Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE XV _Trois semaines d'études_

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Le village aérien

CHAPITRE XV _Trois semaines d'études_

Et, main­tenant, com­bi­en de temps John Cort, Max Hu­ber, Khamis et Llan­ga resteraient-​ils dans ce vil­lage?... Un in­ci­dent viendrait- il mod­ifi­er une sit­ua­tion qui ne lais­sait pas d'être in­quié­tante?... Ils se sen­taient très surveil­lés, ils n'au­raient pu s'en­fuir. Et, d'ailleurs, à sup­pos­er qu'ils parvinssent à s'évad­er, au mi­lieu de cette im­péné­tra­ble ré­gion de la grande forêt, com­ment en re­join­dre la lisière, com­ment retrou­ver le cours du rio Jo­hausen?...

Après avoir tant désiré l'ex­traor­di­naire, Max Hu­ber es­ti­mait que la sit­ua­tion perdrait sin­gulière­ment de son charme à se pro­longer. Aus­si al­lait-​il se mon­tr­er le plus im­pa­tient, le plus désireux de revenir vers le bassin de l'Oubanghi, de re­gag­ner la fac­torerie de Li­bre­ville, d'où John Cort et lui ne de­vaient at­ten­dre au­cun sec­ours.

Pour son compte, le forelop­er en­rageait de cette malchance qui les avait fait tomber en­tre les pat­tes -- dans son opin­ion, c'étaient des pat­tes -- de ces types in­férieurs. Il ne dis­sim­ulait pas le par­fait mépris qu'ils lui in­spi­raient, parce qu'ils ne se dif­féren­ci­aient pas sen­si­ble­ment des tribus de l'Afrique cen­trale. Khamis en éprou­vait une sorte de jalousie in­stinc­tive, in­con­sciente, que les deux amis aperce­vaient très bi­en. À vrai dire, il était non moins pressé que Max Hu­ber de quit­ter Ngala, et, tout ce qu'il serait pos­si­ble de faire à ce pro­pos, il le ferait.

C'était John Cort qui mar­quait le moins de hâte. Étudi­er ces prim­itifs l'in­téres­sait de façon toute spé­ciale. Ap­pro­fondir leurs moeurs, leur ex­is­tence dans tous ses dé­tails, leur car­ac­tère eth­nologique, leur valeur morale, savoir jusqu'à quel point ils re­descendaient vers l'an­imal­ité, quelques se­maines y eu­ssent suf­fi. Mais pou­vait-​on af­firmer que le séjour chez les Wagddis ne dur­erait pas au-​delà -- des mois, des an­nées peut-​être?... Et quelle serait l'is­sue d'une si éton­nante aven­ture?...

En tout cas, il ne sem­blait pas que John Cort, Max Hu­ber et Khamis fussent men­acés de mau­vais traite­ments. À n'en pas douter, ces sylvestres re­con­nais­saient leur supéri­or­ité in­tel­lectuelle. En out­re, in­ex­pli­ca­ble sin­gu­lar­ité, ils n'avaient ja­mais paru sur­pris en voy­ant des représen­tants de la race hu­maine. Toute­fois, si ceux-​ci voulaient em­ploy­er la force pour s'en­fuir, ils s'ex­poseraient à des vi­olences que mieux valait éviter.

«Ce qu'il faut, dit Max Hu­ber, c'est en­tr­er en pour­par­lers avec le père Miroir, le sou­verain à lunettes, et obtenir de lui qu'il nous rende la lib­erté.»

En somme, il ne de­vait pas être im­pos­si­ble d'avoir une en­tre­vue avec S. M. Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la, à moins qu'il ne fût in­ter­dit à des étrangers de con­tem­pler son au­guste per­son­ne. Mais, si l'on ar­rivait en sa présence, com­ment échang­er de­man­des et répons­es?... Même en langue con­go­laise, on ne se com­prendrait pas!... Et puis qu'en ré­sul­terait-​il?... L'in­térêt des Wagddis n'était-​il pas, en re­tenant ces étrangers, de s'as­sur­er le se­cret de cette ex­is­tence d'une race in­con­nue dans les pro­fondeurs de la forêt oubanghi­enne?

Et pour­tant, à en croire John Cort, cet em­pris­on­nement au vil­lage aérien avait des cir­con­stances at­ténu­antes, puisque la sci­ence de l'an­thro­polo­gie com­parée en re­tir­erait prof­it, que le monde sa­vant serait ému par cette dé­cou­verte d'une race nou­velle. Quant à savoir com­ment cela fini­rait...

«Du di­able, si je le sais!» répé­tait Max Hu­ber, qui n'avait pas en lui l'étoffe d'un Gar­ner ou d'un Jo­hausen.

Lorsque tous trois, suiv­is de Llan­ga, furent ren­trés dans leur case, ils re­mar­quèrent plusieurs mod­ifi­ca­tions de na­ture à les sat­is­faire.

Et, d'abord, un Wagd­di était oc­cupé à «faire la cham­bre», si l'on peut em­ploy­er cette lo­cu­tion trop française. Au sur­plus, John Cort avait déjà noté que ces prim­itifs avaient des in­stincts de pro­preté dont la plu­part des an­imaux sont dépourvus. S'ils fai­saient leur cham­bre, ils fai­saient aus­si leur toi­lette. Des brassées d'herbes sèch­es avaient été dé­posées au fond de la case. Or, comme Khamis et ses com­pagnons n'avaient ja­mais eu d'autre li­terie depuis la de­struc­tion de la car­avane, cela ne chang­erait rien à leurs habi­tudes.

En out­re, divers ob­jets étaient placés à terre, le mo­bili­er ne com­prenant ni ta­bles ni chais­es, -- seule­ment quelques usten­siles grossiers, pots et jar­res de fab­ri­ca­tion wagd­di­enne. Ici des fruits de plusieurs sortes, là un quarti­er d'oryx qui était cuit. La chair crue ne con­vient qu'aux an­imaux car­ni­vores, et il est rare de trou­ver au plus bas de­gré de l'échelle des êtres dont ce soit in­vari­able­ment la nour­ri­ture.

«Or, quiconque est ca­pa­ble de faire du feu, déclara John Cort, s'en sert pour la cuis­son de ses al­iments. Je ne m'étonne donc pas que les Wagddis se nour­ris­sent de viande cuite.»

Aus­si la case pos­sé­dait-​elle un âtre, com­posé d'une pierre plate, et la fumée se per­dait à travers le bran­chage du cail-​cé­drat qui l'abri­tait.

Au mo­ment où tous qua­tre ar­rivèrent de­vant la porte, le Wagd­di sus­pendit son tra­vail.

C'était un je­une garçon d'une ving­taine d'an­nées, aux mou­ve­ments ag­iles, à la phy­sionomie in­tel­li­gente. De la main, il désigna les ob­jets qui ve­naient d'être ap­portés. Par­mi ces ob­jets, Max Hu­ber, John Cort et Khamis -- non sans une ex­trême sat­is­fac­tion -- aperçurent leurs cara­bines, un peu rouil­lées, qu'il serait aisé de remet­tre en état.

«Par­bleu, s'écria Max Hu­ber, elles sont les bi­en­venues... et à l'oc­ca­sion...

-- Nous en fe­ri­ons us­age, ajouté John Cort, si nous avions notre caisse à car­touch­es...

-- La voici», répon­dit le forelop­er.

Et il mon­tra la caisse mé­tallique dis­posée à gauche près de la porte.

Cette caisse, ces armes, on se le rap­pelle, Khamis avait eu la présence d'es­prit de les lancer sur les roches du bar­rage, au mo­ment où le radeau ve­nait s'y heurter, et hors de l'at­teinte des eaux. C'est là que les Wagddis les trou­vèrent pour les rap­porter au vil­lage de Ngala.

«S'ils nous ont ren­du nos cara­bines, fit ob­serv­er Max Hu­ber, est- ce qu'ils savent à quoi ser­vent les armes à feu?...

-- Je l'ig­nore, répon­dit John Cort, mais ce qu'ils savent, c'est qu'il ne faut pas garder ce qui n'est pas à soi, et cela prou­ve déjà en faveur de leur moral­ité.»

N'im­porte, la ques­tion de Max Hu­ber ne lais­sait pas d'être im­por­tante.

«Kol­lo... Kol­lo!...»

Ce mot, pronon­cé claire­ment, re­ten­tit à plusieurs repris­es, et, en le prononçant, le je­une Wagd­di lev­ait la main à la hau­teur de son front, puis se touchait la poitrine, sem­blant dire:

«Kol­lo... c'est moi!»

John Cort pré­suma que ce de­vait être le nom de leur nou­veau do­mes­tique, et, lorsqu'il l'eut répété cinq ou six fois, Kol­lo té­moigna sa joie par un rire pro­longé.

Car ils ri­aient, ces prim­itifs, et il y avait lieu d'en tenir compte au point de vue an­thro­pologique. En ef­fet, au­cun être ne pos­sède cette fac­ulté, si ce n'est l'homme. Par­mi les plus in­tel­li­gents, -- chez le chien par ex­em­ple, -- si l'on sur­prend quelques in­dices du rire ou du sourire, c'est seule­ment dans les yeux, et peut-​être aux com­mis­sures des lèvres. En out­re, ces Wagddis ne se lais­saient point aller à cet in­stinct, com­mun à presque tous les quadrupèdes, de flair­er leur nour­ri­ture avant d'y goûter, de com­mencer par manger ce qui leur plaît le plus.

Voici donc en quelles con­di­tions al­laient vivre les deux amis, Llan­ga et le forelop­er. Cette case n'était pas une prison. Ils en pour­raient sor­tir à leur gré. Quant à quit­ter Ngala, nul doute qu'ils en seraient em­pêchés -- à moins qu'ils n'eu­ssent obtenu cette au­tori­sa­tion de S. M. Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la.

Donc, né­ces­sité, pro­vi­soire­ment peut-​être, de ronger son frein, de se résign­er à vivre au mi­lieu de ce sin­guli­er monde sylvestre dans le vil­lage aérien.

Ces Wagddis sem­blaient d'ailleurs doux par na­ture, peu querelleurs, et -- il y a lieu d'y in­sis­ter -- moins curieux, moins sur­pris de la présence de ces étrangers que ne l'eu­ssent été les plus ar­riérés des sauvages de l'Afrique et de l'Aus­tralie. La vue de deux blancs et de deux in­digènes con­go­lais ne les éton­nait pas au­tant qu'elle eût éton­né un in­digène de l'Afrique. Elle les lais­sait in­dif­férents, et ils ne se mon­traient point in­dis­crets. Chez eux au­cun symp­tôme de badaud­isme ni de sno­bisme. Par ex­em­ple, en fait d'ac­ro­batie, pour grimper dans les ar­bres, voltiger de branche en branche, dé­gringol­er l'es­calier de Ngala, ils en eu­ssent re­mon­tré aux Bil­ly Hay­den, aux Joe Bib, aux Foot­tit, qui déte­naient à cette époque le record de la gym­nas­tique circenséenne.

En même temps qu'ils dé­ploy­aient ces qual­ités physiques, les Wagddis mon­traient une ex­traor­di­naire justesse de coup d'oeil. Lorsqu'ils se livraient à la chas­se des oiseaux, ils les abat­taient avec de pe­tites flèch­es. Leurs coups ne de­vaient pas être moins as­surés quand ils pour­suiv­aient les daims, les élans, les an­tilopes, et aus­si les buf­fles et les rhinocéros dans les fu­taies voisines. C'est alors que Max Hu­ber eût voulu les ac­com­pa­gn­er -- au­tant pour ad­mir­er leurs prouess­es cynégé­tiques que pour ten­ter de leur fauss­er com­pag­nie.

Oui! s'en­fuir, c'est à cela que les pris­on­niers songent sans cesse. Or, la fuite n'était prat­ica­ble que par l'unique es­calier, et, sur le palier supérieur, se tenaient en fac­tion des guer­ri­ers dont il eût été dif­fi­cile de tromper la surveil­lance.

Plusieurs fois, Max Hu­ber eut le désir de tir­er les volatiles qui abondaient dans les ar­bres, sou-​man­gas, tête-​chèvres, pin­tades, hup­pes, gri­ots, et nom­bre d'autres, dont ces sylvestres fai­saient grande con­som­ma­tion. Mais ses com­pagnons et lui étaient quo­ti­di­en­nement four­nis de gibier, par­ti­culière­ment de la chair de di­vers­es an­tilopes, oryx, in­yalas, sass­abys, wa­ter­bucks, si nom­breux dans la forêt de l'Oubanghi. Leur servi­teur Kol­lo ne les lais­sait man­quer de rien; il re­nou­ve­lait chaque jour la pro­vi­sion d'eau fraîche pour les be­soins du mé­nage, et la pro­vi­sion de bois sec pour l'en­tre­tien du foy­er.

Et puis, à faire us­age des cara­bines comme armes de chas­se, il y au­rait eu l'in­con­vénient d'en révéler la puis­sance. Mieux valait garder ce se­cret et, le cas échéant, les utilis­er comme armes of­fen­sives ou défen­sives.

Si leurs hôtes étaient pourvus de viande, c'est que les Wagddis s'en nour­ris­saient aus­si, tan­tôt gril­lée sur des char­bons, tan­tôt bouil­lie dans les vas­es de terre fab­riqués par eux. C'était même ce que Kol­lo fai­sait pour leur compte, ac­cep­tant d'être aidé par Llan­ga, sinon par Khamis, qui s'y fût re­fusé dans sa fierté in­digène.

Il con­vient de not­er -- et cela au vif con­tente­ment de Max Hu­ber - - que le sel ne fai­sait plus dé­faut. Ce n'était pas ce chlorure de sodi­um qui est tenu en dis­so­lu­tion dans les eaux de la mer, mais ce sel gemme fort ré­pan­du en Afrique, en Asie, en Amérique et dont les ef­flo­res­cences de­vaient cou­vrir le sol aux en­vi­rons de Ngala. Ce minéral, -- le seul qui en­tre dans l'al­imen­ta­tion, -- rien que l'in­stinct eût suf­fi à en ap­pren­dre l'util­ité aux Wagddis comme à n'im­porte quel an­imal.

Une ques­tion qui in­téres­sa John Cort, ce fut la ques­tion du feu. Com­ment ces prim­itifs l'obte­naient-​ils? Était-​ce par le frot­te­ment d'un morceau de bois dur sur un morceau de bois mou d'après la méth­ode des sauvages?... Non, ils ne procé­daient pas de la sorte, et em­ploy­aient le silex, dont ils tiraient des ét­in­celles par le choc. Ces ét­in­celles suff­isaient à al­lumer le du­vet du fruit du rente­nier, très com­mun dans les forêts africaines, qui jouit de toutes les pro­priétés de l'amadou.

En out­re, la nour­ri­ture azotée se com­plé­tait, chez les familles wagd­di­ennes, par une nour­ri­ture végé­tale dont la na­ture fai­sait seule les frais. C'étaient, d'une part, des racines co­mestibles de deux ou trois sortes, de l'autre, une grande var­iété de fruits, tels que ceux que donne l'aca­cia an­dan­so­nia, qui porte in­dif­férem­ment le nom jus­ti­fié de _pain d'homme_ ou de _pain de singe_ -- tel le kari­ta, dont la châ­taigne s'em­plit d'une matière grasse sus­cep­ti­ble de rem­plac­er le beurre, -- tel le ki­jelia, avec ses baies d'une saveur un peu fade, que com­pense leur qual­ité nour­ris­sante et aus­si leur vol­ume, car elles ne mesurent pas moins de deux pieds de longueur, -- tels en­fin d'autres fruits, ba­nanes, figues, mangues, à l'état sauvage, et aus­si ce tso qui four­nit des fruits as­sez bons, le tout relevé de gouss­es de tamarin en guise de condi­ment. En­fin, les Wagddis fai­saient égale­ment us­age du miel, dont ils dé­cou­vraient les ruch­es en suiv­ant le coucou in­di­ca­teur. Et, soit avec ce pro­duit si pré­cieux, soit avec le suc de di­vers­es plantes -- en­tre autres le lu­tex dis­til­lé par une cer­taine liane -- mêlé à l'eau de la riv­ière, ils com­po­saient des bois­sons fer­men­tées à haut de­gré al­coolique. Qu'on ne s'en étonne point; n'a-​t-​on pas re­con­nu que les man­drilles d'Afrique, qui ne sont que des singes cepen­dant, ont un faible pronon­cé pour l'al­cool?...

Il faut ajouter qu'un cours d'eau, très pois­son­neux, qui pas­sait sous Ngala, con­te­nait les mêmes es­pèces que celles trou­vées par Khamis et ses com­pagnons dans le rio Jo­hausen. Mais était-​il nav­iga­ble, et les Wagddis se ser­vaient-​ils d'em­bar­ca­tions?... c'est ce qu'il eût été im­por­tant de savoir en cas de fuite.

Or, ce cours d'eau était vis­ible de l'ex­trémité du vil­lage op­posée à la case royale. En se postant près des derniers ar­bres, on aperce­vait son lit, large de trente à quar­ante pieds. À par­tir de ce point, il se per­dait en­tre des rangées d'ar­bres su­perbes, bom­bax à cinq tiges, mag­nifiques mpara­mousis à tress­es noueuses, ad­mirables msouk­oulios, dont le tronc s'en­robait de lianes gi­gan­tesques, ces épi­phytes qui l'étreignaient dans leurs replis de ser­pents.

Eh bi­en, oui, les Wagddis savaient con­stru­ire des em­bar­ca­tions, -- un art qui n'est pas ig­noré même des derniers na­turels de l'Océanie. Leur ap­pareil flot­tant, c'était plus que le radeau, moins que la pirogue, un sim­ple tronc d'ar­bre creusé au feu et à la hache. Il se dirigeait avec une pelle plate, et, lorsque la brise souf­flait du bon côté, avec une voile ten­due sur deux es­pars et faite d'une écorce as­sou­plie par un battage réguli­er au moyen de mail­lets d'un bois de fer ex­trême­ment dur.

Ce que John Cort put con­stater, toute­fois, c'est que ces prim­itifs ne fai­saient point us­age des légumes ni des céréales dans leur al­imen­ta­tion. Ils ne savaient cul­tiv­er ni sorgho, ni mil­let, ni riz, ni man­ioc, -- ce qui est de tra­vail or­di­naire chez les pe­uplades de l'Afrique cen­trale. Mais il ne fal­lait pas de­man­der à ces types ce qui se ren­con­trait dans l'in­dus­trie agri­cole des Denkas, des Founds, des Mon­bout­tous, qu'on peut à juste titre class­er dans la race hu­maine.

En­fin, toutes ces ob­ser­va­tions faites, John Cort s'in­quié­ta de re­con­naître si ces Wagddis avaient en eux le sen­ti­ment de la moral­ité et de la re­li­giosité.

Un jour, Max Hu­ber lui de­man­da quel était le ré­sul­tat de ses re­mar­ques à ce su­jet.

«Une cer­taine moral­ité, une cer­taine pro­bité, ils l'ont, répon­dit- il. Ils dis­tinguent as­suré­ment ce qui est bi­en de ce qui est mal. Ils pos­sè­dent aus­si le sen­ti­ment de la pro­priété. Je le sais, nom­bre d'an­imaux en sont pourvus, et les chiens, en­tre autres, ne se lais­sent pas volon­tiers pren­dre ce qu'ils sont en train de manger. Dans mon opin­ion, les Wagddis ont la no­tion du tien et du mien. Je l'ai re­mar­qué à pro­pos de l'un d'eux qui avait dérobé quelques fruits dans une case où il ve­nait de s'in­tro­duire.

-- L'a-​t-​on cité en sim­ple po­lice ou en po­lice cor­rec­tion­nelle?... de­man­da Max Hu­ber.

-- Riez, cher ami, mais ce que je dis a son im­por­tance, et le voleur a été bel et bi­en bat­tu par le volé, auquel ses voisins ont prêté main-​forte. J'ajoute que ces prim­itifs se recom­man­dent par une in­sti­tu­tion qui les rap­proche de l'hu­man­ité...

-- Laque­lle?...

-- La famille, qui est con­sti­tuée régulière­ment chez eux, la vie en com­mun du père et de la mère, les soins don­nés aux en­fants, la con­ti­nu­ité de l'af­fec­tion pa­ter­nelle et fil­iale. Ne l'avons-​nous pas ob­servé chez Lo-​Maï?... Ces Wagddis ont même des im­pres­sions qui sont d'or­dre hu­main. Voyez notre Kol­lo... Est-​ce qu'il ne rougit pas sous l'ac­tion d'une in­flu­ence morale?... Que ce soit par pudeur, par timid­ité, par mod­estie ou par con­fu­sion, les qua­tre éven­tu­al­ités qui amè­nent la rougeur sur le front de l'homme, il est in­con­testable que cet ef­fet se pro­duit chez lui. Donc un sen­ti­ment..., donc une âme!

-- Alors, de­man­da Max Hu­ber, puisque ces Wagddis pos­sè­dent tant de qual­ités hu­maines, pourquoi ne pas les ad­met­tre dans les rangs de l'hu­man­ité!...

-- Parce qu'ils sem­blent man­quer d'une con­cep­tion qui est pro­pre à tous les hommes, mon cher Max.

-- Et vous en­ten­dez par là?...

-- La con­cep­tion d'un être suprême, en un mot, la re­li­giosité, qui se retrou­ve chez les plus sauvages tribus. Je n'ai pas con­staté qu'ils ado­rassent des di­vinités... Ni idol­es ni prêtres...

-- À moins, répon­dit Max Hu­ber, que leur di­vinité ne soit pré­cisé­ment ce roi Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la dont ils ne nous lais­sent pas voir le bout du nez!...»

C'eût été le cas, sans doute, de ten­ter une ex­péri­ence con­clu­ante: Ces prim­itifs ré­sis­taient-​ils à l'ac­tion tox­ique de l'at­ropine, à laque­lle l'homme suc­combe alors que les an­imaux la sup­por­tent im­puné­ment?... Si oui, c'étaient des bêtes, sinon, c'étaient des hu­mains. Mais l'ex­péri­ence ne pou­vait être faite, faute de la­dite sub­stance. Il faut ajouter, en out­re, que, du­rant le séjour de John Cort et de Max Hu­ber à Ngala, il n'y eut au­cun décès. La ques­tion est donc in­dé­cise de savoir si les Wagddis brûlaient ou en­ter­raient les ca­davres, et s'ils avaient le culte des morts.

Toute­fois, si des prêtres, ou même des sor­ciers ne se ren­con­traient pas, au mi­lieu de cette pe­uplade wagd­di­enne, on y voy­ait un cer­tain nom­bre de guer­ri­ers, ar­més d'arcs, de sagaies, d'épieux, de ha­chettes, -- une cen­taine en­vi­ron, choi­sis par­mi les plus vigoureux et les mieux bâtis. Étaient-​ils unique­ment pré­posés à la garde du roi, ou s'em­ploy­aient-​ils soit à la défen­sive, soit à l'of­fen­sive?... Il se pou­vait que la grande forêt ren­fer­mât d'autres vil­lages de même na­ture, de même orig­ine, et, si ces habi­tants s'y comp­taient par mil­liers, pourquoi n'eu­ssent-​ils pas fait la guerre à leurs sem­blables comme la font les tribus de l'Afrique?

Quant à l'hy­pothèse que les Wagddis eu­ssent déjà pris con­tact avec les in­digènes de l'Oubanghi, du Baghir­mi, du Soudan, ou les Con­go­lais, elle était peu ad­mis­si­ble, ni même avec ces tribus de nains, les Bam­bustis, que le mis­sion­naire anglais Al­bert Lhyd ren­con­tra dans les forêts de l'Afrique cen­trale, in­dus­trieux cul­ti­va­teurs dont Stan­ley a par­lé dans le réc­it de son dernier voy­age. Si le con­tact avait eu lieu, l'ex­is­tence de ces sylvestres se fût révélée depuis longtemps, et il n'au­rait pas été réservé à John Cort et à Max Hu­ber de la dé­cou­vrir.

«Mais, reprit ce dernier, pour peu que les Wagddis s'en­tre-​tuent, mon cher John, voilà qui per­me­ttrait sans con­teste de les class­er par­mi l'es­pèce hu­maine.»

Du reste, il était as­sez prob­able que les guer­ri­ers wagd­di­ens ne s'aban­don­naient pas à l'oisiveté et qu'ils or­gan­isaient des razz­ias dans le voisi­nage. Après des ab­sences qui du­raient deux ou trois jours, ils reve­naient, quelques-​uns blessés, rap­por­tant des ob­jets divers, usten­siles ou armes de fab­ri­ca­tion wagd­di­enne.

À plusieurs repris­es, des ten­ta­tives furent faites par le forelop­er pour sor­tir du vil­lage: ten­ta­tives in­fructueuses. Les guer­ri­ers qui gar­daient l'es­calier in­ter­vin­rent avec une cer­taine vi­olence. Une fois surtout, Khamis au­rait été fort mal­traité si Lo­Maï, que la scène at­ti­ra, ne fût ac­cou­ru à son sec­ours.

Il y eut, d'ailleurs, forte dis­cus­sion en­tre ce dernier et un solide gail­lard qu'on nom­mait Rag­gi. Au cos­tume de peau qu'il por­tait, aux armes qui pendaient à sa cein­ture, aux plumes qui or­naient sa tête, il y avait lieu de croire que ce Rag­gi de­vait être le chef des guer­ri­ers. Rien qu'à son air farouche, à ses gestes im­périeux, à sa bru­tal­ité na­turelle, on le sen­tait fait pour le com­man­de­ment.

À la suite de ces ten­ta­tives, les deux amis avaient es­péré qu'ils seraient en­voyés de­vant Sa Ma­jesté, et qu'ils ver­raient en­fin ce roi que ses su­jets cachaient avec un soin jaloux au fond de la de­meure royale... Ils en furent pour leur es­poir. Prob­able­ment, Rag­gi avait toute au­torité, et mieux valait ne point s'ex­pos­er à sa colère en recom­mençant. Les chances d'éva­sion étaient donc bi­en ré­duites, à moins que les Wagddis, s'ils at­taquaient quelque vil­lage voisin, ne fussent at­taqués à leur tour, et, à la faveur d'une agres­sion, que l'oc­ca­sion ne s'of­frît de quit­ter Ngala... Mais après, que de­venir?

Au sur­plus, le vil­lage ne fut point men­acé pen­dant ces pre­mières se­maines, si ce n'est par cer­tains an­imaux que Khamis et ses com­pagnons n'avaient pas en­core ren­con­trés dans la grande forêt. Si les Wagddis pas­saient leur ex­is­tence à Ngala, s'ils y ren­traient la nu­it venue, ils pos­sé­daient cepen­dant quelques huttes sur les bor­ds du rio. On eût dit d'un pe­tit port flu­vial où se réu­nis­saient les em­bar­ca­tions de pêche, qu'ils avaient à défendre con­tre les hip­popotames, les lamantins, les crocodiles, en as­sez grand nom­bre dans les eaux africaines.

Un jour, à la date du 9 avril, un vi­olent tu­multe se pro­duisit. Des cris re­ten­tis­saient dans la di­rec­tion du rio. Était-​ce une at­taque dirigée con­tre les Wagddis par des êtres sem­blables à eux!... Sans doute, grâce à sa sit­ua­tion, le vil­lage était à l'abri d'une in­va­sion. Mais, à sup­pos­er que le feu fût mis aux ar­bres qui le soute­naient, sa de­struc­tion eût été l'af­faire de quelques heures. Or, les moyens que ces prim­itifs avaient peut- être em­ployés con­tre leurs voisins, il n'était pas im­pos­si­ble que ceux-​ci es­sayassent de les em­ploy­er con­tre eux.

Dès les pre­mières clameurs, Rag­gi et une trentaine de guer­ri­ers, se por­tant vers l'es­calier, de­scendi­rent avec une ra­pid­ité simiesque. John Cort, Max Hu­ber et Khamis, guidés par Lo-​Maï, gag­nèrent le côté du vil­lage d'où l'on aperce­vait le cours d'eau.

C'était une in­va­sion con­tre les huttes établies en cet en­droit. Une bande, non pas d'hip­popotames, mais de chéropotames ou plutôt de pota­mochères, qui sont plus par­ti­culière­ment les co­chons de fleuve, ve­naient de s'élancer hors de la fu­taie et bri­saient tout sur leur pas­sage.

Ces pota­mochères, que les Boers ap­pel­lent «bosch-​wark», et les Anglais «bush-​pigs», se ren­con­trent dans la ré­gion du cap de Bonne-​Es­pérance, en Guinée, au Con­go, au Camer­oun, et y causent de grands dom­mages. De moin­dre taille que le san­gli­er eu­ropéen, ils ont le pelage plus soyeux, la robe brunâtre tirant sur l'or­ange, les or­eilles pointues ter­minées par un pinceau de poils, la crinière noire mêlée de fils blancs, qui leur court le long de l'échine, le grouin dévelop­pé, la peau soulevée en­tre le nez et l'oeil par une pro­tubérance os­seuse chez les mâles. Ces porcins sont red­outa­bles, et ceux-​ci l'étaient d'au­tant plus qu'ils se trou­vaient dans des con­di­tions de supéri­or­ité numérique.

En ef­fet, ce jour-​là, on en eût bi­en comp­té une cen­taine qui se pré­cip­itaient sur la rive gauche du rio. Aus­si la plu­part des huttes avaient-​elles été déjà ren­ver­sées, avant l'ar­rivée de Rag­gi et de sa troupe.

À travers les branch­es des derniers ar­bres, John Cort, Max Hu­ber, Khamis et Llan­ga purent être té­moins de la lutte. Elle fut courte, mais non sans dan­ger. Les guer­ri­ers y dé­ployèrent un grand courage. Se ser­vant des épieux et des ha­chettes de préférence aux arcs et aux sagaies, ils fon­cèrent avec une ardeur qui égalait la fureur des as­sail­lants. Ils les at­taquèrent corps à corps, les frap­pant à la tête à coups de hache, leur trouant les flancs de leurs épieux. Bref, après une heure de com­bat, ces an­imaux étaient en fuite, et des ruis­seaux de sang se mêlaient aux eaux de la pe­tite riv­ière.

Max Hu­ber avait bi­en eu la pen­sée de pren­dre part à la bataille. Rap­porter sa cara­bine et celle de John Cort, les décharg­er du haut du vil­lage sur la bande, ac­ca­bler d'une grêle de balles ces pota­mochères, à l'ex­trême sur­prise des Wagddis, ce n'eût été ni long ni dif­fi­cile. Mais le sage John Cort, ap­puyé du forelop­er, cal­ma son bouil­lant ami.

«Non, lui dit-​il, réser­vons-​nous d'in­ter­venir dans des cir­con­stances plus dé­ci­sives... Quand on dis­pose de la foudre, mon cher Max...

-- Vous avez rai­son, John, il ne faut foudroy­er qu'au bon mo­ment... Et, puisqu'il n'est pas en­core temps de ton­ner, remisons notre ton­nerre!»