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Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE II _Les feux mouvants_

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Le village aérien

CHAPITRE II _Les feux mouvants_

Une dis­tance de deux kilo­mètres au plus sé­parait le tertre des som­bres mas­sifs au pied desquels al­laient et ve­naient des flammes fulig­ineuses et vac­il­lantes. On au­rait pu en compter une dizaine, tan­tôt réu­nies, tan­tôt isolées, ag­itées par­fois avec une vi­olence que le calme de l'at­mo­sphère ne jus­ti­fi­ait pas. Qu'une bande d'in­digènes eût cam­pé en cet en­droit, qu'elle s'y fût in­stal­lée en at­ten­dant le jour, il y avait lieu de le pré­sumer. Toute­fois, ces feux n'étaient pas ceux d'un campe­ment. Ils se prom­enaient trop capricieuse­ment sur une cen­taine de tois­es, au lieu de se con­cen­tr­er en un foy­er unique d'une halte de nu­it.

Il ne faut pas ou­bli­er que ces ré­gions de l'Oubanghi sont fréquen­tées par des tribus no­mades, venues de l'Adamaoua ou du Barghi­mi à l'ouest, ou même de l'Ougan­da à l'est. Une car­avane de trafi­quants n'au­rait pas été as­sez im­pru­dente pour sig­naler sa présence par ces feux mul­ti­ples, se mou­vant dans des ténèbres. Seuls, des in­digènes pou­vaient s'être ar­rêtés à cette place. Et qui sait s'ils n'étaient pas an­imés d'in­ten­tions hos­tiles à l'égard de la car­avane en­dormie sous la ra­mure des tamarins?

Quoi qu'il en soit, si, de ce chef, quelque dan­ger la menaçait, si plusieurs cen­taines de Pa­houins, de Foundj, de Chiloux, de Bari, de Denkas ou autres n'at­tendaient que le mo­ment de l'as­sail­lir avec les chances d'une supéri­or­ité numérique, per­son­ne, -- jusqu'à dix heures et demie du moins, -- n'avait pris au­cune mesure défen­sive. Tout le monde dor­mait au campe­ment, maîtres et servi­teurs, et, ce qui était plus grave, les por­teurs chargés de se relever à leur poste de surveil­lance étaient plongés dans un lourd som­meil.

Très heureuse­ment, le je­une in­digène se réveil­la. Mais nul doute que ses yeux ne se fussent refer­més à l'in­stant s'ils ne s'étaient dirigés vers l'hori­zon du sud. Sous ses paupières de­mi-​clos­es il sen­tit l'im­pres­sion d'une lu­mière qui perçait cette nu­it très noire. Il se déti­ra, il se frot­ta les yeux, il re­gar­da avec plus de soin... Non! il ne se trompait pas: des feux épars se mou­vaient sur la lisière de la forêt.

Llan­ga eut la pen­sée que la car­avane al­lait être at­taquée. Ce fut de sa part tout in­stinc­tif plutôt que réfléchi. En ef­fet, des mal­fai­teurs se pré­parant au mas­sacre et au pil­lage n'ig­norent pas qu'ils ac­crois­sent leurs chances lorsqu'ils agis­sent par sur­prise. Ils ne se lais­sent pas voir avant, et ceux-​ci se fussent sig­nalés?...

L'en­fant, ne voulant pas réveiller Max Hu­ber et John Cort, ram­pa sans bruit vers le char­iot. Dès qu'il fut ar­rivé près du forelop­er, il lui mit la main sur l'épaule, le réveil­la et, du doigt, lui mon­tra les feux de l'hori­zon.

Khamis se re­dres­sa, ob­ser­va pen­dant une minute ces flammes en mou­ve­ment, et, d'une voix dont il ne songeait point à adoucir l'éclat:

«Ur­dax!» dit-​il.

Le Por­tu­gais, en homme habitué à se dé­gager vive­ment des vapeurs du som­meil, fut de­bout en un in­stant.

«Qu'y a-​t-​il, Khamis?...

-- Re­gardez!»

Et, le bras ten­du, il in­di­quait la lisière il­lu­minée au ras de la plaine.

«Alerte!» cria le Por­tu­gais de toute la force de ses poumons.

En quelques sec­on­des, le per­son­nel de la car­avane se trou­va sur pied, et les es­prits furent telle­ment sai­sis par la grav­ité de cette sit­ua­tion, que per­son­ne ne songea à in­crim­in­er les veilleurs pris en dé­faut. Il était cer­tain que, sans Llan­ga, le campe­ment eût été en­vahi pen­dant que dor­maient Ur­dax et ses com­pagnons.

Inu­tile de men­tion­ner que Max Hu­ber et John Cort, se hâ­tant de quit­ter l'en­tre-​deux des racines, avaient re­joint le Por­tu­gais et le forelop­er.

Il était un peu plus de dix heures et demie. Une pro­fonde ob­scu­rité en­velop­pait la plaine sur les trois quarts de son périmètre, au nord, à l'est et à l'ouest. Seul le sud s'éclairait de ces flammes falotes, je­tant de vives clartés lorsqu'elles tour­bil­lon­naient, et dont on ne comp­tait pas alors moins d'une cin­quan­taine.

«Il doit y avoir là un rassem­ble­ment d'in­digènes, dit Ur­dax, et prob­able­ment de ces Boud­jos qui fréquentent les rives du Con­go et de l'Oubanghi.

-- Pour sûr, ajou­ta Khamis, ces flammes ne se sont pas al­lumées toutes seules...

-- Et, fit ob­serv­er John Cort, il y a des bras qui les por­tent et les dé­pla­cent!

-- Mais, dit Max Hu­ber, ces bras doivent tenir à des épaules, ces épaules à des corps, et de ces corps nous n'apercevons pas un seul au mi­lieu de cette il­lu­mi­na­tion...

-- Cela vient de ce qu'ils sont un peu en dedans de la lisière, der­rière les ar­bres...ob­ser­va Khamis.

-- Et re­mar­quons, reprit Max Hu­ber, qu'il ne s'ag­it pas d'une bande en marche sur le con­tour de la forêt... Non! si ces feux s'écar­tent à droite et à gauche, ils re­vi­en­nent tou­jours au même en­droit...

-- Là où doit être le campe­ment de ces in­digènes, af­fir­ma le forelop­er.

-- Votre opin­ion?... de­man­da John Cort à Ur­dax.

-- Est que nous al­lons être at­taqués, af­fir­ma celui-​ci, et qu'il faut, à l'in­stant, faire nos pré­parat­ifs de défense...

-- Mais pourquoi ces in­digènes ne nous ont-​ils pas as­sail­lis avant de se mon­tr­er?

-- Des noirs ne sont pas des blancs, déclara le Por­tu­gais. Néan­moins, pour être peu avisés, ils n'en sont pas moins red­outa­bles par leur nom­bre et par leurs in­stincts féro­ces...

-- Des pan­thères que nos mis­sion­naires au­ront bi­en du mal à trans­former en ag­neaux!... ajou­ta Max Hu­ber.

-- Tenons-​nous prêts!» con­clut le Por­tu­gais.

Oui, se tenir prêts à la défense, et se défendre jusqu'à la mort. Il n'y a au­cune pitié à es­pér­er de ces tribus de l'Oubanghi. À quel point elles sont cru­elles, on ne saurait se le fig­ur­er, et les plus sauvages pe­uplades de l'Aus­tralie, des Sa­lomon, des Hébrides, de la Nou­velle-​Guinée, sou­tiendraient dif­fi­cile­ment la com­para­ison avec de tels in­digènes. Vers le cen­tre de la ré­gion, ce ne sont que des vil­lages de can­ni­bales, et les Pères de la Mis­sion, qui bravent la plus épou­vantable des morts, ne l'ig­norent pas. On serait ten­té de class­er ces êtres, fauves à face hu­maine, au rang des an­imaux, en cette Afrique équa­to­ri­ale où la faib­lesse est un crime, où la force est tout! Et de fait, même à l'âge d'homme, com­bi­en de ces noirs ne pos­sè­dent pas les no­tions pre­mières d'un en­fant de cinq à six ans.

Et, ce qu'il est per­mis d'af­firmer, -- les preuves abon­dent, les mis­sion­naires ont été sou­vent les té­moins de ces af­freuses scènes, -- c'est que les sac­ri­fices hu­mains sont en us­age dans le pays. On tue les es­claves sur la tombe de leurs maîtres, et les têtes, fixées à une branche pli­ante, sont lancées au loin dès que le couteau du féticheur les a tranchées. En­tre la dix­ième et la seiz­ième an­née, les en­fants ser­vent de nour­ri­ture dans les céré­monies d'ap­pa­rat, et cer­tains chefs ne s'al­imentent que de cette je­une chair.

À ces in­stincts de can­ni­bales se joint l'in­stinct du pil­lage. Il les en­traîne par­fois à de grandes dis­tances sur le chemin des car­avanes, qu'ils as­sail­lent, dépouil­lent et détru­isent. S'ils sont moins bi­en ar­més que les trafi­quants et leur per­son­nel, ils ont le nom­bre pour eux, et des mil­liers d'in­digènes au­ront tou­jours rai­son de quelques cen­taines de por­teurs. Les forelop­ers ne l'ig­norent pas. Aus­si leur prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion est-​elle de ne point s'en­gager en­tre ces vil­lages, tels Ngom­bé Dara, Kala­ka Taimo et autres com­pris dans la ré­gion de l'Aoukadépé et du Ba­har- el-​Abi­ad, où les mis­sion­naires n'ont pas en­core fait leur ap­pari­tion, mais où ils pénétreront un jour. Au­cune crainte n'ar­rête le dévoue­ment de ces derniers lorsqu'il s'ag­it d'ar­racher de pe­tits êtres à la mort et de régénér­er ces races sauvages par l'in­flu­ence de la civil­isa­tion chré­ti­enne.

Depuis le com­mence­ment de l'ex­pédi­tion le Por­tu­gais Ur­dax n'avait pas tou­jours pu éviter l'at­taque des in­digènes, mais il s'en était tiré sans grand dom­mage et il ra­me­nait son per­son­nel au com­plet. Le re­tour promet­tait de s'ac­com­plir dans des con­di­tions par­faites de sécu­rité. Cette forêt con­tournée par l'ouest, on au­rait at­teint la rive droite de l'Oubanghi, et on de­scendrait cette riv­ière jusqu'à son em­bouchure sur la rive droite du Con­go. À par­tir de l'Oubanghi, le pays est fréquen­té par les marchands, par les mis­sion­naires. Dès lors il y au­rait moins à crain­dre du con­tact des tribus no­mades que l'ini­tia­tive française, anglaise, por­tu­gaise, alle­mande, re­foule peu à peu vers les loin­taines con­trées du Dar­four.

Mais, lorsque quelques journées de marche de­vaient suf­fire à at­tein­dre le fleuve, la car­avane n'al­lait-​elle pas être ar­rêtée sur cette route, aux pris­es avec un tel nom­bre de pil­lards qu'elle fini­rait par suc­comber?... Il y avait lieu de le crain­dre. Dans tous les cas, elle ne péri­rait pas sans s'être défendue, et, à la voix du Por­tu­gais, on prit toutes mesures pour or­gan­is­er la ré­sis­tance.

En un in­stant, Ur­dax, le forelop­er, John Cort, Max Hu­ber, furent ar­més, cara­bines à la main, re­volvers à la cein­ture, la car­touch­ière bi­en gar­nie. Le char­iot con­te­nait une douzaine de fusils et de pis­to­lets qui furent con­fiés à quelques-​uns des por­teurs dont on con­nais­sait la fidél­ité.

En même temps, Ur­dax don­na l'or­dre à son per­son­nel de se poster au­tour des grands tamarins, afin de se mieux abrit­er con­tre les flèch­es, dont la pointe em­poi­son­née oc­ca­sionne des blessures mortelles.

On at­ten­dit. Au­cun bruit ne traver­sait l'es­pace. Il ne sem­blait pas que les in­digènes se fussent portés en avant de la forêt. Les feux se mon­traient in­ces­sam­ment, et, çà et là, s'ag­itaient de longs panach­es de fumée jaunâtre.

«Ce sont des torch­es résineuses qui sont promenées sur la lisière des ar­bres...

-- As­suré­ment, répon­dit Max Hu­ber, mais je per­siste à ne pas com­pren­dre pourquoi ces gens-​là le font, s'ils ont l'in­ten­tion de nous at­ta­quer...

-- Et je ne le com­prends pas da­van­tage, ajou­ta John Cort, s'ils n'ont pas cette in­ten­tion.»

C'était in­ex­pli­ca­ble, en ef­fet. Il est vrai, de quoi s'éton­ner, du mo­ment qu'il s'agis­sait de ces brutes du haut Oubanghi?...

Une de­mi-​heure s'écoula, sans amen­er au­cun change­ment dans la sit­ua­tion. Le campe­ment se tenait sur ses gardes. Les re­gards fouil­laient les som­bres loin­tains de l'est et de l'ouest. Tan­dis que les feux bril­laient au sud, un dé­tache­ment pou­vait se gliss­er latérale­ment pour at­ta­quer la car­avane grâce à l'ob­scu­rité.

En cette di­rec­tion, la plaine était cer­taine­ment déserte. Si pro­fonde que fût la nu­it, un par­ti d'agresseurs n'au­rait pu sur­pren­dre le Por­tu­gais et ses com­pagnons, avant que ceux-​ci eu­ssent fait us­age de leurs armes.

Un peu après, vers onze heures, Max Hu­ber, se por­tant à quelques pas du groupe que for­maient Ur­dax, Khamis et John Cort, dit d'une voix ré­solue:

«Il faut aller re­con­naître l'en­ne­mi...

-- Est-​ce bi­en utile, de­man­da John Cort, et la sim­ple pru­dence ne nous com­mande-​t-​elle pas de rester en ob­ser­va­tion jusqu'au lever du jour?...

-- At­ten­dre... at­ten­dre... ré­pli­qua Max Hu­ber, après que notre som­meil a été si fâcheuse­ment in­ter­rompu... at­ten­dre pen­dant six à sept heures en­core, la main sur la garde du fusil!... Non! il faut savoir au plus tôt à quoi s'en tenir!... Et, somme toute, si ces in­digènes n'ont au­cune mau­vaise in­ten­tion, je ne serais pas fâché de me re­blot­tir jusqu'au matin dans ce cadre de racines où je fai­sais de si beaux rêves!

-- Qu'en pensez-​vous?... de­man­da John Cort au Por­tu­gais qui de­meu­rait si­len­cieux.

-- Peut-​être la propo­si­tion mérite-​t-​elle d'être ac­cep­tée, ré­pli­qua-​t-​il, mais n'agis­sons pas sans pré­cau­tions...

-- Je m'of­fre pour aller en re­con­nais­sance, dit Max Hu­ber, et fiez-​vous à moi...

-- Je vous ac­com­pa­gn­erai, ajou­ta le forelop­er, si M. Ur­dax le trou­ve bon...

-- Cela vau­dra certes mieux, ap­prou­va le Por­tu­gais.

-- Je puis aus­si me join­dre à vous..., pro­posa John Cort.

-- Non... restez, cher ami, in­sista Max Hu­ber. À deux, nous suf­firons... D'ailleurs, nous n'irons pas plus loin qu'il ne sera néces­saire... Et, si nous dé­cou­vrons un par­ti se dirigeant de ce côté, nous re­vien­drons en toute hâte...

-- As­surez-​vous que vos armes sont en état..., recom­man­da John Cort.

-- C'est fait, répon­dit Khamis, mais j'es­père que nous n'au­rons pas à nous en servir pen­dant cette re­con­nais­sance. L'es­sen­tiel est de ne pas se laiss­er voir...

-- C'est mon avis», déclara le Por­tu­gais.

Max Hu­ber et le forelop­er, marchant l'un près de l'autre, eu­rent vite dé­passé le tertre des tamarins. Au delà, la plaine était un peu moins ob­scure. Un homme, cepen­dant, n'y eût pu être sig­nalé à la dis­tance d'une cen­taine de pas. Ils en avaient fait cin­quante à peine, lorsqu'ils aperçurent Llan­ga der­rière eux. Sans rien dire, l'en­fant les avait suiv­is en de­hors du campe­ment.

«Eh! pourquoi es-​tu venu, pe­tit?... dit Khamis.

-- Oui, Llan­ga, reprit Max Hu­ber, pourquoi n'es-​tu pas resté avec les autres?...

-- Al­lons... re­tourne..., or­don­na le forelop­er.

-- Oh! mon­sieur Max, mur­mu­ra Llan­ga, avec vous... moi... avec vous...

-- Mais tu sais bi­en que ton ami John est là-​bas...

-- Oui... mais mon ami Max... est ici...

-- Nous n'avons pas be­soin de toi!... dit Khamis d'un ton as­sez dur.

-- Lais­sons-​le, puisqu'il est là! reprit Max Hu­ber. Il ne nous gên­era pas, Khamis, et, avec ses yeux de chat sauvage, peut-​être dé­cou­vri­ra-​t-​il dans l'om­bre ce que nous ne pour­rions y voir...

-- Oui... je re­garderai... je ver­rai loin!... as­sura l'en­fant.

-- C'est bon!... Tiens-​toi près de moi, dit Max Hu­ber, et ou­vre l'oeil!»

Tous trois se portèrent en avant. Un quart d'heure après, ils étaient à moitié chemin en­tre le campe­ment et la grande forêt.

Les feux dévelop­paient tou­jours leurs clartés au pied des mas­sifs et, moins éloignés, se man­ifes­taient par de plus vifs éclats. Mais si péné­trante que fût la vue du forelop­er, si bonne que fût la lunette que Max Hu­ber ve­nait d'ex­traire de son étui, si perçants que fussent les re­gards du je­une «chat sauvage», il était im­pos­si­ble d'apercevoir ceux qui ag­itaient ces torch­es.

Cela con­fir­mait cette opin­ion du Por­tu­gais, que c'était sous le cou­vert des ar­bres, der­rière les épaiss­es brous­sailles et les larges troncs, que se mou­vaient ces lueurs. As­suré­ment, les in­digènes n'avaient pas dé­passé la lim­ite de la forêt, et peut- être ne songeaient-​ils pas à le faire.

En réal­ité, c'était de plus en plus in­ex­pli­ca­ble. S'il ne se trou­vait là avant l'in­ten­tion de se remet­tre en route au point du jour, pourquoi cette il­lu­mi­na­tion de la lisière?... Quelle céré­monie noc­turne les tenait éveil­lés à cette heure?...

«Et je me de­mande même, fit ob­serv­er Max Hu­ber, s'ils ont re­con­nu notre car­avane, et s'ils savent qu'elle est cam­pée au­tour des tamarins...

-- En ef­fet, répon­dit Khamis, il est pos­si­ble qu'ils ne soient ar­rivés qu'à la tombée de la nu­it, lorsqu'elle en­velop­pait déjà la plaine, et, comme nos foy­ers étaient éteints, peut-​être ig­norent- ils que nous sommes cam­pés à courte dis­tance?... Mais, de­main, dès l'aube, ils nous ver­ront...

-- À moins que nous ne soyons repar­tis, Khamis.»

Max Hu­ber et le forelop­er reprirent leur marche en si­lence.

Un de­mi-​kilo­mètre fut franchi de telle sorte que, à ce mo­ment, la dis­tance jusqu'à la forêt se ré­dui­sait à quelques cen­taines de mètres.

Rien de sus­pect à la sur­face de ce sol traver­sé par­fois du long jet des torch­es. Au­cune sil­hou­ette ne s'y dé­coupait, ni au sud, ni au lev­ant, ni au couchant. Une agres­sion ne sem­blait pas im­mi­nente. En out­re, si rap­prochés qu'ils fussent de la lisière, ni Max Hu­ber, ni Khamis, ni Llan­ga ne parv­in­rent à dé­cou­vrir les êtres qui sig­nalaient leur présence par ces mul­ti­ples feux.

«De­vons-​nous nous ap­procher da­van­tage?... de­man­da Max Hu­ber, après un ar­rêt de quelques in­stants.

-- À quoi bon?... répon­dit Khamis. Ne serait-​ce pas im­pru­dent?... Il est pos­si­ble, après tout, que notre car­avane n'ait point été aperçue, et si nous dé­cam­pons cette nu­it...

-- J'au­rais pour­tant voulu être fixé!... répé­ta Max Hu­ber. Cela se présente dans des con­di­tions si sin­gulières...»

Et il n'en fal­lait pas tant pour surex­citer une vive imag­ina­tion de Français.

«Re­tournons au tertre», ré­pli­qua le forelop­er.

Cepen­dant il dut s'avancer plus près en­core, à la suite de Max Hu­ber, que Llan­ga n'avait pas voulu quit­ter... Et, peut-​être, tous les trois se fussent-​ils portés jusqu'à la lisière, lorsque Khamis s'ar­rê­ta défini­tive­ment.

«Pas un pas de plus!» dit-​il à voix basse.

Était-​ce donc de­vant un dan­ger im­mi­nent que le forelop­er et son com­pagnon sus­pendi­rent leur marche?... Avaient-​ils en­tre­vu un groupe d'in­digènes?... Al­laient-​ils être at­taqués?... Ce qui était cer­tain, c'est qu'un brusque change­ment ve­nait de se man­ifester dans la dis­po­si­tion des feux sur le bord de la forêt.

Un mo­ment ces feux dis­parurent der­rière le rideau des pre­miers ar­bres, con­fon­dus dans une ob­scu­rité pro­fonde.

«At­ten­tion!... dit Max Hu­ber.

-- En ar­rière!...» répon­dit Khamis.

Con­ve­nait-​il de rétro­grad­er dans la crainte d'une agres­sion im­mé­di­ate?... Peut-​être. En tout cas, mieux valait ne pas bat­tre en re­traite sans être prêt à répon­dre coup pour coup. Les cara­bines ar­mées re­mon­tèrent à l'épaule, tan­dis que les re­gards ne ces­saient de fouiller les som­bres mas­sifs de la lisière.

Soudain, de cette om­bre, les clartés ne tardèrent pas à jail­lir de nou­veau au nom­bre d'une ving­taine.

«Par­bleu! s'écria Max Hu­ber, cette fois-​ci, si ce n'est pas de l'ex­traor­di­naire, c'est tout au moins de l'étrange!»

Ce mot sem­blera jus­ti­fié pour cette rai­son que les torch­es, après avoir bril­lé naguère au niveau de la plaine, je­taient alors de plus vifs éclats en­tre cin­quante et cent pieds au-​dessus du sol.

Quant aux êtres quel­con­ques qui ag­itaient ces torch­es, tan­tôt sur les bass­es branch­es, tan­tôt sur les plus hautes, comme si un vent de flamme eût traver­sé cette épaisse frondai­son, ni Max Hu­ber, ni le forelop­er, ni Llan­ga ne parv­in­rent à en dis­tinguer un seul.

«Eh! s'écria Max Hu­ber, ne seraient-​ce que des feux fol­lets se jouant dans les ar­bres?...»

Khamis sec­oua la tête. L'ex­pli­ca­tion du phénomène ne le sat­is­fai­sait point.

Qu'il y eût là quelque ex­pan­sion d'hy­drogène en ex­ha­laisons en­flam­mées, une ving­taine de ces ai­grettes que les or­ages ac­crochent aus­si bi­en aux branch­es des ar­bres qu'aux agrès d'un navire, non, certes, et ces feux, on ne pou­vait les con­fon­dre avec les capricieuses furolles de Saint-​Elme. L'at­mo­sphère n'était point sat­urée d'élec­tric­ité, et les nu­ages menaçaient plutôt de se ré­soudre en une de ces pluies tor­ren­tielles qui inon­dent fréquem­ment la par­tie cen­trale du con­ti­nent noir.

Mais, alors, pourquoi les in­digènes cam­pés au pied des ar­bres s'étaient-​ils hissés, les uns jusqu'à leur fourche, les autres jusqu'à leurs ex­trêmes branch­es?... Et à quel pro­pos y prom­enaient-​ils ces bran­dons al­lumés, ces flam­beaux de ré­sine dont la défla­gra­tion fai­sait en­ten­dre ses craque­ments à cette dis­tance?...

«Avançons... dit Max Hu­ber.

-- Inu­tile, répon­dit le forelop­er. Je ne crois pas que notre campe­ment soit men­acé cette nu­it, et il est préférable d'y revenir afin de ras­sur­er nos com­pagnons...

-- Nous serons plus en mesure de les ras­sur­er, Khamis, lorsque nous saurons à quoi nous en tenir sur la na­ture de ce phénomène...

-- Non, mon­sieur Max, ne nous aven­tur­ons pas plus loin... Il est cer­tain qu'une tribu est réu­nie en cet en­droit... Pour quelle rai­son ces no­mades agi­tent-​ils ces flammes?... Pourquoi se sont- ils réfugiés dans les ar­bres?... Est-​ce afin d'éloign­er des fauves qu'ils ont en­tretenu ces feux?...

-- Des fauves?... ré­pli­qua Max Hu­ber. Mais pan­thères, hyènes, boeufs sauvages, on les en­tendrait ru­gir ou meu­gler, et l'unique bruit qui nous ar­rive, c'est le crépite­ment de ces résines, qui men­acent d'in­cendi­er la forêt!... Je veux savoir...»

Et Max Hu­ber s'avança de quelques pas, suivi de Llan­ga, que Khamis rap­pelait vaine­ment à lui.

Le forelop­er hési­tait sur ce qu'il de­vait faire dans son im­puis­sance à retenir l'im­pa­tient Français. Bref, ne voulant pas le laiss­er s'aven­tur­er, il se dis­po­sait à l'ac­com­pa­gn­er jusqu'aux mas­sifs, bi­en que, à son avis, ce fût une im­par­donnable témérité.

Soudain, il fit halte, à l'in­stant même où s'ar­rê­taient Max Hu­ber et Llan­ga. Tous trois se re­tournèrent, dos à la forêt. Ce n'étaient plus les clartés qui at­ti­raient leur at­ten­tion. D'ailleurs, comme au souf­fle d'un subit oura­gan, les torch­es ve­naient de s'étein­dre, et de pro­fondes ténèbres en­velop­paient l'hori­zon.

Du côté op­posé, une rumeur loin­taine se propageait à travers l'es­pace, ou plutôt un con­cert de mugisse­ments pro­longés, de ron­fle­ments nasards, à faire croire qu'un orgue gi­gan­tesque lançait ses puis­santes on­des à la sur­face de la plaine.

Était-​ce un or­age qui mon­tait sur cette par­tie du ciel, et dont les pre­miers gron­de­ments trou­blaient l'at­mo­sphère?...

Non!... Il ne se pro­dui­sait au­cun de ces météores, qui dé­so­lent si sou­vent l'Afrique équa­to­ri­ale d'un lit­toral à l'autre. Ces mugisse­ments car­ac­téris­tiques trahis­saient leur orig­ine an­imale et ne prove­naient pas d'une réper­cus­sion des décharges de la foudre échangées dans les pro­fondeurs du ciel. Ils de­vaient sor­tir plutôt de gueules formidables, non de nu­ages élec­triques. Au sur­plus, les bass­es zones ne se zébraient point des ful­gu­rants zigza­gs qui se suc­cè­dent à courts in­ter­valles. Pas un éclair au-​dessus de l'hori­zon du nord, aus­si som­bre que l'hori­zon du sud. À travers les nues ac­cu­mulées, pas un trait de feu en­tre les cir­rus, em­pilés comme des bal­lots de vapeurs.

«Qu'est-​ce cela, Khamis?... de­man­da Max Hu­ber.

-- Au campe­ment..., répon­dit le forelop­er.

-- Serait-​ce donc?...» s'écria Marc Hu­ber.

Et, l'or­eille ten­due dans cette di­rec­tion, il perce­vait un clairon­nement plus dis­tinct, stri­dent par­fois comme un sif­flet de lo­co­mo­tive, au mi­lieu des larges rumeurs qui gran­dis­saient en se rap­prochant.

«Dé­talons, dit le forelop­er, et au pas de course!»