Le pilote du Danube by Verne, Jules - VI

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Le pilote du Danube

VI

LES YEUX BLEUS

En quit­tant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du cen­tre. Il con­nais­sait Ratis­bonne, et c'est sans hes­iter sur la di­rec­tion a suiv­re qu'il s'en­gagea a travers les rues si­len­cieuses, flan­quees ca et la de don­jons feo­daux a dix etages, de cette cite jadis bruyante, que n'ani­me plus guere une pop­ula­tion tombee a vingt-​six mille ames.

Karl Dragoch ne songeait pas a vis­iter la ville, comme le croy­ait Il­ia Br­usch. Ce n'est pas en qualite de touriste qu'il voy­ageait. A peu de dis­tance du pont, il se trou­va en face du Dom, la cathe­drale aux tours in­achevees, mais il ne je­ta qu'un coup d'oeil dis­trait sur son curieux por­tail de la fin du XVe siecle. As­sure­ment, il n'irait pas ad­mir­er, au Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle goth­ique et le cloitre ogi­val, pas plus que la bib­lio­theque de pipes, bizarre cu­riosite de cet an­cien cou­vent. Il ne vis­it­erait pas da­van­tage le Rath­haus, siege de la Di­ete autre­fois, et au­jourd'hui sim­ple Ho­tel de Ville, dont la salle est ornee de vieilles tapis­series, et ou la cham­bre de tor­ture avec ses divers ap­pareils est mon­tree, non sans orgueil, par le concierge de l'en­droit. Il ne de­penserait pas un _trinkgeld_, le pour­boire alle­mand, a pay­er les ser­vices d'un ci­cerone. Il n'en avait pas be­soin, et c'est sans le sec­ours de per­son­ne qu'il se ren­dit au Bu­reau des Postes, ou plusieurs let­tres l'at­tendaient a des ini­tiales con­venues. Karl Dragoch, ayant lu ces let­tres, sans que son vis­age de­ce­lat au­cun sen­ti­ment, se dis­po­sait a sor­tir du bu­reau, lorsqu'un homme as­sez vul­gaire­ment ve­tu l'ac­cos­ta sur la porte.

Cet homme et Dragoch se con­nais­saient, car celui-​ci d'un geste ar­reta le nou­veau venu au mo­ment ou il al­lait pren­dre la pa­role. Ce geste sig­nifi­ait ev­idem­ment: “Pas ici.” Tous deux se diriger­ent vers une place voi­sine.

"Pourquoi ne m'as-​tu pas at­ten­du sur le bord du fleuve? de­man­da Karl Dragoch, quand il s'es­ti­ma a l'abri des or­eilles in­dis­cretes.

--Je craig­nais de vous man­quer, lui fut-​il re­pon­du. Et, comme je savais que vous de­viez venir a la poste....

--En­fin, te voila, c'est l'es­sen­tiel, in­ter­rompit Karl Dragoch. Rien de neuf?

--Rien.

--Pas meme un vul­gaire cam­bri­olage dans la re­gion?

--Ni dans la re­gion, ni ailleurs, le long du Danube s'en­tend.

--A quand re­mon­tent tes dernieres nou­velles?

--Il n'y a pas deux heures que j'ai re­cu un tele­gramme de notre bu­reau cen­tral de Bu­dapest. Calme plat sur toute la ligne.

Karl Dragoch re­fle­chit un in­stant.

--Tu vas aller au Par­quet de ma part. Tu don­neras ton nom, Friedrick Ulh­mann, et tu prieras qu'on te ti­enne au courant s'il sur­ve­nait la moin­dre chose. Tu par­ti­ras en­suite pour Vi­enne.

--Et nos hommes?

--Je m'en charge. Je les ver­rai au pas­sage. Ren­dez-​vous a Vi­enne, d'au­jourd'hui en huit, c'est le mot d'or­dre.

--Vous lais­serez donc le haut fleuve sans surveil­lance? de­man­da Ulh­mann.

--Les po­lices lo­cales y suf­firont, re­pon­dit Dragoch, et nous ac­cour­rons a la moin­dre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est ja­mais rien passe, au-​dessus de Vi­enne, qui soit de notre com­pe­tence. Pas si betes, nos bon­shommes, d'op­er­er si loin de leur base.

--Leur base?... repe­ta Ulh­mann. Au­riez-​vous des ren­seigne­ments par­ti­culiers?

--J'ai, en tous cas, une opin­ion.

--Qui est?...

--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te pre­dis que nous de­buterons en­tre Vi­enne et Bu­dapest.

--Pourquoi la plu­tot qu'ailleurs?

--Parce que c'est la que le dernier crime a ete com­mis. Tu sais bi­en, ce fer­mi­er qu'ils ont fait “chauf­fer” et qu'on a retrou­ve brule jusqu'aux genoux.

--Rai­son de plus pour qu'ils op­er­ent ailleurs la prochaine fois.

--Parce que?...

--Parce qu'ils se diront que le dis­trict ou ce crime a ete per­pe­tre doit etre tout spe­ciale­ment surveille. Ils iront donc plus loin ten­ter la for­tune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Ja­mais deux fois de suite au meme en­droit."

--Ils ont raisonne comme des bour­riques, et tu les imites, Friedrick Ulh­mann, repli­qua Karl Dragoch. Mais c'est bi­en sur leur sot­tise que je compte. Tous les jour­naux, comme tu as du le voir, m'ont at­tribue un raison­nement ana­logue. Ils ont pub­lie avec un par­fait en­sem­ble que je quit­tais le Danube su­perieur, ou, selon moi, les mal­fai­teurs ne se ris­queraient pas a revenir, et que je par­tais pour la Hon­grie merid­ionale. Inu­tile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai la-​dedans, mais tu peux etre sur que ces com­mu­ni­ca­tions ten­dan­cieuses n'ont pas manque de touch­er les in­ter­ess­es.

--Vous en con­cluez?

--Qu'ils n'iront pas du cote de la Hon­grie merid­ionale se jeter dans la gueule du loup.

--Le Danube est long, ob­jec­ta Ulh­mann. Il y a la Ser­bie, la Roumanie, la Turquie...

--Et la guerre?.. Rien a faire par la pour eux. Nous ver­rons bi­en, au sur­plus.

Karl Dragoch gar­da un in­stant le si­lence.

--A-​t-​on ponctuelle­ment suivi mes in­struc­tions? reprit-​il.

--Ponctuelle­ment.

--La surveil­lance du fleuve a ete con­tin­uee?

--Jour et nu­it.

--Et l'on n'a rien de­cou­vert de sus­pect?

--Ab­sol­ument rien. Toutes les barges, tous les cha­lands ont leurs pa­piers en re­gle. A ce pro­pos, je dois vous dire que ces op­er­ations de con­trole soulevent beau­coup de mur­mures. La batel­lerie proteste, et, si vous voulez mon opin­ion, je trou­ve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux n'ont rien avoir dans ce que nous cher­chons. Ce n'est pas sur l'eau que des crimes sont com­mis.

Karl Dragoch fron­ca les sour­cils.

--J'at­tache une grande im­por­tance a la vis­ite des barges, des cha­lands et meme des plus pe­tites em­bar­ca­tions, repli­qua-​t-​il d'un ton sec. J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les ob­ser­va­tions.

Ulh­mann fit le gros dos.

--C'est bon, Mon­sieur, dit-​il.

Karl Dragoch reprit:

--Je ne sais en­core ce que je ferai... Peut-​etre m'ar­reterai-​je a Vi­enne. Peut-​etre pousserai-​je jusqu'a Bel­grade... Je ne su­is pas fixe... Comme il im­porte de ne pas per­dre de con­tact, tiens-​moi au courant par un mot adresse en au­tant d'ex­em­plaires qu'il sera nec­es­saire a ceux de nos hommes ech­elonnes en­tre Ratis­bonne et Vi­enne.

--Bi­en, Mon­sieur, re­pon­dit Ulh­mann. Et moi?.. Ou vous rever­rai-​je?

--A Vi­enne, dans huit jours, je te l'ai dit, re­pon­dit Dragoch.

Il re­fle­chit quelques in­stants.

--Tu peux te re­tir­er, ajou­ta-​t-​il. Ne manque pas de pass­er au Par­quet et prends en­suite le pre­mier train.

Ulh­mann s'eloignait de­ja. Karl Dragoch le rap­pela.

--Tu as en­ten­du par­ler d'un cer­tain Il­ia Br­usch? in­ter­ro­gea-​t-​il.

--Ce pecheur qui s'est en­gage a de­scen­dre le Danube la ligne a la main?

--Pre­cise­ment. Eh bi­en, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me con­naitre."

La-​dessus, ils se se­pa­rerent, Friedrick Ulh­mann dis­parut vers le haut quarti­er, tan­dis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'ho­tel de la Croix-​d'Or, ou il comp­tait din­er.

Une dizaine de con­vives, cau­sant de choses et d'autres, etaient de­ja a ta­ble, lorsqu'il prit place a son tour. S'il mangea de grand ap­petit, Karl Dragoch ne se mela point a la con­ver­sa­tion. Il ecoutait, par ex­em­ple, en homme qui a l'habi­tude de preter l'or­eille a tout ce qu'on dit au­tour de lui. Aus­si ne put-​il man­quer d'en­ten­dre, quand l'un des con­vives de­man­da a son voisin:

"Eh bi­en, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nou­velles?

--Pas plus que du fameux Br­usch, re­pon­dit l'autre. On at­tendait son pas­sage a Ratis­bonne, et il n'a pas en­core ete sig­nale.

--C'est sin­guli­er.

--A moins que Br­usch et le chef de la bande ne fassent qu'un.

--Vous voulez rire?

--Eh!.. qui sait?.."

Karl Dragoch avait vive­ment releve les yeux. C'etait la sec­onde fois que cette hy­pothese, de­cide­ment dans l'air, ve­nait s'im­pos­er a son at­ten­tion. Mais il eut comme un im­per­cep­ti­ble hausse­ment d'epaules, et ache­va son din­er sans pronon­cer une pa­role. Plaisan­terie que tout cela. D'ailleurs, il etait bi­en ren­seigne, ce bavard, qui ne con­nais­sait meme pas l'ar­rivee d'Il­ia Br­usch a Ratis­bonne.

Son din­er ter­mine, Karl Dragoch re­descen­dit vers les quais. La, au lieu de re­gag­ner tout de suite la barge, il s'at­tar­da quelques in­stants sur le vieux pont de pierre qui re­unit Ratis­bonne a Stadt-​am-​Hof, son faubourg, et lais­sa er­rer son re­gard sur le fleuve, ou quelques bateaux glis­saient en­core en se hatant de prof­iter de la lu­miere mourante du jour.

Il s'ou­bli­ait dans cette con­tem­pla­tion, quand une main se posa sur son epaule, en meme temps que l'in­ter­pel­lait une voix fam­iliere.

"Il faut croire, mon­sieur Jaeger, que tout cela vous in­ter­esse.

Karl Dragoch se re­tour­na et vit, en face de lui, Il­ia Br­usch, qui le re­gar­dait en souri­ant.

--Oui, re­pon­dit-​il, tout ce mou­ve­ment du fleuve est curieux. Je ne me lasse pas de l'ob­serv­er.

--Eh! mon­sieur Jaeger, dit Il­ia Br­usch. cela vous in­ter­essera da­van­tage, lorsque nous ar­riverons sur le bas fleuve, ou les bateaux sont plus nom­breux. Vous ver­rez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les con­nais­sez-​vous?

--Non, re­pon­dit Dragoch.

--Il faut avoir vu cela! declara Il­ia Br­usch. S'il n'y a pas au monde un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du Danube, un plus bel en­droit que les Portes de Fer!..

Cepen­dant la nu­it etait de­venue com­plete. La grosse mon­tre d'Il­ia Br­usch mar­quait plus de neuf heures.

--J'etais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai aper­cu sur le pont, mon­sieur Jaeger, dit-​il. Si je su­is venu vous trou­ver, c'est pour vous rap­pel­er que nous par­tons de­main de tres bonne heure, et que nous fe­ri­ons bi­en, par con­se­quent, d'aller nous couch­er.

--Je vous su­is, mon­sieur Br­usch, ap­prou­va Karl Dragoch.

Tous deux de­scendi­rent vers la rive. Comme ils tour­naient l'ex­trem­ite du pont, le pas­sager de dire:

--Et la vente de notre pois­son, mon­sieur Br­usch?.. Etes-​vous sat­is­fait?

--Dites en­chante, mon­sieur Jaeger! Je n'ai pas a vous remet­tre moins de quar­ante et un florins!.

--Ce qui fera soix­ante-​huit, avec les vingt-​sept pre­cedem­ment en­caiss­es. Et nous ne sommes, qu'a Ratis­bonne!.. Eh! eh! mon­sieur Br­usch, l'af­faire ne me parait pas si mau­vaise!

--J'en ar­rive a le croire," re­con­nut le pecheur.

Un quart d'heure plus tard, tous deux dor­maient l'un pres de l'autre, et, au soleil lev­ant, l'em­bar­ca­tion etait de­ja a cinq kilo­me­tres de Ratis­bonne.

En aval de cette ville, les rives du Danube pre­sen­tent des as­pects tres dif­fer­ents. Sur la droite se succe­dent a perte de vue de fer­tiles plaines, une riche et pro­duc­tive cam­pagne, ou ne man­quent ni les fer­mes, ni les vil­lages, tan­dis que, sur la gauche, se massent des fore­ts pro­fondes et s'eta­gent des collines qui vont se soud­er au Bohmer­wald.

En pas­sant, M. Jaeger et Il­ia Br­usch purent apercevoir, au-​dessus de la bour­gade de Donaus­tauf, le Palais d'ete des Princes de Tour et Taxis, et le vieux chateau epis­co­pal de Ratis­bonne, puis, au dela, sur le Saval­tor­berg, le Wal­hal­la, ou “Se­jour des elus”, sorte de Parthenon egare sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'At­tique, et dont la con­struc­tion est due au roi Louis. A l'in­terieur, c'est un musee, ou fig­urent les bustes des heros de la Ger­manie, musee moins ad­mirable que les belles dis­po­si­tions ar­chi­tec­turales de l'ex­terieur. Si le Wal­hal­la ne vaut pas, en ef­fet, le Parthenon d'Athenes, il l'em­porte sur celui dont les Ecos­sais ont decore une des collines d'Ed­im­bourg, la “vieille en­fumee”.

Longue est la dis­tance sep­arant Ratis­bonne de Vi­enne, lorsqu'on suit les me­an­dres du Danube. Cepen­dant, sur cette route liq­uide de pres de qua­tre cent soix­ante-​quinze kilo­me­tres, les cites de quelque im­por­tance sont rares. On ne trou­ve guere a sig­naler que Straub­ing, en­tre­pot agri­cole de la Baviere, ou la barge s'ar­reta le soir du 18 aout; Pas­sau, ou elle ar­ri­va le 20, et Lintz qu'elle de­pas­sa dans la journee du 21. En de­hors de ces villes, dont les deux dernieres ont une cer­taine valeur strate­gique, mais dont au­cune n'at­teint vingt mille ames il n'ex­iste que d'in­signifi­antes ag­glom­er­ations.

A de­faut des oeu­vres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se de­fendre con­tre l'en­nui, le spec­ta­cle tou­jours varie des rives du grand fleuve. Au-​dessous de Straub­ing, ou il s'etale de­ja sur une largeur de qua­tre cents me­tres, le Danube ne cesse de se resser­rer, tan­dis que les pre­mieres ram­ifi­ca­tions des Alpes Rhe­tiques surelevent peu a peu la rive droite.

A Pas­sau, batie au con­flu­ent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et l'Ils, dont les deux pre­miers comptent par­mi les plus im­por­tants de l'Eu­rope, on quitte l'Alle­magne, et cette meme rive droite de­vient autrichi­enne dans l'aval im­me­di­at de la ville, tan­dis que c'est seule­ment quelques kilo­me­tres plus bas, au con­flu­ent de la Dadels­bach, que la rive gauche com­mence a faire par­tie de l'em­pire des Hab­sbourg. En ce point, le lit du fleuve est re­duit a une etroite vallee de deux cents me­tres en­vi­ron qui va le con­duire jusqu'a Vi­enne, tan­tot s'elar­gis­sant au point de per­me­ttre la for­ma­tion de ver­ita­bles lacs parsemes d'iles et d'ilots, tan­tot rap­prochant plus en­core ses parois en­tre lesquelles gron­dent les eaux fu­rieuses.

Il­ia Br­usch parais­sait n'ac­corder au­cun in­teret a cette suc­ces­sion de spec­ta­cles changeants et tou­jours sub­limes, et sem­blait unique­ment pre­oc­cupe d'ac­tiv­er de toute la vigueur de ses bras l'al­lure de son em­bar­ca­tion. L'at­ten­tion qu'il lui fal­lait ap­porter a la con­duite de la barge eut, d'ailleurs, suf­fi a ex­cus­er son in­dif­fer­ence. Out­re les dif­fi­cultes re­sul­tant des bancs de sable, dif­fi­cultes qui sont mon­naie courante de la nav­iga­tion danu­bi­enne, il en avait a vain­cre de plus se­rieuses. Quelques kilo­me­tres avant Pas­sau, il avait du af­fron­ter les rapi­des de Wilshofen, puis, cent cin­quante kilo­me­tres plus bas, un peu au-​dessous de Grein, l'une des villes les plus mis­er­ables de la Haute-​Autriche, ce furent ceux autrement red­outa­bles du Strudel et du Wirbel.

En cet en­droit, la vallee de­vient un etroit couloir lim­ite par des parois sauvages, en­tre lesquelles se pre­cip­itent les eaux bouil­lon­nantes. Autre­fois, de nom­breux re­cifs rendaient ce pas­sage des plus dan­gereux, et il n'etait pas rare que la batel­lerie y eprou­vat de graves dom­mages. Main­tenant, le dan­ger a no­table­ment dimin­ue. On a fait sauter a la mine les plus genantes des roches qui s'ech­elon­naient d'une rive a l'autre. Les rapi­des ont per­du de leur fureur, les re­mous n'at­tirent plus les bateaux dans leurs tour­bil­lons avec la meme vi­olence, et les catas­tro­phes sont de­venues moins fre­quentes. Beau­coup de pre­cau­tions, cepen­dant, sont en­core a pren­dre, au­tant pour les grands cha­lands que pour les pe­tites em­bar­ca­tions.

Tout cela n'etait pas pour em­bar­rass­er Il­ia Br­usch. Il suiv­ait les pass­es, evi­tait les bancs de sable, dom­inait les re­mous et les rapi­des, avec une eton­nante ha­bilete. Cette ha­bilete, Karl Dragoch l'ad­mi­rait, mais il ne lais­sait pas aus­si d'etre sur­pris qu'un sim­ple pecheur eut une sci­ence si par­faite du Danube et de ses traitress­es sur­pris­es.

Si Il­ia Br­usch eton­nait Karl Dragoch, la re­ciproque n'etait pas moins vraie. Le pecheur ad­mi­rait, sans y rien com­pren­dre, l'etendue des re­la­tions de son pas­sager. Si in­fime que fut le lieu choisi pour la halte du soir, il etait rare que M. Jaeger n'y trou­vat pas quelqu'un de con­nais­sance. A peine la barge etait-​elle amar­ree, il sautait a terre et presque aus­si­tot il etait abor­de par une ou deux per­son­nes. Ja­mais, du reste, il ne s'ou­bli­ait en de longues con­ver­sa­tions. Apres un echange de quelques mots, les in­ter­locu­teurs se sep­araient, et M. Jaeger rein­te­grait la barge, tan­dis que les etrangers s'eloignaient. A la fin Il­ia Br­usch n'y put tenir.

"Vous ayez donc des amis un peu partout, mon­sieur Jaeger? de­man­da-​t-​il un jour.

--En ef­fet, mon­sieur Br­usch, re­pon­dit Karl Dragoch. Cela tient a ce que j'ai sou­vent par­cou­ru ces con­trees.

--En touriste, mon­sieur Jaeger?

--Non, mon­sieur Br­usch, pas en touriste. Je voy­ageais a cette epoque pour une mai­son de com­merce de Bu­dapest, et, dans ce meti­er-​la, non seule­ment on voit du pays, mais on se cree de nom­breuses re­la­tions, vous le savez."

Tels furent les seuls in­ci­dents--si l'on peut ap­pel­er cela des in­ci­dents--qui mar­quer­ent le voy­age du 18 au 24 aout. Ce jour-​la, apres une nu­it passee le long de la rive, loin de tout vil­lage, en dessous de la pe­tite ville de Tulln, Il­ia Br­usch se re­mit en route avant l'aube, ain­si qu'il en avait cou­tume. Cette journee ne de­vait pas etre pareille aux prece­dentes. Le soir meme, en ef­fet, on serait a Vi­enne, et, pour la pre­miere fois, depuis huit jours, Il­ia Br­usch al­lait pech­er, afin de ne pas de­cevoir les ad­mi­ra­teurs qu'il ne pou­vait man­quer d'avoir dans la cap­itale, ou il avait eu soin de faire an­non­cer son ar­rivee par les cent voix de la Presse.

D'ailleurs, ne fal­lait-​il pas penser aux in­terets de M. Jaeger, trop neg­liges pen­dant cette se­maine de nav­iga­tion acharnee? Bi­en qu'il ne se plaig­nit pas, ain­si qu'il s'y etait en­gage, celui-​ci ne de­vait pas etre con­tent, Il­ia Br­usch le com­pre­nait de reste, et c'est pour etre en mesure de lui don­ner au moins une ap­parence de sat­is­fac­tion, qu'il s'etait ar­range de maniere a n'avoir qu'une trentaine de kilo­me­tres a franchir du­rant cette derniere journee. Ain­si, mal­gre la diminu­tion de sa vitesse, il lui serait quand meme pos­si­ble d'at­tein­dre Vi­enne d'as­sez bonne heure pour tir­er par­ti du pro­duit de sa peche.

Au mo­ment ou Karl Dragoch sor­tit de la cab­ine, le butin etait de­ja abon­dant, mais le pecheur de­vait faire mieux en­core. Vers onze heures, sa ligne ra­me­na un bro­chet de vingt livres. C'etait une piece royale qui ob­tiendrait sure­ment un haut prix des am­ateurs vi­en­nois.

En­har­di par ce suc­ces, Il­ia Br­usch voulut ten­ter la chance une derniere fois, ce en quoi il eut grand tort, ain­si que l'even­ement le prou­va.

Com­ment s'y prit-​il? Il eut ete bi­en in­ca­pable de le dire. Le fait est que, lui, tou­jours si adroit, eut a ce mo­ment un coup mal­heureux. Que ce soit le re­sul­tat d'un in­stant de dis­trac­tion ou pour toute autre cause, sa ligne, fut mal lancee, et l'hame­con, vi­olem­ment ramene, vint frap­per son vis­age ou il tra­ca un sil­lon sanglant. Il­ia Br­usch pous­sa un cri de douleur.

Apres avoir laboure les chairs, l'hame­con, con­tin­uant sa route, agrip­pa au pas­sage les lunettes aux grands ver­res noirs que le pecheur por­tait jour et nu­it, et cet in­stru­ment, en­leve comme une plume, se mit a de­crire des courbes eper­dues a quelques cen­time­tres au-​dessus de la sur­face de l'eau.

Etouf­fant une ex­cla­ma­tion de de­pit, Il­ia Br­usch, apres un coup d'oeil plein d'in­qui­etude a l'adresse de M. Jaeger, eut tot fait de ramen­er a lui les lunettes vagabon­des, qu'il s'em­pres­sa de remet­tre a leur place prim­itive. Alors seule­ment il parut soulage.

Cet in­ci­dent n'avait dure que quelques sec­on­des, mais ces quelques sec­on­des avaient suf­fi a Karl Dragoch pour con­stater que son hote possedait de mag­nifiques yeux bleus, dont le re­gard tres vif sem­blait peu com­pat­ible avec une vue mal­adive.

Le de­tec­tive ne put faire autrement que de re­flechir a cette sin­gu­lar­ite, son tem­per­ament le por­tant a re­flechir sur tous les su­jets qui sol­lic­itaient son at­ten­tion, et ses re­flex­ions ne furent pas ter­mi­nees apres que les yeux bleus eu­rent dis­paru de nou­veau der­riere l'ecran noir qui les dis­sim­ulait habituelle­ment. Il est inu­tile de dire qu'Il­ia Br­usch ne pecha pas da­van­tage ce jour-​la. Son estafilade, plus douloureuse que grave, som­maire­ment pansee, il rangea avec soin ses en­gins, tan­dis que le bateau suiv­ait tout seul le fil du courant, puis ce fut l'heure du de­je­uner.

Peu d'in­stants au­par­avant, on etait passe au pied du Kalhem­berg, mont de trois cent cin­quante me­tres, dont le som­met domine la ville de Vi­enne. Main­tenant, plus on avan­cait, plus l'an­ima­tion des rives an­non­cait l'ap­proche d'une im­por­tante cite. Les vil­las, tout d'abord, s'etaient suc­cede, de plus en plus rap­prochees. Puis, des usines avaient souille le ciel des fumees de leurs hautes chem­inees. Bi­en­tot Il­ia Br­usch et son com­pagnon aper­curent quelques fi­acres met­tant dans cette ban­lieue une note franche­ment ur­baine.

Des les pre­mieres heures de l'apres-​mi­di, la barge de­pas­sa Nuss­dorf, point ou s'ar­retent les bateaux a vapeur, en rai­son de leur tirant d'eau. La mod­este em­bar­ca­tion du pecheur avait a cet egard de moin­dres ex­igences. D'ailleurs, elle ne con­te­nait pas, comme les dampss­chiffs, des voyageurs, qui eu­ssent ex­ige d'etre trans­portes par le canal jusqu'au coeur meme de la ville.

Li­bre de ses mou­ve­ments, Il­ia Br­usch suiv­it le grand bras du Danube. Avant qua­tre heures, il s'ar­retait pres de la rive et frap­pait son amarre a l'un des ar­bres du Prater, prom­enade fameuse, qui est a Vi­enne ce que le Bois de Boulogne est a Paris.

"Qu'avez-​vous donc aux yeux, mon­sieur Br­usch? de­man­da a ce mo­ment Karl Dragoch qui, depuis l'in­ci­dent des lunettes, n'avait prononce que de rares paroles.

Il­ia Br­usch in­ter­rompit son tra­vail et se tour­na vers son pas­sager.

--Aux yeux? repe­ta-​t-​il d'un ton in­ter­ro­gatif.

--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je sup­pose, que vous portez ces lunettes noires?

--Ah! fit Il­ia Br­usch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lu­miere me fait mal, voila tout."

La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..

Son ex­pli­ca­tion don­nee, Il­ia Br­usch ache­va d'amar­rer sa barge. Son pas­sager le re­gar­dait faire d'un air songeur.