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Le pilote du Danube by Verne, Jules - XV

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Le pilote du Danube

XV

PRES DU BUT

Le 10 oc­to­bre, l'aube se le­va pour la neu­vieme fois, depuis que la barge avait recom­mence a de­scen­dre le Danube. Pen­dant les huit jours prece­dents, pres de sept cents kilo­me­tres avaient ete laiss­es en ar­riere. On ap­prochait de Roustchouk, ou l'on ar­riverait avant le soir.

A bord, rien ne sem­blait change. La barge trans­portait, comme autre­fois, les deux memes com­pagnons: Serge Lad­ko et Karl Dragoch, re­de­venus, l'un le pecheur Il­ia Br­usch, l'autre, le debon­naire M. Jaeger.

Toute­fois, la maniere dont le pre­mier jouait main­tenant son role rendait plus dif­fi­cile a soutenir celui du sec­ond. Hyp­no­tise par le de­sir de se rap­procher de Roustchouk, ma­noeu­vrant l'av­iron jour et nu­it, Serge Lad­ko neg­ligeait, en ef­fet, les pre­cau­tions les plus el­emen­taires. Non seule­ment il s'etait de­bar­rasse de ses lunettes, mais en­core, sup­pri­mant ra­soir et tein­ture, il per­me­ttait aux change­ments sur­venus dans sa per­son­ne pen­dant la duree de sa de­ten­tion de s'ac­cus­er avec une net­tete crois­sante. Ses cheveux noirs palis­saient de jour en jour, et sa barbe blonde com­men­cait a at­tein­dre une longueur re­spectable.

Il eut ete na­turel que Karl Dragoch man­ife­stat quelque eton­nement d'une pareille trans­for­ma­tion. Celui-​ci ne di­sait rien pour­tant. De­cide a suiv­re jusqu'au bout la voie dans laque­lle il s'etait en­gage, il avait pris le par­ti de ne rien voir de ce qui pou­vait etre genant.

Au mo­ment ou il s'etait trou­ve face a face avec Serge Lad­ko, les opin­ions an­terieures de Karl Dragoch etaient forte­ment ebran­lees, et il se sen­tait moins en­clin a ad­met­tre la cul­pa­bilite de son an­cien com­pagnon de voy­age.

L'in­ci­dent provoque par la com­mis­sion roga­toire de Sza­lka avait ete la pre­miere cause de ce re­vire­ment. Karl Dragoch avait, en ef­fet, pro­cede a son en­quete per­son­nelle. Plus dif­fi­cile a sat­is­faire que le com­mis­saire de po­lice de Gran, il avait longue­ment in­ter­roge les habi­tants de la ville, et les re­pons­es obtenues n'avaient pas ete sans le trou­bler.

Qu'un nomme Il­ia Br­usch, dont la vie etait au de­meu­rant des plus reg­ulieres, eut elu domi­cile a Sza­lka et qu'il l'eut quit­tee peu de temps avant le con­cours de Sig­marin­gen, ce pre­mier point n'etait pas con­testable. Cet Il­ia Br­usch avait-​il ete re­vu apres ce con­cours, et no­tam­ment dans la nu­it du 28 au 29 aout? Sur ce deux­ieme point, les temoignages furent evasifs. Si les plus proches voisins croy­aient bi­en se rap­pel­er que, vers la fin d'aout, ils avaient re­mar­que de la lu­miere dans la mai­son du pecheur alors fer­mee depuis plus d'un mois, ils n'os­er­ent cepen­dant rien af­firmer. Ces ren­seigne­ments, tout vagues et hes­itants qu'ils fussent, aug­menter­ent na­turelle­ment les per­plex­ites du polici­er.

Restait un troisieme point a elu­cider. Quel etait le per­son­nage a qui le com­mis­saire de Gran avait par­le au domi­cile in­dique par le pre­venu? A cet egard, Dragoch ne put re­cueil­lir au­cune in­di­ca­tion. Il­ia Br­usch etant as­sez con­nu a Sza­lka, il fal­lait nec­es­saire­ment, s'il y etait venu, qu'il fut ar­rive et repar­ti pen­dant la nu­it, puisque per­son­ne ne l'avait aper­cu. Un tel mys­tere, de­ja sus­pect par lui-​meme, le devint bi­en da­van­tage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le ten­ancier d'une pe­tite auberge, auquel, dans la soiree du 12 septem­bre, trente-​six heures avant la vis­ite du com­mis­saire de po­lice de Gran, un in­con­nu avait de­mande l'adresse d'Il­ia Br­usch. Le prob­leme se com­pli­quait. Il se com­pli­qua en­core, quand cet auber­giste, presse de ques­tions, eut donne de l'in­con­nu un sig­nale­ment cor­re­spon­dant traits pour traits a celui que, d'apres la rumeur publique, il con­ve­nait d'at­tribuer au chef de la bande du Danube.

Tout ce­ci ren­dit Karl Dragoch reveur. Il flaira des choses louch­es. Il eut le sen­ti­ment in­stinc­tif d'etre en pres­ence de quelque machi­na­tion tene­breuse dont le but lui de­meu­rait in­con­nu, mais dont il n'etait pas im­pos­si­ble que le pre­venu fut la vic­time.

Cette im­pres­sion se trou­va for­ti­fiee, quand, a son re­tour a Sem­lin, il con­nut la marche de l'in­struc­tion. En somme, apres vingt jours de se­cret, elle n'avait pas fait un pas. Au­cun com­plice n'avait ete de­cou­vert, nul temoin n'avait formelle­ment re­con­nu le pris­on­nier, con­tre lequel il n'ex­is­tait tou­jours d'autre charge que le fait d'avoir cherche a mod­ifi­er l'as­pect de son vis­age et d'avoir possede un por­trait de femme sur lequel fig­urait le nom de Lad­ko.

Ces pre­somp­tions, qui, cor­ro­borees par d'autres, eu­ssent eu une grande valeur, per­daient, isolees, beau­coup de leur im­por­tance. Peut-​etre, apres tout, ce deguise­ment et la pres­ence du por­trait avaient-​ils une cause avouable.

Karl Dragoch, dans cet etat d'es­prit, etait par­ti­culiere­ment ac­ces­si­ble a la pitie. C'est pourquoi il n'avait pu s'em­pech­er d'etre pro­fonde­ment emu par la naive con­fi­ance de Serge Lad­ko, dans une cir­con­stance ou celui-​ci au­rait ete ex­cus­able de se de­fi­er de son plus in­time ami.

Etait-​il im­pos­si­ble, d'ailleurs, de met­tre ce sen­ti­ment de pitie d'ac­cord avec ses de­voirs pro­fes­sion­nels en reprenant comme de­vant sa place dans la barge? Si Il­ia Br­usch se nom­mait en re­alite Lad­ko, et si ce Lad­ko etait bi­en un mal­fai­teur, Karl Dragoch, en s'at­tachant a lui, de­pis­terait ses com­plices. In­no­cent, au con­traire, peut-​etre con­duirait-​il quand meme au vrai coupable, auquel l'in­ci­dent de Sza­lka eut prou­ve, dans ce cas, qu'il por­tait om­brage.

Ces raison­nements, un peu specieux, n'etaient pas de­nues de toute logique. L'as­pect mis­er­able de Serge Lad­ko, le courage surhu­main qu'il avait du de­ploy­er pour ac­com­plir sa fan­tas­tique eva­sion, et surtout le sou­venir du ser­vice autre­fois ren­du avec tant d'hero­ique sim­plicite, firent le reste. Karl Dragoch de­vait la vie a ce mal­heureux qui hale­tait de­vant lui, les mains en sang, la sueur ruis­se­lant sur son vis­age decharne. Al­lait-​il, en re­tour, le re­jeter dans l'en­fer? Le de­tec­tive ne put s'y re­soudre.

“Venez!” dit-​il sim­ple­ment en re­ponse a l'ex­cla­ma­tion joyeuse du fugi­tif, qu'il en­traina vers le fleuve.

Peu de paroles avaient ete echangees en­tre les deux com­pagnons pen­dant les huit jours qui ve­naient de s'ecouler. Serge Lad­ko gar­dait gen­erale­ment le si­lence et con­cen­trait toutes les forces de son etre pour ac­croitre la vitesse de l'em­bar­ca­tion.

En phras­es hachees, qu'il fal­lait lui ar­racher en quelque sorte, il fit toute­fois le recit de ses in­ex­pli­ca­bles aven­tures depuis le con­flu­ent de l'Ipoly. Il racon­ta sa longue de­ten­tion dans la prison de Sem­lin, suc­cedant a une se­ques­tra­tion plus etrange en­core a bord d un cha­land in­con­nu. Ils men­taient donc, ceux qui pre­tendaient l'avoir vu en­tre Bu­dapest et Sem­lin, puisque, du­rant tout ce par­cours, il avait ete en­ferme, pieds et mains lies, dans ce cha­land.

A ce recit, les opin­ions prim­itives de Karl Dragoch evoluer­ent de plus en plus. Mal­gre lui, il etab­lis­sait un rap­proche­ment en­tre l'agres­sion dont Il­ia Br­usch avait ete vic­time et l'in­ter­ven­tion d'un sosie a Sza­lka. A n'en pas douter, le pecheur genait quelqu'un et etait en butte aux coups d'un en­ne­mi in­con­nu, mais dont le sig­nale­ment sem­blait cor­re­spon­dre a celui du ver­ita­ble ban­dit.

Ain­si, peu a peu, Karl Dragoch s'achem­inait vers la verite. Hors d'etat de con­trol­er ses de­duc­tions, il sen­tait du moins de­croitre de jour en jour les soup­cons autre­fois con­cus.

Pas un in­stant, nean­moins, il ne songea a quit­ter la barge pour revenir en ar­riere et recom­mencer son en­quete sur nou­veaux frais. Son flair de polici­er lui di­sait que la piste etait bonne, et que le pecheur, in­no­cent peut-​etre, etait d'une maniere ou d'autre mele a l'his­toire de la bande du Danube. La tran­quil­lite etait par­faite, d'ailleurs, sur le haut fleuve, et la suc­ces­sion des crimes com­mis prou­vait que leurs au­teurs avaient, eux aus­si, de­scen­du le courant, au moins jusqu'aux en­vi­rons de Sem­lin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eu­ssent con­tin­ue a le de­scen­dre pen­dant la de­ten­tion d'Il­ia Br­usch.

Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Stri­ga con­tin­uait, en ef­fet, a se rap­procher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur la barge au de­part de Sem­lin. Mais, ces douze jours d'avance, il les per­dait peu a peu, la dis­tance sep­arant les deux bateaux dimin­uait gradu­elle­ment, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la barge gag­nait im­pla­ca­ble­ment sur le cha­land, sous l'ef­fort fu­rieux de Serge Lad­ko.

Celui-​ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idee: Natcha. S'il neg­ligeait les pre­cau­tions autre­fois pris­es pour pro­te­ger son incog­ni­to, c'est qu'il n'y pen­sait vrai­ment plus. D'ailleurs, de quel in­teret eu­ssent-​elles ete main­tenant? Apres son ar­resta­tion, apres son eva­sion, s'ap­pel­er Il­ia Br­usch de­vait etre aus­si com­pro­met­tant que de s'ap­pel­er Serge Lad­ko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pou­vait plus des­or­mais s'in­tro­duire que se­crete­ment a Roustchouk, sous peine d'etre ap­pre­hende sur-​le-​champ.

Ab­sorbe par son idee fixe, il n'avait, pen­dant ces huit jours, ac­corde au­cune at­ten­tion aux rives du fleuve. S'il s'etait aper­cu qu'on pas­sat de­vant Bel­grade--la ville blanche--etagee sur une colline, que domine le palais du prince, le Kon­ak, et pre­cedee d'un faubourg ou vi­en­nent tran­siter une im­mense quan­tite de marchan­dis­es, c'est parce que Bel­grade in­dique la fron­tiere serbe ou ex­pi­raient les pou­voirs de M. Izar Rona. Mais, en­suite, il ne re­mar­qua plus rien.

Il ne vit, ni Se­men­dria, an­ci­enne cap­itale de la Ser­bie, cele­bre par les vi­gno­bles dont elle est en­touree; ni Colom­bals, ou l'on mon­tre une cav­erne dans laque­lle Saint-​Georges au­rait, d'apres la leg­ende, de­pose le corps du drag­on tue de ses pro­pres mains; ni Orso­va, au dela de laque­lle le Danube coule en­tre deux an­ci­ennes provinces turques, de­venues depuis roy­aumes in­de­pen­dants; ni les Portes de Fer, ce de­file fameux bor­de de mu­railles ver­ti­cales de qua­tre cents me­tres, ou le Danube se pre­cip­ite et se brise avec fureur con­tre les blocs dont son lit est seme; ni Wid­din, pre­miere ville bul­gare de quelque im­por­tance; ni Nikopoli, ni Sis­towa, les deux autres cites no­toires qu'il lui fal­lut de­pass­er en amont de Roustchouk.

De pref­er­ence, il longeait la rive serbe, ou il s'es­ti­mait plus en surete, et en ef­fet, jusqu'a la sor­tie des Portes de Fer, il ne fut pas in­qui­ete par la po­lice.

Ce fut seule­ment a Or­sa­va que, pour la pre­miere fois, un can­ot de la brigade flu­viale in­ti­ma a la barge l'or­dre de s'ar­reter. Serge Lad­ko, tres in­qui­et, obeit en se de­man­dant ce qu'il re­pondrait aux ques­tions qu'on al­lait in­evitable­ment lui pos­er.

On ne l'in­ter­ro­gea meme pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du de­tache­ment s'in­cli­na avec def­er­ence et il ne fut plus ques­tion de perqui­si­tion.

Le pi­lote ne songea pas a s'eton­ner qu'un bour­geois de Vi­enne dis­posat a son gre de la force publique. Trop heureux de s'en tir­er a si bon compte, il trou­va toute na­turelle une om­nipo­tence qui s'ex­er­cait a son prof­it, et il ne man­ifes­ta pas plus de sur­prise, mais sim­ple­ment une im­pa­tience gran­dis­sante, en voy­ant se pro­longer l'en­tre­tien en­tre l'agent et son pas­sager.

Con­forme­ment aux or­dres, tant de M. Izar Rona, fu­rieux de l'eva­sion de son pre­venu, que de Karl Dragoch lui-​meme, la po­lice du fleuve avait re­dou­ble de vigueur. De dis­tance en dis­tance, on obligeait la nav­iga­tion a franchir une se­rie de bar­rages, par­mi lesquels celui d'Orso­va etait d'une im­por­tance cap­itale. L'etran­gle­ment du fleuve en cette par­tie de son cours fa­cil­itant la surveil­lance, il etait im­pos­si­ble, en ef­fet, qu'au­cun bateau reussit a pass­er sans avoir ete minu­tieuse­ment vis­ite.

Karl Dragoch, en in­ter­ro­geant son sub­or­donne, eut l'en­nui d'ap­pren­dre a la fois, et que ces perqui­si­tions n'avaient donne au­cun re­sul­tat, et qu'un nou­veau crime, un cam­bri­olage d'une cer­taine gravite, ve­nait d'etre com­mis deux jours au­par­avant en ter­ri­toire roumain, au con­flu­ent du Jirel, presque ex­acte­ment en face de la ville bul­gare de Ra­howa.

Ain­si donc, la bande du Danube avait reussi a pass­er en­tre les mailles du filet. Cette bande ayant cou­tume de s'ap­pro­prier non seule­ment l'or et l'ar­gent, mais les ob­jets pre­cieux de toute na­ture, son butin de­vait etre d'un vol­ume en­com­brant, et il etait vrai­ment in­con­cev­able qu'on n'en eut pas trou­ve trace, alors qu'au­cun bateau n'avait pu echap­per a la vis­ite.

Il en etait cepen­dant ain­si.

Karl Dragoch etait stu­pe­fait d'une telle vir­tu­osite. Toute­fois, il fal­lait bi­en se ren­dre a l'ev­idence, les mal­fai­teurs prou­vant eux-​memes par des at­ten­tats leur de­scente vers l'aval.

La seule con­clu­sion a tir­er de ces faits, c'est qu'il con­ve­nait de se hater. Le lieu et la date du dernier vol sig­nale in­di­quaient que ses au­teurs avaient moins de trois cents kilo­me­tres d'avance. En ten­ant compte du temps pen­dant lequel Il­ia Br­usch avait ete im­mo­bilise, temps que la bande du Danube avait cer­taine­ment mis a prof­it, il fal­lait en in­fer­er que sa vitesse etait a peine la moitie de celle de la barge. Il n'etait donc pas im­pos­si­ble de l'at­tein­dre a la course.

On repar­tit donc sans plus at­ten­dre et, des les pre­mieres heures du 6 oc­to­bre, la fron­tiere bul­gare etait franchie. A par­tir de ce point, Serge Lad­ko qui, jusque-​la, avait suivi de son mieux la rive droite, ser­ra au con­traire le plus pos­si­ble le bord roumain dont, a par­tir de Lom-​Palam­ka, une suc­ces­sion de marais de huit a dix kilo­me­tres de large n'al­lait pas tarder, d'ailleurs, a in­ter­dire l'ap­proche.

Quelque ab­sorbe qu'il fut en lui-​meme, le fleuve, depuis qu'on etait en­tre dans les eaux bul­gares, n'avait pu man­quer de lui paraitre sus­pect. Un cer­tain nom­bre de chaloupes a vapeur, de tor­pilleurs meme, voire de canon­nieres, bat­tant pavil­lon ot­toman, le sil­lon­naient en ef­fet. En pre­vi­sion de la guerre qui al­lait, moins d'un an plus tard, eclater avec la Russie, la Turquie com­men­cait de­ja a surveiller le Danube, qu'elle de­vait pe­upler en­suite d'une ver­ita­ble flot­tille.

Risque pour risque, le pi­lote preferait se tenir a dis­tance de ces navires turcs, dut-​il pour cela se jeter dans les griffes des au­torites roumaines, con­tre lesquelles M. Jaeger serait peut-​etre ca­pa­ble de le pro­te­ger, comme il l'avait fait a Orso­va.

L'oc­ca­sion ne se pre­sen­ta pas de met­tre a une nou­velle epreuve le pou­voir du pas­sager; au­cun in­ci­dent ne trou­bla cette derniere par­tie du voy­age, et, le 10 oc­to­bre, vers qua­tre heures de l'apres-​mi­di, la barge par­ve­nait en­fin a la hau­teur de Roustchouk, que l'on dis­tin­guait con­fuse­ment sur l'autre rive. Le pi­lote gagna alors le mi­lieu du fleuve, puis, ar­retant pour la pre­miere fois depuis tant de jours le mou­ve­ment de son av­iron, il lais­sa tomber le grap­pin par le fond.

"Qu'y a-​t-​il? de­man­da Karl Dragoch sur­pris.

--Je su­is ar­rive, re­pon­dit la­conique­ment Serge Lad­ko.

--Ar­rive?... Nous ne sommes pas en­core a la mer Noire, cepen­dant.

--Je vous ai trompe, mon­sieur Jaeger, declara sans am­bages Serge Lad­ko. Je n'ai ja­mais eu l'in­ten­tion d'aller jusqu'a la mer Noire.

--Bah! fit le de­tec­tive dont l'at­ten­tion s'eveil­la.

--Non. Je su­is par­ti dans l'idee de m'ar­reter a Roustchouk. Nous y sommes.

--Ou prenez-​vous Roustchouk?

--La, re­pon­dit le pi­lote, en mon­trant les maisons de la ville loin­taine.

--Pourquoi, dans ce cas, n'y al­lons-​nous pas?

--Parce qu'il me faut at­ten­dre la nu­it. Je su­is traque, pour­suivi. Dans le jour, je ris­querais de me faire ar­reter au pre­mier pas.

Voila qui de­ve­nait in­ter­es­sant. Les soup­cons prim­itive­ment con­cus par Dragoch etaient-​ils donc jus­ti­fies?

--Comme a Sem­lin, mur­mu­ra-​t-​il a de­mi-​voix.

--Comme a Sem­lin, ap­prou­va Serge Lad­ko sans s'emou­voir, mais pas pour les memes caus­es. Je su­is un hon­nete homme, mon­sieur Jaeger.

--Je n'en doute pas, mon­sieur Br­usch, bi­en qu'elles soient rarement bonnes, les raisons que l'on a de red­outer une ar­resta­tion.

--Les mi­ennes le sont, mon­sieur Jaeger, af­fir­ma froide­ment Serge Lad­ko. Ex­cusez-​moi de ne pas vous les rev­el­er. Je me su­is ju­re a moi-​meme de garder mon se­cret. Je le garderai.

Karl Dragoch ac­qui­esca d'un geste qui ex­pri­mait la plus par­faite in­dif­fer­ence. Le pi­lote reprit:

--Je con­cois, mon­sieur Jaeger, que vous ne soyez pas de­sireux d'etre mele a mes af­faires. Si vous le voulez, je vous de­poserai en terre roumaine. Vous eviterez ain­si les dan­gers auxquels je peux etre ex­pose.

--Com­bi­en de temps comptez-​vous rester a Roustchouk? de­man­da Karl Dragoch sans re­pon­dre di­recte­ment.

--Je ne sais, dit Serge Lad­ko. Si les choses tour­nent a mon gre, je serai revenu a bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul. S'il en est autrement, j'ig­nore ce que je ferai.

--Je vous suiv­rai jusqu'au bout, mon­sieur Br­usch, declara sans hes­iter Karl Dragoch.

--A votre aise!" con­clut Serge Lad­ko qui n'ajou­ta pas une pa­role.

A la nu­it tombante, il reprit l'av­iron et s'ap­procha de la rive bul­gare. L'ob­scu­rite etait com­plete quand il y ac­cos­ta, un peu en aval des dernieres maisons de la ville.

Tout son etre ten­du vers le but, Serge Lad­ko agis­sait a la maniere d'un som­nam­bule. Ses gestes nets et pre­cis fai­saient sans hes­ita­tion ce qu'il fal­lait faire, ce qu'il lui eut ete im­pos­si­ble de ne pas faire. Aveu­gle pour tout ce qui l'en­tourait, il ne vit pas son com­pagnon dis­paraitre dans la cab­ine des que le grap­pin eut ete ramene a bord. Le monde ex­terieur avait per­du pour lui toute re­alite. Son reve seul ex­is­tait. Et, ce reve, c'etait, tout il­lu­mi­nee de soleil, en de­pit de la nu­it, sa mai­son et, dans sa mai­son, Natcha!... En de­hors de Natcha, il n'etait plus rien sous le ciel.

Des que l'etrave de la barge eut touche la rive, il sauta a terre, fixa solide­ment son amarre et s'eloigna d'un pas rapi­de.

Aus­si­tot, Karl Dragoch sor­tit de la cab­ine. Il n'y avait pas per­du son temps. Qui au­rait re­con­nu le polici­er, a la sil­hou­ette en­ergique et seche, dans ce balourd aux pe­santes al­lures, merveilleuse copie d'un paysan hon­grois?

Le de­tec­tive prit terre a son tour et, suiv­ant le pi­lote a la piste, par­tit en chas­se une fois de plus.