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Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE XIV _Les Wagddis_

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Le village aérien

CHAPITRE XIV _Les Wagddis_

Sa Ma­jesté Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la, roi de cette pe­uplade des Wagddis, gou­ver­nant ce vil­lage aérien, voilà, n'était-​il pas vrai, ce qui de­vait suf­fire à réalis­er les _desider­ata _de Max Hu­ber. Dans la fu­ria française de son imag­ina­tion, n'avait-​il pas en­tre­vu, sous les pro­fondeurs de cette mys­térieuse forêt de l'Oubanghi, des généra­tions nou­velles, des cités in­con­nues, tout un monde ex­traor­di­naire dont per­son­ne ne soupçon­nait l'ex­is­tence?... Eh bi­en, il était servi à souhait.

Il fut le pre­mier à s'ap­plaudir d'avoir vu si juste et ne s'ar­rê­ta que de­vant cette non moins juste ob­ser­va­tion de John Cort:

«C'est en­ten­du, mon cher ami, vous êtes, comme tout poète, dou­blé d'un devin, et vous avez dev­iné...

-- Juste, mon cher John, mais quelle que soit cette tribu de­mi- hu­maine des Wagddis, mon in­ten­tion n'est pas de finir mon ex­is­tence dans leur cap­itale...

-- Eh! mon cher Max, il faut y séjourn­er as­sez pour étudi­er cette race au point de vue eth­nologique et an­thro­pologique, afin de pub­li­er là-​dessus un fort in-​quar­to qui révo­lu­tion­nera les in­sti­tuts des deux con­ti­nents...

-- Soit, ré­pli­qua Max Hu­ber, nous ob­serverons, nous com­parerons, nous pi­ocherons toutes les thès­es rel­atives à la ques­tion de l'an­thro­po­mor­phie, à deux con­di­tions toute­fois...

-- La pre­mière?...

-- Qu'on nous lais­sera, j'y compte bi­en, la lib­erté d'aller et de venir dans ce vil­lage...

-- Et la sec­onde?

-- Qu'après avoir cir­culé li­bre­ment, nous pour­rons par­tir quand cela nous con­vien­dra...

-- Et à qui nous adress­er?... de­man­da Khamis.

-- À Sa Ma­jesté le père Miroir, répon­dit Max Hu­ber. Mais, au fait, pourquoi ses su­jets l'ap­pel­lent-​ils ain­si?...

-- Et en langue con­go­laise?... ré­pli­qua John Cort.

-- Est-​ce donc que Sa Ma­jesté est my­ope ou pres­byte... et porte des lunettes? reprit Max Hu­ber.

-- Et, d'abord, ces lunettes, d'où viendraient-​elles?... ajou­ta John Cort.

-- N'im­porte, con­tin­ua Max Hu­ber, lorsque nous serons en état de caus­er avec ce sou­verain, soit qu'il ait ap­pris notre langue, soit que nous ayons ap­pris la si­enne, nous lui of­frirons de sign­er un traité d'al­liance of­fen­sive et défen­sive avec l'Amérique et la France et il ne pour­ra faire moins que de nous nom­mer grands-​croix de l'or­dre wagd­di­en...»

Max Hu­ber ne se prononçait-​il pas trop af­fir­ma­tive­ment, en comp­tant qu'ils au­raient toute lib­erté dans ce vil­lage, puis qu'ils le quit­teraient à leur con­ve­nance? Or, si John Cort, Khamis et lui ne reparais­saient pas à la fac­torerie, qui s'avis­erait de venir les chercher dans ce vil­lage de Ngala au plus pro­fond de la grande forêt?... En ne voy­ant plus revenir per­son­ne de la car­avane, qui douterait qu'elle n'eût péri tout en­tière dans les ré­gions du haut Oubanghi?...

Quant à la ques­tion de savoir si Khamis et ses com­pagnons resteraient ou non pris­on­niers dans cette case, elle fut presque aus­sitôt tranchée. La porte tour­na sur ses at­tach­es de liane et Li-​Maï parut.

Tout d'abord, le pe­tit al­la droit à Llan­ga et lui prodigua mille ca­ress­es que celui-​ci ren­dit de bon coeur. John Cort avait donc l'oc­ca­sion d'ex­am­in­er plus at­ten­tive­ment cette sin­gulière créa­ture. Mais, comme la porte était ou­verte, Max Hu­ber pro­posa de sor­tir et de se mêler à la pop­ula­tion aéri­enne.

Les voici donc de­hors, guidés par le pe­tit sauvage -- ne peut-​on le qual­ifi­er ain­si? -- qui don­nait la main à son ami Llan­ga. Ils se trou­vèrent alors au cen­tre d'une sorte de car­refour où pas­saient et repas­saient des Wagd­di­ens «al­lant à leurs af­faires».

Ce car­refour était plan­té d'ar­bres ou plutôt om­bragé de têtes d'ar­bres dont les ro­bustes troncs sup­por­taient cette con­struc­tion aéri­enne. Elle re­po­sait à une cen­taine de pieds au-​dessus du sol sur les maîtress­es branch­es de ces puis­sants bauhinias, bom­bax, baob­abs. Faite de pièces transver­sales solide­ment re­liées par des chevilles et des lianes, une couche de terre battue s'étendait à sa sur­face, et, comme les points d'ap­pui étaient aus­si solides que nom­breux, le sol fac­tice ne trem­blait pas sous le pied. Et, même alors que les vi­olentes rafales souf­flaient à travers ces hautes cimes, c'est à peine si le bâti de cette su­per­struc­ture en ressen­tait un léger frémisse­ment.

Par les in­ter­stices du feuil­lage péné­traient les rayons so­laires. Le temps était beau, ce jour-​là. De larges plaques de ciel bleu se mon­traient au-​dessus des dernières branch­es. Une brise, chargée de péné­trantes sen­teurs, rafraîchis­sait l'at­mo­sphère.

Tan­dis que déam­bu­lait le groupe des étrangers, les Wagddis, hommes, femmes, en­fants, les re­gar­daient sans man­ifester au­cune sur­prise. Ils échangeaient en­tre eux divers pro­pos, d'une voix rauque, phras­es brèves pronon­cées pré­cipi­ta­mment et mots in­in­tel­li­gi­bles. Toute­fois, le forelop­er crut en­ten­dre quelques ex­pres­sions de la langue con­go­laise, et il ne fal­lait pas s'en éton­ner, puisque Li-​Maï s'était plusieurs fois servi du mot «ngo­ra». Cela pour­tant sem­blait in­ex­pli­ca­ble. Mais, ce qui l'était bi­en da­van­tage, c'est que John Cort fut frap­pé par la répéti­tion de deux ou trois mots alle­mands, -- en­tre autres celui de «vater[2]«, et il fit con­naître cette par­tic­ular­ité à ses com­pagnons.

«Que voulez-​vous, mon cher John?... répon­dit Max Hu­ber. Je m'at­tends à tout, même à ce que ces êtres-​là me tapent sur le ven­tre, en dis­ant: «Com­ment va... mon vieux?»

De temps en temps, Li-​Maï, aban­don­nant la main de Llan­ga, al­lait à l'un ou à l'autre, en en­fant vif et joyeux. Il parais­sait fi­er de promen­er des étrangers à travers les rues du vil­lage. Il ne le fai­sait pas au hasard, -- cela se voy­ait, -- il les menait quelque part, et il n'y avait qu'à le suiv­re, ce guide de cinq ans.

Ces prim­itifs -- ain­si les désig­nait John Cort -- n'étaient pas com­plète­ment nus. Sans par­ler du pelage roussâtre qui leur cou­vrait en par­tie le corps, hommes et femmes se dra­paient d'une sorte de pagne d'un tis­su végé­tal, à peu près sem­blable, quoique plus grossière­ment fab­riqué, à ceux d'agoulie en fils d'aca­cia, qui s'our­dis­sent com­muné­ment à Por­to-​No­vo dans le Da­homey.

Ce que John Cort re­mar­qua spé­ciale­ment, c'est que ces têtes wagd­di­ennes, ar­rondies, ré­duites aux di­men­sions du type mi­crocéphalique très rap­prochées de l'an­gle fa­cial hu­main, présen­taient peu de prog­nathisme. En out­re, les ar­cades sour­cil­ières n'of­fraient au­cune de ces sail­lies qui sont com­munes à toute la race simi­enne. Quant à la chevelure, c'était la toi­son lisse des in­digènes de l'Afrique équa­to­ri­ale, avec la barbe peu fournie.

«Et pas de pied préhen­sif..., déclara John Cort.

-- Et pas d'ap­pen­dice cau­dal, ajou­ta Max Hu­ber, pas le moin­dre bout de queue!

-- En ef­fet, répon­dit John Cort, et c'est déjà un signe de supéri­or­ité. Les singes an­thro­po­mor­phes n'ont ni queue, ni bours­es à joues, ni cal­losités. Ils se dé­pla­cent hor­izon­tale­ment ou ver­ti­cale­ment à leur gré. Mais une ob­ser­va­tion a été faite, c'est que les quadru­manes qui marchent de­bout ne se ser­vent point de la plante du pied et s'ap­puient sur le dos des doigts repliés. Or, il n'en est pas ain­si des Wagddis, et leur marche est ab­sol­ument celle de l'homme, il faut bi­en le re­con­naître.»

Très juste, cette re­mar­que, et, nul doute, il s'agis­sait d'une race nou­velle. D'ailleurs, en ce qui con­cerne le pied, cer­tains an­thro­pol­ogistes ad­met­tent qu'il n'y a au­cune dif­férence en­tre celui du singe et celui de l'homme, et ce dernier au­rait même le pouce op­pos­able si le sous-​pied n'était dé­for­mé par l'us­age de la chaus­sure.

Il ex­iste en out­re des simil­itudes physiques en­tre les deux races. Les quadru­manes qui pos­sè­dent la sta­tion hu­maine sont les moins pé­tu­lants, les moins gri­maçants, en un mot, les plus graves, les plus sérieux de l'es­pèce. Or, pré­cisé­ment, ce car­ac­tère de grav­ité se man­ifes­tait dans l'at­ti­tude comme dans les actes de ces habi­tants de Ngala. De plus, lorsque John Cort les ex­am­in­erait at­ten­tive­ment, il pour­rait con­stater que leur sys­tème den­taire était iden­tique à celui de l'homme.

Ces ressem­blances ont donc pu jusqu'à un cer­tain point en­gen­dr­er la doc­trine de la vari­abil­ité des es­pèces, l'évo­lu­tion as­cen­sion­nelle pré­con­isée par Dar­win. On les a même re­gardées comme dé­ci­sives, par com­para­ison en­tre les échan­til­lons les plus élevés de l'échelle simi­enne et les prim­itifs de l'hu­man­ité. Lin­né a soutenu cette opin­ion qu'il y avait eu des hommes troglodytes, ex­pres­sion qui, en tous cas, n'au­rait pu s'ap­pli­quer aux Wagddis, lesquels vivent dans les ar­bres. Vogt a même été jusqu'à pré­ten­dre que l'homme est sor­ti de trois grands singes: l'orang, type brachy­céphale au long pelage brun, serait d'après lui l'an­cêtre des négri­tos; le chim­panzé, type dolichocéphale, aux mâ­choires moins mas­sives, serait l'an­cêtre des nè­gres; en­fin, du go­rille, spé­cial­isé par le développe­ment du tho­rax, la forme du pied, la dé­marche qui lui est pro­pre, le car­ac­tère os­téologique du tronc et des ex­trémités, de­scendrait l'homme blanc. Mais, à ces simil­itudes, on peut op­pos­er des dis­sem­blances d'une im­por­tance cap­itale dans l'or­dre in­tel­lectuel et moral, -- dis­sem­blances qui doivent faire jus­tice des doc­trines dar­wini­ennes.

Il con­vient donc, en prenant les car­ac­tères dis­tinc­tifs de ces trois quadru­manes, sans ad­met­tre toute­fois que leur cerveau pos­sède les douze mil­lions de cel­lules et les qua­tre mil­lions de fi­bres du cerveau hu­main, de croire qu'ils ap­par­ti­en­nent à une race supérieure dans l'an­imal­ité. Mais on n'en pour­ra ja­mais con­clure que l'homme soit un singe per­fec­tion­né ou le singe un homme en dégénéres­cence.

Quant au mi­crocéphale, dont on veut faire un in­ter­mé­di­aire en­tre l'homme et le singe, es­pèce vaine­ment prédite par les an­thro­pol­ogistes et vaine­ment cher­chée, cet an­neau qui manque pour rat­tach­er le règne an­imal au règne «hom­mal[3]«, y avait-​il lieu d'ad­met­tre qu'il fût représen­té par ces Wagddis?... Les sin­guliers hasards de leur voy­age avaient-​ils réservé à ce Français et à cet Améri­cain de le dé­cou­vrir?...

Et, même si cette race in­con­nue se rap­prochait physique­ment de la race hu­maine, en­core faudrait-​il que les Wagddis eu­ssent ces car­ac­tères de moral­ité, de re­li­giosité spé­ci­aux à l'homme, sans par­ler de la fac­ulté de con­cevoir des ab­strac­tions et des général­isa­tions, de l'ap­ti­tude pour les arts, les sci­ences et les let­tres. Alors seule­ment, il serait pos­si­ble de se pronon­cer d'une façon péremp­toire en­tre les thès­es des monogénistes et des polygénistes.

Une chose cer­taine, en somme, c'est que les Wagddis par­laient. Non bornés aux seuls in­stincts, ils avaient des idées, -- ce que sup­pose l'em­ploi de la pa­role, -- et des mots dont la réu­nion for­mait le lan­gage. Mieux que des cris éclairés par le re­gard et le geste, ils em­ploy­aient une pa­role ar­tic­ulée, ayant pour base une série de sons et de fig­ures con­ven­tion­nels qui de­vaient avoir été légués par atavisme.

Et c'est ce dont fut le plus frap­pé John Cort. Cette fac­ulté, qui im­plique la par­tic­ipa­tion de la mé­moire, in­di­quait une in­flu­ence con­géni­tale de race.

Cepen­dant, tout en ob­ser­vant les moeurs et les habi­tudes de cette tribu sylvestre, John Cort, Max Hu­ber et Khamis s'avançaient à travers les rues du vil­lage.

Était-​il grand, ce vil­lage?... En réal­ité, sa cir­con­férence ne de­vait pas être in­férieure à cinq kilo­mètres.

«Et, comme le dit Max Hu­ber, si ce n'est qu'un nid, c'est du moins un vaste nid!»

Con­stru­ite de la main des Wagddis, cette in­stal­la­tion déno­tait un art supérieur à celui des oiseaux, des abeilles, des cas­tors et des four­mis. S'ils vi­vaient dans les ar­bres, ces prim­itifs, qui pen­saient et ex­pri­maient leurs pen­sées, c'est que l'atavisme les y avait poussés.

«Dans tous les cas, fit re­mar­quer John Cort, la na­ture, oui ne se trompe ja­mais, a eu ses raisons pour porter ces Wagddis à adopter l'ex­is­tence aéri­enne. Au lieu de ram­per sur un sol mal­sain que le soleil ne pénètre ja­mais de ses rayons, ils vivent dans le mi­lieu salu­taire des cimes de cette forêt.»

La plu­part des cas­es, fraîch­es et ver­doy­antes, dis­posées en forme de ruch­es, étaient large­ment ou­vertes. Les femmes s'y adon­naient avec ac­tiv­ité aux soins très rudi­men­taires de leur mé­nage. Les en­fants se mon­traient nom­breux, les tout je­unes al­laités par leurs mères. Quant aux hommes, les uns fai­saient en­tre les branch­es la ré­colte des fruits, les autres de­scendaient par l'es­calier pour va­quer à leurs oc­cu­pa­tions habituelles. Ceux-​ci re­mon­taient avec quelques pièces de gibier, ceux-​là rap­por­taient les jar­res qu'ils avaient rem­plies au lit du rio.

«Il est fâcheux, dit Max Hu­ber, que nous ne sa­chions pas la langue de ces na­turels!... Ja­mais nous ne pour­rons con­vers­er ni pren­dre une con­nais­sance ex­acte de leur lit­téra­ture... Du reste, je n'ai pas en­core aperçu la bib­lio­thèque mu­nic­ipale... ni le ly­cée de garçons ou de filles!»

Cepen­dant, puisque la langue wagd­di­enne, après ce qu'on avait en­ten­du de Li-​Maï, se mélangeait de mots in­digènes, Khamis es­saya de quelques-​uns des plus usuels en s'adres­sant à l'en­fant.

Mais, si in­tel­li­gent que parût Li-​Maï, il sem­bla ne point com­pren­dre.

Et pour­tant, de­vant John Cort et Max Hu­ber, il avait pronon­cé le mot «ngo­ra», alors qu'il était couché sur le radeau. Et, depuis, Llan­ga af­fir­mait avoir ap­pris de son père que le vil­lage s'ap­pelait Ngala et le chef Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la.

En­fin, après une heure de prom­enade, le forelop­er et ses com­pagnons at­teignirent l'ex­trémité du vil­lage. Là s'él­evait une case plus im­por­tante. Établie en­tre les branch­es d'un énorme bom­bax, la façade treil­lis­sée de roseaux, sa toi­ture se per­dait dans le feuil­lage.

Cette case, était-​ce le palais du roi, le sanc­tu­aire des sor­ciers, le tem­ple des génies, tels qu'en pos­sè­dent la plu­part des tribus sauvages, en Afrique, en Aus­tralie, dans les îles du Paci­fique?...

L'oc­ca­sion se présen­tait de tir­er de Li-​Maï quelques ren­seigne­ments plus pré­cis. Aus­si, John Cort, le prenant par les épaules et le tour­nant vers la case, lui dit:

«Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la?...»

Un signe de tête fut toute la réponse qu'il obtint.

Donc, là de­meu­rait le chef du vil­lage de Ngala, Sa Ma­jesté Wagd­di­enne.

Et, sans autre céré­monie, Max Hu­ber se dirigea délibéré­ment vers la sus­dite case.

Change­ment d'at­ti­tude de l'en­fant, qui le retint en man­ifes­tant un véri­ta­ble ef­froi.

Nou­velle in­sis­tance de Max Hu­ber, qui répé­ta à plusieurs repris­es: «Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la?...»

Mais, au mo­ment où Max Hu­ber al­lait at­tein­dre la case, le pe­tit cou­rut à lui, l'em­pêcha d'aller plus avant.

Il était donc défendu d'ap­procher de l'habi­ta­tion royale?...

En ef­fet, deux sen­tinelles Wagddis ve­naient de se lever et, bran­dis­sant leurs armes, une sorte de hache en bois de fer et une sagaie, défendi­rent l'en­trée.

«Al­lons, s'écria Max Hu­ber, ici comme ailleurs, dans la grande forêt de l'Oubanghi comme dans les cap­itales du monde civil­isé, des gardes du corps, des cent-​gardes, des pré­to­riens en fac­tion de­vant le palais, et quel palais... celui d'une Ma­jesté ho­mo- simi­enne.

-- Pourquoi s'en éton­ner, mon cher Max?...

-- Eh bi­en, déclara celui-​ci, puisque nous ne pou­vons voir ce monar­que, nous lui de­man­derons une au­di­ence par let­tre...

-- Bon, ré­pli­qua John Cort; s'ils par­lent, ces prim­itifs, ils n'en sont pas ar­rivés à savoir lire et écrire, j'imag­ine!... En­core plus sauvages que les in­digènes du Soudan et du Con­go, les Founds, les Chiloux, les Denkas, les Mon­bout­tous, ils ne sem­blent pas avoir at­teint ce de­gré de civil­isa­tion qui im­plique la préoc­cu­pa­tion d'en­voy­er leurs en­fants à l'école...

-- Je m'en doute un peu, John. Au sur­plus, com­ment cor­re­spon­dre par let­tre avec des gens dont on ig­nore la langue?...

-- Lais­sons-​nous con­duire par ce pe­tit, dit Khamis.

-- Est-​ce que tu ne re­con­nais pas la case de son père et de sa mère?... de­man­da John Cort au je­une in­digène.

-- Non, mon ami John, répon­dit Llan­ga, mais... sûre­ment... Li-​Maï nous y mène... Il faut le suiv­re.»

Et alors, s'ap­prochant de l'en­fant et ten­dant la main vers la gauche:

«Ngo­ra... ngo­ra?...» répé­ta-​t-​il.

À n'en pas douter, l'en­fant com­prit, car sa tête s'abais­sa et se rel­eva vive­ment.

«Ce qui in­dique, fit ob­serv­er John Cort, que le signe de déné­ga­tion et d'af­fir­ma­tion est in­stinc­tif et le même chez tous les hu­mains... une preuve de plus que ces prim­itifs touchent de très près à l'hu­man­ité...»

Quelques min­utes après, les vis­iteurs ar­rivaient dans un quarti­er du vil­lage plus om­bragé où les cimes enchevê­traient étroite­ment leur feuil­lage.

Li-​Maï s'ar­rê­ta de­vant une pail­lote pro­prette, dont le toit était fait des larges feuilles de l'en­seté, ce ba­nanier si ré­pan­du dans la grande forêt, ces mêmes feuilles que le forelop­er avait em­ployées pour le taud du radeau. Une sorte de pisé for­mait les parois de cette pail­lote à laque­lle on ac­cé­dait par une porte ou­verte en ce mo­ment.

De la main, l'en­fant la mon­tra à Llan­ga qui la re­con­nut.

«C'est là», dit-​il.

À l'in­térieur, une seule cham­bre. Au fond, une li­terie d'herbes sèch­es, qu'il était facile de re­nou­vel­er. Dans un coin, quelques pier­res ser­vant d'âtre où brûlaient des ti­sons. Pour uniques usten­siles, deux ou trois cale­bass­es, une jat­te de terre pleine d'eau et deux pots de même sub­stance. Ces sylvestres n'en étaient pas en­core aux fourchettes et mangeaient avec leurs doigts. Çà et là, sur une planchette fixée aux parois, des fruits, des racines, un morceau de viande cuite, une de­mi-​douzaine d'oiseaux plumés pour le prochain repas et, pen­dues à de fortes épines, des ban­des d'étoffe d'écorce et d'agoulie.

Un Wagd­di et une Wagd­di­enne se lev­èrent au mo­ment où Khamis et ses com­pagnons pénétrèrent dans la pail­lote.

«Ngo­ra!... ngo­ra!... Lo-​Maï... La-​Maï!» dit l'en­fant.

Et le pre­mier d'ajouter, comme s'il eût pen­sé qu'il serait mieux com­pris:

«Vater... vater!...»

Ce mot de «père», il le prononçait en alle­mand, fort mal. D'ailleurs, quoi de plus ex­traor­di­naire qu'un mot de cette langue dans la bouche de ces Wagddis?...

À peine en­tré, Llan­ga était al­lé près de la mère et celle-​ci lui ou­vrait ses bras, le pres­sait con­tre elle, le ca­res­sait de la main, té­moignant toute sa re­con­nais­sance pour le sauveur de son en­fant.

Voici ce qu'ob­ser­va plus par­ti­culière­ment John Cort:

Le père était de haute taille, bi­en pro­por­tion­né, d'ap­parence vigoureuse, les bras un peu plus longs que n'eu­ssent été des bras hu­mains, les mains larges et fortes, les jambes légère­ment ar­quées, la plante des pieds en­tière­ment ap­pliquée sur le sol.

Il avait le teint presque clair de ces tribus d'in­digènes qui sont plus car­ni­vores qu'her­bi­vores, une barbe flo­con­neuse et courte, une chevelure noire et crépue, une sorte de toi­son qui lui re­cou­vrait tout le corps. Sa tête était de moyenne grosseur, ses mâ­choires peu proémi­nentes; ses yeux, à la pupille ar­dente, bril­laient d'un vif éclat.

As­sez gra­cieuse, la mère, avec sa phy­sionomie avenante et douce, son re­gard qui déno­tait une grande af­fec­tu­osité, ses dents bi­en rangées et d'une re­mar­quable blancheur, et -- chez quels in­di­vidus du sexe faible la co­quet­terie ne se man­ifeste-​t-​elle pas? -- des fleurs dans sa chevelure, et aus­si -- dé­tail en somme in­ex­pli­ca­ble -- des grains de verre et des per­les d'ivoire. Cette je­une Wagd­di­enne rap­pelait le type des Cafres du Sud, avec ses bras ronds et mod­elés, ses poignets déli­cats, ses ex­trémités fines, des mains potelées, des pieds à faire en­vie à plus d'une Eu­ropéenne. Sur son pelage laineux était jetée une étoffe d'écorce qui la ser­rait à la cein­ture. À son cou pendait la mé­daille du doc­teur Jo­hausen, sem­blable à celle que por­tait l'en­fant.

Con­vers­er avec Lo-​Maï et La-​Maï n'était pas pos­si­ble, au vif dé­plaisir de John Cort. Mais il fut vis­ible que ces deux prim­itifs cher­chèrent à rem­plir tous les de­voirs de l'hos­pi­tal­ité wagd­di­enne. Le père of­frit quelques fruits qu'il prit sur une tablette, des matofés de péné­trante saveur et qui provi­en­nent d'une liane.

Les hôtes ac­cep­tèrent les matofés et en mangèrent quelques-​uns, à l'ex­trême sat­is­fac­tion de la famille.

Et alors il y eut lieu de re­con­naître la justesse de ces re­mar­ques faites depuis longtemps déjà: c'est que la langue wagd­di­enne, à l'ex­em­ple des langues polynési­ennes, of­frait des par­al­lélismes frap­pants avec le ba­bil en­fantin, -- ce qui a au­torisé les philo­logues à pré­ten­dre qu'il y eut pour tout le genre hu­main une longue péri­ode de voyelles an­térieure­ment à la for­ma­tion des con­sonnes. Ces voyelles, en se com­bi­nant à l'in­fi­ni, ex­pri­ment des sens très var­iés, tels _ori ori­ori, oro oroo­ra, orur­na_, etc... Les con­sonnes sont le _k_, le _t, _le _p_, les nasales sont _ng_ et _m_. Rien qu'avec les voyelles _ha_, _ra_, on forme une séné de vo­ca­bles, lesquels, sans con­so­nances réelles, ren­dent toutes les nu­ances d'ex­pres­sion et jouent le rôle des noms, prénoms, verbes, etc.

Dans la con­ver­sa­tion de ces Wagddis, les de­man­des et les répons­es étaient brèves, deux ou trois mots, qui com­mençaient presque tous par les let­tres _ng_, _mgou_, ms, comme chez les Con­go­lais. La mère parais­sait moins lo­quace que le père et prob­able­ment sa langue n'avait pas, ain­si que les langues féminines des deux con­ti­nents, la fac­ulté de faire douze mille tours à la minute.

À not­er aus­si -- ce dont John Cort fut le plus sur­pris -- que ces prim­itifs em­ploy­aient cer­tains ter­mes con­go­lais et alle­mands, presque dé­fig­urés d'ailleurs par la pronon­ci­ation.

Au to­tal, il est vraisem­blable que ces êtres n'avaient d'idées que ce qu'il leur en fal­lait pour les be­soins de l'ex­is­tence et, de mots, que ce qu'il en fal­lait pour ex­primer ces idées. Mais, à dé­faut de la re­li­giosité, qui se ren­con­tre chez les sauvages les plus ar­riérés et qu'ils ne pos­sé­daient pas, sans doute, on pou­vait tenir pour sûr qu'ils étaient doués de qual­ités af­fec­tives. Non seule­ment ils avaient pour leurs en­fants ces sen­ti­ments dont les an­imaux ne sont pas dépourvus tant que leurs soins sont néces­saires à la con­ser­va­tion de l'es­pèce, mais ces sen­ti­ments se con­tin­uaient au-​delà, ain­si que le père et la mère le mon­traient pour Li-​Maï. Puis la ré­ciproc­ité ex­is­tait. Échange en­tre eux de ca­ress­es pa­ter­nelles et fil­iales... La famille ex­is­tait.

Après un quart d'heure passé à l'in­térieur de cette pail­lote, Khamis, John Cort et Max Hu­ber en sor­tirent sous la con­duite de Lo-​Maï et de son en­fant. Ils re­gag­nèrent la case où ils avaient été en­fer­més et qu'ils al­laient oc­cu­per pen­dant... Tou­jours cette ques­tion, et peut-​être ne s'en rap­porterait-​on pas à eux seuls pour la ré­soudre.

Là, on prit con­gé les uns des autres. Lo-​Maï em­bras­sa une dernière fois le je­une in­digène et ten­dit, non point sa pat­te comme l'eût pu faire un chien, ou sa main comme l'eût pu faire un quadru­mane, mais ses deux mains que John Cort et Max Hu­ber ser­rèrent avec plus de cor­dial­ité que Khamis.

«Mon cher Max, dit alors John Cort, un de vos grands écrivains a pré­ten­du que dans tout homme il y avait moi et l'autre... Eh bi­en, il est prob­able que l'un des deux manque à ces prim­itifs...

-- Et lequel, John?...

-- L'autre, as­suré­ment... En tout cas, pour les étudi­er à fond, il faudrait vivre des an­nées par­mi eux!... Or, dans quelques jours, j'es­père bi­en que nous pour­rons repar­tir...

-- Cela, répon­dit Max Hu­ber, dépen­dra de Sa Ma­jesté, et qui sait si le roi Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la ne veut pas faire de nous des cham­bel­lans de la cour wagd­di­enne?»