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Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE XVI _Sa Majesté Msélo-Tala-T...

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Le village aérien

CHAPITRE XVI _Sa Majesté Msélo-Tala-Tala_

Cette journée -- ou plutôt cet après-​mi­di du 15 avril -- al­lait amen­er une déro­ga­tion aux habi­tudes si calmes des Wagddis. Depuis trois se­maines, au­cune oc­ca­sion ne s'était of­ferte aux pris­on­niers de Ngala de repren­dre à travers la grande forêt le chemin de l'Oubanghi. Surveil­lés de près, en­fer­més dans les lim­ites in­fran­chiss­ables de ce vil­lage, ils ne pou­vaient s'en­fuir. Certes, il leur avait été lois­ible -- et plus par­ti­culière­ment à John Cort -- d'étudi­er les moeurs de ces types placés en­tre l'an­thro­poïde le plus per­fec­tion­né et l'homme, d'ob­serv­er par quels in­stincts ils tenaient à l'an­imal­ité, par quelle dose de rai­son ils se rap­prochaient de la race hu­maine. C'était là tout un tré­sor de re­mar­ques à vers­er dans la dis­cus­sion des théories dar­wini­ennes. Mais, pour en faire béné­fici­er le monde sa­vant, en­core fal­lait-​il re­gag­ner les routes du Con­go français et ren­tr­er à Li­bre­ville...

Le temps était mag­nifique. Un puis­sant soleil inondait de chaleur et de clarté les cimes qui om­brageaient le vil­lage aérien. Après avoir presque at­teint le zénith à l'heure de sa cul­mi­na­tion, l'obliq­ui­té de ses rayons, bi­en qu'il fût trois heures passées, n'en dimin­uait pas l'ardeur.

Les rap­ports de John Cort et de Max Hu­ber avec les Mai avaient été fréquents. Pas un jour ne s'était écoulé sans que cette famille ne fût venue dans leur case ou qu'ils ne se fussent ren­dus dans la leur. Un véri­ta­ble échange de vis­ites! Il n'y man­quait que les cartes! Quant au pe­tit, il ne quit­tait guère Llan­ga et s'était pris d'une vive af­fec­tion pour le je­une in­digène.

Par mal­heur, il y avait tou­jours im­pos­si­bil­ité de com­pren­dre la langue wagd­di­enne, ré­duite à un pe­tit nom­bre de mots qui suff­isaient au pe­tit nom­bre d'idées de ces prim­itifs. Si John Cort avait pu retenir la sig­ni­fi­ca­tion de quelques-​uns, cela ne lui per­me­ttait guère de con­vers­er avec les habi­tants de Ngala. Ce qui le sur­pre­nait tou­jours, c'était que di­vers­es lo­cu­tions in­digènes fig­uraient dans le vo­cab­ulaire wagd­di­en -- une douzaine peut-​être. Cela n'in­di­quait-​il pas que les Wagddis avaient eu des rap­ports avec les tribus de l'Oubanghi, -- ne fût-​ce qu'un Con­go­lais qui ne serait ja­mais revenu au Con­go?... Hy­pothèse as­sez plau­si­ble, on en con­vien­dra. Et puis, quelque mot d'orig­ine alle­mande s'échap­pait par­fois des lèvres de Lo-​Maï, tou­jours si in­cor­recte­ment pronon­cé qu'on avait peine à le re­con­naître.

Or, c'était là un point que John Cort tenait pour ab­sol­ument in­ex­pli­ca­ble. En ef­fet, à sup­pos­er que les in­digènes et les Wagddis se fussent ren­con­tres déjà, était-​il ad­mis­si­ble que ces derniers eu­ssent eu des re­la­tions avec les Alle­mands du Camer­oun? Dans ce cas, l'Améri­cain et le Français n'au­raient pas eu les prémices de cette dé­cou­verte. Bi­en que John Cort par­lât as­sez couram­ment la langue alle­mande, il n'avait ja­mais eu l'oc­ca­sion de s'en servir, puisque Lo-​Maï n'en con­nais­sait que deux ou trois mots.

En­tre autres lo­cu­tions em­prun­tées aux in­digènes, celle de Msé­lo- Ta­la-​Ta­la, qui s'ap­pli­quait au sou­verain de cette tribu, était le plus sou­vent em­ployée. On sait quel désir d'être reçus par cette Ma­jesté in­vis­ible éprou­vaient les deux amis Il est vrai, toutes les fois qu'ils prononçaient ce nom, Lo-​Maï bais­sait la tête en mar­que de pro­fond re­spect. En out­re, lorsque leur prom­enade les ame­nait de­vant la case royale, s'ils man­ifes­taient l'in­ten­tion d'y pénétr­er, Lo-​Maï les ar­rê­tait, les pous­sait de côte, les en­traî­nait à droite ou à gauche. Il leur fai­sait com­pren­dre à sa manière que nul n'avait le droit de franchir le seuil de la de­meure sacrée.

Or, il ar­ri­va que, dans cet après-​mi­di, un peu avant trois heures, le ngoro, la ngo­ra et le pe­tit vin­rent trou­ver Khamis et ses com­pagnons.

Et, tout d'abord, il y eut à re­mar­quer que la famille s'était parée de ses plus beaux vête­ments -- le père, coif­fé d'un cou­vre- chef à plumes et drapé dans son man­teau d'écorce, -- la mère, en­jupon­née de cette étoffe d'agoulie de fab­ri­ca­tion wagd­di­enne, quelques feuilles vertes dans les cheveux, au cou un chapelet de ver­ro­ter­ies et de menues fer­railles -- l'en­fant, un léger pagne ceint à sa taille -- «ses habits du di­manche», dit Max Hu­ber.

Et, en les voy­ant si «endi­manchés» tous trois:

«Qu'est-​ce que cela sig­ni­fie?... s'écria-​t-​il. Ont-​ils eu la pen­sée de nous faire une vis­ite of­fi­cielle?...

-- C'est sans doute jour de fête, répon­dit John Cort. S'ag­it-​il donc de ren­dre hom­mage à un dieu quel­conque? Ce serait le point in­téres­sant qui ré­soudrait la ques­tion de re­li­giosité.»

Avant qu'il eût achevé sa phrase, Lo-​Maï ve­nait de pronon­cer comme une réponse:

«Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la...

-- Le père aux lunettes!» traduisit Max Hu­ber.

Et il sor­tit de la case avec l'idée que le roi des Wagddis pas­sait en ce mo­ment.

Com­plète désil­lu­sion! Max Hu­ber n'en­tre­vit pas même l'om­bre de Sa Ma­jesté! Toute­fois, il fal­lut bi­en con­stater que Ngala était en mou­ve­ment. De toutes parts af­flu­ait une foule aus­si joyeuse, aus­si parée que la famille Maï. Grand con­cours de pop­ulaire, les uns suiv­ant pro­ces­sion­nelle­ment les rues vers l'ex­trémité ouest du vil­lage, ceux-​ci se ten­ant par la main comme des paysans en goguette, ceux-​là cabri­olant comme des singes d'un ar­bre à l'autre.

«Il y a quelque chose de nou­veau..., déclara John Cort en s'ar­rê­tant sur le seuil de la case.

-- On va voir», ré­pli­qua Max Hu­ber.

Et, revenant à Lo-​Maï:

«Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la?... répé­ta-​t-​il.

-- Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la!» répon­dit Lo-​Maï en croisant ses bras, tan­dis qu'il in­cli­nait la tête.

John Cort et Max Hu­ber furent con­duits à penser que la pop­ula­tion wagd­di­enne al­lait saluer son sou­verain, lequel ne tarderait pas à ap­pa­raître dans toute sa gloire.

Eux, John Cort, Max Hu­ber, n'avaient pas d'habits de céré­monie à met­tre. Ils en étaient ré­duits à leur unique cos­tume de chas­se, bi­en usé, bi­en sali, à leur linge qu'ils tenaient aus­si pro­pre que pos­si­ble. Par con­séquent, au­cune toi­lette à faire en l'hon­neur de Sa Ma­jesté, et, comme la famille Mai sor­tait de la case, ils la suivirent avec Llan­ga.

Quant à Khamis, peu soucieux de se mêler à tout ce monde in­férieur, il «res­ta seul à la mai­son». Il s'oc­cu­pa de ranger les usten­siles, de veiller à la pré­pa­ra­tion du repas, de net­toy­er les armes à feu. Ne con­ve­nait-​il pas d'être prêt à toute éven­tu­al­ité, et l'heure ap­prochait peut-​être où il serait néces­saire d'en faire us­age.

John Cort et Max Hu­ber se lais­sèrent donc guider par Lo-​Maï à travers le vil­lage plein d'an­ima­tion. Il n'ex­is­tait pas de rues, au vrai sens de ce mot. Les pail­lotes, dis­tribuées à la fan­taisie de cha­cun, se con­for­maient à la dis­po­si­tion des ar­bres ou plutôt des cimes qui les abri­taient.

La foule était as­sez com­pacte. Au moins un mil­li­er de Wagddis se dirigeaient main­tenant vers la par­tie de Ngala à l'ex­trémité de laque­lle s'él­evait la case royale.

«Il est im­pos­si­ble de ressem­bler da­van­tage à une foule hu­maine!... re­mar­qua John Cort. Mêmes mou­ve­ments, même manière de té­moign­er sa sat­is­fac­tion par les gestes, par les cris...

-- Et par les gri­maces, ajou­ta Max Hu­ber, et c'est ce qui rat­tache ces êtres bizarres aux quadru­manes!»

En ef­fet, les Wagddis, d'or­di­naire sérieux, réservés, peu com­mu­ni­cat­ifs, ne s'étaient ja­mais mon­trés si ex­pan­sifs ni si gri­maçants. Et tou­jours cette in­ex­pli­ca­ble in­dif­férence en­vers les étrangers, auxquels ils ne sem­blaient prêter au­cune at­ten­tion -- at­ten­tion qui eût été gê­nante et ob­sé­dante chez les Denkas, les Mon­bout­tous et autres pe­uplades africaines.

Cela n'était pas très «hu­main»!

Après une longue prom­enade, Max Hu­ber et John Cort ar­rivèrent sur la place prin­ci­pale, que bor­naient les ra­mures des derniers ar­bres du côté de l'ouest, et dont les branch­es ver­doy­antes re­tombaient au­tour du palais roy­al.

En avant étaient rangés les guer­ri­ers, toutes armes de­hors, vê­tus de peaux d'an­ti­lope rat­tachées par de fines lianes, le chef coif­fé de têtes de stein­bock dont les cornes leur don­naient l'ap­parence d'un trou­peau. Quant au «colonel» Rag­gi, casqué d'une tête de buf­fle, l'arc sur l'épaule, la ha­chette à la cein­ture, l'épieu à la main, il paradait de­vant l'ar­mée wagd­di­enne.

«Prob­able­ment, dit John Cort, le sou­verain s'ap­prête à pass­er la re­vue de ses troupes...

-- Et, s'il ne vient pas, repar­tit Max Hu­ber, c'est qu'il ne se laisse ja­mais voir à ses fidèles su­jets!... On ne se fig­ure pas ce que l'in­vis­ibil­ité donne de pres­tige à un monar­que, et peut-​être celui-​ci...»

S'adres­sant à Lo-​Maï, dont il se fit com­pren­dre par un geste:

«Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la doit-​il sor­tir?...»

Signe af­fir­matif de Lo-​Maï, qui sem­bla dire:

«Plus tard... plus tard...

-- Peu im­porte, ré­pli­qua Max Hu­ber, pourvu qu'il nous soit per­mis de con­tem­pler en­fin sa face au­guste...

-- Et, en at­ten­dant, répon­dit John Cort, ne per­dons rien de ce spec­ta­cle.»

Voici ce que tous deux furent à même d'ob­serv­er alors de plus curieux:

Le cen­tre de la place en­tière­ment dé­gagé d'ar­bres, restait li­bre sur un es­pace d'un de­mi-​hectare. La foule l'em­plis­sait dans le but, sans doute, de pren­dre part à la fête jusqu'au mo­ment où le sou­verain paraî­trait au seuil de son palais. Se prostern­erait-​elle alors de­vant lui?... Se con­fondrait-​elle en ado­ra­tions!...

«Après tout, fit re­mar­quer John Cort, il n'y au­rait pas à tenir compte de ces ado­ra­tions au point de vue de la re­li­giosité, car, en somme, elles ne s'adresseraient qu'à un homme...

-- À moins, ré­pli­qua Max Hu­ber, que cet homme ne soit en bois ou en pierre... Si ce po­ten­tat n'est qu'une idole du genre de celles que révèrent les na­turels de la Polynésie...

-- Dans ce cas, mon cher Max, il ne man­querait plus rien aux habi­tants de Ngala de ce qui com­plète l'être hu­main... Ils au­raient le droit d'être classés par­mi les hommes tout au­tant que ces na­turels dont vous par­lez...

-- En ad­met­tant que ceux-​ci le méri­tent! répon­dit Max Hu­ber, d'un ton as­sez peu flat­teur pour la race polynési­enne.

-- Certes, Max, puisqu'ils croient à l'ex­is­tence d'une di­vinité quel­conque, et ja­mais il n'est venu ni ne vien­dra à per­son­ne l'idée de les class­er par­mi les an­imaux, fût-​ce même ceux qui oc­cu­pent le pre­mier rang dans l'an­imal­ité!»

Grâce à la famille de Lo-​Maï, Max Hu­ber, John Cort et Llan­ga purent se plac­er de manière à tout voir.

Lorsque la foule eut lais­sé li­bre le cen­tre de la place, les je­unes Wagddis des deux sex­es se mirent en danse, tan­dis que les plus âgés com­mençaient à boire, comme les héros d'une ker­messe hol­landaise.

Ce que ces sylvestres ab­sorbaient, c'étaient des bois­sons fer­men­tées et pi­men­tées tirées des gouss­es du tamarin. Et elles de­vaient être ex­trême­ment al­cooliques, car les têtes ne tardèrent pas à s'échauf­fer et les jambes à titu­ber d'une façon in­quié­tante.

Ces dans­es ne rap­pelaient en rien les no­bles fig­ures du passe-​pied ou du menuet, sans aller cepen­dant jusqu'au parox­ysme des déhanche­ments et des grands écarts en hon­neur dans les bals- musettes des ban­lieues parisi­ennes. Au to­tal, il se fai­sait plus de gri­maces que de con­tor­sions, et aus­si plus de cul­butes. En un mot, dans ces at­ti­tudes choré­graphiques, on retrou­vait moins l'homme que le singe. Et, qu'on l'en­tende bi­en, non point le singe éduqué pour les ex­hi­bi­tions de la foire, non... le singe livré à ses in­stincts na­turels.

En out­re, les dans­es ne s'exé­cu­taient pas avec ac­com­pa­gne­ment des clameurs publiques. C'était au son d'in­stru­ments des plus rudi­men­taires, cale­bass­es ten­dues d'une peau sonore et frap­pées à coups re­dou­blés, tiges creuses, tail­lées en sif­flet, dans lesquelles une douzaine de vigoureux exé­cu­tants souf­flaient à se cr­ev­er les poumons. Non!... ja­mais chari­vari plus as­sour­dis­sant ne déchi­ra des or­eilles de blancs!

«Ils ne parais­sent pas avoir le sen­ti­ment de la mesure..., re­mar­qua John Cort.

-- Pas plus que celui de la tonal­ité, répon­dit Max Hu­ber.

-- En somme, ils sont sen­si­bles à la musique, mon cher Max.

-- Et les an­imaux le sont aus­si, mon cher John, -- quelques-​uns, du moins. À mon avis, la musique est un art in­férieur qui s'adresse à un sens in­férieur. Au con­traire, qu'il s'agisse de pein­ture, de sculp­ture, de lit­téra­ture, au­cun an­imal n'en subit le charme, et on n'a ja­mais vu même les plus in­tel­li­gents se mon­tr­er émus de­vant un tableau ou à l'au­di­tion d'une tirade de poète!»

Quoi qu'il en soit, les Wagddis se rap­prochaient de l'homme, non seule­ment parce qu'ils ressen­taient les ef­fets de la musique, mais parce qu'ils met­taient eux-​mêmes cet art en pra­tique.

Deux heures se passèrent ain­si, à l'ex­trême im­pa­tience de Max Hu­ber. Ce qui l'en­rageait, c'est que S. M. Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la ne daig­nait pas se déranger pour re­cevoir l'hom­mage de ses su­jets.

Cepen­dant la fête con­tin­uait avec re­dou­ble­ment de cris et de dans­es. Les bois­sons provo­quaient aux vi­olences de l'ivresse, et c'était à se de­man­der quelles scènes de dé­sor­dre menaçaient de s'en­suiv­re, lorsque, soudain, le tu­multe prit fin.

Cha­cun se cal­ma, s'ac­croupit, s'im­mo­bil­isa. Un si­lence ab­solu suc­cé­da aux bruyantes dé­mon­stra­tions, au fra­cas as­sour­dis­sant des tam-​tams, au sif­flet suraigu des flûtes.

À ce mo­ment, la porte de la de­meure royale s'ou­vrit, et les guer­ri­ers for­mèrent la haie de chaque côté.

«En­fin! dit Max Hu­ber, nous al­lons donc le voir, ce sou­verain de sylvestres.»

Ce ne fut point Sa Ma­jesté qui sor­tit de la case. Une sorte de meu­ble, re­cou­vert d'un tapis de feuil­lage, fut ap­porté au mi­lieu de la place. Et quelle fut la bi­en na­turelle sur­prise des deux amis, lorsqu'ils re­con­nurent dans ce meu­ble un vul­gaire orgue de Bar­barie!... Très prob­able­ment, cet in­stru­ment sacré ne fig­urait que dans les grandes céré­monies de Ngala, et les Wagddis en écoutaient sans doute les airs plus ou moins var­iés avec un ravisse­ment de dilet­tantes!

«Mais c'est l'orgue du doc­teur Jo­hausen! dit John Cort.

-- Ce ne peut être que cette mé­canique an­tédilu­vi­enne, ré­pli­qua Max Hu­ber. Et, à présent, je m'ex­plique com­ment, dans la nu­it de notre ar­rivée sous le vil­lage de Ngala, j'ai eu la vague im­pres­sion d'en­ten­dre l'impi­toy­able valse du _Freyschütz_ au- dessus de ma tête!

-- Et vous ne nous avez rien dit de cela, Max?...

-- J'ai cru que j'avais rêvé, John.

-- Quant à cet orgue, ajou­ta John Cort, ce sont cer­taine­ment les Wagddis qui l'ont rap­porté de la case du doc­teur...

-- Et après avoir mis à mal ce pau­vre homme!» ajou­ta Max Hu­ber.

Un su­perbe Wagd­di -- évidem­ment le chef d'or­chestre de l'en­droit - - vint se pos­er de­vant l'in­stru­ment et com­mença à tourn­er la maniv­elle.

Aus­sitôt la valse en ques­tion, à laque­lle man­quaient bi­en quelques notes, de se dévider au très réel plaisir de l'as­sis­tance.

C'était un con­cert qui suc­cé­dait aux ex­er­ci­ces choré­graphiques. Les au­di­teurs l'écoutèrent en hochant la tête, -- à con­tre-​mesure, il est vrai. De fait, il ne sem­blait pas qu'ils subis­sent cette im­pres­sion gi­ra­toire qu'une valse com­mu­nique aux civil­isés de l'an­cien et du nou­veau monde.

Et, grave­ment, comme pénétré de l'im­por­tance de ses fonc­tions, le Wagd­di ma­noeu­vrait tou­jours sa boîte à musique.

Mais, à Ngala, savait-​on que l'orgue ren­fer­mât d'autres airs?... C'est ce que se de­mandait John Cort. En ef­fet, le hasard n'au­rait pu faire dé­cou­vrir à ces prim­itifs par quel procédé, en pous­sant un bou­ton, on rem­plaçait le mo­tif de We­ber par un autre.

Quoi qu'il en soit, après une de­mi-​heure con­sacrée à la valse du _Freyschütz_, voici que l'exé­cu­tant pous­sa un ressort latéral, ain­si que l'eût fait un joueur des rues de l'in­stru­ment sus­pendu par sa bretelle.

«Ah! par ex­em­ple... c'est trop fort, cela!...» s'écria Max Hu­ber.

Trop fort, en vérité, à moins que quelqu'un n'eût ap­pris à ces sylvestres le se­cret du mé­can­isme, et com­ment on pou­vait tir­er de ce meu­ble bar­baresque toutes les mélodies ren­fer­mées dans son sein!...

Puis la maniv­elle se re­mit aus­sitôt en mou­ve­ment. Et alors à l'air alle­mand suc­cé­da un air français, l'un des plus pop­ulaires, la plain­tive chan­son de la _Grâce de Dieu_.

On con­naît ce «chef-​d'oeu­vre» de Loïsa Puget. Per­son­ne n'ig­nore que le cou­plet se déroule en la mineur pen­dant seize mesures, et que le re­frain reprend en la ma­jeur, suiv­ant toutes les tra­di­tions de l'art à cette époque.

«Ah! le mal­heureux!... Ah! le mis­érable!... hurla Max Hu­ber, dont les ex­cla­ma­tions provo­quèrent les mur­mures très sig­ni­fi­cat­ifs de l'as­sis­tance.

-- Quel mis­érable?... de­man­da John Cort. Celui qui joue de l'orgue?...

-- Non! celui qui l'a fab­riqué!... Pour économiser les notes, il n'a four­ré dans sa boîte ni les _ut_ ni les _sol_ dièzes!... Et ce re­frain qui de­vrait être joué en la ma­jeur:

_Va, mon en­fant, adieu,_ _À la grâce de Dieu..._

voilà qu'on le joue en _ut_ ma­jeur!

-- Ça... c'est un crime!... déclara en ri­ant John Cort.

-- Et ces bar­bares qui ne s'en aperçoivent point... qui ne bondis­sent pas comme de­vrait bondir tout être doué d'une or­eille hu­maine!...»

Non! cette abom­ina­tion, les Wagddis n'en ressen­taient pas toute l'hor­reur!... Ils ac­cep­taient cette crim­inelle sub­sti­tu­tion d'un mode à l'autre!... S'ils n'ap­plaud­is­saient pas, bi­en qu'ils eu­ssent d'énormes mains de claque­urs, leur at­ti­tude n'en déce­lait pas moins une pro­fonde ex­tase!

«Rien que cela, dit Max Hu­ber, mérite qu'on les ramène au rang des bêtes!»

Il y eut lieu de croire que cet orgue ne con­te­nait pas d'autres mo­tifs que la valse alle­mande et la chan­son française. In­vari­able­ment elles se rem­placèrent une de­mi-​heure du­rant. Les autres airs étaient vraisem­blable­ment dé­traqués. Par bon­heur, l'in­stru­ment, pos­sé­dant les notes voulues en ce qui con­cer­nait la valse, ne don­nait pas à Max Hu­ber les nausées que lui avait fait éprou­ver le cou­plet de la ro­mance.

Lorsque ce con­cert fut achevé, les dans­es reprirent de plus belle, les bois­sons coulèrent plus abon­dantes que ja­mais à travers les gosiers wagd­di­ens. Le soleil ve­nait de s'abaiss­er der­rière les cimes du couchant, et quelques torch­es s'al­lumaient en­tre les ra­mures, de manière à il­lu­min­er la place que le court cré­pus­cule al­lait bi­en­tôt plonger dans l'om­bre.

Max Hu­ber et John Cort en avaient as­sez, et ils songeaient à re­gag­ner leur case, lorsque Lo-​Maï prononça ce nom:

«Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la.»

Était-​ce vrai?... Sa Ma­jesté al­lait-​elle venir re­cevoir les ado­ra­tions de son pe­uple?... Daig­nait-​elle en­fin sor­tir de sa di­vine in­vis­ibil­ité?... John Cort et Max Hu­ber se gardèrent bi­en de par­tir.

En ef­fet, un mou­ve­ment se fai­sait du côté de la case royale, auquel répon­dit une sourde rumeur de l'as­sis­tance. La porte s'ou­vrit, une es­corte de guer­ri­ers se for­ma, et le chef Rag­gi prit la tête du cortège.

Presque aus­sitôt ap­parut un trône, -- un vieux di­van drapé d'étoffes et de feuil­lage, -- soutenu par qua­tre por­teurs, et sur lequel se pa­vanait Sa Ma­jesté.

C'était un per­son­nage d'une soix­an­taine d'an­nées, couron­né de ver­dure, la chevelure et la barbe blanch­es, d'une cor­pu­lence con­sid­érable, et dont le poids de­vait être lourd aux ro­bustes épaules de ses servi­teurs.

Le cortège se mit en marche, de manière à faire le tour de la place.

La foule se cour­bait jusqu'à terre, si­len­cieuse, comme hyp­no­tisée par l'au­guste présence de Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la.

Le sou­verain sem­blait fort in­dif­férent, d'ailleurs, aux hom­mages qu'il re­ce­vait, qui lui étaient dus, dont il avait prob­able­ment l'habi­tude. À peine s'il daig­nait re­muer la tête en signe de sat­is­fac­tion. Pas un geste, si ce n'est à deux ou trois repris­es pour se grat­ter le nez, -- un long nez que sur­mon­taient de gross­es lunettes, -- ce qui jus­ti­fi­ait son surnom de «Père Miroir».

Les deux amis le re­gardèrent avec une ex­trême at­ten­tion, lorsqu'il pas­sa de­vant eux.

«Mais... c'est un homme!... af­fir­ma John Cort.

-- Un homme?... ré­pli­qua Max Hu­ber.

-- Oui... un homme... et... qui plus est... un blanc!...

-- Un blanc?...»

Oui, à n'en pas douter, ce qu'on prom­enait là sur sa _se­dia ges­ta­to­ria_, c'était un être dif­férent de ces Wagddis sur lesquels il rég­nait, et non point un in­digène des tribus du haut Oubanghi... Im­pos­si­ble de s'y tromper, c'était un blanc, un représen­tant qual­ifié de la race hu­maine!...

«Et notre présence ne pro­duit au­cun ef­fet sur lui, dit Max Hu­ber, et il ne sem­ble même pas nous apercevoir!... Que di­able! nous ne ressem­blons pour­tant pas à ces de­mi-​singes de Ngala, et, pour avoir vécu par­mi eux depuis trois se­maines, nous n'avons pas en­core per­du, j'imag­ine, fig­ure d'hommes!...»

Et il fut sur le point de crier:

«Hé!... mon­sieur... là-​bas... faites-​nous donc l'hon­neur de re­garder...»

À cet in­stant, John Cort lui saisit le bras et, d'une voix qui déno­tait le comble de la sur­prise:

«Je le re­con­nais... dit-​il.

-- Vous le re­con­nais­sez?

-- Oui!... C'est le doc­teur Jo­hausen!»