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Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE III _Dispersion_

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Le village aérien

CHAPITRE III _Dispersion_

Max Hu­ber, Llan­ga et Khamis ne mirent pas dix min­utes à franchir les quinze cents mètres qui les sé­paraient du tertre. Ils ne s'étaient pas même re­tournés une seule fois, ne s'in­quié­tant pas d'ob­serv­er si les in­digènes, après avoir éteint leurs feux, cher­chaient à les pour­suiv­re. Non, d'ailleurs, et, de ce côté, rég­nait le calme, alors que, à l'op­posé, la plaine s'em­plis­sait d'une ag­ita­tion con­fuse et de sonorités écla­tantes.

Le campe­ment, lorsque les deux hommes et le je­une en­fant y ar­rivèrent, était en proie à l'épou­vante, -- épou­vante jus­ti­fiée par la men­ace d'un dan­ger con­tre lequel le courage, l'in­tel­li­gence ne pou­vaient rien. Y faire face, im­pos­si­ble! Le fuir?... En était- il temps en­core?...

Max Hu­ber et Khamis avaient aus­sitôt re­joint John Cort et Ur­dax, postés à cin­quante pas en avant du tertre.

«Une harde d'éléphants!... dit le forelop­er.

-- Oui, répon­dit le Por­tu­gais, et, dans moins d'un quart d'heure, ils seront sur nous...

-- Gagnons la forêt, dit John Cort.

-- Ce n'est pas la forêt qui les ar­rêtera..., ré­pli­qua Khamis.

-- Que sont de­venus les in­digènes?... s'in­for­ma John Cort.

-- Nous n'avons pu les apercevoir..., répon­dit Max Hu­ber.

-- Cepen­dant, ils ne doivent pas avoir quit­té la lisière!...

-- As­suré­ment non!»

Au loin, à une de­mi-​lieue en­vi­ron, on dis­tin­guait une large on­du­la­tion d'om­bres qui se dé­plaçait sur l'éten­due d'une cen­taine de tois­es. C'était comme une énorme vague dont les vo­lutes échevelées se fussent déroulées avec fra­cas. Un lourd piétine­ment se propageait à travers la couche élas­tique du sol, et ce trem­blote­ment se fai­sait sen­tir jusqu'aux racines des tamarins. En même temps, le mugisse­ment pre­nait une in­ten­sité formidable. Des souf­fles stri­dents, des éclats cuiv­rés, s'échap­paient de ces cen­taines de trompes, -- au­tant de clairons son­nés à pleine bouche.

Les voyageurs de l'Afrique cen­trale ont pu juste­ment com­par­er ce bruit à celui que ferait un train d'ar­tillerie roulant à grande vitesse sur un champ de bataille. Soit! mais à la con­di­tion que les trompettes eu­ssent jeté dans l'air leurs notes déchi­rantes. Que l'on juge de la ter­reur à laque­lle s'aban­don­nait le per­son­nel de la car­avane, men­acé d'être écrasé par ce trou­peau d'éléphants!

Chas­ser ces énormes an­imaux présente de sérieux dan­gers. Lorsqu'on parvient à les sur­pren­dre isolé­ment, à sé­par­er de la bande à laque­lle il ap­par­tient un de ces pachy­der­mes, lorsqu'il est pos­si­ble de le tir­er dans des con­di­tions qui as­surent le coup, de l'at­tein­dre, en­tre l'oeil et l'or­eille, d'une balle qui le tue presque in­stan­ta­né­ment, les dan­gers de cette chas­se sont très dimin­ués. En l'es­pèce, la harde ne se com­posât-​elle que d'une de­mi-​douzaine de bêtes, les plus sévères pré­cau­tions, la plus ex­trême pru­dence sont in­dis­pens­ables. De­vant cinq ou six cou­ples d'éléphants cour­roucés, toute ré­sis­tance est im­pos­si­ble, alors que -- di­rait un math­émati­cien -- leur masse est mul­ti­pliée par le car­ré de leur vitesse.

Et, si c'est par cen­taines que ces formidables bêtes se jet­tent sur un campe­ment, on ne peut pas plus les ar­rêter dans leur élan qu'on n'ar­rêterait une avalanche, ou l'un de ces mas­carets qui em­por­tent les navires dans l'in­térieur des ter­res à plusieurs kilo­mètres du lit­toral.

Toute­fois, si nom­breux qu'ils soient, l'es­pèce fini­ra par dis­paraître. Comme un éléphant rap­porte en­vi­ron cent francs d'ivoire, on les chas­se à out­rance.

Chaque an­née, d'après les cal­culs de M. Foa, on n'en tue pas moins de quar­ante mille sur le con­ti­nent africain, qui pro­duisent sept cent cin­quante mille kilo­grammes d'ivoire ex­pédiés en An­gleterre. Avant un de­mi-​siè­cle, il n'en restera plus un seul, bi­en que la durée de leur ex­is­tence soit con­sid­érable. Ne serait-​il pas plus sage de tir­er prof­it de ces pré­cieux an­imaux par la do­mes­ti­ca­tion, puisqu'un éléphant est ca­pa­ble de porter la charge de trente-​deux hommes et de faire qua­tre fois plus de chemin qu'un pié­ton? Et puis, étant do­mes­tiqués, ils vaudraient, comme dans l'Inde, de quinze cents à deux mille francs, au lieu des cent francs que l'on tire de leur mort.

L'éléphant d'Afrique forme, avec l'éléphant d'Asie, les deux seules es­pèces ex­is­tantes. On a établi quelque dif­férence en­tre elles. Si les pre­miers sont in­férieurs par la taille à leurs con­génères asi­atiques, si leur peau est plus brune, leur front plus con­vexe, ils ont les or­eilles plus larges, les défens­es plus longues, ils mon­trent une humeur plus farouche, presque ir­ré­ductible.

Pen­dant cette ex­pédi­tion, le Por­tu­gais n'avait eu qu'à se féliciter et aus­si les deux am­ateurs de ce sport. On le répète, les pachy­der­mes sont en­core nom­breux sur la terre libyenne. Les ré­gions de l'Oubanghi of­frent un habi­tat qu'ils recherchent, des forêts et des plaines marécageuses qu'ils af­fec­tion­nent. Ils y vivent par troupes, d'or­di­naire surveil­lées par un vieux mâle. En les at­ti­rant dans des en­ceintes palis­sadées, en leur pré­parant des trappes, en les at­taquant lorsqu'ils étaient isolés, Ur­dax et ses com­pagnons avaient fait bonne cam­pagne, sans ac­ci­dents sinon sans dan­gers ni fa­tigues. Mais, sur cette route du re­tour, ne sem­blait- il pas que la troupe fu­rieuse, dont les cris em­plis­saient l'es­pace, al­lait écras­er au pas­sage toute la car­avane?...

Si le Por­tu­gais avait eu le temps d'or­gan­is­er la défen­sive, lorsqu'il croy­ait à une agres­sion des in­digènes cam­pés au bord de la forêt, que ferait-​il con­tre cette ir­rup­tion?... Du campe­ment, il ne resterait bi­en­tôt plus que débris et pous­sière!... Toute la ques­tion se ré­dui­sait à ce­ci: le per­son­nel parviendrait-​il à se gar­er en se dis­per­sant sur la plaine?... Qu'on ne l'ou­blie point, la vitesse de l'éléphant est prodigieuse, et un cheval au ga­lop ne saurait la dé­pass­er.

«Il faut fuir... fuir à l'in­stant!... af­fir­ma Khamis en s'adres­sant au Por­tu­gais.

-- Fuir!...» s écria Ur­dax.

Et le mal­heureux trafi­quant com­pre­nait bi­en que ce serait per­dre, avec son matériel, tout le pro­duit de l'ex­pédi­tion.

D'ailleurs, à de­meur­er au campe­ment, le sauverait-​il et n'était-​ce pas in­sen­sé que de s'ob­stin­er à une ré­sis­tance im­pos­si­ble?...

Max Hu­ber et John Cort at­tendaient qu'une ré­so­lu­tion eût été prise, dé­cidés à s'y soumet­tre, quelle qu'elle fût.

Cepen­dant la masse se rap­prochait, et avec un tel tu­multe qu'on ne par­ve­nait guère à s'en­ten­dre.

Le forelop­er répé­ta qu'il fal­lait s'éloign­er au plus tôt.

«En quelle di­rec­tion? de­man­da Max Hu­ber.

-- Dans la di­rec­tion de la forêt.

-- Et les in­digènes?...

-- Le dan­ger est moins pres­sant là-​bas qu'ici», répon­dit Khamis.

Que cela fût sûr, com­ment l'af­firmer?... Toute­fois, il y avait, du moins, cer­ti­tude qu'on ne pou­vait rester à cette place. Le seul par­ti, pour éviter l'écrase­ment, c'était de se réfugi­er à l'in­térieur de la forêt.

Or, le temps ne man­querait-​il pas?... Deux kilo­mètres à franchir, alors que la harde n'était qu'à la moitié tout au plus de cette dis­tance!...

Cha­cun ré­cla­mait un or­dre d'Ur­dax, or­dre qu'il ne se ré­solvait pas à don­ner.

En­fin il s'écria:

«Le char­iot... le char­iot!... Met­tons-​le à l'abri der­rière le tertre... Peut-​être sera-​t-​il pro­tégé...

-- Trop tard, répon­dit le forelop­er.

-- Fais ce que je te dis!... com­man­da le Por­tu­gais.

-- Com­ment?...» ré­pli­qua Khamis.

En ef­fet, après avoir brisé leurs en­trav­es, sans qu'il eût été pos­si­ble de les ar­rêter, les boeufs de l'at­te­lage s'étaient sauvés, et, af­folés, couraient même au-​de­vant de l'énorme trou­peau qui les écraserait comme des mouch­es.

À cette vue, Ur­dax voulut re­courir au per­son­nel de la car­avane:

«Ici, les por­teurs!... cria-​t-​il.

-- Les por­teurs?... répon­dit Khamis. Rap­pelez-​les donc, car ils pren­nent la fuite...

-- Les lâch­es!» s'écria John Cort.

Oui, tous ces noirs ve­naient de se jeter dans l'ouest du campe­ment, les uns em­por­tant des bal­lots, les autres chargés des défens­es. Et ils aban­don­naient leurs chefs en lâch­es et aus­si en voleurs!

Il n'y avait plus à compter sur ces hommes. Ils ne re­viendraient pas. Ils trou­veraient asile dans les vil­lages in­digènes. De la car­avane restaient seuls le Por­tu­gais et le forelop­er, le Français, l'Améri­cain et le je­une garçon.

«Le char­iot... le char­iot!...» répé­ta Ur­dax, qui s'en­tê­tait à le gar­er der­rière le tertre.

Khamis ne put se retenir de hauss­er les épaules. Il obéit cepen­dant et, grâce au con­cours de Max Hu­ber et de John Cort, le véhicule fut poussé au pied des ar­bres. Peut-​être serait-​il épargné, si la harde se di­vi­sait en ar­rivant au groupe de tamarins?...

Mais cette opéra­tion du­ra quelque temps, et, lorsqu'elle fut ter­minée, il était man­ifeste­ment trop tard pour que le Por­tu­gais et ses com­pagnons pussent at­tein­dre la forêt.

Khamis le cal­cu­la, et ne lança que ces deux mots:

«Aux ar­bres!»

Une seule chance s'of­frait: se hiss­er en­tre les branch­es des tamarins afin d'éviter le pre­mier choc tout au moins.

Au­par­avant Max Hu­ber et John Cort s'in­tro­duisirent dans le char­iot. Se charg­er de tous les pa­que­ts de car­touch­es qui restaient, as­sur­er ain­si le ser­vice des cara­bines s'il fal­lait en faire us­age con­tre les éléphants, et aus­si pour la route du re­tour, ce fut fait en un in­stant avec l'aide du Por­tu­gais et du forelop­er, lequel songea à se mu­nir de sa ha­chette et de sa gourde. En traver­sant les bass­es ré­gions de l'Oubanghi, qui sait si ses com­pagnons et lui ne parviendraient pas à gag­ner les fac­toreries de la côte?...

Quelle heure était-​il à ce mo­ment?... Onze heures dix-​sept, -- ce que con­sta­ta John Cort, après avoir éclairé sa mon­tre à la flamme d'une al­lumette. Son sang-​froid ne l'avait pas aban­don­né, ce qui lui per­me­ttait de juger la sit­ua­tion, très périlleuse, à son avis, et sans is­sue, si les éléphants s'ar­rê­taient au tertre, au lieu de se porter vers l'est ou l'ouest de la plaine.

Max Hu­ber, plus nerveux, ayant égale­ment con­science du dan­ger, al­lait et ve­nait près du char­iot, ob­ser­vant l'énorme masse on­du­lante, qui se dé­tachait, plus som­bre, sur le fond du ciel.

«C'est de l'ar­tillerie qu'il faudrait!...» mur­mu­ra-​t-​il.

Khamis, lui, ne lais­sait rien voir de ce qu'il éprou­vait. Il pos­sé­dait ce calme éton­nant de l'Africain, au sang arabe, ce sang plus épais que celui du blanc, moins rouge aus­si, qui rend la sen­si­bil­ité plus ob­tuse et donne moins prise à la douleur physique. Deux re­volvers à sa cein­ture, son fusil prêt à être épaulé, il at­tendait.

Quant au Por­tu­gais, in­ca­pable de cacher son dés­espoir, il songeait plus à l'ir­ré­para­ble dom­mage dont il serait vic­time qu'aux dan­gers de cette ir­rup­tion. Aus­si gémis­sait-​il, récrim­inait-​il, prodiguant les plus re­ten­tis­sants ju­rons de sa langue mater­nelle.

Llan­ga se tenait près de John Cort et re­gar­dait Max Hu­ber. Il ne té­moignait au­cune crainte, n'ayant pas peur, du mo­ment que ses deux amis étaient là.

Et pour­tant l'as­sour­dis­sant vacarme se propageait avec une vi­olence in­ouïe, à mesure que s'ap­prochait la chevauchée formidable. Le clairon­nement des puis­santes mâ­choires re­dou­blait. On sen­tait déjà un souf­fle qui traver­sait l'air comme les vents de tem­pête. À cette dis­tance de qua­tre à cinq cents pas, les pachy­der­mes pre­naient, dans la nu­it, des di­men­sions démesurées, des ap­parences téra­tologiques. On eût dit d'une apoc­alypse de mon­stres, dont les trompes, comme un mil­li­er de ser­pents, se con­vul­saient dans une ag­ita­tion fréné­tique.

Il n'était que temps de se réfugi­er en­tre les branch­es des tamarins, et peut-​être la harde passerait-​elle sans avoir aperçu le Por­tu­gais et ses com­pagnons.

Ces ar­bres dres­saient leur cime à une soix­an­taine de pieds au- dessus du sol. Presque sem­blables à des noy­ers, très car­ac­térisés par la capricieuse dif­fu­sion de leurs rameaux, les tamarins, sortes de dat­tiers, sont très ré­pan­dus sur les di­vers­es zones de l'Afrique. En même temps que les nè­gres fab­riquent avec la par­tie glu­ante de leurs fruits une bois­son rafraîchissante, ils ont l'habi­tude de mêler les gouss­es de ces ar­bres au riz dont ils se nour­ris­sent, surtout dans les provinces lit­torales.

Les tamarins étaient as­sez rap­prochés pour que leur basse frondai­son fût en­trelacée, ce qui per­me­ttrait de pass­er de l'un à l'autre. Leur tronc mesurait à la base une cir­con­férence de six à huit pieds, et de qua­tre à cinq près de la fourche. Cette épais­seur présen­terait-​elle une ré­sis­tance suff­isante, si les an­imaux se pré­cip­itaient con­tre le tertre?

Les troncs n'of­fraient qu'une sur­face lisse jusqu'à la nais­sance des pre­mières branch­es éten­dues à une trentaine de pieds au-​dessus du sol. Étant don­née la grosseur du fût, at­tein­dre la fourche eût été malaisé si Khamis n'avait eu à sa dis­po­si­tion quelques «cham­boks». Ce sont des cour­roies en cuir de rhinocéros, très sou­ples, dont les forelop­ers se ser­vent pour main­tenir les at­te­lages de boeufs.

Grâce à l'une de ces cour­roies, Ur­dax et Khamis, après l'avoir lancée à travers la fourche, purent se hiss­er à l'un des ar­bres. En em­ploy­ant de la même façon une cour­roie sem­blable, Max Hu­ber et John Cort en firent au­tant. Dès qu'ils furent achevalés sur une branche, ils en­voyèrent l'ex­trémité du cham­bok à Llan­ga qu'ils en­levèrent en un tour de main.

La harde n'était plus qu'à trois cents mètres. En deux ou trois min­utes, elle au­rait at­teint le tertre:

«Cher ami, êtes-​vous sat­is­fait?... de­man­da ironique­ment John Cort à son ca­ma­rade.

-- Ce n'est en­core que de l'im­prévu, John!

-- Sans doute, Max, mais ce qui serait de l'ex­traor­di­naire, c'est que nous parvins­sions à sor­tir sains et saufs de cette af­faire!

-- Oui... à tout pren­dre, John, mieux eût valu ne point être ex­posé à cette at­taque d'éléphants dont le con­tact est par­fois bru­tal...

-- C'est vrai­ment in­croy­able, mon cher Max, comme nous sommes du même avis!» se con­tenta de répon­dre John Cort.

Ce que ré­pli­qua Hu­ber, son ami ne put l'en­ten­dre. À cet in­stant éclatèrent des beu­gle­ments d'épou­vante, puis de douleur, qui eu­ssent fait tres­sail­lir les plus braves.

En écar­tant le feuil­lage, Ur­dax et Khamis re­con­nurent ce qui se pas­sait à une cen­taine de pas du tertre.

Après s'être sauvés, les boeufs ne pou­vaient plus fuir que dans la di­rec­tion de la forêt. Mais ces an­imaux, à la marche lente et mesurée, y parviendraient-​ils avant d'avoir été at­teints?... Non, et ils furent bi­en­tôt re­poussés... En vain se défendi­rent-​ils à coups de pieds, à coups de corne, ils tombèrent. De tout l'at­te­lage il ne restait plus qu'un seul boeuf qui, par mal­heur, vint se réfugi­er sous le bran­chage des tamarins.

Oui, par mal­heur, car les éléphants l'y pour­suivirent et s'ar­rêtèrent par un in­stinct com­mun. En quelques sec­on­des, le ru­mi­nant ne fut plus qu'un tas de chairs déchirées, d'os broyés, débris sanglants piétines sous les pieds calleux aux on­gles d'une dureté de fer.

Le tertre était alors en­touré et il fal­lut renon­cer à la chance de voir s'éloign­er ces bêtes fu­rieuses.

En un mo­ment, le char­iot fut bous­culé, ren­ver­sé, chaviré, écrasé sous les mass­es pe­santes qui se re­foulaient con­tre le tertre. Anéan­ti comme un jou­et d'en­fant, il n'en res­ta plus rien ni des roues, ni de la caisse.

Sans doute, de nou­veaux ju­rons éclatèrent en­tre les lèvres du Por­tu­gais, mais cela n'était pas pour ar­rêter ces cen­taines d'éléphants, non plus que le coup de fusil qu'Ur­dax tira sur le plus rap­proché, dont la trompe s'en­roulait au­tour de l'ar­bre. La balle ric­ocha sur le dos de l'an­imal sans pénétr­er dans ses chairs.

Max Hu­ber et John Cort le com­prirent bi­en. En ad­met­tant même qu'au­cun coup ne fût per­du, que chaque balle fît une vic­time, peut-​être au­rait-​on pu se débar­rass­er de ces ter­ri­bles as­sail­lants, les détru­ire jusqu'au dernier, s'ils n'avaient été qu'un pe­tit nom­bre. Le jour n'au­rait plus éclairé qu'un amon­celle­ment d'énormes ca­davres au pied des tamarins. Mais trois cents, cinq cents, un mil­li­er de ces an­imaux!... Est-​il donc rare de ren­con­tr­er de pareilles ag­gloméra­tions dans les con­trées de l'Afrique équa­to­ri­ale, et les voyageurs, les trafi­quants, ne par­lent-​ils pas d'im­menses plaines que cou­vrent à perte de vue les ru­mi­nants de toute sorte?...

«Cela se com­plique..., ob­ser­va John Cort.

-- On peut même dire que ça se corse!» ajou­ta Max Hu­ber.

Puis, s'adres­sant au je­une in­digène achevalé près de lui:

«Tu n'as pas peur?... de­man­da-​t-​il.

-- Non, mon ami Max... avec vous..., non!» répon­dit Llan­ga.

Et, cepen­dant, il était per­mis non seule­ment à un en­fant, mais à des nommes aus­si, de se sen­tir le coeur en­vahi d'une ir­ré­sistible épou­vante.

En ef­fet, nul doute que les éléphants n'eu­ssent aperçu, en­tre les branch­es des tamarins, ce qui restait du per­son­nel de la car­avane.

Et, alors, les derniers rangs pous­sant les pre­miers, le cer­cle se rétréc­it au­tour du tertre. Une douzaine d'an­imaux es­sayèrent d'ac­crocher les bass­es branch­es avec leurs trompes en se dres­sant sur les pat­tes de der­rière. Par bonne chance, à cette hau­teur d'une trentaine de pieds, ils ne purent y réus­sir.

Qua­tre coups de cara­bine éclatèrent si­mul­tané­ment, -- qua­tre coups tirés au juger, car il était im­pos­si­ble de vis­er juste sous la som­bre ra­mure des tamarins.

Des cris plus vi­olents, des hurlements plus fu­rieux, se firent en­ten­dre. Il ne sem­bla pas, pour­tant, qu'au­cun éléphant eût été mortelle­ment at­teint par les balles. Et, d'ailleurs, qua­tre de moins, cela n'eût pas comp­té!

Aus­si, ce ne fut plus aux branch­es in­férieures que les trompes es­sayèrent de s'ac­crocher. Elles en­tourèrent le fût des ar­bres en même temps que ceux-​ci subis­saient la poussée puis­sante des corps. Et, de fait, si gros que fussent ces tamarins à leur base, si solide­ment que leurs racines eu­ssent mor­du le sol, ils éprou­vèrent un ébran­le­ment auquel, sans doute, ils ne pour­raient ré­sis­ter.

Des coups de feu re­ten­tirent en­core -- deux cette fois -- tirés par le Por­tu­gais et le forelop­er, dont l'ar­bre, sec­oué avec une ex­traor­di­naire vi­olence, les menaçait d'une chute prochaine.

Le Français et son com­pagnon, eux, n'avaient point déchargé leurs cara­bines, bi­en qu'ils fussent prêts à le faire.

«À quoi bon?... avait dit John Cort.

-- Oui, réser­vons nos mu­ni­tions, répon­dit Max Hu­ber. Plus tard, nous pour­rions nous re­pen­tir d'avoir brûlé ici notre dernière car­touche!»

En at­ten­dant, le tamarin auquel étaient cram­pon­nés Ur­dax et Khamis fut telle­ment ébran­lé qu'on l'en­ten­dit cra­quer sur toute sa longueur.

Évidem­ment, s'il n'était pas dérac­iné, il se bris­erait. Les an­imaux l'at­taquaient à coups de défens­es, le cour­baient avec leurs trompes, l'ébran­laient jusque dans ses racines.

Rester plus longtemps sur cet ar­bre, ne fût-​ce qu'une minute, c'était ris­quer de s'abat­tre au pied du tertre:

«Venez!» cria à Ur­dax le forelop­er, es­sayant de gag­ner l'ar­bre voisin.

Le Por­tu­gais avait per­du la tête et con­tin­uait à décharg­er inu­tile­ment sa cara­bine et ses re­volvers, dont les balles glis­saient sur les peaux rugueuses des pachy­der­mes comme sur une cara­pace d'al­li­ga­tor.

«Venez!...» répé­ta Khamis.

Et au mo­ment où le tamarin était sec­oué avec plus de vi­olence, le forelop­er parvint à saisir une des branch­es de l'ar­bre oc­cupé par Max Hu­ber, John Cort et Llan­ga, moins com­pro­mis que l'autre, con­tre lequel s'achar­naient les an­imaux:

«Ur­dax?... cria John Cort.

-- Il n'a pas voulu me suiv­re, répon­dit le forelop­er, il ne sait plus ce qu'il fait!...

-- Le mal­heureux va tomber...

-- Nous ne pou­vons le laiss­er là..., dit Max Hu­ber.

-- Il faut l'en­traîn­er mal­gré lui..., ajou­ta John Cort.

-- Trop tard!...» dit Khamis.

Trop tard, en ef­fet. Brisé dans un dernier craque­ment, le tamarin s'abat­tit au bas du tertre.

Ce que devint le Por­tu­gais, ses com­pagnons ne purent le voir; ses cris in­di­quaient qu'il se dé­bat­tait sous les pieds des éléphants, et comme ils cessèrent presque aus­sitôt, c'est que tout était fi­ni.

«Le mal­heureux... le mal­heureux! mur­mu­ra John Cort.

-- À notre tour bi­en­tôt... dit Khamis.

-- Ce serait re­gret­table! ré­pli­qua froide­ment Max Hu­ber.

-- En­core une fois, cher ami, je su­is bi­en de votre avis», déclara John Cort.

Que faire?... Les éléphants, piéti­nant le tertre, sec­ouaient les autres ar­bres, ag­ités comme sous le souf­fle d'une tem­pête. L'hor­ri­ble fin d'Ur­dax n'était-​elle pas réservée à ceux qui lui au­raient survécu quelques min­utes à peine?... Voy­aient-​ils la pos­si­bil­ité d'aban­don­ner le tamarin avant sa chute?... Et, s'ils se risquaient à de­scen­dre, pour gag­ner la plaine, échap­peraient- ils à la pour­suite de cette harde?... Au­raient-​ils le temps d'at­tein­dre la forêt?... Et, d'ailleurs, leur of­frirait-​elle toute sécu­rité?... Si les éléphants ne les y pour­suiv­aient pas, ne leur au­raient-​ils échap­pé que pour tomber au pou­voir d'in­digènes non moins féro­ces?...

Cepen­dant, que l'oc­ca­sion se présen­tât de chercher refuge au-​delà de la lisière, il faudrait en prof­iter sans une hési­ta­tion. La rai­son com­mandait de préfér­er un dan­ger non cer­tain à un dan­ger cer­tain.

L'ar­bre con­tin­uait à os­ciller, et, dans une de ces os­cil­la­tions, plusieurs trompes purent at­tein­dre ses branch­es in­férieures. Le forelop­er et ses deux com­pagnons furent sur le point de lâch­er prise tant les sec­ouss­es dev­in­rent vi­olentes. Max Hu­ber, craig­nant pour Llan­ga, le ser­rait de son bras gauche, tan­dis qu'il se rete­nait du bras droit. Avant de très courts in­stants, ou les racines au­raient cédé, ou le tronc serait brisé à sa base... Et la chute du tamarin, c'était la mort de ceux qui s'étaient réfugiés en­tre ses branch­es, l'épou­vantable écrase­ment du Por­tu­gais Ur­dax!...

Sous de plus rudes et de plus fréquentes poussées, les racines cédèrent en­fin, le sol se soule­va, et l'ar­bre se coucha plutôt qu'il ne s'abat­tit le long du tertre.

«À la forêt... à la forêt!...» cria Khamis.

Du côté où les branch­es du tamarin avaient ren­con­tré le sol, le recul des éléphants lais­sait le champ li­bre. Rapi­de­ment, le forelop­er dont le cri avait été en­ten­du, fut à terre. Les trois autres le suivirent aus­sitôt dans sa fuite.

Tout d'abord, acharnés con­tre les ar­bres restés de­bout, les an­imaux n'avaient pas aperçu les fugi­tifs. Max Hu­ber, Llan­ga en­tre ses bras, courait aus­si vite que le lui per­me­ttaient ses forces. John Cort se main­te­nait à son côté, prêt à pren­dre sa part de ce fardeau, prêt égale­ment à décharg­er sa cara­bine sur le pre­mier de la harde qui serait à sa portée.

Le forelop­er, John Cort et Max Hu­ber avaient à peine franchi un de­mi-​kilo­mètre, lorsqu'une dizaine d'éléphants, se dé­tachant de la troupe, com­mencèrent à les pour­suiv­re.

«Courage... courage!... cria Khamis. Conser­vons notre avance!... Nous ar­riverons!...»

Oui, peut-​être, et en­core im­por­tait-​il de ne pas être re­tardé. Llan­ga sen­tait bi­en que Max Hu­ber se fa­tiguait.

«Laisse-​moi... laisse-​moi, mon ami Max!... J'ai de bonnes jambes... laisse-​moi!...»

Max Hu­ber ne l'écoutait pas et tâchait de ne point rester en ar­rière.

Un kilo­mètre fut en­levé, sans que les an­imaux eu­ssent sen­si­ble­ment gag­né de l'avance. Par mal­heur, la vitesse de Khamis et de ses com­pagnons se ralen­tis­sait, la res­pi­ra­tion leur man­quait après cette formidable ga­lopade.

Cepen­dant la lisière ne se trou­vait plus qu'à quelques cen­taines de pas, et n'était-​ce point le salut prob­able, sinon as­suré, der­rière ces épais mas­sifs au mi­lieu desquels les énormes an­imaux ne pour­raient ma­noeu­vr­er?...

«Vite... vite!... répé­tait Khamis. Don­nez-​moi Llan­ga, mon­sieur Max...

-- Non, Khamis... j'irai jusqu'au bout!»

Un des éléphants ne se trou­vait plus qu'à une douzaine de mètres. On en­tendait la son­ner­ie de sa trompe, on sen­tait la chaleur de son souf­fle. Le sol trem­blait sous ses larges pieds qui bat­taient le ga­lop. Une minute, et il au­rait at­teint Max Hu­ber, qui ne se main­te­nait pas sans peine près de ses com­pagnons.

Alors John Cort s'ar­rê­ta, se re­tour­na, épaula sa cara­bine, visa un in­stant, fit feu et frap­pa, paraît-​il, l'éléphant au bon en­droit. La balle lui avait traver­sé le coeur, il tom­ba foudroyé.

«Coup heureux!» mur­mu­ra John Cort, et il se reprit à fuir.

Les autres an­imaux, ar­rivés peu d'in­stants après, en­tourèrent la masse éten­due sur le sol. De là un répit dont le forelop­er et ses com­pagnons al­laient prof­iter.

Il est vrai, après avoir abat­tu les derniers ar­bres du tertre, la harde ne tarderait pas à se pré­cip­iter vers la forêt.

Au­cun feu n'avait reparu ni au niveau de la plaine ni aux cimes des ar­bres. Tout se con­fondait sur le périmètre de l'ob­scur hori­zon.

Épuisés, époumonés, les fugi­tifs au­raient-​ils la force d'at­tein­dre leur but?...

«Har­di... har­di!...» cri­ait Khamis.

S'il n'y avait plus qu'une cen­taine de pas à franchir, les éléphants n'étaient que de quar­ante en ar­rière...

Par un suprême ef­fort -- celui de l'in­stinct de la con­ser­va­tion -- Khamis, Max Hu­ber, John Cort se jetèrent en­tre les pre­miers ar­bres, et, à de­mi inan­imés, tombèrent sur le sol.

En vain la harde voulut franchir la lisière. Les ar­bres étaient si pressés qu'elle ne put se fray­er pas­sage, et ils étaient de telle di­men­sion qu'elle ne parvint pas à les ren­vers­er. En vain les trompes se glis­sèrent à travers les in­ter­stices, en vain les derniers rangs poussèrent les pre­miers...

Les fugi­tifs n'avaient plus rien à crain­dre des éléphants, auxquels la grande forêt de l'Oubanghi op­po­sait un in­sur­montable ob­sta­cle.