tre toutes les lois de l’équili­bre. évidem­ment, les cat­aclysmes de­vaient facile­ment mod­ifi­er leur as­pect, et, à con­sid­ér­er ces pics sans aplomb, ces dômes gauch­es, ces mamel­ons mal as­sis, il était facile de voir que l’heure du tasse­ment défini­tif n’avait pas en­core son­né pour cette mon­tag­neuse ré­gion.

Dans ces con­di­tions, la route de­vait être dif­fi­cile à re­con­naître. L’ag­ita­tion presque in­ces­sante de la char­pente an­dine en change sou­vent le tracé, et les points de repère ne sont plus à leur place. Aus­si le cat­apaz hési­tait-​il; il s’ar­rê­tait; il re­gar­dait au­tour de lui; il in­ter­ro­geait la forme des rochers; il cher­chait sur la pierre fri­able des traces d’in­di­ens. Toute ori­en­ta­tion de­ve­nait im­pos­si­ble.

Gle­nar­van suiv­ait son guide pas à pas; il com­pre­nait, il sen­tait son em­bar­ras crois­sant avec les dif­fi­cultés du chemin; il n’os­ait l’in­ter­roger et pen­sait, non sans rai­son peut-​être, qu’il en est des muletiers comme de l’in­stinct des mulets et qu’il vaut mieux s’en rap­porter à lui.

Pen­dant une heure en­core, le cat­apaz er­ra pour ain­si dire à l’aven­ture, mais tou­jours en gag­nant des zones plus élevées de la mon­tagne. En­fin il fut for­cé de s’ar­rêter court. On se trou­vait au fond d’une val­lée de peu de largeur, une de ces gorges étroites que les in­di­ens ap­pel­lent «que­bradas». Un mur de por­phyre, tail­lé à pic, en fer­mait l’is­sue. Le cat­apaz, après avoir cher­ché vaine­ment un pas­sage, mit pied à terre, se croisa les bras, et at­ten­dit. Gle­nar­van vint à lui.

«Vous vous êtes égaré? de­man­da-​t-​il.

-- Non, _my­lord_, répon­dit le cat­apaz.

-- Cepen­dant, nous ne sommes pas dans le pas­sage d’An­tu­co?

-- Nous y sommes.

-- Vous ne vous trompez pas?

-- Je ne me trompe pas. Voici les restes d’un feu qui a servi aux in­di­ens, et voilà les traces lais­sées par les trou­peaux de ju­ments et de mou­tons.

-- Eh bi­en, on a passé par cette route!

-- Oui, mais on n’y passera plus. Le dernier trem­ble­ment de terre l’a ren­due im­prat­ica­ble...

-- Aux mulets, répon­dit le ma­jor, mais non aux hommes.

-- Ah! Ce­ci vous re­garde, répon­dit le cat­apaz, j’ai fait ce que j’ai pu. Mes mules et moi, nous sommes prêts à re­tourn­er en ar­rière, s’il vous plaît de revenir sur vos pas et de chercher les autres pas­sages de la cordil­lère.

-- Et ce sera un re­tard?...

-- De trois jours, au moins.»

Gle­nar­van écoutait en si­lence les paroles du cat­apaz. Celui-​ci était évidem­ment dans les con­di­tions de son marché. Ses mules ne pou­vaient aller plus loin. Cepen­dant, quand la propo­si­tion fut faite de re­brouss­er chemin, Gle­nar­van se re­tour­na vers ses com­pagnons, et leur dit:

«Voulez-​vous pass­er quand même?

-- Nous voulons vous suiv­re, répon­dit Tom Austin.

-- Et même vous précéder, ajou­ta Pa­ganel. De quoi s’ag­it-​il, après tout? De franchir une chaîne de mon­tagnes, dont les ver­sants op­posés of­frent une de­scente in­com­pa­ra­ble­ment plus facile! Cela fait, nous trou­verons les _baque­anos_ ar­gentins qui nous guideront à travers les pam­pas, et des chevaux rapi­des habitués à ga­lop­er dans les plaines. En avant donc, et sans hésiter.

-- En avant! s’écrièrent les com­pagnons de Gle­nar­van.

-- Vous ne nous ac­com­pa­gnez pas? de­man­da celui-​ci au cat­apaz.

-- Je su­is con­duc­teur de mules, répon­dit le muleti­er.

-- À votre aise.

-- On se passera de lui, dit Pa­ganel; de l’autre côté de cette mu­raille, nous retrou­verons les sen­tiers d’An­tu­co, et je me fais fort de vous con­duire au bas de la mon­tagne aus­si di­recte­ment que le meilleur guide des cordil­lères.»

Gle­nar­van régla donc avec le cat­apaz, et le con­gé­dia, lui, ses péons et ses mules. Les armes, les in­stru­ments et quelques vivres furent ré­par­tis en­tre les sept voyageurs. D’un com­mun ac­cord, on dé­ci­da que l’as­cen­sion serait im­mé­di­ate­ment reprise, et que, s’il le fal­lait, on voy­agerait une par­tie de la nu­it. Sur le talus de gauche ser­pen­tait un sen­tier abrupt que des mules n’au­raient pu franchir.

Les dif­fi­cultés furent grandes, mais, après deux heures de fa­tigues et de dé­tours, Gle­nar­van et ses com­pagnons se retrou­vèrent sur le pas­sage d’An­tu­co.

Ils étaient alors dans la par­tie an­dine pro­pre­ment dite, qui n’est pas éloignée de l’arête supérieure des cordil­lères; mais de sen­tier frayé, de pa­so déter­miné, il n’y avait plus ap­parence. Toute cette ré­gion ve­nait d’être boulever­sée dans les derniers trem­ble­ments de terre, et il fal­lut s’élever de plus en plus sur les croupes de la chaîne. Pa­ganel fut as­sez dé­con­te­nancé de ne pas trou­ver la route li­bre, et il s’at­ten­dit à de rudes fa­tigues pour gag­ner le som­met des An­des, car leur hau­teur moyenne est com­prise en­tre onze mille et douze mille six cents pieds. Fort heureuse­ment, le temps était calme, le ciel pur, la sai­son fa­vor­able; mais en hiv­er, de mai à oc­to­bre, une pareille as­cen­sion eût été im­prat­ica­ble; les froids in­tens­es tuent rapi­de­ment les voyageurs, et ceux qu’ils épargnent n’échap­pent pas, du moins, aux vi­olences des «tem­po­rales», sortes d’oura­gans par­ti­culiers à ces ré­gions, et qui, chaque an­née, pe­uplent de ca­davres les gouf­fres de la cordil­lère.

On mon­ta pen­dant toute la nu­it; on se his­sait à force de poignets sur des plateaux presque in­ac­ces­si­bles; on sautait des crevass­es larges et pro­fondes; les bras ajoutés aux bras rem­plaçaient les cordes, et les épaules ser­vaient d’éch­elons; ces hommes in­trépi­des ressem­blaient à une troupe de clowns livrés à toute la folie des jeux icariens. Ce fut alors que la vigueur de Mul­rady et l’adresse de Wil­son eu­rent mille oc­ca­sions de s’ex­ercer. Ces deux braves écos­sais se mul­ti­plièrent; maintes fois, sans leur dévoue­ment et leur courage, la pe­tite troupe n’au­rait pu pass­er.

Gle­nar­van ne per­dait pas de vue le je­une Robert, que son âge et sa vi­vac­ité por­taient aux im­pru­dences. Pa­ganel, lui, s’avançait avec une fu­rie toute française. Quant au ma­jor, il ne se re­muait qu’au­tant qu’il le fal­lait, pas plus, pas moins, et il s’él­evait par un mou­ve­ment in­sen­si­ble.

S’aperce­vait-​il qu’il mon­tait depuis plusieurs heures? Cela n’est pas cer­tain. Peut-​être s’imag­inait-​il de­scen­dre.

À cinq heures du matin, les voyageurs avaient at­teint une hau­teur de sept mille cinq cents pieds, déter­minée par une ob­ser­va­tion barométrique. Ils se trou­vaient alors sur les plateaux sec­ondaires, dernière lim­ite de la ré­gion ar­bores­cente. Là bondis­saient quelques an­imaux qui eu­ssent fait la joie ou la for­tune d’un chas­seur; ces bêtes ag­iles le savaient bi­en, car elles fuyaient, et de loin, l’ap­proche des hommes. C’était le lama, an­imal pré­cieux des mon­tagnes, qui rem­place le mou­ton, le boeuf et le cheval, et vit là où ne vivrait pas le mulet. C’était le chin­chilla, pe­tit rongeur doux et crain­tif, riche en four­rure, qui tient le mi­lieu en­tre le lièvre et la ger­boise, et auquel ses pat­tes de der­rière don­nent l’ap­parence d’un kan­gourou. Rien de char­mant à voir comme ce léger an­imal courant sur la cime des ar­bres à la façon d’un écureuil.

«Ce n’est pas en­core un oiseau, di­sait Pa­ganel, mais ce n’est déjà plus un quadrupède.»

Cepen­dant, ces an­imaux n’étaient pas les derniers habi­tants de la mon­tagne. À neuf mille pieds, sur la lim­ite des neiges per­pétuelles, vi­vaient en­core, et par troupes, des ru­mi­nants d’une in­com­pa­ra­ble beauté, l’al­pa­ga au pelage long et soyeux, puis cette sorte de chèvre sans cornes, élé­gante et fière, dont la laine est fine, et que les nat­ural­istes ont nom­mée vi­gogne. Mais il ne fal­lait pas songer à l’ap­procher, et c’est à peine s’il était don­né de la voir; elle s’en­fuyait, on pour­rait dire à tire-​d’aile, et glis­sait sans bruit sur les tapis éblouis­sants de blancheur.

À cette heure, l’as­pect des ré­gions était en­tière­ment mé­ta­mor­phosé. De grands blocs de glace écla­tants, d’une teinte bleuâtre dans cer­tains es­carpe­ments, se dres­saient de toutes parts et réfléchis­saient les pre­miers rayons du jour. L’as­cen­sion devint très périlleuse alors. On ne s’aven­tu­rait plus sans son­der at­ten­tive­ment pour re­con­naître les crevass­es. Wil­son avait pris la tête de la file, et du pied il éprou­vait le sol des glaciers. Ses com­pagnons mar­chaient ex­acte­ment sur les em­preintes de ses pas, et évi­taient d’élever la voix, car le moin­dre bruit ag­itant les couch­es d’air pou­vait provo­quer la chute des mass­es neigeuses sus­pendues à sept ou huit cents pieds au-​dessus de leur tête.

Ils étaient alors par­venus à la ré­gion des ar­bris­seaux, qui, deux cent cin­quante tois­es plus haut, cédèrent la place aux gram­inées et aux cac­tus. À onze mille pieds, ces plantes elles-​mêmes aban­don­nèrent le sol aride, et toute trace de végé­ta­tion dis­parut. Les voyageurs ne s’étaient ar­rêtés qu’une seule fois, à huit heures, pour ré­par­er leurs forces par un repas som­maire, et, avec un courage surhu­main, ils reprirent l’as­cen­sion, bra­vant des dan­gers tou­jours crois­sants. Il fal­lut en­fourcher des arêtes aiguës et pass­er au-​dessus de gouf­fres que le re­gard n’os­ait son­der. En maint en­droit, des croix de bois jalon­naient la route et mar­quaient la place de catas­tro­phes mul­ti­pliées. Vers deux heures, un im­mense plateau, sans trace de végé­ta­tion, une sorte de désert, s’éten­dit en­tre des pics décharnés. L’air était sec, le ciel d’un bleu cru; à cette hau­teur, les pluies sont in­con­nues, et les vapeurs ne s’y ré­sol­vent qu’en neige ou en grêle. Çà et là, quelques pics de por­phyre ou de basalte trouaient le suaire blanc comme les os d’un squelette, et, par in­stants, des frag­ments de quartz ou de gneiss, dé­su­nis sous l’ac­tion de l’air, s’éboulaient avec un bruit mat, qu’une at­mo­sphère peu dense rendait presque im­per­cep­ti­ble.

Cepen­dant, la pe­tite troupe, mal­gré son courage, était à bout de forces. Gle­nar­van, voy­ant l’épuise­ment de ses com­pagnons, re­gret­tait de s’être en­gagé si avant dans la mon­tagne. Le je­une Robert se raidis­sait con­tre la fa­tigue, mais il ne pou­vait aller plus loin. À trois heures, Gle­nar­van s’ar­rê­ta.

«Il faut pren­dre du re­pos, dit-​il, car il vit bi­en que per­son­ne ne ferait cette propo­si­tion.

-- Pren­dre du re­pos? répon­dit Pa­ganel, mais nous n’avons pas d’abri.

-- Cepen­dant, c’est in­dis­pens­able, ne fût-​ce que pour Robert.

-- Mais non, _my­lord_, répon­dit le courageux en­fant, je puis en­core marcher... Ne vous ar­rêtez pas...

-- On te portera, mon garçon, répon­dit Pa­ganel, mais il faut gag­ner à tout prix le ver­sant ori­en­tal. Là nous trou­verons peut- être quelque hutte de refuge. Je de­mande en­core deux heures de marche.

-- Est-​ce votre avis, à tous? de­man­da Gle­nar­van.

-- Oui», répondi­rent ses com­pagnons.

Mul­rady ajou­ta:

«Je me charge de l’en­fant.»

Et l’on reprit la di­rec­tion de l’est. Ce furent en­core deux heures d’une as­cen­sion ef­frayante. On mon­tait tou­jours pour at­tein­dre les dernières som­mités de la mon­tagne.

La raré­fac­tion de l’air pro­dui­sait cette op­pres­sion douloureuse con­nue sous le nom de «puna «. Le sang suin­tait à travers les gen­cives et les lèvres par dé­faut d’équili­bre, et peut-​être aus­si sous l’in­flu­ence des neiges, qui à une grande hau­teur vi­cient évidem­ment l’at­mo­sphère. Il fal­lait sup­pléer au dé­faut de sa den­sité par des in­spi­ra­tions fréquentes, et ac­tiv­er ain­si la cir­cu­la­tion, ce qui fa­tiguait non moins que la réver­béra­tion des rayons du soleil sur les plaques de neige. Quelle que fût la volon­té de ces hommes courageux, le mo­ment vint donc où les plus vail­lants dé­fail­lirent, et le ver­tige, ce ter­ri­ble mal des mon­tagnes, détru­isit non seule­ment leurs forces physiques, mais aus­si leur én­ergie morale. On ne lutte pas im­puné­ment con­tre des fa­tigues de ce genre. Bi­en­tôt les chutes dev­in­rent fréquentes, et ceux qui tombaient n’avançaient qu’en se traî­nant sur les genoux.

Or, l’épuise­ment al­lait met­tre un terme à cette as­cen­sion trop pro­longée, et Gle­nar­van ne con­sid­érait pas sans ter­reur l’im­men­sité des neiges, le froid dont elles im­prég­naient cette ré­gion fu­neste, l’om­bre qui mon­tait vers ces cimes dé­solées, le dé­faut d’abri pour la nu­it, quand le ma­jor l’ar­rê­ta, et d’un ton calme:

«Une hutte», dit-​il.

Chapitre XI­II _De­scente de la cordil­lère_

Tout autre que Mac Nabbs eût passé cent fois à côté, au­tour, au- dessus même de cette hutte, sans en soupçon­ner l’ex­is­tence. Une ex­tumes­cence du tapis de neige la dis­tin­guait à peine des rocs en­vi­ron­nants. Il fal­lut la déblay­er. Après une de­mi-​heure d’un tra­vail opiniâtre, Wil­son et Mul­rady eu­rent dé­gagé l’en­trée de la «_ca­sucha_». Et la pe­tite troupe s’y blot­tit avec em­presse­ment.

Cette _ca­sucha_, con­stru­ite par les in­di­ens, était faite «d’adobes», es­pèce de briques cuites au soleil; elle avait la forme d’un cube de douze pieds sur chaque face, et se dres­sait au som­met d’un bloc de basalte. Un es­calier de pierre con­dui­sait à la porte, seule ou­ver­ture de la cahute, et, quelque étroite qu’elle fût, les oura­gans, la neige ou la grêle, savaient bi­en s’y fray­er un pas­sage, lorsque les tem­po­rales les déchaî­naient dans la mon­tagne.

Dix per­son­nes pou­vaient aisé­ment y tenir place, et si ses murs n’eu­ssent pas été suff­isam­ment étanch­es dans la sai­son des pluies, à cette époque du moins ils garan­tis­saient à peu près con­tre un froid in­tense que le ther­momètre por­tait à dix de­grés au-​dessous de zéro. D’ailleurs, une sorte de foy­er avec tuyau de briques fort mal re­join­toyées per­me­ttait d’al­lumer du feu et de com­bat­tre ef­fi­cace­ment la tem­péra­ture ex­térieure.

«Voilà un gîte suff­isant, dit Gle­nar­van, s’il n’est pas con­fort­able. La prov­idence nous y a con­duits, et nous ne pou­vons faire moins que de l’en re­merci­er.

-- Com­ment donc, répon­dit Pa­ganel, mais c’est un palais! Il n’y manque que des fac­tion­naires et des cour­tisans. Nous serons ad­mirable­ment ici.

-- Surtout quand un bon feu flam­bera dans l’âtre, dit Tom Austin, car si nous avons faim nous n’avons pas moins froid, il me sem­ble, et, pour ma part, un bon fagot me réjouirait plus qu’une tranche de ve­nai­son.

-- Eh bi­en, Tom, répon­dit Pa­ganel, on tâchera de trou­ver du com­bustible.

-- Du com­bustible au som­met des cordil­lères! dit Mul­rady en sec­ouant la tête d’un air de doute.

-- Puisqu’on a fait une chem­inée dans cette _ca­sucha_, répon­dit le ma­jor, c’est prob­able­ment parce qu’on trou­ve ici quelque chose à brûler.

-- Notre ami Mac Nabbs a rai­son, dit Gle­nar­van; dis­posez tout pour le souper; je vais aller faire le méti­er de bûcheron.

-- Je vous ac­com­pa­gne avec Wil­son, répon­dit Pa­ganel.

-- Si vous avez be­soin de moi?... Dit Robert en se lev­ant.

-- Non, re­pose-​toi, mon brave garçon, répon­dit Gle­nar­van. Tu seras un homme à l’âge où d’autres ne sont en­core que des en­fants!»

Gle­nar­van, Pa­ganel et Wil­son sor­tirent de la _ca­sucha_. Il était six heures du soir. Le froid pi­quait vive­ment mal­gré le calme ab­solu de l’at­mo­sphère. Le bleu du ciel s’as­som­bris­sait déjà, et le soleil ef­fleu­rait de ses derniers rayons les hauts pics des plateaux andins. Pa­ganel, ayant em­porté son baromètre, le con­sul­ta, et vit que le mer­cure se main­te­nait à 0, 495 mil­limètres. La dé­pres­sion de la colonne barométrique cor­re­spondait à une élé­va­tion de onze mille sept cents pieds. Cette ré­gion des cordil­lères avait donc une al­ti­tude in­férieure de neuf cent dix mètres seule­ment à celle du Mont Blanc. Si ces mon­tagnes eu­ssent présen­té les dif­fi­cultés dont est héris­sé le géant de la Su­isse, si seule­ment les oura­gans et les tour­bil­lons se fussent déchaînés con­tre eux, pas un des voyageurs n’eût franchi la grande chaîne du nou­veau-​monde.

Gle­nar­van et Pa­ganel, ar­rivés sur un mon­tic­ule de por­phyre, portèrent leurs re­gards à tous les points de l’hori­zon. Ils oc­cu­paient alors le som­met des _neva­dos_ de la Cordil­lère, et dom­inaient un es­pace de quar­ante milles car­rés. À l’est, les ver­sants s’abais­saient en ram­pes douces par des pentes prat­ica­bles sur lesquelles les péons se lais­sent gliss­er pen­dant l’es­pace de plusieurs cen­taines de tois­es. Au loin, des traînées lon­gi­tu­di­nales de pierre et de blocs er­ra­tiques, re­poussés par le glisse­ment des glaciers, for­maient d’im­menses lignes de moraines. Déjà la val­lée du Col­orado se noy­ait dans une om­bre mon­tante, pro­duite par l’abaisse­ment du soleil; les re­liefs du ter­rain, les sail­lies, les aigu­illes, les pics, éclairés par ses rayons, s’éteignaient gradu­elle­ment, et l’as­som­brisse­ment se fai­sait peu à peu sur tout le ver­sant ori­en­tal des An­des. Dans l’ouest, la lu­mière éclairait en­core les con­tre­forts qui sou­ti­en­nent la paroi à pic des flancs oc­ci­den­taux.

C’était un éblouisse­ment de voir les rocs et les glaciers baignés dans cette ir­ra­di­ation de l’as­tre du jour. Vers le nord on­du­lait une suc­ces­sion de cimes qui se con­fondaient in­sen­si­ble­ment et for­maient comme une ligne trem­blée sous un cray­on in­hab­ile. L’oeil s’y per­dait con­fusé­ment. Mais au sud, au con­traire, le spec­ta­cle de­ve­nait splen­dide, et, avec la nu­it tombante, il al­lait pren­dre de sub­limes pro­por­tions. En ef­fet, le re­gard s’en­fonçant dans la val­lée sauvage du Tor­bido, dom­inait l’An­tu­co, dont le cratère béant se creu­sait à deux milles de là. Le vol­can rugis­sait comme un mon­stre énorme, sem­blable aux léviathans des jours apoc­alyp­tiques, et vom­is­sait d’ar­dentes fumées mêlées à des tor­rents d’une flamme fulig­ineuse. Le cirque de mon­tagnes qui l’en­tourait parais­sait être en feu; des grêles de pier­res in­can­des­centes, des nu­ages de vapeurs rougeâtres, des fusées de laves, se réu­nis­saient en gerbes ét­ince­lantes. Un im­mense éclat, qui s’ac­crois­sait d’in­stant en in­stant, une défla­gra­tion éblouis­sante em­plis­sait ce vaste cir­cuit de ses réver­béra­tions in­tens­es, tan­dis que le soleil, dépouil­lé peu à peu de ses lueurs cré­pus­cu­laires, dis­parais­sait comme un as­tre éteint dans les om­bres de l’hori­zon.

Pa­ganel et Gle­nar­van seraient restés longtemps à con­tem­pler cette lutte mag­nifique des feux de la terre et des feux du ciel; les bûcherons im­pro­visés fai­saient place aux artistes; mais Wil­son, moins en­thou­si­aste, les rap­pela au sen­ti­ment de la sit­ua­tion. Le bois man­quait, il est vrai; heureuse­ment, un lichen mai­gre et sec revê­tait les rocs; on en fit une am­ple pro­vi­sion, ain­si que d’une cer­taine plante nom­mée «ilaret­ta», dont la racine pou­vait brûler suff­isam­ment. Ce pré­cieux com­bustible rap­porté à la _ca­sucha_, on l’en­tas­sa dans le foy­er. Le feu fut dif­fi­cile à al­lumer et surtout à en­tretenir. L’air très raré­fié ne four­nis­sait plus as­sez d’oxygène à son al­imen­ta­tion; du moins ce fut la rai­son don­née par le ma­jor.

«En re­vanche, ajoutait-​il, l’eau n’au­ra pas be­soin de cent de­grés de chaleur pour bouil­lir; ceux qui ai­ment le café fait avec de l’eau à cent de­grés seront for­cés de s’en pass­er, car à cette hau­teur l’ébul­li­tion se man­ifestera avant qua­tre-​vingt-​dix de­grés.»

Mac Nabbs ne se trompait pas, et le ther­momètre plongé dans l’eau de la chaudière, dès qu’elle fut bouil­lante, ne mar­qua que qua­tre- vingt-​sept de­grés. Ce fut avec volup­té que cha­cun but quelques gorgées de café brûlant; quant à la viande sèche, elle parut un peu in­suff­isante, ce qui provo­qua de la part de Pa­ganel une réflex­ion aus­si sen­sée qu’inu­tile.

«Par­bleu, dit-​il, il faut avouer qu’une gril­lade de lama ne serait pas à dé­daign­er! on dit que cet an­imal rem­place le boeuf et le mou­ton, et je serais bi­en aise de savoir si c’est au point de vue al­imen­taire!

-- Com­ment! dit le ma­jor, vous n’êtes pas con­tent de notre souper, sa­vant Pa­ganel?

-- En­chan­té, mon brave ma­jor; cepen­dant j’avoue qu’un plat de ve­nai­son serait le bi­en­venu.

-- Vous êtes un sybarite, dit Mac Nabbs.

-- J’ac­cepte le qual­ifi­catif, ma­jor; mais vous-​même, et quoique vous en disiez, vous ne boud­eriez pas de­vant un beef­steak quel­conque!

-- Cela est prob­able, répon­dit le ma­jor.

-- Et si l’on vous pri­ait d’aller vous poster à l’af­fût mal­gré le froid et la nu­it, vous iriez sans faire une réflex­ion?

-- Évidem­ment, et pour peu que cela vous plaise...»

Les com­pagnons de Mac Nabbs n’avaient pas eu le temps de le re­merci­er et d’en­ray­er son in­ces­sante obligeance, que des hurlements loin­tains se firent en­ten­dre. Ils se pro­longeaient longue­ment. Ce n’étaient pas là des cris d’an­imaux isolés, mais ceux d’un trou­peau qui s’ap­prochait avec ra­pid­ité.

La prov­idence, après avoir fourni la cahute, voulait-​elle donc of­frir le souper? Ce fut la réflex­ion du géo­graphe. Mais Gle­nar­van ra­bat­tit un peu de sa joie en lui faisant ob­serv­er que les quadrupèdes de la cordil­lère ne se ren­con­trent ja­mais sur une zone si élevée.

«Alors, d’où vient ce bruit? dit Tom Austin. En­ten­dez-​vous comme il s’ap­proche!

-- Une avalanche? dit Mul­rady.

-- Im­pos­si­ble! Ce sont de véri­ta­bles hurlements, ré­pli­qua Pa­ganel.

-- Voyons, dit Gle­nar­van.

-- Et voyons en chas­seurs», répon­dit le ma­jor qui prit sa cara­bine.

Tous s’élancèrent hors de la _ca­sucha_. La nu­it était venue, som­bre et con­stel­lée. La lune ne mon­trait pas en­core le disque à de­mi rongé de sa dernière phase.

Les som­mets du nord et de l’est dis­parais­saient dans les ténèbres, et le re­gard ne perce­vait plus que la sil­hou­ette fan­tas­tique de quelques rocs dom­inants. Les hurlements, -- des hurlements de bêtes ef­farées, -- re­dou­blaient. Ils ve­naient de la par­tie ténébreuse des cordil­lères. Que se pas­sait-​il?

Soudain, une avalanche fu­rieuse ar­ri­va, mais une avalanche d’êtres an­imés et fous de ter­reur. Tout le plateau sem­bla s’agiter. De ces an­imaux, il en ve­nait des cen­taines, des mil­liers peut-​être, qui, mal­gré la raré­fac­tion de l’air, pro­dui­saient un vacarme as­sour­dis­sant. Étaient-​ce des bêtes fauves de la pam­pa ou seule­ment une troupe de lamas et de vi­gognes? Gle­nar­van, Mac Nabbs, Robert, Austin, les deux matelots, n’eu­rent que le temps de se jeter à terre, pen­dant que ce tour­bil­lon vi­vant pas­sait à quelques pieds au-​dessus d’eux.

Pa­ganel, qui, en sa qual­ité de nyc­ta­lope, se tenait de­bout pour mieux voir, fut cul­buté en un clin d’oeil.

En ce mo­ment la dé­to­na­tion d’une arme à feu écla­ta.

Le ma­jor avait tiré au jugé. Il lui sem­bla qu’un an­imal tombait à quelques pas de lui, tan­dis que toute la bande, em­portée par son ir­ré­sistible élan et re­dou­blant ses clameurs, dis­parais­sait sur les pentes éclairées par la réver­béra­tion du vol­can.

«Ah! Je les tiens, dit une voix, -- la voix de Pa­ganel.

-- Et que tenez-​vous? de­man­da Gle­nar­van.

-- Mes lunettes, par­bleu! C’est bi­en le moins qu’on perde ses lunettes dans une pareille bagarre!

-- Vous n’êtes pas blessé?...

-- Non, un peu piét­iné. Mais par qui?

-- Par ce­ci», répon­dit le ma­jor, en traî­nant après lui l’an­imal qu’il avait abat­tu.

Cha­cun se hâ­ta de re­gag­ner la cahute, et à la lueur du foy­er on ex­am­ina le «coup de fusil» de Mac Nabbs.

C’était une jolie bête, ressem­blant à un pe­tit chameau sans bosse; elle avait la tête fine, le corps aplati, les jambes longues et grêles, le poil fin, le pelage café au lait, et le dessous du ven­tre ta­cheté de blanc. À peine Pa­ganel l’eut-​il re­gardée, qu’il s’écria:

«C’est un gua­naque!

-- Qu’est-​ce que c’est qu’un gua­naque? de­man­da Gle­nar­van.

-- Une bête qui se mange, répon­dit Pa­ganel.

-- Et c’est bon?

-- Savoureux. Un mets de l’olympe. Je savais bi­en que nous au_rio_ns de la viande fraîche pour souper. Et quelle viande! Mais qui va dé­couper l’an­imal?

-- Moi, dit Wil­son.

-- Bi­en, je me charge de le faire griller, ré­pli­qua Pa­ganel.

-- Vous êtes donc cuisinier, Mon­sieur Pa­ganel? dit Robert.

-- Par­bleu, mon garçon, puisque je su­is français! Dans un français il y a tou­jours un cuisinier.»

Cinq min­utes après, Pa­ganel dé­posa de larges tranch­es de ve­nai­son sur les char­bons pro­duits par la racine de _ilaret­ta_. Dix min­utes plus tard, il servit à ses com­pagnons cette viande fort ap­pétis­sante sous le nom de «filets de gua­naque».

Per­son­ne ne fit de façons, et cha­cun y mordit à pleines dents.

Mais, à la grande stupé­fac­tion du géo­graphe, une gri­mace générale, ac­com­pa­gnée d’un «pouah» unanime, ac­cueil­lit la pre­mière bouchée.

«C’est hor­ri­ble! dit l’un.

-- Ce n’est pas mange­able!» ré­pli­qua l’autre.

Le pau­vre sa­vant, quoi qu’il en eût, dut con­venir que cette gril­lade ne pou­vait être ac­cep­tée, même par des af­famés. On com­mençait donc à lui lancer quelques plaisan­ter­ies, qu’il en­tendait par­faite­ment, du reste, et à dauber son «mets de l’olympe»; lui-​même cher­chait la rai­son pour laque­lle cette chair de gua­naque, véri­ta­ble­ment bonne et très es­timée, était de­venue détestable en­tre ses mains, quand une réflex­ion subite traver­sa son cerveau.

«J’y su­is, s’écria-​t-​il! Eh par­bleu! J’y su­is, j’ai trou­vé!

-- Est-​ce que c’est de la viande trop avancée? de­man­da tran­quille­ment Mac Nabbs.

-- Non, ma­jor in­tolérant, mais de la viande qui a trop marché! Com­ment ai-​je pu ou­bli­er cela?

-- Que voulez-​vous dire? Mon­sieur Pa­ganel, de­man­da Tom Austin.

-- Je veux dire que le gua­naque n’est bon que lorsqu’il a été tué au re­pos; si on le chas­se longtemps, s’il four­nit une longue course, sa chair n’est plus mange­able. Je puis donc af­firmer au goût que cet an­imal ve­nait de loin, et par con­séquent le trou­peau tout en­tier.

-- Vous êtes cer­tain de ce fait? dit Gle­nar­van.

-- Ab­sol­ument cer­tain.

-- Mais quel événe­ment, quel phénomène a pu ef­fray­er ain­si ces an­imaux et les chas­ser à l’heure où ils de­vraient être pais­ible­ment en­dormis dans leur gîte?

-- À cela, mon cher Gle­nar­van, dit Pa­ganel, il m’est im­pos­si­ble de vous répon­dre. Si vous m’en croyez, al­lons dormir sans en chercher plus long. Pour mon compte, je meurs de som­meil. Dor­mons-​nous, ma­jor?

-- Dor­mons, Pa­ganel.»

Sur ce, cha­cun s’en­velop­pa de son _pon­cho_, le feu fut ra­vivé pour la nu­it, et bi­en­tôt dans tous les tons et sur tous les ry­thmes s’élevèrent des ron­fle­ments formidables, au mi­lieu desquels la basse du sa­vant géo­graphe soute­nait l’éd­ifice har­monique.

Seul, Gle­nar­van ne dor­mit pas. De se­crètes in­quié­tudes le tenaient dans un état de fati­gante in­som­nie. Il songeait in­volon­taire­ment à ce trou­peau fuyant dans une di­rec­tion com­mune, à son ef­fare­ment in­ex­pli­ca­ble. Les gua­naques ne pou­vaient être pour­suiv­is par des bêtes fauves.

À cette hau­teur, il n’y en a guère, et de chas­seurs en­core moins. Quelle ter­reur les pré­cip­itait donc vers les abîmes de l’An­tu­co, et quelle en était la cause? Gle­nar­van avait le pressen­ti­ment d’un dan­ger prochain.

Cepen­dant, sous l’in­flu­ence d’un de­mi-​as­soupisse­ment, ses idées se mod­ifièrent peu à peu, et les craintes firent place à l’es­pérance. Il se vit au lende­main, dans la plaine des An­des. Là de­vaient com­mencer véri­ta­ble­ment ses recherch­es, et le suc­cès n’était peut- être pas loin. Il songea au cap­itaine Grant, à ses deux matelots délivrés d’un dur es­clavage.

Ces im­ages pas­saient rapi­de­ment de­vant son es­prit, à chaque in­stant dis­trait par un pétille­ment du feu, une ét­in­celle crépi­tant dans l’air, une flamme vive­ment oxygénée qui éclairait la face en­dormie de ses com­pagnons, et ag­itait quelque om­bre fuyante sur les murs de la _ca­sucha_. Puis, ses pressen­ti­ments reve­naient avec plus d’in­ten­sité. Il écoutait vague­ment les bruits ex­térieurs, dif­fi­ciles à ex­pli­quer sur ces cimes soli­taires?

À un cer­tain mo­ment, il crut sur­pren­dre des gron­de­ments éloignés, sourds, menaçants, comme les roule­ments d’un ton­nerre qui ne viendrait pas du ciel. Or, ces gron­de­ments ne pou­vaient ap­partenir qu’à un or­age déchaîné sur les flancs de la mon­tagne, à quelques milles pieds au-​dessous de son som­met.

Gle­nar­van voulut con­stater le fait, et sor­tit.

La lune se lev­ait alors. L’at­mo­sphère était limpi­de et calme. Pas un nu­age, ni en haut, ni en bas. Çà et là, quelques re­flets mo­biles des flammes de l’An­tu­co. Nul or­age, nul éclair. Au zénith ét­ince­laient des mil­liers d’étoiles. Pour­tant les gron­de­ments du­raient tou­jours: ils sem­blaient se rap­procher et courir à travers la chaîne des An­des. Gle­nar­van ren­tra plus in­qui­et, se de­man­dant quel rap­port ex­is­tait en­tre ces ron­fle­ments souter­rains et la fuite des gua­naques. Y avait-​il là un ef­fet et une cause? Il re­gar­da sa mon­tre, qui mar­quait deux heures du matin.

Cepen­dant, n’ayant point la cer­ti­tude d’un dan­ger im­mé­di­at, il n’éveil­la pas ses com­pagnons, que la fa­tigue tenait pe­sam­ment en­dormis, et il tom­ba lui-​même dans une lourde som­no­lence qui du­ra plusieurs heures.

Tout d’un coup, de vi­olents fra­cas le remirent sur pied. C’était un as­sour­dis­sant vacarme, com­pa­ra­ble au bruit sac­cadé que feraient d’in­nom­brables cais­sons d’ar­tillerie roulant sur un pavé sonore. Soudain Gle­nar­van sen­tit le sol man­quer à ses pieds; il vit la _ca­sucha_ os­ciller et s’en­tr’ou­vrir.

«Alerte!» s’écria-​t-​il.

Ses com­pagnons, tous réveil­lés et ren­ver­sés pêle-​mêle, étaient en­traînés sur une pente rapi­de.

Le jour se lev­ait alors, et la scène était ef­frayante. La forme des mon­tagnes changeait subite­ment: les cônes se tron­quaient; les pics chance­lants dis­parais­saient comme si quelque trappe s’en­tr’ou­vrait sous leur base. Par suite d’un phénomène par­ti­culi­er aux cordil­lères, un mas­sif, large de plusieurs milles, se dé­plaçait tout en­tier et glis­sait vers la plaine.

«Un trem­ble­ment de terre!» s’écria Pa­ganel.

Il ne se trompait pas. C’était un de ces cat­aclysmes fréquents sur la lisière mon­tag­neuse du Chili, et pré­cisé­ment dans cette ré­gion où Copi­apo a été deux fois détru­it, et San­ti­ago ren­ver­sé qua­tre fois en qua­torze ans. Cette por­tion du globe est tra­vail­lée par les feux de la terre, et les vol­cans de cette chaîne d’orig­ine ré­cente n’of­frent que d’in­suff­isantes soupa­pes à la sor­tie des vapeurs souter­raines. De là ces sec­ouss­es in­ces­santes, con­nues sous le nom de «trem­blores».

Cepen­dant, ce plateau auquel se cram­pon­naient sept hommes ac­crochés à des touffes de lichen, étour­dis, épou­van­tés, glis­sait avec la ra­pid­ité d’un ex­press, c’est-​à-​dire une vitesse de cin­quante milles à l’heure. Pas un cri n’était pos­si­ble, pas un mou­ve­ment pour fuir ou s’en­ray­er. On n’au­rait pu s’en­ten­dre. Les roule­ments in­térieurs, le fra­cas des avalanch­es, le choc des mass­es de gran­it et de basalte, les tour­bil­lons d’une neige pul­vérisée, rendaient toute com­mu­ni­ca­tion im­pos­si­ble. Tan­tôt, le mas­sif dé­valait sans heurts ni ca­hots; tan­tôt, pris d’un mou­ve­ment de tan­gage et de roulis comme le pont d’un navire sec­oué par la houle, cô­toy­ant des gouf­fres dans lesquels tombaient des morceaux de mon­tagne, déraci­nant les ar­bres sécu­laires, il nive­lait avec la pré­ci­sion d’une faux im­mense toutes les sail­lies du ver­sant ori­en­tal.

Que l’on songe à la puis­sance d’une masse pe­sant plusieurs mil­liards de tonnes, lancée avec une vitesse tou­jours crois­sante sous un an­gle de cin­quante de­grés.

Ce que du­ra cette chute in­de­scriptible, nul n’au­rait pu l’éval­uer. À quel abîme elle de­vait aboutir, nul n’eût osé le prévoir. Si tous étaient là, vi­vants, ou si l’un d’eux gi­sait déjà au fond d’un abîme, nul en­core n’au­rait pu le dire. Étouf­fés par la vitesse de la course, glacés par l’air froid qui les péné­trait, aveuglés par les tour­bil­lons de neige, ils hale­taient, anéan­tis, presque inan­imés, et ne s’ac­crochaient aux rocs que par un suprême in­stinct de con­ser­va­tion.

Tout d’un coup, un choc d’une in­com­pa­ra­ble vi­olence les ar­racha de leur glis­sant véhicule. Ils furent lancés en avant et roulèrent sur les derniers éch­elons de la mon­tagne. Le plateau s’était ar­rêté net.

Pen­dant quelques min­utes, nul ne bougea. En­fin, l’un se rel­eva étour­di du coup, mais ferme en­core, -- le ma­jor. Il sec­oua la pous­sière qui l’aveuglait, puis il re­gar­da au­tour de lui. Ses com­pagnons, éten­dus dans un cer­cle re­streint, comme les grains de plomb d’un fusil qui ont fait balle, étaient ren­ver­sés les uns sur les autres.

Le ma­jor les comp­ta. Tous, moins un, gi­saient sur le sol. Celui qui man­quait, c’était Robert Grant.

Chapitre XIV _Le coup de fusil de la prov­idence_

Le ver­sant ori­en­tal de la cordil­lère des An­des est fait de longues pentes qui vont se per­dre in­sen­si­ble­ment à la plaine, sur laque­lle une por­tion du mas­sif s’était subite­ment ar­rêtée. Dans cette con­trée nou­velle, tapis­sée de pâ­turages épais, héris­sée d’ar­bres mag­nifiques, un nom­bre in­cal­cu­la­ble de ces pom­miers plan­tés au temps de la con­quête ét­ince­laient de fruits dorés et for­maient des forêts véri­ta­bles. C’était un coin de l’op­ulente Nor­mandie jeté dans les ré­gions platéennes, et, en toute autre cir­con­stance, l’oeil d’un voyageur eût été frap­pé de cette tran­si­tion subite du désert à l’oa­sis, des cimes neigeuses aux prairies ver­doy­antes, de l’hiv­er à l’été.

Le sol avait repris, d’ailleurs, une im­mo­bil­ité ab­solue. Le trem­ble­ment de terre s’était apaisé, et sans doute les forces souter­raines ex­erçaient plus loin leur ac­tion dé­vas­ta­trice, car la chaîne des An­des est tou­jours en quelque en­droit ag­itée ou trem­blante. Cette fois, la com­mo­tion avait été d’une vi­olence ex­trême. La ligne des mon­tagnes se trou­vait en­tière­ment mod­ifiée. Un panora­ma nou­veau de cimes, de crêtes et de pics se dé­coupait sur le fond bleu du ciel, et le guide des pam­pas y eût en vain cher­ché ses points de repère ac­cou­tumés.

Une ad­mirable journée se pré­parait; les rayons du soleil, sor­ti de son lit hu­mide du Paci­fique, glis­saient sur les plaines ar­gen­tines et se plongeaient déjà dans les flots de l’autre océan. Il était huit heures du matin.

Lord Gle­nar­van et ses com­pagnons, ran­imés par les soins du ma­jor, revin­rent peu à peu à la vie. En somme, ils avaient subi un étour­disse­ment ef­froy­able, mais rien de plus. La cordil­lère était de­scen­due, et ils n’au­raient eu qu’à s’ap­plaudir d’un moyen de lo­co­mo­tion dont la na­ture avait fait tous les frais, si l’un d’eux, le plus faible, un en­fant, Robert Grant, n’eût man­qué à l’ap­pel.

Cha­cun l’aimait, ce courageux garçon, Pa­ganel qui s’était par­ti­culière­ment at­taché à lui, le ma­jor mal­gré sa froideur, tous, et surtout Gle­nar­van.

Ce dernier, quand il ap­prit la dis­pari­tion de Robert, fut dés­espéré. Il se représen­tait le pau­vre en­fant en­glouti dans quelque abîme, et ap­pelant d’une voix inu­tile celui qu’il nom­mait son sec­ond père.

«Mes amis, mes amis, dit-​il en re­tenant à peine ses larmes, il faut le chercher, il faut le retrou­ver! Nous ne pou­vons l’aban­don­ner ain­si! Pas une val­lée, pas un précipice, pas un abîme qui ne doive être fouil­lé jusqu’au fond! on m’at­tachera par une corde! on m’y de­scen­dra! Je le veux, vous m’en­ten­dez! Je le veux! Fasse le ciel que Robert respire en­core! Sans lui, com­ment ose_rio_ns-​nous retrou­ver son père, et de quel droit sauver le cap­itaine Grant, si son salut a coûté la vie à son en­fant!»

Les com­pagnons de Gle­nar­van l’écoutaient sans répon­dre; ils sen­taient qu’il cher­chait dans leur re­gard quelque lueur d’es­pérance, et ils bais­saient les yeux.

«Eh bi­en, reprit Gle­nar­van, vous m’avez en­ten­du! Vous vous taisez! Vous n’es­pérez plus rien! Rien!»

Il y eut quelques in­stants de si­lence; puis, Mac Nabbs prit la pa­role et dit:

«Qui de vous, mes amis, se rap­pelle à quel in­stant Robert a dis­paru?»

À cette de­mande, au­cune réponse ne fut faite.

«Au moins, reprit le ma­jor, vous me di­rez près de qui se trou­vait l’en­fant pen­dant la de­scente de la cordil­lère?

-- Près de moi, répon­dit Wil­son.

-- Eh bi­en, jusqu’à quel mo­ment l’as-​tu vu près de toi? Rap­pelle tes sou­venirs. Par­le.

-- Voici tout ce dont je me sou­viens, répon­dit Wil­son. Robert Grant était en­core à mes côtés, la main crispée à une touffe de lichen, moins de deux min­utes avant le choc qui a ter­miné notre de­scente.

-- Moins de deux min­utes! Fais bi­en at­ten­tion, Wil­son, les min­utes ont dû te paraître longues!

-- Ne te trompes-​tu pas?

-- Je ne crois pas me tromper... C’est bi­en cela... Moins de deux min­utes!

-- Bon! dit Mac Nabbs. Et Robert se trou­vait-​il placé à ta gauche ou à ta droite?

-- À ma gauche. Je me rap­pelle que son _pon­cho_ fou­et­tait ma fig­ure.

-- Et toi, par rap­port à nous, tu étais placé?...

-- Égale­ment sur la gauche.

-- Ain­si, Robert n’a pu dis­paraître que de ce côté, dit le ma­jor, se tour­nant vers la mon­tagne et in­di­quant sa droite. J’ajouterai qu’en ten­ant compte du temps écoulé depuis sa dis­pari­tion, l’en­fant doit être tombé sur la par­tie de la mon­tagne com­prise en­tre le sol et deux milles de hau­teur. C’est là qu’il faut le chercher, en nous partageant les dif­férentes zones, et c’est là que nous le retrou­verons.» $$$ Pas une pa­role ne fut ajoutée. Les six hommes, gravis­sant les pentes de la cordil­lère, s’éch­elon­nèrent sur sa croupe à di­vers­es hau­teurs et com­mencèrent leur ex­plo­ration. Ils se main­te­naient con­stam­ment à droite de la ligne de de­scente, fouil­lant les moin­dres fis­sures, de­scen­dant au fond des précipices comblés en par­tie par les débris du mas­sif, et plus d’un en sor­tit les vête­ments en lam­beaux, les pieds et les mains en­sanglan­tés, après avoir ex­posé sa vie. Toute cette por­tion des An­des, sauf quelques plateaux in­ac­ces­si­bles, fut scrupuleuse­ment fouil­lée pen­dant de longues heures, sans qu’au­cun de ces braves gens songeât à pren­dre du re­pos. Vaines recherch­es.

L’en­fant avait trou­vé non seule­ment la mort dans la mon­tagne, mais aus­si un tombeau dont la pierre, faite de quelque roc énorme, s’était à ja­mais refer­mée sur lui.

Vers une heure, Gle­nar­van et ses com­pagnons, brisés, anéan­tis, se retrou­vaient au fond de la val­lée.

Gle­nar­van était en proie à une douleur vi­olente; il par­lait à peine, et de ses lèvres sor­taient ces seuls mots en­tre­coupés de soupirs:

«Je ne m’en irai pas! Je ne m’en irai pas!»

Cha­cun com­prit cette ob­sti­na­tion de­venue une idée fixe, et la re­spec­ta.

«At­ten­dons, dit Pa­ganel au ma­jor et à Tom Austin. Prenons quelque re­pos, et ré­parons nos forces. Nous en avons be­soin, soit pour recom­mencer nos recherch­es, soit pour con­tin­uer notre route.

-- Oui, répon­dit Mac Nabbs, et re­stons, puisque Ed­ward veut de­meur­er! Il es­père. Mais qu’es­père-​t-​il?

-- Dieu le sait, dit Tom Austin.

-- Pau­vre Robert!» répon­dit Pa­ganel en s’es­suyant les yeux.

Les ar­bres pous­saient en grand nom­bre dans la val­lée.

Le ma­jor choisit un groupe de hauts carou­biers, sous lesquels il fit établir un campe­ment pro­vi­soire.

Quelques cou­ver­tures, les armes, un peu de viande séchée et du riz, voilà ce qui restait aux voyageurs. Un _rio_ coulait non loin, qui four­nit une eau en­core trou­blée par l’avalanche. Mul­rady al­luma du feu sur l’herbe, et bi­en­tôt il of­frit à son maître une bois­son chaude et ré­con­for­tante. Mais Gle­nar­van la re­fusa et de­meu­ra éten­du sur son _pon­cho_ dans une pro­fonde pros­tra­tion.

La journée se pas­sa ain­si. La nu­it vint, calme et tran­quille comme la nu­it précé­dente. Pen­dant que ses com­pagnons de­meu­raient im­mo­biles, quoique inas­soupis, Gle­nar­van re­mon­ta les pentes de la cordil­lère. Il prê­tait l’or­eille, es­pérant tou­jours qu’un dernier ap­pel parviendrait jusqu’à lui. Il s’aven­tu­ra loin, haut, seul, col­lant son or­eille con­tre terre, écoutant et com­pri­mant les bat­te­ments de son coeur, ap­pelant d’une voix dés­espérée.

Pen­dant toute la nu­it, le pau­vre lord er­ra dans la mon­tagne. Tan­tôt Pa­ganel, tan­tôt le ma­jor le suiv­aient, prêts à lui porter sec­ours sur les crêtes glis­santes et au bord des gouf­fres où l’en­traî­nait son inu­tile im­pru­dence. Mais ses derniers ef­forts furent stériles, et à ces cris mille fois jetés de «Robert! Robert!» l’écho seul répon­dit en répé­tant ce nom re­gret­té.

Le jour se le­va. Il fal­lut aller chercher Gle­nar­van sur les plateaux éloignés, et, mal­gré lui, le ramen­er au campe­ment. Son dés­espoir était af­freux. Qui eût osé lui par­ler de dé­part et lui pro­pos­er de quit­ter cette val­lée fu­neste? Cepen­dant, les vivres man­quaient. Non loin de­vaient se ren­con­tr­er les guides ar­gentins an­non­cés par le muleti­er, et les chevaux néces­saires à la traver­sée des pam­pas. Revenir sur ses pas of­frait plus de dif­fi­cultés que marcher en avant. D’ailleurs, c’était à l’océan At­lan­tique que ren­dez-​vous avait été don­né au _Dun­can_. Toutes les raisons graves ne per­me­ttaient pas un plus long re­tard, et, dans l’in­térêt de tous, l’heure de par­tir ne pou­vait être reculée.

Ce fut Mac Nabbs qui ten­ta d’ar­racher Gle­nar­van à sa douleur. Longtemps il par­la sans que son ami parût l’en­ten­dre. Gle­nar­van sec­ouait la tête.

Quelques mots, cepen­dant, en­tr’ou­vrirent ses lèvres.

«Par­tir? dit-​il.

-- Oui! Par­tir.

-- En­core une heure!

-- Oui, en­core une heure», répon­dit le digne ma­jor.

Et, l’heure écoulée, Gle­nar­van de­man­da en grâce qu’une autre heure lui fût ac­cordée. On eût dit un con­damné im­plo­rant une pro­lon­ga­tion d’ex­is­tence.

Ce fut ain­si jusqu’à mi­di en­vi­ron. Alors Mac Nabbs, de l’avis de tous, n’hési­ta plus, et dit à Gle­nar­van qu’il fal­lait par­tir, et que d’une prompte ré­so­lu­tion dépendait la vie de ses com­pagnons.

«Oui! oui! répon­dit Gle­nar­van. Par­tons! par­tons!»

Mais, en par­lant ain­si, ses yeux se dé­tour­naient de Mac Nabbs; son re­gard fix­ait un point noir dans les airs. Soudain, sa main se le­va et de­meu­ra im­mo­bile comme si elle eût été pétri­fiée.

«Là! Là, dit-​il, voyez! Voyez!»

Tous les re­gards se portèrent vers le ciel, et dans la di­rec­tion si im­périeuse­ment in­diquée. En ce mo­ment, le point noir grossis­sait vis­ible­ment. C’était un oiseau qui planait à une hau­teur in­com­men­su­rable.

«Un con­dor, dit Pa­ganel.

-- Oui, un con­dor, répon­dit Gle­nar­van. Qui sait? Il vient! Il de­scend! At­ten­dons!»

Qu’es­pérait Gle­nar­van? Sa rai­son s’égarait-​elle?

«Qui sait?» avait-​il dit.

Pa­ganel ne s’était pas trompé. Le con­dor de­ve­nait plus vis­ible d’in­stants en in­stants. Ce mag­nifique oiseau, jadis révéré des in­cas, est le roi des An­des mérid­ionales. Dans ces ré­gions, il at­teint un développe­ment ex­traor­di­naire.

Sa force est prodigieuse, et sou­vent il pré­cip­ite des boeufs au fond des gouf­fres. Il s’at­taque aux mou­tons, aux chevaux, aux je­unes veaux er­rants par les plaines, et les en­lève dans ses ser­res à de grandes hau­teurs. Il n’est pas rare qu’il plane à vingt mille pieds au-​dessus du sol, c’est-​à-​dire à cette lim­ite que l’homme ne peut pas franchir. De là, in­vis­ible aux meilleures vues, ce roi des airs promène un re­gard perçant sur les ré­gions ter­restres, et dis­tingue les plus faibles ob­jets avec une puis­sance de vi­sion qui fait l’éton­nement des nat­ural­istes.

Qu’avait donc vu ce con­dor? Un ca­davre, celui de Robert Grant!» Qui sait?» répé­tait Gle­nar­van, sans le per­dre du re­gard. L’énorme oiseau s’ap­prochait, tan­tôt planant, tan­tôt tombant avec la vitesse des corps in­ertes aban­don­nés dans l’es­pace. Bi­en­tôt il décriv­it des cer­cles d’un large ray­on, à moins de cent tois­es du sol. On le dis­tin­guait par­faite­ment. Il mesurait plus de quinze pieds d’en­ver­gure. Ses ailes puis­santes le por­taient sur le flu­ide aérien presque sans bat­tre, car c’est le pro­pre des grands oiseaux de vol­er avec un calme ma­jestueux, tan­dis que pour les soutenir dans l’air il faut aux in­sectes mille coups d’ailes par sec­onde.

Le ma­jor et Wil­son avaient saisi leur cara­bine, Gle­nar­van les ar­rê­ta d’un geste. Le con­dor en­laçait dans les replis de son vol une sorte de plateau in­ac­ces­si­ble situé à un quart de mille sur les flancs de la cordil­lère. Il tour­nait avec une ra­pid­ité ver­tig­ineuse, ou­vrant, refer­mant ses red­outa­bles ser­res, et sec­ouant sa crête car­ti­lagineuse.

«C’est là! Là!» s’écria Gle­nar­van.

Puis, soudain, une pen­sée traver­sa son es­prit.

«Si Robert est en­core vi­vant! s’écria-​t-​il en pous­sant une ex­cla­ma­tion ter­ri­ble, cet oiseau... Feu! Mes amis! Feu!»

Mais il était trop tard. Le con­dor s’était dérobé der­rière de hautes sail­lies de roc. Une sec­onde s’écoula, une sec­onde que l’aigu­ille dut met­tre un siè­cle à bat­tre! Puis l’énorme oiseau reparut pe­sam­ment chargé et s’él­evant d’un vol plus lourd.

Un cri d’hor­reur se fit en­ten­dre. Aux ser­res du con­dor un corps inan­imé ap­pa­rais­sait sus­pendu et bal­lot­té, celui de Robert Grant. L’oiseau l’en­le­vait par ses vête­ments et se bal­ançait dans les airs à moins de cent cin­quante pieds au-​dessus du campe­ment; il avait aperçu les voyageurs, et, cher­chant à s’en­fuir avec sa lourde proie, il bat­tait vi­olem­ment de l’aile les couch­es at­mo­sphériques.

«Ah! s’écria Gle­nar­van, que le ca­davre de Robert se brise sur ces rocs, plutôt que de servir...»

Il n’ache­va pas, et, sai­sis­sant la cara­bine de Wil­son, il es­saya de couch­er en joue le con­dor.

Mais son bras trem­blait. Il ne pou­vait fix­er son arme. Ses yeux se trou­blaient.

«Lais­sez-​moi faire», dit le ma­jor.

Et l’oeil calme, la main as­surée, le corps im­mo­bile, il visa l’oiseau qui se trou­vait déjà à trois cents pieds de lui.

Mais il n’avait pas en­core pressé la gâchette de sa cara­bine, qu’une dé­to­na­tion re­ten­tit dans le fond de la val­lée; une fumée blanche fusa en­tre deux mass­es de basalte, et le con­dor, frap­pé à la tête, tom­ba peu à peu en tournoy­ant, soutenu par ses grandes ailes dé­ployées qui for­maient parachute. Il n’avait pas lâché sa proie, et ce fut avec une cer­taine lenteur qu’il s’af­fais­sa sur le sol, à dix pas des berges du ruis­seau.

«À nous! à nous!» dit Gle­nar­van.

Et sans chercher d’où ve­nait ce coup de fusil prov­iden­tiel, il se pré­cipi­ta vers le con­dor. Ses com­pagnons le suivirent en courant.

Quand ils ar­rivèrent, l’oiseau était mort, et le corps de Robert dis­parais­sait sous ses larges ailes. Gle­nar­van se je­ta sur le ca­davre de l’en­fant, l’ar­racha aux ser­res de l’oiseau, l’éten­dit sur l’herbe, et pres­sa de son or­eille la poitrine de ce corps inan­imé.

Ja­mais plus ter­ri­ble cri de joie ne s’échap­pa de lèvres hu­maines, qu’à ce mo­ment où Gle­nar­van se rel­eva en répé­tant:

«Il vit! Il vit en­core!»

En un in­stant, Robert fut dépouil­lé de ses vête­ments, et sa fig­ure baignée d’eau fraîche. Il fit un mou­ve­ment, il ou­vrit les yeux, il re­gar­da, il prononça quelques paroles, et ce fut pour dire:

«Ah! vous, _my­lord_... Mon père!...»

Gle­nar­van ne put répon­dre; l’émo­tion l’étouf­fait, et, s’age­nouil­lant, il pleu­ra près de cet en­fant si mirac­uleuse­ment sauvé.

Chapitre XV _L’es­pag­nol de Jacques Pa­ganel_

Après l’im­mense dan­ger auquel il ve­nait d’échap­per, Robert en cou­rut un autre, non moins grand, celui d’être dévoré de ca­ress­es. Quoiqu’il fût bi­en faible en­core, pas un de ces braves gens ne ré­sista au désir de le press­er sur son coeur. Il faut croire que ces bonnes étreintes ne sont pas fa­tales aux malades, car l’en­fant n’en mou­rut pas. Au con­traire.

Mais après le sauvé, on pen­sa au sauveur, et ce fut na­turelle­ment le ma­jor qui eut l’idée de re­garder au­tour de lui. À cin­quante pas du _rio_, un homme d’une stature très élevée se tenait im­mo­bile sur un des pre­miers éch­elons de la mon­tagne. Un long fusil re­po­sait à ses pieds. Cet homme, subite­ment ap­paru, avait les épaules larges, les cheveux longs et rat­tachés avec des cor­dons de cuir. Sa taille dé­pas­sait six pieds. Sa fig­ure bronzée était rouge en­tre les yeux et la bouche, noire à la paupière in­férieure, et blanche au front. Vê­tu à la façon des patagons des fron­tières, l’in­digène por­tait un splen­dide man­teau dé­coré d’arabesques rouges, fait avec le dessous du cou et des jambes d’un gua­naque, cousu de ten­dons d’autruche, et dont la laine soyeuse était re­tournée à l’ex­térieur. Sous son man­teau s’ap­pli­quait un vête­ment de peau de re­nard ser­ré à la taille, et qui par de­vant se ter­mi­nait en pointe. À sa cein­ture pendait un pe­tit sac ren­fer­mant les couleurs qui lui ser­vaient à pein­dre son vis­age. Ses bottes étaient for­mées d’un morceau de cuir de boeuf, et fixées à la cheville par des cour­roies croisées régulière­ment.

La fig­ure de ce patagon était su­perbe et déno­tait une réelle in­tel­li­gence, mal­gré le ba_rio_lage qui la dé­co­rait. Il at­tendait dans une pose pleine de dig­nité. À le voir im­mo­bile et grave sur son piédestal de rochers, on l’eût pris pour la stat­ue du sang- froid.

Le ma­jor, dès qu’il l’eut aperçu, le mon­tra à Gle­nar­van, qui cou­rut à lui. Le patagon fit deux pas en avant. Gle­nar­van prit sa main et la ser­ra dans les si­ennes. Il y avait dans le re­gard du lord, dans l’épanouisse­ment de sa fig­ure, dans toute sa phy­sionomie un tel sen­ti­ment de re­con­nais­sance, une telle ex­pres­sion de grat­itude, que l’in­digène ne put s’y tromper. Il in­cli­na douce­ment la tête, et prononça quelques paroles que ni le ma­jor ni son ami ne purent com­pren­dre.

Alors, le patagon, après avoir re­gardé at­ten­tive­ment les étrangers, changea de lan­gage; mais, quoi qu’il fît, ce nou­vel id­iome ne fut pas plus com­pris que le pre­mier. Cepen­dant, cer­taines ex­pres­sions dont se servit l’in­digène frap­pèrent Gle­nar­van. Elles lui parurent ap­partenir à la langue es­pag­nole, dont il con­nais­sait quelques mots usuels.

«_Es­panol?_» dit-​il.

Le patagon re­mua la tête de haut en bas, mou­ve­ment al­ter­natif qui a la même sig­ni­fi­ca­tion af­fir­ma­tive chez tous les pe­uples.

«Bon, fit le ma­jor, voilà l’af­faire de notre ami Pa­ganel. Il est heureux qu’il ait eu l’idée d’ap­pren­dre l’es­pag­nol!»

On ap­pela Pa­ganel. Il ac­cou­rut aus­sitôt, et salua le Patagon avec une grâce toute française, à laque­lle celui-​ci n’en­ten­dit prob­able­ment rien. Le sa­vant géo­graphe fut mis au courant de la sit­ua­tion.

«Par­fait», dit-​il.

Et, ou­vrant large­ment la bouche afin de mieux ar­tic­uler, il dit:

«_Vos sois un homem de bem!_»

L’in­digène ten­dit l’or­eille, et ne répon­dit rien.

«Il ne com­prend pas, dit le géo­graphe.

-- Peut-​être n’ac­centuez-​vous pas bi­en? Ré­pli­qua le ma­jor.

-- C’est juste. Di­able d’ac­cent!»

Et de nou­veau Pa­ganel recom­mença son com­pli­ment.

Il obtint le même suc­cès.

«Changeons de phrase», dit-​il, et, prononçant avec une lenteur magis­trale, il fit en­ten­dre ces mots:

«_Sem du­vi­da, um patagâo_.»

L’autre res­ta muet comme de­vant.

«_Dizeime!_» ajou­ta Pa­ganel.

Le patagon ne répon­dit pas da­van­tage.

«_Vos com­prien­deis?_» cria Pa­ganel si vi­olem­ment qu’il fail­lit s’en rompre les cordes vo­cales.

Il était év­ident que l’in­di­en ne com­pre­nait pas, car il répon­dit, mais en es­pag­nol:

«_No com­pren­do_.»

Ce fut au tour de Pa­ganel d’être ébahi, et il fit vive­ment aller ses lunettes de son front à ses yeux, comme un homme agacé.

«Que je sois pen­du, dit-​il, si j’en­tends un mot de ce pa­tois in­fer­nal! C’est de l’arau­canien, bi­en sûr!

-- Mais non, répon­dit Gle­nar­van, cet homme a cer­taine­ment répon­du en es­pag­nol.»

Et se tour­nant vers le patagon:

«_Es­panol?_ répé­ta-​t-​il.

-- _Si, si!_» répon­dit l’in­digène.

La sur­prise de Pa­ganel devint de la stupé­fac­tion.

Le ma­jor et Gle­nar­van se re­gar­daient du coin de l’oeil.

«Ah çà! Mon sa­vant ami, dit le ma­jor, pen­dant qu’un de­mi-​sourire se dessi­nait sur ses lèvres, est-​ce que vous au­riez com­mis une de ces dis­trac­tions dont vous me parais­sez avoir le monopole?

-- Hein! fit le géo­graphe en dres­sant l’or­eille.

-- Oui! Il est év­ident que ce patagon par­le l’es­pag­nol...

-- Lui?

-- Lui! Est-​ce que, par hasard, vous au­riez ap­pris une autre langue, en croy­ant étudi­er...»

Mac Nabbs n’ache­va pas. Un «oh!» vigoureux du sa­vant, ac­com­pa­gné de hausse­ments d’épaules, le coupa net.

«Ma­jor, vous allez un peu loin, dit Pa­ganel d’un ton as­sez sec.

-- En­fin, puisque vous ne com­prenez pas! répon­dit Mac Nabbs.

-- Je ne com­prends pas, parce que cet in­digène par­le mal! ré­pli­qua le géo­graphe, qui com­mençait à s’im­pa­tien­ter.

-- C’est-​à-​dire qu’il par­le mal parce que vous ne com­prenez pas, ri­pos­ta tran­quille­ment le ma­jor.

-- Mac Nabbs, dit alors Gle­nar­van, c’est là une sup­po­si­tion in­ad­mis­si­ble. Quelque dis­trait que soit notre ami Pa­ganel, on ne peut sup­pos­er que ses dis­trac­tions aient été jusqu’à ap­pren­dre une langue pour une autre!

-- Alors, mon cher Ed­ward, ou plutôt vous, mon brave Pa­ganel, ex­pliquez-​moi ce qui se passe ici.

-- Je n’ex­plique pas, répon­dit Pa­ganel, je con­state. Voici le livre dans lequel je m’ex­erce jour­nelle­ment aux dif­fi­cultés de la langue es­pag­nole! Ex­am­inez-​le, ma­jor, et vous ver­rez si je vous en im­pose!»

Ce­ci dit, Pa­ganel fouil­la dans ses nom­breuses poches; après quelques min­utes de recherch­es, il en tira un vol­ume en fort mau­vais état, et le présen­ta d’un air as­suré.

Le ma­jor prit le livre et le re­gar­da:

«Eh bi­en, quel est cet ou­vrage? de­man­da-​t-​il.

-- Ce sont les _Lu­si­ades_, répon­dit Pa­ganel, une ad­mirable épopée, qui...

-- Les _Lu­si­ades!_ s’écria Gle­nar­van.

-- Oui, mon ami, les _Lu­si­ades_ du grand Camoëns, ni plus ni moins!

-- Camoëns, répé­ta Gle­nar­van, mais, mal­heureux ami, Camoëns est un por­tu­gais! C’est le por­tu­gais que vous ap­prenez depuis six se­maines!

-- Camoëns! _Lu­si­ades!_ por­tu­gais!...»

Pa­ganel ne put pas en dire da­van­tage. Ses yeux se trou­blèrent sous ses lunettes, tan­dis qu’un éclat de rire homérique éclatait à ses or­eilles, car tous ses com­pagnons étaient là qui l’en­touraient.

Le patagon ne sour­cil­lait pas; il at­tendait patiem­ment l’ex­pli­ca­tion d’un in­ci­dent ab­sol­ument in­com­préhen­si­ble pour lui.

«Ah! In­sen­sé! Fou! dit en­fin Pa­ganel. Com­ment! Cela est ain­si? Ce n’est point une in­ven­tion faite à plaisir? J’ai fait cela, moi? Mais c’est la con­fu­sion des langues, comme à Ba­bel! Ah! Mes amis! Mes amis! Par­tir pour les In­des et ar­riv­er au Chili! Ap­pren­dre l’es­pag­nol et par­ler le por­tu­gais, cela est trop fort, et si cela con­tin­ue, un jour il m’ar­rivera de me jeter par la fenêtre au lieu de jeter mon cigare!»

À en­ten­dre Pa­ganel pren­dre ain­si sa mésaven­ture, à voir sa comique dé­con­venue, il était im­pos­si­ble de garder son sérieux. D’ailleurs, il don­nait l’ex­em­ple.

«Riez, mes amis! di­sait-​il, riez de bon coeur! Vous ne rirez pas tant de moi que j’en ris moi-​même!»

Et il fit en­ten­dre le plus formidable éclat de rire qui soit ja­mais sor­ti de la bouche d’un sa­vant.

«Il n’en est pas moins vrai que nous sommes sans in­ter­prète, dit le ma­jor.

-- Oh! Ne vous dé­solez pas, répon­dit Pa­ganel; le por­tu­gais et l’es­pag­nol se ressem­blent telle­ment que je m’y su­is trompé; mais aus­si, cette ressem­blance me servi­ra à ré­par­er prompte­ment mon er­reur, et avant peu je veux re­merci­er ce digne patagon dans la langue qu’il par­le si bi­en.»

Pa­ganel avait rai­son, car bi­en­tôt il put échang­er quelques mots avec l’in­digène; il ap­prit même que le patagon se nom­mait Thal­cave, mot qui dans la langue arau­cani­enne sig­ni­fie «Le Ton­nant».

Ce surnom lui ve­nait sans doute de son adresse à manier des armes à feu.

Mais ce dont Gle­nar­van se félici­ta par­ti­culière­ment, ce fut d’ap­pren­dre que le patagon était guide de son méti­er, et guide des pam­pas. Il y avait dans cette ren­con­tre quelque chose de si prov­iden­tiel, que le suc­cès de l’en­treprise prit déjà la forme d’un fait ac­com­pli, et per­son­ne ne mit plus en doute le salut du cap­itaine Grant. Cepen­dant, les voyageurs et le patagon étaient re­tournés auprès de Robert.

Celui-​ci ten­dit les bras vers l’in­digène, qui, sans pronon­cer une pa­role, lui mit la main sur la tête.

Il ex­am­ina l’en­fant et pal­pa ses mem­bres en­do­loris.

Puis, souri­ant, il al­la cueil­lir sur les bor­ds du _rio_ quelques poignées de cé­leri sauvage dont il frot­ta le corps du malade. Sous ce mas­sage fait avec une déli­catesse in­finie, l’en­fant sen­tit ses forces re­naître, et il fut év­ident que quelques heures de re­pos suf­fi­raient à le remet­tre.

On dé­ci­da donc que cette journée et la nu­it suiv­ante se passeraient au campe­ment. Deux graves ques­tions, d’ailleurs, restaient à ré­soudre, touchant la nour­ri­ture et le trans­port. Vivres et mulets man­quaient égale­ment. Heureuse­ment, Thal­cave était là. Ce guide, habitué à con­duire les voyageurs le long des fron­tières patagones, et l’un des plus in­tel­li­gents _baque­anos_ du pays, se chargea de fournir à Gle­nar­van tout ce qui man­quait à sa pe­tite troupe. Il lui of­frit de le con­duire à une «tolde­ria» d’in­di­ens, dis­tante de qua­tre milles au plus, où se trou­veraient les choses néces­saires à l’ex­pédi­tion. Cette propo­si­tion fut faite moitié par gestes, moitié en mots es­pag­nols, que Pa­ganel parvint à com­pren­dre. Elle fut ac­cep­tée.

Aus­sitôt, Gle­nar­van et son sa­vant ami, prenant con­gé de leurs com­pagnons, re­mon­tèrent le _rio_ sous la con­duite du patagon.

Ils marchèrent d’un bon pas pen­dant une heure et demie, et à grandes en­jam­bées, pour suiv­re le géant Thal­cave. Toute cette ré­gion an­dine était char­mante et d’une op­ulente fer­til­ité. Les gras pâ­turages se suc­cé­daient l’un à l’autre, et eu­ssent nour­ri sans peine une ar­mée de cent mille ru­mi­nants.

De larges étangs, liés en­tre eux par l’in­ex­tri­ca­ble lacet des _rio_s, procu­raient à ces plaines une ver­doy­ante hu­mid­ité. Des cygnes à tête noire s’y ébat­taient capricieuse­ment et dis­putaient l’em­pire des eaux à de nom­breuses autruch­es qui gam­badaient à travers les ilanos. Le monde des oiseaux était fort bril­lant, fort bruyant aus­si, mais d’une var­iété merveilleuse. Les «isacas», gra­cieuses tourterelles grisâtres au plumage strié de blanc, et les car­dinaux jaunes s’épanouis­saient sur les branch­es d’ar­bres comme des fleurs vi­vantes; les pi­geons voyageurs traver­saient l’es­pace, tan­dis que toute la gent em­plumée des moineaux, les «chin­go­los», les «hilgueros» et les «mon­ji­tas», se pour­suiv­ant à tire-​d’aile, rem­plis­saient l’air de cris pétil­lants.

Jacques Pa­ganel mar­chait d’ad­mi­ra­tion en ad­mi­ra­tion; les in­ter­jec­tions sor­taient in­ces­sam­ment de ses lèvres, à l’éton­nement du patagon, qui trou­vait tout na­turel qu’il y eût des oiseaux par les airs, des cygnes sur les étangs et de l’herbe dans les prairies. Le sa­vant n’eut pas à re­gret­ter sa prom­enade, ni à se plain­dre de sa durée. Il se croy­ait à peine par­ti, que le campe­ment des in­di­ens s’of­frait à sa vue.

Cette _tolde­ria_ oc­cu­pait le fond d’une val­lée étran­glée en­tre les con­tre­forts des An­des. Là vi­vaient, sous des ca­banes de bran­chages, une trentaine d’in­digènes no­mades pais­sant de grands trou­peaux de vach­es laitières, de mou­tons, de boeufs et de chevaux. Ils al­laient ain­si d’un pâ­turage à un autre, et trou­vaient la ta­ble tou­jours servie pour leurs con­vives à qua­tre pat­tes.

Type hy­bride des races d’Arau­cans, de Pe­huench­es et d’Au­cas, ces an­do-​péru­viens, de couleur olivâtre, de taille moyenne, de formes mas­sives, au front bas, à la face presque cir­cu­laire, aux lèvres minces, aux pom­mettes sail­lantes, aux traits ef­féminés, à la phy­sionomie froide, n’eu­ssent pas of­fert aux yeux d’un an­thro­pol­ogiste le car­ac­tère des races pures.

C’étaient, en somme, des in­digènes peu in­téres­sants.

Mais Gle­nar­van en voulait à leur trou­peau, non à eux. Du mo­ment qu’ils avaient des boeufs et des chevaux, il n’en de­mandait pas da­van­tage.

Thal­cave se chargea de la né­go­ci­ation, qui ne fut pas longue. En échange de sept pe­tits chevaux de race ar­gen­tine tout har­nachés, d’une cen­taine de livres de _char­qui_ ou viande séchée, de quelques mesures de riz et d’out­res de cuir pour l’eau, les in­di­ens, à dé­faut de vin ou de rhum, qu’ils eu­ssent préféré, ac­cep­tèrent vingt onces d’or, dont ils con­nais­saient par­faite­ment la valeur. Gle­nar­van voulait acheter un huitième cheval pour le patagon, mais celui-​ci lui fit com­pren­dre que c’était inu­tile.

Ce marché ter­miné, Gle­nar­van prit con­gé de ses nou­veaux «four­nisseurs», suiv­ant l’ex­pres­sion de Pa­ganel, et il revint au campe­ment en moins d’une de­mi-​heure. Son ar­rivée fut saluée par des ac­cla­ma­tions qu’il voulut bi­en rap­porter à qui de droit, c’est-​à-​dire aux vivres et aux mon­tures.

Cha­cun mangea avec ap­pétit. Robert prit quelques al­iments; ses forces lui étaient presque en­tière­ment rev­enues.

La fin de la journée se pas­sa dans un re­pos com­plet.

On par­la un peu de tout, des chères ab­sentes, du _Dun­can_, du cap­itaine John Man­gles, de son brave équipage, d’Har­ry Grant, qui n’était pas loin peut-​être.

Quant à Pa­ganel, il ne quit­tait pas l’in­di­en; il se fai­sait l’om­bre de Thal­cave. Il ne se sen­tait pas d’aise de voir un vrai patagon, auprès duquel il eût passé pour un nain, un patagon qui pou­vait presque ri­valis­er avec cet em­pereur Max­imin et ce nè­gre du Con­go vu par le sa­vant Van Der Brock, hauts de huit pieds tous les deux! Puis il as­som­mait le grave in­di­en de phras­es es­pag­noles, et celui-​ci se lais­sait faire. Le géo­graphe étu­di­ait, sans livre cette fois. On l’en­tendait ar­tic­uler des mots re­ten­tis­sants à l’aide du gosier, de la langue et des mâ­choires.

«Si je n’at­trape pas l’ac­cent, répé­tait-​il au ma­jor, il ne fau­dra pas m’en vouloir! Mais qui m’eût dit qu’un jour ce serait un patagon qui m’ap­prendrait l’es­pag­nol?»

Chapitre XVI _Le rio-​Col­orado_

Le lende­main 22 oc­to­bre, à huit heures, Thal­cave don­na le sig­nal du dé­part. Le sol ar­gentin, en­tre le vingt-​deux­ième et le quar­ante-​deux­ième de­gré, s’in­cline de l’ouest à l’est; les voyageurs n’avaient plus qu’à de­scen­dre une pente douce jusqu’à la mer.

Quand le patagon re­fusa le cheval que lui of­frait Gle­nar­van, celui-​ci pen­sa qu’il préférait aller à pied, suiv­ant l’habi­tude de cer­tains guides, et certes, ses longues jambes de­vaient lui ren­dre la marche facile. Mais Gle­nar­van se trompait.

Au mo­ment de par­tir, Thal­cave sif­fla d’une façon par­ti­culière. Aus­sitôt un mag­nifique cheval ar­gentin, de su­perbe taille, sor­tit d’un pe­tit bois peu éloigné, et se ren­dit à l’ap­pel de son maître.

L’an­imal était d’une beauté par­faite; sa couleur brune in­di­quait une bête de fond, fière, courageuse et vive; il avait la tête légère et fine­ment at­tachée, les naseaux large­ment ou­verts, l’oeil ar­dent, les jar­rets larges, le gar­rot bi­en sor­ti, la poitrine haute, les patur­ons longs, c’est-​à-​dire toutes les qual­ités qui font la force et la sou­plesse. Le ma­jor, en par­fait con­nais­seur, ad­mi­ra sans réserve cet échan­til­lon de la race pam­péenne, auquel il trou­va cer­taines ressem­blances avec le «hunter».

Anglais. Ce bel an­imal s’ap­pelait «Thaou­ka», c’est-​à-​dire «oiseau» en langue patagone, et il méri­tait ce nom à juste titre.

Lorsque Thal­cave fut en selle, son cheval bon­dit sous lui. Le patagon, écuy­er con­som­mé, était mag­nifique à voir. Son har­nache­ment com­por­tait les deux in­stru­ments de chas­se usités dans la plaine ar­gen­tine, les «bo­las» et le «la­zo». Les bo­las con­sis­tent en trois boules réu­nies en­sem­ble par une cour­roie de cuir, at­tachée à l’avant du reca­do.

L’in­di­en les lance sou­vent à cent pas de dis­tance sur l’an­imal ou l’en­ne­mi qu’il pour­suit, et avec une pré­ci­sion telle, qu’elles s’en­roulent au­tour de ses jambes et l’abat­tent aus­sitôt. C’est donc en­tre ses mains un in­stru­ment red­outable, et il le manie avec une sur­prenante ha­bileté. Le _la­zo_, au con­traire, n’aban­donne pas la main qui le bran­dit. Il se com­pose unique­ment d’une corde longue de trente pieds, for­mée par la réu­nion de deux cuirs bi­en tressés, et ter­minée par un noeud coulant qui glisse dans un an­neau de fer. C’est ce noeud coulant que lance la main droite, tan­dis que la gauche tient le reste du _la­zo_, dont l’ex­trémité est fixée forte­ment à la selle. Une longue cara­bine mise en ban­doulière com­plé­tait les armes of­fen­sives du patagon.

Thal­cave, sans re­mar­quer l’ad­mi­ra­tion pro­duite par sa grâce na­turelle, son ai­sance et sa fière dés­in­vol­ture, prit la tête de la troupe, et l’on par­tit, tan­tôt au ga­lop, tan­tôt au pas des chevaux, auxquels l’al­lure du trot sem­blait être in­con­nue.

Robert mon­tait avec beau­coup de hardiesse, et ras­sura prompte­ment Gle­nar­van sur son ap­ti­tude à se tenir en selle.

Au pied même de la cordil­lère com­mence la plaine des pam­pas. Elle peut se di­vis­er en trois par­ties.

La pre­mière s’étend depuis la chaîne des An­des sur un es­pace de deux cent cin­quante milles, cou­vert d’ar­bres peu élevés et de buis­sons. La sec­onde, large de qua­tre cent cin­quante milles, est tapis­sée d’une herbe mag­nifique, et s’ar­rête à cent qua­tre-​vingts milles de Buenos-​Ayres. De ce point à la mer, le pas du voyageur foule d’im­menses prairies de luzernes et de chardons.

C’est la troisième par­tie des pam­pas.

En sor­tant des gorges de la cordil­lère, la troupe de Gle­nar­van ren­con­tra d’abord une grande quan­tité de dunes de sable ap­pelées «medanos», véri­ta­bles vagues in­ces­sam­ment ag­itées par le vent, lorsque la racine des végé­taux ne les en­chaîne pas au sol.

Ce sable est d’une ex­trême fi­nesse; aus­si le voy­ait-​on, au moin­dre souf­fle, s’en­vol­er en ébroussins légers, ou for­mer de véri­ta­bles trombes qui s’él­evaient à une hau­teur con­sid­érable. Ce spec­ta­cle fai­sait à la fois le plaisir et le désagré­ment des yeux: le plaisir, car rien n’était plus curieux que ces trombes er­rant par la plaine, lut­tant, se con­fon­dant, s’abat­tant, se rel­evant dans un dé­sor­dre in­ex­primable; le désagré­ment, car une pous­sière im­pal­pa­ble se dé­gageait de ces in­nom­brables _medanos_, et péné­trait à travers les paupières, si bi­en fer­mées qu’elles fussent.

Ce phénomène du­ra pen­dant une grande par­tie de la journée sous l’ac­tion des vents du nord. On mar­cha rapi­de­ment néan­moins, et, vers six heures, les cordil­lères, éloignées de quar­ante milles, présen­taient un as­pect noirâtre déjà per­du dans les brumes du soir.

Les voyageurs étaient un peu fa­tigués de leur route, qui pou­vait être es­timée à trente-​huit milles. Aus­si virent-​ils avec plaisir ar­riv­er l’heure du couch­er.

Ils cam­pèrent sur les bor­ds du rapi­de Neuquem, un _rio_ tor­rentueux aux eaux trou­bles, en­cais­sé dans de hautes falais­es rouges. Le Neuquem est nom­mé Ramid ou Co­moe par cer­tains géo­graphes, et prend sa source au mi­lieu de lacs que les in­di­ens seuls con­nais­sent.

La nu­it et la journée suiv­ante n’of­frirent au­cun in­ci­dent digne d’être re­laté. On al­lait vite et bi­en. Un sol uni une tem­péra­ture sup­port­able rendaient facile la marche en avant. Vers mi­di, cepen­dant, le soleil fut prodigue de rayons très chauds. Le soir venu, une barre de nu­ages raya l’hori­zon du sud-​ouest, symp­tôme as­suré d’un change­ment de temps. Le patagon ne pou­vait s’y mépren­dre, et du doigt il in­di­qua au géo­graphe la zone oc­ci­den­tale du ciel.

«Bon! Je sais», dit Pa­ganel, et s’adres­sant à ses com­pagnons: «voilà ajou­ta-​t-​il, un change­ment de temps qui se pré­pare. Nous al­lons avoir un coup de pam­pero.»

Et il ex­pli­qua que ce pam­pero est fréquent dans les plaines ar­gen­tines. C’est un vent du sud-​ouest très sec. Thal­cave ne s’était pas trompé, et pen­dant la nu­it, qui fut as­sez pénible pour des gens abrités d’un sim­ple _pon­cho_, le pam­pero souf­fla avec une grande force. Les chevaux se couchèrent sur le sol, et les hommes s’étendi­rent près d’eux en groupe ser­ré. Gle­nar­van craig­nait d’être re­tardé si cet oura­gan se pro­longeait; mais Pa­ganel le ras­sura, après avoir con­sulté son baromètre.

«Or­di­naire­ment, lui dit-​il, le pam­pero crée des tem­pêtes de trois jours que la dé­pres­sion du mer­cure in­dique d’une façon cer­taine. Mais quand, au con­traire, le baromètre re­monte, -- et c’est le cas, -- On en est quitte pour quelques heures de rafales fu­rieuses. Ras­surez-​vous donc, mon cher ami, au lever du jour le ciel au­ra repris sa pureté habituelle.

-- Vous par­lez comme un livre, Pa­ganel, répon­dit Gle­nar­van.

-- Et j’en su­is un, ré­pli­qua Pa­ganel. Li­bre à vous de me feuil­leter tant qu’il vous plaira.»

Le livre ne se trompait pas. À une heure du matin, le vent tom­ba subite­ment, et cha­cun put trou­ver dans le som­meil un re­pos ré­para­teur. Le lende­main, on se lev­ait frais et dis­pos, Pa­ganel surtout, qui fai­sait cra­quer ses ar­tic­ula­tions avec un bruit joyeux et s’éti­rait comme un je­une chien.

Ce jour était le vingt-​qua­trième d’oc­to­bre, et le dix­ième depuis le dé­part de Talc­ahuano.

Qua­tre-​vingt-​treize milles sé­paraient en­core les voyageurs du point où le _rio_-Col­orado coupe le trente-​sep­tième par­al­lèle, c’est-​à-​dire trois jours de voy­age. Pen­dant cette traver­sée du con­ti­nent améri­cain, lord Gle­nar­van guet­tait avec une scrupuleuse at­ten­tion l’ap­proche des in­digènes. Il voulait les in­ter­roger au su­jet du cap­itaine Grant par l’in­ter­mé­di­aire du patagon, avec lequel Pa­ganel, d’ailleurs, com­mençait à s’en­tretenir suff­isam­ment. Mais on suiv­ait une ligne peu fréquen­tée des in­di­ens, car les routes de la pam­pa qui vont de la république ar­gen­tine aux cordil­lères sont situées plus au nord.

Aus­si, in­di­ens er­rants ou tribus sé­den­taires vi­vant sous la loi des caciques ne se ren­con­traient pas.

Si, d’aven­ture, quelque cav­alier no­made ap­pa­rais­sait au loin, il s’en­fuyait rapi­de­ment, peu soucieux d’en­tr­er en com­mu­ni­ca­tion avec des in­con­nus. Une pareille troupe de­vait sem­bler sus­pecte à quiconque se hasar­dait seul dans la plaine, au ban­dit dont la pru­dence s’alar­mait à la vue de huit hommes bi­en ar­més et bi­en mon­tés, comme au voyageur qui, par ces cam­pagnes désertes, pou­vait voir en eux des gens mal in­ten­tion­nés. De là, une im­pos­si­bil­ité ab­solue de s’en­tretenir avec les hon­nêtes gens ou les pil­lards.

C’était à re­gret­ter de ne pas se trou­ver en face d’une bande de «ras­treadores», dût-​on com­mencer la con­ver­sa­tion à coups de fusil. Cepen­dant, si Gle­nar­van, dans l’in­térêt de ses recherch­es, eut à re­gret­ter l’ab­sence des in­di­ens, un in­ci­dent se pro­duisit qui vint sin­gulière­ment jus­ti­fi­er l’in­ter­pré­ta­tion du doc­ument.

Plusieurs fois la route suiv­ie par l’ex­pédi­tion coupa des sen­tiers de la pam­pa, en­tre autres une route as­sez im­por­tante, -- celle de Car­men à Men­doza, -- re­con­naiss­able aux osse­ments d’an­imaux do­mes­tiques, de mulets, de chevaux, de mou­tons ou de boeufs, qui la jalon­naient de leurs débris désagrégés sous le bec des oiseaux de proie et blan­chis à l’ac­tion dé­col­orante de l’at­mo­sphère. Ils étaient là par mil­liers, et sans doute plus d’un squelette hu­main y con­fondait sa pous­sière avec la pous­sière des plus hum­bles an­imaux.

Jusqu’alors Thal­cave n’avait fait au­cune ob­ser­va­tion sur la route rigoureuse­ment suiv­ie. Il com­pre­nait, cepen­dant, que, ne se re­liant à au­cune voie des pam­pas, elle n’aboutis­sait ni aux villes, ni aux vil­lages, ni aux étab­lisse­ments des provinces ar­gen­tines.

Chaque matin, on mar­chait vers le soleil lev­ant, sans s’écarter de la ligne droite, et chaque soir le soleil couchant se trou­vait à l’ex­trémité op­posée de cette ligne. En sa qual­ité de guide, Thal­cave de­vait donc s’éton­ner de voir que non seule­ment il ne guidait pas, mais qu’on le guidait lui-​même.

Cepen­dant, s’il s’en éton­na, ce fut avec la réserve na­turelle aux in­di­ens, et à pro­pos de sim­ples sen­tiers nég­ligés jusqu’alors, il ne fit au­cune ob­ser­va­tion.

Mais ce jour-​là, ar­rivé à la sus­dite voie de com­mu­ni­ca­tion, il ar­rê­ta son cheval et se tour­na vers Pa­ganel:

«Route de Car­men, dit-​il.

-- Eh bi­en, oui, mon brave patagon, répon­dit le géo­graphe dans son plus pur es­pag­nol, route de Car­men à Men­doza.

-- Nous ne la prenons pas? reprit Thal­cave.

-- Non, ré­pli­qua Pa­ganel.

-- Et nous al­lons?

-- Tou­jours à l’est.

-- C’est aller nulle part.

-- Qui sait?»

Thal­cave se tut et re­gar­da le sa­vant d’un air pro­fondé­ment sur­pris. Il n’ad­met­tait pas, pour­tant, que Pa­ganel plaisan­tât le moins du monde. Un in­di­en, tou­jours sérieux, ne pense ja­mais qu’on ne par­le pas sérieuse­ment.

«Vous n’allez donc pas à Car­men? Ajou­ta-​t-​il après un in­stant de si­lence.

-- Non, répon­dit Pa­ganel.

-- Ni à Men­doza?

-- Pas da­van­tage.»

En ce mo­ment, Gle­nar­van, ayant re­joint Pa­ganel, lui de­man­da ce que di­sait Thal­cave, et pourquoi il s’était ar­rêté.

«Il m’a de­mandé si nous al­lions soit à Car­men, soit à Men­doza, répon­dit Pa­ganel, et il s’étonne fort de ma réponse néga­tive à sa dou­ble ques­tion.

-- Au fait, notre route doit lui paraître fort étrange reprit Gle­nar­van.

-- Je le crois. Il dit que nous n’al­lons nulle part.

-- Eh bi­en, Pa­ganel, est-​ce que vous ne pour­riez pas lui ex­pli­quer le but de notre ex­pédi­tion, et quel in­térêt nous avons à marcher tou­jours vers l’est?

-- Ce sera fort dif­fi­cile, répon­dit Pa­ganel, car un in­di­en n’en­tend rien aux de­grés ter­restres, et l’his­toire du doc­ument sera pour lui une his­toire fan­tas­tique.

-- Mais, dit sérieuse­ment le ma­jor, sera-​ce l’his­toire qu’il ne com­pren­dra pas, ou l’his­to­rien?

-- Ah! Mac Nabbs, ré­pli­qua Pa­ganel, voilà que vous doutez en­core de mon es­pag­nol!

-- Eh bi­en, es­sayez, mon digne ami.

-- Es­sayons.»

Pa­ganel re­tour­na vers le patagon et en­treprit un dis­cours fréquem­ment in­ter­rompu par le manque de mots, par la dif­fi­culté de traduire cer­taines par­tic­ular­ités, et d’ex­pli­quer à un sauvage à de­mi ig­no­rant des dé­tails fort peu com­préhen­si­bles pour lui.

Le sa­vant était curieux à voir. Il ges­tic­ulait, il ar­tic­ulait, il se dé­me­nait de cent façons, et des gouttes de sueur tombaient en cas­cade de son front à sa poitrine. Quand la langue n’al­la plus, le bras lui vint en aide. Pa­ganel mit pied à terre, et là, sur le sable, il traça une carte géo­graphique où se croi­saient des lat­itudes et des lon­gi­tudes, où fig­uraient les deux océans, où s’al­longeait la route de Car­men. Ja­mais pro­fesseur ne fut dans un tel em­bar­ras. Thal­cave re­gar­dait ce manège d’un air tran­quille, sans laiss­er voir s’il com­pre­nait ou non. La leçon du géo­graphe du­ra plus d’une de­mi-​heure. Puis il se tut, épongea son vis­age qui fondait en eau, et re­gar­da le patagon.

«A-​t-​il com­pris? de­man­da Gle­nar­van.

-- Nous ver­rons bi­en, répon­dit Pa­ganel, mais s’il n’a pas com­pris, j’y renonce.»

Thal­cave ne bougeait pas. Il ne par­lait pas da­van­tage. Ses yeux restaient at­tachés aux fig­ures tracées sur le sable, que le vent ef­façait peu à peu.

«Eh bi­en?» lui de­man­da Pa­ganel.

Thal­cave ne parut pas l’en­ten­dre. Pa­ganel voy­ait déjà un sourire ironique se dessin­er sur les lèvres du ma­jor, et, voulant en venir à son hon­neur, il al­lait recom­mencer avec une nou­velle én­ergie ses dé­mon­stra­tions géo­graphiques, quand le patagon l’ar­rê­ta d’un geste.

«Vous cherchez un pris­on­nier? dit-​il.

-- Oui, répon­dit Pa­ganel.

-- Et pré­cisé­ment sur cette ligne com­prise en­tre le soleil qui se couche et le soleil qui se lève, ajou­ta Thal­cave, en pré­cisant par une com­para­ison à la mode in­di­enne la route de l’ouest à l’est.

-- Oui, oui, c’est cela.

-- Et c’est votre dieu, dit le patagon, qui a con­fié aux flots de la vaste mer les se­crets du pris­on­nier?

-- Dieu lui-​même.

-- Que sa volon­té s’ac­com­plisse alors, répon­dit Thal­cave avec une cer­taine solen­nité, nous marcherons dans l’est, et s’il le faut, jusqu’au soleil!»

Pa­ganel, t_rio_mphant dans la per­son­ne de son élève, traduisit im­mé­di­ate­ment à ses com­pagnons les répons­es de l’in­di­en.

«Quelle race in­tel­li­gente! Ajou­ta-​t-​il. Sur vingt paysans de mon pays, dix-​neuf n’au­raient rien com­pris à mes ex­pli­ca­tions.»

Gle­nar­van en­gagea Pa­ganel à de­man­der au patagon s’il avait en­ten­du dire que des étrangers fussent tombés en­tre les mains d’in­di­ens des pam­pas.

Pa­ganel fit la de­mande, et at­ten­dit la réponse.

«Peut-​être», dit le patagon.

À ce mot im­mé­di­ate­ment traduit, Thal­cave fut en­touré des sept voyageurs. On l’in­ter­ro­geait du re­gard.

Pa­ganel, ému, et trou­vant à peine ses mots, reprit cet in­ter­roga­toire si in­téres­sant, tan­dis que ses yeux fixés sur le grave in­di­en es­sayaient de sur­pren­dre sa réponse avant qu’elle ne sortît de ses lèvres.

Chaque mot es­pag­nol du patagon, il le répé­tait en anglais, de telle sorte que ses com­pagnons l’en­tendaient par­ler, pour ain­si dire, dans leur langue na­turelle.

«Et ce pris­on­nier? de­man­da Pa­ganel.

-- C’était un étranger, répon­dit Thal­cave, un eu­ropéen.

-- Vous l’avez vu?

-- Non, mais il est par­lé de lui dans les réc­its des in­di­ens. C’était un brave! Il avait un coeur de tau­reau!

-- Un coeur de tau­reau! dit Pa­ganel. Ah!

Mag­nifique langue patagone! Vous com­prenez, mes amis! Un homme courageux!

-- Mon père!» s’écria Robert Grant.

Puis, s’adres­sant à Pa­ganel:

«Com­ment dit-​on «_c’est mon père_» en es­pag­nol? lui de­man­da-​t-​il.

-- _Es mio padre_», répon­dit le géo­graphe.

Aus­sitôt Robert, prenant les mains de Thal­cave, dit d’une voix douce:

«_Es mio padre!_

-- _Suo padre!_» répon­dit le patagon, dont le re­gard s’éclaira.

Il prit l’en­fant dans ses bras, l’en­le­va de son cheval, et le con­sid­éra avec la plus curieuse sym­pa­thie. Son vis­age in­tel­li­gent était em­preint d’une pais­ible émo­tion.

Mais Pa­ganel n’avait pas ter­miné son in­ter­roga­toire.

Ce pris­on­nier, où était-​il? Que fai­sait-​il? Quand Thal­cave en avait-​il en­ten­du par­ler? Toutes ces ques­tions se pres­saient à la fois dans son es­prit.

Les répons­es ne se firent pas at­ten­dre, et il ap­prit que l’eu­ropéen était es­clave de l’une des tribus in­di­ennes qui par­courent le pays en­tre le Col­orado et le _rio _Ne­gro.

«Mais où se trou­vait-​il en dernier lieu? de­man­da Pa­ganel.

-- Chez le cacique Cal­foucoura, répon­dit Thal­cave.

-- Sur la ligne suiv­ie par nous jusqu’ici?

-- Oui.

-- Et quel est ce cacique?

-- Le chef des in­di­ens-​poyuch­es, un homme à deux langues, un homme à deux coeurs!

-- C’est-​à-​dire faux en pa­role et faux en ac­tion, dit Pa­ganel, après avoir traduit à ses com­pagnons cette belle im­age de la langue patagone. -- et pour­rons-​nous délivr­er notre ami? Ajou­ta-​t- il.

-- Peut-​être, s’il est en­core aux mains des in­di­ens.

-- Et quand en avez-​vous en­ten­du par­ler?

-- Il y a longtemps, et, depuis lors, le soleil a ra­mené déjà deux étés dans le ciel des pam­pas!»

La joie de Gle­nar­van ne peut se décrire. Cette réponse con­cor­dait ex­acte­ment avec la date du doc­ument. Mais une ques­tion restait à pos­er à Thal­cave. Pa­ganel la fit aus­sitôt.

«Vous par­lez d’un pris­on­nier, dit-​il, est-​ce qu’il n’y en avait pas trois?

-- Je ne sais, répon­dit Thal­cave.

-- Et vous ne con­nais­sez rien de la sit­ua­tion actuelle?

-- Rien.»

Ce dernier mot ter­mi­na la con­ver­sa­tion. Il était pos­si­ble que les trois pris­on­niers fussent sé­parés depuis longtemps. Mais ce qui ré­sul­tait des ren­seigne­ments don­nés par le patagon, c’est que les in­di­ens par­laient d’un eu­ropéen tombé en leur pou­voir. La date de sa cap­tiv­ité, l’en­droit même où il de­vait être, tout, jusqu’à la phrase patagone em­ployée pour ex­primer son courage, se rap­por­tait évidem­ment au cap­itaine Har­ry Grant. Le lende­main 25 oc­to­bre, les voyageurs reprirent avec une an­ima­tion nou­velle la route de l’est. La plaine, tou­jours triste et mono­tone, for­mait un de ces es­paces sans fin qui se nom­ment «trav­es­ias» dans la langue du pays. Le sol argileux, livré à l’ac­tion des vents, présen­tait une hor­izon­tal­ité par­faite; pas une pierre, pas un cail­lou même, ex­cep­té dans quelques ravins arides et desséchés, ou sur le bord des mares ar­ti­fi­cielles creusées de la main des in­di­ens. À de longs in­ter­valles ap­pa­rais­saient des forêts bass­es à cimes noirâtres que perçaient çà et là des carou­biers blancs dont la gousse ren­ferme une pulpe su­crée, agréable et rafraîchissante; puis, quelques bou­quets de térébinthes, des «chanares», des genêts sauvages, et toute es­pèce d’ar­bres épineux dont la mai­greur trahis­sait déjà l’in­fer­til­ité du sol.

Le 26, la journée fut fati­gante. Il s’agis­sait de gag­ner le _rio_- Col­orado. Mais les chevaux, ex­cités par leurs cav­aliers, firent une telle dili­gence, que le soir même, par 69°45’ de lon­gi­tude, ils at­teignirent le beau fleuve des ré­gions pam­péennes. Son nom in­di­en, le Cobu-​Leubu, sig­ni­fie «grande riv­ière», et, après un long par­cours, il va se jeter dans l’At­lan­tique. Là, vers son em­bouchure, se pro­duit une par­tic­ular­ité curieuse, car alors la masse de ses eaux dimin­ue en s’ap­prochant de la mer, soit par im­bi­bi­tion, soit par éva­po­ra­tion, et la cause de ce phénomène n’est pas en­core par­faite­ment déter­minée.

En ar­rivant au Col­orado, le pre­mier soin de Pa­ganel fut de se baign­er «géo­graphique­ment».

Dans ses eaux col­orées par une argile rougeâtre. Il fut sur­pris de les trou­ver aus­si pro­fondes, ré­sul­tat unique­ment dû à la fonte des neiges sous le pre­mier soleil de l’été. De plus, la largeur du fleuve était as­sez con­sid­érable pour que les chevaux ne pussent le tra­vers­er à la nage. Fort heureuse­ment, à quelques cen­taines de tois­es en amont se trou­vait un pont de clay­on­nage soutenu par des lanières de cuir et sus­pendu à la mode in­di­enne. La pe­tite troupe put donc pass­er le fleuve et camper sur la rive gauche.

Avant de s’en­dormir, Pa­ganel voulut pren­dre un relève­ment ex­act du Col­orado, et il le poin­ta sur sa carte avec un soin par­ti­culi­er, à dé­faut du Yarou-​Dzang­bo-​Tchou, qui coulait sans lui dans les mon­tagnes du Ti­bet.

Pen­dant les deux journées suiv­antes, celles du 27 et du 28 oc­to­bre, le voy­age s’ac­com­plit sans in­ci­dents. Même mono­tonie et même stéril­ité du ter­rain. Ja­mais paysage ne fut moins var­ié, ja­mais panora­ma plus in­signifi­ant.

Cepen­dant, le sol devint très hu­mide. Il fal­lut pass­er des «canadas», sortes de bas-​fonds inondés, et des «es­teros», la­gunes per­ma­nentes en­com­brées d’herbes aqua­tiques. Le soir, les chevaux s’ar­rêtèrent au bord d’un vaste lac, aux eaux forte­ment minéral­isées, l’Ure-​Lan­quem, nom­mé «lac amer» par les in­di­ens, qui fut en 1862 té­moin de cru­elles repré­sailles des troupes ar­gen­tines.

On cam­pa à la manière ac­cou­tumée, et la nu­it au­rait été bonne, n’eût été la présence des singes, des al­louates et des chiens sauvages. Ces bruyants an­imaux, sans doute en l’hon­neur, mais, à coup sûr, pour le désagré­ment des or­eilles eu­ropéennes, exé­cutèrent une de ces sym­phonies na­turelles que n’eût pas désavouée un com­pos­iteur de l’avenir.

Chapitre XVII _Les pam­pas_

La Pam­pasie ar­gen­tine s’étend du trente-​qua­trième au quar­an­tième de­gré de lat­itude aus­trale. Le mot «pam­pa», d’orig­ine arau­cani­enne, sig­ni­fie «plaine d’herbes», et s’ap­plique juste­ment à cette ré­gion.

Les mi­mosées ar­bores­centes de sa par­tie oc­ci­den­tale, les herbages sub­stantiels de sa par­tie ori­en­tale, lui don­nent un as­pect par­ti­culi­er. Cette végé­ta­tion prend racine dans une couche de terre qui re­cou­vre le sol argi­lo-​sableux, rougeâtre ou jaune. Le géo­logue trou­verait des richess­es abon­dantes, s’il in­ter­ro­geait ces ter­rains de l’époque ter­ti­aire.

Là gisent en quan­tités in­finies des osse­ments an­tédilu­viens que les in­di­ens at­tribuent à de grandes races de tatous dis­parues, et sous cette pous­sière végé­tale est en­fouie l’his­toire prim­itive de ces con­trées.

La pam­pa améri­caine est une spé­cial­ité géo­graphique, comme les sa­vanes des grands-​lacs ou les steppes de la Sibérie. Son cli­mat a des chaleurs et des froids plus ex­trêmes que celui de la province de Buenos-​Ayres, étant plus con­ti­nen­tal. Car, suiv­ant l’ex­pli­ca­tion que don­na Pa­ganel, la chaleur de l’été em­ma­gas­inée dans l’océan qui l’ab­sorbe est lente­ment resti­tuée par lui pen­dant l’hiv­er. De là cette con­séquence, que les îles ont une tem­péra­ture plus uni­forme que l’in­térieur des con­ti­nents. Aus­si, le cli­mat de la Pam­pasie oc­ci­den­tale n’a-​t-​il pas cette égal­ité qu’il présente sur les côtes, grâce au voisi­nage de l’At­lan­tique. Il est soumis à de brusques ex­cès, à des mod­ifi­ca­tions rapi­des qui font in­ces­sam­ment sauter d’un de­gré à l’autre les colonnes ther­mométriques. En au­tomne, c’est-​à-​dire pen­dant les mois d’avril et de mai, les pluies y sont fréquentes et tor­ren­tielles. Mais, à cette époque de l’an­née, le temps était très sec et la tem­péra­ture fort élevée.

On par­tit dès l’aube, véri­fi­ca­tion faite de la route; le sol, en­chaîné par les ar­bris­seaux et ar­bustes, of­frait une fix­ité par­faite; plus de _mé­danos_, ni le sable dont ils se for­maient, ni la pous­sière que le vent tenait en sus­pen­sion dans les airs. Les chevaux mar­chaient d’un bon pas, en­tre les touffes de «pa­ja- bra­va», l’herbe pam­péenne par ex­cel­lence, qui sert d’abri aux in­di­ens pen­dant les or­ages. À de cer­taines dis­tances, mais de plus en plus rares, quelques bas-​fonds hu­mides lais­saient pouss­er des saules, et une cer­taine plante, le «gygner­ium ar­gen­teum», qui se plaît dans le voisi­nage des eaux douces. Là, les chevaux se délec­taient d’une bonne lam­pée, prenant le bi­en quand il ve­nait, et se désaltérant pour l’avenir.

Thal­cave, en avant, bat­tait les buis­sons. Il ef­frayait ain­si les «choli­nas», vipères de la plus dan­gereuse es­pèce, dont la mor­sure tue un boeuf en moins d’une heure. L’ag­ile Thaou­ka bondis­sait au- dessus des brous­sailles et aidait son maître à fray­er un pas­sage aux chevaux qui le suiv­aient.

Le voy­age, sur ces plaines unies et droites, s’ac­com­plis­sait donc facile­ment et rapi­de­ment.

Au­cun change­ment ne se pro­dui­sait dans la na­ture de la prairie; pas une pierre, pas un cail­lou, même à cent milles à la ronde. Ja­mais pareille mono­tonie ne se ren­con­tra, ni si ob­stiné­ment pro­longée. De paysages, d’in­ci­dents, de sur­pris­es na­turelles, il n’y avait pas l’om­bre! Il fal­lait être un Pa­ganel, un de ces en­thou­si­astes sa­vants qui voient là où il n’y a rien à voir, pour pren­dre in­térêt aux dé­tails de la route. À quel pro­pos? Il n’au­rait pu le dire. Un buis­son tout au plus! Un brin d’herbe peut-​être. Cela lui suff­isait pour ex­citer sa fa­conde in­épuis­able, et in­stru­ire Robert, qui se plai­sait à l’écouter.

Pen­dant cette journée du 29 oc­to­bre, la plaine se déroula de­vant les voyageurs avec son uni­for­mité in­finie. Vers deux heures, de longues traces d’an­imaux se ren­con­trèrent sous les pieds des chevaux. C’étaient les osse­ments d’un in­nom­brable trou­peau de boeufs, amon­celés et blan­chis. Ces débris ne s’al­longeaient pas en ligne sin­ueuse, telle que la lais­sent après eux des an­imaux à bout de forces et tombant peu à peu sur la route.

Aus­si, per­son­ne ne savait com­ment ex­pli­quer cette réu­nion de squelettes dans un es­pace rel­ative­ment re­streint, et Pa­ganel, quoi qu’il fît, pas plus que les autres. Il in­ter­ro­gea donc Thal­cave, qui ne fut point em­bar­rassé de lui répon­dre.

Un «pas pos­si­ble!» du sa­vant et un signe très af­fir­matif du patagon in­triguèrent fort leurs com­pagnons.

«Qu’est-​ce donc? de­mandèrent-​ils.

-- Le feu du ciel, répon­dit le géo­graphe.

-- Quoi! La foudre au­rait pro­duit un tel désas­tre! dit Tom Austin; un trou­peau de cinq cents têtes éten­du sur le sol!

-- Thal­cave l’af­firme, et Thal­cave ne se trompe pas. Je le crois, d’ailleurs, car les or­ages des pam­pas se sig­na­lent, en­tre tous, par leurs fureurs.

Puis­sions-​nous ne pas les éprou­ver un jour!

-- Il fait bi­en chaud, dit Wil­son.

-- Le ther­momètre, répon­dit Pa­ganel, doit mar­quer trente de­grés à l’om­bre.

-- Cela ne m’étonne pas, dit Gle­nar­van, je sens l’élec­tric­ité qui me pénètre. Es­pérons que cette tem­péra­ture ne se main­tien­dra pas.

-- Oh! Oh! fit Pa­ganel, il ne faut pas compter sur un change­ment de temps, puisque l’hori­zon est li­bre de toute brume.

-- Tant pis, répon­dit Gle­nar­van, car nos chevaux sont très af­fec­tés par la chaleur. Tu n’as pas trop chaud, mon garçon? Ajou­ta-​t-​il en s’adres­sant à Robert.

-- Non, _my­lord_, répon­dit le pe­tit bon­homme. J’aime la chaleur, c’est une bonne chose.

-- L’hiv­er surtout», fit ob­serv­er ju­di­cieuse­ment le ma­jor, en lançant vers le ciel la fumée de son cigare.

Le soir, on s’ar­rê­ta près d’un «ran­cho» aban­don­né, un en­trelace­ment de bran­chages mas­tiqués de boue et re­cou­verts de chaume; cette ca­bane at­te­nait à une en­ceinte de pieux à de­mi pour­ris, qui suf­fit, cepen­dant, à pro­téger les chevaux pen­dant la nu­it con­tre les at­taques des re­nards. Non qu’ils eu­ssent rien à red­outer per­son­nelle­ment de la part de ces an­imaux, mais les ma­lignes bêtes ron­gent leurs li­cous, et les chevaux en prof­itent pour s’échap­per.

À quelques pas du ran­cho était creusé un trou qui ser­vait de cui­sine et con­te­nait des cen­dres re­froi­dies. À l’in­térieur, il y avait un banc, un gra­bat de cuir de boeuf, une mar­mite, une broche et une bouil­loire à maté. Le maté est une bois­son fort en us­age dans l’Amérique du sud. C’est le thé des in­di­ens. Il con­siste en une in­fu­sion de feuilles séchées au feu, et on l’as­pire comme les bois­sons améri­caines au moyen d’un tube de paille. À la de­mande de Pa­ganel, Thal­cave pré­para quelques tass­es de ce breuvage, qui ac­com­pa­gna fort avan­tageuse­ment les co­mestibles or­di­naires et fut déclaré ex­cel­lent.

Le lende­main, 30 oc­to­bre, le soleil se le­va dans une brume ar­dente et ver­sa sur le sol ses rayons les plus chauds. La tem­péra­ture de cette journée de­vait être ex­ces­sive, en ef­fet, et mal­heureuse­ment la plaine n’of­frait au­cun abri. Cepen­dant, on reprit courageuse­ment la route de l’est. Plusieurs fois se ren­con­trèrent d’im­menses trou­peaux qui, n’ayant pas la force de paître sous cette chaleur ac­ca­blante, restaient pa­resseuse­ment éten­dus. De gar­di­ens, de berg­ers, pour mieux dire, il n’était pas ques­tion. Des chiens habitués à téter les bre­bis, quand la soif les aigu­il­lonne, surveil­laient seuls ces nom­breuses ag­gloméra­tions de vach­es, de tau­reaux et de boeufs. Ces an­imaux sont d’ailleurs d’humeur douce, et n’ont pas cette hor­reur in­stinc­tive du rouge qui dis­tingue leurs con­génères eu­ropéens.

«Cela vient sans doute de ce qu’ils pais­sent l’herbe d’une république!» dit Pa­ganel, en­chan­té de sa plaisan­terie, un peu trop française peut-​être.

Vers le mi­lieu de la journée, quelques change­ments se pro­duisirent dans la pam­pa, qui ne pou­vaient échap­per à des yeux fa­tigués de sa mono­tonie. Les gram­inées dev­in­rent plus rares. Elles firent place à de mai­gres bar­danes, et à des chardons gi­gan­tesques, hauts de neuf pieds, qui eu­ssent fait le bon­heur de tous les ânes de la terre. Des _chanares_ rabougris et autres ar­bris­seaux épineux d’un vert som­bre, plantes chères aux ter­rains desséchés, pous­saient çà et là. Jusqu’alors une cer­taine hu­mid­ité con­servée dans l’argile de la prairie en­trete­nait les pâ­turages; le tapis d’herbe était épais et lux­ueux; mais alors, sa mo­quette, usée par places, ar­rachée en maint en­droit, lais­sait voir la trame et éta­lait aux re­gards la mis­ère du sol. Ces symp­tômes d’une crois­sante sécher­esse ne pou­vaient être mé­con­nus, et Thal­cave les fit re­mar­quer.

«Je ne su­is pas fâché de ce change­ment, dit Tom Austin; tou­jours de l’herbe, tou­jours de l’herbe, cela de­vient écoeu­rant à la longue.

-- Oui, mais tou­jours de l’herbe, tou­jours de l’eau, répon­dit le ma­jor.

-- Oh! Nous ne sommes pas à court, dit Wil­son, et nous trou­verons bi­en quelque riv­ière sur notre route.»

Si Pa­ganel avait en­ten­du cette réponse, il n’eût pas man­qué de dire que les riv­ières étaient rares en­tre le Col­orado et les sier­ras de la province ar­gen­tine; mais en ce mo­ment il ex­pli­quait à Gle­nar­van un fait sur lequel celui-​ci ve­nait d’at­tir­er son at­ten­tion.

Depuis quelque temps, l’at­mo­sphère sem­blait être im­prégnée d’une odeur de fumée. Cepen­dant, nul feu n’était vis­ible à l’hori­zon; nulle fumée ne trahis­sait un in­cendie éloigné. On ne pou­vait donc as­sign­er à ce phénomène une cause na­turelle. Bi­en­tôt cette odeur d’herbe brûlée devint si forte qu’elle éton­na les voyageurs, moins Pa­ganel et Thal­cave. Le géo­graphe, que l’ex­pli­ca­tion d’un fait quel­conque ne pou­vait em­bar­rass­er, fit à ses amis la réponse suiv­ante:

«Nous ne voyons pas le feu, dit-​il, et nous sen­tons la fumée. Or, pas de fumée sans feu, et le proverbe est vrai en Amérique comme en Eu­rope. Il y a donc un feu quelque part. Seule­ment, ces pam­pas sont si unies que rien n’y gêne les courants de l’at­mo­sphère, et l’on y sent sou­vent l’odeur d’herbes qui brû­lent à une dis­tance de près de soix­ante-​quinze milles.

-- Soix­ante-​quinze milles? Ré­pli­qua le ma­jor d’un ton peu con­va­in­cu.

-- Tout au­tant, af­fir­ma Pa­ganel. Mais j’ajoute que ces con­fla­gra­tions se propa­gent sur une grande échelle et at­teignent sou­vent un développe­ment con­sid­érable.

-- Qui met le feu aux prairies? de­man­da Robert.

-- Quelque­fois la foudre, quand l’herbe est desséchée par les chaleurs; quelque­fois aus­si la main des in­di­ens.

-- Et dans quel but?

-- Ils pré­ten­dent, -- je ne sais jusqu’à quel point cette pré­ten­tion est fondée, -- qu’après un in­cendie des pam­pas les gram­inées y poussent mieux. Ce serait alors un moyen de re­viv­ifi­er le sol par l’ac­tion des cen­dres. Pour mon compte, je crois plutôt que ces in­cendies sont des­tinés à détru­ire des mil­liards d’ixodes, sorte d’in­sectes par­asites qui in­com­mod­ent par­ti­culière­ment les trou­peaux.

-- Mais ce moyen én­ergique, dit le ma­jor, doit coûter la vie à quelques-​uns des bes­ti­aux qui er­rent par la plaine?

-- Oui, il en brûle; mais qu’im­porte dans le nom­bre?

-- Je ne ré­clame pas pour eux, reprit Mac Nabbs, c’est leur af­faire, mais pour les voyageurs qui tra­versent la pam­pa. Ne peut- il ar­riv­er qu’ils soient sur­pris et en­velop­pés par les flammes?

-- Com­ment donc! s’écria Pa­ganel avec un air de sat­is­fac­tion vis­ible, cela ar­rive quelque­fois, et, pour ma part, je ne serais pas fâché d’as­sis­ter à un pareil spec­ta­cle.

-- Voilà bi­en notre sa­vant, répon­dit Gle­nar­van, il pousserait la sci­ence jusqu’à se faire brûler vif.

-- Ma foi non, mon cher Gle­nar­van, mais on a lu son Coop­er, et Bas De Cuir nous a en­seigné le moyen d’ar­rêter la marche des flammes en ar­rachant l’herbe au­tour de soi dans un ray­on de quelques tois­es. Rien n’est plus sim­ple. Aus­si, je ne red­oute pas l’ap­proche d’un in­cendie, et je l’ap­pelle de tous mes voeux!»

Mais les désirs de Pa­ganel ne de­vaient pas se réalis­er, et s’il rôtit à moitié, ce fut unique­ment à la chaleur des rayons du soleil, qui ver­sait une in­souten­able ardeur. Les chevaux hale­taient sous l’in­flu­ence de cette tem­péra­ture trop­icale. Il n’y avait pas d’om­bre à es­pér­er, à moins qu’elle ne vînt de quelque rare nu­age voilant le disque en­flam­mé; l’om­bre courait alors sur le sol uni, et les cav­aliers, pous­sant leur mon­ture, es­sayaient de se main­tenir dans la nappe fraîche que les vents d’ouest chas­saient de­vant eux. Mais les chevaux, bi­en­tôt dis­tancés, de­meu­raient en ar­rière, et l’as­tre dévoilé ar­ro­sait d’une nou­velle pluie de feu le ter­rain cal­ciné des pam­pas.

Cepen­dant, quand Wil­son avait dit que la pro­vi­sion d’eau ne man­querait pas, il comp­tait sans la soif in­ex­tin­guible qui dévo­ra ses com­pagnons pen­dant cette journée; quand il avait ajouté que l’on ren­con­tr­erait quelque _rio_ sur la route, il s’était trop avancé. En ef­fet, non seule­ment les _rio_s man­quaient, car la planéité du sol ne leur of­frait au­cun lit fa­vor­able, mais les mares ar­ti­fi­cielles creusées de la main des in­di­ens étaient égale­ment taries.

En voy­ant les symp­tômes de sécher­esse s’ac­croître de mille en mille, Pa­ganel fit quelques ob­ser­va­tions à Thal­cave, et lui de­man­da où il comp­tait trou­ver de l’eau.

«Au lac Sali­nas, répon­dit l’in­di­en.

-- Et quand y ar­riverons-​nous?

-- De­main soir.»

Le soir, on fit halte après une traite de trente milles. Cha­cun comp­tait sur une bonne nu­it pour se remet­tre des fa­tigues du jour, et elle fut pré­cisé­ment trou­blée par une nuée de mous­tiques et de maringouins. Leur présence in­di­quait un change­ment du vent, qui, en ef­fet, tour­na d’un quart et pas­sa dans le nord. Ces mau­dits in­sectes dis­parais­sent générale­ment avec les bris­es du sud ou du sud-​ouest.

Si le ma­jor gar­dait son calme, même au mi­lieu des pe­tites mis­ères de la vie, Pa­ganel, au con­traire, s’in­dig­nait des taquiner­ies du sort. Il don­na au di­able mous­tiques et maringouins, et re­gret­ta fort l’eau acidulée qui eût calmé les mille cuis­sons de ses piqûres. Bi­en que le ma­jor es­sayât de le con­sol­er en lui dis­ant que sur les trois cent mille es­pèces d’in­sectes que comptent les nat­ural­istes on de­vait s’es­timer heureux de n’avoir af­faire qu’à deux seule­ment, il se réveil­la de fort mau­vaise humeur.

Cepen­dant, il ne se fit point prier pour repar­tir dès l’aube nais­sante, car il s’agis­sait d’ar­riv­er le jour même au lac Sali­nas. Les chevaux étaient très fa­tigués; ils mouraient de soif, et quoique leurs cav­aliers se fussent privés pour eux, leur ra­tion avait été très re­streinte. La sécher­esse était en­core plus forte, et la chaleur non moins in­tolérable sous le souf­fle pous­siéreux du vent du nord, ce simoun des pam­pas.

Pen­dant cette journée, la mono­tonie du voy­age fut un in­stant in­ter­rompue. Mul­rady, qui mar­chait en avant, revint sur ses pas en sig­nalant l’ap­proche d’un par­ti d’in­di­ens. Cette ren­con­tre fut ap­pré­ciée di­verse­ment. Gle­nar­van songea aux ren­seigne­ments que ces in­digènes pour­raient lui fournir sur les naufragés du _Bri­tan­nia_. Thal­cave, pour son compte, ne se réjouit guère de trou­ver sur sa route les in­di­ens no­mades de la prairie; il les tenait pour pil­lards et voleurs, et ne cher­chait qu’à les éviter. Suiv­ant ses or­dres, la pe­tite troupe se mas­sa, et les armes furent mis­es en état.

Bi­en­tôt, on aperçut le dé­tache­ment in­di­en. Il se com­po­sait seule­ment d’une dizaine d’in­digènes, ce qui ras­sura le patagon. Les in­di­ens s’ap­prochèrent à une cen­taine de pas. On pou­vait facile­ment les dis­tinguer. C’étaient des na­turels ap­par­tenant à cette race pam­péenne, bal­ayée en 1833 par le général Rosas. Leur front élevé, bom­bé et non fuyant, leur haute taille, leur couleur olivâtre, en fai­saient de beaux types de la race in­di­enne.

Ils étaient vê­tus de peaux de gua­naques ou de mouf­fettes, et por­taient avec la lance, longue de vingt pieds, couteaux, fron­des, _bo­las_ et _la­zos_.

Leur dex­térité à manier le cheval in­di­quait d’ha­biles cav­aliers.

Ils s’ar­rêtèrent à cent pas et parurent con­fér­er, cri­ant et ges­tic­ulant. Gle­nar­van s’avança vers eux.

Mais il n’avait pas franchi deux tois­es, que le dé­tache­ment, faisant volte-​face, dis­parut avec une in­croy­able véloc­ité.

«Les lâch­es! s’écria Pa­ganel.

-- Ils s’en­fuient trop vite pour d’hon­nêtes gens, dit Mac Nabbs.

-- Quels sont ces in­di­ens? de­man­da Pa­ganel à Thal­cave.

-- Gau­chos, répon­dit le patagon.

-- Des gau­chos! reprit Pa­ganel, en se tour­nant vers ses com­pagnons, des gau­chos! Alors nous n’avions pas be­soin de pren­dre tant de pré­cau­tions!

-- Pourquoi cela? dit le ma­jor.

-- Parce que les gau­chos sont des paysans in­of­fen­sifs.

-- Vous croyez, Pa­ganel?

-- Sans doute, ceux-​ci nous ont pris pour des voleurs et ils se sont en­fuis.

-- Je crois plutôt qu’ils n’ont pas osé nous at­ta­quer, répon­dit Gle­nar­van, très vexé de n’avoir pu com­mu­ni­quer avec ces in­digènes, quels qu’ils fussent.

-- C’est mon avis, dit le ma­jor, car, si je ne me trompe, loin d’être in­of­fen­sifs, les gau­chos sont, au con­traire, de francs et red­outa­bles ban­dits.

-- Par ex­em­ple!» s’écria Pa­ganel.

Et il se mit à dis­cuter vive­ment cette thèse eth­nologique, si vive­ment même, qu’il trou­va moyen d’émou­voir le ma­jor, et s’at­ti­ra cette ré­par­tie peu habituelle dans les dis­cus­sions de Mac Nabbs:

«Je crois que vous avez tort, Pa­ganel.

-- Tort? Ré­pli­qua le sa­vant.

-- Oui. Thal­cave lui-​même a pris ces in­di­ens pour des voleurs, et Thal­cave sait à quoi s’en tenir.

-- Eh bi­en, Thal­cave s’est trompé cette fois, ri­pos­ta Pa­ganel avec une cer­taine ai­greur. Les gau­chos sont des agricul­teurs, des pas­teurs, pas autre chose, et moi-​même, je l’ai écrit dans une brochure as­sez re­mar­quée sur les in­digènes des pam­pas.

-- Eh bi­en, vous avez com­mis une er­reur, Mon­sieur Pa­ganel.

-- Moi, une er­reur, Mon­sieur Mac Nabbs?

-- Par dis­trac­tion, si vous voulez, ré­pli­qua le ma­jor en in­sis­tant, et vous en serez quitte pour faire quelques er­ra­ta à votre prochaine édi­tion.»

Pa­ganel, très mor­ti­fié d’en­ten­dre dis­cuter et même plaisan­ter ses con­nais­sances géo­graphiques, sen­tit la mau­vaise humeur le gag­ner.

«Sachez, mon­sieur, dit-​il, que mes livres n’ont pas be­soin d’er­ra­ta de cette es­pèce!

-- Si! à cette oc­ca­sion, du moins, ri­pos­ta Mac Nabbs.

-- Mon­sieur, je vous trou­ve taquin au­jourd’hui! ré­par­tit Pa­ganel.

-- Et moi, je vous trou­ve ai­gre!» ri­pos­ta le ma­jor.

La dis­cus­sion pre­nait, on le voit, des pro­por­tions inat­ten­dues, et sur un su­jet qui, certes, n’en valait pas la peine. Gle­nar­van jugea à pro­pos d’in­ter­venir.

«Il est cer­tain, dit-​il, qu’il y a d’un côté taquiner­ie et de l’autre ai­greur, ce qui m’étonne de votre part à tous deux.»

Le patagon, sans com­pren­dre le su­jet de la querelle, avait facile­ment dev­iné que les deux amis se dis­putaient. Il se mit à sourire et dit tran­quille­ment:

«C’est le vent du nord.

-- Le vent du nord! s’écria Pa­ganel. Qu’est-​ce que le vent du nord a à faire dans tout ce­ci?

-- Eh! c’est cela même, répon­dit Gle­nar­van, c’est le vent du nord qui est la cause de votre mau­vaise humeur! J’ai en­ten­du dire qu’il ir­ri­tait par­ti­culière­ment le sys­tème nerveux dans le sud de l’Amérique.

-- Par saint Patrick, Ed­ward, vous avez rai­son! dit le ma­jor, et il par­tit d’un éclat de rire.

Mais Pa­ganel, vrai­ment mon­té, ne voulut pas dé­mor­dre de la dis­cus­sion, et il se ra­bat­tit sur Gle­nar­van, dont l’in­ter­ven­tion lui parut un peu trop plaisante.

«Ah! vrai­ment, _my­lord_, dit-​il, j’ai le sys­tème nerveux ir­rité?

-- Oui, Pa­ganel, c’est le vent du nord, un vent qui fait com­met­tre bi­en des crimes dans la pam­pa, comme la tra­mon­tane dans la cam­pagne de Rome!

-- Des crimes! ré­par­tit le sa­vant. J’ai l’air d’un homme qui veut com­met­tre des crimes?

-- Je ne dis pas pré­cisé­ment cela.

-- Dites tout de suite que je veux vous as­sas­sin­er!

-- Eh! répon­dit Gle­nar­van, qui ri­ait sans pou­voir se con­tenir, j’en ai peur. Heureuse­ment que le vent du nord ne dure qu’un jour!»

Tout le monde, à cette réponse, fit cho­rus avec Gle­nar­van. Alors Pa­ganel pi­qua des deux, et s’en al­la en avant pass­er sa mau­vaise humeur. Un quart d’heure après, il n’y pen­sait plus.

À huit heures du soir, Thal­cave ayant poussé une pointe en avant, sig­nala les _bar­ran­cas_ du lac tant désiré. Un quart d’heure après, la pe­tite troupe de­scendait les berges du Sali­nas. Mais là l’at­tendait une grave dé­cep­tion. Le lac était à sec.

Chapitre XVI­II _À la recherche d’une aiguade_

Le lac Sali­nas ter­mine le chapelet de la­gunes qui se rat­tachent aux sier­ras Ven­tana et Guami­ni. De nom­breuses ex­pédi­tions ve­naient autre­fois de Buenos-​Ayres y faire pro­vi­sion de sel, car ses eaux con­ti­en­nent du chlorure de sodi­um dans une re­mar­quable pro­por­tion. Mais alors, l’eau volatil­isée par une chaleur ar­dente avait dé­posé tout le sel qu’elle con­te­nait en sus­pen­sion, et le lac ne for­mait plus qu’un im­mense miroir re­splendis­sant.

Lorsque Thal­cave an­nonça la présence d’un liq­uide potable au lac Sali­nas il en­tendait par­ler des _rio_s d’eau douce qui s’y pré­cip­itent en maint en­droit.

Mais, en ce mo­ment, ses af­flu­ents étaient taris comme lui. L’ar­dent soleil avait tout bu. De là, con­ster­na­tion générale, quand la troupe al­térée ar­ri­va sur les rives desséchées du Sali­nas. Il fal­lait pren­dre un par­ti. Le peu d’eau con­servée dans les out­res était à de­mi cor­rompue, et ne pou­vait désaltér­er. La soif com­mençait à se faire cru­elle­ment sen­tir. La faim et la fa­tigue dis­parais­saient de­vant cet im­périeux be­soin. Un «roukah», sorte de tente de cuir dressée dans un pli de ter­rain et aban­don­née des in­digènes, servit de re­traite aux voyageurs épuisés, tan­dis que leurs chevaux, éten­dus sur les bor­ds vaseux du lac, broy­aient avec répug­nance les plantes marines et les roseaux secs.

Lorsque cha­cun eut pris place dans le _roukah_, Pa­ganel in­ter­ro­gea Thal­cave et lui de­man­da son avis sur ce qu’il con­ve­nait de faire. Une con­ver­sa­tion rapi­de, dont Gle­nar­van saisit quelques mots, cepen­dant, s’établit en­tre le géo­graphe et l’in­di­en. Thal­cave par­lait avec calme. Pa­ganel ges­tic­ulait pour deux.

Ce di­alogue du­ra quelques min­utes, et le patagon se croisa les bras.

«Qu’a-​t-​il dit? de­man­da Gle­nar­van. J’ai cru com­pren­dre qu’il con­seil­lait de nous sé­par­er.

-- Oui, en deux troupes, répon­dit Pa­ganel. Ceux de nous dont les chevaux, ac­ca­blés de fa­tigue et de soif, peu­vent à peine met­tre un pied de­vant l’autre, con­tin­ueront tant bi­en que mal la route du trente-​sep­tième par­al­lèle. Les mieux mon­tés, au con­traire, les de­vançant sur cette route, iront re­con­naître la riv­ière Guami­ni, qui se jette dans le lac San-​Lu­cas, à trente et un milles d’ici. Si l’eau s’y trou­ve en quan­tité suff­isante, ils at­ten­dront leurs com­pagnons sur les bor­ds de la Guami­ni. Si l’eau manque, ils re­vien­dront au-​de­vant d’eux pour leur épargn­er un voy­age inu­tile.

-- Et alors? de­man­da Tom Austin.

-- Alors, il fau­dra se ré­soudre à de­scen­dre pen­dant soix­ante- quinze milles vers le sud, jusqu’aux pre­mières ram­ifi­ca­tions de la sier­ra Ven­tana, où les riv­ières sont nom­breuses.

-- L’avis est bon, répon­dit Gle­nar­van, et nous le suiv­rons sans re­tard. Mon cheval n’a pas en­core trop souf­fert du manque d’eau, et j’of­fre d’ac­com­pa­gn­er Thal­cave.

-- Oh! _My­lord_, emmenez-​moi, dit Robert, comme s’il se fût agi d’une par­tie de plaisir.

-- Mais pour­ras-​tu nous suiv­re, mon en­fant?

-- Oui! J’ai une bonne bête qui ne de­mande pas mieux que d’aller en avant. Voulez-​vous... _My­lord_?... Je vous en prie.

-- Viens donc, mon garçon, dit Gle­nar­van, en­chan­té de ne pas se sé­par­er de Robert. À nous trois, ajou­ta-​t-​il, nous serons bi­en mal­adroits si nous ne dé­cou­vrons pas quelque aiguade fraîche et limpi­de.

-- Eh bi­en, et moi? dit Pa­ganel.

-- Oh! Vous, mon cher Pa­ganel, répon­dit le ma­jor, vous resterez avec le dé­tache­ment de réserve. Vous con­nais­sez trop bi­en le trente-​sep­tième par­al­lèle, et la riv­ière Guami­ni et la pam­pa tout en­tière pour nous aban­don­ner. Ni Mul­rady, ni Wil­son, ni moi, nous ne sommes ca­pa­bles de re­join­dre Thal­cave à son ren­dez-​vous, tan­dis que nous marcherons avec con­fi­ance sous la ban­nière du brave Jacques Pa­ganel.

-- Je me résigne, répon­dit le géo­graphe, très flat­té d’obtenir un com­man­de­ment supérieur.

-- Mais pas de dis­trac­tions! Ajou­ta le ma­jor. N’allez pas nous con­duire où nous n’avons que faire, et nous ramen­er, par ex­em­ple, sur les bor­ds de l’océan Paci­fique!

-- Vous le méri­teriez, ma­jor in­sup­port­able, répon­dit en ri­ant Pa­ganel. Cepen­dant, dites-​moi, mon cher Gle­nar­van, com­ment com­pren­drez-​vous le lan­gage de Thal­cave?

-- Je sup­pose, répon­dit Gle­nar­van, que le patagon et moi nous n’au­rons pas be­soin de caus­er. D’ailleurs, avec quelques mots es­pag­nols que je pos­sède, je parviendrais bi­en dans une cir­con­stance pres­sante à lui ex­primer ma pen­sée et à com­pren­dre la si­enne.

-- Allez donc, mon digne ami, répon­dit Pa­ganel.

-- Soupons d’abord, dit Gle­nar­van, et dor­mons, s’il se peut, jusqu’à l’heure du dé­part.»

On soupa sans boire, ce qui parut peu rafraîchissant, et l’on dor­mit, faute de mieux. Pa­ganel rê­va de tor­rents, de cas­cades, de riv­ières, de fleuves, d’étangs, de ruis­seaux, voire même de carafes pleines, en un mot, de tout ce qui con­tient habituelle­ment une eau potable. Ce fut un vrai cauchemar.

Le lende­main, à six heures, les chevaux de Thal­cave, de Gle­nar­van et de Robert Grant furent sel­lés; on leur fit boire la dernière ra­tion d’eau, et ils l’avalèrent avec plus d’en­vie que de sat­is­fac­tion, car elle était très nauséabonde. Puis les trois cav­aliers se mirent en selle.

«Au revoir, di­rent le ma­jor, Austin, Wil­son et Mul­rady.

-- Et surtout, tâchez de ne pas revenir!» ajou­ta Pa­ganel.

Bi­en­tôt, le patagon, Gle­nar­van et Robert perdi­rent de vue, non sans un cer­tain ser­re­ment de coeur, le dé­tache­ment con­fié à la sagac­ité du géo­graphe.

Le «de­ser­tio de las Sali­nas», qu’ils traver­saient alors, est une plaine argileuse, cou­verte d’ar­bustes rabougris hauts de dix pieds, de pe­tites mi­mosées que les in­di­ens ap­pel­lent «cur­ra- mam­mel», et de «jumes», ar­bustes buis­son­neux, rich­es en soude.

Çà et là, de larges plaques de sel réver­béraient les rayons so­laires avec une éton­nante in­ten­sité.

L’oeil eût aisé­ment con­fon­du ces «bar­reros» avec des sur­faces glacées par un froid vi­olent; mais l’ardeur du soleil avait vite fait de le détromper.

Néan­moins, ce con­traste d’un sol aride et brûlé avec ces nappes ét­ince­lantes don­nait à ce désert une phy­sionomie très par­ti­culière qui in­téres­sait le re­gard.

À qua­tre-​vingts milles dans le sud, au con­traire, cette sier­ra Ven­tana, vers laque­lle le dessèche­ment pos­si­ble de la Guami­ni forcerait peut-​être les voyageurs de de­scen­dre, présen­tait un as­pect dif­férent. Ce pays, re­con­nu en 1835 par le cap­itaine Fitz- Roy, qui com­mandait alors l’ex­pédi­tion du _Bea­gle_, est d’une fer­til­ité su­perbe. Là poussent avec une vigueur sans égale les meilleurs pâ­turages du ter­ri­toire in­di­en; le ver­sant nord-​ouest des sier­ras s’y revêt d’une herbe lux­uri­ante, et de­scend au mi­lieu de forêts rich­es en essences di­vers­es; là se voient «l’al­gar­robo», sorte de carou­bier, dont le fruit séché et ré­duit en pous­sière sert à con­fec­tion­ner un pain as­sez es­timé des in­di­ens; le «que­bra­cho blanc», aux branch­es longues et flex­ibles qui pleurent à la manière du saule eu­ropéen; le «que­bra­cho rouge», d’un bois in­de­struc­tible; le «naudubay», qui prend feu avec une ex­trême fa­cil­ité, et cause sou­vent de ter­ri­bles in­cendies; le «vi­raro», dont les fleurs vi­olettes s’éta­gent en forme de pyra­mide, et en­fin le «tim­bo», qui élève jusqu’à qua­tre-​vingts pieds dans les airs son im­mense para­sol, sous lequel des trou­peaux en­tiers peu­vent s’abrit­er con­tre les rayons du soleil. Les ar­gentins ont ten­té sou­vent de colonis­er ce riche pays, sans réus­sir à vain­cre l’hos­til­ité des in­di­ens.

Certes, on de­vait croire que des _rio_s abon­dants de­scendaient des croupes de la sier­ra, pour fournir l’eau néces­saire à tant de fer­til­ité, et, en ef­fet, les sécher­ess­es les plus grandes n’ont ja­mais va­por­isé ces riv­ières; mais, pour les at­tein­dre, il fal­lait faire une pointe de cent trente milles dans le sud. Thal­cave avait donc rai­son de se diriger d’abord vers la Guami­ni, qui, sans l’écarter de sa route, se trou­vait à une dis­tance beau­coup plus rap­prochée.

Les trois chevaux ga­lopaient avec en­train. Ces ex­cel­lentes bêtes sen­taient d’in­stinct sans doute où les menaient leurs maîtres. Thaou­ka, surtout, mon­trait une vail­lance que ni les fa­tigues ni les be­soins ne pou­vaient dimin­uer; il fran­chis­sait comme un oiseau les canadas desséchées et les buis­sons de cur­ra-​mam­mel, en pous­sant des hen­nisse­ments de bon au­gure. Les chevaux de Gle­nar­van et de Robert, d’un pas plus lourd, mais en­traînés par son ex­em­ple, le suiv­aient courageuse­ment. Thal­cave, im­mo­bile sur sa selle, don­nait à ses com­pagnons, l’ex­em­ple que Thaou­ka don­nait aux siens.

Le patagon tour­nait sou­vent la tête pour con­sid­ér­er Robert Grant.

En voy­ant le je­une garçon, ferme et bi­en as­sis, les reins sou­ples, les épaules ef­facées, les jambes tombant na­turelle­ment, les genoux fixés à la selle, il té­moignait sa sat­is­fac­tion par un cri en­cour­ageant. En vérité, Robert Grant de­ve­nait un ex­cel­lent cav­alier et méri­tait les com­pli­ments de l’in­di­en.

«Bra­vo, Robert, di­sait Gle­nar­van, Thal­cave a l’air de te féliciter! Il t’ap­plau­dit, mon garçon.

-- Et à quel pro­pos, _my­lord_?

-- À pro­pos de la bonne façon dont tu montes à cheval.

-- Oh! je me tiens solide­ment, et voilà tout, répon­dit Robert, qui rougit de plaisir à s’en­ten­dre com­pli­menter.

-- C’est le prin­ci­pal, Robert, répon­dit Gle­nar­van, mais tu es trop mod­este, et, je te le prédis, tu ne peux man­quer de de­venir un sports­man ac­com­pli.

-- Bon, fit Robert en ri­ant, et pa­pa qui veut faire de moi un marin, que di­ra-​t-​il?

-- L’un n’em­pêche pas l’autre. Si tous les cav­aliers ne font pas de bons marins, tous les marins sont ca­pa­bles de faire de bons cav­aliers. À chevauch­er sur les ver­gues on ap­prend à se tenir solide­ment. Quant à savoir rassem­bler son cheval, à exé­cuter les mou­ve­ments obliques ou cir­cu­laires, cela vient tout seul, car rien n’est plus na­turel.

-- Pau­vre père! répon­dit Robert, ah! Que de grâces il vous ren­dra, _my­lord_, quand vous l’au­rez sauvé!

-- Tu l’aimes bi­en, Robert?

-- Oui, _my­lord_. Il était si bon pour ma soeur et pour moi! Il ne pen­sait qu’à nous! Chaque voy­age nous valait un sou­venir de tous les pays qu’il vis­itait, et mieux en­core, de bonnes ca­ress­es, de bonnes paroles à son re­tour. Ah! vous l’aimerez, vous aus­si, quand vous le con­naîtrez! Mary lui ressem­ble. Il a la voix douce comme elle! Pour un marin, c’est sin­guli­er, n’est-​ce pas?

-- Oui, très sin­guli­er, Robert, répon­dit Gle­nar­van.

-- Je le vois en­core, reprit l’en­fant, qui sem­blait alors se par­ler à lui-​même. Bon et brave pa­pa! Il m’en­dor­mait sur ses genoux, quand j’étais pe­tit, et il mur­mu­rait tou­jours un vieux re­frain écos­sais où l’on chante les lacs de notre pays. L’air me re­vient par­fois, mais con­fusé­ment. À Mary aus­si. Ah! _My­lord_, que nous l’aimions! Tenez, je crois qu’il faut être pe­tit pour bi­en aimer son père!

-- Et grand pour le vénér­er, mon en­fant», répon­dit Gle­nar­van, tout ému des paroles échap­pées de ce je­une coeur.

Pen­dant cette con­ver­sa­tion, les chevaux avaient ralen­ti leur al­lure et chem­inaient au pas.

«Nous le retrou­verons, n’est-​ce pas? dit Robert, après quelques in­stants de si­lence.

-- Oui, nous le retrou­verons, répon­dit Gle­nar­van. Thal­cave nous a mis sur ses traces, et j’ai con­fi­ance en lui.

-- Un brave in­di­en, Thal­cave, dit l’en­fant.

-- Certes.

-- Savez-​vous une chose, _my­lord_?

-- Par­le d’abord, et je te répondrai.

-- C’est qu’il n’y a que des braves gens avec vous! Mme He­le­na que j’aime tant, le ma­jor avec son air tran­quille, le cap­itaine Man­gles, et M Pa­ganel, et les matelots du _Dun­can_, si courageux et si dévoués!

-- Oui, je sais cela, mon garçon, répon­dit Gle­nar­van.

-- Et savez-​vous que vous êtes le meilleur de tous?

-- Non, par ex­em­ple, je ne le sais pas!

-- Eh bi­en, il faut l’ap­pren­dre, _my­lord_», répon­dit Robert, qui saisit la main du lord et la por­ta à ses lèvres.

Gle­nar­van sec­oua douce­ment la tête, et si la con­ver­sa­tion ne con­tin­ua pas, c’est qu’un geste de Thal­cave rap­pela les re­tar­dataires. Ils s’étaient lais­sé de­vancer. Or, il fal­lait ne pas per­dre de temps et songer à ceux qui restaient en ar­rière.

On reprit donc une al­lure rapi­de, mais il fut bi­en­tôt év­ident que, Thaou­ka ex­cep­té, les chevaux ne pour­raient longtemps la soutenir. À mi­di, il fal­lut leur don­ner une heure de re­pos. Ils n’en pou­vaient plus et re­fu­saient de manger les touffes d’_al­fa­fares_, sorte de luzerne mai­gre et tor­ré­fiée par les rayons du soleil.

Gle­nar­van devint in­qui­et. Les symp­tômes de stéril­ité ne dimin­uaient pas, et le manque d’eau pou­vait amen­er des con­séquences désas­treuses.

Thal­cave ne di­sait rien, et pen­sait prob­able­ment que si la Guami­ni était desséchée, il serait alors temps de se dés­espér­er, si toute­fois un coeur in­di­en a ja­mais en­ten­du son­ner l’heure du dés­espoir.

Il se re­mit donc en marche, et, bon gré mal gré, le fou­et et l’éper­on aidant, les chevaux durent repren­dre la route, mais au pas, ils ne pou­vaient faire mieux.

Thal­cave au­rait bi­en été en avant, car, en quelques heures, Thaou­ka pou­vait le trans­porter aux bor­ds du _rio_. Il y songea sans doute; mais, sans doute aus­si, il ne voulut pas laiss­er ses deux com­pagnons seuls au mi­lieu de ce désert, et, pour ne pas les de­vancer, il força Thaou­ka de pren­dre une al­lure plus mod­érée.

Ce ne fut pas sans ré­sis­ter, sans se cabr­er, sans hen­nir vi­olem­ment, que le cheval de Thal­cave se résigna à garder le pas; il fal­lut non pas tant la vigueur de son maître pour l’y con­train­dre que ses paroles. Thal­cave cau­sait véri­ta­ble­ment avec son cheval, et Thaou­ka, s’il ne lui répondait pas, le com­pre­nait du moins. Il faut croire que le patagon lui don­na d’ex­cel­lentes raisons, car, après avoir pen­dant quelque temps «dis­cuté», Thaou­ka se ren­dit à ses ar­gu­ments et obéit, non sans ronger son frein.

Mais si Thaou­ka com­prit Thal­cave, Thal­cave n’avait pas moins com­pris Thaou­ka. L’in­tel­li­gent an­imal, servi par des or­ganes supérieurs, sen­tait quelque hu­mid­ité dans l’air; il l’as­pi­rait avec frénésie, ag­itant et faisant cla­quer sa langue, comme si elle eût trem­pé dans un bi­en­faisant liq­uide. Le patagon ne pou­vait s’y mépren­dre: l’eau n’était pas loin.

Il en­cour­agea donc ses com­pagnons en in­ter­pré­tant les im­pa­tiences de Thaou­ka, que les deux autres chevaux ne tardèrent pas à com­pren­dre. Ils firent un dernier ef­fort, et ga­lopèrent à la suite de l’in­di­en. Vers trois heures, une ligne blanche ap­parut dans un pli de ter­rain. Elle trem­blotait sous les rayons du soleil.

«L’eau! dit Gle­nar­van.

-- L’eau! oui, l’eau!» s’écria Robert.

Ils n’avaient plus be­soin d’ex­citer leurs mon­tures; les pau­vres bêtes, sen­tant leurs forces ran­imées, s’em­portèrent avec une ir­ré­sistible vi­olence. En quelques min­utes, elles eu­rent at­teint le _rio_ de Guami­ni, et, toutes har­nachées, se pré­cip­itèrent jusqu’au poitrail dans ses eaux bi­en­faisantes.

Leurs maîtres les im­itèrent, un peu mal­gré eux, et prirent un bain in­volon­taire, dont ils ne songèrent pas à se plain­dre.

«Ah! Que c’est bon! di­sait Robert, se désaltérant en plein _rio_.

-- Mod­ère-​toi, mon garçon», répondait Gle­nar­van, qui ne prêchait pas d’ex­em­ple.

On n’en­tendait plus que le bruit de rapi­des lam­pées.

Pour son compte, Thal­cave but tran­quille­ment, sans se press­er, à pe­tites gorgées, mais «long comme un _la­zo_», suiv­ant l’ex­pres­sion patagone. Il n’en finis­sait pas, et l’on pou­vait crain­dre que le _rio_ n’y passât tout en­tier.

«En­fin, dit Gle­nar­van, nos amis ne seront pas déçus dans leur es­pérance; ils sont as­surés, en ar­rivant à la Guami­ni, de trou­ver une eau limpi­de et abon­dante, si Thal­cave en laisse, toute­fois!

-- Mais ne pour­rait-​on pas aller au-​de­vant d’eux? de­man­da Robert. On leur épargn­erait quelques heures d’in­quié­tudes et de souf­frances.

-- Sans doute, mon garçon, mais com­ment trans­porter cette eau? Les out­res sont restées en­tre les mains de Wil­son. Non, il vaut mieux at­ten­dre comme c’est con­venu. En cal­cu­lant le temps néces­saire, et en comp­tant sur des chevaux qui ne marchent qu’au pas, nos amis seront ici dans la nu­it. Pré­parons-​leur donc bon gîte et bon repas.»

Thal­cave n’avait pas at­ten­du la propo­si­tion de Gle­nar­van pour chercher un lieu de campe­ment. Il avait fort heureuse­ment trou­vé sur les bor­ds du _rio_ une «_ra­ma­da_», sorte d’en­ceinte des­tinée à par­quer les trou­peaux et fer­mée sur trois côtés. L’em­place­ment était ex­cel­lent pour s’y établir, du mo­ment qu’on ne craig­nait pas de dormir à la belle étoile, et c’était le moin­dre souci des com­pagnons de Thal­cave.

Aus­si ne cher­chèrent-​ils pas mieux, et ils s’étendi­rent en plein soleil pour séch­er leurs vête­ments im­prégnés d’eau.

«Eh bi­en, puisque voilà le gîte, dit Gle­nar­van, pen­sons au souper. Il faut que nos amis soient sat­is­faits des cour­ri­ers qu’ils ont en­voyés en avant, et je me trompe fort, ou ils n’au­ront pas à se plain­dre. Je crois qu’une heure de chas­se ne sera pas du temps per­du. Es-​tu prêt, Robert?

-- Oui, _my­lord_», répon­dit le je­une garçon en se lev­ant, le fusil à la main.

Si Gle­nar­van avait eu cette idée, c’est que les bor­ds de la Guami­ni sem­blaient être le ren­dez-​vous de tout le gibier des plaines en­vi­ron­nantes; on voy­ait s’en­lever par com­pag­nies les «tina­mous», sorte de bar­tavelles par­ti­culières aux pam­pas, des gelinottes noires, une es­pèce de plu­vi­er, nom­mé «teru-​teru», des râles aux couleurs jaunes, et des poules d’eau d’un vert mag­nifique.

Quant aux quadrupèdes, ils ne se lais­saient pas apercevoir; mais Thal­cave, in­di­quant les grandes herbes et les tail­lis épais, fit com­pren­dre qu’ils s’y tenaient cachés. Les chas­seurs n’avaient que quelques pas à faire pour se trou­ver dans le pays le plus gi­boyeux du monde.

Ils se mirent donc en chas­se, et, dé­daig­nant d’abord la plume pour le poil, leurs pre­miers coups s’adressèrent au gros gibier de la pam­pa.

Bi­en­tôt, se lev­èrent de­vant eux, et par cen­taines, des chevreuils et des gua­naques, sem­blables à ceux qui les as­sail­lirent si vi­olem­ment sur les cimes de la cordil­lère; mais ces an­imaux, très crain­tifs, s’en­fuirent avec une telle vitesse, qu’il fut im­pos­si­ble de les ap­procher à portée de fusil. Les chas­seurs se ra­bat­tirent alors sur un gibier moins rapi­de, qui, d’ailleurs, ne lais­sait rien à désir­er au point de vue al­imen­taire. Une douzaine de bar­tavelles et de râles furent dé­mon­tés, et Gle­nar­van tua fort adroite­ment un pé­cari «tay-​tetre», pachy­derme à poil fauve très bon à manger, qui valait son coup de fusil.

En moins d’une de­mi-​heure, les chas­seurs, sans se fa­tiguer, abat­tirent tout le gibier dont ils avaient be­soin; Robert, pour sa part, s’em­para d’un curieux an­imal ap­par­tenant à l’or­dre des éden­tés, «un ar­madil­lo», sorte de tatou cou­vert d’une cara­pace à pièces os­seuses et mo­biles, qui mesurait un pied et de­mi de long. Quant à Thal­cave, il don­na à ses com­pagnons le spec­ta­cle d’une chas­se au «nan­dou», es­pèce d’autruche par­ti­culière à la pam­pa, et dont la ra­pid­ité est merveilleuse.

L’in­di­en ne cher­cha pas à rus­er avec un an­imal si prompt à la course; il pous­sa Thaou­ka au ga­lop, droit à lui, de manière à l’at­tein­dre aus­sitôt, car, la pre­mière at­taque man­quée, le nan­dou eût bi­en­tôt fa­tigué cheval et chas­seur dans l’in­ex­tri­ca­ble lacet de ses dé­tours. Thal­cave, ar­rivé à bonne dis­tance, lança ses bo­las d’une main vigoureuse, et si adroite­ment, qu’elles s’en­roulèrent au­tour des jambes de l’autruche et paralysèrent ses ef­forts. En quelques sec­on­des, elle gi­sait à terre.

On rap­por­ta donc à la _ra­ma­da_, le chapelet de bar­tavelles, l’autruche de Thal­cave, le pé­cari de Gle­nar­van et le tatou de Robert. L’autruche et le pé­cari furent pré­parés aus­sitôt, c’est-​à- dire dépouil­lés de leur peau co­ri­ace et coupés en tranch­es minces. Quant au tatou, c’est un an­imal pré­cieux, qui porte sa rôtis­soire avec lui, et on le plaça dans sa pro­pre cara­pace sur des char­bons ar­dents.

Les trois chas­seurs se con­tentèrent, pour le souper, de dévor­er les bar­tavelles, et ils gardèrent à leurs amis les pièces de ré­sis­tance.

Les chevaux n’avaient pas été ou­bliés. Une grande quan­tité de four­rage sec, amassé dans la _ra­ma­da_, leur servit à la fois de nour­ri­ture et de litière.

Quand tout fut pré­paré, Gle­nar­van, Robert et l’in­di­en s’en­velop­pèrent de leur _pon­cho_, et s’étendi­rent sur un édredon d’_al­fa­fares_, le lit habituel des chas­seurs pam­péens.

Chapitre XIX _Les loups rouges_

La nu­it vint. Une nu­it de nou­velle lune, pen­dant laque­lle l’as­tre des nu­its de­vait rester in­vis­ible à tous les habi­tants de la terre. L’in­dé­cise clarté des étoiles éclairait seule la plaine. À l’hori­zon, les con­stel­la­tions zo­di­acales s’éteignaient dans une brume plus fon­cée. Les eaux de la Guami­ni coulaient sans mur­mur­er comme une longue nappe d’huile qui glisse sur un plan de mar­bre. Oiseaux, quadrupèdes et rep­tiles se re­po­saient des fa­tigues du jour, et un si­lence de désert s’étendait sur l’im­mense ter­ri­toire des pam­pas.

Gle­nar­van, Robert et Thal­cave avaient subi la loi com­mune. Al­longés sur l’épaisse couche de luzerne, ils dor­maient d’un pro­fond som­meil. Les chevaux, ac­ca­blés de las­si­tude, s’étaient couchés à terre; seul, Thaou­ka, en vrai cheval de sang, dor­mait de­bout, les qua­tre jambes posées d’aplomb, fi­er au re­pos comme à l’ac­tion, et prêt à s’élancer au moin­dre signe de son maître. Un calme com­plet rég­nait à l’in­térieur de l’en­ceinte, et les char­bons du foy­er noc­turne, s’éteignant peu à peu, je­taient leurs dernières lueurs dans la si­len­cieuse ob­scu­rité.

Cepen­dant, vers dix heures en­vi­ron, après un as­sez court som­meil, l’in­di­en se réveil­la. Ses yeux dev­in­rent fix­es sous ses sour­cils abais­sés, et son or­eille se ten­dit vers la plaine. Il cher­chait évidem­ment à sur­pren­dre quelque son im­per­cep­ti­ble.

Bi­en­tôt une vague in­quié­tude ap­parut sur sa fig­ure, si im­pas­si­ble qu’elle fût d’habi­tude.

Avait-​il sen­ti l’ap­proche d’in­di­ens rôdeurs, ou la venue des jaguars, des ti­gres d’eau et autres bêtes red­outa­bles, qui ne sont pas rares dans le voisi­nage des riv­ières? Cette dernière hy­pothèse, sans doute, lui parut plau­si­ble, car il je­ta un rapi­de re­gard sur les matières com­bustibles en­tassées dans l’en­ceinte, et son in­quié­tude s’ac­crut en­core.

En ef­fet, toute cette litière sèche d’_al­fa­fares_ de­vait se con­sumer vite et ne pou­vait ar­rêter longtemps des an­imaux au­da­cieux.

Dans cette con­jonc­ture, Thal­cave n’avait qu’à at­ten­dre les événe­ments, et il at­ten­dit, à de­mi couché, la tête re­posant sur les mains, les coudes ap­puyés aux genoux, l’oeil im­mo­bile, dans la pos­ture d’un homme qu’une anx­iété subite vient d’ar­racher au som­meil.

Une heure se pas­sa. Tout autre que Thal­cave, ras­suré par le si­lence ex­térieur, se fût re­jeté sur sa couche. Mais où un étranger n’eût rien soupçon­né, les sens surex­cités et l’in­stinct na­turel de l’in­di­en pressen­taient quelque dan­ger prochain.

Pen­dant qu’il écoutait et épi­ait, Thaou­ka fit en­ten­dre un hen­nisse­ment sourd; ses naseaux s’al­longèrent vers l’en­trée de la _ra­ma­da_. Le patagon se re­dres­sa soudain.

«Thaou­ka a sen­ti quelque en­ne­mi», dit-​il.

Il se le­va et vint ex­am­in­er at­ten­tive­ment la plaine.

Le si­lence y rég­nait en­core, mais non la tran­quil­lité. Thal­cave en­tre­vit des om­bres se mou­vant sans bruit à travers les touffes de _cur­ra-​mam­mel_. Çà et là ét­ince­laient des points lu­mineux, qui se croi­saient dans tous les sens, s’éteignaient et se ral­lumaient tour à tour. On eût dit une danse de falots fan­tas­tiques sur le miroir d’une im­mense la­gune. Quelque étranger eût pris sans doute ces ét­in­celles volantes pour des lampyres qui bril­lent, la nu­it venue, en maint en­droit des ré­gions pam­péennes, mais Thal­cave ne s’y trompa pas; il com­prit à quels en­ne­mis il avait af­faire; il ar­ma sa cara­bine, et vint se plac­er en ob­ser­va­tion près des pre­miers poteaux de l’en­ceinte.

Il n’at­ten­dit pas longtemps. Un cri étrange, un mélange d’aboiements et de hurlements re­ten­tit dans la pam­pa. La dé­to­na­tion de la cara­bine lui répon­dit, et fut suiv­ie de cent clameurs épou­vanta­bles.

Gle­nar­van et Robert, subite­ment réveil­lés, se relevèrent.

«Qu’y a-​t-​il? de­man­da le je­une Grant.

-- Des in­di­ens? dit Gle­nar­van.

-- Non, répon­dit Thal­cave, des «aguaras.»

Robert re­gar­da Gle­nar­van.

«Des _aguaras_? dit-​il.

-- Oui, répon­dit Gle­nar­van, les loups rouges de la pam­pa.»

Tous deux saisirent leurs armes et re­joignirent l’in­di­en. Celui-​ci leur mon­tra la plaine, d’où s’él­evait un formidable con­cert de hurlements.

Robert fit in­volon­taire­ment un pas en ar­rière.

«Tu n’as pas peur des loups, mon garçon? Lui dit Gle­nar­van.

-- Non, _my­lord_, répon­dit Robert d’une voix ferme. Auprès de vous, d’ailleurs, je n’ai peur de rien.

-- Tant mieux. Ces _aguaras_ sont des bêtes as­sez peu red­outa­bles, et, n’était leur nom­bre, je ne m’en préoc­cu­perais même pas.

-- Qu’im­porte! répon­dit Robert. Nous sommes bi­en ar­més, qu’ils y vi­en­nent!

-- Et ils seront bi­en reçus!»

En par­lant ain­si, Gle­nar­van voulait ras­sur­er l’en­fant; mais il ne songeait pas sans une se­crète ter­reur à cette lé­gion de car­nassiers déchaînés dans la nu­it. Peut-​être étaient-​ils là par cen­taines, et trois hommes, si bi­en ar­més qu’ils fussent, ne pou­vaient lut­ter avec avan­tage con­tre un tel nom­bre d’an­imaux.

Lorsque le patagon prononça le mot «aguara», Gle­nar­van re­con­nut aus­sitôt le nom don­né au loup rouge par les in­di­ens de la pam­pa. Ce car­nassier, le «ca­nis-​ju­ba­tus» des nat­ural­istes, a la taille d’un grand chien et la tête d’un re­nard; son pelage est rouge can­nelle, et sur son dos flotte une crinière noire qui lui court tout le long de l’échine. Cet an­imal est très leste et très vigoureux; il habite générale­ment les en­droits marécageux et pour­suit à la nage les bêtes aqua­tiques; la nu­it le chas­se de sa tanière, où il dort pen­dant le jour; on le red­oute par­ti­culière­ment dans les es­tancias où s’élèvent les trou­peaux, car, pour peu que la faim l’aigu­il­lonne, il s’en prend au gros bé­tail et com­met des rav­ages con­sid­érables. Isolé, l’aguara n’est pas à crain­dre; mais il en est autrement d’un grand nom­bre de ces an­imaux af­famés, et mieux vaudrait avoir af­faire à quelque couguar ou jaguar que l’on peut at­ta­quer face à face.

Or, aux hurlements dont re­ten­tis­sait la pam­pa, à la mul­ti­tude des om­bres qui bondis­saient dans la plaine, Gle­nar­van ne pou­vait se mépren­dre sur la quan­tité de loups rouges rassem­blés au bord de la Guami­ni; ces an­imaux avaient sen­ti là une proie sûre, chair de cheval ou chair hu­maine, et nul d’en­tre eux ne re­gag­nerait son gîte sans en avoir eu sa part. La sit­ua­tion était donc très alar­mante.

Cepen­dant le cer­cle des loups se re­streignit peu à peu. Les chevaux réveil­lés don­nèrent des signes de la plus vive ter­reur. Seul, Thaou­ka frap­pait du pied, cher­chant à rompre son li­col et prêt à s’élancer au de­hors. Son maître ne par­ve­nait à le calmer qu’en faisant en­ten­dre un sif­fle­ment con­tinu.

Gle­nar­van et Robert s’étaient postés de manière à défendre l’en­trée de la _ra­ma­da_. Leurs cara­bines ar­mées, ils al­laient faire feu sur le pre­mier rang des _aguaras_, quand Thal­cave rel­eva de la main leur arme déjà mise en joue.

«Que veut Thal­cave? dit Robert.

-- Il nous défend de tir­er! répon­dit Gle­nar­van.

-- Pourquoi?

-- Peut-​être ne juge-​t-​il pas le mo­ment op­por­tun!»

Ce n’était pas ce mo­tif qui fai­sait agir l’in­di­en, mais une rai­son plus grave, et Gle­nar­van la com­prit, quand Thal­cave, soule­vant sa poudrière et la re­tour­nant, mon­tra qu’elle était à peu près vide.

«Eh bi­en? dit Robert.

-- Eh bi­en, il faut mé­nag­er nos mu­ni­tions. Notre chas­se au­jourd’hui nous a coûté cher, et nous sommes à court de plomb et de poudre. Il ne nous reste pas vingt coups à tir­er!»

L’en­fant ne répon­dit rien.

«Tu n’as pas peur, Robert?

-- Non, _my­lord_.

-- Bi­en, mon garçon.»

En ce mo­ment, une nou­velle dé­to­na­tion re­ten­tit.

Thal­cave avait jeté à terre un en­ne­mi trop au­da­cieux; les loups, qui s’avançaient en rangs pressés, reculèrent et se massèrent à cent pas de l’en­ceinte.

Aus­sitôt, Gle­nar­van, sur un signe de l’in­di­en, prit sa place; celui-​ci, ra­mas­sant la litière, les herbes, en un mot toutes les matières com­bustibles, les en­tas­sa à l’en­trée de la _ra­ma­da_, et y je­ta un char­bon en­core in­can­des­cent.

Bi­en­tôt un rideau de flammes se ten­dit sur le fond noir du ciel, et, à travers ses déchirures, la plaine se mon­tra vive­ment éclairée par de grands re­flets mo­biles. Gle­nar­van put juger alors de l’in­nom­brable quan­tité d’an­imaux auxquels il fal­lait ré­sis­ter. Ja­mais tant de loups ne s’étaient vus en­sem­ble, ni si ex­cités par la con­voitise. La bar­rière de feu que ve­nait de leur op­pos­er Thal­cave avait re­dou­blé leur colère en les ar­rê­tant net.

Quelques-​uns, cepen­dant, s’avancèrent jusqu’au brasi­er même, et s’y brûlèrent les pat­tes.

De temps à autre, il fal­lait un nou­veau coup de fusil pour ar­rêter cette horde hurlante, et, au bout d’une heure, une quin­zaine de ca­davres jon­chaient déjà la prairie.

Les as­siégés se trou­vaient alors dans une sit­ua­tion rel­ative­ment moins dan­gereuse; tant que dur­eraient les mu­ni­tions, tant que la bar­rière de feu se dresserait à l’en­trée de la _ra­ma­da_, l’en­vahisse­ment n’était pas à crain­dre. Mais après, que faire, quand tous ces moyens de re­pouss­er la bande de loups man­queraient à la fois?

Gle­nar­van re­gar­da Robert et sen­tit son coeur se gon­fler. Il s’ou­blia, lui, pour ne songer qu’à ce pau­vre en­fant qui mon­trait un courage au-​dessus de son âge. Robert était pâle, mais sa main n’aban­don­nait pas son arme, et il at­tendait de pied ferme l’as­saut des loups ir­rités.

Cepen­dant Gle­nar­van, après avoir froide­ment en­vis­agé la sit­ua­tion, ré­so­lut d’en finir.

«Dans une heure, dit-​il, nous n’au­rons plus ni poudre, ni plomb, ni feu. Eh bi­en, il ne faut pas at­ten­dre à ce mo­ment pour pren­dre un par­ti.»

Il re­tour­na donc vers Thal­cave, et rassem­blant les quelques mots d’es­pag­nol que lui four­nit sa mé­moire, il com­mença avec l’in­di­en une con­ver­sa­tion sou­vent in­ter­rompue par les coups de feu.

Ce ne fut pas sans peine que ces deux hommes parv­in­rent à se com­pren­dre. Gle­nar­van, fort heureuse­ment, con­nais­sait les moeurs du loup rouge. Sans cette cir­con­stance, il n’au­rait su in­ter­préter les mots et les gestes du patagon.

Néan­moins, un quart d’heure se pas­sa avant qu’il pût trans­met­tre à Robert la réponse de Thal­cave.

Gle­nar­van avait in­ter­rogé l’in­di­en sur leur sit­ua­tion presque dés­espérée.

«Et qu’a-​t-​il répon­du? de­man­da Robert Grant.

-- Il a dit que, coûte que coûte, il fal­lait tenir jusqu’au lever du jour. L’aguara ne sort que la nu­it, et, le matin venu, il ren­tre dans son re­paire. C’est le loup des ténèbres, une bête lâche qui a peur du grand jour, un hi­bou à qua­tre pat­tes!

-- Eh bi­en, défendons-​nous jusqu’au jour!

-- Oui, mon garçon, et à coups de couteau, quand nous ne pour­rons plus le faire à coups de fusil.»

Déjà Thal­cave avait don­né l’ex­em­ple, et lorsqu’un loup s’ap­prochait du brasi­er, le long bras ar­mé du patagon traver­sait la flamme et en ressor­tait rouge de sang.

Cepen­dant les moyens de défense al­laient man­quer.

Vers deux heures du matin, Thal­cave je­tait dans le brasi­er la dernière brassée de com­bustible, et il ne restait plus aux as­siégés que cinq coups à tir­er.

Gle­nar­van por­ta au­tour de lui un re­gard douloureux.

Il songea à cet en­fant qui était là, à ses com­pagnons, à tous ceux qu’il aimait. Robert ne di­sait rien. Peut-​être le dan­ger n’ap­pa­rais­sait-​il pas im­mi­nent à sa con­fi­ante imag­ina­tion. Mais Gle­nar­van y pen­sait pour lui, et se représen­tait cette per­spec­tive hor­ri­ble, main­tenant in­évitable, d’être dévoré vi­vant! Il ne fut pas maître de son émo­tion; il at­ti­ra l’en­fant sur sa poitrine, il le ser­ra con­tre son coeur, il col­la ses lèvres à son front, tan­dis que des larmes in­volon­taires coulaient de ses yeux.

Robert le re­gar­da en souri­ant.

«Je n’ai pas peur! dit-​il.

-- Non! mon en­fant, non, répon­dit Gle­nar­van, et tu as rai­son. Dans deux heures, le jour vien­dra, et nous serons sauvés! -- bi­en, Thal­cave, bi­en, mon brave patagon!» s’écria-​t-​il au mo­ment où l’in­di­en tu­ait à coups de crosse deux énormes bêtes qui ten­taient de franchir la bar­rière ar­dente.

Mais, en ce mo­ment, la lueur mourante du foy­er lui mon­tra la bande des _aguaras_ qui mar­chait en rangs pressés à l’as­saut de la _ra­ma­da_.

Le dénoû­ment de ce drame sanglant ap­prochait; le feu tombait peu à peu, faute de com­bustible; la flamme bais­sait; la plaine, éclairée jusqu’alors, ren­trait dans l’om­bre, et dans l’om­bre aus­si reparais­saient les yeux phos­pho­res­cents des loups rouges. En­core quelques min­utes, et toute la horde se pré­cip­it­erait dans l’en­ceinte.

Thal­cave déchargea pour la dernière fois sa cara­bine, je­ta un en­ne­mi de plus à terre, et, ses mu­ni­tions épuisées, il se croisa les bras. Sa tête s’in­cli­na sur sa poitrine. Il parut méditer si­len­cieuse­ment. Cher­chait-​il donc quelque moyen har­di, im­pos­si­ble, in­sen­sé, de re­pouss­er cette troupe fu­rieuse? Gle­nar­van n’os­ait l’in­ter­roger.

En ce mo­ment, un change­ment se pro­duisit dans l’at­taque des loups. Ils sem­blèrent s’éloign­er, et leurs hurlements, si as­sour­dis­sants jusqu’alors, cessèrent subite­ment. Un morne si­lence s’éten­dit sur la plaine.

«Ils s’en vont! dit Robert.

-- Peut-​être», répon­dit Gle­nar­van, qui prê­ta l’or­eille aux bruits du de­hors.

Mais Thal­cave, dev­inant sa pen­sée, sec­oua la tête.

Il savait bi­en que les an­imaux n’aban­don­neraient pas une proie as­surée, tant que le jour ne les au­rait pas ra­menés à leurs som­bres tanières.

Cepen­dant la tac­tique de l’en­ne­mi s’était évidem­ment mod­ifiée.

Il n’es­sayait plus de forcer l’en­trée de la _ra­ma­da_, mais ses nou­velles ma­noeu­vres al­laient créer un dan­ger plus pres­sant en­core. Les _aguaras_, renonçant à pénétr­er par cette en­trée que défendaient ob­stiné­ment le fer et le feu, tournèrent la _ra­ma­da_, et d’un com­mun ac­cord ils cher­chèrent à l’as­sail­lir par le côté op­posé.

Bi­en­tôt on en­ten­dit leurs griffes s’in­cruster dans le bois à de­mi pour­ri. En­tre les poteaux ébran­lés pas­saient déjà des pat­tes vigoureuses, des gueules sanglantes. Les chevaux, ef­farés, rompant leur li­col, couraient dans l’en­ceinte, pris d’une ter­reur folle. Gle­nar­van saisit en­tre ses bras le je­une en­fant, afin de le défendre jusqu’à la dernière ex­trémité. Peut-​être même, ten­tant une fuite im­pos­si­ble, al­lait-​il s’élancer au de­hors, quand ses re­gards se portèrent sur l’in­di­en.

Thal­cave, après avoir tourné comme une bête fauve dans la _ra­ma­da_, s’était brusque­ment rap­proché de son cheval qui frémis­sait d’im­pa­tience, et il com­mença à le sell­er avec soin, n’ou­bliant ni une cour­roie, ni un ardil­lon. Il ne sem­blait plus s’in­quiéter des hurlements qui re­dou­blaient alors. Gle­nar­van le re­gar­dait faire avec une sin­istre épou­vante.

«Il nous aban­donne! s’écria-​t-​il, en voy­ant Thal­cave rassem­bler ses guides, comme un cav­alier qui va se met­tre en selle.

-- Lui! Ja­mais!» dit Robert.

Et en ef­fet, l’in­di­en al­lait ten­ter, non d’aban­don­ner ses amis, mais de les sauver en se sac­ri­fi­ant pour eux.

Thaou­ka était prêt; il mor­dait son mors; il bondis­sait; ses yeux, pleins d’un feu su­perbe, je­taient des éclairs; il avait com­pris son maître.

Gle­nar­van, au mo­ment où l’in­di­en sai­sis­sait la crinière de son cheval, lui prit le bras d’une main con­vul­sive.

«Tu pars? dit-​il en mon­trant la plaine li­bre alors.

-- Oui», fit l’in­di­en, qui com­prit le geste de son com­pagnon.

Puis il ajou­ta quelques mots es­pag­nols qui sig­nifi­aient:

«Thaou­ka! Bon cheval. Rapi­de. En­traîn­era les loups à sa suite.

-- Ah! Thal­cave! s’écria Gle­nar­van.

-- Vite! Vite!» répon­dit l’in­di­en, pen­dant que Gle­nar­van di­sait à Robert d’une voix brisée par l’émo­tion:

«Robert! Mon en­fant! Tu l’en­tends! Il veut se dévouer pour nous! Il veut s’élancer dans la pam­pa, et dé­tourn­er la rage des loups en l’at­ti­rant sur lui!

-- Ami Thal­cave, répon­dit Robert en se je­tant aux pieds du patagon, ami Thal­cave, ne nous quitte pas!

-- Non! dit Gle­nar­van, il ne nous quit­tera pas.»

Et se tour­nant vers l’in­di­en:

«Par­tons en­sem­ble, dit-​il, en mon­trant les chevaux épou­van­tés et ser­rés con­tre les poteaux.

-- Non, fit l’in­di­en, qui ne se méprit pas sur le sens de ces paroles. Mau­vais­es bêtes. Ef­frayées. Thaou­ka. Bon cheval.

-- Eh bi­en soit! dit Gle­nar­van, Thal­cave ne te quit­tera pas, Robert! Il m’ap­prend ce que j’ai à faire! à moi de par­tir! à lui de rester près de toi.»

Puis, sai­sis­sant la bride de Thaou­ka:

«Ce sera moi, dit-​il, qui par­ti­rai!

-- Non, répon­dit tran­quille­ment le patagon.

-- Moi, te dis-​je, s’écria Gle­nar­van, en lui ar­rachant la bride des mains, ce sera moi! Sauve cet en­fant! Je te le con­fie, Thal­cave!»

Cepen­dant Thal­cave ré­sis­tait. Cette dis­cus­sion se pro­longeait, et le dan­ger crois­sait de sec­onde en sec­onde. Déjà les pieux rongés cé­daient aux dents et aux griffes des loups. Ni Gle­nar­van ni Thal­cave ne parais­saient vouloir céder. L’in­di­en avait en­traîné Gle­nar­van vers l’en­trée de l’en­ceinte; il lui mon­trait la plaine li­bre de loups; dans son lan­gage an­imé il lui fai­sait com­pren­dre qu’il ne fal­lait pas per­dre un in­stant; que le dan­ger, si la ma­noeu­vre ne réus­sis­sait pas, serait plus grand pour ceux qui restaient; en­fin que seul il con­nais­sait as­sez Thaou­ka pour em­ploy­er au salut com­mun ses merveilleuses qual­ités de légèreté et de vitesse. Gle­nar­van, aveuglé, s’en­tê­tait et voulait se dévouer, quand soudain il fut re­poussé vi­olem­ment. Thaou­ka bondis­sait; il se dres­sait sur ses pieds de der­rière, et tout d’un coup, em­porté, il fran­chit la bar­rière de feu et la lisière de ca­davres, tan­dis qu’une voix d’en­fant s’écri­ait:» Dieu vous sauve, _my­lord_!»

Et c’est à peine si Gle­nar­van et Thal­cave eu­rent le temps d’apercevoir Robert qui, cram­pon­né à la crinière de Thaou­ka, dis­parais­sait dans les ténèbres.

«Robert! Mal­heureux!» s’écria Gle­nar­van.

Mais ces paroles, l’in­di­en lui-​même ne put les en­ten­dre. Un hurlement épou­vantable écla­ta. Les loups rouges, lancés sur les traces du cheval, s’en­fuyaient dans l’ouest avec une fan­tas­tique ra­pid­ité.

Thal­cave et Gle­nar­van se pré­cip­itèrent hors de la _ra­ma­da_. Déjà la plaine avait repris sa tran­quil­lité, et c’est à peine s’ils purent en­trevoir une ligne mou­vante qui on­du­lait au loin dans les om­bres de la nu­it.

Gle­nar­van tom­ba sur le sol, ac­ca­blé, dés­espéré, joignant les mains. Il re­gar­da Thal­cave. L’in­di­en souri­ait avec son calme ac­cou­tumé.

«Thaou­ka. Bon cheval! En­fant brave! Il se sauvera! répé­tait-​il en ap­prou­vant d’un signe de la tête.

-- Et s’il tombe? dit Gle­nar­van.

-- Il ne tombera pas!»

Mal­gré la con­fi­ance de Thal­cave, la nu­it s’ache­va pour le pau­vre lord dans d’af­freuses an­goiss­es. Il voulait courir à la recherche de Robert; mais l’in­di­en l’ar­rê­ta; il lui fit com­pren­dre que les chevaux ne pou­vaient le re­join­dre, que Thaou­ka avait dû dis­tancer ses en­ne­mis, qu’on ne pour­rait le retrou­ver dans les ténèbres, et qu’il fal­lait at­ten­dre le jour pour s’élancer sur les traces de Robert.

À qua­tre heures du matin, l’aube com­mença à poindre.

Le mo­ment de par­tir était ar­rivé.

«En route», dit l’in­di­en.

Gle­nar­van ne répon­dit pas, mais il sauta sur le cheval de Robert. Bi­en­tôt les deux cav­aliers ga­lopaient vers l’ouest, re­mon­tant la ligne droite dont leurs com­pagnons ne de­vaient pas s’écarter. Pen­dant une heure, ils al­lèrent ain­si à une vitesse prodigieuse, cher­chant Robert des yeux, craig­nant à chaque pas de ren­con­tr­er son ca­davre en­sanglan­té. Gle­nar­van déchi­rait les flancs de son cheval sous l’éper­on.

En­fin des coups de fusil se firent en­ten­dre, des dé­to­na­tions régulière­ment es­pacées comme un sig­nal de re­con­nais­sance.

«Ce sont eux», s’écria Gle­nar­van.

Thal­cave et lui com­mu­niquèrent à leurs chevaux une al­lure plus rapi­de en­core, et, quelques in­stants après, ils re­joignirent le dé­tache­ment con­duit par Pa­ganel. Un cri s’échap­pa de la poitrine de Gle­nar­van. Robert était là, vi­vant, bi­en vi­vant, porté par le su­perbe Thaou­ka, qui hen­nit de plaisir en revoy­ant son maître.

«Ah! Mon en­fant! Mon en­fant!» s’écria Gle­nar­van, avec une in­di­ci­ble ex­pres­sion de ten­dresse.

Et Robert et lui, met­tant pied à terre, se pré­cip­itèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis, ce fut au tour de l’in­di­en de ser­rer sur sa poitrine le courageux fils du cap­itaine Grant.

«Il vit! Il vit! s’écri­ait Gle­nar­van.

-- Oui! répon­dit Robert, et grâce à Thaou­ka!»

L’in­di­en n’avait pas at­ten­du cette pa­role de re­con­nais­sance pour re­merci­er son cheval, et, en ce mo­ment, il lui par­lait, il l’em­bras­sait, comme si un sang hu­main eût coulé dans les veines du fi­er an­imal.

Puis, se re­tour­nant vers Pa­ganel, il lui mon­tra le je­une Robert:

«Un brave!» dit-​il.

Cepen­dant, Gle­nar­van di­sait à Robert en l’en­tourant de ses bras:

«Pourquoi, mon fils, pourquoi n’as-​tu pas lais­sé Thal­cave ou moi ten­ter cette dernière chance de te sauver?

-- _My­lord_, répon­dit l’en­fant avec l’ac­cent de la plus vive re­con­nais­sance, n’était-​ce pas à moi de me dévouer? Thal­cave m’a déjà sauvé la vie! Et vous, vous allez sauver mon père.»

Chapitre XX _Les plaines ar­gen­tines_

Après les pre­miers épanche­ments du re­tour, Pa­ganel, Austin, Wil­son, Mul­rady, tous ceux qui étaient restés en ar­rière, sauf peut-​être le ma­jor Mac Nabbs, s’aperçurent d’une chose, c’est qu’ils mouraient de soif. Fort heureuse­ment, la Guami­ni coulait à peu de dis­tance. On se re­mit donc en route, et à sept heures du matin la pe­tite troupe ar­ri­va près de l’en­ceinte. À voir ses abor­ds jonchés des ca­davres des loups, il fut facile de com­pren­dre la vi­olence de l’at­taque et la vigueur de la défense.

Bi­en­tôt les voyageurs, abon­dam­ment rafraîchis, se livrèrent à un dé­je­uner phénomé­nal dans l’en­ceinte de la _ra­ma­da_. Les filets de nan­dou furent déclarés ex­cel­lents, et le tatou, rôti dans sa cara­pace, un mets déli­cieux.

«En manger raisonnable­ment, dit Pa­ganel, ce serait de l’in­grat­itude en­vers la prov­idence, il faut en manger trop.»

Et il en mangea trop, et ne s’en por­ta pas plus mal, grâce à l’eau limpi­de de la Guami­ni, qui lui parut pos­séder des qual­ités di­ges­tives d’une grande supé_rio_rité.

À dix heures du matin, Gle­nar­van, ne voulant pas re­nou­vel­er les fautes d’An­ni­bal à Capoue, don­na le sig­nal du dé­part. Les out­res de cuir furent rem­plies d’eau, et l’on par­tit. Les chevaux bi­en restau­rés mon­trèrent beau­coup d’ardeur, et, presque tout le temps, ils se maintin­rent à l’al­lure du pe­tit ga­lop de chas­se. Le pays plus hu­mide de­ve­nait aus­si plus fer­tile, mais tou­jours désert. Nul in­ci­dent ne se pro­duisit pen­dant les journées du 2 et du 3 novem­bre, et le soir, les voyageurs, rom­pus déjà aux fa­tigues des longues march­es, cam­pèrent à la lim­ite des pam­pas, sur les fron­tières de la province de Buenos-​Ayres. Ils avaient quit­té la baie de Talc­ahuano le 14 oc­to­bre; ain­si donc, en vingt-​deux jours, qua­tre cent cin­quante milles, c’est-​à-​dire près des deux tiers du chemin, se trou­vaient heureuse­ment fran­chis.

Le lende­main matin, on dé­pas­sa la ligne con­ven­tion­nelle qui sé­pare les plaines ar­gen­tines de la ré­gion des pam­pas. C’est là que Thal­cave es­pérait ren­con­tr­er les caciques aux mains desquels il ne doutait pas de trou­ver Har­ry Grant et ses deux com­pagnons d’es­clavage.

Des qua­torze provinces qui com­posent la république ar­gen­tine, celle de Buenos-​Ayres est à la fois la plus vaste et la plus pe­uplée. Sa fron­tière con­fine aux ter­ri­toires in­di­ens du sud, en­tre le soix­ante-​qua­trième et le soix­ante-​cin­quième de­gré.

Son ter­ri­toire est éton­nam­ment fer­tile. Un cli­mat par­ti­culière­ment salu­bre règne sur cette plaine cou­verte de gram­inées et de plantes ar­bores­centes légu­mineuses, qui présente une hor­izon­tal­ité presque par­faite jusqu’au pied des sier­ras Tandil et Tapalquem.

Depuis qu’ils avaient quit­té la Guami­ni, les voyageurs con­stataient, non sans grande sat­is­fac­tion, une amélio­ra­tion no­table dans la tem­péra­ture. Sa moyenne ne dé­pas­sait pas dix-​sept de­grés centi­grades, grâce aux vents vi­olents et froids de la Patag­onie qui agi­tent in­ces­sam­ment les on­des at­mo­sphériques. Bêtes et gens n’avaient donc au­cun mo­tif de se plain­dre, après avoir tant souf­fert de la sécher­esse et de la chaleur. On s’avançait avec ardeur et con­fi­ance. Mais, quoi qu’en eût dit Thal­cave, le pays sem­blait être en­tière­ment in­hab­ité, ou, pour em­ploy­er un mot plus juste, «déshabité.»

Sou­vent la ligne de l’est cô­toya ou coupa des pe­tites la­gunes, faites tan­tôt d’eaux douces, tan­tôt d’eaux saumâtres.

Sur les bor­ds et à l’abri des buis­sons sautil­laient de légers roitelets et chan­taient de joyeuses alou­ettes, en com­pag­nie des «tan­garas», ces ri­vaux en couleurs des col­ib­ris ét­ince­lants. Ces jo­lis oiseaux bat­taient gaiement de l’aile sans pren­dre garde aux étourneaux mil­itaires qui paradaient sur les berges avec leurs épaulettes et leurs poitrines rouges. Aux buis­sons épineux se bal­ançait, comme un hamac de créole, le nid mo­bile des «an­nu­bis», et sur le ri­vage des la­gunes, de mag­nifiques fla­mants, marchant en troupe régulière, dé­ploy­aient au vent leurs ailes couleur de feu. On aperce­vait leurs nids groupés par mil­liers, en forme de cônes tron­qués d’un pied de haut, qui for­maient comme une pe­tite ville. Les fla­mants ne se dérangeaient pas trop à l’ap­proche des voyageurs. Ce qui ne fit pas le compte du sa­vant Pa­ganel.

«Depuis longtemps, dit-​il au ma­jor, je su­is curieux de voir vol­er un fla­mant.

-- Bon! dit le ma­jor.

-- Or, puisque j’en trou­ve l’oc­ca­sion, j’en prof­ite.

-- Prof­itez-​en, Pa­ganel.

-- Venez avec moi, ma­jor. Viens aus­si, Robert. J’ai be­soin de té­moins.»

Et Pa­ganel, lais­sant ses com­pagnons marcher en avant, se dirigea, suivi de Robert Grant et du ma­jor, vers la troupe des phéni­cop­tères.

Ar­rivé à bonne portée, il tira un coup de fusil à poudre, car il n’au­rait pas ver­sé inu­tile­ment le sang d’un oiseau, et tous les fla­mants de s’en­vol­er d’un com­mun ac­cord, pen­dant que Pa­ganel les ob­ser­vait at­ten­tive­ment à travers ses lunettes.

«Eh bi­en, dit-​il au ma­jor quand la troupe eut dis­paru, les avez- vous vus vol­er?

-- Oui certes, répon­dit Mac Nabbs, et, à moins d’être aveu­gle, on ne pou­vait faire moins.

-- Avez-​vous trou­vé qu’en volant ils ressem­blaient à des flèch­es em­pen­nées?

-- Pas le moins du monde.

-- Pas du tout, ajou­ta Robert.

-- J’en étais sûr! reprit le sa­vant d’un air de sat­is­fac­tion. Cela n’a pas em­pêché le plus orgueilleux des gens mod­estes, mon il­lus­tre com­pat_rio_te Chateaubriand, d’avoir fait cette com­para­ison in­ex­acte en­tre les fla­mants et les flèch­es! Ah! Robert, la com­para­ison, vois-​tu bi­en, c’est la plus dan­gereuse fig­ure de rhé­torique que je con­naisse. Dé­fie-​t’en toute la vie, et ne l’em­ploie qu’à la dernière ex­trémité.

-- Ain­si vous êtes sat­is­fait de votre ex­péri­ence? dit le ma­jor.

-- En­chan­té.

-- Et moi aus­si; mais pres­sons nos chevaux, car votre il­lus­tre Chateaubriand nous a mis d’un mille en ar­rière.»

Lorsqu’il eut re­joint ses com­pagnons, Pa­ganel trou­va Gle­nar­van en grande con­ver­sa­tion avec l’in­di­en qu’il ne sem­blait pas com­pren­dre. Thal­cave s’était sou­vent ar­rêté pour ob­serv­er l’hori­zon, et chaque fois son vis­age avait ex­primé un as­sez vif éton­nement. Gle­nar­van, ne voy­ant pas auprès de lui son in­ter­prète or­di­naire, avait es­sayé, mais en vain, d’in­ter­roger l’in­di­en. Aus­si, du plus loin qu’il aperçut le sa­vant, il lui cria:

«Ar­rivez donc, ami Pa­ganel, Thal­cave et moi, nous ne par­venons guère à nous en­ten­dre!»

Pa­ganel s’en­tretint pen­dant quelques min­utes avec le patagon, et se re­tour­nant vers Gle­nar­van:

«Thal­cave, lui dit-​il, s’étonne d’un fait qui est véri­ta­ble­ment bizarre.

-- Lequel?

-- C’est de ne ren­con­tr­er ni in­di­ens ni traces d’in­di­ens dans ces plaines, qui sont or­di­naire­ment sil­lon­nées de leurs ban­des, soit qu’ils chas­sent de­vant eux le bé­tail volé aux es­tancias, soit qu’ils ail­lent jusqu’aux An­des ven­dre leurs tapis de _zo­ril­lo_ et leurs fou­ets en cuir tressé.

-- Et à quoi Thal­cave at­tribue-​t-​il cet aban­don?

-- Il ne saurait le dire; il s’en étonne, voilà tout.

-- Mais quels in­di­ens comp­tait-​il trou­ver dans cette par­tie des pam­pas?

-- Pré­cisé­ment ceux qui ont eu des pris­on­niers étrangers en­tre leurs mains, ces in­digènes que com­man­dent les caciques Cal­foucoura, Catriel ou Yanchetruz.

-- Quels sont ces gens-​là?

-- Des chefs de ban­des qui étaient tout-​puis­sants il y a une trentaine d’an­nées, avant qu’ils eu­ssent été re­jetés au delà des sier­ras. Depuis cette époque, ils se sont soumis au­tant qu’un in­di­en peut se soumet­tre, et ils bat­tent la plaine de la Pam­pasie aus­si bi­en que la province de Buenos-​Ayres. Je m’étonne donc avec Thal­cave de ne pas ren­con­tr­er leurs traces dans un pays où ils font générale­ment le méti­er de _salteadores_.

-- Mais alors, de­man­da Gle­nar­van, quel par­ti de­vons-​nous pren­dre?

-- Je vais le savoir», répon­dit Pa­ganel.

Et après quelques in­stants de con­ver­sa­tion avec Thal­cave, il dit:

«Voici son avis, qui me paraît fort sage. Il faut con­tin­uer notre route à l’est jusqu’au fort in­dépen­dance, -- c’est notre chemin, - - et là, si nous n’avons pas de nou­velles du cap­itaine Grant, nous saurons du moins ce que sont de­venus les in­di­ens de la plaine ar­gen­tine.

-- Ce fort in­dépen­dance est-​il éloigné? répon­dit Gle­nar­van.

-- Non, il est situé dans la sier­ra Tandil, à une soix­an­taine de milles.

-- Et nous y ar­riverons?...

-- Après-​de­main soir.»

Gle­nar­van fut as­sez dé­con­certé de cet in­ci­dent. Ne pas trou­ver un in­di­en dans les pam­pas, c’était à quoi on se fût le moins at­ten­du. Il y en a trop or­di­naire­ment. Il fal­lait donc qu’une cir­con­stance toute spé­ciale les eût écartés. Mais, chose grave surtout, si Har­ry Grant était pris­on­nier de l’une de ces tribus, il avait été en­traîné dans le nord ou dans le sud? Ce doute ne lais­sa pas d’in­quiéter Gle­nar­van. Il s’agis­sait de con­serv­er à tout prix la piste du cap­itaine. En­fin, le mieux était de suiv­re l’avis de Thal­cave et d’at­tein­dre le vil­lage de Tandil. Là, du moins, on trou­verait à qui par­ler.

Vers qua­tre heures du soir, une colline, qui pou­vait pass­er pour une mon­tagne dans un pays si plat, fut sig­nalée à l’hori­zon. C’était la sier­ra Tapalquem, au pied de laque­lle les voyageurs cam­pèrent la nu­it suiv­ante. Le pas­sage de cette sier­ra se fit le lende­main le plus facile­ment du monde. On suiv­ait des on­du­la­tions sablon­neuses d’un ter­rain à pentes douces. Une pareille sier­ra ne pou­vait être prise au sérieux par des gens qui avaient franchi la cordil­lère des An­des, et les chevaux ralen­tirent à peine leur rapi­de al­lure.

À mi­di, on dé­pas­sait le fort aban­don­né de Tapalquem, pre­mier an­neau de cette chaîne de fortins ten­due sur la lisière du sud con­tre les in­digènes pil­lards. Mais d’in­di­ens, on n’en ren­con­tra pas l’om­bre, à la sur­prise crois­sante de Thal­cave. Cepen­dant, vers le mi­lieu du jour, trois coureurs des plaines, bi­en mon­tés et bi­en ar­més, ob­servèrent un in­stant la pe­tite troupe; mais ils ne se lais­sèrent pas ap­procher, et s’en­fuirent avec une in­croy­able ra­pid­ité. Gle­nar­van était fu­rieux.

«Des gau­chos», dit le patagon, en don­nant à ces in­digènes la dénom­ina­tion qui avait amené une dis­cus­sion en­tre le ma­jor et Pa­ganel.

«Ah! Des gau­chos, répon­dit Mac Nabbs. Eh bi­en, Pa­ganel, le vent du nord ne souf­fle pas au­jourd’hui. Qu’est-​ce que vous pensez de ces an­imaux-​là?

-- Je pense qu’ils ont l’air de fameux ban­dits, répon­dit Pa­ganel.

-- Et de là à en être, mon cher sa­vant?

-- Il n’y a qu’un pas, mon cher ma­jor!»

L’aveu de Pa­ganel fut suivi d’un rire général qui ne le dé­con­cer­ta point, et il fit même, à l’oc­ca­sion de ces in­di­ens, une très curieuse ob­ser­va­tion.

«J’ai lu quelque part, dit-​il, que chez l’arabe la bouche a une rare ex­pres­sion de féroc­ité, tan­dis que l’ex­pres­sion hu­maine se trou­ve dans le re­gard. Eh bi­en, chez le sauvage améri­cain, c’est tout le con­traire. Ces gens-​là ont l’oeil par­ti­culière­ment méchant.»

Un phy­sionomiste de pro­fes­sion n’eût pas mieux dit pour car­ac­téris­er la race in­di­enne.

Cepen­dant, d’après les or­dres de Thal­cave, on mar­chait en pelo­ton ser­ré; quelque désert que fût le pays, il fal­lait se dé­fi­er des sur­pris­es; mais la pré­cau­tion fut inu­tile, et le soir même on cam­pait dans une vaste _tolde­ria_ aban­don­née, où le cacique Catriel réu­nis­sait or­di­naire­ment ses ban­des d’in­digènes. À l’in­spec­tion du ter­rain, au dé­faut de traces ré­centes, le patagon re­con­nut que la _tolde­ria_ n’avait pas été oc­cupée depuis longtemps.

Le lende­main, Gle­nar­van et ses com­pagnons se retrou­vaient dans la plaine: les pre­mières es­tancias qui avoisi­nent la sier­ra Tandil furent aperçues; mais Thal­cave ré­so­lut de ne pas s’y ar­rêter et de marcher droit au fort in­dépen­dance, où il voulait se ren­seign­er, par­ti­culière­ment sur la sit­ua­tion sin­gulière de ce pays aban­don­né.

Les ar­bres, si rares, depuis la cordil­lère, reparurent alors, la plu­part plan­tés après l’ar­rivée des eu­ropéens sur le ter­ri­toire améri­cain. Il y avait là des _azedarachs_, des pêch­ers, des pe­upli­ers, des saules, des aca­cias, qui pous­saient tout seuls, vite et bi­en. Ils en­touraient générale­ment les «cor­rales», vastes en­ceintes à bé­tail gar­nies de pieux. Là pais­saient et s’en­grais­saient par mil­liers boeufs, mou­tons, vach­es et chevaux, mar­qués au fer chaud de l’es­tampille du maître, tan­dis que de grands chiens vig­ilants et nom­breux veil­laient aux alen­tours. Le sol un peu salin qui s’étend au pied des mon­tagnes con­vient ad­mirable­ment aux trou­peaux et pro­duit un four­rage ex­cel­lent. On le choisit donc de préférence pour l’étab­lisse­ment des es­tancias, qui sont dirigées par un ma­jor­dome et un con­tremaître, ayant sous leurs or­dres qua­tre péons pour mille têtes de bé­tail.

Ces gens-​là mè­nent la vie des grands pas­teurs de la bible; leurs trou­peaux sont aus­si nom­breux, plus nom­breux peut-​être, que ceux dont s’em­plis­saient les plaines de la Mé­sopotamie; mais ici la famille manque au berg­er, et les grands «es­tanceros» de la pam­pa ont tout du grossier marc­hand de boeufs, rien du pa­tri­arche des temps bibliques.

C’est ce que Pa­ganel ex­pli­qua fort bi­en à ses com­pagnons, et, à ce su­jet, il se livra à une dis­cus­sion an­thro­pologique pleine d’in­térêt sur la com­para­ison des races. Il parvint même à in­téress­er le ma­jor, qui ne s’en cacha point.

Pa­ganel eut aus­si l’oc­ca­sion de faire ob­serv­er un curieux ef­fet de mi­rage très com­mun dans ces plaines hor­izon­tales: les es­tancias, de loin, ressem­blaient à de grandes îles; les pe­upli­ers et les saules de leur lisière sem­blaient réfléchis dans une eau limpi­de qui fuyait de­vant les pas des voyageurs; mais l’il­lu­sion était si par­faite que l’oeil ne pou­vait s’y habituer.

Pen­dant cette journée du 6 novem­bre, on ren­con­tra plusieurs es­tancias, et aus­si un ou deux saladeros.

C’est là que le bé­tail, après avoir été en­grais­sé au mi­lieu de suc­cu­lents pâ­turages, vient ten­dre la gorge au couteau du bouch­er. Le saladero, ain­si que son nom l’in­dique, est l’en­droit où se salent les vian­des. C’est à la fin du print­emps que com­men­cent ces travaux répug­nants. Les «saladeros» vont alors chercher les an­imaux au cor­ral; ils les sai­sis­sent avec le _la­zo_, qu’ils manient ha­bile­ment, et les con­duisent au saladero; là, boeufs, tau­reaux, vach­es, mou­tons sont abat­tus par cen­taines, écorchés et décharnés. Mais sou­vent les tau­reaux ne se lais­sent pas pren­dre sans ré­sis­tance.

L’écorcheur se trans­forme alors en toréador, et ce méti­er périlleux, il le fait avec une adresse et, il faut le dire, une féroc­ité peu com­munes. En somme, cette boucherie présente un af­freux spec­ta­cle. Rien de re­pous­sant comme les en­vi­rons d’un saladero; de ces en­ceintes hor­ri­bles s’échap­pent, avec une at­mo­sphère chargée d’éma­na­tions fétides, des cris féro­ces d’écorcheurs, des aboiements sin­istres de chiens, des hurlements pro­longés de bêtes ex­pi­rantes, tan­dis que les urubus et les auras, grands vau­tours de la plaine ar­gen­tine, venus par mil­liers de vingt lieues à la ronde, dis­putent aux bouch­ers les débris en­core pal­pi­tants de leurs vic­times. Mais en ce mo­ment les saladeros étaient muets, pais­ibles et in­hab­ités.

L’heure de ces im­menses tueries n’avait pas en­core son­né.

Thal­cave pres­sait la marche; il voulait ar­riv­er le soir même au fort in­dépen­dance; les chevaux, ex­cités par leurs maîtres et suiv­ant l’ex­em­ple de Thaou­ka, volaient à travers les hautes gram­inées du sol. On ren­con­tra plusieurs fer­mes crénelées et défendues par des fos­sés pro­fonds; la mai­son prin­ci­pale était pourvue d’une ter­rasse du haut de laque­lle les habi­tants, or­gan­isés mil­itaire­ment, peu­vent faire le coup de fusil avec les pil­lards de la plaine. Gle­nar­van eût peut-​être trou­vé là les ren­seigne­ments qu’il cher­chait, mais le plus sûr était d’ar­riv­er au vil­lage de Tandil. On ne s’ar­rê­ta pas. On pas­sa à gué le _rio_ de los Hue­sos, et, quelques milles plus loin, le Cha­paléo­fu. Bi­en­tôt la sier­ra Tandil of­frit au pied des chevaux le talus gazon­né de ses pre­mières pentes, et, une heure après, le vil­lage ap­parut au fond d’une gorge étroite, dom­inée par les murs crénelés du fort in­dépen­dance.

Chapitre XXI _Le fort in­dépen­dance_

La sier­ra Tandil est élevée de mille pieds au-​dessus du niveau de la mer; c’est une chaîne pri­mor­diale, c’est-​à-​dire an­térieure à toute créa­tion or­ganique et mé­ta­mor­phique, en ce sens que sa tex­ture et sa com­po­si­tion se sont peu à peu mod­ifiées sous l’in­flu­ence de la chaleur in­terne.

Elle est for­mée d’une suc­ces­sion se­mi-​cir­cu­laire de collines de gneiss cou­vertes de gazon. Le dis­trict de Tandil, auquel elle a don­né son nom, com­prend tout le sud de la province de Buenos- Ayres, et se délim­ite par un ver­sant qui en­voie vers le nord les _rio_s nés sur ses pentes.

Ce dis­trict ren­ferme en­vi­ron qua­tre mille habi­tants, et son chef- lieu est le vil­lage de Tandil, situé au pied des croupes septent_rio_nales de la sier­ra, sous la pro­tec­tion du fort in­dépen­dance; sa po­si­tion est as­sez heureuse sur l’im­por­tant ruis­seau du Cha­paléo­fu. Par­tic­ular­ité sin­gulière et que ne pou­vait ig­nor­er Pa­ganel, ce vil­lage est spé­ciale­ment pe­uplé de basques français et de colons ital­iens. Ce fut en ef­fet la France qui fon­da les pre­miers étab­lisse­ments étrangers dans cette por­tion in­férieure de la Pla­ta. En 1828, le fort in­dépen­dance, des­tiné à pro­téger le pays con­tre les in­va­sions réitérées des in­di­ens, fut élevé par les soins du français Par­chappe. Un sa­vant de pre­mier or­dre le sec­on­da dans cette en­treprise, Al­cide d’Or­bigny, qui a le mieux con­nu, étudié et décrit tous les pays mérid­ionaux de l’Amérique du sud.

C’est un point as­sez im­por­tant que ce vil­lage de Tandil. Au moyen de ses «galeras», grandes char­rettes à boeufs très pro­pres à suiv­re les routes de la plaine, il com­mu­nique en douze jours avec Buenos-​Ayres; de là un com­merce as­sez ac­tif:

Le vil­lage en­voie à la ville le bé­tail de ses es­tancias, les salaisons de ses saladeros, et les pro­duits très curieux de l’in­dus­trie in­di­enne, tels que les étoffes de co­ton, les tis­sus de laine, les ou­vrages si recher­chés des tresseurs de cuir, etc.

Aus­si Tandil, sans compter un cer­tain nom­bre de maisons as­sez con­fort­ables, ren­ferme-​t-​il des écoles et des églis­es, pour s’in­stru­ire dans ce monde et dans l’autre.

Pa­ganel, après avoir don­né ces dé­tails, ajou­ta que les ren­seigne­ments ne pour­raient man­quer au vil­lage de Tandil; le fort, d’ailleurs, est tou­jours oc­cupé par un dé­tache­ment de troupes na­tionales. Gle­nar­van fit donc met­tre les chevaux à l’écurie d’une «fon­da» d’as­sez bonne ap­parence; puis Pa­ganel, le ma­jor, Robert et lui, sous la con­duite de Thal­cave, se dirigèrent vers le fort in­dépen­dance. Après quelques min­utes d’as­cen­sion sur une des croupes de la sier­ra, ils ar­rivèrent à la poterne, as­sez mal gardée par une sen­tinelle ar­gen­tine. Ils passèrent sans dif­fi­culté, ce qui in­di­quait une grande in­curie ou une ex­trême sécu­rité.

Quelques sol­dats fai­saient alors l’ex­er­ci­ce sur l’es­planade du fort; mais le plus âgé de ces sol­dats avait vingt ans, et le plus je­une sept à peine. À vrai dire, c’était une douzaine d’en­fants et de je­unes garçons, qui s’es­crimaient as­sez pro­pre­ment. Leur uni­forme con­sis­tait en une chemise rayée, nouée à la taille par une cein­ture de cuir; de pan­talon, de cu­lotte ou de kilt écos­sais, il n’était point ques­tion; la douceur de la tem­péra­ture au­tori­sait d’ailleurs la légèreté rel­ative de ce cos­tume. Et d’abord, Pa­ganel eut bonne idée d’un gou­verne­ment qui ne se ru­inait pas en ga­lons. Cha­cun de ces je­unes bam­bins por­tait un fusil à per­cus­sion et un sabre, le sabre trop long et le fusil trop lourd pour les pe­tits.

Tous avaient la fig­ure basanée, et un cer­tain air de famille. Le ca­po­ral in­struc­teur qui les com­mandait leur ressem­blait aus­si. Ce de­vaient être, et c’étaient en ef­fet, douze frères qui paradaient sous les or­dres du treiz­ième.

Pa­ganel ne s’en éton­na pas; il con­nais­sait sa statis­tique ar­gen­tine, et savait que dans le pays la moyenne des en­fants dé­passe neuf par mé­nage; mais ce qui le sur­prit fort, ce fut de voir ces pe­tits une pré­ci­sion par­faite les prin­ci­paux mou­ve­ments de la charge en douze temps. Sou­vent même, les com­man­de­ments du ca­po­ral se fai­saient dans la langue mater­nelle du sa­vant géo­graphe.

«Voilà qui est par­ti­culi­er», dit-​il.

Mais Gle­nar­van n’était pas venu au fort in­dépen­dance pour voir des bam­bins faire l’ex­er­ci­ce, en­core moins pour s’oc­cu­per de leur na­tion­al­ité ou de leur orig­ine. Il ne lais­sa donc pas à Pa­ganel le temps de s’éton­ner da­van­tage, et il le pria de de­man­der le chef de la gar­ni­son. Pa­ganel s’exé­cu­ta, et l’un des sol­dats ar­gentins se dirigea vers une pe­tite mai­son qui ser­vait de caserne.

Quelques in­stants après, le com­man­dant parut en per­son­ne. C’était un homme de cin­quante ans, vigoureux, l’air mil­itaire, les mous­tach­es rudes, la pom­mette des joues sail­lante, les cheveux grison­nants, l’oeil im­périeux, au­tant du moins qu’on en pou­vait juger à travers les tour­bil­lons de fumée qui s’échap­paient de sa pipe à court tuyau. Sa dé­marche rap­pela fort à Pa­ganel la tour­nure _sui gener­is_ des vieux sous-​of­ficiers de son pays.

Thal­cave, s’adres­sant au com­man­dant, lui présen­ta lord Gle­nar­van et ses com­pagnons. Pen­dant qu’il par­lait, le com­man­dant ne ces­sait de dévis­ager Pa­ganel avec une per­sis­tance as­sez em­bar­ras­sante.

Le sa­vant ne savait où le troupi­er voulait en venir, et il al­lait l’in­ter­roger, quand l’autre lui prit la main sans façon, et dit d’une voix joyeuse dans la langue du géo­graphe:

«Un français?

-- Oui! Un français! répon­dit Pa­ganel.

-- Ah! En­chan­té! Bi­en­venu! Bi­en­venu! Su­is français aus­si, répé­ta le com­man­dant en sec­ouant le bras du sa­vant avec une vigueur in­quié­tante.

-- Un de vos amis? de­man­da le ma­jor à Pa­ganel.

-- Par­bleu! répon­dit celui-​ci avec une cer­taine fierté, on a des amis dans les cinq par­ties du monde.»

Et après avoir dé­gagé sa main, non sans peine, de l’étau vi­vant qui la broy­ait, il en­tra en con­ver­sa­tion réglée avec le vigoureux com­man­dant.

Gle­nar­van au­rait bi­en voulu plac­er un mot qui eût rap­port à ses af­faires, mais le mil­itaire racon­tait son his­toire, et il n’était pas d’humeur à s’ar­rêter en route. On voy­ait que ce brave homme avait quit­té la France depuis longtemps; sa langue mater­nelle ne lui était plus famil­ière, et il avait ou­blié sinon les mots, du moins la manière de les as­sem­bler. Il par­lait à peu près comme un nè­gre des colonies français­es. En ef­fet, et ain­si que ses vis­iteurs ne tardèrent pas à l’ap­pren­dre, le com­man­dant du fort in­dépen­dance était un ser­gent français, an­cien com­pagnon de Par­chappe.

Depuis la fon­da­tion du fort, en 1828, il ne l’avait plus quit­té, et actuelle­ment il le com­mandait avec l’agré­ment du gou­verne­ment ar­gentin. C’était un homme de cin­quante ans, un basque; il se nom­mait Manuel Iphara­guerre. On voit que, s’il n’était pas es­pag­nol, il l’avait échap­pé belle. Un an après son ar­rivée dans le pays, le ser­gent Manuel se fit nat­uralis­er, prit du ser­vice dans l’ar­mée ar­gen­tine et épousa une brave in­di­enne, qui nour­ris­sait alors deux jumeaux de six mois. Deux garçons, bi­en en­ten­du, car la digne com­pagne du ser­gent ne se serait pas per­mis de lui don­ner des filles. Manuel ne con­ce­vait pas d’autre état que l’état mil­itaire, et il es­pérait bi­en, avec le temps et l’aide de Dieu, of­frir à la république une com­pag­nie de je­unes sol­dats tout en­tière.

«Vous avez vu! dit-​il. Char­mants! Bons sol­dats. José! Juan! Miquele! Pepe! Pepe, sept ans! mâche déjà sa car­touche!»

Pepe, s’en­ten­dant com­pli­menter, rassem­bla ses deux pe­tits pieds et présen­ta les armes avec une grâce par­faite.

«Il ira bi­en! Ajou­ta le ser­gent. Un jour, colonel ma­jor ou brigadier général!»

Le ser­gent Manuel se mon­trait si en­chan­té qu’il n’y avait à le con­tredire ni sur la supé_rio_rité du méti­er des armes, ni sur l’avenir réservé à sa belliqueuse progéni­ture. Il était heureux, et, comme l’a dit Goethe: «Rien de ce qui nous rend heureux n’est il­lu­sion.»

Toute cette his­toire du­ra un bon quart d’heure, au grand éton­nement de Thal­cave. L’in­di­en ne pou­vait com­pren­dre que tant de paroles sor­tis­sent d’un seul gosier. Per­son­ne n’in­ter­rompit le com­man­dant.

Mais comme il faut bi­en qu’un ser­gent, même un ser­gent français finisse par se taire, Manuel se tut en­fin, non sans avoir obligé ses hôtes à le suiv­re dans sa de­meure. Ceux-​ci se résignèrent à être présen­tés à Mme Iphara­guerre, qui leur parut être «une bonne per­son­ne», si cette ex­pres­sion du vieux monde peut s’em­ploy­er toute­fois, à pro­pos d’une in­di­enne.

Puis, quand on eut fait toutes ses volon­tés, le ser­gent de­man­da à ses hôtes ce qui lui procu­rait l’hon­neur de leur vis­ite. C’était l’in­stant ou ja­mais de s’ex­pli­quer. Pa­ganel lui racon­ta en français tout ce voy­age à travers les pam­pas et ter­mi­na en de­man­dant la rai­son pour laque­lle les in­di­ens avaient aban­don­né le pays.

«Ah!... Per­son­ne!... Répon­dit le ser­gent en haus­sant les épaules. Ef­fec­tive­ment!... Per­son­ne!... Nous autres, bras croisés... Rien à faire!

-- Mais pourquoi?

-- Guerre.

-- Guerre?

-- Oui! Guerre civile...

-- Guerre civile?... Reprit Pa­ganel, qui, sans y pren­dre garde, se met­tait à «par­ler nè­gre.»

-- Oui, guerre en­tre Paraguayens et Buenos-​Ayriens, répon­dit le ser­gent.

-- Eh bi­en?

-- Eh bi­en, in­di­ens tous dans le nord, sur les der­rières du général Flo­res. In­di­ens pil­lards, pil­lent.

-- Mais les caciques?

-- Caciques avec eux.

-- Quoi! Catriel.

-- Pas de Catriel.

-- Et Cal­foucoura?

-- Point de Cal­foucoura.

-- Et Yanchetruz?

-- Plus de Yanchetruz!»

Cette réponse fut rap­portée à Thal­cave, qui sec­oua la tête d’un air ap­pro­batif. En ef­fet, Thal­cave l’ig­no­rait ou l’avait ou­blié, une guerre civile, qui de­vait en­traîn­er plus tard l’in­ter­ven­tion du Brésil, déci­mait les deux par­tis de la république.

Les in­di­ens ont tout à gag­ner à ces luttes in­testines, et ils ne pou­vaient man­quer de si belles oc­ca­sions de pil­lage. Aus­si le ser­gent ne se trompait-​il pas en don­nant à l’aban­don des pam­pas cette rai­son d’une guerre civile qui se fai­sait dans le nord des provinces ar­gen­tines.

Mais cet événe­ment ren­ver­sait les pro­jets de Gle­nar­van, dont les plans se trou­vaient ain­si déjoués. En ef­fet, si Har­ry Grant était pris­on­nier des caciques, il avait dû être en­traîné avec eux jusqu’aux fron­tières du nord.

Dès lors, où et com­ment le retrou­ver? Fal­lait-​il ten­ter une recherche périlleuse, et presque inu­tile, jusqu’aux lim­ites septent_rio_nales de la pam­pa?

C’était une ré­so­lu­tion grave, qui de­vait être sérieuse­ment dé­battue.

Cepen­dant, une ques­tion im­por­tante pou­vait en­core être posée au ser­gent, et ce fut le ma­jor qui songea à la faire pen­dant que ses amis se re­gar­daient en si­lence.

«Le ser­gent avait-​il en­ten­du dire que des eu­ropéens fussent retenus pris­on­niers par les caciques de la pam­pa?»

Manuel réflé­chit pen­dant quelques in­stants, en homme qui fait ap­pel à ses sou­venirs.

«Oui, dit-​il en­fin.

-- Ah!» fit Gle­nar­van, se rat­tachant à un nou­vel es­poir.

Pa­ganel, Mac Nabbs, Robert et lui en­touraient le ser­gent.

«Par­lez! Par­lez! di­saient-​ils en le con­sid­érant d’un oeil avide.

-- Il y a quelques an­nées, répon­dit Manuel, oui... C’est cela... Pris­on­niers eu­ropéens... Mais ja­mais vus...

-- Quelques an­nées, reprit Gle­nar­van, vous vous trompez... La date du naufrage est pré­cise... Le _Bri­tan­nia_ s’est per­du en juin 1862... Il y a donc moins de deux ans.

-- Oh! Plus que cela, _my­lord_.

-- Im­pos­si­ble, s’écria Pa­ganel.

-- Si vrai­ment! C’était à la nais­sance de Pepe... Il s’agis­sait de deux hommes.

-- Non, trois! dit Gle­nar­van.

-- Deux! ré­pli­qua le ser­gent d’un ton af­fir­matif.

-- Deux! dit Gle­nar­van très sur­pris. Deux anglais?

-- Non pas, répon­dit le ser­gent. Qui par­le d’anglais? Non... Un français et un ital­ien.

-- Un ital­ien qui fut mas­sacré par les Poyuch­es? s’écria Pa­ganel.

-- Oui! Et j’ai ap­pris depuis... Français sauvé.

-- Sauvé! s’écria le je­une Robert, dont la vie était sus­pendue aux lèvres du ser­gent.

-- Oui, sauvé des mains des in­di­ens», répon­dit Manuel.

Cha­cun re­gar­dait le sa­vant, qui se frap­pait le front d’un air dés­espéré.

«Ah! Je com­prends, dit-​il en­fin, tout est clair, tout s’ex­plique!

-- Mais de quoi s’ag­it-​il? de­man­da Gle­nar­van, aus­si in­qui­et qu’im­pa­tien­té.

-- Mes amis, répon­dit Pa­ganel, en prenant les mains de Robert, il faut nous résign­er à une grave dé­con­venue! Nous avons suivi une fausse piste! Il ne s’ag­it point ici du cap­itaine, mais d’un de mes com­pat_rio_tes, dont le com­pagnon, Mar­co Vazel­lo, fut ef­fec­tive­ment as­sas­siné par les Poyuch­es, d’un français qui plusieurs fois ac­com­pa­gna ces cru­els in­di­ens jusqu’aux rives du Col­orado, et qui, après s’être heureuse­ment échap­pé de leurs mains, a re­vu la France. En croy­ant suiv­re les traces d’Har­ry Grant, nous sommes tombés sur celles du je­une Guin­nard.»

Un pro­fond si­lence ac­cueil­lit cette déc­la­ra­tion.

L’er­reur était pal­pa­ble. Les dé­tails don­nés par le ser­gent, la na­tion­al­ité du pris­on­nier, le meurtre de son com­pagnon, son éva­sion des mains des in­di­ens, tout s’ac­cor­dait pour la ren­dre év­idente.

Gle­nar­van re­gar­dait Thal­cave d’un air dé­con­te­nancé. L’in­di­en prit alors la pa­role:

«N’avez-​vous ja­mais en­ten­du par­ler de trois anglais cap­tifs? de­man­da-​t-​il au ser­gent français.

-- Ja­mais, répon­dit Manuel... On l’au­rait ap­pris à Tandil... Je le saurais... Non, cela n’est pas...»

Gle­nar­van, après cette réponse formelle, n’avait rien à faire au fort in­dépen­dance. Ses amis et lui se re­tirèrent donc, non sans avoir re­mer­cié le ser­gent et échangé quelques poignées de main avec lui.

Gle­nar­van était dés­espéré de ce ren­verse­ment com­plet de ses es­pérances. Robert mar­chait près de lui sans rien dire, les yeux hu­mides de larmes.

Gle­nar­van ne trou­vait pas une seule pa­role pour le con­sol­er. Pa­ganel ges­tic­ulait en se par­lant à lui-​même. Le ma­jor ne desser­rait pas les lèvres. Quant à Thal­cave, il parais­sait frois­sé dans son amour-​pro­pre d’in­di­en de s’être égaré sur une fausse piste. Per­son­ne, cepen­dant, ne songeait à lui re­procher une er­reur si ex­cus­able.

On ren­tra à la fon­da.

Le souper fut triste. Certes, au­cun de ces hommes courageux et dévoués ne re­gret­tait tant de fa­tigues inu­tile­ment sup­port­ées, tant de dan­gers vaine­ment en­cou­rus. Mais cha­cun voy­ait s’anéan­tir en un in­stant tout es­poir de suc­cès. En ef­fet, pou­vait-​on ren­con­tr­er le cap­itaine Grant en­tre la sier­ra Tandil et la mer? Non. Le ser­gent Manuel, si quelque pris­on­nier fût tombé aux mains des in­di­ens sur les côtes de l’At­lan­tique, en au­rait été cer­taine­ment in­for­mé. Un événe­ment de cette na­ture ne pou­vait échap­per à l’at­ten­tion des in­digènes qui font un com­merce suivi de Tandil à Car­men, à l’em­bouchure de _rio_ Ne­gro. Or, en­tre trafi­quants de la plaine ar­gen­tine, tout se sait, et tout se dit. Il n’y avait donc plus qu’un par­ti à pren­dre: re­join­dre, et sans tarder, le _Dun­can_, au ren­dez-​vous as­signé de la pointe Medano.

Cepen­dant, Pa­ganel avait de­mandé à Gle­nar­van le doc­ument sur la foi duquel leurs recherch­es s’étaient si mal­heureuse­ment égarées. Il le reli­sait avec une colère peu dis­simulée. Il cher­chait à lui ar­racher une in­ter­pré­ta­tion nou­velle.

«Ce doc­ument est pour­tant bi­en clair! répé­tait Gle­nar­van. Il s’ex­plique de la manière la plus caté­gorique sur le naufrage du cap­itaine et sur le lieu de sa cap­tiv­ité!

-- Eh bi­en, non! répon­dit le géo­graphe en frap­pant la ta­ble du po­ing, cent fois non! Puisque Har­ry Grant n’est pas dans les pam­pas, il n’est pas en Amérique. Or, où il est, ce doc­ument doit le dire, et il le di­ra, mes amis, ou je ne su­is plus Jacques Pa­ganel!»

Chapitre XXII _La crue_

Une dis­tance de cent cin­quante milles sé­pare le fort in­dépen­dance des ri­vages de l’At­lan­tique.

À moins de re­tards im­prévus, et cer­taine­ment im­prob­ables, Gle­nar­van, en qua­tre jours, de­vait avoir re­joint le _Dun­can_. Mais revenir à bord sans le cap­itaine Grant, après avoir si com­plète­ment échoué dans ses recherch­es, il ne pou­vait se faire à cette idée. Aus­si, le lende­main, ne songea-​t-​il pas à don­ner ses or­dres pour le dé­part. Ce fut le ma­jor qui prit sur lui de faire sell­er les chevaux, de re­nou­vel­er les pro­vi­sions, et d’établir les relève­ments de route. Grâce à son ac­tiv­ité, la pe­tite troupe, à huit heures du matin, de­scendait les croupes gazon­nées de la sier­ra Tandil.

Gle­nar­van, Robert à ses côtés, ga­lopait sans mot dire; son car­ac­tère au­da­cieux et ré­solu ne lui per­me­ttait pas d’ac­cepter cet in­suc­cès d’une âme tran­quille; son coeur bat­tait à se rompre, et sa tête était en feu. Pa­ganel, agacé par la dif­fi­culté, re­tour­nait de toutes les façons les mots du doc­ument pour en tir­er un en­seigne­ment nou­veau.

Thal­cave, muet, lais­sait à Thaou­ka le soin de le con­duire. Le ma­jor, tou­jours con­fi­ant, de­meu­rait solide au poste, comme un homme sur lequel le dé­courage­ment ne saurait avoir de prise. Tom Austin et ses deux matelots partageaient l’en­nui de leur maître. À un mo­ment où un timide lapin traver­sa de­vant eux les sen­tiers de la sier­ra, les su­per­sti­tieux écos­sais se re­gardèrent.

«Un mau­vais présage, dit Wil­son.

-- Oui, dans les High­lands, répon­dit Mul­rady.

-- Ce qui est mau­vais dans les High­lands n’est pas meilleur ici», ré­pli­qua sen­ten­cieuse­ment Wil­son.

Vers mi­di, les voyageurs avaient franchi la sier­ra Tandil et retrou­vaient les plaines large­ment on­dulées qui s’éten­dent jusqu’à la mer. À chaque pas, des _rio_s limpi­des ar­ro­saient cette fer­tile con­trée et al­laient se per­dre au mi­lieu de hauts pâ­turages. Le sol repre­nait son hor­izon­tal­ité nor­male, comme l’océan après une tem­pête. Les dernières mon­tagnes de la Pam­pasie ar­gen­tine étaient passées, et la prairie mono­tone of­frait au pas des chevaux son long tapis de ver­dure.

Le temps jusqu’alors avait été beau. Mais le ciel, ce jour-​là, prit un as­pect peu ras­sur­ant. Les mass­es de vapeurs, en­gen­drées par la haute tem­péra­ture des journées précé­dentes et dis­posées par nu­ages épais, promet­taient de se ré­soudre en pluies tor­ren­tielles. D’ailleurs, le voisi­nage de l’At­lan­tique et le vent d’ouest qui y règne en maître rendaient le cli­mat de cette con­trée par­ti­culière­ment hu­mide. On le voy­ait bi­en à sa fer­til­ité, à la grasse abon­dance de ses pâ­turages et à leur som­bre verdeur. Cepen­dant, ce jour-​là du moins, les larges nues ne crevèrent pas, et, le soir, les chevaux, après avoir al­lé­gre­ment fourni une traite de quar­ante milles, s’ar­rêtèrent au bord de pro­fondes «canadas», im­menses fos­sés na­turels rem­plis d’eau. Tout abri man­quait. Les _pon­cho_s servirent à la fois de tentes et de cou­ver­tures, et cha­cun s’en­dor­mit sous un ciel menaçant, qui s’en tint aux men­aces, fort heureuse­ment.

Le lende­main, à mesure que la plaine s’abais­sait, la présence des eaux souter­raines se trahit plus sen­si­ble­ment en­core; l’hu­mid­ité suin­tait par tous les pores du sol. Bi­en­tôt de larges étangs, les uns déjà pro­fonds, les autres com­mençant à se for­mer, coupèrent la route de l’est. Tant qu’il ne s’ag­it que de «la­gu­nas», amas d’eau bi­en cir­con­scrits et li­bres de plantes aqua­tiques, les chevaux purent aisé­ment s’en tir­er; mais avec ces bour­biers mou­vants, nom­més «penganos», ce fut plus dif­fi­cile; de hautes herbes les ob­stru­aient, et pour re­con­naître le péril, il fal­lait y être en­gagé.

Ces fon­drières avaient été déjà fa­tales à plus d’un être vi­vant. En ef­fet, Robert, qui s’était porté en avant d’un de­mi-​mille, revint au ga­lop, et s’écria:

«Mon­sieur Pa­ganel! Mon­sieur Pa­ganel! Une forêt de cornes!

-- Quoi! répon­dit le sa­vant, tu as trou­vé une forêt de cornes?

-- Oui, oui, tout au moins un tail­lis.

-- Un tail­lis! Tu rêves, mon garçon, ré­pli­qua Pa­ganel en haus­sant les épaules.

-- Je ne rêve pas, reprit Robert, et vous ver­rez vous-​même! Voilà un sin­guli­er pays! on y sème des cornes, et elles poussent comme du blé! Je voudrais bi­en en avoir de la graine!

-- Mais il par­le sérieuse­ment, dit le ma­jor.

-- Oui, mon­sieur le ma­jor, vous allez bi­en voir.»

Robert ne s’était pas trompé, et bi­en­tôt on se trou­va de­vant un im­mense champ de cornes, régulière­ment plan­tées, qui s’étendait à perte de vue. C’était un véri­ta­ble tail­lis, bas et ser­ré, mais étrange.

«Eh bi­en? dit Robert.

-- Voilà qui est par­ti­culi­er, répon­dit Pa­ganel en se tour­nant vers l’in­di­en et l’in­ter­ro­geant.

-- Les cornes sor­tent de terre, dit Thal­cave, mais les boeufs sont dessous.

-- Quoi! s’écria Pa­ganel, il y a là tout un trou­peau en­lisé dans cette boue?

-- Oui», fit le patagon.

En ef­fet, un im­mense trou­peau avait trou­vé la mort sous ce sol ébran­lé par sa course; des cen­taines de boeufs ve­naient de périr ain­si, côte à côte, étouf­fés dans la vaste fon­drière. Ce fait, qui se pro­duit quelque­fois dans la plaine ar­gen­tine, ne pou­vait être ig­noré de l’in­di­en, et c’était un aver­tisse­ment dont il con­ve­nait de tenir compte. On tour­na l’im­mense hé­catombe, qui eût sat­is­fait les dieux les plus ex­igeants de l’an­tiq­ui­té, et, une heure après, le champ de cornes restait à deux milles en ar­rière.

Thal­cave ob­ser­vait avec une cer­taine anx­iété cet état de choses qui ne lui sem­blait pas or­di­naire.

Il s’ar­rê­tait sou­vent et se dres­sait sur ses étri­ers. Sa grande taille lui per­me­ttait d’em­brass­er du re­gard un vaste hori­zon; mais, n’aperce­vant rien qui pût l’éclair­er, il repre­nait bi­en­tôt sa marche in­ter­rompue. Un mille plus loin, il s’ar­rê­tait en­core, puis, s’écar­tant de la ligne suiv­ie, il fai­sait une pointe de quelques milles, tan­tôt au nord, tan­tôt au sud, et reve­nait pren­dre la tête de la troupe, sans dire ni ce qu’il es­pérait ni ce qu’il craig­nait. Ce manège, maintes fois répété, in­trigua Pa­ganel et in­quié­ta Gle­nar­van.

Le sa­vant fut donc in­vité à in­ter­roger l’in­di­en.

Ce qu’il fit aus­sitôt.

Thal­cave lui répon­dit qu’il s’éton­nait de voir la plaine im­prégnée d’eau. Ja­mais, à sa con­nais­sance, et depuis qu’il ex­erçait le méti­er de guide, ses pieds n’avaient foulé un sol si détrem­pé. Même à la sai­son des grandes pluies, la cam­pagne ar­gen­tine of­frait tou­jours des pass­es prat­ica­bles.

«Mais à quoi at­tribuer cette hu­mid­ité crois­sante? de­man­da Pa­ganel.

-- Je ne sais, répon­dit l’in­di­en, et quand je le saurais!...

-- Est-​ce que les _rio_s des sier­ras grossis par les pluies ne débor­dent ja­mais?

-- Quelque­fois.

-- Et main­tenant, peut-​être?

-- Peut-​être!» dit Thal­cave.

Pa­ganel dut se con­tenter de cette de­mi-​réponse, et il fit con­naître à Gle­nar­van le ré­sul­tat de sa con­ver­sa­tion.

«Et que con­seille Thal­cave? dit Gle­nar­van.

-- Qu’y a-​t-​il à faire? de­man­da Pa­ganel au patagon.

-- Marcher vite», répon­dit l’in­di­en.

Con­seil plus facile à don­ner qu’à suiv­re. Les chevaux se fa­tiguaient prompte­ment à fouler un sol qui fuyait sous eux, la dé­pres­sion s’ac­cu­sait de plus en plus, et cette par­tie de la plaine pou­vait être as­sim­ilée à un im­mense bas-​fond, où les eaux en­vahissantes de­vaient rapi­de­ment s’ac­cu­muler. Il im­por­tait donc de franchir sans re­tard ces ter­rains en con­tre-​bas qu’une inon­da­tion eût im­mé­di­ate­ment trans­for­més en lac.

On hâ­ta le pas. Mais ce ne fut pas as­sez de cette eau qui se déroulait en nappes sous le pied des chevaux. Vers deux heures, les cataractes du ciel s’ou­vrirent, et des tor­rents d’une pluie trop­icale se pré­cip­itèrent sur la plaine. Ja­mais plus belle oc­ca­sion ne se présen­ta de se mon­tr­er philosophe.

Nul moyen de se sous­traire à ce déluge, et mieux valait le re­cevoir stoïque­ment. Les _pon­cho_s étaient ruis­se­lants; les cha­peaux les ar­ro­saient comme un toit dont les gout­tières sont en­gorgées; la frange des _reca­dos_ sem­blait faite de filets liq­uides, et les cav­aliers, éclaboussés par leurs mon­tures dont le sabot frap­pait à chaque pas les tor­rents du sol, chevauchaient dans une dou­ble averse qui ve­nait à la fois de la terre et du ciel.

Ce fut ain­si que, trem­pés, tran­sis et brisés de fa­tigue, ils ar­rivèrent le soir à un ran­cho fort mis­érable. Des gens peu dif­fi­ciles pou­vaient seuls lui don­ner le nom d’abri, et des voyageurs aux abois con­sen­tir à s’y abrit­er. Mais Gle­nar­van et ses com­pagnons n’avaient pas le choix. Ils se blot­tirent donc dans cette cahute aban­don­née, dont n’au­rait pas voulu un pau­vre in­di­en des pam­pas.

Un mau­vais feu d’herbe qui don­nait plus de fumée que de chaleur fut al­lumé, non sans peine. Les rafales de pluie fai­saient rage au de­hors, et à travers le chaume pour­ri suin­taient de larges gouttes. Si le foy­er ne s’éteignit pas vingt fois, c’est que vingt fois Mul­rady et Wil­son lut­tèrent con­tre l’en­vahisse­ment de l’eau. Le souper, très mé­diocre et peu ré­con­for­tant, fut as­sez triste.

L’ap­pétit man­quait. Seul le ma­jor fit hon­neur au _char­qui_ hu­mide et ne perdit pas un coup de dent.

L’im­pas­si­ble Mac Nabbs était supérieur aux événe­ments. Quant à Pa­ganel, en sa qual­ité de français, il es­saya de plaisan­ter. Mais cela ne prit pas.

«Mes plaisan­ter­ies sont mouil­lées, dit-​il, elles ra­tent!»

Cepen­dant, comme ce qu’il y avait de plus plaisant dans cette cir­con­stance était de dormir, cha­cun cher­cha dans le som­meil un ou­bli mo­men­tané de ses fa­tigues. La nu­it fut mau­vaise; les ais du ran­cho craquaient à se rompre; il s’in­cli­nait sous les poussées du vent et menaçait de s’en aller à chaque rafale; les mal­heureux chevaux gémis­saient au de­hors, ex­posés à toute l’in­clé­mence du ciel, et leurs maîtres ne souf­fraient pas moins dans leur méchante cahute. Cepen­dant le som­meil finit par l’em­porter. Robert le pre­mier, fer­mant les yeux, lais­sa re­pos­er sa tête sur l’épaule de lord Gle­nar­van, et bi­en­tôt tous les hôtes du ran­cho dor­maient sous la garde de Dieu.

Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nu­it s’ache­va sans ac­ci­dent. On se réveil­la à l’ap­pel de Thaou­ka, qui, tou­jours veil­lant, hen­nis­sait au de­hors et frap­pait d’un sabot vigoureux le mur de la cahute. À dé­faut de Thal­cave, il savait au be­soin don­ner le sig­nal du dé­part. On lui de­vait trop pour ne pas lui obéir, et l’on par­tit. La pluie avait dimin­ué, mais le ter­rain étanche con­ser­vait l’eau ver­sée; sur son im­per­méable argile, les flaques, les marais, les étangs débor­daient et for­maient d’im­menses «ba­na­dos» d’une per­fide pro­fondeur. Pa­ganel, con­sul­tant sa carte, pen­sa, non sans rai­son, que les _rio_s Grande et Vi­varo­ta, où se drainent habituelle­ment les eaux de cette plaine, de­vaient s’être con­fon­dus dans un lit large de plusieurs milles.

Une ex­trême vitesse de marche devint alors néces­saire. Il s’agis­sait du salut com­mun. Si l’inon­da­tion crois­sait, où trou­ver asile?

L’im­mense cer­cle tracé par l’hori­zon n’of­frait pas un seul point cul­mi­nant, et sur cette plaine hor­izon­tale l’en­vahisse­ment des eaux de­vait être rapi­de.

Les chevaux furent donc poussés à fond de train.

Thaou­ka tenait la tête, et, mieux que cer­tains am­phi­bies aux puis­santes na­geoires, il méri­tait le nom de cheval marin, car il bondis­sait comme s’il eût été dans son élé­ment na­turel.

Tout d’un coup, vers dix heures du matin, Thaou­ka don­na les signes d’une ex­trême ag­ita­tion. Il se re­tour­nait fréquem­ment vers les planes im­men­sités du sud; ses hen­nisse­ments se pro­longeaient; ses naseaux as­pi­raient forte­ment l’air vif. Il se cabrait avec vi­olence. Thal­cave, que ses bonds ne pou­vaient désarçon­ner, ne le main­te­nait pas sans peine. L’éc­ume de sa bouche se mélangeait de sang sous l’ac­tion du mors vigoureuse­ment ser­ré, et cepen­dant l’ar­dent an­imal ne se cal­mait pas; li­bre, son maître sen­tait bi­en qu’il se fût en­fui vers le nord de toute la ra­pid­ité de ses jambes.

«Qu’a donc Thaou­ka? de­man­da Pa­ganel; est-​il mor­du par les sang­sues si vo­races des eaux ar­gen­tines?

-- Non, répon­dit l’in­di­en.

-- Il s’ef­fraye donc de quelque dan­ger?

-- Oui, il a sen­ti le dan­ger.

-- Lequel?

-- Je ne sais.»

Si l’oeil ne révélait pas en­core ce péril que dev­inait Thaou­ka, l’or­eille, du moins, pou­vait déjà s’en ren­dre compte. En ef­fet, un mur­mure sourd, pareil au bruit d’une marée mon­tante, se fai­sait en­ten­dre au delà des lim­ites de l’hori­zon. Le vent souf­flait par rafales hu­mides et chargées d’une pous­sière aque­use; les oiseaux, fuyant quelque phénomène in­con­nu, traver­saient l’air à tire- d’aile; les chevaux, im­mergés jusqu’à mi-​jambe, ressen­taient les pre­mières poussées du courant. Bi­en­tôt un bruit formidable, des beu­gle­ments, des hen­nisse­ments, des bêle­ments re­ten­tirent à un de­mi-​mille dans le sud, et d’im­menses trou­peaux ap­parurent, qui, se ren­ver­sant, se rel­evant, se pré­cip­itant, mélange in­co­hérent de bêtes ef­farées, fuyaient avec une ef­froy­able ra­pid­ité.

C’est à peine s’il fut pos­si­ble de les dis­tinguer au mi­lieu des tour­bil­lons liq­uides soulevés dans leur course. Cent baleines de la plus forte taille n’au­raient pas re­foulé avec plus de vi­olence les flots de l’océan.

«_An­da, an­da!_ cria Thal­cave d’une voix écla­tante.

-- Qu’est-​ce donc? dit Pa­ganel.

-- La crue! La crue! répon­dit Thal­cave en éper­on­nant son cheval qu’il lança dans la di­rec­tion du nord.

-- L’inon­da­tion!» s’écria Pa­ganel, et ses com­pagnons, lui en tête, volèrent sur les traces de Thaou­ka.

Il était temps. En ef­fet, à cinq milles vers le sud, un haut et large mas­caret dé­valait sur la cam­pagne, qui se changeait en océan. Les grandes herbes dis­parais­saient comme fauchées. Les touffes de mi­mosées, ar­rachées par le courant, déri­vaient et for­maient des îlots flot­tants. La masse liq­uide se débitait par nappes épaiss­es d’une ir­ré­sistible puis­sance. Il y avait évidem­ment eu rup­ture des _bar­ran­cas_ des grands fleuves de la Pam­pasie, et peut-​être les eaux du Col­orado au nord et du _rio_ Ne­gro au sud se réu­nis­saient-​elles alors dans un lit com­mun.

La barre sig­nalée par Thal­cave ar­rivait avec la vitesse d’un cheval de course. Les voyageurs fuyaient de­vant elle comme une nuée chas­sée par un vent d’or­age. Leurs yeux cher­chaient en vain un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se con­fondaient à l’hori­zon. Les chevaux, surex­cités par le péril, s’em­por­taient dans un ga­lop échevelé, et leurs cav­aliers pou­vaient à peine se tenir en selle.

Gle­nar­van re­gar­dait sou­vent en ar­rière.

«L’eau nous gagne, pen­sait-​il.

-- _An­da, an­da!_» cri­ait Thal­cave.

Et l’on pres­sait en­core les mal­heureuses bêtes.

De leur flanc labouré par l’éper­on s’échap­pait un sang vif qui traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans les crevass­es du sol.

Ils s’em­bar­ras­saient dans les herbes cachées. Ils s’abat­taient. On les rel­evait. Ils s’abat­taient en­core. On les rel­evait tou­jours. Le niveau des eaux mon­tait sen­si­ble­ment. De longues on­du­la­tions an­nonçaient l’as­saut de cette barre qui ag­itait à moins de deux milles sa tête écumante. Pen­dant un quart d’heure se pro­longea cette lutte suprême con­tre le plus ter­ri­ble des élé­ments. Les fugi­tifs n’avaient pu se ren­dre compte de la dis­tance qu’ils ve­naient de par­courir, mais, à en juger par la ra­pid­ité de leur course, elle de­vait être con­sid­érable. Cepen­dant, les chevaux, noyés jusqu’au poitrail, n’avançaient plus qu’avec une ex­trême dif­fi­culté. Gle­nar­van, Pa­ganel, Austin, tous se crurent per­dus et voués à cette mort hor­ri­ble des mal­heureux aban­don­nés en mer. Leurs mon­tures com­mençaient à per­dre le sol de la plaine, et six pieds d’eau suff­isaient à les noy­er. Il faut renon­cer à pein­dre les poignantes an­goiss­es de ces huit hommes en­vahis par une marée mon­tante. Ils sen­taient leur im­puis­sance à lut­ter con­tre ces cat­aclysmes de la na­ture, supérieurs aux forces hu­maines. Leur salut n’était plus dans leurs mains.

Cinq min­utes après, les chevaux étaient à la nage; le courant seul les en­traî­nait avec une in­com­pa­ra­ble vi­olence et une vitesse égale à celle de leur ga­lop le plus rapi­de, qui de­vait dé­pass­er vingt milles à l’heure.

Tout salut sem­blait im­pos­si­ble, quand la voix du ma­jor se fit en­ten­dre.

«Un ar­bre, dit-​il.

-- Un ar­bre? s’écria Gle­nar­van.

-- Là, là!» répon­dit Thal­cave.

Et, du doigt, il mon­tra à huit cents brass­es dans le nord une es­pèce de noy­er gi­gan­tesque qui s’él­evait soli­taire­ment du mi­lieu des eaux.

Ses com­pagnons n’avaient pas be­soin d’être ex­cités.

Cet ar­bre qui s’of­frait si in­opiné­ment à eux, il fal­lait le gag­ner à tout prix. Les chevaux ne l’at­teindraient pas sans doute, mais les hommes, du moins, pou­vaient être sauvés. Le courant les por­tait. En ce mo­ment, le cheval de Tom Austin fit en­ten­dre un hen­nisse­ment étouf­fé et dis­parut.

Son maître, dé­gagé de ses étri­ers se mit à nag­er vigoureuse­ment.

«Ac­croche-​toi à ma selle, lui cria Gle­nar­van.

-- Mer­ci, votre hon­neur, répon­dit Tom Austin, les bras sont solides.

-- Ton cheval, Robert?... Reprit Gle­nar­van, se tour­nant vers le je­une Grant.

-- Il va, _my­lord_! Il va! Il nage comme un pois­son!

-- At­ten­tion!» dit le ma­jor d’une voix forte.

Ce mot était à peine pronon­cé, que l’énorme mas­caret ar­ri­va. Une vague mon­strueuse, haute de quar­ante pieds, défer­la sur les fugi­tifs avec un bruit épou­vantable. Hommes et bêtes, tout dis­parut dans un tour­bil­lon d’éc­ume. Une masse liq­uide pe­sant plusieurs mil­lions de tonnes les roula dans ses eaux fu­rieuses. Lorsque la barre fut passée, les hommes revin­rent à la sur­face des eaux et se comp­tèrent rapi­de­ment; mais les chevaux, sauf Thaou­ka por­tant son maître, avaient pour ja­mais dis­paru.

«Har­di! Har­di! répé­tait Gle­nar­van, qui soute­nait Pa­ganel d’un bras et nageait de l’autre.

-- Cela va! Cela va!... Répon­dit le digne sa­vant, et même, je ne su­is pas fâché...»

De quoi n’était-​il pas fâché? on ne le sut ja­mais, car le pau­vre homme fut for­cé d’avaler la fin de sa phrase avec une de­mi-​pinte d’eau limoneuse. Le ma­jor s’avançait tran­quille­ment, en tirant une coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée.

Les matelots se fau­fi­laient comme deux mar­souins dans leur liq­uide élé­ment. Quant à Robert, ac­croché à la crinière de Thaou­ka, il se lais­sait em­porter avec lui. Thaou­ka fendait les eaux avec une én­ergie su­perbe, et se main­te­nait in­stinc­tive­ment dans la ligne de l’ar­bre où por­tait le courant.

L’ar­bre n’était plus qu’à vingt brass­es. En quelques in­stants, il fut at­teint par la troupe en­tière.

Heureuse­ment, car, ce refuge man­qué, toute chance de salut s’évanouis­sait, et il fal­lait périr dans les flots.

L’eau s’él­evait jusqu’au som­met du tronc, à l’en­droit où les branch­es mères pre­naient nais­sance.

Il fut donc facile de s’y ac­crocher. Thal­cave, aban­don­nant son cheval et hissant Robert, grim­pa le pre­mier, et bi­en­tôt ses bras puis­sants eu­rent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais Thaou­ka, en­traîné par le courant, s’éloignait rapi­de­ment.

Il tour­nait vers son maître sa tête in­tel­li­gente, et, sec­ouant sa longue crinière, il l’ap­pelait en hen­nis­sant.

«Tu l’aban­donnes! dit Pa­ganel à Thal­cave.

-- Moi!» s’écria l’in­di­en.

Et, plongeant dans les eaux tor­rentueuses, il reparut à dix brass­es de l’ar­bre. Quelques in­stants après, son bras s’ap­puyait au cou de Thaou­ka, et cheval et cav­alier déri­vaient en­sem­ble vers le brumeux hori­zon du nord.

Chapitre XXI­II _Où l’on mène la vie des oiseaux_

L’ar­bre sur lequel Gle­nar­van et ses com­pagnons ve­naient de trou­ver refuge ressem­blait à un noy­er.

Il en avait le feuil­lage luisant et la forme ar­rondie.

En réal­ité, c’était «l’om­bu», qui se ren­con­tre isolé­ment dans les plaines ar­gen­tines. Cet ar­bre au tronc tortueux et énorme est fixé au sol non seule­ment par ses gross­es racines, mais en­core par des re­je­tons vigoureux qui l’y at­tachent de la plus tenace façon. Aus­si avait-​il ré­sisté à l’as­saut du mas­caret.

Cet _om­bu_ mesurait en hau­teur une cen­taine de pieds, et pou­vait cou­vrir de son om­bre une cir­con­férence de soix­ante tois­es. Tout cet échafaudage re­po­sait sur trois gross­es branch­es qui se tri­furquaient au som­met du tronc large de six pieds. Deux de ces branch­es s’él­evaient presque per­pen­dic­ulaire­ment, et sup­por­taient l’im­mense para­sol de feuil­lage, dont les rameaux croisés, mêlés, enchevêtrés comme par la main d’un van­nier, for­maient un im­péné­tra­ble abri.

La troisième branche, au con­traire, s’étendait à peu près hor­izon­tale­ment au-​dessus des eaux mugis­santes; ses bass­es feuilles s’y baig­naient déjà; elle fig­urait un cap avancé de cette île de ver­dure en­tourée d’un océan. L’es­pace ne man­quait pas à l’in­térieur de cet ar­bre gi­gan­tesque; le feuil­lage, re­poussé à la cir­con­férence, lais­sait de grands in­ter­valles large­ment dé­gagés, de véri­ta­bles clair­ières, de l’air en abon­dance, de la fraîcheur partout. À voir ces branch­es élever jusqu’aux nues leurs rameaux in­nom­brables, tan­dis que des lianes par­asites les rat­tachaient l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glis­saient à travers les trouées du feuil­lage, on eût vrai­ment dit que le tronc de cet _om­bu_ por­tait à lui seul une forêt tout en­tière.

À l’ar­rivée des fugi­tifs, un monde ailé s’en­fuit sur les hautes ra­mures, protes­tant par ses cris con­tre une si fla­grante usurpa­tion de domi­cile.

Ces oiseaux qui, eux aus­si, avaient cher­ché refuge sur cet _om­bu_ soli­taire, étaient là par cen­taines, des mer­les, des étourneaux, des _isacas_, des _hilgueros_ et surtout les _pi­caflors_, oiseaux- mouch­es aux couleurs re­splendis­santes; et, quand ils s’en­volèrent, il sem­bla qu’un coup de vent dépouil­lait l’ar­bre de toutes ses fleurs.

Tel était l’asile of­fert à la pe­tite troupe de Gle­nar­van. Le je­une Grant et l’ag­ile Wil­son, à peine juchés dans l’ar­bre, se hâtèrent de grimper jusqu’à ses branch­es supérieures. Leur tête trouait alors le dôme de ver­dure. De ce point cul­mi­nant, la vue em­bras­sait un vaste hori­zon. L’océan créé par l’inon­da­tion les en­tourait de toutes parts, et les re­gards, si loin qu’ils s’étendis­sent, ne purent en apercevoir la lim­ite. Au­cun ar­bre ne sor­tait de la plaine liq­uide; l’_om­bu_, seul au mi­lieu des eaux débor­dées, frémis­sait à leur choc. Au loin, déri­vant du sud au nord, pas­saient, em­portés par l’im­pétueux courant, des troncs dérac­inés, des branch­es tor­dues, des chaumes ar­rachés à quelque ran­cho dé­moli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des es­tancias, des ca­davres d’an­imaux noyés, des peaux sanglantes, et sur un ar­bre vac­il­lant toute une famille de jaguars rugis­sants qui se cram­pon­naient des griffes à leur radeau frag­ile.

Plus loin en­core un point noir, presque in­vis­ible déjà, at­ti­ra l’at­ten­tion de Wil­son. C’était Thal­cave et son fidèle Thaou­ka, qui dis­parais­saient dans l’éloigne­ment.

«Thal­cave, ami Thal­cave! s’écria Robert, en ten­dant la main vers le courageux patagon.

-- Il se sauvera, Mon­sieur Robert, répon­dit Wil­son; mais al­lons re­join­dre son hon­neur.»

Un in­stant après, Robert Grant et le matelot de­scendaient les trois étages de branch­es et se trou­vaient au som­met du tronc. Là, Gle­nar­van, Pa­ganel, le ma­jor, Austin et Mul­rady étaient as­sis, à cheval ou ac­crochés, suiv­ant leurs ap­ti­tudes na­turelles. Wil­son ren­dit compte de sa vis­ite à la cime de l’_om­bu_. Tous partagèrent son opin­ion à l’égard de Thal­cave. Il n’y eut doute que sur la ques­tion de savoir si ce serait Thal­cave qui sauverait Thaou­ka, ou Thaou­ka qui sauverait Thal­cave. La sit­ua­tion des hôtes de l’_om­bu_ était, sans con­tred­it, beau­coup plus alar­mante. L’ar­bre ne céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inon­da­tion crois­sante pou­vait gag­ner ses hautes branch­es, car la dé­pres­sion du sol fai­sait de cette par­tie de la plaine un pro­fond réser­voir.

Le pre­mier soin de Gle­nar­van fut donc d’établir, au moyen d’en­tailles, des points de repère qui per­mis­sent d’ob­serv­er les divers niveaux d’eau.

La crue, sta­tion­naire alors, parais­sait avoir at­teint sa plus grande élé­va­tion. C’était déjà ras­sur­ant.

«Et main­tenant, qu’al­lons-​nous faire? dit Gle­nar­van.

-- Faire notre nid, par­bleu! répon­dit gaiement Pa­ganel.

-- Faire notre nid! s’écria Robert.

-- Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque nous ne pou­vons vivre de la vie des pois­sons.

-- Bi­en! dit Gle­nar­van, mais qui nous don­nera la bec­quée?

-- Moi», répon­dit le ma­jor.

Tous les re­gards se portèrent sur Mac Nabbs; le ma­jor était con­fort­able­ment as­sis dans un fau­teuil na­turel for­mé de deux branch­es élas­tiques, et d’une main il tendait ses al­for­jas mouil­lées, mais re­bondies.

«Ah! Mac Nabbs, s’écria Gle­nar­van, je vous re­con­nais bi­en là! Vous songez à tout, même dans des cir­con­stances où il est per­mis de tout ou­bli­er.

-- Du mo­ment qu’on était dé­cidé à ne pas se noy­er, répon­dit le ma­jor, ce n’était pas dans l’in­ten­tion de mourir de faim!

-- J’y au­rais bi­en songé, dit naïve­ment Pa­ganel, mais je su­is si dis­trait!

-- Et que con­ti­en­nent les al­for­jas? de­man­da Tom Austin.

-- La nour­ri­ture de sept hommes pen­dant deux jours, répon­dit Mac Nabbs.

-- Bon, dit Gle­nar­van, j’es­père que l’inon­da­tion au­ra suff­isam­ment dimin­ué d’ici vingt-​qua­tre heures.

-- Ou que nous au­rons trou­vé un moyen de re­gag­ner la terre ferme, ré­pli­qua Pa­ganel.

-- Notre pre­mier de­voir est donc de dé­je­uner, dit Gle­nar­van.

-- Après nous être séchés toute­fois, fit ob­serv­er le ma­jor.

-- Et du feu? dit Wil­son.

-- Eh bi­en! Il faut en faire, répon­dit Pa­ganel.

-- Où?

-- Au som­met du tronc, par­bleu!

-- Avec quoi?

-- Avec du bois mort que nous irons couper dans l’ar­bre.

-- Mais com­ment l’al­lumer? dit Gle­nar­van. Notre amadou ressem­ble à une éponge mouil­lée!

-- On s’en passera! répon­dit Pa­ganel; un peu de mousse sèche, un ray­on de soleil, la lentille de ma longue-​vue, et vous allez voir de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt?

-- Moi!» s’écria Robert.

Et, suivi de son ami Wil­son, il dis­parut comme un je­une chat dans les pro­fondeurs de l’ar­bre. Pen­dant leur ab­sence, Pa­ganel trou­va de la mousse sèche en quan­tité suff­isante; il se procu­ra un ray­on de soleil, ce qui fut facile, car l’as­tre du jour bril­lait alors d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il en­flam­ma sans peine ces matières c_om­bu_stibles, qui furent dé­posées sur une couche de feuilles hu­mides à la tri­fur­ca­tion des gross­es branch­es de l’_om­bu_. C’était un foy­er na­turel qui n’of­frait au­cun dan­ger d’in­cendie. Bi­en­tôt Wil­son et Robert revin­rent avec une brassée de bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Pa­ganel, afin de déter­min­er le tirage, se plaça au-​dessus du foy­er, ses deux longues jambes écartées, à la manière arabe; puis, se bais­sant et se rel­evant par un mou­ve­ment rapi­de, il fit au moyen de son _pon­cho_ un vi­olent ap­pel d’air.

Le bois s’en­flam­ma, et bi­en­tôt une belle flamme ron­flante s’él­eva du brasero im­pro­visé. Cha­cun se sécha à sa fan­taisie, tan­dis que les _pon­cho_s ac­crochés dans l’ar­bre se bal­ançaient au souf­fle du vent; puis on dé­je­una, tout en se ra­tionnant, car il fal­lait songer au lende­main; l’im­mense bassin se viderait moins vite peut- être que l’es­pérait Gle­nar­van, et, en somme, les pro­vi­sions étaient fort re­streintes. L’_om­bu_ ne pro­dui­sait au­cun fruit; heureuse­ment, il pou­vait of­frir un re­mar­quable con­tin­gent d’oeufs frais, grâce aux nids nom­breux qui pous­saient sur ses branch­es, sans compter leurs hôtes em­plumés.

Ces ressources n’étaient nulle­ment à dé­daign­er.

Main­tenant donc, dans la prévi­sion d’un séjour pro­longé, il s’agis­sait de procéder à une in­stal­la­tion con­fort­able.

«Puisque la cui­sine et la salle à manger sont au rez-​de-​chaussée, dit Pa­ganel, nous irons nous couch­er au pre­mier étage; la mai­son est vaste; le loy­er n’est pas cher; il ne faut pas se gên­er. J’aperçois là-​haut des berceaux na­turels dans lesquels, une fois bi­en at­tachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du monde. Nous n’avons rien à crain­dre; d’ailleurs, on veillera, et nous sommes en nom­bre pour re­pouss­er des flottes d’in­di­ens et autres an­imaux.

-- Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin.

-- J’ai mes re­volvers, dit Gle­nar­van.

-- Et moi, les miens, répon­dit Robert.

-- À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Pa­ganel ne trou­ve pas le moyen de fab­ri­quer la poudre?

-- C’est inu­tile, répon­dit Mac Nabbs, en mon­trant une poudrière en par­fait état.

-- Et d’où vous vient-​elle, ma­jor? de­man­da Pa­ganel.

-- De Thal­cave. Il a pen­sé qu’elle pou­vait nous être utile, et il me l’a remise avant de se pré­cip­iter au sec­ours de Thaou­ka.

-- Généreux et brave in­di­en! s’écria Gle­nar­van.

-- Oui, répon­dit Tom Austin, si tous les patagons sont tail­lés sur ce mod­èle, j’en fais mon com­pli­ment à la Patag­onie.

-- Je de­mande qu’on n’ou­blie pas le cheval! dit Pa­ganel. Il fait par­tie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les rever­rons, l’un por­tant l’autre.

-- À quelle dis­tance sommes-​nous de l’At­lan­tique? de­man­da le ma­jor.

-- À une quar­an­taine de milles tout au plus, répon­dit Pa­ganel. Et main­tenant, mes amis, puisque cha­cun est li­bre de ses ac­tions, je vous de­mande la per­mis­sion de vous quit­ter; je vais me choisir là- haut un ob­ser­va­toire, et, ma longue-​vue aidant, je vous tiendrai au courant des choses de ce monde.»

On lais­sa faire le sa­vant, qui, fort adroite­ment, se hissa de branche en branche et dis­parut der­rière l’épais rideau de feuil­lage. Ses com­pagnons s’oc­cupèrent alors d’or­gan­is­er la couchée et de pré­par­er leur lit. Ce ne fut ni dif­fi­cile ni long.

Pas de cou­ver­tures à faire, ni de meubles à ranger, et bi­en­tôt cha­cun vint repren­dre sa place au­tour du brasero. On causa alors, mais non plus de la sit­ua­tion présente, qu’il fal­lait sup­port­er avec pa­tience. On en revint à ce thème in­épuis­able du cap­itaine Grant. Si les eaux se re­ti­raient, le _Dun­can_, avant trois jours, rever­rait les voyageurs à son bord. Mais Har­ry Grant, ses deux matelots, ces mal­heureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il sem­blait même, après cet in­suc­cès, après cette inu­tile traver­sée de l’Amérique, que tout es­poir de les retrou­ver était ir­révo­ca­ble­ment per­du. Où diriger de nou­velles recherch­es? Quelle serait donc la douleur de la­dy He­le­na et de Mary Grant en ap­prenant que l’avenir ne leur gar­dait plus au­cune es­pérance!

«Pau­vre soeur! dit Robert, tout est fi­ni, pour nous!»

Gle­nar­van, pour la pre­mière fois, ne trou­va pas un mot con­solant à répon­dre. Quel es­poir pou­vait-​il don­ner au je­une en­fant? N’avait- il pas suivi avec une rigoureuse ex­ac­ti­tude les in­di­ca­tions du doc­ument?

«Et pour­tant, dit-​il, ce trente-​sep­tième de­gré de lat­itude n’est pas un vain chiffre! Qu’il s’ap­plique au naufrage ou à la cap­tiv­ité d’Har­ry Grant, il n’est pas sup­posé, in­ter­prété, dev­iné! Nous l’avons lu de nos pro­pres yeux!

-- Tout cela est vrai, votre hon­neur, répon­dit Tom Austin, et cepen­dant nos recherch­es n’ont pas réus­si.

-- C’est ir­ri­tant et dés­espérant à la fois, s’écria Gle­nar­van.

-- Ir­ri­tant, si vous voulez, répon­dit Mac Nabbs d’un ton tran­quille, mais non pas dés­espérant. C’est pré­cisé­ment parce que nous avons un chiffre in­dis­cutable, qu’il faut épuis­er jusqu’au bout tous ses en­seigne­ments.

-- Que voulez-​vous dire, de­man­da Gle­nar­van, et, à votre avis, que peut-​il rester à faire?

-- Une chose très sim­ple et très logique, mon cher Ed­ward. Met­tons le cap à l’est, quand nous serons à bord du _Dun­can_, et suiv­ons jusqu’à notre point de dé­part, s’il le faut, ce trente-​sep­tième par­al­lèle.

-- Croyez-​vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répon­dit Gle­nar­van. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-​nous de réus­sir? Quit­ter le con­ti­nent améri­cain, n’est-​ce pas s’éloign­er de l’en­droit in­diqué par Har­ry Grant lui-​même, de cette Patag­onie si claire­ment nom­mée dans le doc­ument?

-- Voulez-​vous donc recom­mencer vos recherch­es dans les pam­pas, répon­dit le ma­jor, quand vous avez la cer­ti­tude que le naufrage du _Bri­tan­nia_ n’a eu lieu ni sur les côtes du Paci­fique ni sur les côtes de l’At­lan­tique?»

Gle­nar­van ne répon­dit pas.

«Et si faible que soit la chance de retrou­ver Har­ry Grant en re­mon­tant le par­al­lèle in­diqué par lui, ne de­vons-​nous pas la ten­ter?

-- Je ne dis pas non... Répon­dit Gle­nar­van.

-- Et vous, mes amis, ajou­ta le ma­jor en s’adres­sant aux marins, ne partagez-​vous pas mon opin­ion?

-- En­tière­ment, répon­dit Tom Austin, que Mul­rady et Wil­son ap­prou­vèrent d’un signe de tête.

-- Écoutez-​moi, mes amis, reprit Gle­nar­van après quelques in­stants de réflex­ion, et en­tends bi­en, Robert, car ce­ci est une grave dis­cus­sion. Je ferai tout au monde pour retrou­ver le cap­itaine Grant, je m’y su­is en­gagé, et j’y con­sacr­erai ma vie en­tière, s’il le faut. Toute l’écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme de coeur qui s’est dévoué pour elle. Moi aus­si, je pense que, si faible que soit cette chance, nous de­vons faire le tour du monde par ce trente-​sep­tième par­al­lèle, et je le ferai. Mais la ques­tion à ré­soudre n’est pas celle-​là. Elle est beau­coup plus im­por­tante et la voici: de­vons-​nous aban­don­ner défini­tive­ment et dès à présent nos recherch­es sur le con­ti­nent améri­cain?»

La ques­tion, caté­gorique­ment posée, res­ta sans réponse. Per­son­ne n’os­ait se pronon­cer.

«Eh bi­en! reprit Gle­nar­van en s’adres­sant plus spé­ciale­ment au ma­jor.

-- Mon cher Ed­ward, répon­dit Mac Nabbs, c’est en­courir une as­sez grande re­spon­sabil­ité que de vous répon­dre _hic et nunc_. Cela de­mande réflex­ion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les con­trées que tra­verse le trente-​sep­tième de­gré de lat­itude aus­trale.

-- Cela, c’est l’af­faire de Pa­ganel, répon­dit Gle­nar­van.

-- In­ter­ro­geons-​le donc», ré­pli­qua le ma­jor.

On ne voy­ait plus le sa­vant, caché par le feuil­lage épais de l’_om­bu_. Il fal­lut le héler.

«Pa­ganel! Pa­ganel! s’écria Gle­nar­van.

-- Présent, répon­dit une voix qui ve­nait du ciel.

-- Où êtes-​vous?

-- Dans ma tour.

-- Que faites-​vous là?

-- J’ex­am­ine l’im­mense hori­zon.

-- Pou­vez-​vous de­scen­dre un in­stant?

-- Vous avez be­soin de moi?

-- Oui.

-- À quel pro­pos?

-- Pour savoir quels pays tra­verse le trente-​sep­tième par­al­lèle.

-- Rien de plus aisé, répon­dit Pa­ganel; inu­tile même de me déranger pour vous le dire.

-- Eh bi­en, allez.

-- Voilà. En quit­tant l’Amérique, le trente-​sep­tième par­al­lèle sud tra­verse l’océan At­lan­tique.

-- Bon.

-- Il ren­con­tre les îles Tris­tan d’Acun­ha.

-- Bi­en.

-- Il passe à deux de­grés au-​dessous du cap de Bonne-​Es­pérance.

-- Après?

-- Il court à travers la mer des In­des.

-- En­suite?

-- Il ef­fleure l’île Saint-​Pierre du groupe des îles Am­ster­dam.

-- Allez tou­jours.

-- Il coupe l’Aus­tralie par la province de Vic­to­ria.

-- Con­tin­uez.

-- En sor­tant de l’Aus­tralie...»

Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géo­graphe hési­tait- il? Le sa­vant ne savait-​il plus?

Non; mais un cri formidable se fit en­ten­dre dans les hau­teurs de l’_om­bu_. Gle­nar­van et ses amis pâlirent en se re­gar­dant. Une nou­velle catas­tro­phe ve­nait-​elle d’ar­riv­er? Le mal­heureux Pa­ganel s’était-​il lais­sé choir? Déjà Wil­son et Mul­rady volaient à son sec­ours, quand un long corps ap­parut. Pa­ganel dé­gringo­lait de branche en branche.

Était-​il vi­vant? était-​il mort? on ne savait, mais il al­lait tomber dans les eaux mugis­santes, quand le ma­jor, l’ar­rê­ta au pas­sage.

«Bi­en obligé, Mac Nabbs! s’écria Pa­ganel.

-- Quoi? Qu’avez-​vous? dit le ma­jor. Qu’est-​ce qui vous a pris? En­core une de vos éter­nelles dis­trac­tions?

-- Oui! oui! répon­dit Pa­ganel d’une voix étran­glée par l’émo­tion. Oui! Une dis­trac­tion... Phénomé­nale cette fois!

-- Laque­lle?

-- Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons en­core! Nous nous trompons tou­jours!

-- Ex­pliquez-​vous!

-- Gle­nar­van, ma­jor, Robert, mes amis, s’écria Pa­ganel, nous cher­chons le cap­itaine Grant où il n’est pas!

-- Que dites-​vous? s’écria Gle­nar­van.

-- Non seule­ment où il n’est pas, ajou­ta Pa­ganel, mais en­core où il n’a ja­mais été!»

Chapitre XXIV _Où l’on con­tin­ue de men­er la vie des oiseaux_

Un pro­fond éton­nement ac­cueil­lit ces paroles inat­ten­dues. Que voulait dire le géo­graphe?

Avait-​il per­du l’es­prit? Il par­lait cepen­dant avec une telle con­vic­tion, que tous les re­gards se portèrent sur Gle­nar­van. Cette af­fir­ma­tion de Pa­ganel était une réponse di­recte à la ques­tion qu’il ve­nait de pos­er. Mais Gle­nar­van se bor­na à faire un geste de déné­ga­tion qui ne prou­vait pas en faveur du sa­vant.

Cepen­dant celui-​ci, maître de son émo­tion, reprit la pa­role.

«Oui! dit-​il d’une voix con­va­in­cue, oui! Nous nous sommes égarés dans nos recherch­es, et nous avons lu sur le doc­ument ce qui n’y est pas!

-- Ex­pliquez-​vous, Pa­ganel, dit le ma­jor, et avec plus de calme.

-- C’est très sim­ple, ma­jor. Comme vous j’étais dans l’er­reur, comme vous j’étais lancé dans une in­ter­pré­ta­tion fausse, quand, il n’y a qu’un in­stant, au haut de cet ar­bre, répon­dant à vos ques­tions, et m’ar­rê­tant sur le mot «Aus­tralie», un éclair a traver­sé mon cerveau et la lu­mière s’est faite.

-- Quoi! s’écria Gle­nar­van, vous pré­ten­dez que Har­ry Grant?...

-- Je pré­tends, répon­dit Pa­ganel, que le mot _aus­tral_ qui se trou­ve dans le doc­ument n’est pas un mot com­plet, comme nous l’avons cru jusqu’ici, mais bi­en le rad­ical du mot _Aus­tralie_.

-- Voilà qui serait par­ti­culi­er! répon­dit le ma­jor.

-- Par­ti­culi­er! ré­pli­qua Gle­nar­van, en haus­sant les épaules, c’est tout sim­ple­ment im­pos­si­ble.

-- Im­pos­si­ble! reprit Pa­ganel. C’est un mot que nous n’ad­met­tons pas en France.

-- Com­ment! Ajou­ta Gle­nar­van du ton de la plus pro­fonde in­cré­dulité, vous os­ez pré­ten­dre, le doc­ument en main, que le naufrage du _Bri­tan­nia_ a eu lieu sur les côtes de l’Aus­tralie?

-- J’en su­is sûr! répon­dit Pa­ganel.

-- Ma foi, Pa­ganel, dit Gle­nar­van, voilà une pré­ten­tion qui m’étonne beau­coup, venant du se­cré­taire d’une so­ciété géo­graphique.

-- Pour quelle rai­son? de­man­da Pa­ganel, touché à son en­droit sen­si­ble.

-- Parce que, si vous ad­met­tez le mot _Aus­tralie_, vous ad­met­tez en même temps qu’il s’y trou­ve des _in­di­ens_, ce qui ne s’est ja­mais vu jusqu’ici.»

Pa­ganel ne fut nulle­ment sur­pris de l’ar­gu­ment. Il s’y at­tendait sans doute, et se mit à sourire.

«Mon cher Gle­nar­van, dit-​il, ne vous hâtez pas de t_rio_mpher; je vais vous «bat­tre à plates cou­tures», comme nous dis­ons, nous autres français, et ja­mais anglais n’au­ra été si bi­en bat­tu! Ce sera la re­vanche de Cré­cy et d’Az­in­court!

-- Je ne de­mande pas mieux. Bat­tez-​moi, Pa­ganel.

-- Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’in­di­ens dans le texte du doc­ument que de Patag­onie! Le mot in­com­plet _in­di... N_e sig­ni­fie pas _in­di­ens_; mais bi­en _in­digènes!_ or, ad­met­tez-​vous qu’il y ait des «in­digènes» en Aus­tralie?»

Il faut avouer qu’en ce mo­ment Gle­nar­van re­gar­da fix­ement Pa­ganel.

«Bra­vo! Pa­ganel dit le ma­jor, -- ad­met­tez-​vous mon in­ter­pré­ta­tion, mon cher lord?

-- Oui! répon­dit Gle­nar­van, si vous me prou­vez que ce reste de mot _go­nie_ ne s’ap­plique pas au pays des patagons!

-- Non! Certes, s’écria Pa­ganel, il ne s’ag­it pas de _Patag­onie!_ lisez tout ce que vous voudrez, ex­cep­té cela.

-- Mais quoi?

-- _Cos­mogo­nie! Théo­go­nie! Ag­onie!_...

-- _Ag­onie! dit_ le ma­jor.

-- Cela m’est in­dif­férent, répon­dit Pa­ganel; le mot n’a au­cune im­por­tance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut sig­ni­fi­er. Le point prin­ci­pal, c’est que _aus­tral_ in­dique l’_Aus­tralie_, et il fal­lait être aveuglé­ment en­gagé dans une voie fausse, pour n’avoir pas dé­cou­vert, dès l’abord, une ex­pli­ca­tion si év­idente. Si j’avais trou­vé le doc­ument, moi, si mon juge­ment n’avait pas été faussé par votre in­ter­pré­ta­tion, je ne l’au­rais ja­mais com­pris autrement!»

Cette fois, les hur­rahs, les félic­ita­tions, les com­pli­ments ac­cueil­lirent ces paroles de Pa­ganel.

Austin, les matelots, le ma­jor, Robert surtout, si heureux de re­naître à l’es­poir, ap­plaudi­rent le digne sa­vant. Gle­nar­van, dont les yeux se dessil­laient peu à peu, était, dit-​il, tout près de se ren­dre.

«Une dernière ob­ser­va­tion, mon cher Pa­ganel, et je n’au­rai plus qu’à m’in­clin­er de­vant votre per­spi­cac­ité.

-- Par­lez, Gle­nar­van.

-- Com­ment as­sem­blez-​vous en­tre eux ces mots nou­velle­ment in­ter­prétés, et de quelle manière lisez-​vous le doc­ument?

-- Rien n’est plus facile. Voici le doc­ument», dit Pa­ganel, en présen­tant le pré­cieux pa­pi­er qu’il étu­di­ait si con­scien­cieuse­ment depuis quelques jours.

Un pro­fond si­lence se fit, pen­dant que le géo­graphe, rassem­blant ses idées, pre­nait son temps pour répon­dre. Son doigt suiv­ait sur le doc­ument les lignes in­ter­rompues, tan­dis que d’une voix sûre, et soulig­nant cer­tains mots, il s’ex­pri­ma en ces ter­mes: «_le 7 juin 1862, le trois-​mâts Bri­tan­nia de Glas­gow a som­bré après_...» Met­tons, si vous voulez, «de_ux jours, trois jours_» ou «_une longue ag­onie_», peu im­porte, c’est tout à fait in­dif­férent, «_sur les côtes de l’Aus­tralie. Se dirigeant à terre, deux matelots et le cap­itaine Grant vont es­say­er d’abor­der_» ou «_ont abor­dé le con­ti­nent, où ils seront_» ou «_sont pris­on­niers de cru­els in­digènes. Ils ont jeté ce doc­ument_», etc., etc. Est-​ce clair?

-- C’est clair, répon­dit Gle­nar­van, si le nom de «con­ti­nent» peut s’ap­pli­quer à l’Aus­tralie, qui n’est qu’une île!

-- Ras­surez-​vous, mon cher Gle­nar­van, les meilleurs géo­graphes sont d’ac­cord pour nom­mer cette île «le con­ti­nent aus­tralien.»

-- Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria Gle­nar­van. En Aus­tralie! Et que le ciel nous as­siste!

-- En Aus­tralie! répétèrent ses com­pagnons d’une voix unanime.

-- Savez-​vous bi­en, Pa­ganel, ajou­ta Gle­nar­van, que votre présence à bord du _Dun­can_ est un fait prov­iden­tiel?

-- Bon, répon­dit Pa­ganel. Met­tons que je su­is un en­voyé de la prov­idence, et n’en par­lons plus!»

Ain­si se ter­mi­na cette con­ver­sa­tion qui, dans l’avenir, eut de si grandes con­séquences. Elle mod­ifia com­plète­ment la sit­ua­tion morale des voyageurs. Ils ve­naient de res­saisir le fil de ce labyrinthe dans lequel ils se croy­aient à ja­mais égarés. Une nou­velle es­pérance s’él­evait sur les ru­ines de leurs pro­jets écroulés. Ils pou­vaient sans crainte laiss­er der­rière eux ce con­ti­nent améri­cain, et toutes leurs pen­sées s’en­volaient déjà vers la terre aus­trali­enne. En re­mon­tant à bord du _Dun­can_, ses pas­sagers n’y ap­porteraient pas le dés­espoir à son bord, et la­dy He­le­na, Mary Grant, n’au­raient pas à pleur­er l’ir­révo­ca­ble perte du cap­itaine Grant! Aus­si, ils ou­blièrent les dan­gers de leur sit­ua­tion pour se livr­er à la joie, et ils n’eu­rent qu’un seul re­gret, celui de ne pou­voir par­tir sans re­tard.

Il était alors qua­tre heures du soir. On ré­so­lut de souper à six. Pa­ganel voulut célébr­er par un fes­tin splen­dide cette heureuse journée. Or, le menu était très re­streint, il pro­posa à Robert d’aller chas­ser «dans la forêt prochaine.» Robert bat­tit des mains à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thal­cave, on net­toya les re­volvers, on les chargea de pe­tit plomb, et l’on par­tit.

«Ne vous éloignez pas», dit grave­ment le ma­jor aux deux chas­seurs.

Après leur dé­part, Gle­nar­van et Mac Nabbs al­lèrent con­sul­ter les mar­ques en­tail­lées dans l’ar­bre, tan­dis que Wil­son et Mul­rady ral­lumaient les char­bons du brasero.

Gle­nar­van, de­scen­du à la sur­face de l’im­mense lac, ne vit au­cun symp­tôme de décrois­sance. Cepen­dant les eaux sem­blaient avoir at­teint leur max­imum d’élé­va­tion; mais la vi­olence avec laque­lle elles s’écoulaient du sud au nord prou­vait que l’équili­bre ne s’était pas en­core établi en­tre les fleuves ar­gentins. Avant de baiss­er, il fal­lait d’abord que cette masse liq­uide de­meurât étale, comme la mer au mo­ment où le flot finit et le ju­sant com­mence. On ne pou­vait donc pas compter sur un abaisse­ment des eaux tant qu’elles cour­raient vers le nord avec cette tor­rentueuse ra­pid­ité.

Pen­dant que Gle­nar­van et le ma­jor fai­saient leurs ob­ser­va­tions, des coups de feu re­ten­tirent dans l’ar­bre, ac­com­pa­gnés de cris de joie presque aus­si bruyants. Le so­pra­no de Robert je­tait de fines roulades sur la basse de Pa­ganel. C’était à qui serait le plus en­fant. La chas­se s’an­nonçait bi­en, et lais­sait pressen­tir des merveilles culi­naires.

Lorsque le ma­jor et Gle­nar­van furent revenus auprès du brasera, ils eu­rent d’abord à féliciter Wil­son d’une ex­cel­lente idée. Ce brave marin, au moyen d’une épin­gle et d’un bout de fi­celle, s’était livré à une pêche mirac­uleuse. Plusieurs douzaines de pe­tits pois­sons, déli­cats comme les éper­lans, et nom­més «mo­jar­ras», frétil­laient dans un pli de son _pon­cho_, et promet­taient de faire un plat exquis.

En ce mo­ment, les chas­seurs re­descendi­rent des cimes de l’_om­bu_. Pa­ganel por­tait prudem­ment des oeufs d’hi­ron­delle noire, et un chapelet de moineaux qu’il de­vait présen­ter plus tard sous le nom de mau­vi­ettes. Robert avait adroite­ment abat­tu plusieurs paires «d’hilgueros», pe­tits oiseaux verts et jaunes, ex­cel­lents à manger, et fort de­mandés sur le marché de Mon­te­video.

Pa­ganel, qui con­nais­sait cin­quante et une manières de pré­par­er les oeufs, dut se borner cette fois à les faire dur­cir sous les cen­dres chaudes.

Néan­moins, le repas fut aus­si var­ié que déli­cat.

La viande sèche, les oeufs durs, les _mo­jar­ras_ gril­lés, les moineaux et les _hilgueros_ rôtis com­posèrent un de ces fes­tins dont le sou­venir est im­périss­able.

La con­ver­sa­tion fut très gaie. On com­pli­men­ta fort Pa­ganel en sa dou­ble qual­ité de chas­seur et de cuisinier. Le sa­vant ac­cep­ta ces con­grat­ula­tions avec la mod­estie qui sied au vrai mérite. Puis, il se livra à des con­sid­éra­tions curieuses sur ce mag­nifique _om­bu_ qui l’abri­tait de son feuil­lage, et dont, selon lui, les pro­fondeurs étaient im­menses.

«Robert et moi, ajou­ta-​t-​il plaisam­ment, nous nous croyions en pleine forêt pen­dant la chas­se. J’ai cru un mo­ment que nous al­lions nous per­dre. Je ne pou­vais plus retrou­ver mon chemin! Le soleil dé­cli­nait à l’hori­zon! Je cher­chais en vain la trace de mes pas. La faim se fai­sait cru­elle­ment sen­tir! Déjà les som­bres tail­lis re­ten­tis­saient du rugisse­ment des bêtes féro­ces... C’est- à-​dire, non! Il n’y a pas de bêtes féro­ces, et je le re­grette!

-- Com­ment! dit Gle­nar­van, vous re­gret­tez les bêtes féro­ces?

-- Oui! Certes.

-- Cepen­dant, quand on a tout à crain­dre de leur féroc­ité...

-- La féroc­ité n’ex­iste pas... Sci­en­tifique­ment par­lant, répon­dit le sa­vant.

-- Ah! Pour le coup, Pa­ganel, dit le ma­jor, vous ne me fer­ez ja­mais ad­met­tre l’util­ité des bêtes féro­ces! à quoi ser­vent-​elles?

-- Ma­jor! s’écria Pa­ganel, mais elles ser­vent à faire des clas­si­fi­ca­tions, des or­dres, des familles, des gen­res, des sous- gen­res, des es­pèces...

-- Bel avan­tage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bi­en! Si j’avais été l’un des com­pagnons de Noé au mo­ment du déluge, j’au­rais cer­taine­ment em­pêché cet im­pru­dent pa­tri­arche de met­tre dans l’arche des cou­ples de li­ons, de ti­gres, de pan­thères, d’ours et autres an­imaux aus­si mal­faisants qu’inu­tiles.

-- Vous au­riez fait cela? de­man­da Pa­ganel.

-- Je l’au­rais fait.

-- Eh bi­en! Vous au­riez eu tort au point de vue zo­ologique!

-- Non pas au point de vue hu­main, répon­dit le ma­jor.

-- C’est ré­voltant! reprit Pa­ganel, et pour mon compte, au con­traire, j’au­rais pré­cisé­ment con­servé les mé­gath­eri­ums, les ptéro­dactyles, et tous les êtres an­tédilu­viens dont nous sommes si mal­heureuse­ment privés...

-- Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repar­tit le ma­jor, et qu’il a mérité jusqu’à la fin des siè­cles la malé­dic­tion des sa­vants!»

Les au­di­teurs de Pa­ganel et du ma­jor ne pou­vaient s’em­pêch­er de rire en voy­ant les deux amis se dis­put­er sur le dos du vieux Noé. Le ma­jor, con­traire­ment à tous ses principes, lui qui de sa vie n’avait dis­cuté avec per­son­ne, était chaque jour aux pris­es avec Pa­ganel. Il faut croire que le sa­vant l’ex­ci­tait par­ti­culière­ment. Gle­nar­van, suiv­ant son habi­tude, in­ter­vint dans le dé­bat et dit:

«Qu’il soit re­gret­table ou non, au point de vue sci­en­tifique comme au point de vue hu­main, d’être privé d’an­imaux féro­ces, il faut nous résign­er au­jourd’hui à leur ab­sence. Pa­ganel ne pou­vait es­pér­er en ren­con­tr­er dans cette forêt aéri­enne.

-- Pourquoi pas? répon­dit le sa­vant.

-- Des bêtes fauves sur un ar­bre? dit Tom Austin.

-- Eh! Sans doute! Le ti­gre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est trop vive­ment pressé par les chas­seurs, se réfugie sur les ar­bres! Un de ces an­imaux, sur­pris par l’inon­da­tion, au­rait par­faite­ment pu chercher asile en­tre les branch­es de l’_om­bu_.

-- En­fin, vous n’en avez pas ren­con­tré, je sup­pose? dit le ma­jor.

-- Non, répon­dit Pa­ganel, bi­en que nous ayons bat­tu tout le bois. C’est fâcheux, car ç’eût été là une chas­se su­perbe. Un féroce car­nassier que ce jaguar! D’un seul coup de pat­te, il tord le cou à un cheval! Quand il a goûté de la chair hu­maine, il y re­vient avec sen­su­al­ité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’in­di­en, puis le nè­gre, puis le mulâtre, puis le blanc.

-- En­chan­té de ne venir qu’au qua­trième rang! répon­dit Mac Nabbs.

-- Bon! Cela prou­ve tout sim­ple­ment que vous êtes fade! ri­pos­ta Pa­ganel d’un air de dé­dain!

-- En­chan­té d’être fade! ri­pos­ta le ma­jor.

-- Eh bi­en, c’est hu­miliant! répon­dit l’in­traitable Pa­ganel. Le blanc se proclame le pre­mier des hommes! Il paraît que ce n’est pas l’avis de messieurs les jaguars!

-- Quoi qu’il en soit, mon brave Pa­ganel, dit Gle­nar­van, at­ten­du qu’il n’y a par­mi nous ni in­di­ens, ni nè­gres, ni mulâtres, je me réjouis de l’ab­sence de vos chers jaguars. Notre sit­ua­tion n’est pas telle­ment agréable...

-- Com­ment! Agréable, s’écria Pa­ganel, en sautant sur ce mot qui pou­vait don­ner un nou­veau cours à la con­ver­sa­tion, vous vous plaignez de votre sort, Gle­nar­van?

-- Sans doute, répon­dit Gle­nar­van. Est-​ce que vous êtes à votre aise dans ces branch­es in­com­modes et peu capi­ton­nées?

-- Je n’ai ja­mais été mieux, même dans mon cab­inet. Nous menons la vie des oiseaux, nous chan­tons, nous volti­geons! Je com­mence à croire que les hommes sont des­tinés à vivre sur les ar­bres.

-- Il ne leur manque que des ailes! dit le ma­jor.

-- Ils s’en fer­ont quelque jour!

-- En at­ten­dant, répon­dit Gle­nar­van, per­me­ttez-​moi, mon cher ami, de préfér­er à cette de­meure aéri­enne le sable d’un parc, le par­quet d’une mai­son ou le pont d’un navire!

-- Gle­nar­van, répon­dit Pa­ganel, il faut ac­cepter les choses comme elles vi­en­nent! Bonnes, tant mieux. Mau­vais­es, on n’y prend garde. Je vois que vous re­gret­tez le con­fort­able de Mal­colm-​Cas­tle!

-- Non, mais...

-- Je su­is cer­tain que Robert est par­faite­ment heureux, se hâ­ta de dire Pa­ganel, pour as­sur­er au moins un par­ti­san à ses théories.

-- Oui, Mon­sieur Pa­ganel! s’écria Robert d’un ton joyeux.

-- C’est de son âge, répon­dit Gle­nar­van.

-- Et du mien! ri­pos­ta le sa­vant. Moins on a d’ais­es, moins on a de be­soins. Moins on a de be­soins, plus on est heureux.

-- Al­lons, dit le ma­jor, voilà Pa­ganel qui va faire une sor­tie con­tre les richess­es et les lam­bris dorés.

-- Non, Mac Nabbs, répon­dit le sa­vant, mais si vous le voulez bi­en, je vais vous racon­ter, à ce pro­pos, une pe­tite his­toire arabe qui me re­vient à l’es­prit.

-- Oui! oui! Mon­sieur Pa­ganel, dit Robert.

-- Et que prou­vera votre his­toire? de­man­da le ma­jor.

-- Ce que prou­vent toutes les his­toires, mon brave com­pagnon.

-- Pas grand’chose alors, répon­dit Mac Nabbs. En­fin, allez tou­jours, Shéhérazade, et con­tez-​nous un de ces con­tes que vous racon­tez si bi­en.

-- Il y avait une fois, dit Pa­ganel, un fils du grand Haroun-​Al- Raschild qui n’était pas heureux. Il al­la con­sul­ter un vieux der­viche. Le sage vieil­lard lui répon­dit que le bon­heur était chose dif­fi­cile à trou­ver en ce monde. «cepen­dant», ajou­ta-​t-​il, je con­nais un moyen in­fail­li­ble de «vous pro­cur­er le bon­heur. -- Quel est-​il?» de­man­da le je­une prince. -- C’est, répon­dit le der­viche, de «met­tre sur vos épaules la chemise d’un homme «heureux!» -- là-​dessus, le prince em­bras­sa le vieil­lard, et s’en fut à la recherche de son tal­is­man. Le voilà par­ti. Il vis­ite toutes les cap­itales de la terre! Il es­saye des chemis­es de roi, des chemis­es d’em­pereurs, des chemis­es de princes, des chemis­es de seigneurs. Peine inu­tile. Il n’en est pas plus heureux! Il en­dosse alors des chemis­es d’artistes, des chemis­es de guer­ri­ers, des chemis­es de marchands. Pas da­van­tage. Il fit ain­si bi­en du chemin sans trou­ver le bon­heur. En­fin, dés­espéré d’avoir es­sayé tant de chemis­es, il reve­nait fort triste, un beau jour, au palais de son père, quand il avisa dans la cam­pagne un brave laboureur, tout joyeux et tout chan­tant, qui pous­sait sa char­rue. «Voilà pour­tant un homme qui pos­sède le bon­heur, se dit-​il, ou le bon­heur n’ex­iste pas sur terre.» Il va à lui. «Bon­homme, dit-​il, es-​tu heureux? -- Oui! fait l’autre. -- Tu ne désires rien? -- Non. -- Tu ne chang­erais pas ton sort pour celui d’un roi? -- Ja­mais! -- Eh bi­en, vends-​moi ta chemise! -- Ma chemise! Je n’en ai point!»

Chapitre XXXV _En­tre le feu et l’eau_

L’his­toire de Jacques Pa­ganel eut un très grand suc­cès. On l’ap­plau­dit fort, mais cha­cun gar­da son opin­ion, et le sa­vant obtint ce ré­sul­tat or­di­naire à toute dis­cus­sion, celui de ne con­va­in­cre per­son­ne.

Cepen­dant, on de­meu­ra d’ac­cord sur ce point, qu’il faut faire con­tre for­tune bon coeur, et se con­tenter d’un ar­bre, quand on n’a ni palais ni chau­mière.

Pen­dant ces dis­cours et autres, le soir était venu.

Un bon som­meil pou­vait seul ter­min­er digne­ment cette émou­vante journée. Les hôtes de l’_om­bu_ se sen­taient non seule­ment fa­tigués des péripéties de l’inon­da­tion, mais surtout ac­ca­blés par la chaleur du jour, qui avait été ex­ces­sive. Leurs com­pagnons ailés don­naient déjà l’ex­em­ple du re­pos; les _hilgueros_, ces rossig­nols de la pam­pa, ces­saient leurs mélodieuses roulades, et tous les oiseaux de l’ar­bre avaient dis­paru dans l’épais­seur du feuil­lage as­som­bri. Le mieux était de les imiter.

Cepen­dant, avant de se «met­tre au nid», comme dit Pa­ganel, Gle­nar­van, Robert et lui grim­pèrent à l’ob­ser­va­toire pour ex­am­in­er une dernière fois la plaine liq­uide. Il était neuf heures en­vi­ron. Le soleil ve­nait de se couch­er dans les brumes ét­ince­lantes de l’hori­zon oc­ci­den­tal. Toute cette moitié de la sphère céleste jusqu’au zénith se noy­ait dans une vapeur chaude. Les con­stel­la­tions si bril­lantes de l’hémis­phère aus­tral sem­blaient voilées d’une gaze légère et ap­pa­rais­saient con­fusé­ment. Néan­moins, on les dis­tin­guait as­sez pour les re­con­naître, et Pa­ganel fit ob­serv­er à son ami Robert, au prof­it de son ami Gle­nar­van, cette zone cir­cum­po­laire où les étoiles sont splen­dides. En­tre autres, il lui mon­tra la croix du sud, groupe de qua­tre étoiles de pre­mière et de sec­onde grandeur, dis­posées en losange, à peu près à la hau­teur du pôle; le Cen­tau­re, où brille l’étoile la plus rap­prochée de la terre, à huit mille mil­liards de lieues seule­ment; les nuées de Mag­el­lan, deux vastes nébuleuses, dont la plus éten­due cou­vre un es­pace deux cents fois grand comme la sur­face ap­par­ente de la lune; puis, en­fin, ce «trou noir» où sem­ble man­quer ab­sol­ument la matière stel­laire.

À son grand re­gret, O_rio_n, qui se laisse voir des deux hémis­phères, n’ap­pa­rais­sait pas en­core; mais Pa­ganel ap­prit à ses deux élèves une par­tic­ular­ité curieuse de la cos­mo­gra­phie patagone. Aux yeux de ces poé­tiques in­di­ens, O_rio_n représente un im­mense _la­zo_ et trois bo­las lancées par la main du chas­seur qui par­court les célestes prairies. Toutes ces con­stel­la­tions, re­flétées dans le miroir des eaux, provo­quaient les ad­mi­ra­tions du re­gard en créant au­tour de lui comme un dou­ble ciel.

Pen­dant que le sa­vant Pa­ganel dis­cour­ait ain­si, tout l’hori­zon de l’est pre­nait un as­pect orageux.

Une barre épaisse et som­bre, net­te­ment tranchée, y mon­tait peu à peu en éteignant les étoiles. Ce nu­age, d’ap­parence sin­istre, en­vahit bi­en­tôt une moitié de la voûte qu’il sem­blait combler. Sa force motrice de­vait résider en lui, car il n’y avait pas un souf­fle de vent. Les couch­es at­mo­sphériques con­ser­vaient un calme ab­solu. Pas une feuille ne re­muait à l’ar­bre, pas une ride ne plis­sait la sur­face des eaux. L’air même parais­sait man­quer, comme si queue vaste ma­chine pneu­ma­tique l’eût raré­fié. Une élec­tric­ité à haute ten­sion sat­urait l’at­mo­sphère, et tout être vi­vant la sen­tait courir le long de ses nerfs.

Gle­nar­van, Pa­ganel et Robert furent sen­si­ble­ment im­pres­sion­nés par ces on­des élec­triques.

«Nous al­lons avoir de l’or­age, dit Pa­ganel.

-- Tu n’as pas peur du ton­nerre? de­man­da Gle­nar­van au je­une garçon.

-- Oh! _My­lord_, répon­dit Robert.

-- Eh bi­en, tant mieux, car l’or­age n’est pas loin.

-- Et il sera fort, reprit Pa­ganel, si j’en juge par l’état du ciel.

-- Ce n’est pas l’or­age qui m’in­quiète, reprit Gle­nar­van, mais bi­en des tor­rents de pluie dont il sera ac­com­pa­gné. Nous serons trem­pés jusqu’à la moelle des os. Quoi que vous disiez, Pa­ganel, un nid ne peut suf­fire à un homme, et vous l’ap­pren­drez bi­en­tôt à vos dépens.

-- Oh! avec de la philoso­phie! répon­dit le sa­vant.

-- La philoso­phie, ça n’em­pêche pas d’être mouil­lé!

-- Non, mais ça réchauffe.

-- En­fin, dit Gle­nar­van, re­joignons nos amis et en­ga­geons-​les à s’en­velop­per de leur philoso­phie et de leurs _pon­cho_s le plus étroite­ment pos­si­ble, et surtout à faire pro­vi­sion de pa­tience, car nous en au­rons be­soin!»

Gle­nar­van je­ta un dernier re­gard sur le ciel menaçant. La masse des nu­ages le cou­vrait alors tout en­tier. À peine une bande in­dé­cise vers le couchant s’éclairait-​elle de lueurs cré­pus­cu­laires.

L’eau revê­tait une teinte som­bre et ressem­blait à un grand nu­age in­férieur prêt à se con­fon­dre avec les lour­des vapeurs. L’om­bre même n’était plus vis­ible. Les sen­sa­tions de lu­mière ou de bruit n’ar­rivaient ni aux yeux ni aux or­eilles. Le si­lence de­ve­nait aus­si pro­fond que l’ob­scu­rité.

«De­scen­dons, dit Gle­nar­van, la foudre ne tardera pas à éclater!»

Ses deux amis et lui se lais­sèrent gliss­er sur les branch­es liss­es, et furent as­sez sur­pris de ren­tr­er dans une sorte de de­mi- clarté très sur­prenante; elle était pro­duite par une myr­iade de points lu­mineux qui se croi­saient en bour­don­nant à la sur­face des eaux.

«Des phos­pho­res­cences? dit Gle­nar­van.

-- Non, répon­dit Pa­ganel, mais des in­sectes phos­pho­res­cents, de véri­ta­bles lampyres, des dia­mants vi­vants et pas chers, dont les dames de Buenos-​Ayres se font de mag­nifiques parures!

-- Quoi! s’écria Robert, ce sont des in­sectes qui vo­lent ain­si comme des ét­in­celles?

-- Oui, mon garçon.»

Robert s’em­para d’un de ces bril­lants in­sectes.

Pa­ganel ne s’était pas trompé. C’était une sorte de gros bour­don, long d’un pouce, auquel les in­di­ens ont don­né le nom de «tu­co- tu­co». Ce curieux coléop­tère je­tait des lueurs par deux tach­es situées en avant de son corse­let, et sa lu­mière as­sez vive eût per­mis de lire dans l’ob­scu­rité. Pa­ganel, ap­prochant l’in­secte de sa mon­tre, put voir qu’elle mar­quait dix heures du soir.

Gle­nar­van, ayant re­joint le ma­jor et les trois marins, leur fit des recom­man­da­tions pour la nu­it.

Il fal­lait s’at­ten­dre à un vi­olent or­age. Après les pre­miers roule­ments du ton­nerre, le vent se déchaîn­erait sans doute, et l’_om­bu_ serait fort sec­oué. Cha­cun fut donc in­vité à s’at­tach­er forte­ment dans le lit de branch­es qui lui avait été dévolu. Si l’on ne pou­vait éviter les eaux du ciel, au moins fal­lait-​il se gar­er des eaux de la terre, et ne point tomber dans ce rapi­de courant qui se bri­sait au pied de l’ar­bre.

On se souhai­ta une bonne nu­it sans trop l’es­pér­er.

Puis, cha­cun se glis­sant dans sa couche aéri­enne, s’en­velop­pa de son _pon­cho_ et at­ten­dit le som­meil.

Mais l’ap­proche des grands phénomènes de la na­ture jette au coeur de tout être sen­si­ble une vague in­quié­tude, dont les plus forts ne sauraient se défendre. Les hôtes de l’_om­bu_, ag­ités, op­pressés, ne purent clore leur paupière, et le pre­mier coup de ton­nerre les trou­va tout éveil­lés. Il se pro­duisit un peu avant onze heures sous la forme d’un roule­ment éloigné. Gle­nar­van gagna l’ex­trémité de la branche hor­izon­tale et hasar­da sa tête hors du feuil­lage.

Le fond noir du soir était déjà scar­ifié d’in­ci­sions vives et bril­lantes que les eaux du lac réver­béraient avec net­teté. La nue se déchi­rait en maint en­droit, mais comme un tis­su mou et co­ton­neux, sans bruit stri­dent.

Gle­nar­van, après avoir ob­servé le zénith et l’hori­zon qui se con­fondaient dans une égale ob­scu­rité, revint au som­met du tronc.

«Qu’en dites-​vous, Gle­nar­van? de­man­da Pa­ganel.

-- Je dis que cela com­mence bi­en, mes amis, et si cela con­tin­ue, l’or­age sera ter­ri­ble.

-- Tant mieux, répon­dit l’en­thou­si­aste Pa­ganel, j’aime au­tant un beau spec­ta­cle, puisque je ne puis le fuir.

-- Voilà en­core une de vos théories qui va éclater, dit le ma­jor.

-- Et l’une de mes meilleures, Mac Nabbs. Je su­is de l’avis de Gle­nar­van, l’or­age sera su­perbe. Tout à l’heure, pen­dant que j’es­sayais de dormir, plusieurs faits me sont revenus à la mé­moire, qui me le font es­pér­er, car nous sommes ici dans la ré­gion des grandes tem­pêtes élec­triques. J’ai lu quelque part, en ef­fet, qu’en 1793, pré­cisé­ment dans la province de Buenos-​Ayres, le ton­nerre est tombé trente-​sept fois pen­dant un seul or­age. Mon col­lègue, M Mar­tin De Moussy, a comp­té jusqu’à cin­quante-​cinq min­utes de roule­ment non in­ter­rompu.

-- Mon­tre en main? dit le ma­jor.

-- Mon­tre en main. Une seule chose m’in­quiéterait, ajou­ta Pa­ganel, si l’in­quié­tude ser­vait à éviter le dan­ger, c’est que l’unique point cul­mi­nant de cette plaine est pré­cisé­ment l’_om­bu_ où nous sommes. Un para­ton­nerre serait ici fort utile, car pré­cisé­ment cet ar­bre est, en­tre tous ceux de la pam­pa, celui que la foudre af­fec­tionne par­ti­culière­ment. Et puis, vous ne l’ig­norez pas, mes amis, les sa­vants recom­man­dent de ne point chercher refuge sous les ar­bres pen­dant l’or­age.

-- Bon, dit le ma­jor, voilà une recom­man­da­tion qui vient à pro­pos!

-- Il faut avouer, Pa­ganel, répon­dit Gle­nar­van, que vous choi­sis­sez bi­en le mo­ment pour nous con­ter ces choses ras­sur­antes!

-- Bah! ré­pli­qua Pa­ganel, tous les mo­ments sont bons pour s’in­stru­ire. Ah! Cela com­mence!»

Des éclats de ton­nerre plus vi­olents in­ter­rom­pirent cette in­op­por­tune con­ver­sa­tion; leur in­ten­sité crois­sait en gag­nant des tons plus élevés; ils se rap­prochaient et pas­saient du grave au médi­um, pour em­prunter à la musique une très juste com­para­ison.

Bi­en­tôt ils dev­in­rent stri­dents et firent vi­br­er avec de rapi­des os­cil­la­tions les cordes at­mo­sphériques. L’es­pace était en feu, et dans cet em­brase­ment, on ne pou­vait re­con­naître à quelle ét­in­celle élec­trique ap­parte­naient ces roule­ments in­défin­iment pro­longés, qui se réper­cu­taient d’écho en écho jusque dans les pro­fondeurs du ciel.

Les éclairs in­ces­sants af­fec­taient des formes var­iées. Quelques- uns, lancés per­pen­dic­ulaire­ment au sol, se répé­taient cinq ou six fois à la même place. D’autres au­raient ex­cité au plus haut point la cu_rio_sité d’un sa­vant, car si Ara­go, dans ses curieuses statis­tiques, n’a relevé que deux ex­em­ples d’éclairs fourchus, ils se re­pro­dui­saient ici par cen­taines. Quelques-​uns, di­visés en mille branch­es di­vers­es, se débitaient sous l’as­pect de zigza­gs coral­li­formes, et pro­dui­saient sur la voûte ob­scure des jeux éton­nants de lu­mière ar­bores­cente.

Bi­en­tôt tout le ciel, de l’est au nord, fut sous-​ten­du par une bande phos­pho­rique d’un éclat in­tense. Cet in­cendie gagna peu à peu l’hori­zon en­tier, en­flam­mant les nu­ages comme un amas de matières c_om­bu_stibles, et, bi­en­tôt re­flété par les eaux miroi­tantes, il for­ma une im­mense sphère de feu dont l’_om­bu_ oc­cu­pait le point cen­tral.

Gle­nar­van et ses com­pagnons re­gar­daient si­len­cieuse­ment ce ter­ri­fi­ant spec­ta­cle. Ils n’au­raient pu se faire en­ten­dre. Des nappes de lu­mière blanche glis­saient jusqu’à eux, et dans ces rapi­des éclats ap­pa­rais­saient et dis­parais­saient vive­ment tan­tôt la fig­ure calme du ma­jor, tan­tôt la face curieuse de Pa­ganel ou les traits én­ergiques de Gle­nar­van, tan­tôt la tête ef­farée de Robert ou la phy­sionomie in­sou­ciante des matelots an­imés subite­ment d’une vie spec­trale.

Cepen­dant, la pluie ne tombait pas en­core, et le vent se tai­sait tou­jours. Mais bi­en­tôt les cataractes du ciel s’en­tr’ou­vrirent, et des raies ver­ti­cales se tendi­rent comme les fils d’un tis­seur sur le fond noir du ciel. Ces larges gouttes d’eau, frap­pant la sur­face du lac, re­jail­lis­saient en mil­liers d’ét­in­celles il­lu­minées par le feu des éclairs.

Cette pluie an­nonçait-​elle la fin de l’or­age?

Gle­nar­van et ses com­pagnons de­vaient-​ils en être quittes pour quelques douch­es vigoureuse­ment ad­min­istrées? Non. Au plus fort de cette lutte des feux aériens, à l’ex­trémité de cette branche mère qui s’étendait hor­izon­tale­ment, ap­parut subite­ment un globe en­flam­mé de la grosseur du po­ing et en­touré d’une fumée noire. Cette boule, après avoir tourné sur elle-​même pen­dant quelques sec­on­des, écla­ta comme une bombe, et avec un bruit tel qu’il fut per­cep­ti­ble au mi­lieu du fra­cas général. Une vapeur sul­fureuse rem­plit l’at­mo­sphère.

Il se fit un in­stant de si­lence, et la voix de Tom Austin put être en­ten­due, qui cri­ait:

«L’ar­bre est en feu.»

Tom Austin ne se trompait pas. En un mo­ment, la flamme, comme si elle eût été com­mu­niquée à une im­mense pièce d’ar­ti­fice, se propagea sur le côté ouest de l’_om­bu_; le bois mort, les nids d’herbes desséchée, et en­fin tout l’aubier, de na­ture spongieuse, fournirent un al­iment fa­vor­able à sa dévo­rante ac­tiv­ité.

Le vent se lev­ait alors et souf­fla sur cet in­cendie. Il fal­lait fuir. Gle­nar­van et les siens se réfugièrent en toute hâte dans la par­tie ori­en­tale de l’_om­bu_ re­spec­tée par la flamme, muets, trou­blés, ef­farés, se hissant, se glis­sant, s’aven­tu­rant sur des rameaux qui pli­aient sous leur poids. Cepen­dant, les bran­chages grésil­laient, craquaient et se tor­daient dans le feu comme des ser­pents brûlés vifs; leurs débris in­can­des­cents tombaient dans les eaux débor­dées et s’en al­laient au courant en je­tant des éclats fauves. Les flammes, tan­tôt s’él­evaient à une prodigieuse hau­teur et se per­daient dans l’em­brase­ment de l’at­mo­sphère; tan­tôt, ra­battues par l’oura­gan déchaîné, elles en­velop­paient l’_om­bu_ comme une robe de Nes­sus. Gle­nar­van, Robert, le ma­jor, Pa­ganel, les matelots étaient ter­ri­fiés; une épaisse fumée les suf­fo­quait; une in­tolérable ardeur les brûlait; l’in­cendie gag­nait de leur côté la char­pente in­férieure de l’ar­bre; rien ne pou­vait l’ar­rêter ni l’étein­dre! En­fin, la sit­ua­tion ne fut plus ten­able, et de deux morts, il fal­lut choisir la moins cru­elle.

«À l’eau!» cria Gle­nar­van.

Wil­son, que les flammes at­teignaient, ve­nait déjà de se pré­cip­iter dans le lac, quand on l’en­ten­dit s’écrier avec l’ac­cent de la plus vi­olente ter­reur:

«À moi! à moi!»

Austin se pré­cipi­ta vers lui, et l’ai­da à re­gag­ner le som­met du tronc.

«Qu’y a-​t-​il?

-- Les caï­mans! Les caï­mans!» répon­dit Wil­son.

Et le pied de l’ar­bre ap­parut en­touré des plus red­outa­bles an­imaux de l’or­dre des sauriens. Leurs écailles miroitaient dans les larges plaques de lu­mière dess­inées par l’in­cendie; leur queue aplatie dans le sens ver­ti­cal, leur tête sem­blable à un fer de lance, leurs yeux sail­lants, leurs mâ­choires fendues jusqu’en ar­rière de l’or­eille, tous ces signes car­ac­téris­tiques ne purent tromper Pa­ganel. Il re­con­nut ces féro­ces al­li­ga­tors par­ti­culiers à l’Amérique, et nom­més caï­mans dans les pays es­pag­nols. Ils étaient là une dizaine qui bat­taient l’eau de leur queue formidable, et at­taquaient l’_om­bu_ avec les longues dents de leur mâ­choire in­férieure.

À cette vue, les mal­heureux se sen­tirent per­dus. Une mort épou­vantable leur était réservée, qu’ils dussent périr dévorés par les flammes ou par la dent des caï­mans. Et l’on en­ten­dit le ma­jor lui-​même, d’une voix calme, dire:

«Il se pour­rait bi­en que ce fût la fin de la fin.»

L’or­age était alors dans sa pé_rio_de décrois­sante, mais il avait dévelop­pé dans l’at­mo­sphère une con­sid­érable quan­tité de vapeurs auxquelles les phénomènes élec­triques al­laient com­mu­ni­quer une vi­olence ex­trême. Dans le sud se for­mait peu à peu une énorme trombe, un cône de brouil­lards, la pointe en bas, la base en haut, qui re­li­ait les eaux bouil­lon­nantes aux nu­ages orageux. Ce météore s’avança bi­en­tôt en tour­nant sur lui-​même avec une ra­pid­ité ver­tig­ineuse; il re­foulait vers son cen­tre une colonne liq­uide en­levée au lac, et un ap­pel én­ergique, pro­duit par son mou­ve­ment gi­ra­toire, pré­cip­itait vers lui tous les courants d’air en­vi­ron­nants.

En peu d’in­stants, la gi­gan­tesque trombe se je­ta sur l’_om­bu_ et l’en­laça de ses replis. L’ar­bre fut sec­oué jusque dans ses racines. Gle­nar­van put croire que les caï­mans l’at­taquaient de leurs puis­santes mâ­choires et l’ar­rachaient du sol. Ses com­pagnons et lui, se ten­ant les uns les autres, sen­tirent que le ro­buste ar­bre cé­dait et se culbu­tait; ses branch­es en­flam­mées plongèrent dans les eaux tu­multueuses avec un sif­fle­ment ter­ri­ble. Ce fut l’oeu­vre d’une sec­onde. La trombe, déjà passée, por­tait ailleurs sa vi­olence désas­treuse, et, pom­pant les eaux du lac, sem­blait le vider sur son pas­sage.

Alors l’_om­bu_, couché sur les eaux, déri­va sous les ef­forts com­binés du vent et du courant. Les caï­mans avaient fui, sauf un seul, qui ram­pait sur les racines re­tournées et s’avançait les mâ­choires ou­vertes; mais Mul­rady sai­sis­sant une branche à de­mi en­tamée par le feu, en as­som­ma l’an­imal d’un si rude coup qu’il lui cas­sa les reins. Le caï­man cul­buté s’abî­ma dans les re­mous du tor­rent. Gle­nar­van et ses com­pagnons, délivrés de ses vo­races sauriens, gag­nèrent les branch­es situées au vent de l’in­cendie, tan­dis que l’_om­bu_, dont les flammes, au souf­fle de l’oura­gan, s’ar­rondis­saient en voiles in­can­des­centes, déri­va comme un brûlot en feu dans les om­bres de la nu­it.

Chapitre XXVI _L’At­lan­tique_

Pen­dant deux heures, l’_om­bu_ nav­igua sur l’im­mense lac sans at­tein­dre la terre ferme. Les flammes qui le rongeaient s’étaient peu à peu éteintes.

Le prin­ci­pal dan­ger de cette épou­vantable traver­sée avait dis­paru. Le ma­jor se bor­na à dire qu’il n’y au­rait pas lieu de s’éton­ner si l’on se sauvait.

Le courant, con­ser­vant sa di­rec­tion pre­mière, al­lait tou­jours du sud-​ouest au nord-​est.

L’ob­scu­rité, à peine il­lu­minée çà et là de quelque tardif éclair, était re­de­venue pro­fonde, et Pa­ganel cher­chait en vain des points de repère à l’hori­zon.

L’or­age touchait à sa fin. Les larges gouttes de pluie fai­saient place à de légers em­bruns qui s’éparpil­laient au souf­fle du vent, et les gros nu­ages dé­gon­flés se coupaient par ban­des dans les hau­teurs du ciel.

La marche de l’_om­bu_ était rapi­de sur l’im­pétueux tor­rent; il glis­sait avec une sur­prenante vitesse, et comme si quelque puis­sant en­gin de lo­co­mo­tion eut été ren­fer­mé sous son écorce. Rien ne prou­vait qu’il ne dût pas dériv­er ain­si pen­dant des jours en­tiers. Vers trois heures du matin, cepen­dant, le ma­jor fit ob­serv­er que ses racines frôlaient le sol.

Tom Austin, au moyen d’une longue branche dé­tachée, son­da avec soin et con­sta­ta que le ter­rain al­lait en pente re­mon­tante. En ef­fet, vingt min­utes plus tard, un choc eut lieu, et l’_om­bu_ s’ar­rê­ta net.

«Terre! Terre!» s’écria Pa­ganel d’une voix re­ten­tis­sante.

L’ex­trémité des branch­es cal­cinées avait don­né con­tre une ex­tumes­cence du sol. Ja­mais nav­iga­teurs ne furent plus sat­is­faits de touch­er. L’écueil, ici, c’était le port. Déjà Robert et Wil­son, lancés sur un plateau solide, pous­saient un hur­rah de joie, quand un sif­fle­ment bi­en con­nu se fit en­ten­dre. Le ga­lop d’un cheval re­ten­tit sur la plaine, et la haute taille de l’in­di­en se dres­sa dans l’om­bre.

«Thal­cave! s’écria Robert.

-- Thal­cave! répondi­rent ses com­pagnons.

-- _Ami­gos!_» dit le patagon, qui avait at­ten­du les voyageurs là où le courant de­vait les amen­er, puisqu’il l’y avait con­duit lui- même.

En ce mo­ment, il en­le­va Robert Grant dans ses bras sans se douter que Pa­ganel pendait après lui, et il le ser­ra sur sa poitrine. Bi­en­tôt, Gle­nar­van, le ma­jor et les marins heureux de revoir leur fidèle guide, lui pres­saient les mains avec une vigoureuse cor­dial­ité. Puis, le patagon les con­duisit dans le hangar d’une es­tancia aban­don­née.

Là flam­bait un bon feu qui les réchauf­fa, là rôtis­saient de suc­cu­lentes tranch­es de ve­nai­son dont ils ne lais­sèrent pas mi­ette. Et quand leur es­prit re­posé se prit à réfléchir, au­cun d’eux ne put croire qu’il eût échap­pé à cette aven­ture faite de tant de dan­gers divers, l’eau, le feu et les red­outa­bles caï­mans des riv­ières ar­gen­tines.

Thal­cave, en quelques mots, racon­ta son his­toire à Pa­ganel, et re­por­ta au compte de son in­trépi­de cheval tout l’hon­neur de l’avoir sauvé. Pa­ganel es­saya alors de lui ex­pli­quer la nou­velle in­ter­pré­ta­tion du doc­ument, et quelles es­pérances elle per­me­ttait de con­cevoir. L’in­di­en com­prit-​il bi­en les in­génieuses hy­pothès­es du sa­vant? On peut en douter, mais il vit ses amis heureux et con­fi­ants, et il ne lui en fal­lait pas da­van­tage.

On croira sans peine que ces in­trépi­des voyageurs après leur journée de re­pos passée sur l’_om­bu_, ne se firent pas prier pour se remet­tre en route.

À huit heures du matin, ils étaient prêts à par­tir.

On se trou­vait trop au sud des es­tancias et des saladeros pour se pro­cur­er des moyens de trans­port.

Donc, né­ces­sité ab­solue d’aller à pied. Il ne s’agis­sait, en somme, que d’une quar­an­taine de milles, et Thaou­ka ne se re­fuserait pas à porter de temps en temps un pié­ton fa­tigué, et même deux au be­soin.

En trente-​six heures on pou­vait at­tein­dre les ri­vages de l’At­lan­tique.

Le mo­ment venu, le guide et ses com­pagnons lais­sèrent der­rière eux l’im­mense bas-​fond en­core noyé sous les eaux, et se dirigèrent à travers des plaines plus élevées. Le ter­ri­toire ar­gentin repre­nait sa mono­tone phy­sionomie; quelques bou­quets de bois, plan­tés par des mains eu­ropéennes, se hasar­daient çà et là au-​dessus des pâ­turages, aus­si rares, d’ailleurs, qu’aux en­vi­rons des sier­ras Tandil et Tapalquem; les ar­bres in­digènes ne se per­me­ttent de pouss­er qu’à la lisière de ces longues prairies et aux ap­proches du cap Cor­ri­entes.

Ain­si se pas­sa cette journée. Le lende­main, quinze milles avant d’être at­teints, le voisi­nage de l’océan se fit sen­tir. La _vi­ra­zon_, un vent sin­guli­er qui souf­fle régulière­ment pen­dant les deux­ièmes moitiés du jour et de la nu­it, cour­bait les grandes herbes. Du sol amaigri s’él­evaient des bois clairsemés, de pe­tites mi­mosées ar­bores­centes, des buis­sons d’aca­cias et des bou­quets de _cur­ra-​mabol_.

Quelques la­gunes salines miroitaient comme des morceaux de verre cassé, et rendi­rent la marche pénible, car il fal­lut les tourn­er. On pres­sait le pas, afin d’ar­riv­er le jour même au lac Sal­ado sur les ri­vages de l’océan, et, pour tout dire, les voyageurs étaient pass­able­ment fa­tigués, quand, à huit heures du soir, ils aperçurent les dunes de sable, hautes de vingt tois­es, qui en délim­itent la lisière éc­umeuse. Bi­en­tôt, le long mur­mure de la mer mon­tante frap­pa leurs or­eilles.

«L’océan! s’écria Pa­ganel.

-- Oui, l’océan!» répon­dit Thal­cave.

Et ces marcheurs, auxquels la force sem­blait près de man­quer, es­cal­adaient bi­en­tôt les dunes avec une re­mar­quable agilité.

Mais l’ob­scu­rité était grande déjà. Les re­gards se promenèrent en vain sur l’im­men­sité som­bre. Ils cher­chèrent le _Dun­can_, sans l’apercevoir.

«Il est pour­tant là, s’écria Gle­nar­van, nous at­ten­dant et courant bord sur bord!

-- Nous le ver­rons de­main», répon­dit Mac Nabbs.

Tom Austin héla au juger le yacht in­vis­ible, mais sans obtenir de réponse. Le vent était d’ailleurs très fort, et la mer as­sez mau­vaise. Les nu­ages chas­saient de l’ouest, et la crête écumante des vagues s’en­volait en fine pous­sière jusqu’au-​dessus des dunes. Si donc le _Dun­can_ était au ren­dez-​vous as­signé, l’homme du bossoir ne pou­vait ni être en­ten­du ni en­ten­dre. La côte n’of­frait au­cun abri. Nulle baie, nulle anse, nul port. Pas même une crique. Elle se com­po­sait de longs bancs de sable qui al­laient se per­dre en mer, et dont l’ap­proche est plus dan­gereuse que celle des rochers à fleur d’eau. Les bancs, en ef­fet, ir­ri­tent la lame; la mer y est par­ti­culière­ment mau­vaise, et les navires sont à coup sûr per­dus, qui par les gros temps vi­en­nent s’échouer sur ces tapis de sable.

Il était donc fort na­turel que le _Dun­can_, jugeant cette côte détestable et sans port de refuge, se tînt éloigné. John Man­gles, avec sa pru­dence habituelle, de­vait s’en élever le plus pos­si­ble. Ce fut l’opin­ion de Tom Austin, et il af­fir­ma que le _Dun­can_ ne pou­vait tenir la mer à moins de cinq bons milles.

Le ma­jor en­gagea donc son im­pa­tient ami à se résign­er. Il n’ex­is­tait au­cun moyen de dis­siper ces épaiss­es ténèbres. À quoi bon, dès lors, fa­tiguer ses re­gards à les promen­er sur le som­bre hori­zon?

Ce­ci dit, il or­gan­isa une sorte de campe­ment à l’abri des dunes; les dernières pro­vi­sions servirent au dernier repas du voy­age; puis cha­cun, suiv­ant l’ex­em­ple du ma­jor, se creusa un lit im­pro­visé dans un trou as­sez con­fort­able, et, ra­menant jusqu’à son men­ton l’im­mense cou­ver­ture de sable, s’en­dor­mit d’un lourd som­meil. Seul Gle­nar­van veil­la. Le vent se main­te­nait en grande brise, et l’océan se ressen­tait en­core de l’or­age passé. Ses vagues, tou­jours tu­multueuses, se bri­saient au pied des bancs avec un bruit de ton­nerre. Gle­nar­van ne pou­vait se faire à l’idée de savoir le _Dun­can_ si près de lui. Quant à sup­pos­er qu’il ne fût pas ar­rivé au ren­dez-​vous con­venu, c’était in­ad­mis­si­ble. Gle­nar­van avait quit­té la baie de Talc­ahuano le 14 oc­to­bre, et il ar­rivait le 12 novem­bre aux ri­vages de l’At­lan­tique. Or, pen­dant cet es­pace de trente jours em­ployés à tra­vers­er le Chili, la cordil­lère, les pam­pas, la plaine ar­gen­tine, le _Dun­can_ avait eu le temps de dou­bler le cap Horn et d’ar­riv­er à la côte op­posée.

Pour un tel marcheur, les re­tards n’ex­is­taient pas; la tem­pête avait été cer­taine­ment vi­olente et ses fureurs ter­ri­bles sur le vaste champ de l’At­lan­tique, mais le yacht était un bon navire et son cap­itaine un bon marin. Donc, puisqu’il de­vait être là, il y était.

Ces réflex­ions, quoi qu’il en soit, ne parv­in­rent pas à calmer Gle­nar­van. Quand le coeur et la rai­son se dé­bat­tent, celle-​ci n’est pas la plus forte. Le «laird» de Mal­colm-​Cas­tle sen­tait dans cette ob­scu­rité tous ceux qu’il aimait, sa chère He­le­na, Mary Grant, l’équipage de son _Dun­can_. Il er­rait sur le ri­vage désert que les flots cou­vraient de leurs pail­lettes phos­pho­res­centes. Il re­gar­dait, il écoutait. Il crut même, à de cer­tains mo­ments, sur­pren­dre en mer une lueur in­dé­cise.

«Je ne me trompe pas, se dit-​il, j’ai vu un feu de navire, le feu du _Dun­can_. Ah! Pourquoi mes re­gards ne peu­vent-​ils percer ces ténèbres!»

Une idée lui vint alors. Pa­ganel se di­sait nyc­ta­lope, Pa­ganel y voy­ait la nu­it. Il al­la réveiller Pa­ganel. Le sa­vant dor­mait dans son trou du som­meil des tau­pes, quand un bras vigoureux l’ar­racha de sa couche de sable.

«Qui va là? s’écria-​t-​il.

-- C’est moi, Pa­ganel.

-- Qui, vous?

-- Gle­nar­van. Venez, j’ai be­soin de vos yeux.

-- Mes yeux? répon­dit Pa­ganel, qui les frot­tait vigoureuse­ment.

-- Oui, vos yeux, pour dis­tinguer notre _Dun­can_ dans cette ob­scu­rité. Al­lons, venez.

-- Au di­able la nyc­talop­ie!» se dit Pa­ganel, en­chan­té d’ailleurs, d’être utile à Gle­nar­van.

Et se rel­evant, sec­ouant ses mem­bres en­gour­dis, «broum­broumant» comme les gens qui s’éveil­lent, il suiv­it son ami sur le ri­vage.

Gle­nar­van le pria d’ex­am­in­er le som­bre hori­zon de la mer. Pen­dant quelques min­utes, Pa­ganel se livra con­scien­cieuse­ment à cette con­tem­pla­tion.

«Eh bi­en! N’apercevez-​vous rien? de­man­da Gle­nar­van.

-- Rien! Un chat lui-​même n’y ver­rait pas à deux pas de lui.

-- Cherchez un feu rouge ou un feu vert, c’est-​à-​dire un feu de bâbord ou de tri­bord.

-- Je ne vois ni feu vert ni feu rouge! Tout est noir!» répon­dit Pa­ganel, dont les yeux se fer­maient in­volon­taire­ment.

Pen­dant une de­mi-​heure, il suiv­it son im­pa­tient ami, machi­nale­ment, lais­sant tomber sa tête sur sa poitrine, puis la rel­evant brusque­ment. Il ne répondait pas, il ne par­lait plus. Ses pas mal as­surés le lais­saient rouler comme un homme ivre.

Gle­nar­van re­gar­da Pa­ganel. Pa­ganel dor­mait en marchant.

Gle­nar­van le prit alors par le bras, et, sans le réveiller, le re­con­duisit à son trou, où il l’en­ter­ra con­fort­able­ment. À l’aube nais­sante, tout le monde fut mis sur pied à ce cri:

«Le _Dun­can!_ le _Dun­can!_

-- Hur­rah! Hur­rah!» répondi­rent à Gle­nar­van ses com­pagnons, se pré­cip­itant sur le ri­vage.

En ef­fet, à cinq milles au large, le yacht, ses bass­es voiles soigneuse­ment ser­rées, se main­te­nait sous pe­tite vapeur. Sa fumée se per­dait con­fusé­ment dans les brumes du matin. La mer était forte, et un navire de ce ton­nage ne pou­vait sans dan­ger ap­procher le pied des bancs.

Gle­nar­van, ar­mé de la longue-​vue de Pa­ganel, ob­ser­vait les al­lures du _Dun­can_. John Man­gles ne de­vait pas avoir aperçu ses pas­sagers, car il n’évolu­ait pas, et con­tin­uait de courir, bâbord amures, sous son hu­nier au bas ris.

Mais en ce mo­ment, Thal­cave, après avoir forte­ment bour­ré sa cara­bine, la déchargea dans la di­rec­tion du yacht.

On écou­ta. On re­gar­da surtout. Trois fois, la cara­bine de l’in­di­en re­ten­tit, réveil­lant les échos des dunes.

En­fin, une fumée blanche ap­parut aux flancs du yacht.

«Ils nous ont vus! s’écria Gle­nar­van. C’est le canon du _Dun­can!_»

Et, quelques sec­on­des après, une sourde dé­to­na­tion ve­nait mourir à la lim­ite du ri­vage. Aus­sitôt, le _Dun­can_, changeant son hu­nier et forçant le feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de plus près la côte.

Bi­en­tôt, la lunette aidant, on vit une em­bar­ca­tion se dé­tach­er du bord.

«La­dy He­le­na ne pour­ra venir, dit Tom Austin, la mer est trop dure!

-- John Man­gles non plus, répon­dit Mac Nabbs, il ne peut quit­ter son navire.

-- Ma soeur! Ma soeur! di­sait Robert, ten­dant ses bras vers le yacht qui roulait vi­olem­ment.

-- Ah! Qu’il me tarde d’être à bord! s’écria Gle­nar­van.

-- Pa­tience, Ed­ward. Vous y serez dans deux heures», répon­dit le ma­jor.

Deux heures! En ef­fet, l’em­bar­ca­tion, ar­mée de six avi­rons, ne pou­vait en moins de temps ac­com­plir son tra­jet d’aller et de re­tour.

Alors Gle­nar­van re­joignit Thal­cave, qui les bras croisés, Thaou­ka près de lui, re­gar­dait tran­quille­ment la mou­vante sur­face des flots.

Gle­nar­van prit sa main, et lui mon­trant le yacht:

«Viens», dit-​il.

L’in­di­en sec­oua douce­ment la tête.

«Viens, ami, reprit Gle­nar­van.

-- Non, répon­dit douce­ment Thal­cave. Ici est Thaou­ka, et là, les pam­pas!» ajou­ta-​t-​il, en em­bras­sant d’un geste pas­sion­né l’im­mense éten­due des plaines.

Gle­nar­van com­prit bi­en que l’in­di­en ne voudrait ja­mais aban­don­ner la prairie où blan­chis­saient les os de ses pères. Il con­nais­sait le re­ligieux at­tache­ment de ces en­fants du désert pour le pays na­tal. Il ser­ra donc la main de Thal­cave, et n’in­sista pas. Il n’in­sista pas, non plus, quand l’in­di­en, souri­ant à sa manière, re­fusa le prix de ses ser­vices en dis­ant:

«Par ami­tié.»

Gle­nar­van ne put lui répon­dre. Il au­rait voulu laiss­er au moins un sou­venir au brave in­di­en qui lui rap­pelât ses amis de l’Eu­rope. Mais que lui restait-​il? Ses armes, ses chevaux, il avait tout per­du dans les désas­tres de l’inon­da­tion. Ses amis n’étaient pas plus rich­es que lui.

Il ne savait donc com­ment re­con­naître le dés­in­téresse­ment du brave guide, quand une idée lui vint à l’es­prit. Il tira de son porte­feuille un mé­dail­lon pré­cieux qui en­tourait un ad­mirable por­trait, un chef-​d’oeu­vre de Lawrence, et il l’of­frit à l’in­di­en.

«Ma femme», dit-​il.

Thal­cave con­sid­éra le por­trait d’un oeil at­ten­dri, et prononça ces sim­ples mots:

«Bonne et belle!»

Puis Robert, Pa­ganel, le ma­jor, Tom Austin, les deux matelots, vin­rent avec de touchantes paroles faire leurs adieux au patagon. Ces braves gens étaient sincère­ment émus de quit­ter cet ami in­trépi­de et dévoué. Thal­cave les pres­sa tous sur sa large poitrine. Pa­ganel lui fit ac­cepter une carte de l’Amérique mérid­ionale et des deux océans que l’in­di­en avait sou­vent re­gardée avec in­térêt. C’était ce que le sa­vant pos­sé­dait de plus pré­cieux. Quant à Robert, il n’avait que ses ca­ress­es à don­ner; il les of­frit à son sauveur, et Thaou­ka ne fut pas ou­blié dans sa dis­tri­bu­tion.

En ce mo­ment, l’em­bar­ca­tion du _Dun­can_ ap­prochait; elle se glis­sa dans un étroit chenal creusé en­tre les bancs, et vint bi­en­tôt échouer au ri­vage.

«Ma femme? de­man­da Gle­nar­van.

-- Ma soeur? s’écria Robert.

-- La­dy He­le­na et miss Grant vous at­ten­dent à bord, répon­dit le pa­tron du can­ot. Mais par­tons, votre hon­neur, nous n’avons pas une minute à per­dre, car le ju­sant com­mence à se faire sen­tir.»

Les derniers em­brasse­ments furent prodigués à l’in­di­en. Thal­cave ac­com­pa­gna les amis jusqu’à l’em­bar­ca­tion, qui fut remise à flot. Au mo­ment où Robert mon­tait à bord, l’in­di­en le prit dans ses bras et le re­gar­da avec ten­dresse.

«Et main­tenant va, dit-​il, tu es un homme!

-- Adieu, ami! Adieu! dit en­core une fois Gle­nar­van.

-- Ne nous rever­rons-​nous ja­mais? s’écria Pa­ganel.

-- _Quien sabe?»_ répon­dit Thal­cave, en lev­ant son bras vers le ciel.

Ce furent les dernières paroles de l’in­di­en, qui se perdi­rent dans le souf­fle du vent. On pous­sa au large. Le can­ot s’éloigna, em­porté par la mer de­scen­dante.

Longtemps, la sil­hou­ette im­mo­bile de Thal­cave ap­parut à travers l’éc­ume des vagues. Puis sa grande taille s’amoin­drit, et il dis­parut aux yeux de ses amis d’un jour. Une heure après, Robert s’élançait le pre­mier à bord du _Dun­can_ et se je­tait au cou de Mary Grant, pen­dant que l’équipage du yacht rem­plis­sait l’air de ses joyeux hur­rahs.

Ain­si s’était ac­com­plie cette traver­sée de l’Amérique du sud suiv­ant une ligne rigoureuse­ment droite. Ni mon­tagnes, ni fleuves ne firent dévi­er les voyageurs de leur im­per­turbable route, et, s’ils n’eu­rent pas à com­bat­tre le mau­vais vouloir des hommes, les élé­ments, sou­vent déchaînés con­tre eux, soumirent à de rudes épreuves leur généreuse in­tré­pid­ité.

DEUX­IÈME PAR­TIE

Chapitre I _Le re­tour à bord_

Les pre­miers in­stants furent con­sacrés au bon­heur de se revoir. Lord Gle­nar­van n’avait pas voulu que l’in­suc­cès des recherch­es re­froidît la joie dans le coeur de ses amis. Aus­si ses pre­mières paroles furent-​elles celles-​ci: «Con­fi­ance, mes amis, con­fi­ance! Le cap­itaine Grant n’est pas avec nous, mais nous avons la cer­ti­tude de le retrou­ver.»

Il ne fal­lait rien de moins qu’une telle as­sur­ance pour ren­dre l’es­poir aux pas­sagères du _Dun­can_.

En ef­fet, la­dy He­le­na et Mary Grant, pen­dant que l’em­bar­ca­tion ral­li­ait le yacht, avaient éprou­vé les mille an­goiss­es de l’at­tente. Du haut de la dunette, elles es­sayaient de compter ceux qui reve­naient à bord.

Tan­tôt la je­une fille se dés­espérait; tan­tôt, au con­traire, elle s’imag­inait voir Har­ry Grant. Son coeur pal­pi­tait; elle ne pou­vait par­ler, elle se soute­nait à peine. La­dy He­le­na l’en­tourait de ses bras. John Man­gles, en ob­ser­va­tion près d’elle, se tai­sait; ses yeux de marin, si habitués à dis­tinguer les ob­jets éloignés, ne voy­aient pas le cap­itaine.

«Il est là! Il vient! Mon père!» mur­mu­rait la je­une fille. Mais, la chaloupe se rap­prochant peu à peu, l’il­lu­sion devint im­pos­si­ble. Les voyageurs n’étaient pas à cent brass­es du bord, que non seule­ment la­dy He­le­na et John Man­gles, mais Mary elle- même, les yeux baignés de larmes, avaient per­du tout es­poir. Il était temps que lord Gle­nar­van ar­rivât et fît en­ten­dre ses ras­sur­antes paroles.

Après les pre­miers em­brasse­ments, la­dy He­le­na, Mary Grant et John Man­gles furent in­stru­its des prin­ci­paux in­ci­dents de l’ex­pédi­tion, et, avant tout, Gle­nar­van leur fit con­naître cette nou­velle in­ter­pré­ta­tion du doc­ument due à la sagac­ité de Jacques Pa­ganel. Il fit aus­si l’éloge de Robert, dont Mary de­vait être fière à bon droit. Son courage, son dévoue­ment, les dan­gers qu’il avait cou­rus, tout fut mis en re­lief par Gle­nar­van, au point que le je­une garçon n’au­rait su où se cacher, si les bras de sa soeur ne lui eu­ssent of­fert un refuge.

«Il ne faut pas rou­gir, Robert, dit John Man­gles, tu t’es con­duit en digne fils du cap­itaine Grant!»

Il ten­dit ses bras au frère de Mary, et ap­puya ses lèvres sur ses joues en­core hu­mides des larmes de la je­une fille.

On ne par­le ici que pour mé­moire de l’ac­cueil que reçurent le ma­jor et le géo­graphe, et du sou­venir dont fut hon­oré le généreux Thal­cave. La­dy He­le­na re­gret­ta de ne pou­voir press­er la main du brave in­di­en. Mac Nabbs, après les pre­miers épanche­ments, avait gag­né sa cab­ine, où il se fai­sait la barbe d’une main calme et as­surée. Quant à Pa­ganel, il voltigeait de l’un à l’autre, comme une abeille, buti­nant le suc des com­pli­ments et des sourires. Il voulut em­brass­er tout l’équipage du _Dun­can_, et, sou­tenant que la­dy He­le­na en fai­sait par­tie aus­si bi­en que Mary Grant, il com­mença sa dis­tri­bu­tion par elles pour finir à Mr Ol­bi­nett.

Le _stew­art_ ne crut pou­voir mieux re­con­naître une telle po­litesse, qu’en an­nonçant le dé­je­uner.

«Le dé­je­uner? s’écria Pa­ganel.

-- Oui, mon­sieur Pa­ganel, répon­dit Mr Ol­bi­nett.

-- Un vrai dé­je­uner, sur une vraie ta­ble, avec un cou­vert et des servi­ettes?

-- Sans doute, mon­sieur Pa­ganel.

-- Et on ne mangera ni _char­qui_, ni oeufs durs, ni filets d’autruche?

-- Oh! mon­sieur! répon­dit le maître d’hô­tel, hu­mil­ié dans son art.

-- Je n’ai pas voulu vous bless­er, mon ami, dit le sa­vant avec un sourire. Mais, depuis un mois, tel était notre or­di­naire, et nous dînions, non pas as­sis à ta­ble, mais éten­dus sur le sol, à moins que nous ne fus­sions à cal­ifour­chon sur des ar­bres. Ce dé­je­uner que vous venez d’an­non­cer a donc pu me paraître un rêve, une fic­tion, une chimère!

-- Eh bi­en, al­lons con­stater sa réal­ité, mon­sieur Pa­ganel, répon­dit la­dy He­le­na, qui ne se rete­nait pas de rire.

-- Voici mon bras, dit le galant géo­graphe.

-- Votre hon­neur n’a pas d’or­dres à me don­ner pour le _Dun­can?_ de­man­da John Man­gles.

-- Après dé­je­uner, mon cher John, répon­dit Gle­nar­van, nous dis­cuterons en famille le pro­gramme de notre nou­velle ex­pédi­tion.»

Les pas­sagers du yacht et le je­une cap­itaine de­scendi­rent dans le car­ré. Or­dre fut don­né à l’in­génieur de se main­tenir en pres­sion, afin de par­tir au pre­mier sig­nal.

Le ma­jor, rasé de frais, et les voyageurs, après une rapi­de toi­lette, prirent place à la ta­ble.

On fit fête au dé­je­uner de Mr Ol­bi­nett. Il fut déclaré ex­cel­lent, et même supérieur aux splen­dides fes­tins de la pam­pa, Pa­ganel revint deux fois à cha­cun des plats, «par dis­trac­tion», dit-​il.

Ce mot ma­len­con­treux ame­na la­dy Gle­nar­van à de­man­der si l’aimable français était quelque­fois re­tombé dans son péché habituel. Le ma­jor et lord Gle­nar­van se re­gardèrent en souri­ant. Quant à Pa­ganel, il écla­ta de rire, franche­ment, et s’en­gagea «sur l’hon­neur» à ne plus com­met­tre une seule dis­trac­tion pen­dant tout le voy­age; puis il fit d’une très plaisante façon le réc­it de sa dé­con­venue et de ses pro­fondes études sur l’oeu­vre de Camoëns.

«Après tout, ajou­ta-​t-​il en ter­mi­nant, à quelque chose mal­heur est bon, et je ne re­grette pas mon er­reur.

-- Et pourquoi, mon digne ami? de­man­da le ma­jor.

-- Parce que non seule­ment je sais l’es­pag­nol, mais aus­si le por­tu­gais. Je par­le deux langues au lieu d’une!

-- Par ma foi, je n’y avais pas songé, répon­dit Mac Nabbs. Mes com­pli­ments, Pa­ganel, mes sincères com­pli­ments!»

On ap­plau­dit Pa­ganel, qui ne per