Le pilote du Danube by Verne, Jules - XIII

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Le pilote du Danube

XIII

UNE COM­MIS­SION ROGA­TOIRE

Karl Dragoch n'avait pas sou­venir de s'etre oc­cupe, dans tout le cours de sa car­riere, d'une af­faire aus­si fer­tile en in­ci­dents inat­ten­dus et ayant au­tant le car­ac­tere du mys­tere que cette af­faire de la bande du Danube. L'in­croy­able mo­bilite de l'in­sai­siss­able bande, son ubiq­uite, la soudainete de ses coups, avaient de­ja quelque chose d'in­so­lite. Et voici que son chef, a peine de­piste, de­ve­nait in­trou­vable, et sem­blait se rire des man­dats d'amen­er lances con­tre lui dans toutes les di­rec­tions!

Tout d'abord, on eut ete fonde a croire qu'il s'etait evap­ore. De lui, au­cune trace, ni en amont, ni en aval. La po­lice de Bu­dapest, no­tam­ment, mal­gre une surveil­lance in­ces­sante, n'avait rien sig­nale qui lui ressem­blat. Il fal­lait bi­en qu'il fut passe a Bu­dapest, cepen­dant, puisque, des le 31 aout, il etait vu a Duna Foeld­var, soit pres de qua­tre-​vingt-​dix kilo­me­tres plus bas que la cap­itale de la Hon­grie. Ig­no­rant que le role du pecheur fut joue a ce mo­ment par Ivan Stri­ga, a qui le cha­land as­sur­ait un refuge, Karl Dragoch n'y pou­vait rien com­pren­dre.

Les jours suiv­ants, c'est a Szek­szard, a Vuko­var, a Csere­vics, a Karlovitz en­fin que l'on sig­nalait sa pres­ence. Il­ia Br­usch ne se cachait pas. Loin de la, il di­sait son nom a qui voulait l'en­ten­dre, et par­fois meme vendait quelques livres de pois­sons. D'au­cuns, il est vrai, pre­tendaient aus­si l'avoir sur­pris au mo­ment ou il en achetait, ce qui ne lais­sait pas d'etre as­sez sin­guli­er.

Le soi-​dis­ant pecheur fai­sait preuve en tous cas d'une in­fer­nale ha­bilete. La po­lice, aus­si­tot pre­venue de son ap­pari­tion, avait beau faire dili­gence, elle ar­rivait tou­jours trop tard. C'est en vain qu'elle sil­lon­nait en­suite le fleuve en tous sens, elle n'y de­cou­vrait pas le plus pe­tit ves­tige de la barge qui sem­blait lit­terale­ment volatilisee.

Karl Dragoch se de­ses­perait en ap­prenant les echecs suc­ces­sifs de ses sous-​or­dres. Le gibier al­lait-​il de­cide­ment lui gliss­er en­tre les mains?

Toute­fois, deux choses etaient cer­taines. La pre­miere, c'est que le pre­tendu lau­re­at con­tin­uait a de­scen­dre le fleuve. La sec­onde, c'est qu'il sem­blait fuir les villes, dont, sans doute, il red­outait la po­lice.

Karl Dragoch fit donc re­dou­bler de surveil­lance a toutes les cites de quelque im­por­tance situees en aval de Bu­dapest, telles que Mo­hacs, Ap­atin et Neusatz, et lui-​meme etablit son quarti­er gen­er­al a Sem­lin. Ces villes con­sti­tu­aient ain­si au­tant de bar­rages eleves sur la route du fugi­tif.

Mal­heureuse­ment, il parais­sait bi­en que celui-​ci ne fit que rire de la se­rie d'ob­sta­cles ac­cu­mules de­vant lui. De meme qu'on avait ap­pris son pas­sage en aval de Bu­dapest, sa pres­ence fut con­sta­tee, mais tou­jours trop tard, en aval de Mo­hacs, d'Ap­atin et de Neusatz. Dragoch, trans­porte de col­ere et com­prenant qu'il jouait sa derniere carte, re­unit alors une ver­ita­ble flot­tille. Sur son or­dre, plus de trente em­bar­ca­tions crois­er­ent nu­it et jour au-​dessous de Sem­lin. Bi­en adroit serait l'ad­ver­saire s'il par­ve­nait a franchir leur ligne ser­ree.

Pour re­mar­quables qu'elles fussent, ces dis­po­si­tions n'au­raient eu cepen­dant au­cun suc­ces, si Serge Lad­ko fut reste pris­on­nier dans la gabarre de Stri­ga. Heureuse­ment pour le re­pos de Dragoch, il ne de­vait pas en etre ain­si.

La journee du 6 septem­bre s'etait ecoulee dans ces con­di­tions, sans que rien de nou­veau fut sur­venu, et Dragoch, des les pre­mieres heures du 7, se dis­po­sait a re­join­dre sa flot­tille, quand il vit un agent ac­courir a sa ren­con­tre. Son homme, en­fin ar­rete, ve­nait d'etre in­car­cere dans la prison de Sem­lin.

Il se ha­ta de se ren­dre au par­quet. L'agent avait dit vrai. Le trop cele­bre Lad­ko etait bi­en reelle­ment sous les ver­rous.

La nou­velle se repan­dit avec la ra­pidite de l'eclair et mit la ville en rumeur. On ne cau­sait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes com­pacts sta­tion­ner­ent toute la journee de­vant la barge du fameux mal­fai­teur.

Ces groupes ne purent man­quer d'at­tir­er l'at­ten­tion d'une gabarre qui, vers trois heures de l'apres-​mi­di, pas­sa au large de Sem­lin. Cette gabarre qui de­scendait in­no­cem­ment le fleuve, c'etait celle de Stri­ga.

"Qu'y a-​t-​il donc a Sem­lin? dit celui-​ci a son fi­dele Titcha, en re­mar­quant l'an­ima­tion des quais. Serait-​ce une emeute?

Il s'ai­da d'une jumelle, qu'il ecar­ta de ses yeux apres un rapi­de ex­am­en.

--Le di­able m'em­porte, Titcha, s'ecria-​t-​il, si ce n'est pas l'em­bar­ca­tion de notre par­ti­culi­er!

--Tu crois?... fit Titcha en s'em­para­nt de la jumelle.

--Il faut que j'en aie le coeur net, declara Stri­ga qui parais­sait en proie a une vive ag­ita­tion. Je vais a terre.

--Pour te faire pin­cer. C'est ma­lin!... Si cette em­bar­ca­tion est celle de Dragoch, c'est que Dragoch est a Sem­lin. C'est se jeter dans la gueule du loup.

--Tu as rai­son, ap­prou­va Stri­ga, qui dis­parut dans le rouf. Mais nous al­lons pren­dre nos pre­cau­tions."

Un quart d'heure plus tard, il reve­nait “cam­ou­fle” de main de maitre, si l'on veut bi­en nous per­me­ttre cette ex­pres­sion em­prun­tee a l'ar­got com­mun aux mal­fai­teurs et aux gens de po­lice. Sa barbe coupee et rem­placee par des fa­voris pos­tich­es, ses cheveux dis­simules sous une per­ruque, un large ban­deau re­cou­vrant l'un de ses yeux, il s'ap­puyait penible­ment sur une canne, comme un homme qui sor­ti­rait a peine d'une grave mal­adie.

"Et main­tenant?... de­man­da-​t-​il, non sans quelque van­ite.

--Merveilleux! ad­mi­ra Titcha.

--Ecoute, reprit Stri­ga. Tan­dis que je serai a Sem­lin, vous con­tin­uerez votre route. Deux ou trois lieues au dela de Bel­grade, vous mouillerez et vous at­ten­drez mon re­tour.

--Com­ment feras-​tu pour nous re­join­dre?

--Ne t'in­qui­ete pas de ca, et dis a Ogul de me con­duire dans le ba­chot."

Pen­dant ce temps, le cha­land avait laisse Sem­lin en ar­riere. Ayant pris terre as­sez loin de la ville, Stri­ga revint a grands pas vers les maisons. Des qu'il les eut at­teintes, il mod­era son al­lure, et, se melant aux groupes qui sta­tion­naient au bord du fleuve, il re­cueil­lit avide­ment les pro­pos echanges au­tour de lui.

Il ne s'at­tendait guere a ce que ces pro­pos lui ap­prirent. Per­son­ne, dans ces groupes ani­mes, ne par­lait de Dragoch. On ne s'en­trete­nait pas da­van­tage d'Il­ia Br­usch. Il n'etait ques­tion que de Lad­ko. De quel Lad­ko? Non pas du pi­lote de Roustchouk, dont le nom avait ete utilise par Stri­ga de la maniere qu'on sait, mais pre­cise­ment de ce Lad­ko imag­inaire qu'il avait ain­si cree de toutes pieces, du Lad­ko mal­fai­teur, du Lad­ko pi­rate, c'est-​a-​dire de lui-​meme, Stri­ga. C'est sa pro­pre ar­resta­tion qui for­mait le su­jet de la con­ver­sa­tion gen­erale.

Il ne par­ve­nait pas a com­pren­dre. Que la po­lice com­mit une er­reur et ar­retat un in­no­cent au lieu et place du coupable, il n'y avait a cela rien de bi­en sur­prenant. Mais quel rap­port avait cette er­reur, dont il pou­vait mieux que per­son­ne cer­ti­fi­er la re­alite, avec la pres­ence de ce bateau, que son cha­land, la veille en­core, avait a la traine?

On es­timera, sans doute, qu'il fai­sait preuve de faib­lesse en ac­cor­dant quelque in­teret a ce cote de la ques­tion. L'es­sen­tiel, c'etait qu'un autre fut pour­suivi a sa place. Pen­dant qu'on sus­pecterait celui-​la, on ne songerait pas a s'oc­cu­per de lui. C'etait le point im­por­tant. Le reste ne comp­tait pas.

Rien n'eut ete plus vrai, s'il n'avait eu des mo­tifs par­ti­culiers de vouloir etre ren­seigne a cet egard. A en juger d'apres les ap­parences, tout por­tait a croire que l'homme in­car­cere et le maitre de la barge ne fai­saient qu'un. Quel etait cet in­con­nu, qui, apres avoir ete, huit jours du­rant, pris­on­nier a bord du cha­land, en rem­pla­cait si com­plaisam­ment le pro­pri­etaire en­tre les griffes de la po­lice? Stri­ga, certes, ne quit­terait pas Sem­lin avant d'etre fixe sur ce point.

Il lui fal­lut s'armer de pa­tience. M. Izar Rona, juge charge de cette af­faire, ne parais­sait pas dis­pose a men­er ron­de­ment l'in­struc­tion. Trois jours s'ecoulerent sans qu'il don­nat signe de vie. Cette at­tente pre­al­able fai­sait par­tie de sa meth­ode. D'apres lui, il est ex­cel­lent de laiss­er tout d'abord un ac­cuse aux pris­es avec la soli­tude. L'isole­ment est un grand de­struc­teur de force nerveuse, et quelques jours de se­cret de­pri­ment merveilleuse­ment l'ad­ver­saire que le juge va trou­ver en face de lui.

M. Izar Rona, quar­ante-​huit heures apres l'ar­resta­tion, ex­pri­mait ces idees a Karl Dragoch venu aux in­for­ma­tions. Le de­tec­tive ne pou­vait que don­ner aux the­ories de son chef une ap­pro­ba­tion hi­er­ar­chique.

"En­fin, mon­sieur le Juge, se risqua-​t-​il a de­man­der, quand comptez-​vous pro­ced­er au pre­mier in­ter­roga­toire?

--De­main.

--Je viendrai donc de­main soir en ap­pren­dre le re­sul­tat. Inu­tile de vous repeter, je pense, sur quoi se fondent les pre­somp­tions?

--Inu­tile, af­fir­ma M. Rona. J'ai nos con­ver­sa­tions an­terieures pre­sentes a l'es­prit, et, d'ailleurs, mes notes sont tres com­pletes.

--Vous me per­me­ttrez toute­fois de vous rap­pel­er, mon­sieur le Juge, le de­sir que j'ai pris la lib­erte de vous ex­primer?

--Quel de­sir?

--Celui de ne pas paraitre dans cette af­faire, au moins jusqu'a nou­vel or­dre. Ain­si que je vous l'ai ex­pose, l'in­culpe ne me con­nait que sous le nom de Jaeger. Cela peut eventuelle­ment nous servir. Ev­idem­ment, lorsque nous serons de­vant la Cour, il me fau­dra de­clin­er mon nom ver­ita­ble. Mais nous n'en sommes pas la, et il me parait prefer­able, pour la recherche des com­plices, de ne pas me bruler avant l'heure....

--C'est en­ten­du," promit le juge.

Dans la cel­lule ou on l'avait en­ferme, Serge Lad­ko at­tendait qu'on voulut bi­en s'oc­cu­per de lui. Suiv­ant de si pres sa prece­dente aven­ture, ce nou­veau mal­heur, aus­si in­ex­pli­ca­ble pour lui que l'autre, n'avait pas abat­tu son courage. Sans ten­ter la moin­dre re­sis­tance au mo­ment de son ar­resta­tion, il s'etait laisse con­duire a la prison, apres avoir vaine­ment for­mule une ques­tion restee sans re­ponse. Que risquait-​il, d'ailleurs? Cette ar­resta­tion re­sul­tait nec­es­saire­ment d'une er­reur qui serait dis­sipee des qu'on l'in­ter­rogerait.

Par mal­heur, le pre­mier in­ter­roga­toire se fai­sait sin­guliere­ment at­ten­dre. Serge Lad­ko, main­tenu au se­cret le plus rigoureux, de­meu­rait seul, jour et nu­it, dans sa cel­lule, ou, de temps a autre, un gar­di­en ve­nait jeter un fur­tif coup d'oeil par un ju­das perce dans la porte. Ce gar­di­en es­perait-​il, obeis­sant aux or­dres de M. Izar Rona, con­stater les re­sul­tats pro­gres­sifs de la meth­ode d'isole­ment! En ce cas, il ne de­vait pas se re­tir­er sat­is­fait. Les heures et les jours s'ecoulaient, sans que rien, dans l'at­ti­tude du pris­on­nier, rev­elat un change­ment de ses in­times pensees. As­sis sur une chaise, les mains ap­puy­ees sur les genoux, les yeux baiss­es, la face froide, il sem­blait pro­fonde­ment re­flechir, et gar­dait une im­mo­bilite presque ab­solue, sans don­ner au­cun signe d'im­pa­tience. Des la pre­miere minute, Serge Lad­ko s'etait res­olu au calme, et rien ne l'en ferait sor­tir; mais il en ar­rivait, en con­statant la fuite du temps, a re­gret­ter sa prison flot­tante qui, du moins, le rap­prochait de Roustchouk.

Le troisieme jour, en­fin,--on etait alors au 10 septem­bre,--sa porte s'ou­vrit, et il fut in­vite a quit­ter sa cel­lule. En­cadre par qua­tre sol­dats, baion­nette au canon, il suiv­it un long couloir, de­scen­dit un in­ter­minable es­calier, puis traver­sa une rue, au dela de laque­lle il pen­etra dans le Palais de Jus­tice, bati en face de la prison.

Dans cette rue, le pop­ulaire grouil­lait, se pres­sant der­riere un cor­don d'agents de po­lice. Quand le pris­on­nier ap­parut, de fe­ro­ces clameurs s'elev­er­ent de cette foule, avide d'ex­primer sa haine pour le mal­fai­teur red­oute et si longtemps im­puni. Quel que fut le sen­ti­ment de Serge Lad­ko en se voy­ant en butte a cette in­jure im­meri­tee, il n'en lais­sa rien paraitre. D'un pas ferme, il en­tra dans le Palais, et, apres une nou­velle at­tente, se trou­va en­fin de­vant son juge.

M. Izar Rona, pe­tit homme ma­lin­gre, blond, la barbe rare, au teint jaune et bilieux, etait un mag­is­trat de la maniere forte. Pro­cedant par af­fir­ma­tions tran­chantes, par denega­tions bru­tales, il at­taquait l'ad­ver­saire a coups de boutoir, plus de­sireux d'in­spir­er la ter­reur que de gag­ner la con­fi­ance.

Les gardes s'etaient re­tires sur un signe du juge. De­bout au mi­lieu de la piece, Serge Lad­ko at­tendait qu'il plut a celui-​ci de l'in­ter­roger. Dans un an­gle, le gr­effi­er pret a ecrire.

"As­seyez-​vous, dit M. Rona d'un ton brusque.

Serge Lad­ko obeit. Le mag­is­trat reprit:

--Votre nom?

--Il­ia Br­usch.

--Votre domi­cile?

--Sza­lka.

--Votre pro­fes­sion?

--Pecheur.

--Vous mentez, for­mu­la le juge, en surveil­lant du re­gard le pre­venu.

Une leg­ere rougeur col­ora le vis­age de Serge Lad­ko dont les yeux eu­rent un rapi­de eclair. Toute­fois, il se con­traig­nit au calme et gar­da le si­lence.

--Vous mentez, repe­ta M. Rona. Vous vous ap­pelez Lad­ko. Votre domi­cile est Roustchouk.

Le pi­lote tres­sail­lit. Ain­si son iden­tite ver­ita­ble etait con­nue. Com­ment cela avait-​il pu se faire? Cepen­dant, le juge, a qui le tres­saille­ment du pre­venu n'avait pas echappe, pour­suiv­ait d'une voix cinglante:

--Vous etes ac­cuse de trois vols sim­ples, de dix-​neuf vols qual­ifies per­pe­tres avec les cir­con­stances ag­gra­vantes d'es­calade et d'ef­frac­tion, de trois as­sas­si­nats et de six ten­ta­tives de meurtre, les­dits crimes et delits ac­com­plis avec pre­med­ita­tion depuis moins de trois ans. Qu'avez-​vous a re­pon­dre?

Le pi­lote avait ecoute, stu­pe­fait, cette in­croy­able nomen­cla­ture. Eh quoi! la con­fu­sion qu'il avait red­outee, en ap­prenant de la bouche de M. Jaeger l'ex­is­tence de son sin­istre homonyme, cette con­fu­sion s'etait pro­duite en ef­fet. Des lors, a quoi bon avouer qu'il s'ap­pelait Serge Lad­ko? Tout a l'heure, il avait eu la pensee de le re­con­naitre, en im­plo­rant la dis­cre­tion du juge. Il com­pre­nait main­tenant qu'un tel aveu serait plus nuis­ible qu'utile. C'etait bi­en lui, Serge Lad­ko, de Roustchouk, et non un autre, qui etait ac­cuse de cette ef­froy­able se­rie de crimes. Sans doute, meme defini­tive­ment iden­ti­fie, il parviendrait a etablir son in­no­cence. Mais com­bi­en de temps faudrait-​il pour y ar­riv­er? Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le role du pecheur Il­ia Br­usch, puisque Il­ia Br­usch etait le nom d'un in­no­cent.

--J'ai a re­pon­dre que vous vous trompez, repli­qua-​t-​il d'une voix ferme. Je me nomme Il­ia Br­usch et je de­meure a Sza­lka. Il est bi­en facile, d'ailleurs, de vous en as­sur­er.

--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En at­ten­dant, je vais vous faire con­naitre quelques-​un­es des charges qui pe­sent sur vous.

Serge Lad­ko se fit plus at­ten­tif. On touchait au point in­ter­es­sant.

--Pour le mo­ment, com­men­ca le juge, nous lais­serons de cote la plus grande par­tie des crimes qui vous sont re­proches, et nous nous oc­cu­per­ons seule­ment des plus re­cents, de ceux qui ont ete per­pe­tres pen­dant le voy­age au cours duquel vous avez ete ar­rete.

M. Rona, ayant repris haleine, pour­suiv­it:

--C'est a Ulm que l'on sig­nale pour la pre­miere fois votre pres­ence. C'est donc a Ulm que nous placerons l'orig­ine de ce voy­age.

--Par­don, Mon­sieur, in­ter­rompit vive­ment Serge Lad­ko. Mon voy­age avait com­mence bi­en avant Ulm, puisque j'ai rem­porte deux prix au con­cours de peche de Sig­marin­gen et que j'ai en­suite re­monte le fleuve jusqu'a Donaueschin­gen.

--Il est ex­act, en ef­fet, repli­qua le juge, qu'un cer­tain Il­ia Br­usch a ete proclame lau­re­at du con­cours de peche in­stitue par la Ligue Danu­bi­enne a Sig­marin­gen, et que cet Il­ia Br­usch a ete vu a Donaueschin­gen. Mais, ou bi­en vous aviez de­ja adopte a Sig­marin­gen une per­son­nalite d'em­prunt, ou bi­en vous vous etes sub­stitue au­dit Il­ia Br­usch pen­dant qu'il al­lait de Donaueschin­gen a Ulm. C'est un point que nous elu­ciderons en son temps, soyez tran­quille.

Serge Lad­ko, les yeux ecar­quilles par la sur­prise, ecoutait comme dans un reve ces fan­tai­sistes de­duc­tions. Un peu plus, on eut compte l'imag­inaire Il­ia Br­usch au nom­bre de ses vic­times! Sans pren­dre la peine de re­pon­dre, il haus­sait dedaigneuse­ment les epaules, quand le juge, en le re­gar­dant fix­ement, lui de­man­da tout a coup a brule-​pour­point:

--Qu'etes-​vous alle faire a Vi­enne, le 26 aout dernier, chez le juif Si­mon Klein?

Mal­gre lui, Serge Lad­ko tres­sail­lit une sec­onde fois. Voila qu'on con­nais­sait cette vis­ite, main­tenant! Certes, elle n'avait rien de rep­re­hen­si­ble, mais l'avouer, c'etait avouer en meme temps son iden­tite, et, puisqu'il avait adopte le par­ti de la nier, force lui etait de per­sis­ter dans cette voie.

--Si­mon Klein?... repe­ta-​t-​il d'un air in­ter­ro­ga­teur, en homme qui ne com­prend pas.

--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y at­tendais. C'est donc a moi de vous ap­pren­dre qu'en vous ren­dant chez le juif Si­mon Klein--et le juge, ce dis­ant, se soule­va a de­mi sur son siege pour don­ner a ses paroles une plus ecras­ante au­torite,--vous al­liez vous en­ten­dre avec le re­celeur or­di­naire de votre bande.

--De ma bande!... repe­ta le pi­lote ahuri.

--Il est vrai, rec­ti­fia ironique­ment le juge, que vous ne savez pas ce que je veux dire, que vous ne faites par­tie d'au­cune bande, que vous n'etes pas Lad­ko, mais bi­en un in­of­fen­sif pecheur a la ligne du nom d'Il­ia Br­usch; Mais alors, si vous vous nom­mez en ef­fet Il­ia Br­usch, pourquoi vous cachez-​vous?

--Je me cache, moi?... protes­ta Serge Lad­ko.

--Dame! ca m'en a tout l'air, re­pon­dit M. Izar Rona, a moins que ce ne soit pas se cacher que de dis­simuler sous des lunettes noires des yeux qui sem­blent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de les en­lever, ces lunettes!--et de tein­dre en noir des cheveux que l'on a na­turelle­ment blonds.

Serge Lad­ko etait ac­ca­ble.

La po­lice etait bi­en ren­seignee et la trame se resser­rait au­tour de lui; sans paraitre re­mar­quer son trou­ble, M. Rona pour­suiv­it son avan­tage:

--Eh! eh! vous voila moins fringant, mon gail­lard. Vous ne nous saviez pas si avances ... mais je con­tin­ue. A Ulm, vous aviez pris un pas­sager avec vous.

--Oui, re­pon­dit Serge Lad­ko.

--Quel etait son nom?

--M. Jaeger.

--Tres ex­act. Voudriez-​vous me dire ce qu'il est de­venu, ce M. Jaeger?

--Je l'ig­nore. Il m'a quitte en pleine cam­pagne, presque au con­flu­ent de l'Ipoly. J'ai ete bi­en sur­pris de ne plus le trou­ver en revenant a bord.

--En revenant, dites-​vous. Vous vous etiez donc ab­sente? Ou etiez-​vous alle?

--Dans un vil­lage des en­vi­rons, afin de me pro­cur­er un cor­dial pour mon pas­sager.

--Il etait donc malade?

--Tres malade. Il avait fail­li se noy­er tout bon­nement.

--Et c'est vous qui l'avez sauve, je pre­sume?

--Qui voulez-​vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi?

--Hum!... fit le juge un peu ebran­le.

Mais, se res­sai­sis­sant:

--Vous comptez sans doute m'emou­voir avec cette his­toire de sauve­tage?

--Moi? protes­ta Lad­ko. Vous m'in­ter­ro­gez, je re­ponds. Voila tout.

--C'est bon, con­clut M. Izar Rona. Mais, dites-​moi, avant cet in­ci­dent, vous n'aviez ja­mais quitte votre barge, je crois?

--Une seule fois, pour aller chez moi, a Sza­lka.

--Pour­riez-​vous me pre­cis­er la date de cette ex­cur­sion?

--Pourquoi pas, en cher­chant un peu.

--Je vais vous aider. Ne serait-​ce pas dans la nu­it du 28 au 29 aout?

--Peut-​etre bi­en.

--Vous ne le niez pas?

--Non.

--Vous l'avouez?

--Si vous voulez.

--Nous sommes d'ac­cord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois, que se trou­ve Sza­lka? de­man­da M. Rona d'un air bon­homme.

--En ef­fet.

--Et il fai­sait noir, je crois, dans cette nu­it du 28 au 29 aout?

--Tres noir. Un temps af­freux.

--Cela ex­plique que vous vous soyez trompe. C'est par une er­reur toute na­turelle qu'en pen­sant abor­der la rive gauche, vous avez de­bar­que sur la rive droite.

--Sur la rive droite?

M. Izar Rona se le­va tout a fait, et, fix­ant le pre­venu dans les yeux, pronon­ca:

--Oui, sur la rive droite, juste en face de la vil­la du comte Hague­neau?

Serge Lad­ko cher­cha de bonne foi dans ses sou­venirs. Hague­neau? Il ne con­nais­sait pas ce nom.

--Vous etes tres fort, declara le juge de­cu dans son es­sai d'in­tim­ida­tion. Il est donc en­ten­du que c'est la pre­miere fois que vous en­ten­dez pronon­cer le nom du comte Hague­neau et que, si, au cours de la nu­it du 28 au 29 aout, sa vil­la a ete mise au pil­lage et son gar­di­en Chris­tian Hoel grieve­ment blesse, c'est a votre in­su. Ou di­able avais-​je la tete? Com­ment con­naitriez-​vous ces crimes com­mis par un cer­tain Lad­ko? Lad­ko, que di­able! ce n'est pas votre nom!

--Mon nom est Il­ia Br­usch, af­fir­ma le pi­lote d'une voix moins as­suree que la pre­miere fois.

--Par­fait! par­fait!... c'est con­venu ... mais alors, si vous ne vous ap­pelez pas Lad­ko, pourquoi avez-​vous dis­paru, juste apres la per­pe­tra­tion de ce crime, pour ne rompre votre incog­ni­to--et en­core bi­en mod­este­ment!--qu'a une dis­tance re­spectable de la re­gion qui en a ete le the­atre? Pourquoi ne vous a-​t-​on vu, vous qui mon­triez au­par­avant si genereuse­ment votre per­son­ne, ni a Bu­dapest, ni a Neusatz, ni a au­cune ville un peu im­por­tante? Pourquoi avez-​vous aban­donne votre role de pecheur, au point meme d'acheter par­fois du pois­son dans les vil­lages ou vous con­sen­tiez a vous ar­reter?

Tout cela etait de l'he­breu pour le mal­heureux pi­lote. S'il avait dis­paru, c'etait bi­en mal­gre lui. Depuis cette nu­it du 28 au 29 aout, n'avait-​il pas ete con­stam­ment pris­on­nier? Dans ces con­di­tions, quoi de sur­prenant a ce qu'il eut dis­paru? L'eton­nant, au con­traire, c'est qu'il se trou­vat quelqu'un pour pre­tendre l'avoir aper­cu.

Cette er­reur du moins serait facile a dis­siper. Il suf­fi­rait de racon­ter sin­cere­ment l'aven­ture in­com­pre­hen­si­ble dont il avait ete vic­time. La jus­tice serait peut-​etre plus clair­voy­ante et peut-​etre ar­riverait-​elle a de­brouiller les fils de cet im­broglio. Bi­en de­cide a faire ce recit, Serge Lad­ko at­tendait im­patiem­ment que M. Rona lui per­mit de plac­er un mot. Mais le juge etait lance a toute vapeur. Il se prom­enait main­tenant de long en large dans son cab­inet, en je­tant au vis­age de son pris­on­nier un flot d'ar­gu­ments qu'il jugeait tri­om­phants.

--Si vous n'etes pas Lad­ko, con­tin­uait-​il avec une ve­he­mence crois­sante, com­ment se fait-​il que, suc­cedant au pil­lage de la vil­la du comte Hague­neau, pil­lage ac­com­pli, par un mal­heureux hasard, pre­cise­ment au mo­ment ou vous aviez quitte votre barge, un vol, oh! un vol sim­ple, celui-​ci! ait ete com­mis a Szuszek dans la nu­it du 5 au 6 septem­bre, nu­it que vous avez du nec­es­saire­ment pass­er en face de ce vil­lage? Si vous n'etes pas Lad­ko, en­fin, que fai­sait dans votre barge ce por­trait adresse a son mari par votre femme, Natcha Lad­ko?

M. Rona avait touche juste, cette fois, et le dernier ar­gu­ment etait en ef­fet tri­om­phant. Le pi­lote, anean­ti, avait baisse la tete et de gross­es gouttes de sueur ruis­se­laient de son vis­age.

Cepen­dant le juge pour­suiv­ait d'une voix plus haute:

--Si vous n'etes pas Lad­ko, pourquoi ce por­trait a-​t-​il ete sup­prime du jour ou vous vous etes sen­ti men­ace? Il etait dans votre cof­fre, ce por­trait; je pre­cise, dans votre cof­fre de tri­bord. Il n'y est plus. Sa pres­ence vous ac­cu­sait; sa dis­pari­tion vous con­damne. Qu'avez-​vous a re­pon­dre?

--Rien, mur­mu­ra Lad­ko d'une voix sourde. Je ne com­prends rien a ce qui m'ar­rive.

--Vous com­pren­drez a merveille si vous voulez vous en don­ner la peine. Pour le mo­ment, nous al­lons in­ter­rompre cet in­ter­es­sant en­tre­tien. On va vous re­con­duire dans votre cel­lule, ou vous au­rez tout le temps de vous livr­er a vos re­flex­ions. Re­ca­pit­ulons, en at­ten­dant, l'in­ter­roga­toire d'au­jourd'hui. Vous pre­tendez: 1 deg. Vous nom­mer Il­ia Br­usch; 2 deg. Avoir rem­porte le prix au con­cours de peche de Sig­marin­gen; 3 deg. Habiter Sza­lka; 4 deg. Avoir passe chez vous, a Sza­lka, la nu­it du 28 au 29 aout. Ces points seront ver­ifies. De mon cote je pre­tends: 1 deg. Que votre nom est Lad­ko; 2 deg. Que votre domi­cile est Roustchouk; 3 deg. Que, dans la nu­it du 28 au 29 aout, avec l'aide de nom­breux com­plices, vous avez mis au pil­lage la vil­la du comte Hague­neau et vous etes ren­du coupable d'une ten­ta­tive de meurtre sur la per­son­ne du gar­di­en Chris­tian Hoel; 4 deg. Qu'un vol dont le nomme Keller­mann, de Szuszek, a ete vic­time, dans la nu­it du 5 au 6 septem­bre, doit etre mis a votre pas­sif; 5 deg. Que de nom­breux autres vols et meurtres com­mis dans les re­gions baignees par le Danube doivent pareille­ment vous etre im­putes. L'in­struc­tion de ces crimes est ou­verte. Des temoins sont cites. Vous serez mis en leur pres­ence... Voulez-​vous sign­er votre in­ter­roga­toire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes, re­con­duisez le pre­venu!"

Pour re­gag­ner sa prison, Serge Lad­ko dut pass­er de nou­veau au mi­lieu de la foule et en subir en­core les vo­cif­er­ations hos­tiles. La col­ere pop­ulaire sem­blait s'etre ac­crue pen­dant la duree de l'in­ter­roga­toire et la po­lice eut quelque peine a pro­te­ger le pris­on­nier.

Au pre­mier rang de cette foule hurlante, fig­urait Ivan Stri­ga. Celui-​ci de­vo­ra des yeux l'in­di­vidu qui pre­nait sa place avec tant de com­plai­sance. Le pi­lote pas­sa a deux me­tres de lui et il put le voir tout a son aise. Mais il ne re­con­nut pas cet homme im­berbe, aux cheveux bruns, dont le vis­age etait orne d'une su­perbe paire de lunettes noires, et ses per­plex­ites n'en furent pas at­tenuees.

Stri­ga s'eloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent refer­mees les portes de la prison. De­cide­ment, il ne con­nais­sait pas l'homme ar­rete. Ce n'etait, en tous cas, ni Dragoch, ni Lad­ko. Des lors, qu'il s'ag­it d'Il­ia Br­usch ou de tout autre, que lui im­por­tait? Quelle que fut la per­son­nalite de l'ac­cuse, l'es­sen­tiel etait qu'il ab­sorbat l'at­ten­tion de la jus­tice, et Stri­ga n'avait plus de rai­son de s'at­tarder a Sem­lin. C'est pourquoi il se res­olut a par­tir des le lende­main peur re­gag­ner son cha­land.

Mais, a son reveil, la lec­ture des jour­naux le fit chang­er d'avis. Cette af­faire Lad­ko etant me­nee dans le se­cret le plus rigoureux, c'etait une rai­son peremp­toire pour que la Presse s'in­ge­ni­at a percer, le mys­tere. Elle y avait reussi. Am­ple etait sa mois­son d'in­for­ma­tions.

Les jour­naux re­lataient, en ef­fet, as­sez ex­acte­ment le pre­mier in­ter­roga­toire, en faisant suiv­re leur recit de com­men­taires qui n'etaient pas pre­cise­ment fa­vor­ables a l'ac­cuse. En gen­er­al, ils s'eton­naient de l'ob­sti­na­tion avec laque­lle celui-​ci soute­nait etre un sim­ple pecheur, du nom d'Il­ia Br­usch, habi­tant seul la pe­tite ville de Sza­lka. Quel in­teret pou­vait-​il avoir a soutenir un pareil sys­teme, dont la fragilite etait ev­idente? De­ja, d'apres eux, le juge d'in­struc­tion, M. Izar Rona, avait en­voye a Gran une com­mis­sion roga­toire. D'ici tres peu de jours, un mag­is­trat se trans­porterait donc a Sza­lka et se livr­erait a une en­quete qui au­rait comme re­sul­tat de ru­in­er les al­le­ga­tions du pre­venu. On chercherait cet Il­ia Br­usch, et on le trou­verait ... s'il ex­is­tait, ce qui, en somme, etait fort dou­teux.

Cette nou­velle mod­ifia les pro­jets de Stri­ga. Tan­dis qu'il pour­suiv­ait sa lec­ture, une idee sin­guliere lui etait venue, et l'idee prit corps, quand il eut acheve de lire. Certes, il etait tres bon que la jus­tice tint un in­no­cent. Mais il serait meilleur en­core qu'elle le gar­dat. Pour cela, que fal­lait-​il? Lui fournir un Il­ia Br­usch en chair et en os, ce qui con­va­in­crait _ip­so fac­to_ d'im­pos­ture le ver­ita­ble Il­ia Br­usch qu'on rete­nait pris­on­nier a Sem­lin. Cette charge s'ajouterait a celles qu'on possedait de­ja force­ment con­tre lui, puisqu'on l'avait ar­rete, et suf­fi­rait peut-​etre a mo­tiv­er sa con­damna­tion defini­tive, au grand prof­it du vrai coupable.

Sans plus at­ten­dre, Stri­ga quit­ta la ville. Seule­ment, au lieu de re­gag­ner son cha­land, il lui tour­nait le dos. Em­porte par une rapi­de voiture, il al­lait re­join­dre la ligne fer­ree qui l'emmen­erait a toute vapeur vers Bu­dapest et vers le Nord.

Pen­dant ce temps, Serge Lad­ko, gar­dant son im­mo­bilite cou­tu­miere, comp­tait tris­te­ment les heures. De sa pre­miere en­tre­vue avec le juge, il etait revenu ef­fraye de la gravite des pre­somp­tions qui pe­saient sur lui. Certes, il reussir­ait fa­tale­ment avec le temps a faire tri­om­pher son in­no­cence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de pa­tience, car il ne pou­vait mecon­naitre que les ap­parences fussent con­tre lui et que la jus­tice n'eut bati avec logique son echafaudage d'hy­pothe­ses.

Toute­fois, il y a loin en­tre de sim­ples soup­cons et des preuves formelles. Or, des preuves, on n'ar­riverait ja­mais, et pour cause, a en re­unir con­tre lui. Le seul temoin qu'il eut a crain­dre, et en­core unique­ment en ce qui con­cer­nait le se­cret de son nom, c'etait le juif Si­mon Klein. Mais Si­mon Klein, qui avait son point d'hon­neur pro­fes­sion­nel, ne con­sen­ti­rait vraisem­blable­ment ja­mais a le re­con­naitre. D'ailleurs, au­rait-​on meme be­soin de le met­tre en pres­ence de son an­cien cor­re­spon­dant de Vi­enne? Le juge n'avait-​il pas de­clare qu'il al­lait se ren­seign­er a Sza­lka? Ces ren­seigne­ments ne pou­vant man­quer d'etre ex­cel­lents, la mise en lib­erte du pris­on­nier en re­sul­terait ev­idem­ment.

Plusieurs jours s'ecoulerent, du­rant lesquels Serge Lad­ko ressas­sa ces pensees avec une febrilite crois­sante. Sza­lka n'etait pas si loin, et il ne fal­lait pas si longtemps pour se ren­seign­er. On etait au sep­tieme jour, depuis son pre­mier in­ter­roga­toire, quand il fut in­tro­duit, de nou­veau dans le cab­inet de M. Rona.

Le juge etait a son bu­reau et parais­sait fort oc­cupe. Pen­dant dix min­utes, il lais­sa le pi­lote at­ten­dre de­bout, comme s'il eut ig­nore sa pres­ence.

"Nous avons la re­ponse de Sza­lka, dit-​il en­fin d'une voix de­tachee, sans meme relever les yeux sur le pris­on­nier qu'il surveil­lait sournoise­ment a travers ses cils baiss­es.

--Ah!.. fit Serge Lad­ko avec sat­is­fac­tion.

--Vous aviez rai­son, con­tin­uait cepen­dant M. Rona. Il ex­iste bi­en a Sza­lka un nomme Il­ia Br­usch, qui jouit de la meilleure rep­uta­tion.

--Ah!.. fit pour la sec­onde fois le pi­lote, qui voy­ait de­ja ou­verte la porte de sa prison.

Le juge, se faisant plus etranger et plus in­dif­fer­ent en­core, mur­mu­ra sans paraitre y at­tach­er la moin­dre im­por­tance:

--Le com­mis­saire de po­lice de Gran, charge de l'en­quete, a eu la bonne for­tune de lui par­ler a lui-​meme.

--A lui-​meme? repe­ta Serge Lad­ko qui ne com­pre­nait pas.

--A lui-​meme, af­fir­ma le juge.

Serge Lad­ko croy­ait rev­er. Com­ment un autre Il­ia Br­usch avait-​il pu etre trou­ve a Sza­lka?

--Ce n'est pas pos­si­ble, Mon­sieur, bal­bu­tia-​t-​il. Il y a er­reur.

--Jugez-​en vous-​meme, repli­qua le juge. Voici le rap­port du com­mis­saire de po­lice de Gran. Il en re­sulte que ce mag­is­trat, de­fer­ant a la com­mis­sion roga­toire que je lui ai adressee, s'est trans­porte le 14 septem­bre a Sza­lka et qu'il s'est ren­du dans une mai­son sise au coin du chemin de ha­lage et de la route de Bu­dapest.... C'est bi­en l'adresse que vous avez don­nee, je pense? de­man­da le juge en s'in­ter­rompant.

--Oui, Mon­sieur, re­pon­dit Serge Lad­ko d'un air egare.

--... et de la route de Bu­dapest, reprit M. Rona; qu'il a ete re­cu dans la dite mai­son, par le sieur Il­ia Br­usch en per­son­ne, lequel a de­clare n'etre que tout re­cem­ment revenu d'une as­sez longue ab­sence. Le com­mis­saire ajoute que les ren­seigne­ments qu'il a pu re­cueil­lir sur le sieur Il­ia Br­usch ten­dent a etablir sa par­faite hon­or­abilite, et qu'au­cun autre habi­tant de Sza­lka ne porte ce nom.... Avez-​vous quelque chose a dire? Ne vous genez pas, je vous prie.

--Non, Mon­sieur, bal­bu­tia Serge Lad­ko qui se sen­tait de­venir fou.

--Voila donc un pre­mier point elu­cide," con­clut avec sat­is­fac­tion M. Rona, qui re­gar­dait son pris­on­nier comme le chat doit re­garder une souris.