UNE COMMISSION ROGATOIRE
Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'etre occupe, dans tout le cours de sa carriere, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et ayant autant le caractere du mystere que cette affaire de la bande du Danube. L'incroyable mobilite de l'insaisissable bande, son ubiquite, la soudainete de ses coups, avaient deja quelque chose d'insolite. Et voici que son chef, a peine depiste, devenait introuvable, et semblait se rire des mandats d'amener lances contre lui dans toutes les directions!
Tout d'abord, on eut ete fonde a croire qu'il s'etait evapore. De lui, aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment, malgre une surveillance incessante, n'avait rien signale qui lui ressemblat. Il fallait bien qu'il fut passe a Budapest, cependant, puisque, des le 31 aout, il etait vu a Duna Foeldvar, soit pres de quatre-vingt-dix kilometres plus bas que la capitale de la Hongrie. Ignorant que le role du pecheur fut joue a ce moment par Ivan Striga, a qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien comprendre.
Les jours suivants, c'est a Szekszard, a Vukovar, a Cserevics, a Karlovitz enfin que l'on signalait sa presence. Ilia Brusch ne se cachait pas. Loin de la, il disait son nom a qui voulait l'entendre, et parfois meme vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai, pretendaient aussi l'avoir surpris au moment ou il en achetait, ce qui ne laissait pas d'etre assez singulier.
Le soi-disant pecheur faisait preuve en tous cas d'une infernale habilete. La police, aussitot prevenue de son apparition, avait beau faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y decouvrait pas le plus petit vestige de la barge qui semblait litteralement volatilisee.
Karl Dragoch se desesperait en apprenant les echecs successifs de ses sous-ordres. Le gibier allait-il decidement lui glisser entre les mains?
Toutefois, deux choses etaient certaines. La premiere, c'est que le pretendu laureat continuait a descendre le fleuve. La seconde, c'est qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la police.
Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance a toutes les cites de quelque importance situees en aval de Budapest, telles que Mohacs, Apatin et Neusatz, et lui-meme etablit son quartier general a Semlin. Ces villes constituaient ainsi autant de barrages eleves sur la route du fugitif.
Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fit que rire de la serie d'obstacles accumules devant lui. De meme qu'on avait appris son passage en aval de Budapest, sa presence fut constatee, mais toujours trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch, transporte de colere et comprenant qu'il jouait sa derniere carte, reunit alors une veritable flottille. Sur son ordre, plus de trente embarcations croiserent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit serait l'adversaire s'il parvenait a franchir leur ligne serree.
Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu cependant aucun succes, si Serge Ladko fut reste prisonnier dans la gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait pas en etre ainsi.
La journee du 6 septembre s'etait ecoulee dans ces conditions, sans que rien de nouveau fut survenu, et Dragoch, des les premieres heures du 7, se disposait a rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir a sa rencontre. Son homme, enfin arrete, venait d'etre incarcere dans la prison de Semlin.
Il se hata de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop celebre Ladko etait bien reellement sous les verrous.
La nouvelle se repandit avec la rapidite de l'eclair et mit la ville en rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes compacts stationnerent toute la journee devant la barge du fameux malfaiteur.
Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui, vers trois heures de l'apres-midi, passa au large de Semlin. Cette gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'etait celle de Striga.
"Qu'y a-t-il donc a Semlin? dit celui-ci a son fidele Titcha, en remarquant l'animation des quais. Serait-ce une emeute?
Il s'aida d'une jumelle, qu'il ecarta de ses yeux apres un rapide examen.
--Le diable m'emporte, Titcha, s'ecria-t-il, si ce n'est pas l'embarcation de notre particulier!
--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle.
--Il faut que j'en aie le coeur net, declara Striga qui paraissait en proie a une vive agitation. Je vais a terre.
--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle de Dragoch, c'est que Dragoch est a Semlin. C'est se jeter dans la gueule du loup.
--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous allons prendre nos precautions."
Un quart d'heure plus tard, il revenait “camoufle” de main de maitre, si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntee a l'argot commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupee et remplacee par des favoris postiches, ses cheveux dissimules sous une perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait peniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait a peine d'une grave maladie.
"Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanite.
--Merveilleux! admira Titcha.
--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai a Semlin, vous continuerez votre route. Deux ou trois lieues au dela de Belgrade, vous mouillerez et vous attendrez mon retour.
--Comment feras-tu pour nous rejoindre?
--Ne t'inquiete pas de ca, et dis a Ogul de me conduire dans le bachot."
Pendant ce temps, le chaland avait laisse Semlin en arriere. Ayant pris terre assez loin de la ville, Striga revint a grands pas vers les maisons. Des qu'il les eut atteintes, il modera son allure, et, se melant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit avidement les propos echanges autour de lui.
Il ne s'attendait guere a ce que ces propos lui apprirent. Personne, dans ces groupes animes, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'etait question que de Ladko. De quel Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait ete utilise par Striga de la maniere qu'on sait, mais precisement de ce Ladko imaginaire qu'il avait ainsi cree de toutes pieces, du Ladko malfaiteur, du Ladko pirate, c'est-a-dire de lui-meme, Striga. C'est sa propre arrestation qui formait le sujet de la conversation generale.
Il ne parvenait pas a comprendre. Que la police commit une erreur et arretat un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait a cela rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il pouvait mieux que personne certifier la realite, avec la presence de ce bateau, que son chaland, la veille encore, avait a la traine?
On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant quelque interet a ce cote de la question. L'essentiel, c'etait qu'un autre fut poursuivi a sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-la, on ne songerait pas a s'occuper de lui. C'etait le point important. Le reste ne comptait pas.
Rien n'eut ete plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de vouloir etre renseigne a cet egard. A en juger d'apres les apparences, tout portait a croire que l'homme incarcere et le maitre de la barge ne faisaient qu'un. Quel etait cet inconnu, qui, apres avoir ete, huit jours durant, prisonnier a bord du chaland, en remplacait si complaisamment le proprietaire entre les griffes de la police? Striga, certes, ne quitterait pas Semlin avant d'etre fixe sur ce point.
Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge charge de cette affaire, ne paraissait pas dispose a mener rondement l'instruction. Trois jours s'ecoulerent sans qu'il donnat signe de vie. Cette attente prealable faisait partie de sa methode. D'apres lui, il est excellent de laisser tout d'abord un accuse aux prises avec la solitude. L'isolement est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret depriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face de lui.
M. Izar Rona, quarante-huit heures apres l'arrestation, exprimait ces idees a Karl Dragoch venu aux informations. Le detective ne pouvait que donner aux theories de son chef une approbation hierarchique.
"Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il a demander, quand comptez-vous proceder au premier interrogatoire?
--Demain.
--Je viendrai donc demain soir en apprendre le resultat. Inutile de vous repeter, je pense, sur quoi se fondent les presomptions?
--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations anterieures presentes a l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont tres completes.
--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le desir que j'ai pris la liberte de vous exprimer?
--Quel desir?
--Celui de ne pas paraitre dans cette affaire, au moins jusqu'a nouvel ordre. Ainsi que je vous l'ai expose, l'inculpe ne me connait que sous le nom de Jaeger. Cela peut eventuellement nous servir. Evidemment, lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra decliner mon nom veritable. Mais nous n'en sommes pas la, et il me parait preferable, pour la recherche des complices, de ne pas me bruler avant l'heure....
--C'est entendu," promit le juge.
Dans la cellule ou on l'avait enferme, Serge Ladko attendait qu'on voulut bien s'occuper de lui. Suivant de si pres sa precedente aventure, ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas abattu son courage. Sans tenter la moindre resistance au moment de son arrestation, il s'etait laisse conduire a la prison, apres avoir vainement formule une question restee sans reponse. Que risquait-il, d'ailleurs? Cette arrestation resultait necessairement d'une erreur qui serait dissipee des qu'on l'interrogerait.
Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulierement attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait seul, jour et nuit, dans sa cellule, ou, de temps a autre, un gardien venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas perce dans la porte. Ce gardien esperait-il, obeissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les resultats progressifs de la methode d'isolement! En ce cas, il ne devait pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'ecoulaient, sans que rien, dans l'attitude du prisonnier, revelat un changement de ses intimes pensees. Assis sur une chaise, les mains appuyees sur les genoux, les yeux baisses, la face froide, il semblait profondement reflechir, et gardait une immobilite presque absolue, sans donner aucun signe d'impatience. Des la premiere minute, Serge Ladko s'etait resolu au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en constatant la fuite du temps, a regretter sa prison flottante qui, du moins, le rapprochait de Roustchouk.
Le troisieme jour, enfin,--on etait alors au 10 septembre,--sa porte s'ouvrit, et il fut invite a quitter sa cellule. Encadre par quatre soldats, baionnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un interminable escalier, puis traversa une rue, au dela de laquelle il penetra dans le Palais de Justice, bati en face de la prison.
Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derriere un cordon d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de feroces clameurs s'eleverent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur redoute et si longtemps impuni. Quel que fut le sentiment de Serge Ladko en se voyant en butte a cette injure immeritee, il n'en laissa rien paraitre. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, apres une nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge.
M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint jaune et bilieux, etait un magistrat de la maniere forte. Procedant par affirmations tranchantes, par denegations brutales, il attaquait l'adversaire a coups de boutoir, plus desireux d'inspirer la terreur que de gagner la confiance.
Les gardes s'etaient retires sur un signe du juge. Debout au milieu de la piece, Serge Ladko attendait qu'il plut a celui-ci de l'interroger. Dans un angle, le greffier pret a ecrire.
"Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque.
Serge Ladko obeit. Le magistrat reprit:
--Votre nom?
--Ilia Brusch.
--Votre domicile?
--Szalka.
--Votre profession?
--Pecheur.
--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prevenu.
Une legere rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent un rapide eclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le silence.
--Vous mentez, repeta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile est Roustchouk.
Le pilote tressaillit. Ainsi son identite veritable etait connue. Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, a qui le tressaillement du prevenu n'avait pas echappe, poursuivait d'une voix cinglante:
--Vous etes accuse de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifies perpetres avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction, de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes et delits accomplis avec premeditation depuis moins de trois ans. Qu'avez-vous a repondre?
Le pilote avait ecoute, stupefait, cette incroyable nomenclature. Eh quoi! la confusion qu'il avait redoutee, en apprenant de la bouche de M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'etait produite en effet. Des lors, a quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge Ladko? Tout a l'heure, il avait eu la pensee de le reconnaitre, en implorant la discretion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel aveu serait plus nuisible qu'utile. C'etait bien lui, Serge Ladko, de Roustchouk, et non un autre, qui etait accuse de cette effroyable serie de crimes. Sans doute, meme definitivement identifie, il parviendrait a etablir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver? Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le role du pecheur Ilia Brusch, puisque Ilia Brusch etait le nom d'un innocent.
--J'ai a repondre que vous vous trompez, repliqua-t-il d'une voix ferme. Je me nomme Ilia Brusch et je demeure a Szalka. Il est bien facile, d'ailleurs, de vous en assurer.
--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais vous faire connaitre quelques-unes des charges qui pesent sur vous.
Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point interessant.
--Pour le moment, commenca le juge, nous laisserons de cote la plus grande partie des crimes qui vous sont reproches, et nous nous occuperons seulement des plus recents, de ceux qui ont ete perpetres pendant le voyage au cours duquel vous avez ete arrete.
M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:
--C'est a Ulm que l'on signale pour la premiere fois votre presence. C'est donc a Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage.
--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait commence bien avant Ulm, puisque j'ai remporte deux prix au concours de peche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonte le fleuve jusqu'a Donaueschingen.
--Il est exact, en effet, repliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch a ete proclame laureat du concours de peche institue par la Ligue Danubienne a Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a ete vu a Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez deja adopte a Sigmaringen une personnalite d'emprunt, ou bien vous vous etes substitue audit Ilia Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen a Ulm. C'est un point que nous eluciderons en son temps, soyez tranquille.
Serge Ladko, les yeux ecarquilles par la surprise, ecoutait comme dans un reve ces fantaisistes deductions. Un peu plus, on eut compte l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la peine de repondre, il haussait dedaigneusement les epaules, quand le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout a coup a brule-pourpoint:
--Qu'etes-vous alle faire a Vienne, le 26 aout dernier, chez le juif Simon Klein?
Malgre lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voila qu'on connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de reprehensible, mais l'avouer, c'etait avouer en meme temps son identite, et, puisqu'il avait adopte le parti de la nier, force lui etait de persister dans cette voie.
--Simon Klein?... repeta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne comprend pas.
--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc a moi de vous apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce disant, se souleva a demi sur son siege pour donner a ses paroles une plus ecrasante autorite,--vous alliez vous entendre avec le receleur ordinaire de votre bande.
--De ma bande!... repeta le pilote ahuri.
--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous n'etes pas Ladko, mais bien un inoffensif pecheur a la ligne du nom d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch, pourquoi vous cachez-vous?
--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko.
--Dame! ca m'en a tout l'air, repondit M. Izar Rona, a moins que ce ne soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a naturellement blonds.
Serge Ladko etait accable.
La police etait bien renseignee et la trame se resserrait autour de lui; sans paraitre remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage:
--Eh! eh! vous voila moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez pas si avances ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager avec vous.
--Oui, repondit Serge Ladko.
--Quel etait son nom?
--M. Jaeger.
--Tres exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger?
--Je l'ignore. Il m'a quitte en pleine campagne, presque au confluent de l'Ipoly. J'ai ete bien surpris de ne plus le trouver en revenant a bord.
--En revenant, dites-vous. Vous vous etiez donc absente? Ou etiez-vous alle?
--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon passager.
--Il etait donc malade?
--Tres malade. Il avait failli se noyer tout bonnement.
--Et c'est vous qui l'avez sauve, je presume?
--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi?
--Hum!... fit le juge un peu ebranle.
Mais, se ressaisissant:
--Vous comptez sans doute m'emouvoir avec cette histoire de sauvetage?
--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je reponds. Voila tout.
--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident, vous n'aviez jamais quitte votre barge, je crois?
--Une seule fois, pour aller chez moi, a Szalka.
--Pourriez-vous me preciser la date de cette excursion?
--Pourquoi pas, en cherchant un peu.
--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 aout?
--Peut-etre bien.
--Vous ne le niez pas?
--Non.
--Vous l'avouez?
--Si vous voulez.
--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois, que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme.
--En effet.
--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 aout?
--Tres noir. Un temps affreux.
--Cela explique que vous vous soyez trompe. C'est par une erreur toute naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez debarque sur la rive droite.
--Sur la rive droite?
M. Izar Rona se leva tout a fait, et, fixant le prevenu dans les yeux, prononca:
--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau?
Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne connaissait pas ce nom.
--Vous etes tres fort, declara le juge decu dans son essai d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la premiere fois que vous entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la nuit du 28 au 29 aout, sa villa a ete mise au pillage et son gardien Christian Hoel grievement blesse, c'est a votre insu. Ou diable avais-je la tete? Comment connaitriez-vous ces crimes commis par un certain Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!
--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assuree que la premiere fois.
--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste apres la perpetration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien modestement!--qu'a une distance respectable de la region qui en a ete le theatre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si genereusement votre personne, ni a Budapest, ni a Neusatz, ni a aucune ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonne votre role de pecheur, au point meme d'acheter parfois du poisson dans les villages ou vous consentiez a vous arreter?
Tout cela etait de l'hebreu pour le malheureux pilote. S'il avait disparu, c'etait bien malgre lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 aout, n'avait-il pas ete constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de surprenant a ce qu'il eut disparu? L'etonnant, au contraire, c'est qu'il se trouvat quelqu'un pour pretendre l'avoir apercu.
Cette erreur du moins serait facile a dissiper. Il suffirait de raconter sincerement l'aventure incomprehensible dont il avait ete victime. La justice serait peut-etre plus clairvoyante et peut-etre arriverait-elle a debrouiller les fils de cet imbroglio. Bien decide a faire ce recit, Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un mot. Mais le juge etait lance a toute vapeur. Il se promenait maintenant de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.
--Si vous n'etes pas Ladko, continuait-il avec une vehemence croissante, comment se fait-il que, succedant au pillage de la villa du comte Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, precisement au moment ou vous aviez quitte votre barge, un vol, oh! un vol simple, celui-ci! ait ete commis a Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre, nuit que vous avez du necessairement passer en face de ce village? Si vous n'etes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait adresse a son mari par votre femme, Natcha Ladko?
M. Rona avait touche juste, cette fois, et le dernier argument etait en effet triomphant. Le pilote, aneanti, avait baisse la tete et de grosses gouttes de sueur ruisselaient de son visage.
Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute:
--Si vous n'etes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il ete supprime du jour ou vous vous etes senti menace? Il etait dans votre coffre, ce portrait; je precise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa presence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous a repondre?
--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien a ce qui m'arrive.
--Vous comprendrez a merveille si vous voulez vous en donner la peine. Pour le moment, nous allons interrompre cet interessant entretien. On va vous reconduire dans votre cellule, ou vous aurez tout le temps de vous livrer a vos reflexions. Recapitulons, en attendant, l'interrogatoire d'aujourd'hui. Vous pretendez: 1 deg. Vous nommer Ilia Brusch; 2 deg. Avoir remporte le prix au concours de peche de Sigmaringen; 3 deg. Habiter Szalka; 4 deg. Avoir passe chez vous, a Szalka, la nuit du 28 au 29 aout. Ces points seront verifies. De mon cote je pretends: 1 deg. Que votre nom est Ladko; 2 deg. Que votre domicile est Roustchouk; 3 deg. Que, dans la nuit du 28 au 29 aout, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la villa du comte Hagueneau et vous etes rendu coupable d'une tentative de meurtre sur la personne du gardien Christian Hoel; 4 deg. Qu'un vol dont le nomme Kellermann, de Szuszek, a ete victime, dans la nuit du 5 au 6 septembre, doit etre mis a votre passif; 5 deg. Que de nombreux autres vols et meurtres commis dans les regions baignees par le Danube doivent pareillement vous etre imputes. L'instruction de ces crimes est ouverte. Des temoins sont cites. Vous serez mis en leur presence... Voulez-vous signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes, reconduisez le prevenu!"
Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu de la foule et en subir encore les vociferations hostiles. La colere populaire semblait s'etre accrue pendant la duree de l'interrogatoire et la police eut quelque peine a proteger le prisonnier.
Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga. Celui-ci devora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de complaisance. Le pilote passa a deux metres de lui et il put le voir tout a son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux bruns, dont le visage etait orne d'une superbe paire de lunettes noires, et ses perplexites n'en furent pas attenuees.
Striga s'eloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent refermees les portes de la prison. Decidement, il ne connaissait pas l'homme arrete. Ce n'etait, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Des lors, qu'il s'agit d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle que fut la personnalite de l'accuse, l'essentiel etait qu'il absorbat l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de s'attarder a Semlin. C'est pourquoi il se resolut a partir des le lendemain peur regagner son chaland.
Mais, a son reveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette affaire Ladko etant menee dans le secret le plus rigoureux, c'etait une raison peremptoire pour que la Presse s'ingeniat a percer, le mystere. Elle y avait reussi. Ample etait sa moisson d'informations.
Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier interrogatoire, en faisant suivre leur recit de commentaires qui n'etaient pas precisement favorables a l'accuse. En general, ils s'etonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait etre un simple pecheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de Szalka. Quel interet pouvait-il avoir a soutenir un pareil systeme, dont la fragilite etait evidente? Deja, d'apres eux, le juge d'instruction, M. Izar Rona, avait envoye a Gran une commission rogatoire. D'ici tres peu de jours, un magistrat se transporterait donc a Szalka et se livrerait a une enquete qui aurait comme resultat de ruiner les allegations du prevenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, etait fort douteux.
Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait sa lecture, une idee singuliere lui etait venue, et l'idee prit corps, quand il eut acheve de lire. Certes, il etait tres bon que la justice tint un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardat. Pour cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le veritable Ilia Brusch qu'on retenait prisonnier a Semlin. Cette charge s'ajouterait a celles qu'on possedait deja forcement contre lui, puisqu'on l'avait arrete, et suffirait peut-etre a motiver sa condamnation definitive, au grand profit du vrai coupable.
Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporte par une rapide voiture, il allait rejoindre la ligne ferree qui l'emmenerait a toute vapeur vers Budapest et vers le Nord.
Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilite coutumiere, comptait tristement les heures. De sa premiere entrevue avec le juge, il etait revenu effraye de la gravite des presomptions qui pesaient sur lui. Certes, il reussirait fatalement avec le temps a faire triompher son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car il ne pouvait meconnaitre que les apparences fussent contre lui et que la justice n'eut bati avec logique son echafaudage d'hypotheses.
Toutefois, il y a loin entre de simples soupcons et des preuves formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, a en reunir contre lui. Le seul temoin qu'il eut a craindre, et encore uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'etait le juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais a le reconnaitre. D'ailleurs, aurait-on meme besoin de le mettre en presence de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas declare qu'il allait se renseigner a Szalka? Ces renseignements ne pouvant manquer d'etre excellents, la mise en liberte du prisonnier en resulterait evidemment.
Plusieurs jours s'ecoulerent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces pensees avec une febrilite croissante. Szalka n'etait pas si loin, et il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On etait au septieme jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de nouveau dans le cabinet de M. Rona.
Le juge etait a son bureau et paraissait fort occupe. Pendant dix minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eut ignore sa presence.
"Nous avons la reponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix detachee, sans meme relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement a travers ses cils baisses.
--Ah!.. fit Serge Ladko avec satisfaction.
--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien a Szalka un nomme Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure reputation.
--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait deja ouverte la porte de sa prison.
Le juge, se faisant plus etranger et plus indifferent encore, murmura sans paraitre y attacher la moindre importance:
--Le commissaire de police de Gran, charge de l'enquete, a eu la bonne fortune de lui parler a lui-meme.
--A lui-meme? repeta Serge Ladko qui ne comprenait pas.
--A lui-meme, affirma le juge.
Serge Ladko croyait rever. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu etre trouve a Szalka?
--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur.
--Jugez-en vous-meme, repliqua le juge. Voici le rapport du commissaire de police de Gran. Il en resulte que ce magistrat, deferant a la commission rogatoire que je lui ai adressee, s'est transporte le 14 septembre a Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que vous avez donnee, je pense? demanda le juge en s'interrompant.
--Oui, Monsieur, repondit Serge Ladko d'un air egare.
--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a ete recu dans la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a declare n'etre que tout recemment revenu d'une assez longue absence. Le commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur le sieur Ilia Brusch tendent a etablir sa parfaite honorabilite, et qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque chose a dire? Ne vous genez pas, je vous prie.
--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou.
--Voila donc un premier point elucide," conclut avec satisfaction M. Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une souris.