Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE XIII _Le village aérien_

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Le village aérien

CHAPITRE XIII _Le village aérien_

Le lende­main, à leur réveil, le forelop­er et ses com­pagnons ob­ser­vaient, non sans grande sur­prise, que l'ob­scu­rité était plus pro­fonde en­core en cette par­tie de la forêt. Fai­sait-​il jour?... ils n'au­raient pu l'af­firmer. Quoi qu'il en soit, la lu­mière qui les guidait depuis soix­ante heures ne reparais­sait pas. Donc né­ces­sité d'at­ten­dre qu'elle se mon­trât pour repren­dre la marche.

Toute­fois, une re­mar­que fut faite par John Cort -- re­mar­que dont ses com­pagnons et lui dé­duisirent aus­sitôt cer­taines con­séquences:

«Ce qui est à not­er, dit-​il, c'est que nous n'avons point eu de feu ce matin et per­son­ne n'est venu pen­dant notre som­meil nous ap­porter notre or­di­naire...

-- C'est d'au­tant plus re­gret­table, ajou­ta Max Hu­ber, qu'il ne reste plus rien...

-- Peut-​être, reprit le forelop­er, cela in­dique-​t-​il que nous sommes ar­rivés...

-- Où?... de­man­da John Cort.

-- Où l'on nous con­dui­sait, mon cher John!»

C'était une réponse qui ne répondait pas; mais le moyen d'être plus ex­plicite?...

Autre re­mar­que: si la forêt était plus ob­scure, il ne sem­blait pas qu'elle fût plus si­len­cieuse. On en­tendait comme une sorte de bour­don­nement aérien, une rumeur dé­sor­don­née, qui ve­nait des ra­mures supérieures. En re­gar­dant, Khamis, Max Hu­ber et John Cort dis­tin­guaient vague­ment comme un large pla­fond éten­du à une cen­taine de pieds au-​dessus du sol.

Nul doute, il ex­is­tait à cette hau­teur un prodigieux enchevêtrement de branch­es, sans au­cun in­ter­stice par lequel se fût glis­sée la clarté du jour. Une toi­ture de chaume n'au­rait pas été plus im­péné­tra­ble à la lu­mière. Cette dis­po­si­tion ex­pli­quait l'ob­scu­rité qui rég­nait sous les ar­bres.

À l'en­droit où tous les trois avaient cam­pé cette nu­it-​là, la na­ture du sol était très mod­ifiée. Plus de ces ronces en­tremêlées, de ces sizy­phus épineux qui l'ob­stru­aient en de­hors de la sente. Une herbe presque rase, et au­cun ru­mi­nant n'eût pu «y ton­dre la largeur de sa langue». Que l'on se fig­ure une prairie dont ni les pluies ni les sources n'ar­roseraient ja­mais la sur­face.

Les ar­bres, lais­sant en­tre eux des in­ter­valles de vingt à trente pieds, ressem­blaient aux bas piliers d'une sub­struc­tion colos­sale et leurs ra­mures de­vaient cou­vrir une aire de plusieurs mil­liers de mètres su­per­fi­ciels.

Là, en ef­fet, s'ag­gloméraient ces syco­mores africains dont le tronc se com­pose d'une quan­tité de tiges soudées en­tre elles; des bom­bax au fût symétrique, aux racines gi­gan­tesques et d'une taille supérieure à celle de leurs con­génères; des baob­abs, re­con­naiss­ables à la forme de courge qu'ils pren­nent à leur base, d'une cir­con­férence de vingt à trente mètres, et que sur­monte un énorme fais­ceau de branch­es pen­dantes; des palmiers doum à tronc bi­furqué; des palmiers deleb à tronc gibbeux; des fro­magers à tronc évidé en une série de cav­ités as­sez grandes pour qu'un homme puisse s'y blot­tir; des aca­jous don­nant des billes d'un mètre cin­quante de di­amètre et que l'on peut creuser en em­bar­ca­tions de quinze à dix-​huit mètres, d'une ca­pac­ité de trois à qua­tre tonnes; des drag­onniers aux gi­gan­tesques di­men­sions; des bauhinias, sim­ples ar­bris­seaux sous d'autres lat­itudes, ici les géants de cette famille de légu­mineuses. On imag­ine ce que de­vait être l'épanouisse­ment des cimes, de ces ar­bres à quelques cen­taines de pieds dans les airs.

Une heure en­vi­ron s'écoula. Khamis ne ces­sait de promen­er ses re­gards en tous sens, guet­tant la lueur con­duc­trice... Et pourquoi eût-​il renon­cé à suiv­re le guide in­con­nu?... Il est vrai, son in­stinct, joint à de cer­taines ob­ser­va­tions, l'in­ci­tait à penser qu'il s'était tou­jours dirigé vers l'est. Or, ce n'était pas de ce côté que se dessi­nait le cours de l'Oubanghi, ce n'était pas le chemin du re­tour... Où donc les avait en­traînés cette étrange lu­mière?...

Puisqu'elle ne reparais­sait pas, que faire?... Quit­ter cet en­droit?... Pour aller où?... Y de­meur­er?... Et se nour­rir en route?... On avait déjà faim et soif...

«Cepen­dant, dit John Cort, nous serons bi­en for­cés de par­tir, et je me de­mande s'il ne vaudrait pas mieux se met­tre tout de suite en marche...

-- De quel côté?...» ob­jec­ta Max Hu­ber.

C'était la ques­tion, et sur quel in­dice pou­vait-​on s'ap­puy­er pour la ré­soudre?...

«En­fin, reprit John Cort im­pa­tien­té, nos pieds ne sont pas en­rac­inés ici, que je sache!... La cir­cu­la­tion est pos­si­ble en­tre ces ar­bres, et l'ob­scu­rité n'est pas si pro­fonde qu'on ne puisse se diriger...

-- Venez!...» or­don­na Khamis.

Et tous trois al­lèrent en re­con­nais­sance sur une éten­due d'un de­mi-​kilo­mètre. Ils foulaient in­vari­able­ment le même sol débrous­sail­lé, le même tapis nu et sec, tel qu'il eût été sous l'abri d'une toi­ture im­péné­tra­ble à la pluie comme aux rayons du soleil. Partout les mêmes ar­bres, dont on ne voy­ait que les bass­es branch­es. Et tou­jours aus­si cette rumeur con­fuse qui sem­blait tomber d'en haut et dont l'orig­ine de­meu­rait in­ex­pli­ca­ble.

Ce dessous de forêt était-​il ab­sol­ument désert?... Non, et, à plusieurs repris­es, Khamis crut apercevoir des om­bres se gliss­er en­tre les ar­bres. Était-​ce une il­lu­sion?... Il ne savait trop que penser. En­fin, après une de­mi-​heure in­fructueuse­ment em­ployée, ses com­pagnons et lui vin­rent s'as­seoir près du tronc d'un bauhinia.

Leurs yeux com­mençaient à se faire à cette ob­scu­rité, qui s'at­ténu­ait d'ailleurs. Grâce au soleil mon­tant, un peu de clarté se propageait sous ce pla­fond ten­du au-​dessus du sol. Déjà on pou­vait dis­tinguer les ob­jets à une ving­taine de pas.

Et voici que ces mots furent pronon­cés à mi-​voix par le forelop­er:

«Quelque chose re­mue là-​bas...

-- Un an­imal ou un homme?... de­man­da John Cort en re­gar­dant dans cette di­rec­tion.

-- Ce serait un en­fant, en tout cas, fit ob­serv­er Khamis, car il est de pe­tite taille...

-- Un singe, par­bleu!» déclara Max Hu­ber.

Im­mo­biles, ils gar­daient le si­lence, afin de ne point ef­fray­er led­it quadru­mane. Si l'on par­ve­nait à s'en em­par­er, eh bi­en mal­gré la répug­nance man­ifestée pour la chair simi­enne par Max Hu­ber et John Cort... Il est vrai, faute de feu, com­ment griller ou rôtir?... À mesure qu'il s'ap­prochait, cet être ne té­moignait au­cun éton­nement. Il mar­chait sur ses pat­tes de der­rière, et s'ar­rê­ta à quelques pas.

Quelle fut la stupé­fac­tion de John Cort et de Max Hu­ber, lorsqu'ils re­con­nurent cette sin­gulière créa­ture que Llan­ga avait sauvée, le pro­tégé du je­une in­digène!...

Et ces mots de s'échang­er:

«Lui... c'est lui...

-- Pos­itive­ment...

-- Mais alors, puisque ce pe­tit est ici, pourquoi Llan­ga n'y serait-​il pas?...

-- Êtes-​vous sûrs de ne pas vous tromper?... de­man­da le forelop­er.

-- Très sûrs, af­fir­ma John Cort, et, d'ailleurs, nous al­lons bi­en voir!»

Il tira de sa poche la mé­daille en­levée au cou du pe­tit et, la ten­ant par le cor­don, la bal­ança comme un ob­jet que l'on présente aux yeux d'un en­fant pour l'at­tir­er.

À peine celui-​ci eut-​il aperçu la mé­daille, qu'il s'élança d'un bond. Il n'était plus malade, à présent!... Pen­dant ces trois jours d'ab­sence, il avait re­cou­vré la san­té et, en même temps, sa sou­plesse na­turelle. Aus­si fonça-​t-​il sur John Cort avec l'év­idente in­ten­tion de repren­dre son bi­en.

Khamis le saisit au pas­sage, et alors ce ne fut plus le mot «ngo­ra» qui s'échap­pa de la bouche du pe­tit, ce furent ces mots net­te­ment ar­tic­ulés:

«Li-​Maï!... Ngala... Ngala!...»

Ce que sig­nifi­aient ces mots d'une langue in­con­nue même à Khamis, ses com­pagnons et lui n'eu­rent pas le temps de se le de­man­der. Brusque­ment ap­parurent d'autres types de la même es­pèce, hauts de taille ceux-​là, n'ayant pas moins de cinq pieds et de­mi des talons à la nuque.

Khamis, John Cort, Max Hu­ber n'avaient pu re­con­naître s'ils avaient af­faire à des hommes ou à des quadru­manes. Ré­sis­ter à ces sylvestres de la grande forêt d'une douzaine eût été inu­tile. Le forelop­er, Max Hu­ber, John Cort, furent ap­préhendés par les bras, poussés en avant, con­traints à s'achem­iner en­tre les ar­bres, et, en­tourés de la bande, ils ne s'ar­rêtèrent qu'après un par­cours de cinq à six cents mètres.

À cet en­droit, l'in­cli­nai­son de deux ar­bres, as­sez rap­prochés l'un de l'autre, avait per­mis d'y fix­er des branch­es transver­sales, dis­posées comme des march­es. Si ce n'était pas un es­calier, c'était mieux qu'une échelle. Cinq ou six in­di­vidus de l'es­corte y grim­pèrent, tan­dis que les autres obligeaient leurs pris­on­niers à suiv­re le même chemin, sans les bru­talis­er toute­fois.

À mesure que l'on s'él­evait, la lu­mière se lais­sait percevoir à travers les frondaisons. En­tre les in­ter­stices fil­traient quelques rayons de ce soleil dont Khamis et ses com­pagnons avaient été privés depuis qu'ils avaient quit­té le cours du rio Jo­hausen.

Max Hu­ber au­rait été de mau­vaise foi s'il se fût re­fusé à con­venir que, dé­cidé­ment, cela ren­trait dans la caté­gorie des choses ex­traor­di­naires.

Lorsque l'as­cen­sion prit fin, à une cen­taine de pieds en­vi­ron du sol, quelle fut leur sur­prise! Ils voy­aient se dévelop­per de­vant eux une plate-​forme large­ment éclairée par la lu­mière du ciel. Au- dessus s'ar­rondis­saient les cimes ver­doy­antes des ar­bres. À sa sur­face étaient rangées dans un cer­tain or­dre des cas­es de pisé jaune et de feuil­lage, bor­dant des rues. Cet en­sem­ble for­mait un vil­lage établi à cette hau­teur sur une éten­due telle qu'on ne pou­vait en apercevoir les lim­ites.

Là al­laient et ve­naient une foule d'in­digènes de type sem­blable à celui du pro­tégé de Llan­ga. Leur sta­tion, iden­tique à celle de l'homme, in­di­quait qu'ils avaient l'habi­tude de marcher de­bout, ayant ain­si droit à ce qual­ifi­catif d'_erec­tus_ don­né par le doc­teur Eu­gène Dubois aux pithé­can­thro­pus trou­vés dans les forêts de Ja­va, -- car­ac­tère an­thro­pogénique que ce sa­vant re­garde comme l'un des plus im­por­tants de l'in­ter­mé­di­aire en­tre l'homme et les singes con­for­mé­ment aux prévi­sions de Dar­win[1].

Si les an­thro­pol­ogistes ont pu dire que les plus élevés des quadru­manes dans l'échelle simi­enne, ceux qui se rap­prochent da­van­tage de la con­for­ma­tion hu­maine, en dif­fèrent cepen­dant par cette par­tic­ular­ité qu'ils se ser­vent de leurs qua­tre mem­bres quand ils fuient, il sem­blait bi­en que cette re­mar­que n'au­rait pu s'ap­pli­quer aux habi­tants du vil­lage aérien.

Mais Khamis, Max Hu­ber, John Cort, durent remet­tre à plus tard leurs ob­ser­va­tions à ce su­jet. Que ces êtres dussent se plac­er ou non en­tre l'an­imal et l'homme, leur es­corte, tout en con­ver­sant dans un id­iome in­com­préhen­si­ble, les pous­sa vers une case au mi­lieu d'une pop­ula­tion qui les re­gar­dait sans trop s'éton­ner. La porte fut refer­mée sur eux et ils se virent bel et bi­en em­pris­on­nés dans la­dite case.

«Par­fait!... déclara Max Hu­ber. Et, ce qui me sur­prend le plus, c'est que ces orig­in­aux-​là n'ont pas l'air de nous prêter at­ten­tion!... Est-​ce qu'ils ont déjà vu des hommes?...

-- C'est pos­si­ble, reprit John Cort, mais reste à savoir s'ils ont l'habi­tude de nour­rir leurs pris­on­niers...

-- Ou s'ils n'ont pas plutôt celle de s'en nour­rir!» ajou­ta Max Hu­ber.

Et, en ef­fet, puisque, dans les tribus de l'Afrique, les Mon­bout­tous et autres se livrent en­core aux pra­tiques du can­ni­bal­isme, pourquoi ces sylvestres, qui ne leur étaient guère in­férieurs, n'au­raient-​ils pas eu l'habi­tude de manger leurs sem­blables -- ou à peu près?...

En tout cas, que ces êtres fussent des an­thro­poïdes d'une es­pèce supérieure aux orangs de Bornéo, aux chim­panzés de la Guinée, aux go­rilles du Gabon, qui se rap­prochent le plus de l'hu­man­ité, cela n'était pas con­testable. En ef­fet, ils savaient faire du feu et l'em­ploy­er à divers us­ages do­mes­tiques: tel le foy­er au pre­mier campe­ment, telle la torche que le guide avait promenée à travers ces som­bres soli­tudes. Et l'idée vint alors que ces flammes mou­vantes, sig­nalées sur la lisière, pou­vaient avoir été al­lumées par ces étranges habi­tants de la grande forêt.

À vrai dire, on sup­pose que cer­tains quadru­manes font em­ploi du feu. Ain­si Émir Pacha racon­te que les bois de Msok­go­nie, pen­dant les nu­its es­ti­vales, sont in­festés par des ban­des de chim­panzés, qui s'éclairent de torch­es et vont ma­raud­er jusque dans les plan­ta­tions.

Ce qu'il con­ve­nait égale­ment de not­er, c'est que ces êtres, d'es­pèce in­con­nue, étaient con­for­més comme les hu­mains au point de vue de la sta­tion et de la marche. Au­cun autre quadru­mane n'eût été plus digne de porter ce nom d'orang, qui sig­ni­fie ex­acte­ment «homme des bois».

«Et puis ils par­lent... fit re­mar­quer John Cort, après di­vers­es ob­ser­va­tions qui furent échangées au su­jet des habi­tants de ce vil­lage aérien.

-- Eh bi­en, s'ils par­lent, s'écria Max Hu­ber, c'est qu'ils ont des mots pour s'ex­primer, et ceux qui veu­lent dire: «Je meurs de faim!... Quand se met-​on à ta­ble?...» je ne serais pas fâché de les con­naître!...»

Des trois pris­on­niers, Khamis était le plus aba­sour­di. Dans sa cervelle, peu portée aux dis­cus­sions an­thro­pol­ogistes, il ne pou­vait en­tr­er que ces êtres ne fussent pas des an­imaux, que ces an­imaux ne fussent pas des singes. C'étaient des singes qui mar­chaient, qui par­laient, qui fai­saient du feu, qui vi­vaient dans des vil­lages, mais en­fin des singes. Et même il trou­vait déjà as­sez ex­traor­di­naire que la forêt de l'Oubanghi ren­fer­mât de pareilles es­pèces dont on n'avait en­core ja­mais eu con­nais­sance. Sa dig­nité d'in­digène du con­ti­nent noir souf­frait de ce que ces bêtes-​là «fussent si rap­prochées de ses pro­pres con­génères par leurs fac­ultés na­turelles».

Il est des pris­on­niers qui se résig­nent, d'autres qui ne se résig­nent pas. John Cort et le forelop­er -- et surtout l'im­pa­tient Max Hu­ber -- n'ap­parte­naient point à la sec­onde caté­gorie. Out­re le désagré­ment d'être claque­muré au fond de cette case, l'im­pos­si­bil­ité de rien voir à travers ses parois opaques, l'in­quié­tude de l'avenir, l'in­cer­ti­tude touchant l'is­sue de cette aven­ture, étaient bi­en pour préoc­cu­per. Et puis la faim les pres­sait, le dernier repas re­mon­tant à une quin­zaine d'heures.

Il y avait cepen­dant une cir­con­stance sur laque­lle pou­vait se fonder quelque es­poir, vague, sans doute: c'était que le pro­tégé de Llan­ga habitait ce vil­lage -- son vil­lage na­tal prob­able­ment -- et au mi­lieu de sa famille, en ad­met­tant que ce qu'on ap­pelle la famille ex­istât chez ces forestiers de l'Oubanghi.

«Or, ain­si que le dit John Cort, puisque ce pe­tit a été sauvé du tour­bil­lon, il est per­mis de penser que Llan­ga l'a été égale­ment... Ils ne doivent point s'être quit­tés, et si Llan­ga ap­prend que trois hommes vi­en­nent d'être amenés dans ce vil­lage, com­ment ne com­prendrait-​il pas qu'il s'ag­it de nous?... En somme, on ne nous a fait au­cun mal jusqu'ici, et il est prob­able qu'on n'en a point fait à Llan­ga...

-- Évidem­ment, le pro­tégé est sain et sauf, ad­mit Max Hu­ber, mais le pro­tecteur l'est-​il?... Rien ne prou­ve que notre pau­vre Llan­ga n'ait pas péri dans le rio!...»

Rien en ef­fet.

En ce mo­ment, la porte de la case, qui était gardée par deux vigoureux gail­lards, s'ou­vrit, et le je­une in­digène parut.

«Llan­ga... Llan­ga!... s'écrièrent à la fois les deux amis.

-- Mon ami Max... mon ami John!... répon­dit Llan­ga, qui tom­ba dans leurs bras.

-- Depuis quand es-​tu ici?... de­man­da le forelop­er.

-- Depuis hi­er matin...

-- Et com­ment es-​tu venu?...

-- On m'a porté à travers la forêt...

-- Ceux qui te por­taient ont dû marcher plus vite que nous, Llan­ga?...

-- Très vite!...

-- Et qui t'a porté?...

-- Un de ceux qui m'avaient sauvé... qui vous avaient sauvés aus­si...

-- Des hommes?...

-- Oui... des hommes... pas des singes... non! pas des singes.»

Tou­jours af­fir­matif, le je­une in­digène. En tout cas, c'étaient des types d'une race par­ti­culière, sans doute, af­fec­tés du signe «moins» par rap­port à l'hu­man­ité... Une race in­ter­mé­di­aire de prim­itifs, peut-​être des spéci­mens de ce genre d'an­thro­pop­ithèques qui man­quent à l'échelle an­imale...

Et alors, Llan­ga de racon­ter som­maire­ment son his­toire, après avoir, à plusieurs repris­es, baisé les mains du Français et de l'Améri­cain, re­tirés comme lui au mo­ment où les en­traî­nait le rapi­de et qu'il n'es­pérait plus revoir.

Lorsque le radeau heur­ta les roches, ils avaient été pré­cip­ités dans le tour­bil­lon, lui et Li-​Maï...

«Li-​Maï?... s'écria Max Hu­ber.

-- Oui... Li-​Maï... c'est son nom... Il m'a répété en se désig­nant: «Li-​Maï... Li-​Maï...»

-- Ain­si il a un nom?... dit John Cort.

-- Évidem­ment, John!... Quand on par­le, n'est-​il pas tout na­turel de se don­ner un nom?...

-- Est-​ce que cette tribu, cette pe­uplade, comme on voudra, de­man­da John Cort, en a un aus­si?...

-- Oui... les Wagddis... répon­dit Llan­ga. J'ai en­ten­du Li-​Maï les ap­pel­er Wagddis!»

En réal­ité, ce mot n'ap­parte­nait pas à la langue con­go­laise. Mais, Wagddis ou non, des in­digènes se trou­vaient sur la rive gauche du rio Jo­hausen, lorsque la catas­tro­phe se pro­duisit. Les uns cou­rurent sur le bar­rage, ils se lancèrent dans le tor­rent au sec­ours de Khamis, John Cort et Max Hu­ber, les autres au sec­ours de Li-​Maï et de Llan­ga. Celui-​ci, ayant per­du con­nais­sance, ne se sou­ve­nait plus de ce qui s'était passé en­suite et croy­ait que ses amis s'étaient noyés dans le rapi­de.

Lorsque Llan­ga revint à lui, il était dans les bras d'un ro­buste Wagd­di, le père même de Li-​Maï, qui, lui, était dans les bras de la «ngo­ra», sa mère! Ce qu'on pou­vait ad­met­tre, c'est que, quelques jours avant qu'il eût été ren­con­tré par Llan­ga, le pe­tit s'était égaré dans la forêt et que ses par­ents s'étaient mis à sa recherche. On sait com­ment Llan­ga l'avait sauvé, com­ment, sans lui, il eût péri dans les eaux de la riv­ière.

Bi­en traité, bi­en soigné, Llan­ga fut donc em­porté jusqu'au vil­lage wagd­di­en. Li-​Maï ne tar­da pas à repren­dre ses forces, n'étant malade que d'ina­ni­tion et de fa­tigue. Après avoir été le pro­tégé de Llan­ga, il devint son pro­tecteur. Le père et la mère de Li-​Maï s'étaient mon­trés re­con­nais­sants en­vers le je­une in­digène. La re­con­nais­sance ne se ren­con­tre-​t-​elle pas chez les an­imaux pour les ser­vices qui leur sont ren­dus, et dès lors pourquoi n'ex­is­terait-​elle pas chez des êtres qui leur sont supérieurs?...

Bref, ce matin même, Llan­ga avait été amené par Li-​Maï de­vant cette case. Pour quelle rai­son?... il l'ig­no­rait alors. Mais des voix se fai­saient en­ten­dre, et, prê­tant l'or­eille, il avait re­con­nu celles de John Cort et de Max Hu­ber.

Voilà ce qui s'était passé depuis la sé­pa­ra­tion au bar­rage du rio Jo­hausen.

«Bi­en, Llan­ga, bi­en!... dit Max Hu­ber, mais nous mourons de faim, et, avant de con­tin­uer tes ex­pli­ca­tions, si tu peux, grâce à tes pro­tec­tions sérieuses...»

Llan­ga sor­tit et ne tar­da pas à ren­tr­er avec quelques pro­vi­sions, un fort morceau de buf­fle gril­lé, salé à point, une de­mi-​douzaine de fruits de l'aca­cia adan­so­nia, dits pain de singe ou pain d'homme, des ba­nanes fraîch­es et, dans une cale­basse, une eau limpi­de, ad­di­tion­née du suc lai­teux de lu­tex, que dis­tille une liane à caoutchouc de l'es­pèce «lan­dol­phia africa».

On le com­prend, la con­ver­sa­tion fut sus­pendue. John Cort, Max Hu­ber, Khamis avaient un trop formidable be­soin de nour­ri­ture pour se mon­tr­er dif­fi­ciles sur la qual­ité. Du morceau de buf­fle, du pain et des ba­nanes, ils ne lais­sèrent que les os et les épluchures.

John Cort, alors, ques­tion­na le je­une in­digène, s'in­for­mant si ces Wagddis étaient nom­breux.

«Beau­coup... beau­coup...! J'en ai vu beau­coup... dans les rues, dans les cas­es... répon­dit Llan­ga.

-- Au­tant que dans les vil­lages du Bournou ou du Baghir­mi?...

-- Oui...

-- Et ils ne de­scen­dent ja­mais?...

-- Si... si... pour chas­ser... pour ré­colter des racines, des fruits... pour puis­er de l'eau...

-- Et ils par­lent?...

-- Oui... mais je ne com­prends pas... Et pour­tant... des mots par­fois... des mots... que je con­nais... comme en dit Li-​Maï.

-- Et le père... la mère de ce pe­tit?...

-- Oh! très bons pour moi... et ce que je vous ai ap­porté là vient d'eux...

-- Il me tarde de leur en ex­primer tous mes re­mer­ciements... déclara Max Hu­ber.

-- Et ce vil­lage dans les ar­bres, com­ment l'ap­pelle-​t-​on?...

-- Ngala.

-- Et, dans ce vil­lage, y a-​t-​il un chef?... de­man­da John Cort.

-- Oui...

-- Tu l'as vu?...

-- Non, mais j'ai en­ten­du qu'on l'ap­pelait Msé­lo-​Ta­la-​Ta­la.

-- Des mots in­digènes!... s'écria Khamis.

-- Et que sig­ni­fient ces mots?...

-- Le père Miroir», répon­dit le forelop­er.

En ef­fet, c'est ain­si que les Con­go­lais désig­nent un homme qui porte des lunettes.