Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE IV _Parti à prendre, parti p...

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Le village aérien

CHAPITRE IV _Parti à prendre, parti pris_

Il était près de mi­nu­it. Restaient six heures à pass­er en com­plète ob­scu­rité. Six longues heures de craintes et de dan­gers!... Que Khamis et ses com­pagnons fussent à l'abri der­rière l'in­fran­chiss­able bar­rière des ar­bres, cela sem­blait ac­quis. Mais si la sécu­rité était as­surée de ce chef, un autre dan­ger menaçait. Au mi­lieu de la nu­it, est-​ce que des feux mul­ti­ples ne s'étaient pas mon­trés sur la lisière?... Est-​ce que les hautes ra­mures ne s'étaient pas il­lu­minées d'in­ex­pli­ca­bles lueurs?... Pou­vait-​on douter qu'un par­ti d'in­digènes ne fût cam­pé en cet en­droit?... N'y avait-​il pas à crain­dre une agres­sion con­tre laque­lle au­cune défense ne serait pos­si­ble?...

«Veil­lons, dit le forelop­er, dès qu'il eut repris haleine après cette époumo­nante course, et lorsque le Français et l'Améri­cain furent en état de lui répon­dre.

-- Veil­lons, répé­ta John Cort, et soyons prêts à re­pouss­er une at­taque!... Les no­mades ne sauraient être éloignés... C'est sur cette par­tie de la lisière qu'ils ont fait halte, et voici les restes d'un foy­er, d'où s'échap­pent en­core quelques ét­in­celles...»

En ef­fet, à cinq ou six pas, au pied d'un ar­bre, des char­bons brûlaient en je­tant une clarté rougeâtre.

Max Hu­ber se rel­eva et, sa cara­bine ar­mée, se glis­sa sous le tail­lis.

Khamis et John Cort anx­ieux se tenaient prêts à le re­join­dre s'il le fal­lait.

L'ab­sence de Max Hu­ber ne du­ra que trois ou qua­tre min­utes. Il n'avait rien en­tre­vu de sus­pect, rien en­ten­du qui fût de na­ture à in­spir­er la crainte d'un dan­ger im­mé­di­at.

«Cette por­tion de la forêt est actuelle­ment déserte, dit-​il. Il est cer­tain que les in­digènes l'ont quit­tée...

-- Et peut-​être même se sont-​ils en­fuis lorsqu'ils ont vu ap­pa­raître les éléphants, ob­ser­va John Cort.

-- Peut-​être, car les feux que nous avons aperçus, mon­sieur Max et moi, dit Khamis, se sont éteints dès que les mugisse­ments ont re­ten­ti dans la di­rec­tion du nord. Était-​ce par pru­dence, était-​ce par crainte?... Ces gens de­vaient se croire en sûreté der­rière les ar­bres... Je ne m'ex­plique pas bi­en...

-- Ce qui est in­ex­pli­ca­ble, reprit Max Hu­ber, et la nu­it n'est pas fa­vor­able aux ex­pli­ca­tions. At­ten­dons le jour, et, je l'avoue, j'au­rais quelque peine à rester éveil­lé... mes yeux se fer­ment mal­gré moi...

-- Le mo­ment est mal choisi pour dormir, mon cher Max, déclara John Cort.

-- On ne peut pas plus mal, mon cher John, mais le som­meil n'obéit pas, il com­mande... Bon­soir et à de­main!»

Un in­stant après, Max Hu­ber, éten­du au pied d'un ar­bre, était plongé dans un pro­fond som­meil.

«Va te couch­er près de lui, Llan­ga, dit John Cort. Khamis et moi, nous veillerons jusqu'au matin.

-- J'y suf­fi­rai, mon­sieur John, répon­dit le forelop­er. C'est dans mes habi­tudes, et je vous con­seille d'imiter votre ami.»

On pou­vait s'en rap­porter à Khamis. Il ne se relâcherait pas une minute de sa surveil­lance.

Llan­ga al­la se blot­tir près de Max Hu­ber. John Cort, lui, voulut ré­sis­ter. Pen­dant un quart d'heure en­core, il s'en­tretint avec le forelop­er. Tous deux par­lèrent de l'in­for­tuné Por­tu­gais, auquel Khamis était at­taché depuis longtemps, et dont ses com­pagnons avaient ap­pré­cié les qual­ités au cours de cette cam­pagne:

«Le mal­heureux, répé­tait Khamis, a per­du la tête en se voy­ant aban­don­né par ces lâch­es por­teurs, dépouil­lé, volé...

-- Pau­vre homme!» mur­mu­ra John Cort.

Ce furent les deux derniers mots qu'il prononça. Vain­cu par la fa­tigue, il s'al­longea sur l'herbe et s'en­dor­mit aus­sitôt.

Seul, l'oeil aux aguets, prê­tant l'or­eille, épi­ant les moin­dres bruits, sa cara­bine à portée de la main, fouil­lant du re­gard l'om­bre épaisse, se rel­evant par­fois afin de mieux son­der les pro­fondeurs du sous-​bois au ras du sol, prêt en­fin à réveiller ses com­pagnons, s'il y avait lieu de se défendre, Khamis veil­la jusqu'aux pre­mières lueurs du jour.

À quelques traits, le lecteur a déjà pu con­stater la dif­férence de car­ac­tère qui ex­is­tait en­tre les deux amis français et améri­cain.

John Cort était d'un es­prit très sérieux et très pra­tique, qual­ités habituelles aux hommes de la Nou­velle-​An­gleterre. Né à Boston, et bi­en qu'il fût Yan­kee par son orig­ine, il ne se révélait que par les bons côtés du Yan­kee. Très curieux des ques­tions de géo­gra­phie et d'an­thro­polo­gie, l'étude des races hu­maines l'in­téres­sait au plus haut de­gré. À ces mérites, il joignait un grand courage et eût poussé le dévoue­ment à ses amis jusqu'au dernier sac­ri­fice.

Max Hu­ber, un Parisien resté tel au mi­lieu de ces con­trées loin­taines où l'avaient trans­porté les hasards de l'ex­is­tence, ne le cé­dait à John Cort ni par la tête ni par le coeur. Mais, de sens moins pra­tique, on eût pu dire qu'il «vi­vait en vers» alors que John Cort «vi­vait en prose». Son tem­péra­ment le lançait volon­tiers à la pour­suite de l'ex­traor­di­naire. Ain­si qu'on a dû le re­mar­quer, il au­rait été ca­pa­ble de re­gret­ta­bles témérités pour sat­is­faire ses in­stincts d'imag­inatif, si son pru­dent com­pagnon eût cessé de le retenir. Cette heureuse in­ter­ven­tion avait eu plusieurs oc­ca­sions de s'ex­ercer depuis le dé­part de Li­bre­ville.

Li­bre­ville est la cap­itale du Con­go français. Fondée en 1849 sur la rive gauche de l'es­tu­aire du Gabon, elle compte actuelle­ment de quinze à seize cents habi­tants. Le gou­verneur de la colonie y ré­side, et il ne faudrait pas y chercher d'autres éd­ifices que sa pro­pre mai­son. L'hôpi­tal, l'étab­lisse­ment des mis­sion­naires, et, pour la par­tie in­dus­trielle et com­mer­ciale, les parcs à char­bon, les ma­ga­sins et les chantiers con­stituent toute la ville.

À trois kilo­mètres de cette cap­itale se trou­ve une an­nexe, le vil­lage de Glass, où prospèrent des fac­toreries alle­man­des, anglais­es et améri­caines.

C'était là que Max Hu­ber et John Cort s'étaient con­nus cinq ou six ans plus tôt et liés d'une solide ami­tié. Leurs familles pos­sé­daient des in­térêts con­sid­érables dans la fac­torerie améri­caine de Glass. Tous deux y oc­cu­paient des em­plois supérieurs. Cet étab­lisse­ment se main­te­nait en pleine for­tune, faisant le traf­ic de l'ivoire, des huiles d'arachides, du vin de palme, des di­vers­es pro­duc­tions du pays: telle la noix du gourou, apéri­tive et viv­ifi­ante; telle la baie de kaf­fa, d'arôme si péné­trant et d'én­ergie si for­ti­fi­ante, l'une et l'autre large­ment ex­pédiées sur les marchés de l'Amérique et de l'Eu­rope.

Trois mois au­par­avant, Max Hu­ber et John Cort avaient for­mé le pro­jet de vis­iter la ré­gion qui s'étend à l'est du Con­go français et du Camer­oun. Chas­seurs déter­minés, ils n'hésitèrent pas à se join­dre au per­son­nel d'une car­avane sur le point de quit­ter Li­bre­ville pour cette con­trée où les éléphants abon­dent au-​delà du Ba­har-​el-​Abi­ad, jusqu'aux con­fins du Baghir­mi et du Dar­four. Tous deux con­nais­saient le chef de cette car­avane, le Por­tu­gais Ur­dax, orig­inaire de Loan­go, et qui pas­sait, à juste titre, pour un ha­bile trafi­quant.

Ur­dax fai­sait par­tie de cette As­so­ci­ation des chas­seurs d'ivoire que Stan­ley, en 1887-1889, ren­con­tra à Ipo­to, alors qu'elle reve­nait du Con­go septen­tri­on­al. Mais le Por­tu­gais ne partageait pas la mau­vaise répu­ta­tion de ses con­frères, lesquels, pour la plu­part, sous pré­texte de chas­ser l'éléphant, se livrent au mas­sacre des in­digènes, et, ain­si que le dit l'in­trépi­de ex­plo­rateur de l'Afrique équa­to­ri­ale, l'ivoire qu'ils rap­por­tent est teint de sang hu­main.

Non! un Français et un Améri­cain pou­vaient, sans dé­choir, ac­cepter la com­pag­nie d'Ur­dax, et aus­si celle du forelop­er, le guide de la car­avane, ce Khamis, qui ne de­vait en au­cune cir­con­stance mé­nag­er ni son dévoue­ment ni son zèle.

La cam­pagne fut heureuse, on le sait. Très ac­cli­matés, John Cort et Max Hu­ber sup­port­èrent avec une re­mar­quable en­durance les fa­tigues de cette ex­pédi­tion. Un peu amaigris, sans doute, ils reve­naient en par­faite san­té, lorsque la mau­vaise chance leur bar­ra la route du re­tour. Et, main­tenant, le chef de la car­avane leur man­quait, alors qu'une dis­tance de plus de deux mille kilo­mètres les sé­parait en­core de Li­bre­ville.

La «Grande Forêt», ain­si l'avait qual­ifiée Ur­dax, cette forêt d'Oubanghi dont ils avaient franchi la lim­ite, jus­ti­fi­ait cette qual­ifi­ca­tion.

Dans les par­ties con­nues du globe ter­restre, il ex­iste de ces es­paces, cou­verts de mil­lions d'ar­bres, et leurs di­men­sions sont telles que la plu­part des États d'Eu­rope n'en éga­lent point la su­per­fi­cie.

On cite, par­mi les plus vastes du monde, les qua­tre forêts qui sont situées dans l'Amérique du Nord, dans l'Amérique du Sud, dans la Sibérie et dans l'Afrique cen­trale.

La pre­mière, se pro­longeant en di­rec­tion septen­tri­onale jusqu'à la baie d'Hud­son et la presqu'île de Labrador, cou­vre, dans les provinces de Québec et de l'On­tario, au nord du Saint-​Lau­rent, une aire dont la longueur mesure deux mille sept cent cin­quante kilo­mètres sur une largeur de seize cents.

La sec­onde oc­cupe dans la val­lée de l'Ama­zone, au nord-​ouest du Brésil, une éten­due de trois mille trois cents kilo­mètres en longueur et de deux mille en largeur.

La troisième, avec qua­tre mille huit cents kilo­mètres d'une part et deux mille sept cents de l'autre, hérisse de ses énormes conifères, d'une hau­teur de cent cin­quante pieds, une por­tion de la Sibérie mérid­ionale, depuis les plaines du bassin de l'Obi, à l'ouest, jusqu'à la val­lée de l'In­dighiska, à l'est, con­trée qu'ar­rosent l'Yenis­séi, l'Olamk, la Lena et la Yana.

La qua­trième s'étend depuis la val­lée du Con­go jusqu'aux sources du Nil et du Zam­bèze, sur une su­per­fi­cie en­core in­déter­minée, qui dé­passe vraisem­blable­ment celle des trois autres. Là, en ef­fet, se développe l'im­mense éten­due de ré­gion ig­norée que présente cette par­tie de l'Afrique par­al­lèle à l'équa­teur, au nord de l'Ogoué et du Con­go, sur un mil­lion de kilo­mètres car­rés, près de deux fois la sur­face de la France.

On ne l'a point ou­blié, il en­trait dans la pen­sée du Por­tu­gais Ur­dax de ne pas s'aven­tur­er à travers cette forêt, mais de la con­tourn­er par le nord et l'ouest. D'ailleurs, com­ment le char­iot et son at­te­lage au­raient-​ils pu cir­culer au mi­lieu de ce labyrinthe? Quitte à ac­croître l'it­inéraire de quelques journées de marche, la car­avane suiv­rait, le long de la lisière, un chemin plus facile qui con­dui­sait à la rive droite de l'Oubanghi, et, de là, il serait aisé de re­gag­ner les fac­toreries de Li­bre­ville.

À présent, la sit­ua­tion était mod­ifiée. Plus rien des _im­ped­imen­ta_ d'un nom­breux per­son­nel, des charges d'un matériel en­com­brant. Plus de char­iot, plus de boeufs, plus d'ob­jets de campe­ment. Seule­ment trois hommes et un je­une en­fant, auxquels man­quaient les moyens de trans­port à cinq cents lieues du lit­toral de l'At­lan­tique.

Quel par­ti con­ve­nait-​il de pren­dre? En revenir à l'it­inéraire in­diqué par Ur­dax, mais dans des con­di­tions peu fa­vor­ables, ou bi­en es­say­er, en pié­tons, de franchir oblique­ment la forêt, où les ren­con­tres de no­mades seraient moins à red­outer, route qui abrégerait le par­cours, jusqu'aux fron­tières du Con­go français?...

Telle serait l'im­por­tante ques­tion à traiter, puis à ré­soudre, dès que Max Hu­ber et John Cort se réveilleraient à l'aube prochaine.

Du­rant ces longues heures, Khamis était resté de garde. Au­cun in­ci­dent n'avait trou­blé le re­pos des dormeurs ni fait pressen­tir une agres­sion noc­turne. À plusieurs repris­es, le forelop­er, son re­volver à la main, s'était éloigné d'une cin­quan­taine de pas, ram­pant en­tre les brous­sailles, lorsque se pro­dui­sait aux alen­tours quelque bruit de na­ture à in­quiéter sa vig­ilance. Ce n'étaient qu'un craque­ment de branche morte, le coup d'aile d'un gros oiseau à travers les ra­mures, le piétine­ment d'un ru­mi­nant au­tour du lieu de halte et aus­si ces vagues rumeurs forestières, lorsque, sous le vent de la nu­it, fris­son­nent les hautes frondaisons.

Dès que les deux amis rou­vrirent les yeux, ils furent sur pied.

«Et les in­digènes?... de­man­da John Cort.

-- Ils n'ont point reparu, répon­dit Khamis.

-- N'ont-​ils pas lais­sé des traces de leur pas­sage?...

-- C'est à sup­pos­er, mon­sieur John, et prob­able­ment près de la lisière...

-- Voyons, Khamis.»

Tous trois, suiv­is de Llan­ga, se glis­sèrent du côté de la plaine. À trente pas de là, les in­dices ne man­quèrent point: em­preintes mul­ti­ples, herbes foulées au pied des ar­bres, débris de branch­es résineuses con­sumées à de­mi, tas de cen­dres où pétil­laient quelques ét­in­celles, ronces dont les plus sèch­es dé­gageaient en­core un peu de fumée. D'ailleurs au­cun être hu­main sous bois, ni sur les branch­es, en­tre lesquelles, cinq ou six heures au­par­avant, s'ag­itaient les flammes mou­vantes.

«Par­tis..., dit Max Hu­ber.

-- Ou du moins éloignés, répon­dit Khamis, et il ne me sem­ble pas que nous ayons à crain­dre...

-- Si les in­digènes se sont éloignés, fit ob­serv­er John Cort, les éléphants n'ont pas pris ex­em­ple sur eux!...»

Et, de fait, les mon­strueux pachy­der­mes rô­daient tou­jours aux abor­ds de la forêt. Plusieurs s'en­tê­taient vaine­ment à vouloir ren­vers­er les ar­bres par de vigoureuses poussées. Quant au bou­quet de tamarins, Khamis et ses com­pagnons purent con­stater qu'il était abat­tu. Le tertre, dépouil­lé de son om­brage, ne for­mait plus qu'une légère tumes­cence à la sur­face de la plaine.

Sur le con­seil du forelop­er, Max Hu­ber et John Cort évitèrent de se mon­tr­er, dans l'es­poir que les éléphants quit­teraient la plaine.

«Cela nous per­me­ttrait de re­tourn­er au campe­ment, dit Max Hu­ber, et de re­cueil­lir ce qui reste du matériel... peut-​être quelques caiss­es de con­serves, des mu­ni­tions...

-- Et aus­si, ajou­ta John Cort, de don­ner une sépul­ture con­ven­able à ce mal­heureux Ur­dax...

-- Il n'y faut pas songer tant que les éléphants seront sur la lisière, répon­dit Khamis. Au sur­plus, pour ce qui est du matériel, il doit être ré­duit à des débris in­formes!»

Le forelop­er avait rai­son, et, comme les éléphants ne man­ifes­taient point l'in­ten­tion de se re­tir­er, il n'y eut plus qu'à dé­cider ce qu'il con­ve­nait de faire. Khamis, John Cort, Max Hu­ber et Llan­ga revin­rent donc sur leurs pas.

En chemin, Max Hu­ber fut as­sez heureux pour tuer une belle pièce, qui de­vait as­sur­er la nour­ri­ture pour deux ou trois jours.

C'était un in­yala, sorte d'an­ti­lope à pelage gris mélangé de poils bruns, an­imal de grande taille, celui-​ci un mâle, ar­mé de cornes spi­ral­ifères, dont une four­rure épaisse gar­nis­sait la poitrine et la par­tie in­férieure du corps. La balle l'avait frap­pé à l'in­stant où sa tête se glis­sait en­tre les brous­sailles.

Cet in­yala de­vait peser de deux cent cin­quante à trois cents livres. En le voy­ant tomber, Llan­ga avait cou­ru comme un je­une chien. Mais, on l'imag­ine, il n'au­rait pu rap­porter un tel gibier, et il y eut lieu de lui venir en aide.

Le forelop­er, qui avait l'habi­tude de ces opéra­tions, dépeça la bête et en gar­da les morceaux util­is­ables, lesquels furent rap­portés près du foy­er. John Cort y je­ta une brassée de bois mort, qui pétil­la en quelques min­utes; puis, dès qu'un lit de char­bons ar­dents fut for­mé, Khamis y dé­posa plusieurs tranch­es d'une chair ap­pétis­sante.

Des con­serves, des bis­cuits, dont la car­avane pos­sé­dait nom­bre de caiss­es, il ne pou­vait plus être ques­tion, et, sans doute, les por­teurs en avaient en­levé la plus grande par­tie. Très heureuse­ment, dans les gi­boyeuses forêts de l'Afrique cen­trale, un chas­seur est tou­jours sûr de se suf­fire, s'il sait se con­tenter de vian­des rôties ou gril­lées.

Il est vrai, ce qui im­porte, c'est que les mu­ni­tions ne fassent pas dé­faut. Or, John Cort, Max Hu­ber, Khamis étaient mu­nis cha­cun d'une cara­bine de pré­ci­sion et d'un re­volver. Ces armes adroite­ment maniées de­vaient leur ren­dre ser­vice, mais en­core fal­lait-​il que les car­touch­ières fussent con­ven­able­ment rem­plies. Or, tout compte fait, et bi­en qu'avant de quit­ter le char­iot ils eu­ssent bour­ré leurs poches, ils n'avaient plus qu'une cin­quan­taine de coups à tir­er. Mince ap­pro­vi­sion­nement, on l'avouera, surtout s'ils étaient obligés de se défendre con­tre les fauves ou les no­mades, pen­dant six cents kilo­mètres jusqu'à la rive droite de l'Oubanghi. À par­tir de ce point, Khamis et ses com­pagnons de­vaient pou­voir se rav­itailler sans trop de peine, soit dans les vil­lages, soit dans les étab­lisse­ments des mis­sion­naires, soit même à bord des flot­tilles qui de­scen­dent le grand trib­utaire du Con­go.

Après s'être sérieuse­ment re­pus de la chair d'in­yala, et rafraîchis de l'eau limpi­de d'un ruis­se­let qui ser­pen­tait en­tre les ar­bres, tous trois délibérèrent sur le par­ti à pren­dre.

Et, en pre­mier lieu, John Cort s'ex­pri­ma de la sorte:

«Khamis, jusqu'ici Ur­dax était notre chef... Il nous a tou­jours trou­vés prêts à suiv­re ses con­seils, car nous avions con­fi­ance en lui... Cette con­fi­ance, vous nous l'in­spirez par votre car­ac­tère et votre ex­péri­ence... Dites-​nous ce que vous jugez à pro­pos de faire dans la sit­ua­tion où nous sommes, et notre ac­qui­esce­ment vous est as­suré...

-- Certes, ajou­ta Max Hu­ber, il n'y au­ra ja­mais désac­cord en­tre nous.

-- Vous con­nais­sez ce pays, Khamis, reprit John Cort. Depuis nom­bre d'an­nées vous y con­duisez des car­avanes avec un dévoue­ment que nous avons été à même d'ap­préci­er... C'est à ce dévoue­ment comme à votre fidél­ité que nous faisons ap­pel, et je sais que ni l'un ni l'autre ne nous man­queront...

-- Mon­sieur John, mon­sieur Max, vous pou­vez compter sur moi...», répon­dit sim­ple­ment le forelop­er.

Et il ser­ra les mains qui se tendi­rent vers lui, auxquelles se joignit celle de Llan­ga.

«Quel est votre avis?... de­man­da John Cort. De­vons-​nous ou non renon­cer au pro­jet d'Ur­dax de con­tourn­er la forêt par l'ouest?...

-- Il faut la tra­vers­er, répon­dit sans hésiter le forelop­er. Nous n'y serons pas ex­posés à de mau­vais­es ren­con­tres: des fauves, peut-​être; des in­digènes, non. Ni Pa­houins, ni Denkas, ni Founds, ni Boughos ne se sont ja­mais risqués à l'in­térieur, ni au­cune pe­uplade de l'Oubanghi. Les dan­gers sont plus grands pour nous en plaine, surtout de la part des no­mades. Dans cette forêt où une car­avane n'au­rait pu s'en­gager avec ses at­te­lages, des hommes à pied ont la pos­si­bil­ité de trou­ver pas­sage. Je le répète, diri­geons-​nous vers le sud-​ouest, et j'ai bon es­poir d'ar­riv­er sans er­reur aux rapi­des de Zon­go.»

Ces rapi­des bar­rent le cours de l'Oubanghi à l'an­gle que fait la riv­ière en quit­tant la di­rec­tion ouest pour la di­rec­tion sud. À s'en rap­porter aux voyageurs, c'est là que la grande forêt pro­longe son ex­trême pointe. De là, il n'y a plus qu'à suiv­re les plaines sur le par­al­lèle de l'équa­teur, et, grâce aux car­avanes très nom­breuses en cette ré­gion, les moyens de rav­itaille­ment et de trans­port seraient fréquents.

L'avis de Khamis était donc sage. En out­re, l'it­inéraire qu'il pro­po­sait de­vait abréger le chem­ine­ment jusqu'à l'Oubanghi. Toute la ques­tion tenait à la na­ture des ob­sta­cles que présen­terait cette forêt pro­fonde. De sen­tier prat­ica­ble, il ne fal­lait pas es­pér­er qu'il en ex­istât: peut-​être quelques passées d'an­imaux sauvages, buf­fles, rhinocéros et autres lourds mam­mifères. Quant au sol, il serait em­bar­rassé de brous­sailles, ce qui eût né­ces­sité l'em­ploi de la hache, alors que le forelop­er en était ré­duit à sa ha­chette et ses com­pagnons à leurs couteaux de poche. Néan­moins, il n'y au­rait pas à subir de longs re­tards pen­dant la marche.

Après avoir soulevé ces ob­jec­tions, John Cort n'hési­ta plus. Rel­ative­ment à la dif­fi­culté de s'ori­en­ter sous les ar­bres dont le soleil perçait à peine le dôme épais, même à son zénith, inu­tile de s'en préoc­cu­per.

En ef­fet, une sorte d'in­stinct, sem­blable à celui des an­imaux, -- in­stinct in­ex­pli­ca­ble et qui se ren­con­tre chez quelques races d'hommes, -- per­met aux Chi­nois en­tre autres, comme à plusieurs tribus sauvages du Far-​West, de se guider par l'ouïe et par l'odor­at plus en­core que par la vue, et de re­con­naître la di­rec­tion à de cer­tains in­dices. Or Khamis pos­sé­dait cette fac­ulté d'ori­en­ta­tion à un de­gré rare; il en avait maintes fois don­né des preuves dé­ci­sives. Dans une cer­taine mesure, le Français et l'Améri­cain pour­raient s'en rap­porter à cette ap­ti­tude plutôt physique qu'in­tel­lectuelle, peu su­jette à l'er­reur, et sans avoir be­soin de relever la po­si­tion du soleil.

Quant aux autres ob­sta­cles qu'of­frait la traver­sée de la forêt, voici ce que répon­dit le forelop­er:

«Mon­sieur John, je sais que nous ne trou­verons pour tout sen­tier qu'un sol ob­strué de ronces, de bois mort, d'ar­bres tombés de vieil­lesse, en­fin d'ob­sta­cles peu aisés à franchir. Mais ad­met­tez- vous qu'une si vaste forêt ne soit pas ar­rosée de quelques cours d'eau, lesquels ne peu­vent être que des af­flu­ents de l'Oubanghi?...

-- Ne fût-​ce que celui qui coule à l'est du tertre, fit ob­serv­er Max Hu­ber. Il se dirige vers la forêt, et pourquoi ne de­viendrait- il pas riv­ière?... Dans ce cas, un radeau que nous con­stru­iri­ons... quelques troncs liés en­sem­ble...

-- N'allez pas si vite, cher ami, dit John Cort, et ne vous lais­sez pas em­porter par votre imag­ina­tion à la sur­face de ce rio... imag­inaire...

-- Mon­sieur Max a rai­son, déclara Khamis. Vers le couchant, nous ren­con­trerons ce cours d'eau qui doit se jeter dans l'Oubanghi...

-- D'ac­cord, ré­pli­qua John Cort, mais nous les con­nais­sons, ces riv­ières de l'Afrique, pour la plu­part in­nav­iga­bles...

-- Vous ne voyez que les dif­fi­cultés, mon cher John...

-- Mieux vaut les voir avant qu'après, mon cher Max!»

John Cort di­sait vrai. Les riv­ières et les fleuves de l'Afrique n'of­frent pas les mêmes avan­tages que ceux de l'Amérique, de l'Asie et de l'Eu­rope. On en compte qua­tre prin­ci­paux: le Nil, le Zam­bèze, le Con­go, le Niger, que de nom­breux af­flu­ents al­imentent, et le réseau liq­uide de leur bassin est con­sid­érable. Mal­gré cette dis­po­si­tion na­turelle, ils ne fa­cili­tent que mé­diocre­ment les ex­pédi­tions à l'in­térieur du con­ti­nent noir. D'après les réc­its des voyageurs que leur pas­sion de dé­cou­vreurs a con­duits à travers ces im­menses ter­ri­toires, les fleuves africains ne sauraient être com­parés au Mis­sis­sip­pi, au Saint-​Lau­rent, à la Vol­ga, à l'Iraouad­dy, au Brahmapoutre, au Gange, à l'In­dus. Le vol­ume de leurs eaux est de beau­coup moins abon­dant, si leur par­cours égale celui de ces puis­santes artères, et, à quelque dis­tance en amont des em­bouchures, ils ne peu­vent porter des navires de ton­nage moyen. En out­re, ce sont des bas-​fonds qui les in­ter­ceptent, des cataractes ou des chutes qui les coupent d'une rive à l'autre, des rapi­des d'une telle vi­olence qu'au­cune em­bar­ca­tion ne se risque à les re­mon­ter. Là est une des raisons qui ren­dent l'Afrique cen­trale si réfrac­taire aux ef­forts ten­tés jusqu'ici.

L'ob­jec­tion de John Cort avait donc sa valeur, Khamis ne pou­vait la mé­con­naître. Mais, en somme, elle n'était pas de na­ture à faire re­jeter le pro­jet du forelop­er, qui, d'autre part, présen­tait de réels avan­tages.

«Si nous ren­con­trons un cours d'eau, répon­dit-​il, nous le de­scen­drons tant qu'il ne sera pas in­ter­rompu par des ob­sta­cles... S'il est pos­si­ble de tourn­er ces ob­sta­cles, nous les tournerons... Dans le cas con­traire, nous repren­drons notre marche...

-- Aus­si, ré­pli­qua John Cort, ne su­is-​je pas op­posé à votre propo­si­tion, Khamis, et je pense que nous avons tout béné­fice à nous diriger vers l'Oubanghi en suiv­ant un de ses trib­utaires, si faire se peut.»

Au point où la dis­cus­sion était ar­rivée, il n'y avait plus que deux mots à répon­dre:

«En route!...» s'écria Max Hu­ber.

Et ses com­pagnons les répétèrent après lui.

Au fond, ce pro­jet con­ve­nait à Max Hu­ber: s'aven­tur­er à l'in­térieur de cette im­mense forêt, im­pénétrée jusqu'alors, sinon im­péné­tra­ble... Peut-​être y ren­con­tr­erait-​il en­fin cet ex­traor­di­naire que, depuis trois mois, il n'avait pas trou­vé dans les ré­gions du haut Oubanghi!