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Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE I _Après une longue étape_

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Le village aérien

CHAPITRE I _Après une longue étape_

«Et le Con­go améri­cain, de­man­da Max Hu­ber, il n'en est donc pas en­core ques­tion?...

-- À quoi bon, mon cher Max?... répon­dit John Cort. Est-​ce que les vastes es­paces nous man­quent aux États-​Unis?... Que de ré­gions neuves et désertes à vis­iter en­tre l'Alas­ka et le Texas!... Avant d'aller colonis­er au de­hors, mieux vaut colonis­er au dedans, je pense...

-- Eh! mon cher John, les na­tions eu­ropéennes finiront par s'être partagé l'Afrique, si les choses con­tin­uent -- soit une su­per­fi­cie d'en­vi­ron trois mil­liards d'hectares!... Les Améri­cains les aban­don­neront-​ils en to­tal­ité aux Anglais, aux Alle­mands, aux Hol­landais, aux Por­tu­gais, aux Français, aux Ital­iens, aux Es­pag­nols, aux Belges?...

-- Les Améri­cains n'en ont que faire -- pas plus que les Russ­es, ré­pli­qua John Cort, et pour la même rai­son...

-- Laque­lle?

-- C'est qu'il est inu­tile de se fa­tiguer les jambes, lorsqu'il suf­fit d'éten­dre le bras...

-- Bon! mon cher John, le gou­verne­ment fédéral ré­clam­era, un jour ou l'autre, sa part du gâteau africain... Il y a un Con­go français, un Con­go belge, un Con­go alle­mand, sans compter le Con­go in­dépen­dant, et celui-​ci n'at­tend que l'oc­ca­sion de sac­ri­fi­er son in­dépen­dance!... Et tout ce pays que nous venons de par­courir depuis trois mois...

-- En curieux, en sim­ples curieux, Max, non en con­quérants...

-- La dif­férence n'est pas con­sid­érable, digne citoyen des États- Unis, déclara Max Hu­ber. Je le répète, en cette par­tie de l'Afrique, l'Union pour­rait se tailler une colonie su­perbe... On trou­ve là des ter­ri­toires fer­tiles qui ne de­man­dent qu'à utilis­er leur fer­til­ité, sous l'in­flu­ence d'une ir­ri­ga­tion généreuse dont la na­ture a fait tous les frais. Ils pos­sè­dent un réseau liq­uide qui ne tar­it ja­mais...

-- Même par cette abom­inable chaleur, ob­ser­va John Cort, en épongeant son front cal­ciné par le soleil trop­ical.

-- Bah! n'y prenons plus garde! reprit Max Hu­ber. Est-​ce que nous ne sommes pas ac­cli­matés, je di­rai né­gri­fiés, si vous n'y voyez pas d'in­con­vénient, cher ami?... Nous voici en mars seule­ment, et par­lez-​moi des tem­péra­tures de juil­let, d'août, lorsque les rayons so­laires vous per­cent la peau comme des vrilles de feu!...

-- N'im­porte, Max, nous au­rons quelque peine à de­venir Pa­houins ou Zanz­ibarites, avec notre léger épi­derme de Français et d'Améri­cain! J'en con­viens, cepen­dant, nous al­lons achev­er une belle et in­téres­sante cam­pagne que la bonne for­tune a fa­vorisée... Mais il me tarde d'être de re­tour à Li­bre­ville, de retrou­ver dans nos fac­toreries un peu de cette tran­quil­lité, de ce re­pos qui est bi­en dû à des voyageurs après les trois mois d'un tel voy­age...

-- D'ac­cord, ami John, cette aven­tureuse ex­pédi­tion a présen­té quelque in­térêt. Pour­tant, l'avouerai-​je, elle ne m'a pas don­né tout ce que j'en at­tendais...

-- Com­ment, Max, plusieurs cen­taines de milles à travers un pays in­con­nu, pas mal de dan­gers af­fron­tés au mi­lieu de tribus peu ac­cueil­lantes, des coups de feu échangés à l'oc­ca­sion con­tre des coups de sagaies et des volées de flèch­es, des chas­ses que le li­on nu­mide et la pan­thère libyenne ont daigné hon­or­er de leur présence, des hé­catombes d'éléphants faites au prof­it de notre chef Ur­dax, une ré­colte d'ivoire de pre­mier choix qui suf­fi­rait à fournir de touch­es les pi­anos du monde en­tier!... Et vous ne vous dé­clarez pas sat­is­fait...

-- Oui et non, John. Tout cela forme le menu or­di­naire des ex­plo­rateurs de l'Afrique cen­trale... C'est ce que le lecteur ren­con­tre dans les réc­its des Barth, des Bur­ton, des Speke, des Grant, des du Chail­lu, des Liv­ing­stone, des Stan­ley, des Ser­pa Pin­to, des An­der­son, des Cameron, des Mage, des Braz­za, des Gal­lieni, des Di­bowsky, des Lejean, des Mas­sari, des Wis­se­mann, des Buon­fan­ti, des Maistre...»

Le choc de l'avant-​train du char­iot con­tre une grosse pierre coupa net la nomen­cla­ture des con­quérants africains que déroulait Max Hu­ber. John Cort en prof­ita pour lui dire:

«Alors vous comp­tiez trou­ver autre chose au cours de notre voy­age?...

-- Oui, mon cher John.

-- De l'im­prévu?...

-- Mieux que de l'im­prévu, lequel, je le re­con­nais volon­tiers, ne nous a pas fait dé­faut...

-- De l'ex­traor­di­naire?...

-- C'est le mot, mon ami, et, pas une fois, pas une seule, je n'ai eu l'oc­ca­sion de la jeter aux échos de la vieille Libye, cette énorme qual­ifi­ca­tion de _por­ten­tosa Africa _due aux blagueurs clas­siques de l'An­tiq­ui­té...

-- Al­lons, Max, je vois qu'une âme française est plus dif­fi­cile à con­tenter...

-- Qu'une âme améri­caine... je l'avoue, John, si les sou­venirs que vous em­portez de notre cam­pagne vous suff­isent...

-- Am­ple­ment, Max.

-- Et si vous revenez con­tent...

-- Con­tent... surtout d'en revenir!

-- Et vous pensez que des gens qui li­raient le réc­it de ce voy­age s'écrieraient: «Di­able, voilà qui est curieux!»

-- Ils seraient ex­igeants, s'ils ne le cri­aient pas!

-- À mon avis, ils ne le seraient pas as­sez...

-- Et le seraient, sans doute, ri­pos­ta John Cort, si nous avions ter­miné notre ex­pédi­tion dans l'es­tom­ac d'un li­on ou dans le ven­tre d'un an­thro­pophage de l'Oubanghi...

-- Non, John, non, et, sans aller jusqu'à ce genre de dé­noue­ment qui, d'ailleurs, n'est pas dénué d'un cer­tain in­térêt pour les lecteurs et même pour les lec­tri­ces, en votre âme et con­science, de­vant Dieu et de­vant les hommes, os­eriez-​vous ju­rer que nous ayons dé­cou­vert et ob­servé plus que n'avaient déjà ob­servé et dé­cou­vert nos de­vanciers dans l'Afrique cen­trale?...

-- Non, en ef­fet, Max.

-- Eh bi­en, moi, j'es­pérais être plus fa­vorisé...

-- Gour­mand, qui pré­tend faire une ver­tu de sa gour­man­dise! ré­pli­qua John Cort. Pour mon compte, je me dé­clare re­pu, et je n'at­tendais pas de notre cam­pagne plus qu'elle n'a don­né...

-- C'est-​à-​dire rien, John.

-- D'ailleurs, Max, le voy­age n'est pas en­core ter­miné, et, pen­dant les cinq ou six se­maines que né­ces­sit­era le par­cours d'ici à Li­bre­ville...

-- Al­lons donc! s'écria Max Hu­ber, un sim­ple chem­ine­ment de car­avane..., le trantran or­di­naire des étapes... une prom­enade en dili­gence, comme au bon temps...

-- Qui sait?...» dit John Cort.

Cette fois, le char­iot s'ar­rê­ta pour la halte du soir au bas d'un tertre couron­né de cinq ou six beaux ar­bres, les seuls qui se mon­trassent sur cette vaste plaine, il­lu­minée alors des feux du soleil couchant.

Il était sept heures du soir. Grâce à la brièveté du cré­pus­cule sous cette lat­itude du neu­vième de­gré nord, la nu­it ne tarderait pas à s'éten­dre. L'ob­scu­rité serait même pro­fonde, car d'épais nu­ages al­laient voil­er le ray­on­nement stel­laire, et le crois­sant de la lune ve­nait de dis­paraître à l'hori­zon de l'ouest.

Le char­iot, unique­ment des­tiné au trans­port des voyageurs, ne con­te­nait ni marchan­dis­es ni pro­vi­sions. Que l'on se fig­ure une sorte de wag­on dis­posé sur qua­tre roues mas­sives, et mis en mou­ve­ment par un at­te­lage de six boeufs. À la par­tie an­térieure s'ou­vrait une porte. Éclairé de pe­tites fenêtres latérales, le wag­on se di­vi­sait en deux cham­bres con­tiguës que sé­parait une cloi­son. Celle du fond était réservée à deux je­unes gens de vingt- cinq à vingt-​six ans, l'un améri­cain, John Cort, l'autre français, Max Hu­ber. Celle de l'avant était oc­cupée par un trafi­quant por­tu­gais nom­mé Ur­dax, et par le «forelop­er» nom­mé Khamis. Ce forelop­er, -- c'est-​à-​dire l'homme qui ou­vre la marche d'une car­avane, -- était in­digène du Camer­oun et très en­ten­du à ce dif­fi­cile méti­er de guide à travers les brûlants es­paces de l'Oubanghi.

Il va de soi que la con­struc­tion de ce wag­on-​char­iot ne lais­sait rien à repren­dre au point de vue de la so­lid­ité. Après les épreuves de cette longue et pénible ex­pédi­tion, sa caisse en bon état, ses roues à peine usées au cer­cle de la jante, ses essieux ni fendus ni faussés, on eût dit qu'il reve­nait d'une sim­ple prom­enade de quinze à vingt lieues, alors que son par­cours se chiffrait par plus de deux mille kilo­mètres.

Trois mois au­par­avant, ce véhicule avait quit­té Li­bre­ville, la cap­itale du Con­go français. De là, en suiv­ant la di­rec­tion de l'est, il s'était avancé sur les plaines de l'Oubanghi plus loin que le cours du Ba­har-​el-​Abi­ad, l'un des trib­utaires qui versent leurs eaux dans le sud du lac Tchad.

C'est à l'un des prin­ci­paux af­flu­ents de la rive droite du Con­go ou Za­ïre que cette con­trée doit son nom. Elle s'étend à l'est du Camer­oun alle­mand, dont le gou­verneur est le con­sul général d'Alle­magne de l'Afrique oc­ci­den­tale, et elle ne saurait être actuelle­ment délim­itée par un trait pré­cis sur les cartes, même les plus mod­ernes. Si ce n'est pas le désert, -- un désert à végé­ta­tion puis­sante, qui n'au­rait au­cun point de ressem­blance avec le Sa­hara, -- c'est du moins une im­mense ré­gion, sur laque­lle se dis­sémi­nent des vil­lages à grande dis­tance les uns des autres. Les pe­uplades y guer­roient sans cesse, s'as­servis­sent ou s'en­tre- tuent, et s'y nour­ris­sent en­core de chair hu­maine, tels les Moubout­tous, en­tre le bassin du Nil et celui du Con­go. Et, ce qui est abom­inable, les en­fants ser­vent d'or­di­naire à l'as­sou­visse­ment de ces in­stincts du can­ni­bal­isme. Aus­si, les mis­sion­naires se dévouent-​ils pour sauver ces pe­tites créa­tures, soit en les en­le­vant par force, soit en les ra­chetant, et ils les élèvent chré­ti­en­nement dans les mis­sions établies le long du fleuve Sir­am­ba. Qu'on ne l'ou­blie pas, ces mis­sions ne tarderaient pas à suc­comber faute de ressources, si la générosité des États eu­ropéens, celle de la France en par­ti­culi­er, ve­nait à s'étein­dre.

Il con­vient même d'ajouter que, dans l'Oubanghi, les en­fants in­digènes sont con­sid­érés comme mon­naie courante pour les échanges du com­merce. On paye en pe­tits garçons et en pe­tites filles les ob­jets de con­som­ma­tion que les trafi­quants in­tro­duisent jusqu'au cen­tre du pays. Le plus riche in­digène est donc celui dont la famille est la plus nom­breuse.

Mais, si le Por­tu­gais Ur­dax ne s'était pas aven­turé à travers ces plaines dans un in­térêt com­mer­cial, s'il n'avait pas eu à faire de traf­ic avec les tribus riveraines de l'Oubanghi, s'il n'avait eu d'autre ob­jec­tif que de se pro­cur­er une cer­taine quan­tité d'ivoire en chas­sant l'éléphant qui abonde en cette con­trée, il n'était pas sans avoir pris con­tact avec les féro­ces pe­uplades con­go­lais­es. En plusieurs ren­con­tres même, il dut tenir en re­spect des ban­des hos­tiles et chang­er en armes défen­sives con­tre les in­digènes celles qu'il des­ti­nait à pour­suiv­re les trou­peaux de pachy­der­mes.

Au to­tal, heureuse et fructueuse cam­pagne qui ne comp­tait pas une seule vic­time par­mi le per­son­nel de la car­avane.

Or, pré­cisé­ment aux abor­ds d'un vil­lage, près des sources du Ba­har-​el-​Abi­ad, John Cort et Max Hu­ber avaient pu ar­racher un je­une en­fant à l'af­freux sort qui l'at­tendait et le ra­cheter au prix de quelques ver­ro­ter­ies. C'était un pe­tit garçon, âgé d'une dizaine d'an­nées, de con­sti­tu­tion ro­buste, in­téres­sante et douce phy­sionomie, de type nè­gre peu ac­cen­tué. Ain­si que cela se voit chez quelques tribus, il avait le teint presque clair, la chevelure blonde et non la laine crépue des noirs, le nez aquilin et non écrasé, les lèvres fines et non lip­pues. Ses yeux bril­laient d'in­tel­li­gence, et il éprou­va bi­en­tôt pour ses sauveurs une sorte d'amour fil­ial. Ce pau­vre être, en­levé à sa tribu, sinon à sa famille, car il n'avait plus ni père ni mère, se nom­mait Llan­ga. Après avoir été pen­dant quelque temps in­stru­it par les mis­sion­naires qui lui avaient ap­pris un peu de français et d'anglais, une mau­vaise chance l'avait fait re­tomber en­tre les mains des Denkas, et quel sort l'at­tendait, on le devine. Sé­duits par son af­fec­tion ca­res­sante, par la re­con­nais­sance qu'il leur té­moignait, les deux amis se prirent d'une vive sym­pa­thie pour cet en­fant; ils le nour­rirent, ils le vêtirent, ils l'élevèrent avec grand prof­it, tant il mon­trait d'es­prit pré­coce. Et, dès lors, quelle dif­férence pour Llan­ga! Au lieu d'être, comme les mal­heureux pe­tits in­digènes, à l'état de marchan­dise vi­vante, il vivrait dans les fac­toreries de Li­bre­ville, de­venu l'en­fant adop­tif de Max Hu­ber et de John Cort... Ils en avaient pris la charge et ne l'aban­don­neraient plus!... Mal­gré son je­une âge, il com­pre­nait cela, il se sen­tait aimé, une larme de bon­heur coulait de ses yeux chaque fois que les mains de Max Hu­ber ou de John Cort se po­saient sur sa tête.

Lorsque le char­iot eut fait halte, les boeufs, fa­tigués d'une longue route par une tem­péra­ture dévo­rante, se couchèrent sur la prairie. Aus­sitôt Llan­ga, qui ve­nait de chem­iner à pied pen­dant une par­tie de l'étape, tan­tôt en avant, tan­tôt en ar­rière de l'at­te­lage, ac­cou­rut au mo­ment où ses deux pro­tecteurs de­scendaient de la plate-​forme.

«Tu n'es pas trop fa­tigué, Llan­ga?... de­man­da John Cort, en prenant la main du pe­tit garçon.

-- Non... non!... bonnes jambes... et aime bi­en à courir, répon­dit Llan­ga, qui souri­ait des lèvres et des yeux à John Cort comme à Max Hu­ber.

-- Main­tenant, il est temps de manger, dit ce dernier.

-- Manger... oui... mon ami Max!»

Puis, après avoir baisé les mains qui lui étaient ten­dues, il al­la se mêler aux por­teurs sous la ra­mure des grands ar­bres du tertre.

Si ce char­iot ne ser­vait qu'au trans­port du Por­tu­gais Ur­dax, de Khamis et de leurs deux com­pagnons, c'est que co­lis et charges d'ivoire étaient con­fiés au per­son­nel de la car­avane, -- une cin­quan­taine d'hommes, pour la plu­part des noirs du Camer­oun. Ils avaient dé­posé à terre les défens­es d'éléphants et les caiss­es qui as­sur­aient la nour­ri­ture quo­ti­di­enne en de­hors de ce que four­nis­sait la chas­se sur ces gi­boyeuses con­trées de l'Oubanghi.

Ces noirs ne sont que des mer­ce­naires, rom­pus à ce méti­er, et payés d'un as­sez haut prix, que per­met de leur ac­corder le béné­fice de ces fructueuses ex­pédi­tions. On peut même dire qu'ils n'ont ja­mais «cou­vé leurs oeufs», pour em­ploy­er l'ex­pres­sion par laque­lle on désigne les in­digènes sé­den­taires. Habitués à porter dès l'en­fance, ils porteront tant que leurs jambes ne leur fer­ont pas dé­faut. Et, cepen­dant, le méti­er est rude, quand il faut l'ex­ercer sous un tel cli­mat. Les épaules chargées de ce pe­sant ivoire ou des lourds co­lis de pro­vi­sions, la chair sou­vent mise à vif, les pieds en­sanglan­tés, le torse écorché par le pi­quant des herbes, car ils sont à peu près nus, ils vont ain­si en­tre l'aube et onze heures du matin et ils repren­nent leur marche jusqu'au soir lorsque la grande chaleur est passée. Mais l'in­térêt des trafi­quants com­mande de les bi­en pay­er, et ils les payent bi­en; de les bi­en nour­rir, et ils les nour­ris­sent bi­en; de ne point les surmen­er au delà de toute mesure, et ils ne les sur­mè­nent pas. Très réels sont les dan­gers de ces chas­ses aux éléphants, sans par­ler de la ren­con­tre pos­si­ble des li­ons et des pan­thères, et le chef doit pou­voir compter sur son per­son­nel. En out­re, la ré­colte de la pré­cieuse matière achevée, il im­porte que la car­avane re­tourne heureuse­ment et prompte­ment aux fac­toreries de la côte. Il y a donc avan­tage à ce qu'elle ne soit ar­rêtée ni par des re­tards provenant de fa­tigues ex­ces­sives, ni par les mal­adies -- en­tre autres la pe­tite vé­role, dont les rav­ages sont les plus à crain­dre. Aus­si, pénétré de ces principes, servi par une vieille ex­péri­ence, le Por­tu­gais Ur­dax, en prenant un soin ex­trême de ses hommes, avait-​il réus­si jusqu'alors dans ces lu­cra­tives ex­pédi­tions au cen­tre de l'Afrique équa­to­ri­ale.

Et telle était cette dernière, puisqu'elle lui valait un stock con­sid­érable d'ivoire de belle qual­ité, rap­porté des ré­gions au delà du Ba­har-​el-​Abi­ad, presque sur la lim­ite du Dar­four.

Ce fut sous l'om­brage de mag­nifiques tamarins que s'or­gan­isa le campe­ment, et, lorsque John Cort, après que les por­teurs eu­rent com­mencé le débal­lage des pro­vi­sions, in­ter­ro­gea le Por­tu­gais, voici la réponse qu'il obtint, en cette langue anglaise qu'Ur­dax par­lait couram­ment:

«Je pense, mon­sieur Cort, que le lieu de la halte est con­ven­able, et la ta­ble est toute servie pour nos at­te­lages.

-- En ef­fet, ils au­ront là une herbe épaisse et grasse... dit John Cort.

-- Et on la brouterait volon­tiers, ajou­ta Max Hu­ber, si on pos­sé­dait la struc­ture d'un ru­mi­nant et trois es­tom­acs pour la digér­er!

-- Mer­ci, ré­pli­qua John Cort, mais je préfère un quarti­er d'an­ti­lope gril­lé sur les char­bons, le bis­cuit dont nous sommes large­ment ap­pro­vi­sion­nés, et nos quar­tauts de madère du Cap...

-- Auquel on pour­ra mélanger quelques gouttes de ce rio limpi­de qui court à travers la plaine», ob­ser­va le Por­tu­gais. Et il mon­trait un cours d'eau, -- af­flu­ent de l'Oubanghi, sans doute, -- qui coulait à un kilo­mètre du tertre.

Le campe­ment s'ache­va sans re­tard. L'ivoire fut em­pilé par tas à prox­im­ité du char­iot. Les at­te­lages vaguèrent au­tour des tamarins. Des feux s'al­lumèrent çà et là avec le bois mort tombé des ar­bres. Le forelop­er s'as­sura que les divers groupes ne man­quaient de rien. La chair d'élan et d'an­ti­lope, fraîche ou séchée, abondait. Les chas­seurs la pou­vaient re­nou­vel­er aisé­ment. L'air se rem­plit de l'odeur des gril­lades, et cha­cun fit preuve d'un ap­pétit formidable que jus­ti­fi­ait cette de­mi-​journée de marche.

Il va sans dire que les armes et les mu­ni­tions étaient restées dans le char­iot, -- quelques caiss­es de car­touch­es, des fusils de chas­se, des cara­bines, des re­volvers, ex­cel­lents en­gins de l'arme­ment mod­erne, à la dis­po­si­tion du Por­tu­gais, de Khamis, de John Cort et de Max Hu­ber, en cas d'alerte.

Le repas de­vait pren­dre fin une heure après. L'es­tom­ac apaisé, et la fa­tigue aidant, la car­avane ne tarderait pas à être plongée dans un pro­fond som­meil.

Toute­fois, le forelop­er la con­fia à la surveil­lance de quelques- uns de ses hommes, qui de­vaient se relever de deux heures en deux heures. En ces loin­taines con­trées, il y a tou­jours lieu de se garder con­tre les êtres ma­lin­ten­tion­nés, à deux pieds comme à qua­tre pat­tes. Aus­si, Ur­dax ne man­quait-​il pas de pren­dre toutes les mesures de pru­dence. Âgé de cin­quante ans, vigoureux en­core, très en­ten­du à la con­duite des ex­pédi­tions de ce genre, il était d'une ex­traor­di­naire en­durance. De même, Khamis, trente-​cinq ans, leste, sou­ple, solide aus­si, de grand sang-​froid et de grand courage, of­frait toute garantie pour la di­rec­tion des car­avanes à travers l'Afrique.

Ce fut au pied de l'un des tamarins que les deux amis et le Por­tu­gais s'as­sirent pour le souper, ap­porté par le pe­tit garçon, et que ve­nait de pré­par­er un des in­digènes auquel étaient dévolues les fonc­tions de cuisinier.

Pen­dant ce repas, les langues ne chômèrent pas plus que les mâ­choires. Manger n'em­pêche point de par­ler, lorsqu'on n'y met pas trop de hâte. De quoi s'en­tretint-​on?... Des in­ci­dents de l'ex­pédi­tion du­rant le par­cours vers le nord-​est?... Point. Ceux qui pou­vaient se présen­ter au re­tour étaient d'un in­térêt plus actuel. Le chem­ine­ment serait long en­core jusqu'aux fac­toreries de Li­bre­ville -- plus de deux mille kilo­mètres -- ce qui ex­ig­erait de neuf à dix se­maines de marche. Or, dans cette sec­onde par­tie du voy­age, qui sait? avait dit John Cort à son com­pagnon, auquel il fal­lait mieux que de l'im­prévu, de l'ex­traor­di­naire.

Jusqu'à cette dernière étape, depuis les con­fins du Dar­four, la car­avane avait re­descen­du vers l'Oubanghi, après avoir franchi les gués de l'Aoukadébé et de ses mul­ti­ples af­flu­ents. Ce jour-​là, elle ve­nait de s'ar­rêter à peu près sur le point où se croisent le vingt-​deux­ième méri­di­en et le neu­vième par­al­lèle.

«Mais, main­tenant, dit Ur­dax, nous al­lons suiv­re la di­rec­tion du sud-​ouest...

-- Et cela est d'au­tant plus in­diqué, répon­dit John Cort, que, si mes yeux ne me trompent pas, l'hori­zon au sud est bar­ré par une forêt dont on ne voit l'ex­trême lim­ite ni à l'est ni à l'ouest.

-- Oui... im­mense! ré­pli­qua le Por­tu­gais. Si nous étions obligés de la con­tourn­er par l'est, des mois s'écouleraient avant que nous l'eu­ssions lais­sée en ar­rière!...

-- Tan­dis que par l'ouest...

-- Par l'ouest, répon­dit Ur­dax, et sans trop al­longer la route, en suiv­ant sa lisière, nous ren­con­trerons l'Oubanghi aux en­vi­rons des rapi­des de Zon­go.

-- Est-​ce que de la tra­vers­er n'abrégerait pas le voy­age?... de­man­da Max Hu­ber.

-- Oui... d'une quin­zaine de journées de marche.

-- Alors... pourquoi ne pas nous lancer à travers cette forêt?...

-- Parce qu'elle est im­péné­tra­ble.

-- Oh! im­péné­tra­ble!... ré­pli­qua Max Hu­ber d'un air de doute.

-- Pas aux pié­tons, peut-​être, ob­ser­va le Por­tu­gais, et en­core n'en su­is-​je pas sûr, puisque au­cun ne l'a es­sayé. Quant à y aven­tur­er les at­te­lages, ce serait une ten­ta­tive qui n'abouti­rait pas.

-- Vous dites, Ur­dax, que per­son­ne n'a ja­mais es­sayé de s'en­gager dans cette forêt?...

-- Es­sayé... je ne sais, mon­sieur Max, mais qu'on y ait réus­si... non... et, dans le Camer­oun comme dans le Con­go, per­son­ne ne s'avis­erait de le ten­ter. Qui au­rait la pré­ten­tion de pass­er là où il n'y a au­cun sen­tier, au mi­lieu des hal­liers épineux et des ronces?... Je ne sais même si le feu et la hache parviendraient à déblay­er le chemin, sans par­ler des ar­bres morts, qui doivent for­mer d'in­sur­monta­bles ob­sta­cles...

-- In­sur­monta­bles, Ur­dax?...

-- Voyons, cher ami, dit alors John Cort, n'allez pas vous em­baller sur cette forêt, et es­ti­mons-​nous heureux de n'avoir qu'à la con­tourn­er!... J'avoue qu'il ne m'irait guère de m'aven­tur­er à travers un pareil labyrinthe d'ar­bres...

-- Pas même pour savoir ce qu'il ren­ferme?...

-- Et que voulez-​vous qu'on y trou­ve, Max?... Des roy­aumes in­con­nus, des villes en­chan­tées, des el­do­ra­dos mythologiques, des an­imaux d'es­pèce nou­velle, des car­nassiers à cinq pat­tes et des êtres hu­mains à trois jambes?...

-- Pourquoi pas, John?... Et rien de tel que d'y aller voir!...»

Llan­ga, ses grands yeux at­ten­tifs, sa phy­sionomie éveil­lée, sem­blait dire que, si Max Hu­ber se hasar­dait sous ces bois, il n'au­rait pas peur de l'y suiv­re.

«Dans tous les cas, reprit John Cort, puisque Ur­dax n'a pas l'in­ten­tion de la tra­vers­er pour at­tein­dre les rives de l'Oubanghi...

-- Non, certes, ré­pli­qua le Por­tu­gais. Ce serait s'ex­pos­er à n'en pou­voir plus sor­tir!

-- Eh bi­en, mon cher Max, al­lons faire un somme, et per­mis à vous de chercher à dé­cou­vrir les mys­tères de cette forêt, de vous ris­quer en ces im­péné­tra­bles mas­sifs... en rêve seule­ment, et en­core n'est-​ce pas même très pru­dent...

-- Riez, John, riez de moi à votre aise! Mais je me sou­viens de ce qu'a dit un de nos poètes... je ne sais plus lequel:

_Fouiller dans l'in­con­nu pour trou­ver du nou­veau._

-- Vrai­ment, Max?... Et quel est le vers qui rime avec celui-​là?

-- Ma foi... je l'ai ou­blié, John!

-- Ou­bliez donc le pre­mier comme vous avez ou­blié le sec­ond, et al­lons dormir.»

C'était évidem­ment le par­ti le plus sage et sans s'abrit­er dans le char­iot. Une nu­it au pied du tertre, sous ces larges tamarins dont la fraîcheur tem­pérait quelque peu la chaleur am­biante, si forte en­core après le couch­er du soleil, cela n'était pas pour in­quiéter des habitués de «l'hô­tel de la _Belle-​Étoile_», quand le temps le per­me­ttait. Ce soir-​là, bi­en que les con­stel­la­tions fussent cachées der­rière d'épais nu­ages, la pluie ne menaçant pas, il était in­fin­iment préférable de couch­er en plein air.

Le je­une in­digène ap­por­ta des cou­ver­tures. Les deux amis, étroite­ment en­velop­pés, s'étendi­rent en­tre les racines d'un tamarin, -- un vrai cadre de cab­ine, -- et Llan­ga se blot­tit à leur côté, comme un chien de garde.

Avant de les imiter, Ur­dax et Khamis voulurent une dernière fois faire le tour du campe­ment, s'as­sur­er que les boeufs en­través ne pour­raient di­va­guer par la plaine, que les por­teurs se trou­vaient à leur poste de veille, que les foy­ers avaient été éteints, car une ét­in­celle eût suf­fi à in­cendi­er les herbes sèch­es et le bois mort. Puis tous deux revin­rent près du tertre.

Le som­meil ne tar­da pas à les pren­dre -- un som­meil à ne pas en­ten­dre Dieu ton­ner. Et peut-​être les veilleurs y suc­com­bèrent- ils, eux aus­si?... En ef­fet, après dix heures, il n'y eut per­son­ne pour sig­naler cer­tains feux sus­pects qui se dé­plaçaient à la lisière de la grande forêt.