Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE XII _Sous bois_

(download Open eBook Format)

Le village aérien

CHAPITRE XII _Sous bois_

Le lende­main, trois hommes étaient éten­dus près d'un foy­er dont les derniers char­bons achevaient de se con­sumer. Vain­cus par la fa­tigue, in­ca­pables de ré­sis­ter au som­meil, après avoir repris leurs vête­ments séchés de­vant ce feu, ils s'étaient en­dormis.

Quelle heure était-​il et même fai­sait-​il jour ou fai­sait-​il nu­it?... Au­cun d'eux ne l'eût pu dire. Cepen­dant, à sup­put­er le temps écoulé depuis la veille, il sem­blait bi­en que le soleil dût être au-​dessus de l'hori­zon. Mais dans quelle di­rec­tion se plaçait l'est?... Cette de­mande, si elle eût été faite, fût restée sans réponse.

Ces trois hommes étaient-​ils donc au fond d'une cav­erne, en un lieu im­péné­tra­ble à la lu­mière di­urne?...

Non, au­tour d'eux se pres­saient des ar­bres en si grand nom­bre qu'ils ar­rê­taient le re­gard à la dis­tance de quelques mètres. Même pen­dant la flam­bée, en­tre les énormes troncs et les lianes qui se tendaient de l'un à l'autre, il eût été im­pos­si­ble de re­con­naître un sen­tier prat­ica­ble à des pié­tons. La ra­mure in­férieure pla­fon­nait à une cin­quan­taine de pieds seule­ment. Au-​dessus, si dense était le feuil­lage, jusqu'à l'ex­trême cime, que ni la clarté des étoiles ni les rayons du soleil ne pas­saient au travers. Une prison n'au­rait pas été plus ob­scure, ses murs n'eu­ssent pas été plus in­fran­chiss­ables, et ce n'était pour­tant qu'un des sous-​bois de la grande forêt.

Dans ces trois hommes, on eût re­con­nu John Cort, Max Hu­ber et Khamis.

Par quel en­chaîne­ment de cir­con­stances se trou­vaient-​ils en cet en­droit?... Ils l'ig­no­raient. Après la dis­lo­ca­tion du radeau con­tre le bar­rage, n'ayant pu se retenir aux roches, ils avaient été pré­cip­ités dans les eaux du rapi­de, et ne savaient rien de ce qui avait suivi cette catas­tro­phe. À qui le forelop­er et ses com­pagnons de­vaient-​ils leur salut?... Qui les avait trans­portés jusqu'à cet épais mas­sif avant qu'ils eu­ssent repris con­nais­sance?...

Par mal­heur, tous n'avaient pas échap­pé à ce désas­tre. L'un d'eux man­quait, l'en­fant adop­tif de John Cort et de Max Hu­ber, le pau­vre Llan­ga, et aus­si le pe­tit être qu'il avait sauvé une pre­mière fois... Et qui sait si ce n'était pas en voulant le sauver une sec­onde qu'il avait péri avec lui?...

Main­tenant, Khamis, John Cort, Max Hu­ber, ne pos­sé­daient ni mu­ni­tions ni armes, au­cun usten­sile, sauf leurs couteaux de poche et la ha­chette, que le forelop­er por­tait à sa cein­ture. Plus de radeau, et d'ailleurs de quel côté se fussent-​ils dirigés pour ren­con­tr­er le cours du rio Jo­hausen?...

Et la ques­tion de nour­ri­ture, com­ment la ré­soudre? Les pro­duits de la chas­se al­laient faire dé­faut?... Khamis, John Cort et Max Hu­ber en seraient-​ils ré­duits aux racines, aux fruits sauvages, in­suff­isantes ressources et très prob­lé­ma­tiques?... N'était-​ce pas la per­spec­tive de mourir de faim à bref délai?...

Délai de deux ou trois jours, toute­fois, car l'al­imen­ta­tion serait du moins as­surée pour ce laps de temps. Ce qui restait du buf­fle avait été dé­posé en cet en­droit. Après s'en être partagé les quelques tranch­es déjà cuites, ils s'étaient en­dormis au­tour de ce feu prêt à s'étein­dre.

John Cort se réveil­la le pre­mier au mi­lieu d'une ob­scu­rité que la nu­it n'au­rait pas ren­due plus pro­fonde. Ses yeux s'ac­cou­tu­mant à ces ténèbres, il aperçut vague­ment Max Hu­ber et Khamis couchés au pied des ar­bres. Avant de les tir­er de leur som­meil, il al­la ranimer le foy­er en rap­prochant les bouts de ti­sons qui brûlaient sous la cen­dre. Puis il ra­mas­sa une brassée de bois mort, d'herbes sèch­es, et bi­en­tôt une flamme pétil­lante je­ta ses lueurs sur le campe­ment.

«À présent, dit John Cort, avi­sons à sor­tir de là, mais com­ment?...»

Le pétille­ment du foy­er ne tar­da pas à réveiller Max Hu­ber et Khamis. Ils se relevèrent presque au même in­stant. Le sen­ti­ment de la sit­ua­tion leur revint, et ils firent ce qu'il y avait à faire: ils tin­rent con­seil.

«Où sommes-​nous?... de­man­da Max Hu­ber.

-- Où l'on nous a trans­portés, répon­dit John Cort, et j'en­tends par là que nous ne savons rien de ce qui s'est passé depuis...

-- Depuis une nu­it et un jour peut-​être..., ajou­ta Max Hu­ber. Est- ce hi­er que notre radeau s'est brisé con­tre le bar­rage?... Khamis, avez-​vous quelque idée à ce su­jet?...»

Pour toute réponse, le forelop­er se con­tenta de sec­ouer la tête. Im­pos­si­ble de déter­min­er le compte du temps écoulé, ni de dire dans quelles con­di­tions s'était ef­fec­tué le sauve­tage.

«Et Llan­ga?... de­man­da John Cort. Il a cer­taine­ment péri puisqu'il n'est pas avec nous!... Ceux qui nous ont sauvés n'ont pu le re­tir­er du rapi­de...

-- Pau­vre en­fant! soupi­ra Max Hu­ber, il avait pour nous une si vive af­fec­tion!... Nous l'aimions... nous lui au­ri­ons fait une ex­is­tence si heureuse!... L'avoir ar­raché aux mains de ces Denkas, et main­tenant... Pau­vre en­fant!»

Les deux amis n'eu­ssent pas hésité à ris­quer leur vie pour Llan­ga... Mais, eux aus­si, ils avaient été bi­en près de périr dans le tour­bil­lon, et ils ig­no­raient à qui était dû leur salut...

Inu­tile d'ajouter qu'ils ne songeaient plus à la sin­gulière créa­ture re­cueil­lie par le je­une in­digène, et qui s'était noyée avec lui, sans doute. Bi­en d'autres ques­tions les préoc­cu­paient à cette heure, -- ques­tions autrement graves que ce prob­lème d'an­thro­polo­gie re­latif à un type moitié homme et moitié singe.

John Cort reprit:

«Lorsque je fais ap­pel à ma mé­moire, je ne me rap­pelle plus rien des faits qui ont suivi la col­li­sion con­tre le bar­rage... Un peu avant, il m'a sem­blé voir Khamis de­bout, lançant les armes et les usten­siles sur les roches...

-- Oui, dit Khamis, et as­sez heureuse­ment pour que ces ob­jets ne soient pas tombés dans le rio... En­suite...

-- En­suite, déclara Max Hu­ber, au mo­ment où nous avons été en­gloutis, j'ai cru... oui... j'ai cru apercevoir des hommes...

-- Des hommes... en ef­fet..., répon­dit vive­ment John Cort, des in­digènes qui en ges­tic­ulant, en cri­ant, se pré­cip­itèrent vers le bar­rage...

-- Vous avez vu des in­digènes?... de­man­da le forelop­er, très sur­pris.

-- Une douzaine en­vi­ron, af­fir­ma Max Hu­ber, et ce sont eux, suiv­ant toute prob­abil­ité, qui nous ont re­tirés du rio...

-- Puis, ajou­ta John Cort, sans que nous eu­ssions repris con­nais­sance, ils nous ont trans­portés en cet en­droit... avec ce reste de pro­vi­sions... En­fin, après avoir al­lumé ce feu, ils se sont hâtés de dis­paraître...

-- Et ont même si bi­en dis­paru, ajou­ta Max Hu­ber, que nous n'en retrou­vons pas trace!... C'est mon­tr­er qu'ils tenaient peu à notre grat­itude...

-- Pa­tience, mon cher Max, ré­pli­qua John Cort, il est pos­si­ble qu'ils soient au­tour de ce campe­ment... Com­ment ad­met­tre qu'ils nous y eu­ssent con­duits pour nous aban­don­ner en­suite?...

-- Et en quel lieu!... s'écria Max Hu­ber. Qu'il y ait dans cette forêt de l'Oubanghi des four­rés si épais, cela passe l'imag­ina­tion!... Nous sommes en pleine ob­scu­rité...

-- D'ac­cord... mais fait-​il jour?...» ob­ser­va John Cort.

Cette ques­tion ne tar­da pas à se ré­soudre af­fir­ma­tive­ment. Si opaque que fût le feuil­lage, on perce­vait au-​dessus de la cime des ar­bres, hauts de cent à cent cin­quante pieds, les vagues lueurs de l'es­pace. Il ne parais­sait pas dou­teux que le soleil, en ce mo­ment, éclairât l'hori­zon. Les mon­tres de John Cort et de Max Hu­ber, trem­pées des eaux du rio, ne pou­vaient plus in­di­quer l'heure. Il faudrait donc s'en rap­porter à la po­si­tion du disque so­laire, et en­core ne serait-​ce pos­si­ble que si ses rayons péné­traient à travers les ra­mures.

Tan­dis que les deux amis échangeaient ces di­vers­es ques­tions auxquelles ils ne savaient com­ment répon­dre, Khamis les écoutait sans pronon­cer une pa­role. Il s'était relevé, il par­courait l'étroite place que ces énormes ar­bres lais­saient li­bre, en­tourée d'une bar­rière de lianes et de sizy­phus épineux. En même temps, il cher­chait à dé­cou­vrir un coin de ciel dans l'in­ter­valle des branch­es; il ten­tait de retrou­ver en lui ce sens de l'ori­en­ta­tion qui n'au­rait ja­mais oc­ca­sion pareille de s'ex­ercer utile­ment. S'il avait déjà traver­sé les bois du Con­go ou du Camer­oun, il ne s'était pas en­gagé à travers des ré­gions si im­péné­tra­bles. Cette par­tie de la grande forêt ne pou­vait être com­parée à celle que ses com­pagnons et lui avaient franchie depuis la lisière jusqu'au rio Jo­hausen. À par­tir de ce point, ils étaient générale­ment dirigés vers le sud-​ouest. Mais de quel côté était main­tenant le sud- ouest, et l'in­stinct de Khamis le fix­erait-​il à cet égard?...

Au mo­ment où John Cort, dev­inant son hési­ta­tion, al­lait l'in­ter­roger, ce fut lui qui de­man­da:

«Mon­sieur Max, vous êtes cer­tain d'avoir aperçu des in­digènes près du bar­rage?...

-- Très cer­tain, Khamis, au mo­ment où le radeau se fra­cas­sait con­tre les roches.

-- Et sur quelle rive?...

-- Sur la rive gauche.

-- Vous dites bi­en la rive gauche?...

-- Oui... la rive gauche.

-- Nous se­ri­ons donc à l'est du rio?...

-- Sans doute, et, par con­séquent, ajou­ta John Cort, dans la par­tie la plus pro­fonde de la forêt... Mais à quelle dis­tance du rio Jo­hausen?...

-- Cette dis­tance ne peut être con­sid­érable, déclara Max Hu­ber. L'es­timer à quelques kilo­mètres, ce serait ex­agér­er. Il est in­ad­mis­si­ble que nos sauveteurs, quels qu'ils soient, nous aient trans­portés loin...

-- Je su­is de cet avis, af­fir­ma Khamis, le rio ne peut pas être éloigné... aus­si avons-​nous in­térêt à le re­join­dre, puis à repren­dre notre nav­iga­tion au-​dessous du bar­rage, dès que nous au­rons con­stru­it un radeau...

-- Et com­ment vivre jusque-​là, puis pen­dant la de­scente vers l'Oubanghi?... ob­jec­ta Max Hu­ber. Nous n'avons plus les ressources de la chas­se...

-- En out­re, fit re­mar­quer John Cort, de quel côté chercher le rio Jo­hausen?... Que nous ayons débar­qué sur la rive gauche, je l'ac­corde... Mais, avec l'im­pos­si­bil­ité de s'ori­en­ter, peut-​on af­firmer que le rio soit dans une di­rec­tion plutôt que dans une autre?...

-- Et d'abord, de­man­da Max Hu­ber, par où, s'il vous plaît, sor­tir de ce four­ré?...

-- Par là», répon­dit le forelop­er.

Et il mon­trait une déchirure du rideau de lianes à travers laque­lle ses com­pagnons et lui avaient dû être in­tro­duits en cet en­droit. Au-​delà se dessi­nait une sente ob­scure et sin­ueuse qui sem­blait prat­ica­ble.

Où cette sente con­dui­sait-​elle?... Était-​ce au rio?... Rien de moins cer­tain... Ne se croi­sait-​elle pas avec d'autres?... Ne risquait-​on pas de s'égar­er dans ce labyrinthe?... D'ailleurs, avant quar­ante-​huit heures, ce qui restait du buf­fle serait dévoré... Et après?... Quant à étanch­er sa soif, les pluies étaient as­sez fréquentes pour écarter toute crainte à cet égard.

«Dans tous les cas, ob­ser­va John Cort, ce n'est pas en prenant racine ici que l'on se tir­era d'em­bar­ras, et il faut au plus tôt quit­ter la place...

-- Man­geons d'abord», dit Max Hu­ber.

En­vi­ron un kilo­gramme de viande fut partagé en trois parts, et cha­cun dut se con­tenter de ce mince repas!...

«Et dire, reprit Max Hu­ber, que nous ne savons même pas si c'est un dé­je­uner ou un dîn­er...

-- Qu'im­porte! ré­pli­qua John Cort, l'es­tom­ac n'a que faire de ces dis­tinc­tions...

-- Soit, mais il a be­soin de boire, l'es­tom­ac, et quelques gouttes du rio Jo­hausen, je les ac­cueillerais comme le meilleur cru des vins de France!...»

Tan­dis qu'ils mangeaient, ils étaient re­de­venus si­len­cieux. De cette ob­scu­rité se dé­gageait une vague im­pres­sion d'in­quié­tude et de malaise. L'at­mo­sphère, im­prégnée des sen­teurs hu­mides du sol, s'alour­dis­sait sous ce dôme de feuil­lage. En ce mi­lieu qui sem­blait même im­pro­pre au vol des oiseaux, pas un cri, pas un chant, pas un bat­te­ment d'aile. Par­fois le bruit sec d'une branche morte dont la chute s'amor­tis­sait au con­tact du tapis de mouss­es spongieuses éten­du d'un tronc à l'autre. Par in­stants, aus­si, un sif­fle­ment aigu, puis le froufrou en­tre les feuilles sèch­es d'un de ces ser­pen­teaux des brouss­es, longs de cin­quante à soix­ante cen­timètres, heureuse­ment in­of­fen­sifs. Quant aux in­sectes, ils bour­don­naient comme d'habi­tude et n'avaient point épargné leurs piqûres.

Le repas achevé, tous trois se lev­èrent.

Après avoir ra­massé le morceau de buf­fle, Khamis se dirigea vers le pas­sage que lais­saient en­tre elles les lianes.

En cet in­stant, à plusieurs repris­es et d'une voix forte, Max Hu­ber je­ta cet ap­pel:

«Llan­ga!... Llan­ga!... Llan­ga!...»

Ce fut en vain, et au­cun écho ne ren­voya le nom du je­une in­digène.

«Par­tons», dit le forelop­er.

Et il prit les de­vants.

À peine avait-​il mis le pied sur la sente qu'il s'écria:

«Une lu­mière!...»

Max Hu­ber et John Cort s'avancèrent vive­ment.

«Les in­digènes?... dit l'un.

-- At­ten­dons!» répon­dit l'autre.

La lu­mière -- très prob­able­ment une torche en­flam­mée -- ap­pa­rais­sait en di­rec­tion de la sente à quelques cen­taines de pas. Elle n'éclairait la pro­fondeur du bois que dans un faible ray­on, pi­quant de vives lueurs le dessous des hautes ra­mures.

Où se dirigeait celui qui por­tait cette torche?... Était-​il seul?... Y avait-​il lieu de crain­dre une at­taque, ou était-​ce un sec­ours qui ar­rivait?...

Khamis et les deux amis hési­taient à s'en­gager plus avant dans la forêt.

Deux ou trois min­utes s'écoulèrent.

La torche ne s'était pas dé­placée.

Quant à sup­pos­er que cette lueur fût celle d'un feu fol­let, non as­suré­ment, étant don­née sa fix­ité.

«Que faire?... de­man­da John Cort.

-- Marcher vers cette lu­mière, puisqu'elle ne vient pas à nous, répon­dit Max Hu­ber.

-- Al­lons», dit Khamis.

Le forelop­er re­mon­ta la sente de quelques pas. Aus­sitôt la torche de s'éloign­er. Le por­teur s'était-​il donc aperçu que ces trois étrangers ve­naient de se met­tre en mou­ve­ment?... Voulait-​on éclair­er leur marche sous ces ob­scurs mas­sifs de la forêt, les ramen­er vers le rio Jo­hausen ou tout autre cours d'eau trib­utaire de l'Oubanghi?...

Ce n'était pas le cas de tem­po­ris­er. Il fal­lait d'abord suiv­re cette lu­mière, puis ten­ter de repren­dre la route vers le sud- ouest.

Et les voici suiv­ant l'étroit sen­tier, sur un sol dont les herbes étaient re­foulées depuis longtemps, les lianes rompues, les brous­sailles écartées par le pas­sage des hommes ou des an­imaux.

Sans par­ler des ar­bres que Khamis et ses com­pagnons avaient déjà ren­con­trés, il en était d'autres d'es­pèce plus rare, tel le gu­ra crepi­tans à fruits ex­plosi­bles, qui ne s'était en­core trou­vé qu'en Amérique dans la famille des eu­phor­biacées, dont l'écorce ten­dre ren­ferme une sub­stance lai­teuse, et dont la noix éclate à grand bruit en lançant au loin sa se­mence; tel le tso­far, l'ar­bre sif­fleur, en­tre les branch­es duquel le vent sif­flait comme à travers une fente, et qui n'avait été sig­nalé que dans les forêts nu­bi­ennes.

John Cort, Max Hu­ber et Khamis marchèrent ain­si pen­dant trois heures en­vi­ron, et, lorsqu'ils firent halte après cette pre­mière étape, la lu­mière s'ar­rê­ta au même in­stant...

«Dé­cidé­ment, c'est un guide, déclara Max Hu­ber, un guide d'une par­faite com­plai­sance!... Si nous savions seule­ment où il nous mène...

-- Qu'il nous sorte de ce labyrinthe, répon­dit John Cort, et je ne lui en de­mande pas da­van­tage!... Eh bi­en, Max, tout cela, est-​ce as­sez ex­traor­di­naire?...

-- As­sez... en ef­fet!...

-- Pourvu que cela ne le de­vi­enne pas trop, cher ami!» ajou­ta John Cort.

Pen­dant l'après-​mi­di, le sin­ueux sen­tier ne ces­sa de courir sous les frondaisons de plus en plus opaques. Khamis se tenait en tête, ses com­pagnons der­rière lui, en file in­di­enne, car il n'y avait pas­sage que pour une seule per­son­ne. S'ils pres­saient par­fois le pas, afin de se rap­procher de leur guide, celui-​ci, pres­sant égale­ment le sien, main­te­nait in­vari­able­ment sa dis­tance.

Vers six heures du soir, d'après l'es­time, qua­tre à cinq lieues avaient dû être franchies depuis le dé­part. Cepen­dant, l'in­ten­tion de Khamis, en dépit de la fa­tigue, était de suiv­re la lu­mière, tant qu'elle se mon­tr­erait, et il al­lait se remet­tre en marche, lorsqu'elle s'éteignit soudain.

«Faisons halte, dit John Cort. C'est évidem­ment une in­di­ca­tion qui nous est don­née...

-- Ou plutôt un or­dre, ob­ser­va Max Hu­ber.

-- Obéis­sons donc, ré­pli­qua le forelop­er, et pas­sons la nu­it en cet en­droit.

-- Mais de­main, ajou­ta John Cort, la lu­mière va-​t-​elle reparaître?...»

C'était la ques­tion.

Tous trois s'étendi­rent au pied d'un ar­bre. On se partagea un morceau de buf­fle, et, heureuse­ment, il fut pos­si­ble de se désaltér­er à un pe­tit filet liq­uide qui ser­pen­tait sous les herbes. Bi­en que les pluies fussent fréquentes dans cette ré­gion forestière, il n'était pas tombé une seule goutte d'eau depuis quar­ante-​huit heures.

«Qui sait même, re­mar­qua John Cort, si notre guide n'a pas pré­cisé­ment choisi cet en­droit parce que nous y trou­ve­ri­ons à nous désaltér­er?...

-- Déli­cate at­ten­tion», avoua Max Hu­ber, en puisant un peu de cette eau fraîche au moyen d'une feuille roulée en cor­net.

Quelque in­quié­tante que fût la sit­ua­tion, la las­si­tude l'em­por­ta, le som­meil ne se fit pas at­ten­dre. Mais John Cort et Max Hu­ber ne s'en­dormirent pas sans avoir par­lé de Llan­ga... Le pau­vre en­fant! S'était-​il noyé dans le rapi­de?... S'il avait été sauvé, pourquoi ne l'avait-​on pas re­vu?... Pourquoi n'avait-​il pas re­joint ses deux amis, John et Max?...

Lorsque les dormeurs se réveil­lèrent, une faible lueur, perçant les bran­chages, in­di­qua qu'il fai­sait jour. Khamis crut pou­voir con­clure qu'ils avaient suivi la di­rec­tion de l'est. Par mal­heur, c'était aller du mau­vais côté... En tout cas, il n'y avait qu'à repren­dre la route.

«Et la lu­mière?... dit John Cort.

-- La voici qui reparaît, répon­dit Khamis.

-- Ma foi, s'écria Max Hu­ber, c'est l'étoile des rois Mages... Toute­fois elle ne nous con­duit pas vers l'oc­ci­dent, et quand ar­riverons-​nous à Beth­léem?...»

Au­cune aven­ture ne mar­qua cette journée du 22 mars. La torche lu­mineuse ne ces­sa de guider la pe­tite troupe tou­jours en di­rec­tion de l'est.

De chaque côté de la sente, la fu­taie parais­sait im­péné­tra­ble, des troncs ser­rés les uns con­tre les autres, un in­ex­tri­ca­ble en­trelace­ment de brous­sailles. Il sem­blait que le forelop­er et ses com­pagnons fussent en­gagés à travers un in­ter­minable boy­au de ver­dure. Sur plusieurs points cepen­dant, quelques sen­tiers, non moins étroits, coupaient celui que choi­sis­sait le guide, et, sans lui, Khamis n'au­rait su lequel pren­dre.

Pas un seul ru­mi­nant ne fut aperçu, et com­ment des an­imaux de grande taille se seraient-​ils aven­turés jusque-​là? Plus de ces passées dont le forelop­er avait prof­ité avant d'at­tein­dre les rives du rio Jo­hausen.

Aus­si, lors même que les deux chas­seurs au­raient eu leurs fusils, com­bi­en inu­tiles, puisqu'il ne se présen­tait pas une seule pièce de gibier!

C'était donc avec une ap­préhen­sion très jus­ti­fiée que John Cort, Max Hu­ber et le forelop­er voy­aient leur nour­ri­ture presque en­tière­ment épuisée. En­core un repas, et il ne resterait plus rien. Et si, le lende­main, ils n'étaient pas ar­rivés à des­ti­na­tion, c'est-​à-​dire au terme de cet ex­traor­di­naire chem­ine­ment à la suite de cette mys­térieuse lu­mière, que de­viendraient-​ils?...

Comme la veille, la torche s'éteignit vers le soir, et, comme la précé­dente, cette nu­it se pas­sa sans trou­ble.

Lorsque John Cort se rel­eva le pre­mier, il réveil­la ses com­pagnons en s'écri­ant:

«On est venu ici pen­dant que nous dormions!»

En ef­fet, un feu était al­lumé, quelques char­bons ar­dents for­maient braise, et un morceau d'an­ti­lope pendait à la basse branche d'un aca­cia au-​dessus d'un pe­tit ruis­seau.

Cette fois, Max Hu­ber ne fit pas même en­ten­dre une ex­cla­ma­tion de sur­prise.

Ni ses com­pagnons ni lui ne voulaient dis­cuter les étrangetés de cette sit­ua­tion, ce guide in­con­nu qui les con­dui­sait vers un but non moins in­con­nu, ce génie de la grande forêt dont ils suiv­aient les traces depuis l'avant-​veille...

La faim se faisant vive­ment sen­tir, Khamis fit griller le morceau d'an­ti­lope, qui suf­fi­rait pour les deux repas de mi­di et du soir.

À ce mo­ment, la torche re­donna le sig­nal du dé­part.

Marche reprise et dans les mêmes con­di­tions. Toute­fois, l'après- mi­di, on put con­stater que l'épais­seur de la fu­taie dimin­uait peu à peu. Le jour y péné­trait da­van­tage, tout au moins à travers la cime des ar­bres. Pour­tant, il fut en­core im­pos­si­ble de dis­tinguer l'être quel­conque qui chem­inait en avant.

Ain­si que la veille, de cinq à six lieues, tou­jours à l'es­time, furent franchies pen­dant cette journée. Depuis le rio Jo­hausen, le par­cours pou­vait être d'une soix­an­taine de kilo­mètres.

Ce soir-​là, à l'in­stant où s'éteignit la torche, Khamis, John Cort et Max Hu­ber s'ar­rêtèrent. Il fai­sait nu­it, sans doute, car une ob­scu­rité pro­fonde en­velop­pait ce mas­sif. Très fa­tigués de ces longues étapes, après avoir achevé le morceau d'an­ti­lope, après s'être désaltérés d'eau fraîche, tous trois s'étendi­rent au pied d'un ar­bre et s'en­dormirent...

Et -- en rêve as­suré­ment -- est-​ce que Max Hu­ber ne crut pas en­ten­dre le son d'un in­stru­ment qui jouait au-​dessus de sa tête la valse si con­nue du _Freyschutz_ de We­ber!...