AU POUVOIR D'UN ENNEMI
Apres que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les vainqueurs etaient d'abord restes sur le lieu du combat, prets a s'opposer a un retour offensif, tandis que la charrette s'eloignait dans la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps ecoule eut rendu certain le depart definitif des forces de police que, sur un ordre de son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche a son tour.
Ils eurent bientot atteint le fleuve, qui coulait a moins de cinq cents metres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on apercevait la masse sombre a quelques metres de la rive.
La distance etait mediocre et les travailleurs nombreux. En peu d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporte a bord de ce chaland le chargement de la voiture. Aussitot, celle-ci s'eloigna et disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la clairiere se dispersaient a travers la campagne, apres avoir recu leur part de butin. Du crime qui venait d'etre commis, il ne subsistait plus d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la gabarre, a bord de laquelle ne s'etaient embarques que huit hommes.
En realite, la fameuse bande du Danube etait exclusivement composee de ces huit hommes. Quant aux autres, ils representaient une faible partie d'un personnel indetermine de sous-ordres, dont telle ou telle fraction etait utilisee, selon la region exploitee: Ceux-ci demeuraient toujours etrangers a l'execution proprement dite des coups de main, et leur role, limite aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne commencait qu'au moment ou il s'agissait d'evacuer vers le fleuve le butin conquis.
Cette organisation etait des plus habiles. Par ce moyen, la bande disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affilies dont bien peu se rendaient compte du genre d'operations auxquelles ils apportaient leur concours. Recrutes dans la classe la plus illettree, de veritables brutes en general, ils croyaient participer a de vulgaires actes de contrebande et ne cherchaient pas a en savoir davantage. Jamais ils n'avaient songe a etablir le moindre rapprochement entre celui qui commandait les expeditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire etrangement a laisser une trace quelconque de son etat civil sur chaque theatre de ses crimes.
Leur indifference paraitra moins surprenante, si l'on veut bien considerer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, etaient eparpilles sur une immense etendue. L'emotion publique avait donc, entre chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de la police, ou venaient se centraliser toutes les plaintes des regions riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste celebrite. Dans les villes, la classe bourgeoise, a cause des _manchettes_ ronflantes des journaux, lui accordait encore un interet special. Mais pour la masse du peuple, et, _a fortiori_, pour les paysans, il n'etait qu'un malfaiteur comme un autre, dont on a a souffrir une fois et qu'on ne revoit plus ensuite.
Au contraire, les huit hommes restes a bord du chaland se connaissaient tous entre eux et formaient une veritable bande. A l'aide de leur bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que l'occasion d'une profitable operation se presentat, ils s'arretaient, recrutaient dans les environs le personnel necessaire, puis, le butin en surete dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quete de nouveaux exploits.
Quand le chaland etait plein, ils gagnaient la mer Noire ou un vapeur a leur devotion venait croiser au jour fixe. Transportees a bord de ce vapeur, les richesses volees, et parfois acquises au prix d'un meurtre, y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'etre echangee contre de l'or, dans des contrees lointaines, au grand soleil des honnetes gens.
C'est exceptionnellement que la bande, la nuit precedente, avait fait parler d'elle a si faible distance de son precedent mefait. Elle ne commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, repetee, eut pu donner l'eveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particuliere de ne pas s'eloigner, et si cette raison n'etait pas celle que lui avait attribuee Karl Dragoch, en causant a Ulm avec Friedrich Ulhmann, la personnalite du policier n'y etait cependant pas etrangere.
Reconnu a Vienne par le chef de bande lui-meme, alors accompagne de son second, Titcha, il avait ete, depuis cet instant, suivi a la piste, sans le savoir, par une serie d'affilies locaux auxquels on n'avait dit que l'essentiel, et le chaland s'etait applique a ne preceder la barge que de quelques kilometres. Cet espionnage, des plus malaises dans une contree souvent decouverte et ou abondaient en ce moment les gens de police, avait ete forcement intermittent, et le hasard avait voulu que jamais Karl Dragoch et son hote ne fussent apercus en meme temps. Rien n'avait donc permis de supposer que la barge eut deux habitants, ni d'admettre, par consequent, la possibilite d'une erreur.
En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits revait d'un coup de maitre. Supprimer le detective? Il n'y songeait pas. Pour le moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter d'egal a egal, si jamais un serieux danger le menacait.
Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlevement ne s'etait pas presentee. Ou bien la barge s'arretait le soir a trop faible distance d'un centre habite, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop immediat quelques-uns des agents egrenes sur la rive et dont la qualite ne pouvait echapper a un professionnel du crime.
Le matin du 29 aout, enfin, les circonstances avaient paru favorables. La tempete qui, la nuit precedente, avait protege la bande pendant qu'elle s'attaquait a la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou moins disperse les policiers qui precedaient ou suivaient leur chef le long du fleuve. Peut-etre celui-ci serait-il momentanement seul et sans defense. Il fallait en profiter.
Aussitot la voiture chargee des depouilles de la villa, Titcha avait ete depeche avec deux des hommes les plus resolus. On a vu comment les trois aventuriers s'etaient acquittes de leur mission, et comment le pilote Serge Ladko etait devenu leur prisonnier, au lieu et place du detective Karl Dragoch.
Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse issue de sa mission que par les quelques mots brefs echanges dans la clairiere, au moment ou l'escouade de police etait survenue sur la route. L'entretien serait necessairement repris a ce sujet, mais, pour l'instant, il ne pouvait en etre question. Avant tout, il s'agissait de faire disparaitre et de mettre a l'abri les nombreux colis entasses sur le pont, et c'est a quoi s'employerent sans tarder les huit hommes formant l'equipage de la gabarre.
Soit a bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclines, ces colis furent d'abord introduits dans l'interieur du bateau, premier travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on proceda a l'arrimage definitif. Pour cela le plancher de la cale fut souleve et laissa a decouvert une ouverture beante, a la place ou l'on se fut legitimement attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce deuxieme compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets heteroclites qui le remplissaient deja en partie. Il restait assez de place, cependant, pour que les depouilles du comte Hagueneau pussent etre logees a leur tour dans l'introuvable cachette.
Merveilleusement truquee, en effet, etait cette gabarre qui servait a la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable. Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le pont de celui-ci formant le fond de celui-la. Ce second bateau, d'une profondeur de deux metres environ, avait un deplacement tel, qu'il fut capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux au-dessus de la surface de l'eau. On avait remedie a cet inconvenient, qui aurait, sans cela, devoile la supercherie, en chargeant le bateau inferieur d'une quantite de lest suffisant a le noyer entierement, de telle sorte que le chaland superieur gardat la ligne de flottaison qu'il devait avoir a vide.
Vide, sa cale l'etait toujours, les marchandises volees, qui allaient s'entasser dans le double fond, y remplacaient un poids correspondant de lest, et l'aspect de l'exterieur n'etait en rien modifie.
Par exemple cette gabarre, qui, lege, aurait du normalement caler a peine un pied, s'enfoncait dans l'eau de pres de sept. Cela n'etait pas sans creer de reelles difficultes dans la navigation du Danube et rendait necessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la bande le possedait dans la personne de Yacoub Ogul, un israelite natif lui aussi de Roustchouk. Tres pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait pu lutter avec Serge Ladko lui-meme pour la parfaite connaissance des passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sure, il dirigeait le chaland a travers les rapides semes de rochers que l'on rencontre parfois sur son cours.
Quant a la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur interieure et exterieure sans trouver la plus petite difference. Elle pouvait sonder tout autour sans rencontrer la cachette sous-marine, etablie suffisamment en retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fut impossible de l'atteindre. Toutes ses investigations l'ameneraient uniquement a constater que ce chaland etait vide et que ce chaland vide enfoncait dans l'eau de la quantite strictement suffisante pour equilibrer son poids.
En ce qui concerne les papiers, les precautions n'etaient pas moins bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendit le courant, soit qu'elle le remontat, la gabarre, ou allait chercher des marchandises, ou, marchandises debarquees, retournait a son port d'attache. Selon le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantot a M. Constantinesco, tantot a M. Wenzel Meyer, tous deux commercants, l'un de Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustres des cachets les plus officiels, etaient a ce point en regle, que jamais personne n'avait songe a les verifier. L'eut-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait constate l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans l'une ou l'autre des deux villes indiquees. En realite, le proprietaire s'appelait Ivan Striga.
Le lecteur se rappellera peut-etre que ce nom appartenait a un des individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, apres s'etre vainement oppose au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch, avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendit parler positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes.
Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres miserables de son espece, Ivan Striga avait, en effet, forme une bande de veritables pirates, qui, depuis lors, ecumait litteralement les deux rives du Danube.
Avoir trouve ainsi le chemin de la richesse facile, c'etait quelque chose; s'assurer la securite, c'etait mieux encore. Dans ce but, au lieu de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur vulgaire, il s'etait arrange de maniere, a ne pas etre un anonyme pour ses victimes. Bien, entendu, ce n'etait pas son vrai nom qu'il leur faisait connaitre. Non, celui qu'il avait resolu de laisser deviner avec une adroite imprudence, c'etait celui de Serge Ladko.
S'abriter, afin d'echapper aux consequences d'un forfait, derriere une personnalite d'emprunt, c'est un stratageme assez commun, mais Striga l'avait renove par le choix intelligent du pseudonyme qu'il s'attribuait.
Si le nom de Ladko n'etait, ni plus ni moins qu'un autre, capable de creer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant delit, de detourner les soupcons au profit du coupable, il possedait quelques avantages qui lui etaient propres.
En premier lieu, Serge Ladko n'etait pas un mythe. Il existait, si le coup de fusil qui l'avait salue a son depart de Roustchouk ne l'avait pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantat volontiers d'avoir supprime son ennemi, la verite est qu'il n'en savait rien. Peu importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquete qui pouvait etre faite a Roustchouk. Si Ladko etait mort, la police ne pourrait rien comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il etait vivant, elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilite si bien etablie que l'enquete, selon toute vraisemblance, en resterait la. Sans doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'etre ses homonymes. Mais, avant qu'on eut passe au crible tous les Ladkos du monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!
Que si, d'aventure, les soupcons, a force d'etre diriges dans la meme direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilite de Serge Ladko, ce serait alors un resultat doublement heureux. Outre qu'il est toujours agreable a un bandit de savoir qu'un autre est inquiete a sa place, cette substitution lui devient plus agreable encore quand il a voue a sa victime une haine mortelle.
Alors meme que ces deductions eussent ete deraisonnables, l'absence de Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les eut rendues logiques. Pourquoi le pilote etait-il parti sans crier gare? La section locale de la police du fleuve commencait precisement a se poser cette question au moment ou Karl Dragoch decouvrait ce qu'il croyait etre la verite, et, comme chacun sait, lorsque la police commence a se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y reponde avec bienveillance.
Ainsi, la situation etait bien nette dans sa dramatique complication. Une longue serie de crimes que des maladresses voulues faisaient toujours attribuer a un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du meme nom, vaguement, tres vaguement encore soupconne, a cause de son absence, d'etre le coupable, tandis qu'a des centaines de kilometres un Ladko, accuse par de plus serieuses presomptions, etait depiste sous le deguisement du pecheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps, reprenant, apres chaque expedition, son etat civil authentique, pour circuler librement sur le Danube.
Toutefois, pour que sa securite ne fut pas menacee, la condition essentielle etait que l'on fit disparaitre toute trace compromettante dans le plus bref delai possible. C'est pourquoi, ce soir-la, le butin nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement depose dans l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le veritable Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux depens de cette meme cale sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'etait capable de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remonterent sur le pont dont les panneaux furent refermes. La police pouvait venir desormais.
Il etait, a ce moment, pres de trois heures du matin. L'equipage de la gabarre, surmene par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit precedente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en etre question.
Striga, desireux de s'eloigner au plus vite du lieu de son dernier crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube naissante, ordre qui fut execute sans un murmure, chacun comprenant la force des raisons qui le dictaient.
Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre a bord et de pousser le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des peripeties de l'expedition de la matinee.
"Ca a ete tout seul, lui repondit Titcha. Le Dragoch a ete pris au premier coup de filet comme un simple brochet.
--Vous a-t-il vus?
--Je ne crois pas. Il avait autre chose a penser.
--Il ne s'est pas debattu?
--Il a essaye, la canaille. J'ai du l'assommer a moitie pour le faire tenir tranquille.
--Tu ne l'as pas tue, au moins? demanda vivement Striga.
--Que non pas! Etourdi tout au plus. J'en ai profite pour le ligotter proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait comme pere et mere.
--Et maintenant?
--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.
--Sait-il ou on l'a transporte?
--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, declara Titcha en riant bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublie ni le baillon, ni le bandeau. On ne les a retires que le particulier en cage. La, il peut, si ca lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.
Striga sourit sans repondre. Titcha reprit:
---J'ai fait ce que tu as commande, mais ou cela nous menera-t-il?
--Ne serait-ce qu'a desorganiser la brigade privee de son chef, repondit Striga.
Titcha haussa les epaules.
--On en nommera un autre, dit-il.
--Possible, mais il ne vaudra peut-etre pas celui que nous tenons. Dans tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en echange des passeports qui nous seraient necessaires. Il est donc essentiel de le garder vivant.
--Il l'est, affirma Titcha.
--A-t-on pense a lui donner a manger?
--Diable!... fit Titcha en se grattant la tete. On l'a tout a fait oublie. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal a personne, et je lui porterai son diner des que nous serons en marche ... A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-meme, pour te rendre compte par tes yeux?
--Non, dit vivement Striga. Je prefere qu'il ne me voie pas. Je le connais et il ne me connait pas. C'est un avantage que je ne veux pas perdre.
--Tu pourrais mettre un masque.
--Ca ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son visage. La taille, la carrure, le moindre detail lui suffit pour reconnaitre les gens.
--Alors, je suis frais, moi, qui suis oblige de lui porter sa pitance!
--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que nous serons a l'abri.
--Amen!.. fit Titcha.
--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boite. Pas trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxie. On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons depasse Budapest, demain matin, apres mon depart.
--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.
--Oui, repondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de notre derniere affaire et de la disparition de Dragoch.
--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.
--Pas de danger. Personne ne me connait, et la police du fleuve doit etre dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une identite toute neuve.
--Laquelle?
--Celle du celebre Ilia Brusch, pecheur insigne et laureat de la Ligue Danubienne.
--Quelle idee!
--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau, a l'exemple de Karl Dragoch.
--Et si l'on te demande du poisson?
--J'en acheterai, s'il le faut, pour le revendre.
--Tu as reponse a tout.
--Parbleu!"
La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commence a suivre le fil du courant. Il soufflait une legere brise du Nord qui serait tres favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur lui-meme, suivrait la direction du Sud. Jusque-la, au contraire, cette brise du Nord retardait singulierement le bateau, et Striga, presse de s'eloigner du theatre de ses exploits, donna l'ordre de border deux longs avirons qui aideraient a gagner contre le vent.
Il fallut trois heures pour parcourir dix kilometres et atteindre le premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud. Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et, sous la poussee de la voile, la marche du bateau fut notablement acceleree.
Vers onze heures on passa devant Saint-Andre ou les deux charretiers Kaiserlick et Vogel avaient pretendu se rendre au cours de la nuit precedente. Il ne fut pas question de s'y arreter, et le chaland continua a deriver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq a trente kilometres.
A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus severe. Les iles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant parfois entre elles que d'etroits canaux, interdits aux chalands, mais suffisants pour la navigation de plaisance.
Dans cette partie du Danube, la batellerie commence a devenir assez active. Il y a meme de frequents encombrements, car le cours du fleuve est resserre entre les premieres ramifications des Alpes Norriques et les dernieres ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des echouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que l'attention des pilotes soit un seul instant en defaut. En general, le malheur se reduit a une perte de temps. Mais que de cris, que de querelles, au moment de la collision!
Le chaland, dont Striga etait le capitaine, devait etre compte parmi les mieux diriges. De grande taille, puisque sa capacite depassait deux cents tonnes, le pont proprement dit en etait recouvert d'une sorte de superstructure, d'un spardeck, qui formait, a l'arriere, le toit du rouf habite par le personnel. Un matereau a l'avant servait a hisser le pavillon national, et, a la poupe, un gouvernail a large safran permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.
A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cites. Des embarcations legeres, a vapeur ou a voiles, chargees de promeneurs ou de touristes, se glissaient entre les iles. Bientot, dans le lointain, la fumee de cheminees d'usines empata l'horizon, annoncant les faubourgs de Budapest.
A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga, Titcha penetra dans le rouf de l'arriere, avec un de ses compagnons de l'equipage. Les deux hommes en ressortirent bientot. Ils escortaient une femme d'une taille elancee, mais dont il etait malaise de voir les traits a demi caches par un baillon. Les mains liees derriere le dos, cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une resistance dont l'experience lui avait sans doute demontre l'inutilite. Docilement, elle descendit dans la cale par l'echelle du grand panneau, puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermee sur elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations, comme si de rien n'etait.
Vers trois heures de l'apres-midi, le chaland s'engagea entre les quais de la capitale de la Hongrie. A droite, c'etait Buda, l'ancienne ville turque; a gauche, Pest, la ville moderne. A cette epoque, Buda etait, plus qu'elle ne l'est restee de nos jours, une de ces vieilles et pittoresques cites que le progres egalitaire tend a faire disparaitre. Par contre, Pest, si son importance etait deja considerable, n'avait pas encore atteint le prodigieux developpement qui a fait d'elle la plus importante et la plus belle metropole de l'Europe orientale.
Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succedaient les maisons a arcades et a terrasses, que dominaient les clochers des eglises dores par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.
Le personnel du chaland n'accordait pas son attention a ce spectacle enchanteur. La traversee de Budapest pouvant menager de desagreables surprises a des gens si sujets a caution, l'equipage n'avait d'yeux que pour le fleuve ou se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent souci permit a Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala par le panneau dans la cale.
Striga ne s'etait pas trompe. En quelques minutes, ce canot eut rallie la gabarre. Deux hommes monterent a bord.
"Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants.
--C'est moi, repondit Striga en faisant un pas en avant de ses compagnons.
--Votre nom?
--Ivan Striga.
--Votre nationalite?
--Bulgare.
--D'ou vient cette gabarre?
--De Vienne.
--Ou va-t-elle?
--A Galatz.
--Son proprietaire?
--M. Constantinesco, de Galatz.
--Chargement?
--Neant. Nous retournons a vide.
--Vos papiers?
--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents demandes.
--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua apres un examen consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale.
--A votre aise, conceda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que c'est la quatrieme visite que nous subissons depuis notre depart de Vienne. Ce n'est pas agreable."
Le policier, declinant du geste toute responsabilite personnelle dans les ordres dont il n'etait que l'executeur, descendit sans repondre par le panneau. Arrive au bas de l'echelle, il s'avanca de quelques pas dans la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'etait venu l'avertir que sous ses pieds gisaient deux creatures humaines, un homme, d'un cote, une femme de l'autre, toutes deux reduites a l'impuissance et hors d'etat de demander du secours. La visite ne pouvait etre plus consciencieuse ni plus longue. Le chaland etant completement vide, il n'y avait pas lieu de s'enquerir de la provenance de son chargement, ce qui simplifiait beaucoup les choses.
Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions, regagna son canot, qui s'eloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval.
Quand les dernieres maisons de Budapest eurent ete laissees en arriere, le moment parut venu de s'occuper de la prisonniere de la cale. Titcha et son compagnon disparurent dans l'interieur, pour en ressortir bientot, escortant cette meme femme qui y avait ete incarceree quelques heures plus tot, et qui fut reintegree dans le rouf. Des autres hommes de l'equipage, nul ne sembla preter la moindre attention a cet incident.
On ne fit halte qu'a la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, a plus de trente kilometres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le lendemain des l'aube. Au cours de cette journee du 31 aout, la derive fut interrompue par quelques arrets, pendant lesquels Striga quitta le bord, en utilisant la barge, conquise, a ce qu'il pensait, sur Karl Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se presentait aux habitants comme etant ce fameux laureat de la Ligue Danubienne, dont la renommee n'avait pu manquer de parvenir jusqu'a eux, et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les sujets qui lui tenaient au coeur.
Tres maigre fut sa recolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne paraissait pas etre populaire dans cette region. Sans doute, a Mohacs, Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer et il comptait bien se borner a prendre langue dans des villages, ou la police exercait necessairement une surveillance moins effective. Par malheur, les paysans ignoraient generalement le concours de Sigmaringen et se montraient tres rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch, et Striga deploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie.
Ainsi que cela avait ete convenu la veille, c'est pendant une des absences de Striga que Serge Ladko fut remonte au jour et transporte dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillee. Precaution peut-etre exageree, tout mouvement etant interdit au prisonnier etroitement ligotte.
Les journees du 1er au 6 septembre s'ecoulerent paisiblement. Pousse a la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait a deriver, a raison d'une soixantaine de kilometres par vingt-quatre heures. La distance parcourue aurait meme ete sensiblement plus grande sans les arrets que rendaient necessaires les absences de Striga.
Si les excursions de celui-ci etaient toujours aussi steriles au point de vue special des renseignements, une fois, du moins, il reussit, en utilisant ses talents professionnels,. a les rendre profitables a d'autres egards.
Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-la, le chaland etant venu mouiller a la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga descendit a terre comme de coutume. La soiree etait avancee. Les paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la plupart reintegre leurs demeures, il deambulait solitairement, quand il avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le proprietaire, plein de confiance dans la probite publique, avait laisse la porte ouverte, en s'absentant pour quelque course dans le voisinage.
Sans hesiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva etre un magasin de detail, ainsi que l'existence d'un comptoir le lui demontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la journee, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette modeste rapine, il eut tot fait de decouvrir dans le corps inferieur d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac rondelet, qui rendit au toucher un son metallique de bon augure.
Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube venue, etait deja loin.
Telle fut la seule aventure du voyage.
A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps a autre, il disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine situee en face de celle ou l'on avait depose Serge Ladko. Parfois, sa visite ne durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il n'etait pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont l'echo d'une violente discussion, ou l'on discernait une voix de femme repondant avec calme a un homme en fureur. Le resultat etait alors toujours le meme: indifference generale de l'equipage et sortie furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses nerfs irrites.
C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de la rive gauche au dela de laquelle s'etend a perte de vue l'immense puzsta..
Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent, a pres de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie etendue de landes desertes, de vastes paturages, de marais immenses ou pullule le gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours genereusement servie pour d'innombrables convives a quatre pattes, ces milliers et ces milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de ble ou de mais.
La largeur du fleuve est devenue considerable alors, et de nombreux ilots ou iles en divisent le cours. Telles de ces dernieres sont de grande etendue et laissent de chaque cote deux bras ou le courant acquiert une certaine rapidite.
Ces iles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon depose par les inondations qui sont frequentes. Cependant on y recolte du foin en abondance, et les barques, chargees jusqu'au plat bord, le charrient aux fermes ou aux bourgades de la rive.
Le 6 septembre, le chaland mouilla a la tombee de la nuit. Striga etait absent a ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni a Neusatz, ni a Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes pouvant etre une cause de dangers, il s'etait du moins arrete, afin d'y continuer son enquete, au bourg de Karlovitz, situe une vingtaine de kilometres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le rejoindrait en s'aidant du courant.
Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en etait plus fort eloigne. Il ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gre du courant, il s'abandonnait a des pensees en somme assez riantes. Son stratageme avait pleinement reussi. Personne ne l'avait suspecte et rien ne s'etait oppose a ce qu'il se renseignat librement. A vrai dire, de renseignements, il n'en avait guere recolte. Mais cette ignorance publique, qui confinait a l'indifference, etait, en somme, un symptome favorable. Bien certainement, dans cette region, on n'avait que tres vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'a l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite, causer d'emotion.
D'un autre cote, que ce fut a cause de la suppression de son chef ou en raison de la pauvrete de la region traversee, la vigilance de la police paraissait grandement diminuee. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait apercu personne qui eut la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilometres en amont.
Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivat heureusement au terme de son voyage, c'est-a-dire a la mer Noire, ou son chargement serait transporte a bord du vapeur accoutume. Demain, on serait au dela de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de preference la rive serbe pour se mettre a l'abri de toute facheuse surprise. La Serbie devait etre, en effet, plus ou moins desorganisee par la guerre qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que les autorites riveraines perdissent leur temps a s'occuper d'une gabarre descendant a vide le cours du fleuve.
Qui sait? Ce serait peut-etre le dernier voyage de Striga. Peut-etre se retirerait-il au loin, apres fortune faite, riche, considere--et heureux, songeait-il, en pensant a la prisonniere enfermee dans la gabarre.
Il en etait la de ses reflexions quand ses yeux tomberent sur les coffres symetriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de couchettes a Karl Dragoch et a son hote, et tout a coup cette pensee lui vint que, depuis huit jours qu'il etait maitre de la barge, il n'avait pas songe a en explorer le contenu. Il etait grand temps de reparer cet inconcevable oubli.
En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vetements ranges en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette defroque, referma le coffre et s'attaqua au suivant.
Le contenu de celui-ci n'etait pas fort different du precedent, et Striga desappointe allait y renoncer, quand il decouvrit dans un des coins un objet plus interessant. Si les articles d'habillement ne pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-etre pas de meme de ce gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir des papiers. Or, les papiers ont beau etre muets, rien n'egale, dans certains cas, leur eloquence.
Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformement a son espoir, il s'en echappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les quittances, les lettres defilerent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis ses yeux, agrandis par la surprise, s'arreterent sur le portrait qui, deja, avait eveille les soupcons de Karl Dragoch.
D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eut dans cette barge des papiers au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eut aucun au nom du policier, c'etait deja passablement etonnant. Toutefois, l'explication de cette anomalie pouvait etre des plus naturelles. Peut-etre Karl Dragoch, au lieu de doubler le laureat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait cru jusqu'ici, avait-il emprunte a l'amiable la personnalite du pecheur, et peut-etre, dans ce cas, avait-il conserve, d'un commun accord avec le veritable Ilia Brusch, les documents necessaires pour justifier au besoin de son identite. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec une habilete diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait faire la ce portrait d'une femme, a laquelle celui-ci n'avait jamais renonce malgre l'echec de ses precedentes tentatives? Quel etait donc le legitime proprietaire de cette barge pour avoir en sa possession un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en definitive, a Karl Dragoch, a Ilia Brusch ou a Serge Ladko, et lequel de ces trois hommes, dont deux l'interessaient a un si haut point, tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il proclamait, cependant, l'avoir tue, le soir ou, d'un coup de feu, il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'eloignait furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal vise alors, il aimerait encore mieux, plutot que le policier, tenir entre ses mains le pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-la, il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au cou ferait l'affaire, et, debarrasse ainsi d'un ennemi mortel, il supprimerait en meme temps le principal obstacle a des projets dont il poursuivait aprement la realisation.
Impatient d'etre fixe, Striga, gardant par devers lui le portrait qu'il venait de decouvrir, saisit la godille et pressa la marche de l'embarcation.
Bientot la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant face a celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la serrure.
Moins avance que son geolier, Serge Ladko n'avait meme pas le choix entre plusieurs explications de son aventure. Le mystere lui en paraissait toujours aussi impenetrable, et il avait renonce a imaginer des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le sequestrer.
Quand, apres un fievreux sommeil, il s'etait reveille au fond de son cachot, la premiere sensation qu'il eprouva fut celle de la faim. Plus de vingt-quatre heures s'etaient alors ecoulees depuis son dernier repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la violence de nos emotions.
Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus imperieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-la. Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne repondit. Il appela plus fort. Meme resultat. Il s'egosilla enfin en hurlements furieux, sans obtenir plus de succes.
Exaspere, il s'efforca de briser ses liens. Mais ceux-ci etaient solides et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles a les rompre.
Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet depose pres de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut immediatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis la pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geoliers n'etait pas des plus faciles, dans la situation ou il se trouvait. Mais la necessite rend industrieux, et, apres plusieurs essais infructueux, il reussit a se passer du secours de ses mains.
Sa faim satisfaite, les heures coulerent lentes et monotones. Dans le silence, un murmure, un frissonnement, semblable a celui des feuilles agitees par une brise legere, venait frapper son oreille. Le bateau qui le portait etait evidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau du fleuve.
Combien d'heures s'etaient-elles succede, quand une trappe fut soulevee au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable a celle qu'il avait decouverte a son premier reveil, oscilla dans l'ouverture qu'eclairait une lumiere incertaine et vint se poser a sa portee.
Des heures coulerent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large baillon. C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait a proximite d'un secours? Sans doute, car, l'homme a peine remonte, le prisonnier entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut appeler ... aucun son ne sortit de ses levres ... Le bruit de pas cessa.
Le secours devait etre deja loin, quand, peu d'instants plus tard, on revint, sans plus d'explications, supprimer son baillon. Si on lui permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Des lors, a quoi bon?
Apres le troisieme repas, identique aux deux premiers, l'attente fut plus longue. C'etait la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa captivite remontait environ a quarante-huit heures, lorsque, par la trappe de nouveau ouverte, on insinua une echelle, a l'aide de laquelle quatre hommes descendirent au fond du cachot.
Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs traits. Rapidement, un baillon etait encore applique sur sa bouche, un bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il etait comme la premiere fois transporte de mains en mains.
Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture etroite--la trappe, il le comprenait--qu'il avait deja franchie et qu'il franchissait maintenant en sens inverse. L'echelle qui avait meurtri ses reins pendant la descente, les meurtrit egalement, tandis qu'on le remontait. Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jete sur le parquet, il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et baillon. Il ouvrait a peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.
Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de prison, celle-ci etait infiniment superieure a la precedente. Par une petite fenetre, le jour entrait a flots, lui permettant d'apercevoir, deposee aupres de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait ete contraint jusqu'ici de chercher a tatons. La lumiere du soleil lui rendait le courage et sa situation lui apparaissait moins desesperee. Derriere cette fenetre, c'etait la liberte. Il s'agissait de la conquerir.
Longtemps il desespera d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant pour la millieme fois du regard la cabine exigue qui lui servait de prison, il decouvrit, appliquee contre la paroi, une sorte de ferrure plate qui, sortie du plancher et s'elevant verticalement jusqu'au plafond, servait probablement a relier entre eux les madriers du borde. Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne presentat aucun angle tranchant, il n'etait peut-etre pas impossible de s'en servir pour user ses liens, sinon pour les couper. Difficile a coup sur, l'entreprise meritait tout au moins d'etre tentee.
Ayant reussi avec beaucoup de peine a ramper jusqu'a ce morceau de fer, Serge Ladko commenca aussitot a limer contre lui la corde qui retenait ses mains. L'immobilite presque totale que ses entraves lui imposaient rendait ce travail extremement penible, et le va-et-vient des bras, ne pouvant etre obtenu que par une serie de contractions de tout le corps, restait forcement contenu dans d'etroites limites. Outre que la besogne avancait lentement ainsi, elle etait en meme temps veritablement extenuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote etait contraint de prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui fallait s'interrompre. C'etait toujours le meme geolier qui venait lui apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulat son visage sous un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hesitation a ses cheveux gris et a la remarquable largeur de ses epaules. D'ailleurs, bien qu'il n'en put discerner les traits, l'aspect de cet homme lui donnait l'impression de quelque chose de deja vu. Sans qu'il lui fut possible de rien preciser, cette carrure puissante, cette demarche lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque de toile, ne lui semblaient pas inconnus.
Les rations lui etaient servies a heure fixe, et jamais, hors de ces instants, on ne penetrait dans sa prison. Rien n'en aurait meme trouble le silence, si, de temps a autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'a lui. Serge Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il cherchait a mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations vagues et profondes.
En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, des le depart de son geolier, puis il se remettait obstinement a l'oeuvre.
Cinq jours s'etaient ecoules depuis qu'il l'avait commencee, et il en etait encore a se demander s'il faisait ou non quelques progres, quand, a la tombee de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait ses poignets se brisa tout a coup.
Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui echapper. On ouvrait sa porte. Le meme homme que chaque jour entrait dans sa cellule et deposait pres de lui le repas habituel.
Des qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres liberes. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilises pendant toute une longue semaine, ses mains et ses bras etaient comme frappes de paralysie. Peu a peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta graduellement d'amplitude. Apres une heure d'efforts, il put executer des gestes encore maladroits et delivrer ses jambes a leur tour.
Il etait libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberte. Le second, ce serait de franchir cette fenetre qu'il etait en son pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurite. Les circonstances etaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le rattraperait par cette nuit sans lune, ou l'on ne voyait rien a dix pas. D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain. Quand on s'apercevrait de son evasion, il serait loin.
Une grave difficulte, plus qu'une difficulte, une impossibilite materielle l'arreta a la premiere tentative. Assez large pour un adolescent souple et svelte, la fenetre etait trop etroite pour livrer passage a un homme dans la force de l'age et doue d'une aussi respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, apres s'etre epuise en vain, dut reconnaitre que l'obstacle etait infranchissable et se laissa retomber tout haletant dans sa prison.
Etait-il donc condamne a n'en plus sortir? Un long moment, il contempla le carre de nuit dessine par l'implacable fenetre, puis, decide a de nouveaux efforts, il se depouilla de ses vetements et, d'un elan furieux, se lanca dans l'ouverture beante, resolu a la franchir coute que coute.
Son sang coula, ses os craquerent, mais une epaule d'abord, un bras ensuite passerent, et le montant de la fenetre vint buter contre sa hanche gauche. Malheureusement l'epaule droite avait bute, elle aussi, de telle sorte que tout effort supplementaire serait evidemment inutile.
Une partie du corps a l'air libre et surplombant le courant, l'autre partie demeuree prisonniere, ses cotes ecrasees par la pression, Serge Ladko ne tarda pas a trouver la position intenable. Puisque s'enfuir ainsi etait impraticable, il fallait aviser a d'autres moyens. Peut-etre, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenetre et agrandir ainsi l'infranchissable ouverture.
Mais, pour cela, il etait necessaire de reintegrer la prison, et Ladko fut oblige de reconnaitre l'impossibilite de ce retour en arriere. Il ne lui etait permis ni d'avancer, ni de reculer, et, a moins d'appeler a son aide, il etait irremediablement condamne a rester dans sa cruelle position.
C'est en vain qu'il se debattit. Tout fut inutile. Il s'etait lui-meme pris au piege par la violence de son elan.
Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit tressaillir. Un nouveau danger se revelait, menacant. Fait qui ne s'etait jamais produit a pareille heure depuis qu'il occupait cette prison, on s'arretait a sa porte, une clef cherchait en tatonnant le trou de la serrure, s'y introduisait enfin...
Souleve par le desespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un effort surhumain...
Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entrainait le pene avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gache...