Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE VIII _Le docteur Johausen_

(download Open eBook Format)

Le village aérien

CHAPITRE VIII _Le docteur Johausen_

Si John Cort, Max Hu­ber et même Khamis ne s'ex­clamèrent pas à en­ten­dre pronon­cer ce nom, c'est que la stupé­fac­tion leur avait coupé la pa­role.

Ce nom de Jo­hausen fut une révéla­tion. Il dévoilait une par­tie du mys­tère qui re­cou­vrait la plus fan­tasque des ten­ta­tives sci­en­tifiques mod­ernes, où le comique se mêlait au sérieux, -- le trag­ique aus­si, car on de­vait croire qu'elle avait eu un dé­noue­ment des plus dé­plorables.

Peut-​être a-​t-​on sou­venir de l'ex­péri­ence à laque­lle voulut se livr­er l'Améri­cain Gar­ner dans le but d'étudi­er le lan­gage des singes, et de don­ner à ses théories une dé­mon­stra­tion ex­péri­men­tale. Le nom du pro­fesseur, les ar­ti­cles ré­pan­dus dans le _Hayser's Week­ly_, de New York, le livre pub­lié et lancé en An­gleterre, en Alle­magne, en France, en Amérique, ne pou­vaient être ou­bliés des habi­tants du Con­go et du Camer­oun, -- par­ti­culière­ment de John Cort et de Max Hu­ber.

«Lui, en­fin, s'écria l'un, lui, dont on n'avait plus au­cune nou­velle...

-- Et dont on n'en au­ra ja­mais, puisqu'il n'est pas là pour nous en don­ner!...» s'écria l'autre.

Lui, pour le Français et l'Améri­cain, c'était le doc­teur Jo­hausen. Mais, de­vançant le doc­teur, voici ce qu'avait fait M. Gar­ner. Ce n'est pas ce Yan­kee qui au­rait pu dire ce que Jean-​Jacques Rousseau dit de lui-​même au début des _Con­fes­sions:_ «Je forme une en­treprise qui n'eut ja­mais d'ex­em­ple et qui n'au­ra point d'im­ita­teurs.» M. Gar­ner de­vait en avoir un.

Avant de par­tir pour le con­ti­nent noir, le pro­fesseur Gar­ner s'était déjà mis en rap­port avec le monde des singes, -- le monde ap­privoisé, s'en­tend. De ses longues et minu­tieuses re­mar­ques il re­ti­ra la con­vic­tion que ces quadru­manes par­laient, qu'ils se com­pre­naient, qu'ils em­ploy­aient le lan­gage ar­tic­ulé, qu'ils se ser­vaient de cer­tain mot pour ex­primer le be­soin de manger, de cer­tain autre pour ex­primer le be­soin de boire. À l'in­térieur du Jardin zo­ologique de Wash­ing­ton, M. Gar­ner avait fait dis­pos­er des phono­graphes des­tinés à re­cueil­lir les mots de ce vo­cab­ulaire. Il ob­ser­va même que les singes -- ce qui les dis­tingue es­sen­tielle­ment des hommes -- ne par­laient ja­mais sans né­ces­sité. Et il fut con­duit à for­muler son opin­ion en ces ter­mes:

«La con­nais­sance que j'ai du monde an­imal m'a don­né la ferme croy­ance que tous les mam­mifères pos­sè­dent la fac­ulté du lan­gage à un de­gré qui est en rap­port avec leur ex­péri­ence et leurs be­soins.»

An­térieure­ment aux études de M. Gar­ner, on savait déjà que les mam­mifères, chiens, singes et autres, ont l'ap­pareil laryn­go- buc­cal dis­posé comme l'est celui de l'homme et la glotte or­gan­isée pour l'émis­sion de sons ar­tic­ulés. Mais on savait aus­si, -- n'en dé­plaise à l'école des simi­ologues, -- que la pen­sée a précédé la pa­role. Pour par­ler, il faut penser, et penser ex­ige la fac­ulté de généralis­er, -- fac­ulté dont les an­imaux sont dépourvus. Le per­ro­quet par­le, mais il ne com­prend pas un mot de ce qu'il dit. La vérité, en­fin, est que, si les bêtes ne par­lent pas, c'est que la na­ture ne les a pas dotées d'une in­tel­li­gence suff­isante, car rien ne les en em­pêcherait. Au vrai, ain­si que cela est ac­quis, «pour qu'il y ait lan­gage, a dit un sa­vant cri­tique, il faut qu'il y ait juge­ment et raison­nement basés, au moins im­plicite­ment, sur un con­cept ab­strait et uni­versel». Toute­fois, ces rè­gles, con­formes au bon sens, le pro­fesseur Gar­ner n'en voulait tenir au­cun compte.

Il va de soi que sa doc­trine fut très dis­cutée. Aus­si prit-​il la ré­so­lu­tion d'aller se met­tre en con­tact avec les su­jets dont il ren­con­tr­erait grand nom­bre et grande var­iété dans les forêts de l'Afrique trop­icale. Lorsqu'il au­rait ap­pris le go­rille et le chim­panzé, il re­viendrait en Amérique et pub­lierait, avec la gram­maire, le dic­tio­nnaire de la langue simi­enne. Force serait alors de lui don­ner rai­son et de se ren­dre à l'év­idence.

M. Gar­ner a-​t-​il tenu la promesse qu'il avait faite à lui-​même et au monde sa­vant?... C'était la ques­tion, et, nul doute à cet égard, le doc­teur Jo­hausen ne le croy­ait pas, ain­si qu'on va pou­voir en juger.

En l'an­née 1892, M. Gar­ner quit­ta l'Amérique pour le Con­go, ar­ri­va à Li­bre­ville le 12 oc­to­bre, et élut domi­cile dans la fac­torerie John Holtand and Co. jusqu'au mois de févri­er 1894.

Ce fut à cette époque seule­ment que le pro­fesseur se dé­ci­da à com­mencer sa cam­pagne d'études. Après avoir re­mon­té l'Ogoué sur un pe­tit bateau à vapeur, il débar­qua à Lam­barène, et, le 22 avril, at­teignit la mis­sion catholique du Fer­nand-​Vaz.

Les Pères du Saint-​Es­prit l'ac­cueil­lirent hos­pi­tal­ière­ment dans leur mai­son bâtie sur le bord de ce mag­nifique lac Fer­nand-​Vaz. Le doc­teur n'eut qu'à se louer des soins du per­son­nel de la mis­sion, qui ne nég­ligea rien pour lui fa­ciliter son aven­tureuse tâche de zo­ol­ogiste.

Or, en ar­rière de l'étab­lisse­ment, se mas­saient les pre­miers ar­bres d'une vaste forêt dans laque­lle abondaient les singes. On ne pou­vait imag­in­er de cir­con­stances plus fa­vor­ables pour se met­tre en com­mu­ni­ca­tion avec eux. Mais, ce qu'il fal­lait, c'était vivre dans leur in­tim­ité et, en somme, partager leur ex­is­tence.

C'est à ce pro­pos que M. Gar­ner avait fait fab­ri­quer une cage de fer dé­montable. Sa cage fut trans­portée dans la forêt. Si l'on veut bi­en l'en croire, il y vé­cut trois mois, la plu­part du temps seul, et put étudi­er ain­si le quadru­mane à l'état de na­ture.

La vérité est que le pru­dent Améri­cain avait sim­ple­ment in­stal­lé sa mai­son mé­tallique à vingt min­utes de la mis­sion des Pères, près de leur fontaine, en un en­droit qu'il bap­ti­sa du nom de Fort- Go­rille, et auquel on ac­cé­dait par une route om­breuse. Il y coucha même trois nu­its con­séc­utives. Dévoré par des myr­iades de mous­tiques, il ne put y tenir plus longtemps, dé­mon­ta sa cage et revint de­man­der aux Pères du Saint-​Es­prit une hos­pi­tal­ité qui lui fut ac­cordée sans rétri­bu­tion. En­fin, le 18 juin, aban­don­nant défini­tive­ment la mis­sion, il re­gagna l'An­gleterre et revint en Amérique, rap­por­tant pour unique sou­venir de son voy­age deux pe­tits chim­panzés qui s'ob­stinèrent à ne point caus­er avec lui.

Voilà quel ré­sul­tat avait obtenu M. Gar­ner. Au to­tal, ce qui ne parais­sait que trop cer­tain, c'est que le pa­tois des singes, s'il ex­is­tait, restait en­core à dé­cou­vrir, ain­si que les fonc­tions re­spec­tives qui jouaient un rôle dans la for­ma­tion de leur lan­gage.

As­suré­ment, le pro­fesseur soute­nait qu'il avait sur­pris divers signes vo­caux ayant une sig­ni­fi­ca­tion pré­cise, tels: «whouw», nour­ri­ture; «che­ny», bois­son; «iegk», prends garde, et autres relevés avec soin. Plus tard même, à la suite d'ex­péri­ences faites au Jardin zo­ologique de Wash­ing­ton, et grâce à l'em­ploi du phono­graphe, il af­fir­mait avoir noté un mot générique se rap­por­tant à tout ce qui se mange et à tout ce qui se boit; un autre pour l'us­age de la main; un autre pour la sup­pu­ta­tion du temps. Bref, selon lui, cette langue se com­po­sait de huit ou neuf sons prin­ci­paux, mod­ifiés par trente ou trente-​cinq mod­ula­tions, dont il don­nait même la tonal­ité mu­si­cale, l'ar­tic­ula­tion se faisant presque tou­jours en _la_ dièse. Pour con­clure, et d'après son opin­ion, en con­for­mité de la doc­trine dar­wini­enne sur l'unité de l'es­pèce et la trans­mis­sion par hérédité des qual­ités physiques, non des dé­fauts, on pou­vait dire: «Si les races hu­maines sont les dérivés d'une souche simiesque, pourquoi les di­alectes hu­mains ne seraient-​ils point les dérivés de la langue prim­itive de ces an­thro­poïdes?» Seule­ment, l'homme a-​t-​il eu des singes pour an­cêtres?... Voilà ce qu'il au­rait fal­lu dé­mon­tr­er, et ce qui ne l'est pas.

En somme, le pré­ten­du lan­gage des singes, sur­pris par le nat­ural­iste Gar­ner, n'était que la série des sons que ces mam­mifères émet­tent pour com­mu­ni­quer avec leurs sem­blables, comme tous les an­imaux: chiens, chevaux, mou­tons, oies, hi­ron­delles, four­mis, abeilles, etc. Et, suiv­ant la re­mar­que d'un ob­ser­va­teur, cette com­mu­ni­ca­tion s'établit soit par des cris, soit par des signes et des mou­ve­ments spé­ci­aux, et, s'ils ne traduisent pas des pen­sées pro­pre­ment dites, du moins ex­pri­ment-​ils des im­pres­sions vives, des émo­tions morales, -- telles la joie ou la ter­reur.

Il était donc de toute év­idence que la ques­tion n'avait pu être ré­solue par les études in­com­plètes et peu ex­péri­men­tales du pro­fesseur améri­cain. Et c'est alors que, deux an­nées après lui, il vint à l'es­prit d'un doc­teur alle­mand de recom­mencer la ten­ta­tive en se trans­portant, cette fois, en pleine forêt, au mi­lieu du monde des quadru­manes, et non plus à vingt min­utes d'un étab­lisse­ment de mis­sion­naires, dût-​il de­venir la proie des mous­tiques, auxquels n'avait pu ré­sis­ter la pas­sion simi­ologique de M. Gar­ner.

Il y avait alors au Camer­oun, à Ma­lin­ba, un cer­tain sa­vant du nom de Jo­hausen. Il y de­meu­rait depuis quelques an­nées. C'était un médecin, plus am­ateur de zo­olo­gie et de botanique que de médecine. Lorsqu'il fut in­for­mé de l'in­fructueuse ex­péri­ence du pro­fesseur Gar­ner, la pen­sée lui vint de la repren­dre, bi­en qu'il eût dé­passé la cin­quan­taine. John Cort avait eu l'oc­ca­sion de s'en­tretenir plusieurs fois avec lui à Li­bre­ville.

S'il n'était plus je­une, le doc­teur Jo­hausen jouis­sait du moins d'une ex­cel­lente san­té. Par­lant l'anglais et le français comme sa langue mater­nelle, il com­pre­nait même le di­alecte in­digène, grâce à l'ex­er­ci­ce de sa pro­fes­sion. Sa for­tune lui per­me­ttait d'ailleurs de don­ner ses soins gra­tu­ite­ment, car il n'avait ni par­ents di­rects, ni col­latéraux au de­gré suc­ces­si­ble. In­dépen­dant dans toute l'ac­cep­tion du mot, sans compte à ren­dre à per­son­ne, d'une con­fi­ance en lui-​même que rien n'eût pu ébran­ler, pourquoi n'au­rait-​il pas fait ce qu'il lui con­ve­nait de faire? Il est bon d'ajouter que, bizarre et ma­ni­aque, il sem­blait bi­en qu'il y eût ce qu'on ap­pelle en France «une fêlure» dans son in­tel­lec­tu­al­ité.

Il y avait au ser­vice du doc­teur un in­digène dont il était as­sez sat­is­fait. Lorsqu'il con­nut le pro­jet d'aller vivre en forêt au mi­lieu des singes, cet in­digène n'hési­ta point à ac­cepter l'of­fre de son maître, ne sachant trop à quoi il s'en­gageait.

Il suit de là que le doc­teur Jo­hausen et son servi­teur se mirent à la be­sogne. Une cage dé­montable, genre Gar­ner, mieux con­di­tion­née, plus con­fort­able, com­mandée en Alle­magne, fut ap­portée à bord d'un paque­bot qui fai­sait l'es­cale de Ma­lin­ba. D'autre part, en cette ville, on trou­va sans peine à rassem­bler des pro­vi­sions, con­serves et autres, des mu­ni­tions, de manière à n'ex­iger au­cun rav­itaille­ment pen­dant une longue péri­ode. Quant au mo­bili­er, très rudi­men­taire, li­terie, linge, vête­ments, usten­siles de toi­lette et de cui­sine, ces ob­jets furent em­prun­tés à la mai­son du doc­teur, et aus­si un vieil orgue de Bar­barie dans la pen­sée que les singes ne de­vaient pas être in­sen­si­bles au charme de la musique. En même temps, il fit frap­per un cer­tain nom­bre de mé­dailles en nick­el, avec son nom et son por­trait, des­tinées aux au­torités de cette colonie simi­enne qu'il es­pérait fonder dans l'Afrique cen­trale.

Pour achev­er, le 13 févri­er 1896, le doc­teur et l'in­digène s'em­bar­quèrent à Ma­lin­ba avec leur matériel sur une bar­que du Nbar­ri et ils en re­mon­tèrent le cours afin d'aller...

D'aller où?... C'est ce que le doc­teur Jo­hausen n'avait dit ni voulu dire à per­son­ne. N'ayant pas be­soin d'être rav­itail­lé de longtemps, il serait de la sorte à l'abri de toutes les im­por­tu­nités. L'in­digène et lui se suf­fi­raient à eux-​mêmes. Il n'y au­rait au­cun su­jet de trou­ble ou de dis­trac­tion pour les quadru­manes dont il voulait faire son unique so­ciété, et il saurait se con­tenter des délices de leur con­ver­sa­tion, ne doutant pas de sur­pren­dre les se­crets de la langue macaque.

Ce que l'on sut plus tard, c'est que la bar­que, ayant re­mon­té le Nbar­ri pen­dant une cen­taine de lieues, mouil­la au vil­lage de Nghi­la; qu'une ving­taine de noirs furent en­gagés comme por­teurs, que le matériel s'achem­ina dans la di­rec­tion de l'est. Mais, à dater de ce mo­ment, on n'en­ten­dit plus par­ler du doc­teur Jo­hausen. Les por­teurs, revenus à Nghi­la, étaient in­ca­pables d'in­di­quer avec pré­ci­sion l'en­droit où ils avaient pris con­gé de lui.

Bref, après deux ans écoulés, et mal­gré quelques recherch­es qui ne de­vaient pas aboutir, au­cune nou­velle du doc­teur alle­mand ni de son fidèle servi­teur.

Ce qui s'était passé, John Cort et Max Hu­ber al­laient pou­voir le re­con­stituer -- en par­tie tout au moins.

Le doc­teur Jo­hausen avait at­teint, avec son es­corte, une riv­ière dans le nord-​ouest de la forêt de l'Oubanghi; puis, il procé­da à la con­struc­tion d'un radeau dont son matériel four­nit les planch­es et les madri­ers; en­fin, ce tra­vail achevé et l'es­corte ren­voyée, son servi­teur et lui de­scendi­rent le cours de ce rio in­con­nu, s'ar­rêtèrent et mon­tèrent la ca­bane à l'en­droit où elle ve­nait d'être retrou­vée sous les pre­miers ar­bres de la rive droite.

Voilà quelle était la part de la cer­ti­tude dans l'af­faire du pro­fesseur. Mais que d'hy­pothès­es au su­jet de sa sit­ua­tion actuelle!...

Pourquoi la cage était-​elle vide?... Pourquoi ses deux hôtes l'avaient-​ils quit­tée?... Com­bi­en de mois, de se­maines, de jours fut-​elle oc­cupée?... Était-​ce volon­taire­ment qu'ils étaient par­tis?... Nulle prob­abil­ité à cet égard... Est-​ce donc qu'ils avaient été en­levés?... Par qui?... Par des in­digènes?... Mais la forêt de l'Oubanghi pas­sait pour être in­hab­itée... De­vait-​on ad­met­tre qu'ils avaient fui de­vant une at­taque de fauves?... En­fin le doc­teur Jo­hausen et l'in­digène vi­vaient-​ils en­core?...

Ces di­vers­es ques­tions furent rapi­de­ment posées en­tre les deux amis. Il est vrai, à chaque hy­pothèse ils ne pou­vaient faire de répons­es plau­si­bles et se per­daient dans les ténèbres de ce mys­tère.

«Con­sul­tons le car­net..., pro­posa John Cort.

-- Nous en sommes ré­duits là, dit Max Hu­ber. Peut-​être, à dé­faut de ren­seigne­ments ex­plicites, rien que par des dates, sera-​t-​il pos­si­ble d'établir...»

John Cort ou­vrit le car­net, dont quelques pages ad­héraient par hu­mid­ité.

«Je ne crois pas que ce car­net nous ap­prenne grand'chose..., ob­ser­va-​t-​il.

-- Pourquoi?...

-- Parce que toutes les pages en sont blanch­es... à l'ex­cep­tion de la pre­mière...

-- Et cette pre­mière page, John?...

-- Quelques bribes de phras­es, quelques dates aus­si, qui, sans doute, de­vaient servir plus tard au doc­teur Jo­hausen à rédi­ger son jour­nal.»

Et John Cort, as­sez dif­fi­cile­ment d'ailleurs, parvint à déchiffr­er les lignes suiv­antes écrites au cray­on en alle­mand et qu'il tradui­sait à mesure:

_29 juil­let 1896. -- Ar­rivé avec l'es­corte à la lisière de la forêt d'Oubanghi... Cam­pé sur rive droite d'une riv­ière... Con­stru­it notre radeau._

_3 août. -- Radeau achevé... Ren­voyé l'es­corte à Nghi­la... Fait dis­paraître toute trace de campe­ment... Em­bar­qué avec mon servi­teur._

_9 août. -- De­scen­du le cours d'eau pen­dant sept jours, sans ob­sta­cles... Ar­rêt à une clair­ière... Nom­breux singes aux en­vi­rons... En­droit qui paraît con­ven­able._

_10 août. -- Débar­qué le matériel... Place choisie pour re­mon­ter la ca­bane-​cage sous les pre­miers ar­bres de la rive droite, à l'ex­trémité de la clair­ière... Singes nom­breux, chim­panzés, go­rilles._

_13 août. -- In­stal­la­tion com­plète... Pris pos­ses­sion de la ca­bane... En­vi­rons ab­sol­ument déserts... Nulle trace d'êtres hu­mains, in­digènes ou autres... Gibier aqua­tique très abon­dant... Cours d'eau pois­son­neux... Bi­en abrités dans la ca­bane pen­dant une bour­rasque._

_25 août. -- Vingt-​sept jours écoulés... Ex­is­tence or­gan­isée régulière­ment... Quelques hip­popotames à la sur­face de la riv­ière, mais au­cune agres­sion de leur part... Élans et an­tilopes abat­tus... Grands singes venus la nu­it dernière à prox­im­ité de la ca­bane... De quelle es­pèce sont-​ils? cela n'a pu être en­core re­con­nu... Ils n'ont pas fait de dé­mon­stra­tions hos­tiles, tan­tôt courant sur le sol, tan­tôt juchés dans les ar­bres... Cru en­trevoir un feu à quelque cent pas sous la fu­taie... Fait curieux à véri­fi­er: il sem­ble bi­en que ces singes par­lent, qu'ils échangent en­tre eux quelques phras­es... Un pe­tit a dit: «Ngo­ra!... Ngo­ra!... Ngo­ra!...» mot que les in­digènes em­ploient pour désign­er la mère._

Llan­ga écoutait at­ten­tive­ment ce que li­sait son ami John, et, à ce mo­ment, il s'écria:

«Oui... oui... ngo­ra... ngo­ra... mère... ngo­ra... ngo­ra!...»

À ce mot relevé par le doc­teur Jo­hausen et répété par le je­une garçon, com­ment John Cort ne se serait-​il pas sou­venu que, la nu­it précé­dente, il avait frap­pé son or­eille? Croy­ant à une il­lu­sion, à une er­reur, il n'avait rien dit à ses com­pagnons de cet in­ci­dent. Mais, après l'ob­ser­va­tion du doc­teur, il jugea de­voir les met­tre au courant. Et comme Max Hu­ber s'écri­ait:

«Dé­cidé­ment, est-​ce que le pro­fesseur Gar­ner au­rait eu rai­son?... Des singes qui par­lent...

-- Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c'est que j'ai, moi aus­si, en­ten­du ce mot de «ngo­ra!», af­fir­ma John Cort.

Et il racon­ta en quelles cir­con­stances ce mot avait été pronon­cé d'une voix plain­tive pen­dant la nu­it du 14 au 15, tan­dis qu'il était de garde.

«Tiens, tiens, fit Max Hu­ber, voilà qui ne laisse pas d'être ex­traor­di­naire...

-- N'est-​ce pas ce que vous de­man­dez, cher ami?...» ré­pli­qua John Cort.

Khamis avait écouté ce réc­it. Vraisem­blable­ment, ce qui parais­sait in­téress­er le Français et l'Améri­cain le lais­sait as­sez froid. Les faits re­lat­ifs au doc­teur Jo­hausen, il les ac­cueil­lait avec in­dif­férence. L'es­sen­tiel, c'était que le doc­teur eût con­stru­it un radeau dont on dis­poserait, ain­si que des ob­jets que ren­fer­mait sa cage aban­don­née. Quant à savoir ce qu'étaient de­venus son servi­teur et lui, le forelop­er ne com­pre­nait pas qu'il y eût lieu de s'en in­quiéter, en­core moins que l'on pût avoir la pen­sée de se lancer à travers la grande forêt pour dé­cou­vrir leurs traces, au risque d'être en­levé comme ils l'avaient été sans doute. Donc, si Max Hu­ber et John Cort pro­po­saient de se met­tre à leur recherche, il s'em­ploierait à les en dis­suad­er, il leur rap­pellerait que le seul par­ti à pren­dre était de con­tin­uer le voy­age de re­tour en de­scen­dant le cours d'eau jusqu'à l'Oubanghi.

La rai­son, d'ailleurs, in­di­quait qu'au­cune ten­ta­tive ne saurait être faite avec chance de suc­cès... De quel côté se fût-​on dirigé pour retrou­ver le doc­teur alle­mand?... Si en­core quelque in­dice eût ex­isté, peut-​être John Cort eût-​il re­gardé comme un de­voir d'aller à son sec­ours, peut-​être Max Hu­ber se fût-​il con­sid­éré comme l'in­stru­ment de son salut, désigné par la Prov­idence?... Mais rien, rien que ces phras­es morcelées du car­net et dont la dernière fig­urait sous la date du 25 août, rien que des pages blanch­es qui furent vaine­ment feuil­letées jusqu'à la dernière!...

Aus­si John Cort de con­clure:

«Il est in­du­bitable que le doc­teur est ar­rivé en cet en­droit un 9 août et que ses notes s'ar­rê­tent au 25 du même mois. S'il n'a plus écrit depuis cette date, c'est que, pour une rai­son ou pour une autre, il avait quit­té sa ca­bane où il n'était resté que treize jours...

-- Et, ajou­ta Khamis, il n'est guère pos­si­ble d'imag­in­er ce qu'il a pu de­venir.

-- N'im­porte, ob­ser­va Max Hu­ber, je ne su­is pas curieux...

-- Oh! cher ami, vous l'êtes à un rare de­gré...

-- Vous avez rai­son, John, et pour avoir le mot de cette énigme...

-- Par­tons», se con­tenta de dire le forelop­er.

En ef­fet, il n'y avait pas à s'at­tarder. Met­tre le radeau en état de quit­ter la clair­ière, de­scen­dre le rio, cela s'im­po­sait. Si, plus tard, on jugeait con­ven­able d'or­gan­is­er une ex­pédi­tion au prof­it du doc­teur Jo­hausen, de s'aven­tur­er jusqu'aux ex­trêmes lim­ites de la grande forêt, cela se pour­rait faire dans des con­di­tions plus fa­vor­ables, et li­bre aux deux amis d'y pren­dre part.

Avant de sor­tir de la cage, Khamis en visi­ta les moin­dres coins. Peut-​être y trou­verait-​il quelque ob­jet à utilis­er. Ce ne serait pas là acte d'in­déli­catesse, car, après deux ans d'ab­sence, com­ment ad­met­tre que leur pos­sesseur reparût ja­mais pour les ré­clamer?...

La ca­bane, en somme, solide­ment con­stru­ite, of­frait en­core un ex­cel­lent abri. La toi­ture de zinc, re­cou­verte de chaume, avait ré­sisté aux in­tem­péries de la mau­vaise sai­son. La façade an­térieure, la seule qui fût treil­lagée, re­gar­dait l'est, moins ex­posée ain­si aux grands vents. Et, prob­able­ment, le mo­bili­er, li­terie, ta­ble, chais­es, cof­fre, eût été retrou­vé in­tact, si on ne l'avait em­porté, et, pour tout dire, cela sem­blait as­sez in­ex­pli­ca­ble.

Cepen­dant, après ces deux an­nées d'aban­don, di­vers­es ré­pa­ra­tions au­raient été néces­saires. Les planch­es des parois latérales com­mençaient à se dis­join­dre, le pied des mon­tants jouait dans la terre hu­mide, des in­dices de délabre­ment se man­ifes­taient sous les fe­stons de lianes et de ver­dure.

C'était une be­sogne dont Khamis et ses com­pagnons n'avaient point à se charg­er. Que cette ca­bane dût ja­mais servir de refuge à quelque autre am­ateur de simi­olo­gie, c'était fort im­prob­able. Elle serait donc lais­sée telle qu'elle était.

Et, main­tenant, n'y re­cueillerait-​on pas d'autres ob­jets que le co­que­mar, la tasse, l'étui à lunettes, la ha­chette, la boîte du car­net que les deux amis ve­naient de ra­mass­er? Khamis cher­cha avec soin. Ni armes, ni usten­siles, ni caiss­es, ni con­serves, ni vête­ments. Aus­si le forelop­er al­lait-​il ressor­tir les mains vides, lorsque dans un an­gle du fond, à droite, le sol, qu'il frap­pait du pied, ren­dit un son mé­tallique.

«Il y a quelque chose là..., dit-​il.

-- Peut-​être une clef?... répon­dit Max Hu­ber.

-- Et pourquoi une clef?... de­man­da John Cort.

-- Eh! mon cher John..., la clef du mys­tère!»

Ce n'était point une clef, mais une caisse en fer-​blanc qui avait été en­ter­rée à cette place et que re­ti­ra Khamis. Elle ne parais­sait pas avoir souf­fert, et, non sans une vive sat­is­fac­tion, il fut con­staté qu'elle con­te­nait une cen­taine de car­touch­es!

«Mer­ci, bon doc­teur, s'écria Max Hu­ber, et puis­sions-​nous re­con­naître un jour le sig­nalé ser­vice que vous nous au­rez ren­du!»

Ser­vice sig­nalé, en ef­fet, car ces car­touch­es étaient pré­cisé­ment du même cal­ibre que les cara­bines du forelop­er et de ses deux com­pagnons.

Il ne restait plus qu'à revenir au lieu de halte, et à remet­tre le radeau en état de nav­iga­bil­ité.

«Au­par­avant, pro­posa John Cort, voyons s'il n'ex­iste au­cune trace du doc­teur Jo­hausen et de son servi­teur aux en­vi­rons... Il est pos­si­ble que tous deux aient été en­traînés par les in­digènes dans les pro­fondeurs de la forêt, mais il est pos­si­ble aus­si qu'ils aient suc­com­bé en se défen­dant... et si leurs restes sont sans sépul­ture...

-- Notre de­voir serait de les en­sevelir», déclara Max Hu­ber.

Les recherch­es dans un ray­on de cent mètres ne don­nèrent pas de ré­sul­tat. On de­vait en con­clure que l'in­for­tuné Jo­hausen avait été en­levé -- et, par qui si ce n'est pas les in­digènes, ceux-​là mêmes que le doc­teur pre­nait pour des singes et qui cau­saient en­tre eux?... Quelle ap­parence, en ef­fet, que des quadru­manes fussent doués de la pa­role?...

«En tout cas, fit ob­serv­er John Cort, cela in­dique que la forêt de l'Oubanghi est fréquen­tée par des no­mades, et nous de­vons nous tenir sur nos gardes...

-- Comme vous dites, mon­sieur John, ap­prou­va Khamis. Main­tenant, au radeau...

-- Et ne pas savoir ce qu'est de­venu ce digne Teu­ton!... ré­pli­qua Max Hu­ber. Où peut-​il être?...

-- Là où sont les gens dont on n'a plus de nou­velles, dit John Cort.

-- Est-​ce une réponse cela, John?...

-- C'est la seule que nous puis­sions faire, mon cher Max.»

Lorsque tous furent de re­tour à la grotte, il était en­vi­ron neuf heures. Khamis s'oc­cu­pa d'abord de pré­par­er le dé­je­uner. Puisqu'il dis­po­sait d'une mar­mite, Max Hu­ber de­man­da que l'on sub­sti­tuât la viande bouil­lie à la viande rôtie ou gril­lée. Ce serait une vari­ante au menu or­di­naire. La propo­si­tion ac­cep­tée, on al­luma le feu, et, vers mi­di, les con­vives se délec­tèrent d'une soupe à laque­lle il ne man­quait que le pain, les légumes et le sel.

Mais, avant le dé­je­uner, tous avaient tra­vail­lé aux ré­pa­ra­tions du radeau comme ils y tra­vail­lèrent après. Très heureuse­ment, Khamis avait trou­vé der­rière la ca­bane quelques planch­es qui purent rem­plac­er celles de la plate-​forme, pour­ries en plusieurs en­droits. Grosse be­sogne d'évitée, étant don­né le manque d'out­ils. Cet en­sem­ble de madri­ers et de planch­es fut rat­taché au moyen de lianes aus­si solides que des lig­aments de fer, ou tout au moins que des cordes d'amar­rage. L'ou­vrage était ter­miné lorsque le soleil dis­parut der­rière les mas­sifs de la rive droite du rio.

Le dé­part avait été remis au lende­main dès l'aube. Mieux valait pass­er la nu­it dans la grotte. En ef­fet, la pluie qui menaçait se mit à tomber avec force vers huit heures.

Ain­si donc, après avoir retrou­vé l'en­droit où était venu s'in­staller le doc­teur Jo­hausen, Khamis et ses com­pagnons par­ti­raient sans savoir ce que led­it doc­teur était de­venu!... Rien... rien!... Pas un seul in­dice!... Cette pen­sée ne ces­sait d'ob­séder Max Hu­ber, alors qu'elle préoc­cu­pait as­sez peu John Cort et lais­sait le forelop­er tout à fait in­dif­férent. Il al­lait rêver de babouins, de chim­panzés, de go­rilles, de man­drilles, de singes par­lants, tout en con­venant que le doc­teur n'avait pu avoir af­faire qu'à des in­digènes!... Et alors -- l'imag­inatif qu'il était! -- la grande forêt lui réap­pa­rais­sait avec ses éven­tu­al­ités mys­térieuses, les in­vraisem­blables han­tis­es que lui sug­géraient ses pro­fondeurs, pe­uplades nou­velles, types in­con­nus, vil­lages per­dus sous les grands ar­bres...

Avant de s'éten­dre au fond de la grotte:

«Mon cher John, et vous aus­si, Khamis, dit-​il, j'ai une propo­si­tion à vous soumet­tre...

-- Laque­lle, Max?...

-- C'est de faire quelque chose pour le doc­teur...

-- Se lancer à sa recherche?... se récria le forelop­er.

-- Non, reprit Max Hu­ber, mais don­ner son nom à ce cours d'eau, qui n'en a pas, je pré­sume...»

Et voilà pourquoi le rio Jo­hausen fig­ur­era dé­sor­mais sur les cartes mod­ernes de l'Afrique équa­to­ri­ale.

La nu­it fut tran­quille, et, tan­dis qu'ils veil­laient tour à tour, ni John Cort, ni Max Hu­ber, ni Khamis n'en­tendi­rent un seul mot frap­per leur or­eille.