Le village aérien by Verne, Jules - CHAPITRE IX _Au courant du rio Johausen_

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Le village aérien

CHAPITRE IX _Au courant du rio Johausen_

Il était six heures et demie du matin, lorsque, à la date du 16 mars, le radeau dé­mar­ra, s'éloigna de la berge et prit le courant du rio Jo­hausen.

À peine fai­sait-​il jour. L'aube se le­va rapi­de­ment. Des nu­ages couraient à travers les hautes zones de l'es­pace sous l'in­flu­ence d'un vent vif. La pluie ne menaçait plus, mais le temps de­meur­erait cou­vert pen­dant toute la journée.

Khamis et ses com­pagnons n'au­raient pas à s'en plain­dre, puisqu'ils al­laient de­scen­dre le courant d'une riv­ière d'or­di­naire large­ment ex­posée aux rayons per­pen­dic­ulaires du soleil.

Le radeau, de forme ob­longue, ne mesurait que sept à huit pieds de large, sur une douzaine en longueur, tout juste suff­isant pour qua­tre per­son­nes et quelques ob­jets qu'il trans­portait avec elles. Très ré­duit, d'ailleurs, ce matériel: la caisse mé­tallique de car­touch­es, les armes, com­prenant trois cara­bines, le co­que­mar, la mar­mite, la tasse. Quant aux trois re­volvers, d'un cal­ibre in­férieur à celui des cara­bines, on n'au­rait pu s'en servir que pour une ving­taine de coups en comp­tant les car­touch­es restant dans les poches de John Cort et de Max Hu­ber. Au to­tal il y avait lieu d'es­pér­er que les mu­ni­tions ne feraient point dé­faut aux chas­seurs jusqu'à leur ar­rivée sur les rives de l'Oubanghi.

À l'avant du radeau, sur une couche de terre soigneuse­ment tassée, était dis­posé un amas de bois sec, aisé­ment re­nou­ve­lable, pour le cas où Khamis au­rait be­soin de feu en de­hors des heures de halte. À l'ar­rière, une forte godille, faite avec l'une des planch­es, per­me­ttrait de diriger l'ap­pareil ou tout au moins de le main­tenir dans le sens du courant.

En­tre les deux rives, dis­tantes d'une cin­quan­taine de mètres, ce courant se dé­plaçait avec une vitesse d'en­vi­ron un kilo­mètre à l'heure. À cette al­lure, le radeau em­ploierait donc de vingt à trente jours à franchir les qua­tre cents kilo­mètres qui sé­paraient le forelop­er et ses com­pagnons de l'Oubanghi. Si c'était à peu près la moyenne obtenue par la marche sous bois, le chem­ine­ment s'ef­fectuerait presque sans fa­tigues.

Quant aux ob­sta­cles qui pour­raient bar­rer le cours du rio Jo­hausen, on ne savait à quoi s'en tenir. Ce qui fut con­staté au début, c'est que la riv­ière était pro­fonde et sin­ueuse. Il y au­rait lieu d'en surveiller at­ten­tive­ment le cours. Si des chutes ou des rapi­des l'em­bar­ras­saient, le forelop­er agi­rait suiv­ant les cir­con­stances.

Jusqu'à la halte de mi­di, la nav­iga­tion s'opéra aisé­ment. En ma­noeu­vrant, on évi­ta les re­mous aux pointes des berges. Le radeau ne toucha pas une seule fois, grâce a l'adresse de Khamis qui rec­ti­fi­ait la di­rec­tion d'un bras vigoureux.

John Cort, posté à l'avant, sa cara­bine près de lui, ob­ser­vait les berges dans un in­térêt pure­ment cynégé­tique. Il songeait à re­nou­vel­er les pro­vi­sions. Que quelque gibier de poil ou de plume ar­rivât à sa portée, il serait facile­ment abat­tu. Ce fut même ce qui survint vers neuf heures et demie. Une balle tua raide un wa­ter­buck, es­pèce d'an­ti­lope qui fréquente le bord des riv­ières.

«Un beau coup! dit Max Hu­ber.

-- Coup inu­tile, déclara John Cort, si nous ne pou­vons pren­dre pos­ses­sion de la bête...

-- Ce sera l'af­faire de quelques in­stants», ré­pli­qua le forelop­er.

Et, ap­puyant sur la godille, il rap­procha le radeau de la rive, près d'une pe­tite grève où gi­sait le wa­ter­buck. L'an­imal dépecé, on en gar­da les morceaux util­is­ables pour les repas prochains.

En­tre-​temps, Max Hu­ber avait mis à prof­it ses tal­ents de pêcheur, bi­en qu'il n'eût à sa dis­po­si­tion que des en­gins très rudi­men­taires, deux bouts de fi­celle trou­vés dans la cage du doc­teur, et, pour hameçons, des épines d'aca­cia amor­cées avec de pe­tits morceaux de viande. Les pois­sons se dé­cideraient-​ils à mor­dre, par­mi ceux que l'on voy­ait ap­pa­raître à la sur­face du rio?...

Max Hu­ber s'était age­nouil­lé à tri­bord du radeau, et Llan­ga, à sa droite, suiv­ait l'opéra­tion non sans un vif in­térêt.

Il faut croire que les bro­chets du rio Jo­hausen ne sont pas moins vo­races que stupi­des, car l'un d'eux ne tar­da guère à avaler l'hameçon. Après l'avoir «pâmé», -- c'est le mot, -- ain­si que les in­digènes font de l'hip­popotame pris dans ces con­di­tions, Max Hu­ber fut as­sez adroit pour l'amen­er au bout de sa ligne. Ce pois­son pe­sait bi­en de huit à neuf livres, et l'on peut être cer­tain que les pas­sagers n'at­tendraient pas au lende­main pour s'en ré­galer.

À la halte de mi­di, le dé­je­uner se com­posa d'un filet rôti de wa­ter­buck et du bro­chet dont il ne res­ta que les arêtes. Pour le dîn­er, il fut con­venu que l'on ferait la soupe avec un bon quarti­er de l'an­ti­lope. Et, comme cela né­ces­sit­erait plusieurs heures de cuis­son, le forelop­er al­luma le foy­er à l'avant du radeau, as­su­jet­tit la mar­mite sur le feu. Puis la nav­iga­tion reprit sans in­ter­rup­tion jusqu'au soir.

La pêche ne don­na au­cun ré­sul­tat pen­dant l'après-​mi­di. Vers six heures, Khamis s'ar­rê­ta le long d'une étroite grève rocheuse, om­bragée par les bass­es branch­es d'un gom­mi­er de l'es­pèce krabah. Il avait heureuse­ment choisi le lieu de halte.

En ef­fet, les bi­valves, moules et os­tracées, abondaient en­tre les pier­res. Aus­si les un­es cuites, les autres crues, com­plétèrent agréable­ment le menu du soir. Avec trois ou qua­tre morceaux de bis­cuit et une pincée de sel, le repas n'eût rien lais­sé à désir­er.

Comme la nu­it menaçait d'être som­bre, le forelop­er ne voulut point s'aban­don­ner à la dérive. Le rio Jo­hausen chaî­nait par­fois des troncs énormes. Un abor­dage eût pu être très dom­mage­able pour le radeau. La couchée fut donc or­gan­isée au pied du gom­mi­er sur un amas d'herbes. Grâce à la garde suc­ces­sive de John Cort, de Max Hu­ber et de Khamis, le campe­ment ne reçut au­cune mau­vaise vis­ite. Seule­ment les cris des singes ne dis­con­tin­uèrent pas depuis le couch­er du soleil jusqu'à son lever.

«Et j'ose af­firmer que ceux-​là ne par­laient pas!» s'écria Max Hu­ber, lorsque, le jour venu, il al­la plonger dans l'eau limpi­de du rio sa fig­ure et ses mains que les mal­faisants mous­tiques n'avaient guère épargnées.

Ce matin-​là, le dé­part fut dif­féré d'une grande heure. Il tombait une vi­olente pluie. Mieux valait éviter ces douch­es dilu­vi­ennes que le ciel verse si fréquem­ment sur la ré­gion équa­to­ri­ale de l'Afrique. L'épais feuil­lage du gom­mi­er préser­va le campe­ment dans une cer­taine mesure non moins que le radeau ac­costé au pied de ses puis­santes racines. Au sur­plus, le temps était orageux. À la sur­face de la riv­ière, les gouttes d'eau s'ar­rondis­saient en pe­tites am­poules élec­triques. Quelques gron­de­ments de ton­nerre roulaient en amont sans éclairs. La grêle n'était point à crain­dre, les im­menses forêts de l'Afrique ayant le don d'en dé­tourn­er la chute.

Cepen­dant l'état de l'at­mo­sphère était as­sez alar­mant pour que John Cort crût de­voir émet­tre cette ob­ser­va­tion:

«Si cette pluie ne prend pas fin, il sera préférable de de­meur­er où nous sommes... Nous avons main­tenant des mu­ni­tions... nos car­touch­ières sont pleines, mais ce sont les vête­ments de rechange qui man­quent...

-- Aus­si, ré­pli­qua Max Hu­ber en ri­ant, pourquoi ne pas nous ha­biller à la mode du pays... en peau hu­maine?... Voilà qui sim­pli­fie les choses!... Il suf­fit de se baign­er pour laver son linge et de se frot­ter dans la brousse pour bross­er ses habits!...»

La vérité est que, depuis une huitaine de jours, les deux amis avaient dû chaque matin procéder à ce lavage, faute de pou­voir se chang­er.

Cepen­dant, l'averse fut si vi­olente qu'elle ne du­ra pas plus d'une heure. On mit ce temps à prof­it pour le pre­mier dé­je­uner. À ce repas figu­ra un plat nou­veau, -- le très bi­en venu: des oeufs d'out­arde pon­dus fraîche­ment, dénichés par Llan­ga et que Khamis fit dur­cir à l'eau bouil­lante du co­que­mar. Cette fois en­core, Max Hu­ber se plaig­nit, non sans rai­son, que dame na­ture eût nég­ligé de met­tre dans les oeufs le grain de sel dont ils ne sauraient se pass­er.

Vers sept heures et demie, la pluie ces­sa, bi­en que le ciel restât orageux. Aus­si le radeau re­gagna-​t-​il le courant au mi­lieu de la riv­ière.

Les lignes mis­es à la traîne, plusieurs pois­sons eu­rent l'obligeance de mor­dre à temps pour fig­ur­er au menu du repas de mi­di.

Khamis pro­posa de ne point faire la halte habituelle, afin de rat­trap­er le re­tard du matin. Sa propo­si­tion ac­cep­tée, John Cort al­luma le feu, et la mar­mite chan­ta bi­en­tôt sur les char­bons ar­dents. Comme il y avait en­core une suff­isante réserve de wa­ter­buck, les fusils de­meurèrent muets. Et pour­tant Max Hu­ber fut ten­té plus d'une fois par quelques belles pièces, rô­dant par cou­ples sur les rives.

Cette par­tie de la forêt était très gi­boyeuse. Sans par­ler des volatiles aqua­tiques, les ru­mi­nants y abondaient. Fréquem­ment, des têtes de pal­lahs et de sass­abys, qui sont une var­iété d'an­tilopes, dressèrent leurs cormes en­tre les herbes et les roseaux des berges. À plusieurs repris­es s'ap­prochèrent des élans de forte taille, des daims rouges, des ste­im­bocks, gazelles de pe­tite taille, des koudous, de l'es­pèce des cerfs de l'Afrique cen­trale, des cuag­gas, même des gi­rafes, dont la chair est très suc­cu­lente. Il eût été facile d'abat­tre quelques-​un­es de ces bêtes, mais à quoi bon, puisque la nour­ri­ture était as­surée jusqu'au lende­main?... Et puis, inu­tile de sur­charg­er et d'en­com­br­er le radeau. C'est ce que John Cort fit juste­ment ob­serv­er à son ami.

«Que voulez-​vous, mon cher John? avoua Max Hu­ber. Mon fusil me monte de lui-​même à la joue, lorsque je vois de si beaux coups à ma portée.»

Toute­fois, comme ce n'eût été que tir­er pour tir­er, et bi­en que cette con­sid­éra­tion ne soit pas pour ar­rêter un vrai chas­seur, Max Hu­ber in­ti­ma l'or­dre à sa cara­bine de se tenir tran­quille, de ne point s'épauler d'elle-​même. Les alen­tours ne re­ten­tirent donc pas de dé­to­na­tions in­tem­pes­tives, et le radeau de­scen­dit pais­ible­ment le cours du rio Jo­hausen.

Khamis, John Cort et Max Hu­ber eu­rent d'ailleurs lieu de se dé­dom­mager dans l'après-​mi­di. Les armes à feu durent faire en­ten­dre leur voix -- la voix de la défen­sive, sinon celle de l'of­fen­sive.

Depuis le matin, une dizaine de kilo­mètres avaient été fran­chis. La riv­ière dessi­nait alors de capricieuses sin­uosités, bi­en que sa di­rec­tion générale se main­tînt tou­jours vers le sud-​ouest. Ses berges, très ac­ci­den­tées, présen­taient une bor­dure d'ar­bres énormes, prin­ci­pale­ment des bom­bax, dont le para­sol pla­fon­nait à la sur­face du rio.

Qu'on en juge! Quoique la largeur du Jo­hausen n'eût pas dimin­ué, qu'elle at­teignît par­fois de cin­quante à soix­ante mètres, les bass­es branch­es de ces bom­bax se re­joignaient et for­maient un berceau de ver­dure sous lequel mur­mu­rait un léger clapo­tis. Quan­tité de ces branch­es enchevêtrées à leur ex­trémité, se rat­tachaient au moyen de lianes ser­pen­tantes, -- pont végé­tal sur lequel des clowns ag­iles, ou tout au moins des quadru­manes, au­raient pu se trans­porter d'une rive à l'autre.

Les nu­ages orageux n'ayant pas en­core aban­don­né les bass­es zones de l'hori­zon, le soleil em­bra­sait l'es­pace et ses rayons tombaient à pic sur la riv­ière.

Donc Khamis et ses com­pagnons ne pou­vaient qu'ap­préci­er cette nav­iga­tion sous un épais dôme de ver­dure. Elle leur rap­pelait le chem­ine­ment au mi­lieu du sous-​bois, le long des pass­es om­breuses, sans fa­tigue cette fois, sans les em­bar­ras d'un sol em­brous­sail­lé de sizi­phus et autres herbes épineuses.

«Dé­cidé­ment, c'est un parc, cette forêt de l'Oubanghi, déclara John Cort, un parc avec ses mas­sifs ar­bores­cents et ses eaux courantes!... On se croirait dans la ré­gion du Parc-​Na­tion­al des États-​Unis, aux sources du Mis­souri et de la Yel­low­stone!...

-- Un parc où pul­lu­lent les singes, fit ob­serv­er Max Hu­ber. C'est à croire que toute la gent simi­enne s'y est don­né ren­dez-​vous!... Nous sommes en plein roy­aume de quadru­manes, où chim­panzés, go­rilles, gib­bons, règ­nent en toute sou­veraineté!»

Ce qui jus­ti­fi­ait cette ob­ser­va­tion, c'était l'énorme quan­tité de ces an­imaux qui oc­cu­paient les rives, ap­pa­rais­saient sur les ar­bres, couraient et gam­badaient dans les pro­fondeurs de la forêt. Ja­mais Khamis et ses com­pagnons n'en avaient tant vu, ni de si tur­bu­lents, ni de si con­tor­sion­nistes. Aus­si que de cris, que de sauts, que de cul­butes, et quelle série de gri­maces un pho­tographe au­rait pu saisir avec son ob­jec­tif!

«Après tout, ajou­ta Max Hu­ber, rien que de très na­turel!... Est-​ce que nous ne sommes pas au cen­tre de l'Afrique!... Or, en­tre les in­digènes et les quadru­manes con­go­lais, -- en ex­cep­tant Khamis, bi­en en­ten­du, -- j'es­time que la dif­férence est mince...

-- Elle est tout juste, ré­pli­qua John Cort, de ce qui dis­tingue l'homme de l'an­imal, l'être pourvu d'in­tel­li­gence de l'être qui n'est soumis qu'aux im­per­son­nal­ités de l'in­stinct...

-- Celui-​ci in­fin­iment plus sûr que celle-​là, mon cher John!

-- Je n'y con­tre­dis pas, Max. Mais ces deux fac­teurs de la vie sont sé­parés par un abîme et, tant qu'on ne l'au­ra pas comblé, l'école trans­formiste ne sera pas fondée à pré­ten­dre que l'homme de­scend du singe...

-- Juste, répon­dit Max Hu­ber, et il manque tou­jours un éch­elon à l'échelle, un type en­tre l'an­thro­poïde et l'homme, avec un peu moins d'in­stinct et un peu plus d'in­tel­li­gence... Et si ce type fait dé­faut, c'est sans doute parce qu'il n'a ja­mais ex­isté... D'ailleurs, lors même qu'il ex­is­terait, la ques­tion soulevée par la doc­trine dar­wini­enne ne serait pas en­core ré­solue, à mon avis du moins...»

En ce mo­ment, il y avait mieux à faire qu'à es­say­er de ré­soudre, en ver­tu de cet ax­iome que la na­ture ne procède pas par sauts, la ques­tion de savoir si tous les êtres vi­vants se rac­cor­dent en­tre eux. Ce qui con­ve­nait, c'était de pren­dre des pré­cau­tions ou des mesures con­tre les man­ifes­ta­tions hos­tiles d'une en­geance red­outable par sa supéri­or­ité numérique. Il eût été d'une rare im­pru­dence de la traiter en quan­tité nég­lige­able. Ces quadru­manes for­maient une ar­mée re­crutée dans toute la pop­ula­tion simi­enne de l'Oubanghi. À leurs dé­mon­stra­tions, on ne pou­vait se tromper, et il faudrait bi­en­tôt se défendre à out­rance.

Le forelop­er ob­ser­vait cette bruyante ag­ita­tion non sans sérieuse in­quié­tude. Cela se voy­ait à son rude vis­age auquel le sang af­flu­ait, ses épais sour­cils abais­sés, son re­gard d'une vi­vac­ité péné­trante, son front où se creu­saient de larges plis.

«Tenons-​nous prêts, dit-​il, la cara­bine chargée, les car­touch­es à portée de la main, car je ne sais trop com­ment les choses vont tourn­er...

-- Bah! un coup de fusil au­ra bi­en­tôt fait de dis­pers­er ces ban­des...», repar­tit Max Hu­ber.

Et il épaula sa cara­bine.

«Ne tirez pas, mon­sieur Max!... s'écria Khamis. Il ne faut point at­ta­quer... il ne faut pas provo­quer!... C'est as­sez d'avoir à se défendre!

-- Mais ils com­men­cent..., ré­pli­qua John Cort.

-- Ne ri­pos­tons que si cela de­vient néces­saire!...» déclara Khamis.

L'agres­sion ne tar­da pas à s'ac­centuer. De la rive par­taient des pier­res, des morceaux de branch­es, lancés par ces singes dont les grands types sont doués d'une force colos­sale. Ils je­taient même des pro­jec­tiles de na­ture plus in­of­fen­sive, en­tre autres les fruits ar­rachés aux ar­bres.

Le forelop­er es­saya de main­tenir le radeau au mi­lieu du rio, presque à égale dis­tance de l'une et de l'autre berge. Les coups seraient moins dan­gereux, étant moins as­surés. Le mal­heur était de n'avoir au­cun moyen de s'abrit­er con­tre cette at­taque. En out­re, le nom­bre des as­sail­lants s'ac­crois­sait, et plusieurs pro­jec­tiles avaient déjà at­teint les pas­sagers, sans trop leur faire de mal, il est vrai.

«En voilà as­sez...», finit par dire Max Hu­ber.

Et, visant un go­rille qui se dé­me­nait en­tre les roseaux, il l'abat­tit du coup.

Au bruit de la dé­to­na­tion répondi­rent des clameurs as­sour­dis­santes. L'agres­sion ne ces­sa point, les ban­des ne prirent pas la fuite. Et, en somme, à vouloir les ex­ter­min­er, ces singes, l'un après l'autre, les mu­ni­tions n'y pour­raient suf­fire. Rien qu'à une balle par quadru­mane, la réserve serait vite épuisée. Que feraient, alors, les chas­seurs, la car­touch­ière vide?

«Ne tirons plus, or­don­na John Cort. Cela ne servi­rait qu'à surex­citer ces mau­dites bêtes! Nous en serons quittes, es­pérons- le, pour quelques con­tu­sions sans im­por­tance...

-- Mer­ci!» ri­pos­ta Max Hu­ber, qu'une pierre ve­nait d'at­tein­dre à la jambe.

On con­tin­ua donc de de­scen­dre, suivi par la dou­ble es­corte sur les rives, très sin­ueuses en cette par­tie du rio Jo­hausen. En de cer­tains rétré­cisse­ments, elles se rap­prochaient à ce point que la largeur du lit se ré­dui­sait d'un tiers. La marche du radeau s'ac­crois­sait alors avec la vitesse du courant.

En­fin, à la nu­it close, peut-​être les hos­til­ités prendraient-​elles fin. Peut-​être les as­sail­lants se dis­perseraient-​ils à travers la forêt. Dans tous les cas, s'il le fal­lait, au lieu de s'ar­rêter pour la halte du soir, Khamis se ris­querait à nav­iguer toute la nu­it. Or, il n'était que qua­tre heures, et, jusqu'à sept, la sit­ua­tion resterait très in­quié­tante.

En ef­fet, ce qui l'ag­gra­vait, c'est que le radeau n'était pas à l'abri d'un en­vahisse­ment. Si les singes, pas plus que les chats, n'ai­ment l'eau, s'il n'y avait pas à crain­dre qu'ils se mis­sent à la nage, la dis­po­si­tion des ra­mures au-​dessus de la riv­ière leur per­me­ttait, en divers en­droits, de s'aven­tur­er par ces ponts de branch­es et de lianes, puis de se laiss­er choir sur la tête de Khamis et de ses com­pagnons. Cela ne serait qu'un jeu pour ces bêtes aus­si ag­iles que mal­faisantes.

Ce fut même la ma­noeu­vre que cinq ou six grands go­rilles ten­tèrent vers cinq heures, à un coude de la riv­ière où se joignait le bran­chage des bom­bax. Ces an­imaux, postés à cin­quante pas en aval, at­tendaient le radeau au pas­sage.

John Cort les sig­nala, et il n'y avait pas à se mépren­dre sur leurs in­ten­tions.

«Ils vont nous tomber dessus, s'écria Max Hu­ber, et si nous ne les forçons pas à dé­cam­per...

-- Feu!» com­man­da le forelop­er.

Trois dé­to­na­tions re­ten­tirent. Trois singes, mortelle­ment touchés, après avoir es­sayé de se rac­crocher aux branch­es, s'abat­tirent dans le rio.

Au mi­lieu de clameurs plus vi­olentes, une ving­taine de quadru­manes s'en­gagèrent en­tre les lianes, prêts à se pré­cip­iter.

On dut preste­ment recharg­er les armes et tir­er sans per­dre un in­stant. Une fusil­lade as­sez nour­rie s'en­suiv­it. Dix ou douze go­rilles et chim­panzés furent blessés avant que le radeau se trou­vât sous le pont végé­tal et, dé­couragés, leurs con­génères s'en­fuirent sur les rives.

Une réflex­ion qui vint à l'es­prit, c'est que, si le pro­fesseur Gar­ner se fût in­stal­lé dans ces pro­fondeurs de la grande forêt, son sort au­rait été celui du doc­teur Jo­hausen. En ad­met­tant que ce dernier eût été ac­cueil­li par la pop­ula­tion forestière de la même façon que Khamis, John Cort et Max Hu­ber, en fal­lait-​il da­van­tage pour ex­pli­quer sa dis­pari­tion? Toute­fois, en cas d'agres­sion, on eût dû en retrou­ver les té­moignages non équiv­oques. Grâce aux in­stincts de­struc­teurs des singes, la cage ne serait pas restée in­tacte, et il n'y en au­rait eu que les débris à la place qu'elle oc­cu­pait.

Après tout, à cette heure, le plus ur­gent n'était pas de s'in­quiéter du doc­teur alle­mand, mais de ce qu'il ad­viendrait du radeau. Pré­cisé­ment, la largeur du rio dimin­uait peu à peu. À cent pas sur la droite, en avant d'une pointe, l'eau tour­bil­lon­nante in­di­quait un fort re­mous. Si le radeau y tombait, ne subis­sant plus l'ac­tion du courant dé­tourné par la pointe, il serait drossé con­tre la berge. Khamis pou­vait bi­en avec sa godille le main­tenir au fil de l'eau, mais l'obliger à s'écarter du re­mous, ce serait dif­fi­cile. Les singes de la rive droite viendraient l'as­sail­lir en grand nom­bre. Aus­si les met­tre en fuite à coups de fusil s'im­po­sait-​il. Les cara­bines se mirent donc de la par­tie au mo­ment où le radeau com­mençait à tourn­er sur lui-​même.

Un in­stant après, la bande avait dis­paru. Ce n'étaient pas les balles, ce n'étaient pas les dé­to­na­tions qui l'avaient dis­per­sée. Depuis une heure, un or­age mon­tait vers le zénith. Les nu­ages bla­fards cou­vraient main­tenant le ciel. À ce mo­ment, les éclairs em­brasèrent l'es­pace, et le météore se déchaî­na avec cette prodigieuse ra­pid­ité, par­ti­culière aux bass­es lat­itudes. À ces formidables éclats de la foudre, les quadru­manes ressen­tirent ce trou­ble in­stinc­tif que pro­duit sur tous les an­imaux l'in­flu­ence élec­trique. Ils prirent peur, ils al­lèrent chercher sous de plus épais mas­sifs un abri con­tre ces cor­us­ca­tions aveuglantes, ce formidable déchire­ment des nues. En quelques min­utes, les deux berges furent désertes, et, de cette bande, il ne res­ta qu'une ving­taine de corps, sans vie, éten­dus en­tre les roseaux des berges.

CHAPITRE X _Ngo­ra!_

Le lende­main, le ciel rasséréné -- on pour­rait dire épous­seté par le puis­sant plumeau des or­ages -- ar­rondis­sait sa voûte d'un bleu cru au-​dessus de la cime des ar­bres. Au lever du soleil, les fines gout­telettes des feuilles et des herbes se volatil­isèrent. Le sol, très rapi­de­ment as­séché, se prê­tait au chem­ine­ment en forêt. Mais il n'était pas ques­tion de repren­dre à pied la route du sud-​ouest. Si le rio Jo­hausen ne s'écar­tait pas de cette di­rec­tion, Khamis ne doutait plus d'at­tein­dre en une ving­taine de jours le bassin de l'Oubanghi.

Le vi­olent trou­ble at­mo­sphérique, ses mil­liers d'éclairs, ses roule­ments pro­longés, ses chutes de foudre, n'avaient cessé qu'à trois heures du matin. Après avoir ac­costé la berge à travers le re­mous, le radeau avait trou­vé un abri. En cet en­droit se dres­sait un énorme baobab dont le tronc, évidé à l'in­térieur, ne tenait plus que par son écorce. Khamis et ses com­pagnons, en se ser­rant, y au­raient place. On y trans­porta le mod­este matériel, usten­siles, armes, mu­ni­tions, qui n'eut point à souf­frir des rafales et dont le rem­bar­que­ment s'ef­fec­tua à l'heure du dé­part.

«Ma foi, il est venu à pro­pos, cet or­age!» ob­ser­va John Cort, qui s'en­trete­nait avec Max, tan­dis que le forelop­er dis­po­sait les restes du gibier pour ce pre­mier repas.

Tout en cau­sant, les deux je­unes gens s'oc­cu­paient à net­toy­er leurs cara­bines, tra­vail in­dis­pens­able après la fusil­lade très vive de la veille.

En­tre temps, Llan­ga fure­tait au mi­lieu des roseaux et des herbes, à la recherche des nids et des oeufs.

«Oui, mon cher John, l'or­age est venu à pro­pos, dit Max Hu­ber, et fasse le ciel que ces abom­inables bêtes ne s'avisent pas de reparaître main­tenant qu'il est dis­sipé!... Dans tous les cas, tenons-​nous sur nos gardes.»

Khamis n'était pas sans avoir eu cette crainte qu'au lever du jour les quadru­manes ne revinssent sur les deux rives. Et tout d'abord il fut ras­suré: on n'en­tendait au­cun bruit sus­pect à mesure que l'aube péné­trait le sous-​bois.

«J'ai par­cou­ru la rive sur une cen­taine de pas, et je n'ai aperçu au­cun singe, as­sura John Cort...

-- C'est de bon au­gure, répon­dit Max Hu­ber, et j'es­père utilis­er dé­sor­mais nos car­touch­es autrement qu'à nous défendre con­tre des macaques!... J'ai cru que toute notre réserve al­lait y pass­er...

-- Et com­ment au­ri­ons-​nous pu la re­nou­vel­er? reprit John Cort... Il ne faut pas compter sur une sec­onde cage pour se rav­itailler de balles, de poudres et de plomb...

-- Eh! s'écria Max Hu­ber, quand je songe que le doc­teur voulait établir des re­la­tions so­ciales avec de pareils êtres!... Le joli monde!... Quant à dé­cou­vrir quels ter­mes ils em­ploient pour s'in­viter à dîn­er et com­ment ils se dis­ent bon­jour ou bon­soir, il faut vrai­ment être un pro­fesseur Gar­ner, comme il y en a quelques- uns en Amérique... ou un doc­teur Jo­hausen, comme il y en a quelques-​uns en Alle­magne, et peut-​être même en France...

-- En France, Max?...

-- Oh! si l'on cher­chait par­mi les sa­vants de l'In­sti­tut ou de la Sor­bonne, on trou­verait bi­en quelque idio...

-- Id­iot!... répé­ta John Cort en protes­tant.

-- Id­iomo­graphe, ache­va Max Hu­ber, qui serait ca­pa­ble de venir dans les forêts con­go­lais­es recom­mencer les ten­ta­tives du pro­fesseur Gar­ner et du doc­teur Jo­hausen!

-- En tout cas, mon cher Max, si l'on est ras­suré sur le compte du pre­mier, qui paraît avoir rompu tout rap­port avec la so­ciété des macaques, il n'en est pas ain­si du sec­ond, et je crains bi­en que...

-- Que les babouins ou autres ne lui aient rompu les os!... pour­suiv­it Max Hu­ber. À la façon dont ils nous ont ac­cueil­lis hi­er, on peut juger si ce sont des êtres civil­isés et s'il est pos­si­ble qu'ils le de­vi­en­nent ja­mais!

-- Voyez-​vous, Max, j'imag­ine que les bêtes sont des­tinées à rester bêtes...

-- Et les hommes aus­si!... ré­pli­qua Max Hu­ber en ri­ant. N'em­pêche que j'ai un gros re­gret de revenir à Li­bre­ville sans rap­porter des nou­velles du doc­teur...

-- D'ac­cord, mais l'im­por­tant pour nous serait d'avoir pu tra­vers­er cette in­ter­minable forêt...

-- Ça se fera...

-- Soit, mais je voudrais que ce fût fait!»

Du reste, le par­cours ne présen­tait plus que des chances as­sez heureuses, puisque le radeau n'avait qu'à s'aban­don­ner au courant. En­core con­ve­nait-​il que le lit du rio Jo­hausen ne fût pas em­bar­rassé de rapi­des, coupé de bar­rages, in­ter­rompu par des chutes. C'est ce que red­outait surtout le forelop­er.

En ce mo­ment, il ap­pela ses com­pagnons pour le dé­je­uner. Llan­ga revint presque aus­sitôt, rap­por­tant quelques oeufs de ca­nard, qui furent réservés pour le repas de mi­di. Grâce au morceau d'an­ti­lope, il n'y au­rait pas lieu de re­nou­vel­er la pro­vi­sion de gibier avant la halte de la méri­di­enne.

«Eh! j'y songe, sug­géra John Cort, pour ne pas avoir inu­tile­ment dépen­sé nos mu­ni­tions, pourquoi ne pas se nour­rir de la chair des singes?...

-- Ah! pouah! fit Max Hu­ber.

-- Voyez ce dé­goûté!...

-- Quoi, mon cher John, des côtelettes de go­rille, des filets de gib­bons, des gig­ots de chim­panzés... toute une fric­as­sée de man­drilles...

-- Ce n'est pas mau­vais, af­fir­ma Khamis. Les in­digènes ne font point fi d'une gril­lade de ce genre.

-- Et j'en mangerais au be­soin..., dit John Cort.

-- An­thro­pophage! s'écria Max Hu­ber. Manger presque son sem­blable...

-- Mer­ci, Max!...»

En fin de compte, on aban­don­na aux oiseaux de proie les quadru­manes tués pen­dant la bataille. La forêt de l'Oubanghi pos­sé­dait as­sez de ru­mi­nants et de volailles pour que l'on ne fît pas aux représen­tants de l'es­pèce simi­enne l'hon­neur de les in­tro­duire dans un es­tom­ac hu­main.

Khamis éprou­va de sérieuses dif­fi­cultés à tir­er le radeau du re­mous et à dou­bler la pointe.

Tous don­nèrent la main à cette ma­noeu­vre, qui de­man­da près d'une heure. On avait dû couper de je­unes baliveaux, puis les ébranch­er afin d'en faire des es­pars au moyen desquels on s'écar­ta de la berge. Le re­mous y main­tenant le radeau, si la bande fût rev­enue à cette heure, il n'au­rait pas été pos­si­ble d'éviter son at­taque en se re­je­tant dans le courant. Sans doute, ni le forelop­er ni ses com­pagnons ne fussent sor­tis sains et saufs de cette lutte trop in­égale.

Bref, après mille ef­forts, le radeau dé­pas­sa l'ex­trémité de la pointe et com­mença à re­descen­dre le cours du rio Jo­hausen.

La journée promet­tait d'être belle. Au­cun symp­tôme d'or­age à l'hori­zon, au­cune men­ace de pluie. En re­vanche, une averse de rayons so­laires tombait d'aplomb, et la chaleur au­rait été tor­ride sans une vive brise du nord, dont le radeau se fût fort aidé, s'il eût pos­sédé une voile.

La riv­ière s'élar­gis­sait gradu­elle­ment à mesure qu'elle se dirigeait vers le sud-​ouest. Plus de berceau s'éten­dant sur son lit, plus de branch­es s'enchevê­trant d'une rive à l'autre. En ces con­di­tions, la réap­pari­tion des quadru­manes sur les deux berges n'au­rait pas présen­té les mêmes dan­gers que la veille. D'ailleurs, ils ne se mon­trèrent pas.

Les bor­ds du rio, cepen­dant, n'étaient pas déserts. Nom­bre d'oiseaux aqua­tiques les an­imaient de leurs cris et de leurs vols, ca­nards, out­ardes, péli­cans, mar­tins-​pêcheurs et mul­ti­ples échan­til­lons d'échas­siers.

John Cort abat­tit plusieurs cou­ples de ces volatiles, qui servirent au repas de mi­di, avec les oeufs dénichés par le je­une in­digène. Au sur­plus, afin de re­gag­ner le temps per­du, on ne fit pas halte à l'heure habituelle et la pre­mière par­tie de la journée s'écoula sans le moin­dre in­ci­dent.

Dans l'après-​mi­di, il se pro­duisit une alerte, non sans sérieux mo­tifs:

Il était qua­tre heures en­vi­ron lorsque Khamis, qui tenait la godille à l'ar­rière, pria John Cort de le rem­plac­er, et vint se poster de­bout à l'avant.

Max Hu­ber se rel­eva, s'as­sura que rien ne menaçait ni sur la rive droite ni sur la rive gauche et dit au forelop­er:

«Que re­gardez-​vous donc?

-- Cela.»

Et, de la main, Khamis in­di­quait en aval une as­sez vi­olente ag­ita­tion des eaux.

«En­core un re­mous, dit Max Hu­ber, ou plutôt une sorte de maël­strom de riv­ière!... At­ten­tion, Khamis, à ne point tomber là dedans...

-- Ce n'est pas un re­mous, af­fir­ma le forelop­er.

-- Et qu'est-​ce donc?...»

À cette de­mande répon­dit presque aus­sitôt une sorte de jet liq­uide qui mon­ta d'une dizaine de pieds au-​dessus de la sur­face du rio.

Et Max Hu­ber, très sur­pris, de s'écrier:

«Est-​ce que, par hasard, il y au­rait des baleines dans les fleuves de l'Afrique cen­trale?...

-- Non... des hip­popotames», ré­pli­qua le forelop­er.

Un souf­fle bruyant se fit en­ten­dre à l'in­stant où émergeait une tête énorme avec des mâ­choires ar­mées de fortes défens­es, et, pour em­ploy­er des com­para­isons sin­gulières, mais justes, «un in­térieur de bouche sem­blable à une masse de viande de boucherie, et des yeux com­pa­ra­bles à la lu­carne d'une chau­mière hol­landaise!» Ain­si se sont ex­primés dans leurs réc­its quelques voyageurs par­ti­culière­ment imag­inat­ifs.

De ces hip­popotames, on en ren­con­tre depuis le cap de Bonne- Es­pérance jusqu'au vingt-​troisième de­gré de lat­itude nord. Ils fréquentent la plu­part des riv­ières de ces vastes ré­gions, les marais et les lacs. Toute­fois, suiv­ant une re­mar­que qui a été faite, si le rio Jo­hausen eût été trib­utaire de la Méditer­ranée, - - ce qui ne se pou­vait, -- il n'y au­rait pas eu à se préoc­cu­per des at­taques de ces am­phi­bies, car ils ne s'y mon­trent ja­mais, sauf dans le haut Nil.

L'hip­popotame est un an­imal red­outable, bi­en que doux de car­ac­tère. Pour une rai­son ou pour une autre, lorsqu'il est surex­cité, sous l'em­pire de la douleur, à l'in­stant où il vient d'être har­pon­né, il s'ex­as­père, il se pré­cip­ite avec fureur con­tre les chas­seurs, il les pour­suit le long des berges, il fonce sur les can­ots, qu'il est de taille à chavir­er, et de force à cr­ev­er, avec ses mâ­choires as­sez puis­santes pour couper un bras ou une jambe.

Certes, au­cun pas­sager du radeau -- pas même Max Hu­ber, si en­ragé qu'il fût de prouess­es cynégé­tiques -- ne de­vait avoir la pen­sée de s'at­ta­quer à un tel am­phi­bie. Mais l'am­phi­bie voudrait peut- être les as­sail­lir, et s'il at­teignait le radeau, s'il le heur­tait, s'il l'ac­ca­blait de son poids qui va par­fois à deux mille kilo­grammes, s'il l'en­cor­nait de ses ter­ri­bles défens­es, que de­viendraient Khamis et ses com­pagnons...

Le courant était rapi­de alors, et peut-​être valait-​il mieux se con­tenter de le suiv­re, au lieu de se rap­procher de l'une des rives: l'hip­popotame s'y fût dirigé après lui. À terre, il est vrai, ses coups au­raient été plus facile­ment évités, puisqu'il est im­pro­pre à se mou­voir rapi­de­ment avec ses jambes cour­tes et bass­es, son ven­tre énorme qui traîne sur le sol. Il tient plus du co­chon que du san­gli­er. Mais, à la sur­face du rio, le radeau serait à sa mer­ci. Il le met­trait en pièces, et, à sup­pos­er que les pas­sagers eu­ssent, en nageant, gag­né les berges, quelle fâcheuse éven­tu­al­ité que celle d'être obligés à con­stru­ire un sec­ond ap­pareil flot­tant!

«Tâ­chons de pass­er sans être vus, con­seil­la Khamis. Éten­dons-​nous, ne faisons au­cun bruit, et soyons prêts à nous jeter à l'eau si c'est néces­saire...

-- Je me charge de toi, Llan­ga», dit Max Hu­ber.

On suiv­it le con­seil du forelop­er, et cha­cun se coucha sur le radeau que le courant en­traî­nait avec une cer­taine ra­pid­ité. Dans cette po­si­tion, peut-​être y avait-​il chance de ne point être aperçus par l'hip­popotame.

Et ce fut un grand souf­fle, une sorte de grogne­ment de porc, que tous qua­tre en­tendi­rent quelques in­stants après, quand les sec­ouss­es in­diquèrent qu'ils fran­chis­saient les eaux trou­blées par l'énorme an­imal.

Il y eut quelques sec­on­des de vive anx­iété. Le radeau al­lait-​il être soulevé par la tête du mon­stre ou im­mergé sous sa lourde masse?...

Khamis, John Cort et Max Hu­ber ne furent ras­surés qu'au mo­ment où l'ag­ita­tion des eaux eut cessé, en même temps que dimin­uait l'in­ten­sité du souf­fle dont ils avaient sen­ti les chaudes éma­na­tions au pas­sage. Ils se relevèrent alors et ne virent plus l'am­phi­bie qui s'était re­plongé dans les bass­es couch­es du rio.

Certes, des chas­seurs habitués à lut­ter con­tre l'éléphant, qui ve­naient de faire cam­pagne avec la car­avane d'Ur­dax, n'au­raient pas dû s'ef­fray­er de la ren­con­tre d'un hip­popotame. Plusieurs fois ils avaient at­taqué ces an­imaux au mi­lieu des marais du haut Oubanghi, mais dans des con­di­tions plus fa­vor­ables. À bord de ce frag­ile as­sem­blage de planch­es dont la perte eût été si re­gret­table, on ad­met­tra leurs ap­préhen­sions, et ce fut heureux qu'ils eu­ssent évité les at­taques de la formidable bête.

Le soir, Khamis s'ar­rê­ta à l'em­bouchure d'un ruis­seau de la rive gauche. On n'eût pu mieux choisir pour la nu­it, au pied d'un bou­quet de ba­naniers, dont les larges feuilles for­maient abri. À cette place, la grève était cou­verte de mol­lusques co­mestibles, qui furent re­cueil­lis et mangés crus ou cuits, suiv­ant l'es­pèce. Quant aux ba­nanes, leur goût sauvage lais­sait à désir­er. Heureuse­ment, l'eau du ruis­se­let, mélangée du suc de ces fruits, four­nit une bois­son as­sez rafraîchissante.

«Tout cela serait par­fait, dit Max Hu­ber, si nous étions cer­tains de dormir tran­quille­ment... Par mal­heur, il y a ces mau­dits in­sectes qui se garderont bi­en de nous épargn­er... Faute de mous­ti­quaire, nous nous réveillerons pointil­lés de piqûres!»

Et, en vérité, c'est ce qui serait ar­rivé si Llan­ga n'avait trou­vé le moyen de chas­ser ces myr­iades de mous­tiques réu­nis en nuées bour­don­nantes.

Il s'était éloigné en re­mon­tant le long du ruis­seau, lorsque sa voix se fit en­ten­dre à courte dis­tance.

Khamis le re­joignit aus­sitôt et Llan­ga lui mon­tra sur la grève des tas de bous­es sèch­es, lais­sées par les ru­mi­nants, an­tilopes, cerfs, buf­fles et autres, qui ve­naient d'habi­tude se désaltér­er à cette place.

Or, de mêler ces bous­es à un foy­er flam­bant -- ce qui pro­duit une épaisse fumée d'une âcreté par­ti­culière -- c'est le meilleur moyen et peut-​être le seul d'éloign­er les mous­tiques. Les in­digènes l'em­ploient toutes les fois qu'ils le peu­vent et s'en trou­vent bi­en.

L'in­stant d'après, un gros tas s'él­evait au pied des ba­naniers. Le feu fut ra­vivé avec du bois mort. Le forelop­er y je­ta plusieurs bous­es. Un nu­age de fumée se dé­gagea et l'air fut aus­sitôt net­toyé de ces in­sup­port­ables in­sectes.

Le foy­er dut être en­tretenu pen­dant toute la nu­it par John Cort, Max Hu­ber et Khamis, qui veil­lèrent tour à tour. Aus­si, le matin venu, bi­en remis grâce à un bon som­meil, ils reprirent dès le pe­tit jour la de­scente du rio Jo­hausen.

Rien n'est vari­able comme le temps sous ce cli­mat de l'Afrique du cen­tre. Au ciel clair de la veille suc­cé­dait un ciel grisâtre qui promet­tait une journée plu­vieuse. Il est vrai, comme les nu­ages se tenaient dans les bass­es zones, il ne tom­ba qu'une pluie fine, sim­ple pous­sière liq­uide, néan­moins fort désagréable à re­cevoir.

Par bon­heur, Khamis avait eu une ex­cel­lente idée. Ces feuilles de ba­nanier, de l'es­pèce «en­seté», sont peut-​être les plus grandes de tout le règne végé­tal. Les noirs s'en ser­vent pour la toi­ture de leurs pail­lotes. Rien qu'avec une douzaine, on pou­vait établir une sorte de taud au cen­tre du radeau, en liant leurs queues au moyen de lianes. C'est ce que le forelop­er avait fait avant de par­tir. Les pas­sagers se trou­vaient donc à cou­vert con­tre cette pluie ténue, qui glis­sait sur les feuilles d'en­seté.

Pen­dant la pre­mière par­tie de la journée se mon­trèrent quelques singes le long de la rive droite, une ving­taine de grande taille, qui sem­blaient en­clins à repren­dre les hos­til­ités de l'avant- veille. Le plus sage était d'éviter tout con­tact avec eux, et on y parvint en main­tenant le radeau le long de la rive gauche, moins fréquen­tée par les ban­des de quadru­manes.

John Cort fit ju­di­cieuse­ment ob­serv­er que les re­la­tions de­vaient être rares en­tre les tribus simi­ennes des deux rives, puisque la com­mu­ni­ca­tion ne s'étab­lis­sait que par les ponts de bran­chages et de lianes, malaisé­ment prat­ica­bles même à des singes.

On «brûla» la halte de la méri­di­enne, et, dans l'après-​mi­di, le radeau ne s'ar­rê­ta qu'une seule fois, afin d'em­bar­quer une an­ti­lope sass­aby que John Cort avait abattue der­rière un fouil­lis de roseaux, près d'un coude de la riv­ière.

À ce coude, le rio Jo­hausen, obli­quant vers le sud-​est, mod­ifi­ait presque à an­gle droit sa di­rec­tion habituelle. Cela ne lais­sa pas d'in­quiéter Khamis de se voir ain­si re­jeté à l'in­térieur de la forêt, alors que le terme du voy­age se trou­vait à l'op­posé, du côté de l'At­lan­tique. Évidem­ment, on ne pou­vait met­tre en doute que le rio Jo­hausen fût un trib­utaire de l'Oubanghi, mais d'aller chercher ce con­flu­ent à quelques cen­taines de kilo­mètres, au cen­tre du Con­go in­dépen­dant, quel im­mense dé­tour! Heureuse­ment, après une heure de nav­iga­tion, le forelop­er, grâce à son in­stinct d'ori­en­ta­tion, -- car le soleil ne se mon­trait pas, -- re­con­nut que le cours d'eau repre­nait sa di­rec­tion pre­mière. Il était donc per­mis d'es­pér­er qu'il en­traîn­erait le radeau jusqu'à la lim­ite du Con­go français, d'où il serait aisé de gag­ner Li­bre­ville.

À six heures et demie, d'un vigoureux coup de godille, Khamis ac­cos­ta la rive gauche, au fond d'une étroite crique, om­bragée sous les larges frondaisons d'un cail­cé­drat d'une es­pèce iden­tique à l'aca­jou des forêts séné­gali­ennes.

Si la pluie ne tombait plus, le ciel ne s'était pas dé­gagé de ces bru­mailles dont le soleil n'avait pu percer l'épais­seur. Il n'en faudrait pas in­fér­er que la nu­it serait froide. Un ther­momètre eût mar­qué de vingt-​cinq à vingt-​six de­grés centi­grades. Le feu pétil­la bi­en­tôt en­tre les pier­res de la crique, et ce fut unique­ment pour les ex­igences culi­naires, le rôtis­sage d'un quarti­er de sass­aby. Cette fois, Llan­ga eût vaine­ment cher­ché des mol­lusques afin de vari­er le menu, ou des ba­nanes pour édul­cor­er l'eau du rio Jo­hausen, lequel, mal­gré une cer­taine ressem­blance de nom, ain­si que le fit ob­serv­er Max Hu­ber, ne rap­pelait en au­cune façon le jo­han­nis­berg de M. de Met­ter­nich. En re­vanche, on saurait se débar­rass­er des mous­tiques par le même procédé que la veille.

À sept heures et demie, il ne fai­sait pas en­core nu­it. Une vague clarté se re­flé­tait dans les eaux de la riv­ière. À sa sur­face flot­taient des amas de roseaux et de plantes, des troncs d'ar­bres, ar­rachés des berges.

Tan­dis que John Cort, Max Hu­ber et Khamis pré­paraient la couchée, en­tas­sant des brassées d'herbes sèch­es au pied de l'ar­bre, Llan­ga al­lait et ve­nait sur le bord, s'amu­sant à suiv­re cette dérive d'épaves flot­tantes.

En ce mo­ment ap­parut en amont, à une trentaine de tois­es, le tronc d'un ar­bre de taille moyenne, pourvu de toute sa ra­mure. Il avait été brisé à cinq ou six pieds au-​dessous de sa fourche, où la cas­sure était fraîche. Au­tour de ces branch­es, dont les plus bass­es traî­naient dans l'eau, s'en­tor­tillait un feuil­lage as­sez épais, quelques fleurs, quelques fruits, toute une ver­dure qui avait survécu a la chute de l'ar­bre.

Très prob­able­ment, cet ar­bre avait été frap­pé d'un coup de foudre du dernier or­age. De la place où s'im­plan­taient ses racines, il était tombé sur la berge, puis, glis­sant peu à peu, dé­gagé des roseaux, saisi par le courant, il déri­vait avec les nom­breux débris à la sur­face du rio.

De telles réflex­ions, il ne faudrait pas s'imag­in­er que Llan­ga les eût faites ou fût ca­pa­ble de les faire. Ce tronc, il ne l'au­rait pas plus re­mar­qué que les autres épaves an­imées du même mou­ve­ment, si son at­ten­tion, n'eût été at­tirée d'une façon toute spé­ciale.

En ef­fet, dans l'in­ter­stice des branch­es, Llan­ga crut apercevoir une créa­ture vi­vante, qui fai­sait des gestes comme pour ap­pel­er au sec­ours. Au mi­lieu de la de­mi-​ob­scu­rité, il ne put dis­tinguer l'être en ques­tion. Était-​il d'orig­ine an­imale?...

Très in­dé­cis, il al­lait ap­pel­er Max Hu­ber et John Cort, lorsque se pro­duisit un nou­vel in­ci­dent.

Le tronc n'était plus qu'a une quar­an­taine de mètres, en obli­quant vers la crique, où était ac­costé le radeau.

À cet in­stant, un cri re­ten­tit, -- un cri sin­guli­er, ou plutôt une sorte d'ap­pel dés­espéré, comme si quelque être hu­main eût de­mande aide et as­sis­tance. Puis, alors que le tronc pas­sait de­vant la crique, cet être se pré­cipi­ta dans le courant avec l'év­idente in­ten­tion de gag­ner la berge.

Llan­ga crut re­con­naître un en­fant, d'une taille in­férieure à la si­enne. Cet en­fant avait dû se trou­ver sur l'ar­bre au mo­ment de sa chute. Savait-​il nag­er?... Très mal dans tous les cas et pas as­sez pour at­tein­dre la berge. Vis­ible­ment ses forces le trahis­saient. Il se dé­bat­tait, dis­parais­sait, reparais­sait, et, par in­ter­valles, une sorte de glousse­ment s'échap­pait de ses lèvres.

Obéis­sant à un sen­ti­ment d'hu­man­ité, sans pren­dre le temps de prévenir, Llan­ga se je­ta dans le rio, et gagna la place où l'en­fant ve­nait de s'en­fon­cer une dernière fois.

Aus­sitôt, John Cort et Max Hu­ber, qui avaient en­ten­du le pre­mier cri, ac­cou­rurent sur le bord de la crique. Voy­ant Llan­ga soutenir un corps à la sur­face de la riv­ière, ils lui tendi­rent la main pour l'aider à re­mon­ter sur la berge.

«Eh?... Llan­ga, s'écria Max Hu­ber, qu'es-​tu al­lé repêch­er là?...

-- Un en­fant... mon ami Max... un en­fant... Il se noy­ait...

-- Un en­fant?... répé­ta John Cort.

-- Oui, mon ami John.»

Et Llan­ga s'age­nouil­la près du pe­tit être qu'il ve­nait de sauver as­suré­ment.