Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE VI _Après une longue étape_

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Le village aérien

CHAPITRE VI _Après une longue étape_

Le lende­main, à la date du 11 mars, par­faite­ment remis des fa­tigues de la veille, John Cort, Max Hu­ber, Khamis, Llan­ga se dis­posèrent à braver celles de cette sec­onde journée de marche.

Quit­tant l'abri du co­ton­nier, ils firent le tour de la clair­ière, salués par des myr­iades d'oiseaux qui rem­plis­saient l'es­pace de trilles as­sour­dis­sants et de points d'orgue à ren­dre jaloux les Pat­ti et autres vir­tu­os­es de la musique ital­ienne.

Avant de se met­tre en route, la sagesse com­mandait de faire un pre­mier repas. Il se com­posa unique­ment de la viande froide d'an­ti­lope, de l'eau d'un ruis­seau qui ser­pen­tait sur la gauche, et auquel fut rem­plie la gourde du forelop­er.

Le début de l'étape se fit à droite, sous les ra­mures que perçaient déjà les pre­miers rayons du soleil, dont la po­si­tion fut relevée avec soin.

Évidem­ment ce quarti­er de la forêt de­vait être fréquen­té par de puis­sants quadrupèdes. Les passées s'y mul­ti­pli­aient dans tous les sens. Et de fait, au cours de la mat­inée, on aperçut un cer­tain nom­bre de buf­fles, et même deux rhinocéros qui se tenaient à dis­tance. Comme ils n'étaient point d'humeur batailleuse, sans doute, il n'y eut pas lieu de dépenser les car­touch­es à re­pouss­er une at­taque.

La pe­tite troupe ne s'ar­rê­ta que vers mi­di, ayant franchi une bonne douzaine de kilo­mètres.

En cet en­droit, John Cort put abat­tre un cou­ple d'out­ardes de l'es­pèce des ko­rans qui vivent dans les bois, volatiles au plumage d'un noir de jais sous le ven­tre. Leur chair, très es­timée des in­digènes, in­spi­ra cette fois la même es­time à un Améri­cain et à un Français au repas de mi­di.

«Je de­mande, avait toute­fois dit Max Hu­ber, que l'on sub­stitue le rôti aux gril­lades...

-- Rien de plus facile», s'était hâté de répon­dre le forelop­er.

Et une des out­ardes, plumée, vidée, em­brochée d'une baguette, rôtie à point de­vant une flamme vive, pétil­lante, fut dévorée à belles dents.

Khamis et ses com­pagnons se remirent en route dans des con­di­tions plus pénibles que la veille.

À de­scen­dre au sud-​ouest, les passées se présen­taient moins fréquem­ment. Il fal­lait se fray­er un chemin en­tre les brous­sailles, aus­si drues que les lianes dont les cor­dons durent être tranchés au couteau. La pluie vint à tomber pen­dant plusieurs heures, -- une pluie as­sez abon­dante. Mais telle était l'épais­seur des frondaisons que c'est à peine si le sol en re­ce­vait quelques gouttes. Toute­fois, au mi­lieu d'une clair­ière, Khamis put rem­plir la gourde presque vidée déjà, et il y eut lieu de s'en féliciter. En vain le forelop­er avait-​il cher­ché quelque filet liq­uide sous les herbes. De là, prob­able­ment, la rareté des an­imaux et des sen­tiers prat­ica­bles.

«Cela n'an­nonce guère la prox­im­ité d'un cours d'eau», déclara John Cort, lorsque l'on s'in­stal­la pour la halte du soir.

D'où cette con­séquence s'im­po­sait: c'est que le rio qui coulait non loin du tertre aux tamarins ne fai­sait que con­tourn­er la forêt.

Néan­moins, la di­rec­tion prise jusqu'alors ne de­vrait pas être mod­ifiée, et avec d'au­tant plus de rai­son qu'elle abouti­rait au bassin de l'Oubanghi.

«D'ailleurs, ob­ser­va Khamis, à dé­faut du cours d'eau que nous avons aperçu avant-​hi­er au campe­ment, ne peut-​il s'en ren­con­tr­er un autre dans cette di­rec­tion?»

La nu­it du 11 au 12 mars ne s'écoula pas en­tre les racines d'un co­ton­nier. Ce fut au pied d'un ar­bre non moins gi­gan­tesque, un bom­bax, dont le tronc symétrique s'él­evait tout d'un jet à la hau­teur d'une cen­taine de pieds au-​dessus de l'épais tapis du sol.

La surveil­lance établie comme d'habi­tude, le som­meil n'al­lait être trou­blé que par quelques loin­tains beu­gle­ments de buf­fles et de rhinocéros. Il n'était pas à crain­dre que le rugisse­ment du li­on se mêlât à ce con­cert noc­turne. Ces red­outa­bles fauves n'habitent guère les forêts de l'Afrique cen­trale. Ils sont les hôtes des ré­gions plus élevées en lat­itude, soit au delà du Con­go vers le sud, soit sur la lim­ite du Soudan vers le nord, dans le voisi­nage du Sa­hara. Les épais four­rés ne con­vi­en­nent pas au car­ac­tère capricieux, à l'al­lure in­dépen­dante du roi des an­imaux, -- roi d'au­torité et non roi con­sti­tu­tion­nel. Il lui faut de plus grands es­paces, des plaines inondées de soleil où il puisse bondir en toute lib­erté.

Si les rugisse­ments ne se firent pas en­ten­dre, il en fut de même des grogne­ments de l'hip­popotame, -- ce qui était re­gret­table, con­vient-​il de not­er, car la présence de ces mam­mifères am­phi­bies eût in­diqué la prox­im­ité d'un cours d'eau.

Le lende­main, dé­part dès l'aube par temps som­bre, et coup de cara­bine de Max Hu­ber, qui abat­tit une an­ti­lope de la taille d'un âne, ou plus ex­acte­ment d'un zèbre, type placé en­tre l'âne et le cheval. C'était un oryx, à robe de couleur vineuse, présen­tant quelques zébrures régulière­ment dess­inées. L'oryx est rayé d'une bande noire depuis la nuque jusqu'à l'ar­rière-​train, orné de tach­es noires aux jambes, dont le poil est blanchâtre, agré­men­té d'une queue noire qui bal­aye large­ment le sol, échan­til­lon­né d'un bou­quet de four­rure noire à sa gorge. Bel an­imal, aux cornes longues d'un mètre, gar­nies d'une trentaine d'an­neaux à leur base, s'in­cur­vant avec élé­gance, et présen­tant une symétrie de forme dont la na­ture donne peu d'ex­em­ples.

Chez l'oryx, la corne est une arme défen­sive qui, dans les con­trées du nord et du mi­di de l'Afrique, lui per­met de ré­sis­ter même à l'at­taque du li­on. Mais, ce jour-​là, l'an­imal visé par le chas­seur ne put échap­per à la balle qui lui fut joli­ment en­voyée, et, le coeur traver­sé, tom­ba du pre­mier coup.

C'était l'al­imen­ta­tion as­surée pour plusieurs jours. Khamis s'oc­cu­pa de dépecer l'oryx, tra­vail qui prit une heure. Puis, se partageant cette charge, dont Llan­ga ré­cla­ma sa part, ils com­mencèrent une nou­velle étape.

«Eh! ma foi! dit John Cort, on se pro­cure par ici de la viande à bon marché, puisqu'elle ne coûte qu'une car­touche...

-- À la con­di­tion d'être adroit..., ré­pli­qua le forelop­er.

-- Et heureux surtout», ajou­ta Max Hu­ber, plus mod­este que ne le sont d'habi­tude ses con­frères en haute véner­ie.

Mais jusqu'alors, si Khamis et ses com­pagnons avaient pu épargn­er leur poudre et économiser leur plomb, s'ils ne les avaient em­ployés qu'à tuer le gibier, la journée ne de­vait pas finir sans que les cara­bines eu­ssent à servir pour la défen­sive.

Pen­dant un bon kilo­mètre, le forelop­er crut même qu'il au­rait à re­pouss­er l'at­taque d'une troupe de singes. Cette troupe se dé­me­nait à droite et à gauche d'une longue passée, les uns sautant en­tre les branch­es d'ar­bre en ar­bre, les autres gam­badant et fran­chissant les four­rés par des bonds prodigieux à faire en­vie aux plus ag­iles gym­nastes.

Là se mon­traient plusieurs es­pèces de quadru­manes de haute stature, des cynocéphales de trois couleurs, jaunes comme des Arabes, rouges comme des In­di­ens du Far-​West, noirs comme des in­digènes de la Cafrerie, et qui sont red­outa­bles à cer­tains fauves. Là gri­maçaient divers types de ces colobes, les véri­ta­bles dandys, les pe­tits-​maîtres les plus élé­gants de la race simi­enne, sans cesse oc­cupés à bross­er, à liss­er de la main cette pè­ler­ine blanche qui leur a valu le nom de colobes à ca­mail.

Cepen­dant cette es­corte, qui s'était rassem­blée après le repas de mi­di, dis­parut vers deux heures, alors que Max Hu­ber, John Cort, Khamis et Llan­ga ar­pen­taient un as­sez large sen­tier qui se pour­suiv­ait à perte de vue.

S'ils avaient lieu de se féliciter des avan­tages de cette route aisé­ment prat­ica­ble, ils eu­rent à re­gret­ter la ren­con­tre des an­imaux qui la fréquen­taient.

C'étaient deux rhinocéros, dont le ron­fle­ment pro­longé re­ten­tit un peu avant qua­tre heures à courte dis­tance. Khamis ne s'y trompa point et or­don­na à ses com­pagnons de s'ar­rêter:

«Mau­vais­es bêtes, ces rhinocéros!... dit-​il en ra­menant la cara­bine qu'il por­tait en ban­doulière.

-- Très mau­vaise, ré­pli­qua Max Hu­ber, et, pour­tant, ce ne sont que des her­bi­vores...

-- Qui ont la vie dure! ajou­ta Khamis.

-- Que de­vons-​nous faire?... de­man­da John Cort.

-- Es­say­er de pass­er sans être vus, con­seil­la Khamis, ou tout au moins nous cacher sur le pas­sage de ces mal­faisantes bêtes... Peut-​être ne nous apercevront-​elles pas?... Néan­moins, soyons prêts à tir­er, si nous sommes dé­cou­verts, car elles fon­ceront sur nous!»

Les cara­bines furent vis­itées, les car­touch­es dis­posées de manière à être re­nou­velées rapi­de­ment. Puis, s'élançant hors du sen­tier, tous qua­tre dis­parurent der­rière les épaiss­es brous­sailles qui le bor­daient a droite.

Cinq min­utes après, les mugisse­ments s'étant ac­crus, ap­parurent les mon­strueux pachy­der­mes, de l'es­pèce ket­loa, presque dépourvus de poils. Ils fi­laient grand trot, la tête haute, la queue en­roulée sur leur croupe.

C'étaient des an­imaux longs de près de qua­tre mètres, or­eilles droites, jambes cour­tes et tors­es, muse­au tron­qué ar­mé d'une seule corne, ca­pa­ble de formidables coups. Et telle est la dureté de leurs mâ­choires qu'ils broyent im­puné­ment des cac­tus aux rudes pi­quants comme les ânes man­gent des chardons.

Le cou­ple fit brusque­ment halte. Khamis et les autres ne doutaient pas qu'ils ne fussent dépistés.

L'un des rhinocéros -- un mon­stre à peau rugueuse et sèche -- s'ap­procha des brous­sailles.

Max Hu­ber le mit en joue.

«Ne tirez pas à la cu­lotte... à la tête...», lui cria le forelop­er.

Une dé­to­na­tion, puis deux, puis trois, re­ten­tirent. Les balles péné­traient à peine ces épaiss­es cara­paces et ce furent au­tant de coups en pure perte.

Les dé­to­na­tions ne les in­timidèrent ni ne les ar­rêtèrent et ils se dis­posèrent à franchir le four­ré.

Il était év­ident que cet amas de ronces et de brous­sailles ne pour­rait op­pos­er un ob­sta­cle à de si puis­santes bêtes. En un in­stant, tout serait rav­agé, saccagé, écrasé. Après avoir échap­pé aux éléphants de la plaine, Khamis et ses com­pagnons échap­peraient-​ils aux rhinocéros de la grande forêt?... Que les pachy­der­mes aient le nez en trompe ou le nez en corne, ils s'éga­lent en vigueur... Et, ici, il n'y au­rait pas cette lisière d'ar­bres qui avait ar­rêté les éléphants lancés à fond de train. Si le forelop­er, John Cort, Max Hu­ber, Llan­ga, ten­taient de s'en­fuir, ils seraient pour­suiv­is, ils seraient at­teints. Les réseaux de lianes re­tarderaient leur course, alors que les rhinocéros passeraient comme une avalanche.

Cepen­dant, par­mi les ar­bres de ce four­ré, un baobab énorme pou­vait of­frir un refuge si l'on par­ve­nait à se hiss­er jusqu'à ses pre­mières branch­es. Ce serait re­nou­vel­er la ma­noeu­vre exé­cutée au tertre des tamarins, dont l'is­sue avait été fu­neste, d'ailleurs. Et y avait-​il lieu de croire qu'elle au­rait plus de suc­cès?...

Peut-​être, car le baobab était de taille et de grosseur à ré­sis­ter aux ef­forts des rhinocéros.

Il est vrai, sa fourche ne s'ou­vrait qu'à une cin­quan­taine de pieds au-​dessus du sol, et le tronc, ren­flé en forme de courge, ne présen­tait au­cune sail­lie à laque­lle la main pût s'ac­crocher ni le pied trou­ver un point d'ap­pui.

Le forelop­er avait com­pris qu'il n'y avait pas à es­say­er d'at­tein­dre cette fourche. Aus­si Max Hu­ber et John Cort at­tendaient-​ils qu'il prît un par­ti.

En ce mo­ment, le fouil­lis des brous­sailles en bor­dure du sen­tier re­mua, et une grosse tête ap­parut.

Un qua­trième coup de cara­bine écla­ta.

John Cort ne fut pas plus heureux que Max Hu­ber. La balle, péné­trant au dé­faut de l'épaule, ne provo­qua qu'un hurlement plus ter­ri­ble de l'an­imal, dont l'ir­ri­ta­tion s'ac­crut avec la douleur. Il ne rec­ula pas, au con­traire, et d'un élan prodigieux se pré­cipi­ta con­tre le four­ré, tan­dis que l'autre rhinocéros, à peine ef­fleuré d'une balle de Khamis, se pré­parait à le suiv­re.

Ni Max Hu­ber, ni John Cort, ni le forelop­er n'eu­rent le temps de recharg­er leurs armes. Fuir en di­rec­tions di­vers­es, s'échap­per sous le mas­sif; il était trop tard. L'in­stinct de la con­ser­va­tion les pous­sa tous trois, avec Llan­ga, à se réfugi­er der­rière le tronc du baobab, qui ne mesurait pas moins de six mètres pé­riphériques à la base.

Mais lorsque le pre­mier an­imal con­tourn­erait l'ar­bre, lorsque le sec­ond se joindrait à lui, com­ment éviter leur dou­ble at­taque?...

«Di­able!... fit Max Hu­ber.

-- Dieu plutôt!» s'écria John Cort.

Et as­suré­ment il fal­lait renon­cer à tout es­poir de salut, si la Prov­idence ne s'en mêlait pas.

Sous un choc d'une ef­froy­able vi­olence, le baobab trem­bla jusque dans ses racines à faire croire qu'il al­lait être ar­raché du sol.

Le rhinocéros, em­porté dans son élan formidable, ve­nait d'être ar­rêté soudain. À un en­droit où s'en­tr'ou­vrait l'écorce du baobab, sa corne, en­trée comme le coin d'un bûcheron, s'y était en­fon­cée d'un pied. En vain fit-​il les plus vi­olents ef­forts pour la re­tir­er. Même en s'arc-​boutant sur ses cour­tes pat­tes, il ne put y réus­sir.

L'autre, qui saccageait le four­ré fu­rieuse­ment, s'ar­rê­ta, et ce qu'était leur fureur à tous deux, on ne saurait se l'imag­in­er!

Khamis, se glis­sant alors au­tour de l'ar­bre, après avoir ram­pé au ras des racines, es­saya de voir ce qui se pas­sait:

«En fuite... en fuite!» cria-​t-​il presque aus­sitôt.

On le com­prit plus qu'on ne l'en­ten­dit.

Sans de­man­der d'ex­pli­ca­tion, Max Hu­ber et John Cort, en­traî­nant Llan­ga, dé­talèrent en­tre les hautes herbes. À leur ex­trême sur­prise, ils n'étaient pas pour­suiv­is par les rhinocéros, et ce ne fut qu'après cinq min­utes d'une course es­souf­flante que, sur un signe du forelop­er, ils firent halte.

«Qu'est-​il donc ar­rivé?... ques­tion­na John Cort, dès qu'il eut repris haleine.

-- Le rhinocéros n'a pu re­tir­er sa corne du tronc de l'ar­bre..., dit Khamis.

-- Tudieu! s'écria Max Hu­ber, c'est le Milon de Cro­tone des rhinocéros...

-- Et il fini­ra comme ce héros des jeux olympiques!» ajou­ta John Cort.

Khamis, se sou­ciant peu de savoir ce qu'était ce célèbre ath­lète de l'an­tiq­ui­té, se con­tenta de mur­mur­er:

«En­fin... sains et saufs... mais au prix de qua­tre ou cinq car­touch­es brûlées en pure perte!

-- C'est d'au­tant plus re­gret­table que cette bête-​là, ... ça se mange, si je su­is bi­en in­for­mé, dit Max Hu­ber.

-- En ef­fet, af­fir­ma Khamis, quoique sa chair ait un fort goût de musc... Nous lais­serons l'an­imal où il est...

-- Se dé­corner tout à son aise!» ache­va Max Hu­ber.

Il n'eût pas été pru­dent de re­tourn­er au baobab. Les mugisse­ments des deux rhinocéros re­ten­tis­saient tou­jours sous la fu­taie. Après un dé­tour qui les ra­me­na au sen­tier, tous qua­tre reprirent leur marche. Vers six heures, la halte fut or­gan­isée au pied d'une énorme roche.

Le jour qui suiv­it n'ame­na au­cun in­ci­dent. Les dif­fi­cultés de route ne s'ac­crurent pas, et une trentaine de kilo­mètres furent fran­chis dans la di­rec­tion du sud-​ouest. Quant au cours d'eau si im­patiem­ment ré­clamé par Max Hu­ber, si af­fir­ma­tive­ment an­non­cé par Khamis, il ne se mon­trait pas.

Ce soir-​là, aus­sitôt achevé un repas dont une an­ti­lope, dite _an­ti­lope des brouss­es_, four­nit le menu peu var­ié, on s'aban­don­na au re­pos. Par mal­heur, cette dizaine d'heures de som­meil fut trou­blée par le vol de mil­liers de chauves-​souris de pe­tite et de grande taille, dont le campe­ment ne fut débar­rassé qu'au lever du jour.

«Trop de ces harpies, beau­coup trop!... s'écria Max Hu­ber, lorsqu'il se re­mit sur pied, tout bâil­lant en­core après une si mau­vaise nu­it.

-- Il ne faut pas se plain­dre... dit le forelop­er.

-- Et pourquoi?...

-- Parce que mieux vaut avoir af­faire aux chauves-​souris qu'aux mous­tiques, et ceux-​ci nous ont épargnés jusqu'ici.

-- Ce qui serait le mieux, Khamis, ce serait d'éviter les uns comme les autres...

-- Les mous­tiques... nous ne les éviterons pas, mon­sieur Max...

-- Et quand de­vons-​nous être dévorés par ces abom­inables in­sectes?...

-- Aux ap­proches d'un rio...

-- Un rio!... s'écria Max Hu­ber. Mais, après avoir cru au rio, Khamis, il ne m'est plus pos­si­ble d'y croire!

-- Vous avez tort, mon­sieur Max, et peut-​être n'est-​il guère éloigné!...»

Le forelop­er, en ef­fet, avait déjà re­mar­qué quelques mod­ifi­ca­tions dans la na­ture du sol, et, dès trois heures de l'après-​mi­di, son ob­ser­va­tion ten­dit à se con­firmer. Ce quarti­er de la forêt de­ve­nait sen­si­ble­ment marécageux.

Çà et là se creu­saient des flaques héris­sées d'herbes aqua­tiques. On put même abat­tre des gau­gas, sortes de ca­nards sauvages dont la présence in­di­quait la prox­im­ité d'un cours d'eau. Égale­ment, à mesure que le soleil dé­cli­nait à l'hori­zon, le coasse­ment des grenouilles se fai­sait en­ten­dre.

«Ou je me trompe fort... ou le pays des mous­tiques n'est pas loin...», dit le forelop­er.

Pen­dant le reste de l'étape, la marche s'ef­fec­tua sur un ter­rain dif­fi­cile, em­bar­rassé de ces phanérogames in­nom­brables dont un cli­mat hu­mide et chaud fa­vorise le développe­ment. Les ar­bres, plus es­pacés, étaient moins ten­dus de lianes.

Max Hu­ber et John Cort ne pou­vaient mé­con­naître les change­ments que présen­tait cette par­tie de la forêt en s'éten­dant vers le sud- ouest.

Mais, en dépit des pronos­tics de Khamis, le re­gard, en cette di­rec­tion, ne sai­sis­sait en­core au­cun miroite­ment d'eau courante.

Toute­fois, en même temps que s'ac­cu­sait la pente du sol, les fon­drières de­ve­naient plus nom­breuses. Il fal­lait une ex­trême at­ten­tion pour ne point s'y en­lis­er. Et puis, à s'en re­tir­er, on ne le ferait pas sans piqûres.

Des mil­liers de sang­sues four­mil­laient dans les trous et, à leur sur­face, couraient des myr­iapodes gi­gan­tesques, répug­nants ar­tic­ulés de couleur noirâtre, aux pat­tes rouges, bi­en faits pour provo­quer un in­sur­montable dé­goût.

En re­vanche, quel ré­gal pour les yeux, ces in­nom­brables pa­pil­lons aux teintes cha­toy­antes, ces gra­cieuses li­bel­lules dont tant d'écureuils, de civettes, de ben­galis, de veuves, de genettes, de mar­tins-​pêcheurs, qui se mon­traient sur le bord des flaques, de­vaient faire une con­som­ma­tion prodigieuse!

Le forelop­er re­mar­qua en out­re que non seule­ment les guêpes, mais en­core les mouch­es tsé-​tsé abondaient sur les buis­sons. Heureuse­ment, s'il faut se préserv­er de l'aigu­il­lon des pre­mières, il n'y a pas à se préoc­cu­per de la mor­sure des sec­on­des. Leur venin n'est mor­tel qu'aux chevaux, aux chameaux, aux chiens, non à l'homme, pas plus qu'aux bêtes sauvages.

La pe­tite troupe de­scen­dit ain­si vers le sud-​ouest jusqu'à six heures et demie du soir, étape à la fois longue et fati­gante. Déjà Khamis s'oc­cu­pait de choisir un bon em­place­ment de halte pour la nu­it, lorsque Max Hu­ber et John Cort furent dis­traits par les cris de Llan­ga.

Selon son habi­tude, le je­une garçon s'était porté en avant, fure­tant de côté et d'autre, quand on l'en­ten­dit ap­pel­er à toute voix. Était-​il aux pris­es avec quelque fauve?...

John Cort et Max Hu­ber cou­rurent dans sa di­rec­tion, prêts à faire feu... Ils furent bi­en­tôt ras­surés.

Mon­té sur un énorme tronc abat­tu, ten­dant sa main vers une large clair­ière, Llan­ga répé­tait de sa voix aiguë:

«Le rio... le rio!»

Khamis ve­nait de les re­join­dre, et John Cort de lui dire sim­ple­ment:

«Le cours d'eau de­mandé.»

À un de­mi-​kilo­mètre, sur un large es­pace déboisé, ser­pen­tait une limpi­de riv­ière où se re­flé­taient les derniers rayons du soleil.

«C'est là qu'il faut camper, à mon avis..., pro­posa John Cort.

-- Oui... là..., ap­prou­va le forelop­er, et soyez sûrs que ce rio nous con­duira jusqu'à l'Oubanghi.»

En ef­fet, il ne serait pas dif­fi­cile d'établir un radeau et de s'aban­don­ner au courant de cette riv­ière.

Il y eut, avant d'at­tein­dre sa rive, à franchir un ter­rain très marécageux.

Le cré­pus­cule n'ayant qu'une très courte durée en ces con­trées équa­to­ri­ales, l'ob­scu­rité était déjà pro­fonde lorsque le forelop­er et ses com­pagnons s'ar­rêtèrent sur une berge as­sez élevée.

En cet en­droit, les ar­bres étaient rares et présen­taient des mass­es plus épaiss­es en amont et en aval.

Quant à la largeur de la riv­ière, John Cort crut pou­voir l'éval­uer à une quar­an­taine de mètres. Ce n'était donc pas un sim­ple ruis­seau, mais un af­flu­ent d'une cer­taine im­por­tance dont le courant ne sem­blait pas très rapi­de.

At­ten­dre au lende­main pour se ren­dre compte de la sit­ua­tion, c'est ce que la rai­son in­di­quait. Le plus pressé étant de trou­ver un abri sec afin d'y pass­er la nu­it, Khamis dé­cou­vrit à pro­pos une an­frac­tu­osité rocheuse, sorte de grotte évidée dans le cal­caire de la berge, qui suf­fi­rait à les con­tenir tous qua­tre.

On dé­ci­da d'abord de souper des restes du gibier gril­lé. De cette façon, il ne serait pas néces­saire d'al­lumer un feu dont l'éclat au­rait pu provo­quer l'ap­proche des an­imaux. Crocodiles et hip­popotames abon­dent dans les cours d'eau de l'Afrique. S'ils fréquen­taient cette riv­ière, -- ce qui était prob­able, -- au­tant ne pas avoir à se défendre con­tre une at­taque noc­turne.

Il est vrai, un foy­er en­tretenu à l'ou­ver­ture de la grotte, don­nant force fumée, au­rait dis­sipé la nuée des mous­tiques qui pul­lu­laient au pied de la berge. Mais, en­tre deux in­con­vénients, mieux valait choisir le moin­dre et braver plutôt l'aigu­il­lon des maringouins et autres in­com­modes in­sectes que l'énorme mâ­choire des al­li­ga­tors.

Pour les pre­mières heures, John Cort se tint en surveil­lance à l'ori­fice de l'an­frac­tu­osité, tan­dis que ses com­pagnons dor­maient d'un gros som­meil en dépit du bour­don­nement des mous­tiques.

Pen­dant sa fac­tion, s'il ne vit rien de sus­pect, du moins à plusieurs repris­es crut-​il en­ten­dre un mot qui sem­blait ar­tic­ulé par des lèvres hu­maines sur un ton plain­tif...

Et ce mot, c'était celui de «ngo­ra», lequel sig­ni­fie «mère» en langue in­digène.