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Le pilote du Danube by Verne, Jules - XVIII

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Le pilote du Danube

XVIII

LE PI­LOTE DU DANUBE

Quand Serge Lad­ko eut dis­paru dans l'om­bre, Karl Dragoch hesi­ta un in­stant sur ce qu'il con­ve­nait de faire. Seul, au de­but de la nu­it, en ce point de la fron­tiere de la Bessara­bie, en­com­bre du corps in­erte d'un pris­on­nier dont son de­voir lui in­ter­di­sait de se se­pa­rer, sa sit­ua­tion ne lais­sait pas d'etre fort em­bar­ras­sante. Cepen­dant, comme il etait ev­ident qu'un sec­ours ne lui ar­riverait pas sans qu'il al­lat le chercher, il lui fal­lut bi­en pren­dre une de­ci­sion. Le temps pres­sait. D'une heure, d'une minute peut-​etre pou­vait de­pen­dre le salut de Serge Lad­ko. Aban­don­nant pro­vi­soire­ment Ya­coub Ogul tou­jours evanoui, et suff­isam­ment lig­otte, d'ailleurs, pour que la fuite lui fut in­ter­dite en cas de re­tour a la vie, il re­mon­ta vers l'amont aus­si vite que le per­me­ttait la na­ture du ter­rain.

Apres une de­mi-​heure de marche dans un pays com­plete­ment desert, il com­men­cait a crain­dre d'etre oblige de pouss­er jusqu'a Kil­ia, lorsqu'il de­cou­vrit en­fin une mai­son batie au bord du fleuve.

Ce ne fut pas une pe­tite af­faire que de se faire ou­vrir la porte de cette mai­son, qui sem­blait etre une ferme de quelque im­por­tance. A pareille heure, en pareil lieu, une cer­taine mefi­ance est ex­cus­able, et les habi­tants de cette de­meure parais­saient peu friands d'en per­me­ttre l'en­tree. La dif­fi­culte s'ag­gra­vait de l'im­pos­si­bilite ou l'on etait de se com­pren­dre, ces paysans par­lant un pa­tois lo­cal que Karl Dragoch, mal­gre son poly­glo­tisme, ne con­nais­sait pas. In­ven­tant un jar­gon de cir­con­stance dans lequel des mots roumains, russ­es et alle­mands fig­uraient cha­cun pour un tiers, il reussit toute­fois a gag­ner leur con­fi­ance, et la porte si en­ergique­ment de­fendue finit par s'en­tre-​bailler.

Une fois dans la place, il lui fal­lut re­pon­dre a un in­ter­roga­toire serre, dont il sor­tit nec­es­saire­ment a son hon­neur, puisque deux heures ne s'etaient pas ecoulees depuis son de­bar­que­ment, qu'une char­rette l'avait ramene pres de Ya­coub Ogul.

Celui-​ci n'avait pas repris con­nais­sance. Il ne don­na meme au­cun signe de con­science, quand, de l'herbe de la rive, il fut trans­porte dans la char­rette, qui repar­tit aus­si­tot vers Kil­ia. Jusqu'a la ferme, force fut d'aller au pas, mais, au dela, on trou­va un chemin, a la verite fort mau­vais, qui per­mit nean­moins d'ac­tiv­er l'al­lure.

Il etait plus de mi­nu­it, quand, apres ces peripeties, Karl Dragoch en­tra dans Kil­ia. Tout dor­mait dans la ville, et de­cou­vrir le chef de la po­lice ne fut pas chose facile. Il y parvint cepen­dant, et prit, sur lui de reveiller ce haut fonc­tion­naire, qui, sans man­ifester trop de mau­vaise humeur, se mit obligeam­ment a sa dis­po­si­tion.

Karl Dragoch en prof­ita pour faire de­pos­er en lieu sur Ya­coub Ogul, qui com­men­cait a ou­vrir les yeux; puis, li­bre de ses mou­ve­ments, il put en­fin s'oc­cu­per de la cap­ture du reste de la bande et du salut de Serge Lad­ko, qui le pas­sion­nait peut-​etre plus en­core.

Des le pre­mier pas, il se heur­ta a d'in­sur­monta­bles dif­fi­cultes. Au­cun vapeur n'etait alors a Kil­ia, et, d'autre part, le chef de la po­lice se re­fu­sait en­ergique­ment a en­voy­er ses hommes sur le fleuve. Ce bras du Danube etant alors in­di­vis en­tre la Roumanie et la Turquie, on etait en droit de crain­dre que leur in­ter­ven­tion ne provo­quat de la part de la Sub­lime Porte des recla­ma­tions tres re­gret­ta­bles a un mo­ment ou grondaient sour­de­ment des men­aces de guerre. Si le fonc­tion­naire roumain avait pu feuil­leter le livre du Des­tin, il y au­rait vu que cette guerre, de­cre­tee de toute eter­nite, eclat­erait nec­es­saire­ment quelques mois plus tard, et cela l'au­rait, sans doute, ren­du moins timide; mais, dans son ig­no­rance de l'avenir, il trem­blait a la pensee d'etre mele d'une maniere quel­conque a des com­pli­ca­tions diplo­ma­tiques, et il se con­for­mait au sage pre­cepte: “Pas d'af­faires”, qui est, comme on ne l'ig­nore pas, la de­vise des fonc­tion­naires de tous les pays.

Le max­imum de ce qu'il osa faire, ce fut de don­ner a Karl Dragoch le con­seil de se ren­dre a Suli­na et de lui in­di­quer l'homme ca­pa­ble de le con­duire dans ce dif­fi­cile voy­age de pres de cin­quante kilo­me­tres a travers le delta du Danube.

Aller reveiller cet homme, le de­cider, at­tel­er la voiture, la faire pass­er sur la rive droite, tout cela de­man­da beau­coup de temps. Il etait pres de trois heures du matin, quand le de­tec­tive fut en­fin em­porte au trot d'un pe­tit cheval, dont la qualite etait fort heureuse­ment su­perieure a l'ap­parence.

Le chef de la po­lice de Kil­ia avait eu rai­son en rep­re­sen­tant comme dif­fi­cile la tra­versee du Delta. Sur des routes boueuses et par­fois re­cou­vertes de plusieurs cen­time­tres d'eau, la voiture avan­cait penible­ment, et, sans l'ha­bilete du con­duc­teur, elle se fut plus d'une fois ega­ree dans cette plaine ou n'ex­iste au­cun point de repere. On n'avan­cait pas vite ain­si, et en­core fal­lait-​il de temps a autre laiss­er souf­fler le cheval ex­tenue.

Mi­di son­nait comme Karl Dragoch ar­rivait a Suli­na. Le de­lai fixe par Serge Lad­ko al­lait ex­pir­er dans quelques heures! Sans pren­dre le temps de se restau­rer, il cou­rut se met­tre en rap­port avec les au­torites lo­cales.

Suli­na, de­venue roumaine depuis le traite de Berlin, etait ville turque a l'epoque de ces even­ements. Les re­la­tions etant alors des plus ten­dues en­tre la Sub­lime Porte et les puis­sances oc­ci­den­tales, Karl Dragoch, su­jet hon­grois, ne pou­vait es­per­er y etre _per­sona gra­ta_, mal­gre la mis­sion d'in­teret gen­er­al dont il etait in­vesti. Moins mal re­cu qu'il ne le craig­nait, il ne fut donc pas sur­pris de ne trou­ver aupres des au­torites qu'une aide as­sez molle.

La po­lice lo­cale, lui dit-​on, ne possedant pas d'em­bar­ca­tion qui lui fut spe­ciale­ment af­fectee, il ne de­vait compter que sur l'avi­so de la douane, dont le con­cours etait tout in­dique dans la cir­con­stance, une bande de voleurs pou­vant, avec un peu de com­plai­sance, etre as­sim­ilee a une bande de con­tre­bandiers. Mal­heureuse­ment, cet avi­so, navire a vapeur de marche d'ailleurs as­sez rapi­de, n'etait pas pre­sen­te­ment dans le port. Il croi­sait en mer, mais sure­ment a faible dis­tance de la cote. Karl Dragoch n'avait donc qu'a freter une bar­que de peche, et, des qu il serait hors des je­tees, il le ren­con­tr­erait sans au­cun doute.

Le de­tec­tive, de­ses­pere de son im­puis­sance, se res­igna a adopter ce par­ti. A une heure et demie de l'apres-​mi­di, il met­tait a la voile et dou­blait le mole, a la recherche de l'avi­so. Il ne dis­po­sait plus que de cent cin­quante min­utes pour ar­riv­er au ren­dez-​vous de Serge Lad­ko!

Celui-​ci, pen­dant que Karl Dragoch subis­sait cette se­rie de mesaven­tures, pour­suiv­ait method­ique­ment l'ex­ecu­tion de son plan.

Toute la mati­nee, il etait reste aux aguets, sa barge dis­simulee dans les roseaux de la rive, s'as­sur­ant que le cha­land ne fai­sait au­cun preparatif de de­part. En s'em­para­nt, un peu bru­tale­ment peut-​etre--mais il n'avait pas le choix des moyens--de Ya­coub Ogul, c'est ce but pre­cise­ment qu'il avait vise. Ain­si qu'il l'avait pre­vu, Stri­ga n'os­ait s'aven­tur­er sans guide dans une nav­iga­tion des plus del­icates et que l'abon­dance des bancs de sable rend im­prat­ica­ble a qui n'en a pas fait l'etude ex­clu­sive de sa vie. Il etait a croire que les pi­rates, in­ca­pables de s'ex­pli­quer la dis­pari­tion de leur pi­lote, saisir­aient la pre­miere oc­ca­sion de le rem­plac­er. Mais les pi­lotes n'abon­dent pas sur le bras de Kil­ia, et, jusqu'a onze heures du matin, les eaux, si l'on fait ex­cep­tion du cha­land tou­jours im­mo­bile et de la barge in­vis­ible, de­meur­erent com­plete­ment de­sertes A onze heures seule­ment, deux em­bar­ca­tions ap­parurent du cote de la mer. Serge Lad­ko, les ayant ex­am­inees avec sa longue-​vue, re­con­nut que l'une d'elles etait celle d'un pi­lote. Ivan Stri­ga al­lait donc vraisem­blable­ment trou­ver le sec­ours qu'il de­vait at­ten­dre avec im­pa­tience. Le mo­ment d'in­ter­venir etait ar­rive.

La barge sor­tit hors des roseaux et se rap­procha du cha­land.

" Oh! du cha­land!... hela Serge Lad­ko quand il fut a por­tee de la voix.

--Oh!... lui fut-​il re­pon­du.

Un homme ap­parut sur le rouf. Cet homme, c'etait Ivan Stri­ga.

Quelle fureur gron­da dans le coeur de Serge Lad­ko, lorsqu'il aper­cut cet en­ne­mi acharne de son bon­heur, le lache qui, depuis tant de mois, tenait Natcha en son pou­voir!

Mais il s'at­tendait a cette ren­con­tre qu'il avait cherchee. Il y etait pre­pare. Sa fureur, il la ren­fer­ma en lui-​meme, et, se faisant vi­olence:

--Vous n'au­riez pas be­soin d'un pi­lote? de­man­da-​t-​il d'une voix calme.

Au lieu de re­pon­dre, Stri­ga, abri­tant ses yeux de la main, con­sid­era un long in­stant celui qui l'in­ter­pel­lait. A vrai dire, d'un seul re­gard il avait ete fixe sur la per­son­nalite du nou­veau venu. Mais, qu'il eut de­vant lui le mari de Natcha, cela lui parais­sait si ex­traor­di­naire et, on peut le dire, si in­es­pere, qu'il hes­itait de­vant l'ev­idence.

--N'etes-​vous pas Serge Lad­ko, de Roustchouk? in­ter­ro­gea-​t-​il a son tour.

--C'est bi­en moi, re­pon­dit le pi­lote.

--Ne me re­con­nais­sez-​vous pas?

--Il faudrait donc etre aveu­gle, repli­qua Serge Lad­ko. Je vous re­con­nais par­faite­ment, Ivan Stri­ga.

--Et vous me faites vos of­fres de ser­vice?

--Pourquoi pas? je su­is pi­lote, declara froide­ment Serge Lad­ko.

Stri­ga bal­an­ca un in­stant. Que celui qu'il hais­sait le plus au monde vint ain­si benev­ole­ment se met­tre a sa mer­ci, c'etait trop beau. Cela ne cachait-​il pas un piege?... Mais quel dan­ger pou­vait faire courir un homme seul a un equipage nom­breux et res­olu? Qu'il con­duisit le cha­land jusqu'a la mer, puisqu'il avait la sot­tise de le pro­pos­er! Une fois en mer, par ex­em­ple!...

--Em­bar­que! con­clut le pi­rate, la bouche de­formee par un ric­tus cru­el que vit dis­tincte­ment Serge Lad­ko.

Celui-​ci ne se fit pas repeter l'in­vi­ta­tion. Sa barge ac­cos­ta le cha­land, a bord duquel il mon­ta. Stri­ga s'avan­ca au-​de­vant de lui.

--Me per­me­ttrez-​vous, dit-​il, de vous ex­primer ma sur­prise de vous ren­con­tr­er aux bouch­es du Danube?

Le pi­lote gar­da le si­lence.

--On vous croy­ait mort, reprit Stri­ga, depuis le temps que vous avez dis­paru de Roustchouk.

Cette in­sin­ua­tion n'obtint pas plus de suc­ces que la prece­dente.

--Qu'etiez-​vous de­venu? in­ter­ro­gea Stri­ga sans se de­courager.

--Je n'ai pas quitte le voisi­nage de la mer, re­pon­dit en­fin Serge Lad­ko.

--Si loin de Roustchouk! s'ex­cla­ma Stri­ga.

Serge Lad­ko fron­ca les sour­cils. Cet in­ter­roga­toire com­men­cait a l'ex­as­per­er. Suiv­ant la ligne de con­duite qu'il s'etait tracee, il re­fre­na toute­fois son im­pa­tience et ex­pli­qua pose­ment:

--Les pe­ri­odes trou­blees ne sont pas fa­vor­ables aux af­faires.

Stri­ga le con­sid­era d'un oeil nar­quois.

--Et l'on vous di­sait pa­tri­ote! s'ecria-​t-​il avec ironie.

--Je ne fais plus de poli­tique, dit seche­ment Serge Lad­ko.

A ce mo­ment, le re­gard de Stri­ga tom­ba sur la barge, que le courant avait fait eviter a l'ar­riere du cha­land. Il tres­sail­lit vi­olem­ment. Il ne pou­vait se tromper. C'etait bi­en cette barge, dont il s'etait servi lui-​meme pen­dant huit jours, et qu'il avait retrou­vee amar­ree au quai de Sem­lin. Serge Lad­ko men­tait donc quand il pre­tendait ne pas avoir quitte le delta du Danube?

--Depuis que vous avez quitte Roustchouk, vous ne vous etes pas eloigne de ces par­ages? in­sista Stri­ga en scru­tant de l'oeil son in­ter­locu­teur.

--Non, re­pon­dit Serge Lad­ko.

--Vous m'eton­nez, fit Stri­ga.

--Pourquoi? Avez-​vous cru me ren­con­tr­er ailleurs?

--Vous, non. Mais cette em­bar­ca­tion... Je ju­rerais l'avoir vue sur le haut fleuve.

--C'est bi­en pos­si­ble, re­pon­dit Serge Lad­ko avec in­dif­fer­ence. Je l'ai achetee, il y a trois jours, d'un homme qui di­sait ar­riv­er de Vi­enne.

--Com­ment etait cet homme? de­man­da vive­ment Stri­ga dont les soup­cons evolu­aient vers Karl Dragoch.

--Un brun, avec des lunettes.

--Ah!... fit Stri­ga tout songeur.

Les re­pons­es du pi­lote l'avaient vis­ible­ment ebran­le. Il ne savait plus ce qu'il de­vait croire. Mais il ne tar­da pas a liber­er son es­prit de toute pre­oc­cu­pa­tion. Qu'im­por­tait apres tout? Que Serge Lad­ko dit ou ne dit pas la verite, il n'en etait pas moins en­tre ses mains. L'im­be­cile, qui se je­tait ain­si dans la gueule du loup!... En­tre sur le cha­land, il n'en sor­ti­rait pas vi­vant. Voila des mois que Stri­ga men­tait en af­fir­mant a Natcha qu'elle etait veuve. Des qu'on serait en mer, ce men­songe de­viendrait une verite.

--Par­tons! dit-​il en maniere de con­clu­sion a ses pensees.

--A mi­di, re­pon­dit tran­quille­ment Serge Lad­ko qui, sor­tant des pro­vi­sions d'un sac qu'il por­tait a la main, se mit en de­voir de de­je­uner.

Le pi­rate eut un geste d'im­pa­tience. Serge Lad­ko feignit de n'en rien voir.

--Je dois vous pre­venir, dit Stri­ga, que je tiens a etre a la mer avant la nu­it.

--Nous y serons," af­fir­ma le pi­lote, sans mon­tr­er la moin­dre velleite de mod­ifi­er sa de­ci­sion.

Stri­ga s'eloigna vers l'avant. A en juger par l'ex­pres­sion re­flechie de son vis­age, il lui restait un souci. Que le mari s'of­frit a con­duire pre­cise­ment le cha­land dans lequel sa femme etait retenue pris­on­niere, cette co­in­ci­dence etait tout de meme par trop ex­traor­di­naire. Certes, rien ne pou­vant em­pech­er que Serge Lad­ko ne fut seul a bord con­tre six hommes de­ter­mines, Stri­ga eut sage­ment fait en ne cher­chant pas plus loin. Mais il se tenait en vain ce raison­nement ir­refutable. C'etait pour lui un be­soin de savoir si la dis­pari­tion de Natcha etait con­nue du prin­ci­pal in­ter­esse. Sa cu­riosite surex­ci­tee ne lui lais­sa pas de cesse qu'il n'y eut cede.

"Avez-​vous re­cu des nou­velles de Roustchouk depuis que vous l'avez quitte? de­man­da-​t-​il en revenant vers le pi­lote qui con­tin­uait pais­ible­ment son repas.

--Ja­mais, re­pon­dit celui-​ci.

--Ce si­lence ne vous a pas sur­pris?

--Pourquoi m'au­rait-​il sur­pris? de­man­da Serge Lad­ko en fix­ant son in­ter­locu­teur.

Quelle que fut son au­dace, celui-​ci se sen­tit gene sous ce ferme re­gard.

--Je croy­ais, bal­bu­tia-​t-​il, que vous y aviez laisse votre femme.

--Et moi je crois, repli­qua froide­ment Serge Lad­ko, qu'un autre su­jet de con­ver­sa­tion serait prefer­able en­tre nous."

Stri­ga se le tint pour dit.

Quelques min­utes apres mi­di, le pi­lote don­na l'or­dre de lever l'an­cre, puis, la voile hissee et bor­dee, il prit lui-​meme la barre. A ce mo­ment Stri­ga s'ap­procha de lui.

"Je dois vous pre­venir, lui dit-​il, que le cha­land a be­soin de fond.

--Il est sur lest, ob­jec­ta Serge Lad­ko. Deux pieds d'eau doivent suf­fire.

--Il en faut sept, af­fir­ma Stri­ga.

--Sept! s'ecria le pi­lote, pour qui ce seul mot etait une rev­ela­tion.

Voila donc pourquoi la bande du Danube avait echappe jusqu'ici a toutes les pour­suites! Son bateau etait ha­bile­ment truque. Ce qu'on en aperce­vait hors de l'eau n'etait qu'une trompeuse ap­parence. Le ver­ita­ble cha­land etait sous-​marin, et c'est dans cette ca­chette qu'etait de­pose le pro­duit de ses rap­ines. Ca­chette qui pou­vait, au be­soin, Serge Lad­ko le savait par ex­pe­ri­ence, se trans­former en in­vi­olable ca­chot.

--Sept, avait repete Stri­ga en re­ponse. a l'ex­cla­ma­tion du pi­lote.

--C'est bi­en," dit celui-​ci sans faire d'autre ob­ser­va­tion.

Pen­dant les pre­miers mo­ments qui suivirent le de­part, Stri­ga, qui con­ser­vait mal­gre tout un reste d'in­qui­etude, ne se de­par­tit pas d'une surveil­lance rigoureuse. Mais l'at­ti­tude de Serge Lad­ko etait de na­ture a le ras­sur­er. Tres ap­plique a ses fonc­tions, il ne nour­ris­sait vis­ible­ment au­cun mau­vais des­sein et prou­vait que sa rep­uta­tion d'ha­bilete etait am­ple­ment jus­ti­fiee. Sous sa main, le cha­land evolu­ait docile­ment en­tre les bancs in­vis­ibles et suiv­ait avec une pre­ci­sion math­ema­tique les sin­uosites de la passe.

Peu a peu, les dernieres craintes du pi­rate s'evanouirent. La nav­iga­tion se pour­suiv­ait sans in­ci­dent. Bi­en­tot on at­teindrait la mer.

Il etait qua­tre heures quand on l'aper­cut. Apres un dernier coude du fleuve, le ciel et l'eau se re­joignirent a l'hori­zon.

Stri­ga in­ter­pel­la le pi­lote.

"Nous voici pares, je pense? dit-​il. Ne pour­rait-​on ren­dre la barre au ti­mo­nier habituel?

--Pas en­core, re­pon­dit Serge Lad­ko. Le plus dif­fi­cile n'est pas fait."

A mesure qu'on gag­nait vers l'em­bouchure, un champ plus vaste etait of­fert a la vue. Place au som­met mou­vant de cet an­gle dont les branch­es s'ou­vraient peu a peu, Stri­ga tenait son re­gard ob­stine­ment dirige vers la mer. Tout a coup, il saisit une longue-​vue, la braqua sur un pe­tit vapeur de qua­tre a cinq cents ton­neaux qui dou­blait la pointe Nord, puis, apres un bref ex­am­en, don­na l'or­dre de hiss­er un pavil­lon en tete de mat. On re­pon­dit aus­si­tot par un sig­nal pareil a bord du vapeur, qui, venant sur tri­bord, com­men­ca a se rap­procher de l'es­tu­aire.

A ce mo­ment, Serge Lad­ko ayant pousse la barre toute a babord, le cha­land abat­tit sur tri­bord, et, coupant oblique­ment le courant, prit son erre vers le Sud-​Est, comme pour abor­der la rive droite.

Stri­ga etonne, re­gar­da le pi­lote dont l'im­pas­si­bilite le ras­sura. Un dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux a suiv­re cette route capricieuse.

Stri­ga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gi­sait en ef­fet dans le lit du fleuve, mais non pas du cote de la mer, et c'est droit sur ce banc que Serge Lad­ko gou­ver­nait d'une main ferme.

Soudain, il y eut un formidable craque­ment. Le cha­land en fut ebran­le jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mat vint en bas, casse net au ras de l'em­plan­ture, et la voile s'abat­tit en grand, re­cou­vrant de ses larges plis les hommes qui se trou­vaient a l'avant. Le cha­land, ir­re­me­di­able­ment en­grave, de­meu­ra im­mo­bile.

A bord, tout le monde avait ete ren­verse, y com­pris Stri­ga, qui se rel­eva ivre de rage.

Son pre­mier re­gard fut pour Serge Lad­ko. Le pi­lote ne parais­sait pas emu de l'ac­ci­dent. Il avait lache la barre, et, les mains en­fon­cees dans les poches de sa vareuse, il surveil­lait son en­ne­mi, le re­gard at­ten­tif a ce qui al­lait suiv­re.

“ Canaille! ” hurla Stri­ga, qui, bran­dis­sant un re­volver, cou­rut vers l'ar­riere.

A la dis­tance de trois pas, il tira.

Serge Lad­ko s'etait baisse. La balle pas­sa au-​dessus de lui sans l'at­tein­dre. Aus­si­tot re­dresse, il fut d'un bond sur son ad­ver­saire, que son couteau frap­pa au coeur. Ivan Stri­ga s'ecroula comme une masse.

Le drame s'etait der­oule si rapi­de­ment, que les cinq hommes de l'equipage, em­bar­rass­es, d'ailleurs, dans les plis de la voile, n'avaient pas eu le temps d'in­ter­venir. Mais quel hurlement ils pousser­ent en voy­ant tomber leur chef!

Serge Lad­ko, s'elan­cant a l'avant du spardeck, se pre­cipi­ta a leur ren­con­tre. De la, il dom­inait le pont, sur lequel les hommes ac­couraient en tu­multe.

"Ar­riere! cria-​t-​il, les deux mains armees de re­volvers, dont l'un ve­nait d'etre ar­rache a Stri­ga.

Les hommes s'ar­reter­ent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en pro­cur­er, il leur fal­lait pen­etr­er dans le rouf, c'est-​a-​dire pass­er sous le feu de l'en­ne­mi.

--Un mot, ca­ma­rades, reprit Serge Lad­ko sans quit­ter son at­ti­tude men­acante. J'ai la onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous de­scen­dre tous jusqu'au dernier. Je vous pre­viens que je tire, si vous ne reculez pas im­me­di­ate­ment vers l'avant.

L'equipage se con­sul­ta, in­de­cis. Serge Lad­ko com­prit que, s'ils se ru­aient tous a la fois, il ar­riverait bi­en sans doute a en abat­tre quelques-​uns, mais qu'il serait lui-​meme abat­tu par les autres.

--At­ten­tion!... Je compte jusqu'a trois, an­non­ca-​t-​il, sans leur laiss­er le temps de la re­flex­ion. Un!...

Les hommes ne bouger­ent pas.

--Deux!... pronon­ca le pi­lote.

Il y eut un mou­ve­ment dans le groupe. Trois hommes ebaucher­ent une velleite d'at­taque. Deux com­mencer­ent a bat­tre, en re­traite.

--Trois!..." dit Serge Lad­ko en pres­sant la de­tente.

Un homme tom­ba, l'epaule tra­versee d'une balle. Ses com­pagnons s'em­presser­ent de pren­dre la fuite.

Serge Lad­ko, sans quit­ter son poste d'ob­ser­va­tion, je­ta un re­gard vers le vapeur qui avait obei au sig­nal de Stri­ga. Le ba­ti­ment etait main­tenant a moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord a bord avec le cha­land, lorsque son equipage se serait joint aux pi­rates, dont il etait nec­es­saire­ment plus ou moins com­plice, la sit­ua­tion de­viendrait des plus graves.

Le steam­er ap­prochait tou­jours. Il n'etait plus qu'a trois en­ca­blures, quand, evolu­ant brusque­ment sur tri­bord, il de­criv­it un grand cer­cle et s'eloigna vers la haute mer. Que sig­nifi­ait cette ma­noeu­vre? Avait-​il donc ete in­qui­ete par quelque chose que Serge Lad­ko ne pou­vait apercevoir?

Celui-​ci, le coeur bat­tant, at­ten­dit. Quelques min­utes s'ecoulerent, et un autre vapeur sur­git hors de la pointe du Sud. Sa chem­inee vom­is­sait des tor­rents de fumee. Le cap droit sur le cha­land, il ar­rivait a toute vitesse. Bi­en­tot, Serge Lad­ko put re­con­naitre a l'avant une fig­ure amie, celle de son pas­sager, M. Jaeger, celle du de­tec­tive Karl Dragoch. Il etait sauve.

Un in­stant plus tard, le pont de la gabarre etait en­vahi par la po­lice, et son equipage se rendait, sans es­say­er une re­sis­tance inu­tile.

Pen­dant ce temps, Serge Lad­ko s'etait pre­cip­ite dans le rouf. L'une apres l'autre, il en visi­ta les cab­ines. Une seule porte etait fer­mee. Il la ren­ver­sa d'un coup d'epaule et s'ar­reta sur le seuil, eper­du.

Natcha, re­con­quise, lui tendait les bras.