Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE XI _La journée du 19 Mars_

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Le village aérien

CHAPITRE XI _La journée du 19 Mars_

À cette halte, on pou­vait es­timer à deux cents kilo­mètres le par­cours ef­fec­tué moitié à pied, moitié avec le radeau. En restait-​il en­core au­tant pour at­tein­dre l'Oubanghi?... Non, dans l'opin­ion du forelop­er, et cette sec­onde par­tie du voy­age se ferait rapi­de­ment, à la con­di­tion que nul ob­sta­cle n'ar­rêtât la nav­iga­tion.

On s'em­bar­qua dès le point du jour avec le pe­tit pas­sager sup­plé­men­taire, dont Llan­ga n'avait pas voulu se sé­par­er. Après l'avoir trans­porté sous le taud de feuil­lage, il voulut de­meur­er près de lui, es­pérant que ses yeux al­laient se rou­vrir.

Que ce fût un mem­bre de la famille des quadru­manes du con­ti­nent africain, chim­panzés, orangs, go­rilles, man­drilles, babouins et autres, cela ne fai­sait pas doute dans l'es­prit de Max Hu­ber et de John Cort. Ils n'avaient même guère songé à le re­garder de plus près, à lui ac­corder une at­ten­tion par­ti­culière. Cela ne les in­téres­sait pas autrement. Llan­ga l'avait sauvé, il désir­ait le garder, comme on garde un pau­vre chien re­cueil­li par pitié, soit! Qu'il s'en fît un com­pagnon, rien de mieux, et cela té­moignait de son bon coeur. Après tout, puisque les deux amis avaient adop­té le je­une in­digène, il était bi­en per­mis à celui-​ci d'adopter un pe­tit singe. Vraisem­blable­ment, dès qu'il trou­verait l'oc­ca­sion de fil­er sous bois, ce dernier aban­don­nerait son sauveur avec cette in­grat­itude dont les hommes n'ont point le monopole.

Il est vrai, si Llan­ga était venu dire à John Cort, à Max Hu­ber, même à Khamis: «Il par­le, ce singe!... Il a répété trois ou qua­tre fois le mot «ngo­ra», peut-​être leur at­ten­tion eût-​elle été éveil­lée, leur cu­riosité aus­si!... Peut-​être l'eu­ssent-​ils ex­am­iné avec plus de soin, ce pe­tit an­imal!... Peut-​être au­raient-​ils dé­cou­vert en lui quelque échan­til­lon d'une race in­con­nue jusqu'alors, celle des quadru­manes par­lants?...

Mais Llan­ga se tut, craig­nant de s'être trompé, d'avoir mal en­ten­du. Il se promit d'ob­serv­er son pro­tégé, et, si le mot «ngo­ra» ou tout autre s'échap­pait de ses lèvres, il préviendrait aus­sitôt son ami John et son ami Max.

C'est donc une des raisons pour lesquelles il de­meu­ra sous le taud, es­sayant de don­ner un peu de nour­ri­ture à son pro­tégé, qui sem­blait af­faib­li par un long jeûne. Sans doute, le nour­rir serait malaisé, les singes étant fru­gi­vores. Or, Llan­ga n'avait pas un seul fruit à lui of­frir, rien que de la chair d'an­ti­lope dont il ne s'ac­com­mod­erait pas. D'ailleurs une fièvre as­sez forte ne lui eût pas per­mis de manger et il de­meu­rait dans une sorte d'as­soupisse­ment.

«Et com­ment va ton singe?... de­man­da Max Hu­ber à Llan­ga, lorsque celui-​ci se mon­tra, une heure après le dé­part.

-- Il dort tou­jours, mon ami Max.

-- Et tu tiens à le garder?...

-- Oui... si vous le per­me­ttez...

-- Je n'y vois au­cun in­con­vénient, Llan­ga... Mais prends garde qu'il ne te griffe...

-- Oh, mon ami Max!

-- Il faut se dé­fi­er!... C'est mau­vais comme des chats, ces bêtes- là!...

-- Pas celui-​ci!... Il est si je­une!... Il a une pe­tite fig­ure si douce!...

-- À pro­pos, puisque tu veux en faire ton ca­ma­rade, oc­cupe-​toi de lui don­ner un nom...

-- Un nom?... Et lequel?...

-- Jocko, par­bleu!... Tous les singes s'ap­pel­lent Jocko!»

Il est prob­able que ce nom ne con­ve­nait pas à Llan­ga. Il ne répon­dit rien et re­tour­na auprès de son pro­tégé.

Pen­dant cette mat­inée, la nav­iga­tion fut fa­vorisée et on n'eut point trop à souf­frir de la chaleur. La couche de nu­ages était as­sez épaisse pour que le soleil ne pût la tra­vers­er. Il y avait lieu de s'en féliciter, puisque le rio Jo­hausen coulait par­fois à travers de larges clair­ières. Im­pos­si­ble de trou­ver abri le long des berges, où les ar­bres étaient rares. Le sol re­de­ve­nait marécageux. Il eût fal­lu s'écarter d'un de­mi-​kilo­mètre à droite ou à gauche pour at­tein­dre les plus proches mas­sifs. Ce que l'on de­vait crain­dre, c'est que la pluie ne reprît avec sa vi­olence habituelle, mais le ciel s'en tint à des men­aces.

Toute­fois, si les oiseaux aqua­tiques volaient par ban­des au-​dessus du marécage, les ru­mi­nants ne s'y mon­traient guère, d'où vif dé­plaisir de Max Hu­ber. Aux ca­nards et aux out­ardes des jours précé­dents, il eût voulu sub­stituer des an­tilopes sass­abys, in­yalas, wa­ter­bucks ou autres. C'est pourquoi, posté à l'avant du radeau, sa cara­bine prête, comme un chas­seur à l'af­fût, fouil­lait- il du re­gard la rive dont le forelop­er se rap­prochait suiv­ant le caprice du courant.

On dut se con­tenter des cuiss­es et ailes des volatiles pour le dé­je­uner de mi­di. En somme, rien d'éton­nant à ce que ces sur­vivants de la car­avane du Por­tu­gais Ur­dax se sen­tis­sent fa­tigués de leur al­imen­ta­tion quo­ti­di­enne. Tou­jours de la viande rôtie, bouil­lie ou gril­lée, tou­jours de l'eau claire, pas de fruits, pas de pain, pas de sel. Du pois­son, et si in­suff­isam­ment ac­com­modé! Il leur tar­dait d'ar­riv­er aux pre­miers étab­lisse­ments de l'Oubanghi, où toutes ces pri­va­tions seraient vite ou­bliées, grâce à la généreuse hos­pi­tal­ité des mis­sion­naires.

Ce jour-​là, Khamis cher­cha vaine­ment un em­place­ment fa­vor­able pour la halte. Les rives, héris­sées de gi­gan­tesques roseaux, sem­blaient in­abor­dables. Sur leur base, à de­mi détrem­pée, com­ment ef­fectuer un débar­que­ment? Le par­cours y gag­nait, d'ailleurs, puisque le radeau n'in­ter­rompit point sa marche.

On nav­igua ain­si jusqu'à cinq heures. En­tre temps, John Cort et Max Hu­ber cau­saient des in­ci­dents du voy­age. Ils s'en remé­moraient les divers épisodes depuis le dé­part de Li­bre­ville, les chas­ses in­téres­santes et fructueuses dans les ré­gions du haut Oubanghi, les grands abattages d'éléphants, les dan­gers de ces ex­pédi­tions, dont ils s'étaient si bi­en tirés pen­dant deux mois, puis le re­tour opéré sans en­com­bre jusqu'au tertre des tamarins, les feux mou­vants, l'ap­pari­tion du formidable trou­peau de pachy­der­mes, la car­avane at­taquée, les por­teurs en fuite, le chef Ur­dax écrasé après la chute de l'ar­bre, la pour­suite des éléphants ar­rêtée sur la lisière de la grande forêt...

«Triste dé­noue­ment à une cam­pagne si heureuse jusque-​là!... con­clut John Cort. Et qui sait s'il ne sera pas suivi d'un sec­ond non moins désas­treux?...

-- C'est pos­si­ble, mais, à mon avis, ce n'est pas prob­able, mon cher John...

-- En ef­fet, j'ex­agère peut-​être...

-- Certes, et cette forêt n'a pas plus de mys­tère que vos grands bois du Far West!... Nous n'avons pas même une at­taque de Peaux- Rouges à red­outer!... Ici, ni no­mades, ni sé­den­taires, ni Chiloux, ni Denkas, ni Mon­bout­tous, ces féro­ces tribus qui in­fes­tent les ré­gions du nord-​est en cri­ant: «Viande! viande!» comme de par­faits an­thro­pophages qu'ils n'ont ja­mais cessé d'être!... Non, et ce cours d'eau auquel nous avons don­né le nom du doc­teur Jo­hausen, dont j'au­rais tant désiré de retrou­ver la trace, ce rio, tran­quille et sûr, nous con­duira sans fa­tigues à son con­flu­ent avec l'Oubanghi...

-- L'Oubanghi, mon cher Max, que nous eu­ssions égale­ment at­teint en con­tour­nant la forêt, en suiv­ant l'it­inéraire de ce pau­vre Ur­dax, et cela dans un con­fort­able char­iot où rien ne nous eût man­qué jusqu'au terme du voy­age!

-- Vous avez rai­son, John, et cela eût mieux valu!... Dé­cidé­ment, cette forêt est des plus ba­nales et ne mérite pas d'être vis­itée!... Ce n'est qu'un bois, un grand bois, rien de plus!... Et, pour­tant, elle avait piqué ma cu­riosité au début... Vous vous rap­pelez ces flammes qui éclairaient sa lisière, ces torch­es qui bril­laient à travers les branch­es de ses pre­miers ar­bres!... Puis, per­son­ne!... Où di­able ont pu pass­er ces né­gros?... Je me prends par­fois à les chercher dans la ra­mure des baob­abs, des bom­bax, des tamarins et autres géants de la famille forestière!... Non... pas un être hu­main...

-- Max... dit en ce mo­ment John Cort.

-- John?... répon­dit Max Hu­ber.

-- Voulez-​vous re­garder dans cette di­rec­tion... en aval, sur la rive gauche?...

-- Quoi?... Un in­digène?...

-- Oui... mais un in­digène à qua­tre pat­tes!... Là-​bas, au-​dessus des roseaux, une mag­nifique paire de cornes re­cour­bées en carène...»

L'at­ten­tion du forelop­er ve­nait d'être at­tirée de ce côté.

«Un buf­fle..., dit-​il.

-- Un buf­fle! répé­ta Max Hu­ber en sai­sis­sant sa cara­bine. Voilà un fameux plat de ré­sis­tance, et si je le tiens à bonne portée!...»

Khamis don­na un vigoureux coup de godille. Le radeau s'ap­procha oblique­ment de la berge. Quelques in­stants après il ne s'en trou­vait pas éloigné d'une trentaine de mètres.

«Que de beef­steaks en per­spec­tive!... mur­mu­ra Max Hu­ber, la cara­bine ap­puyée sur son genou gauche.

-- À vous le pre­mier coup, Max, lui dit John Cort, et à moi le sec­ond... s'il est néces­saire...»

Le buf­fle ne sem­blait pas dis­posé à quit­ter la place. Ar­rêté sous le vent, il reni­flait l'air à pleines nar­ines, sans avoir le pressen­ti­ment du dan­ger qu'il courait. Comme on ne pou­vait pas le vis­er au coeur, il fal­lait le vis­er à la tête, et c'est ce que fit Max Hu­ber, dès qu'il fut as­suré de le tenir dans sa ligne de mire.

La dé­to­na­tion re­ten­tit, la queue de l'an­imal tournoya en ar­rière des roseaux, un douloureux mugisse­ment traver­sa l'es­pace, et non pas le meu­gle­ment habituel aux buf­fles, preuve qu'il avait reçu le coup mor­tel.

«Ça y est!» s'écria Max Hu­ber en lançant, avec l'ac­cent du tri­om­phe, cette lo­cu­tion éminem­ment française.

En ef­fet, John Cort n'eut point à dou­bler, ce qui économisa une sec­onde car­touche. La bête, tombée en­tre les roseaux, glis­sa au pied de la berge, lançant un jet de sang qui rougit le long de la rive l'eau si limpi­de du rio Jo­hausen.

Afin de ne pas per­dre cette su­perbe pièce, le radeau se dirigea vers l'en­droit où le ru­mi­nant s'était abat­tu, et le forelop­er prit ses dis­po­si­tions pour le dépecer sur place afin d'en re­tir­er les morceaux co­mestibles.

Les deux amis ne purent qu'ad­mir­er cet échan­til­lon des boeufs sauvages d'Afrique, d'une taille gi­gan­tesque. Lorsque ces an­imaux fran­chissent les plaines par troupes de deux à trois cents, on se fig­ure quelle ga­lopade fu­rieuse au mi­lieu des nu­ages de pous­sière soulevés sur leur pas­sage!

C'était un on­ja, nom par lequel le désig­nent les in­digènes, un tau­reau soli­taire, plus grand que ses con­génères de l'Eu­rope, le front plus étroit, le mu­fle plus al­longé, les cornes plus com­primées. Si la peau de l'on­ja sert à fab­ri­quer des buf­fle­ter­ies d'une so­lid­ité supérieure, si ses cornes four­nissent la matière des tabatières et des peignes, si ses poils rudes et noirs sont em­ployés à rem­bour­rer les chais­es et les sell­es, c'est avec ses filets, ses côtelettes, ses en­trecôtes qu'on ob­tient une nour­ri­ture aus­si savoureuse que for­ti­fi­ante, qu'il s'agisse des buf­fles de l'Asie, de l'Afrique, ou du buf­fle de l'Amérique. En somme, Max Hu­ber avait eu là un coup heureux. À moins qu'un on­ja ne tombe sous la pre­mière balle, il est ter­ri­ble quand il fonce sur le chas­seur.

Sa ha­chette et son couteau aidant, Khamis procé­da à l'opéra­tion du dépeçage, à laque­lle ses com­pagnons durent l'aider de leur mieux. Il ne fal­lait pas charg­er le radeau d'un poids inu­tile, et vingt kilo­grammes de cette chair ap­pétis­sante de­vaient suf­fire à l'al­imen­ta­tion pen­dant plusieurs jours.

Or, tan­dis que s'ac­com­plis­sait ce haut fait, Llan­ga, si curieux d'or­di­naire des choses qui in­téres­saient son ami Max et son ami John, était resté sous le taud, et voici pour quel mo­tif.

Au bruit de la dé­to­na­tion pro­duite par la cara­bine, le pe­tit être s'était tiré de son as­soupisse­ment. Ses bras avaient fait un léger mou­ve­ment. Si ses paupières ne s'étaient pas relevées, du moins, de sa bouche en­tr'ou­verte, de ses lèvres dé­col­orées s'était de nou­veau échap­pé l'unique mot que Llan­ga eût sur­pris jusqu'alors:

«Ngo­ra... ngo­ra!»

Cette fois, Llan­ga ne se trompait pas. Le mot ar­rivait bi­en à son or­eille, avec une ar­tic­ula­tion sin­gulière et une sorte de grasseye­ment provo­qué par l'_r_ de «ngo­ra».

Ému par l'ac­cent douloureux de cette pau­vre créa­ture, Llan­ga prit sa main brûlante d'une fièvre qui du­rait depuis la veille. Il rem­plit la tasse d'eau fraîche, il es­saya de lui en vers­er quelques gouttes dans la bouche sans y par­venir. Les mâ­choires, aux dents d'une blancheur écla­tante, ne se desser­rèrent pas. Llan­ga, mouil­lant alors un peu d'herbe sèche, bassi­na déli­cate­ment les lèvres du pe­tit et cela parut lui faire du bi­en. Sa main pres­sa faible­ment celle qui la tenait, et le mot «ngo­ra» fut en­core pronon­cé.

Et, qu'on ne l'ou­blie pas, ce mot, d'orig­ine con­go­laise, les in­digènes l'em­ploient pour désign­er la mère... Est-​ce donc que ce pe­tit être ap­pelait la si­enne?...

La sym­pa­thie de Llan­ga se dou­blait d'une pitié bi­en na­turelle, à la pen­sée que ce mot al­lait peut-​être se per­dre dans un dernier soupir!... Un singe?... avait dit Max Hu­ber. Non! ce n'était pas un singe!... Voilà ce que Llan­ga, dans son in­suff­isance in­tel­lectuelle, n'au­rait pu s'ex­pli­quer.

Il de­meu­ra ain­si pen­dant une heure, tan­tôt ca­res­sant la main de son pro­tégé, tan­tôt lui im­bibant les lèvres, et il ne le quit­ta qu'au mo­ment où le som­meil l'eut as­soupi de nou­veau.

Alors, Llan­ga, se dé­ci­dant à tout dire, vint re­join­dre ses amis, tan­dis que le radeau, re­poussé de la berge, re­tombait dans le courant.

«Eh bi­en, re­de­man­da Max Hu­ber en souri­ant, com­ment va ton singe?...»

Llan­ga le re­gar­da, comme s'il eût hésité à répon­dre. Puis, posant sa main sur le bras de Max Hu­ber:

«Ce n'est pas un singe..., dit-​il.

-- Pas un singe?... répé­ta John Cort.

-- Al­lons, il est en­têté notre Llan­ga!... reprit Max Hu­ber. Voyons! tu t'es mis dans la tête que c'était un en­fant comme toi?...

-- Un en­fant... pas comme moi... mais un en­fant...

-- Écoute, Llan­ga, reprit John Cort, et plus sérieuse­ment que son com­pagnon, tu pré­tends que c'est un en­fant?...

-- Oui... il a par­lé... cette nu­it.

-- Il a par­lé?...

-- Et il vient de par­ler tout à l'heure...

-- Et qu'a-​t-​il dit, ce pe­tit prodi­ge?... de­man­da Max Hu­ber.

-- Il a dit «ngo­ra»...

-- Quoi!... ce mot que j'avais en­ten­du?... s'écria John Cort qui ne cacha pas sa sur­prise.

-- Oui... «ngo­ra», af­fir­ma le je­une in­digène.

Il n'y avait que deux hy­pothès­es: ou Llan­ga avait été dupe d'une il­lu­sion, ou il avait per­du la tête.

«Véri­fions cela, dit John Cort, et, pourvu que cela soit vrai, ce sera tout au moins de l'ex­traor­di­naire, mon cher Max!»

Tous deux pénétrèrent sous le taud et ex­am­inèrent le pe­tit dormeur.

Certes, à pre­mière vue, on au­rait pu af­firmer qu'il de­vait être de race simi­enne. Ce qui frap­pa tout d'abord John Cort, c'est qu'il se trou­vait en présence non d'un quadru­mane, mais d'un bi­mane. Or, depuis les dernières clas­si­fi­ca­tions générale­ment ad­mis­es de Blu­men­bach, on sait que seul l'homme ap­par­tient à cet or­dre dans le règne an­imal. Cette sin­gulière créa­ture ne pos­sé­dait que deux mains, alors que tous les singes, sans ex­cep­tion, en ont qua­tre, et ses pieds parais­saient con­for­més pour la marche, n'étant point préhen­sifs, comme ceux des types de la race simi­enne.

John Cort, en pre­mier lieu, le fit re­mar­quer à Max Hu­ber.

«Curieux... très curieux!» ré­pli­qua celui-​ci.

Quant à la taille de ce pe­tit être, elle ne dé­pas­sait pas soix­ante-​quinze cen­timètres.

Il sem­blait, d'ailleurs, dans son en­fance et ne pas avoir plus de cinq à six ans. Sa peau, dépourvue de poils, présen­tait un léger du­vet roux. Sur son front, son men­ton, ses joues, au­cune ap­parence de sys­tème pileux, qui ne foi­son­nait que sur sa poitrine, les cuiss­es et les jambes. Ses or­eilles se ter­mi­naient par une chair ar­rondie et molle, dif­férentes de celles des quadru­manes, lesquelles sont dépourvues de lob­ules. Ses bras ne s'al­longeaient pas démesuré­ment. La na­ture ne l'avait point grat­ifié du cin­quième mem­bre, com­mun à la plu­part des singes, cette queue qui leur sert au tact et à la préhen­sion. Il avait la tête de forme ronde, l'an­gle fa­cial d'en­vi­ron qua­tre-​vingts de­grés, le nez épaté, le front peu fuyant. Si ce n'étaient pas des cheveux qui gar­nis­saient son crâne, c'était du moins une sorte de toi­son ana­logue à celle des in­digènes de l'Afrique cen­trale. Évidem­ment, ce type se ré­cla­mait plus de l'homme que du singe par sa con­for­ma­tion générale, et très prob­able­ment aus­si par son or­gan­isa­tion in­terne.

À quel de­gré d'éton­nement ar­rivèrent Max Hu­ber et John Cort, on l'imag­in­era, en présence d'un être ab­sol­ument nou­veau qu'au­cun an­thro­pol­ogiste n'avait ja­mais ob­servé, et qui, en somme, parais­sait tenir le mi­lieu en­tre l'hu­man­ité et l'an­imal­ité!

Et puis, Llan­ga avait af­fir­mé qu'il par­lait, -- à moins que le je­une in­digène n'eût pris pour un mot ar­tic­ulé ce qui n'était qu'un cri ne répon­dant point à une idée quel­conque, un cri dû à l'in­stinct, non à l'in­tel­li­gence.

Les deux amis restaient si­len­cieux, es­pérant que la bouche du pe­tit s'en­tr'ou­vri­rait, tan­dis que Llan­ga con­tin­uait de lui bassin­er le front et les tem­pes. Sa res­pi­ra­tion, cepen­dant, était moins hale­tante, sa peau moins chaude, et l'ac­cès de fièvre touchait à son terme. En­fin ses lèvres se dé­tendi­rent légère­ment.

«Ngo­ra... ngo­ra!...» répé­ta-​t-​il.

«Par ex­em­ple, s'écria Max Hu­ber, voilà bi­en qui passe toute rai­son!»

Et ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à ce qu'ils ve­naient d'en­ten­dre.

Quoi! cet être quel qu'il fût, qui n'oc­cu­pait cer­taine­ment pas le de­gré supérieur de l'échelle an­imale, pos­sé­dait le don de la pa­role!... S'il n'avait pronon­cé jusqu'alors que ce seul mot de la langue con­go­laise, n'était-​il pas à sup­pos­er qu'il en em­ploy­ait d'autres, qu'il avait des idées, qu'il savait les traduire par des phras­es?...

Ce qu'il y avait à re­gret­ter, c'était que ses yeux ne s'ou­vris­sent pas, qu'on ne pût y chercher ce re­gard où la pen­sée se re­flète et qui répond à tant de choses. Mais ses paupières restaient fer­mées, et rien n'in­di­quait qu'elles fussent prêtes à se relever...

Cepen­dant, John Cort, penché sur lui, épi­ait les mots ou les cris qui au­raient pu lui échap­per. Il soute­nait sa tête sans qu'il se réveil­lât, et quelle fut sa sur­prise, quand il vit un cor­don en­roulé au­tour de ce pe­tit cou.

Il fit gliss­er ce cor­don, fait d'une tresse de soie, afin de saisir le noeud d'at­tache, et presque aus­sitôt il di­sait:

«Une mé­daille!...

-- Une mé­daille?...» répé­ta Max Hu­ber.

John Cort dé­noua le cor­don.

Oui! une mé­daille en nick­el, grande comme un sou, avec un nom gravé d'un côté, un pro­fil gravé de l'autre.

Le nom, c'était celui de Jo­hausen; le pro­fil, c'était celui du doc­teur.

«Lui!... s'écria Max Hu­ber, et ce gamin, dé­coré de l'or­dre du pro­fesseur alle­mand, dont nous avons retrou­vé la cage vide!»

Que ces mé­dailles eu­ssent été ré­pan­dues dans la ré­gion du Camer­oun, rien d'éton­nant à cela, puisque le doc­teur Jo­hausen en avait maintes fois dis­tribué aux Con­go­lais­es et aux Con­go­lais. Mais qu'un in­signe de ce genre fût at­taché pré­cisé­ment au cou de cet étrange habi­tant de la forêt de l'Oubanghi...

«C'est fan­tas­tique, déclara Max Hu­ber, et, à moins que ces mi- singes mi-​hommes n'aient volé cette mé­daille dans la caisse du doc­teur...

-- Khamis?...» ap­pela John Cort.

S'il ap­pelait le forelop­er, c'était pour le met­tre au courant de ces choses ex­traor­di­naires, et lui de­man­der ce qu'il pen­sait de cette dé­cou­verte.

Mais, au même mo­ment, se fit en­ten­dre la voix du forelop­er, qui cri­ait:

«Mon­sieur Max... mon­sieur John!...»

Les deux je­unes gens sor­tirent du taud et s'ap­prochèrent de Khamis.

«Écoutez», dit celui-​ci.

À cinq cents mètres en aval, la riv­ière obli­quait brusque­ment vers la droite par un coude où les ar­bres réap­pa­rais­saient en épais mas­sifs. L'or­eille, ten­due dans cette di­rec­tion, perce­vait un mugisse­ment sourd et con­tinu, qui ne ressem­blait en rien à des beu­gle­ments de ru­mi­nants ou des hurlements de fauves. C'était une sorte de brouha­ha qui s'ac­crois­sait à mesure que le radeau gag­nait de ce côté...

«Un bruit sus­pect... dit John Cort.

-- Et dont je ne re­con­nais pas la na­ture, ajou­ta Max Hu­ber.

-- Peut-​être ex­iste-​t-​il là-​bas une chute ou un rapi­de?... reprit le forelop­er. Le vent souf­fle du sud, et je sens que l'air est tout mouil­lé!»

Khamis ne se trompait pas. À la sur­face du rio pas­sait comme une vapeur liq­uide qui ne pou­vait provenir que d'une vi­olente ag­ita­tion des eaux.

Si la riv­ière était bar­rée par un ob­sta­cle, si la nav­iga­tion al­lait être in­ter­rompue, cela con­sti­tu­ait une éven­tu­al­ité as­sez grave pour que Max Hu­ber et John Cort ne songe­assent plus à Llan­ga ni à son pro­tégé.

Le radeau déri­vait avec une cer­taine ra­pid­ité, et, au delà du tour­nant, on serait fixé sur les caus­es de ce loin­tain tu­multe.

Le coude franchi, les craintes du forelop­er ne furent que trop jus­ti­fiées.

À cent tois­es en­vi­ron, un en­tasse­ment de roches noirâtres for­mait bar­rage d'une rive à l'autre, sauf à son mi­lieu, où les eaux se pré­cip­itaient en le couron­nant d'éc­ume. De chaque côté, elles ve­naient se heurter con­tre une digue na­turelle et, à cer­tains en­droits, bondis­saient par-​dessus. C'était, à la fois, le rapi­de au cen­tre, la chute latérale­ment. Si le radeau ne ral­li­ait pas l'une des berges, si on ne par­ve­nait pas à l'y fix­er solide­ment, il serait en­traîné et se bris­erait con­tre le bar­rage, à moins qu'il ne chavirât dans le rapi­de.

Tous avaient gardé leur sang-​froid. D'ailleurs, pas un in­stant à per­dre, car la vitesse du courant s'ac­cen­tu­ait.

«À la berge... à la berge!» cria Khamis.

Il était alors six heures et demie, et, par ce temps brumeux, le cré­pus­cule ne lais­sait déjà plus qu'une dou­teuse clarté, qui ne per­me­ttait guère de dis­tinguer les ob­jets.

Cette dif­fi­culté, ajoutée à tant d'autres, com­pli­quait la ma­noeu­vre.

Ce fut en vain que Khamis es­saya de diriger le radeau vers la berge. Ses forces n'y suff­isaient pas. Max Hu­ber se joignit à lui afin de ré­sis­ter au courant qui por­tait en droite ligne vers le cen­tre du bar­rage. À deux, ils obt­in­rent un cer­tain ré­sul­tat, et au­raient réus­si à sor­tir de cette dérive, si la godille ne se fût rompue.

«Soyons prêts à nous jeter sur les roches, avant d'être en­gagés dans le rapi­de... com­man­da Khamis.

-- Pas autre chose à faire!» répon­dit John Cort.

À tout ce bruit, Llan­ga ve­nait de quit­ter le taud. Il re­gar­da, il com­prit le dan­ger... Au lieu de songer à lui, il songea à l'autre, au pe­tit. Il vint le pren­dre dans ses bras, et s'age­nouil­la à l'ar­rière.

Une minute après, le radeau était repris par le rapi­de. Toute­fois, peut-​être ne heurterait-​il pas le bar­rage et de­scendrait-​il sans chavir­er?...

La mau­vaise chance l'em­por­ta, et ce fut con­tre un des rochers de gauche que le frag­ile ap­pareil but­ta avec une vi­olence ex­trême. En vain Khamis et ses com­pagnons es­sayèrent-​ils de s'ac­crocher au bar­rage, sur lequel ils parv­in­rent à lancer la caisse de car­touch­es, les armes, les usten­siles...

Tous furent pré­cip­ités dans le tour­bil­lon à l'in­stant où s'écra­sait le radeau, dont les débris dis­parurent en aval au mi­lieu des eaux mugis­santes.