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Le pilote du Danube by Verne, Jules - XI

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Le pilote du Danube

XI

AU POU­VOIR D'UN EN­NE­MI

Apres que Karl Dragoch et ses hommes eu­rent bat­tu en re­traite, les vain­queurs etaient d'abord restes sur le lieu du com­bat, prets a s'op­pos­er a un re­tour of­fen­sif, tan­dis que la char­rette s'eloignait dans la di­rec­tion du Danube. Ce fut seule­ment quand le temps ecoule eut ren­du cer­tain le de­part defini­tif des forces de po­lice que, sur un or­dre de son chef, la bande des mal­fai­teurs se mit en marche a son tour.

Ils eu­rent bi­en­tot at­teint le fleuve, qui coulait a moins de cinq cents me­tres. La char­rette les y at­tendait, en face d'un cha­land, dont on aperce­vait la masse som­bre a quelques me­tres de la rive.

La dis­tance etait mediocre et les tra­vailleurs nom­breux. En peu d'in­stants, le va-​et-​vient de deux ba­chots eut trans­porte a bord de ce cha­land le charge­ment de la voiture. Aus­si­tot, celle-​ci s'eloigna et dis­parut dans la nu­it, tan­dis que la plu­part des com­bat­tants de la clairiere se dis­per­saient a travers la cam­pagne, apres avoir re­cu leur part de butin. Du crime qui ve­nait d'etre com­mis, il ne sub­sis­tait plus d'autre trace qu'un amon­celle­ment de co­lis en­com­brant le pont de la gabarre, a bord de laque­lle ne s'etaient em­bar­ques que huit hommes.

En re­alite, la fameuse bande du Danube etait ex­clu­sive­ment com­posee de ces huit hommes. Quant aux autres, ils rep­re­sen­taient une faible par­tie d'un per­son­nel in­de­ter­mine de sous-​or­dres, dont telle ou telle frac­tion etait utilisee, selon la re­gion ex­ploitee: Ceux-​ci de­meu­raient tou­jours etrangers a l'ex­ecu­tion pro­pre­ment dite des coups de main, et leur role, lim­ite aux fonc­tions de por­teurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne com­men­cait qu'au mo­ment ou il s'agis­sait d'evac­uer vers le fleuve le butin con­quis.

Cette or­gan­isa­tion etait des plus ha­biles. Par ce moyen, la bande dis­po­sait, sur tout le par­cours du Danube, d'in­nom­brables af­fil­ies dont bi­en peu se rendaient compte du genre d'op­er­ations auxquelles ils ap­por­taient leur con­cours. Re­crutes dans la classe la plus il­let­tree, de ver­ita­bles brutes en gen­er­al, ils croy­aient par­ticiper a de vul­gaires actes de con­tre­bande et ne cher­chaient pas a en savoir da­van­tage. Ja­mais ils n'avaient songe a etablir le moin­dre rap­proche­ment en­tre celui qui com­mandait les ex­pe­di­tions auxquelles ils pre­naient part et ce fameux Lad­ko qui, tout en leur cachant son nom, sem­blait se com­plaire etrange­ment a laiss­er une trace quel­conque de son etat civ­il sur chaque the­atre de ses crimes.

Leur in­dif­fer­ence paraitra moins sur­prenante, si l'on veut bi­en con­sid­er­er que ces crimes, com­mis sur tout le cours du Danube, etaient eparpilles sur une im­mense etendue. L'emo­tion publique avait donc, en­tre cha­cun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bu­reaux de la po­lice, ou ve­naient se cen­tralis­er toutes les plaintes des re­gions riveraines, que le nom de Lad­ko avait ac­quis sa triste celebrite. Dans les villes, la classe bour­geoise, a cause des _manchettes_ ron­flantes des jour­naux, lui ac­cor­dait en­core un in­teret spe­cial. Mais pour la masse du pe­uple, et, _a for­tiori_, pour les paysans, il n'etait qu'un mal­fai­teur comme un autre, dont on a a souf­frir une fois et qu'on ne revoit plus en­suite.

Au con­traire, les huit hommes restes a bord du cha­land se con­nais­saient tous en­tre eux et for­maient une ver­ita­ble bande. A l'aide de leur bateau, ils mon­taient ou de­scendaient sans cesse le Danube. Que l'oc­ca­sion d'une prof­itable op­er­ation se pre­sen­tat, ils s'ar­retaient, re­cru­taient dans les en­vi­rons le per­son­nel nec­es­saire, puis, le butin en surete dans leur ca­chette flot­tante, ils repar­taient, en quete de nou­veaux ex­ploits.

Quand le cha­land etait plein, ils gag­naient la mer Noire ou un vapeur a leur de­vo­tion ve­nait crois­er au jour fixe. Trans­portees a bord de ce vapeur, les richess­es volees, et par­fois ac­quis­es au prix d'un meurtre, y de­ve­naient brave et loyale car­gai­son, ca­pa­ble d'etre echangee con­tre de l'or, dans des con­trees loin­taines, au grand soleil des hon­netes gens.

C'est ex­cep­tion­nelle­ment que la bande, la nu­it prece­dente, avait fait par­ler d'elle a si faible dis­tance de son prece­dent mefait. Elle ne com­met­tait pas, d'or­di­naire, une telle faute, qui, repetee, eut pu don­ner l'eveil aux com­plices in­con­scients qu'elle em­bauchait dans le pays. Mais, cette fois, son cap­itaine avait eu une rai­son par­ti­culiere de ne pas s'eloign­er, et si cette rai­son n'etait pas celle que lui avait at­tribuee Karl Dragoch, en cau­sant a Ulm avec Friedrich Ulh­mann, la per­son­nalite du polici­er n'y etait cepen­dant pas etran­gere.

Re­con­nu a Vi­enne par le chef de bande lui-​meme, alors ac­com­pa­gne de son sec­ond, Titcha, il avait ete, depuis cet in­stant, suivi a la piste, sans le savoir, par une se­rie d'af­fil­ies lo­caux auxquels on n'avait dit que l'es­sen­tiel, et le cha­land s'etait ap­plique a ne pre­ced­er la barge que de quelques kilo­me­tres. Cet es­pi­onnage, des plus malais­es dans une con­tree sou­vent de­cou­verte et ou abondaient en ce mo­ment les gens de po­lice, avait ete force­ment in­ter­mit­tent, et le hasard avait voulu que ja­mais Karl Dragoch et son hote ne fussent aper­cus en meme temps. Rien n'avait donc per­mis de sup­pos­er que la barge eut deux habi­tants, ni d'ad­met­tre, par con­se­quent, la pos­si­bilite d'une er­reur.

En in­sti­tu­ant cette surveil­lance, le cap­itaine des ban­dits re­vait d'un coup de maitre. Sup­primer le de­tec­tive? Il n'y songeait pas. Pour le mo­ment tout au moins, il pro­je­tait seule­ment de s'en em­par­er, Karl Dragoch en son pou­voir, il au­rait en­suite la par­tie belle pour traiter d'egal a egal, si ja­mais un se­rieux dan­ger le men­acait.

Pen­dant plusieurs jours, l'oc­ca­sion de cet en­leve­ment ne s'etait pas pre­sen­tee. Ou bi­en la barge s'ar­retait le soir a trop faible dis­tance d'un cen­tre habite, ou bi­en on ren­con­trait dans son voisi­nage trop im­me­di­at quelques-​uns des agents egrenes sur la rive et dont la qualite ne pou­vait echap­per a un pro­fes­sion­nel du crime.

Le matin du 29 aout, en­fin, les cir­con­stances avaient paru fa­vor­ables. La tem­pete qui, la nu­it prece­dente, avait pro­tege la bande pen­dant qu'elle s'at­taquait a la vil­la du comte Hague­neau, de­vait avoir plus ou moins dis­perse les policiers qui pre­cedaient ou suiv­aient leur chef le long du fleuve. Peut-​etre celui-​ci serait-​il mo­men­tane­ment seul et sans de­fense. Il fal­lait en prof­iter.

Aus­si­tot la voiture chargee des de­pouilles de la vil­la, Titcha avait ete de­peche avec deux des hommes les plus res­olus. On a vu com­ment les trois aven­turi­ers s'etaient ac­quittes de leur mis­sion, et com­ment le pi­lote Serge Lad­ko etait de­venu leur pris­on­nier, au lieu et place du de­tec­tive Karl Dragoch.

Jusqu'ici, Titcha n'avait pu ren­seign­er son cap­itaine sur l'heureuse is­sue de sa mis­sion que par les quelques mots brefs echanges dans la clairiere, au mo­ment ou l'es­couade de po­lice etait sur­venue sur la route. L'en­tre­tien serait nec­es­saire­ment repris a ce su­jet, mais, pour l'in­stant, il ne pou­vait en etre ques­tion. Avant tout, il s'agis­sait de faire dis­paraitre et de met­tre a l'abri les nom­breux co­lis en­tass­es sur le pont, et c'est a quoi s'em­ploy­er­ent sans tarder les huit hommes for­mant l'equipage de la gabarre.

Soit a bras, soit en les faisant gliss­er sur des plans in­clines, ces co­lis furent d'abord in­tro­duits dans l'in­terieur du bateau, pre­mier tra­vail qui n'ex­igea que quelques min­utes, puis on pro­ce­da a l'ar­rim­age defini­tif. Pour cela le planch­er de la cale fut souleve et lais­sa a de­cou­vert une ou­ver­ture beante, a la place ou l'on se fut le­git­ime­ment at­ten­du a trou­ver l'eau du Danube. Une lanterne, de­scen­due dans ce deux­ieme com­par­ti­ment, per­mit d'y dis­tinguer un amon­celle­ment d'ob­jets het­ero­clites qui le rem­plis­saient de­ja en par­tie. Il restait as­sez de place, cepen­dant, pour que les de­pouilles du comte Hague­neau pussent etre lo­gees a leur tour dans l'in­trou­vable ca­chette.

Merveilleuse­ment truquee, en ef­fet, etait cette gabarre qui ser­vait a la fois de moyen de trans­port, d'habi­ta­tion et de ma­ga­sin in­vi­olable. Au-​dessous du bateau vis­ible, un autre plus pe­tit s'ap­pli­quait, le pont de celui-​ci for­mant le fond de celui-​la. Ce sec­ond bateau, d'une pro­fondeur de deux me­tres en­vi­ron, avait un de­place­ment tel, qu'il fut ca­pa­ble de porter le pre­mier et de le soulever d'un pied ou deux au-​dessus de la sur­face de l'eau. On avait reme­die a cet in­con­ve­nient, qui au­rait, sans cela, de­voile la su­percherie, en chargeant le bateau in­ferieur d'une quan­tite de lest suff­isant a le noy­er en­tiere­ment, de telle sorte que le cha­land su­perieur gar­dat la ligne de flot­tai­son qu'il de­vait avoir a vide.

Vide, sa cale l'etait tou­jours, les marchan­dis­es volees, qui al­laient s'en­tass­er dans le dou­ble fond, y rem­pla­caient un poids cor­re­spon­dant de lest, et l'as­pect de l'ex­terieur n'etait en rien mod­ifie.

Par ex­em­ple cette gabarre, qui, lege, au­rait du nor­male­ment caler a peine un pied, s'en­fon­cait dans l'eau de pres de sept. Cela n'etait pas sans creer de reelles dif­fi­cultes dans la nav­iga­tion du Danube et rendait nec­es­saire le con­cours d'un ex­cel­lent pi­lote. Ce pi­lote, la bande le possedait dans la per­son­ne de Ya­coub Ogul, un is­raelite natif lui aus­si de Roustchouk. Tres pra­tique du fleuve, Ya­coub Ogul au­rait pu lut­ter avec Serge Lad­ko lui-​meme pour la par­faite con­nais­sance des pass­es, des chenals et des bancs de sable; d'une main sure, il dirigeait le cha­land a travers les rapi­des semes de rochers que l'on ren­con­tre par­fois sur son cours.

Quant a la po­lice, elle pou­vait ex­am­in­er le bateau tant que cela lui plairait. Elle pou­vait en mesur­er la hau­teur in­terieure et ex­terieure sans trou­ver la plus pe­tite dif­fer­ence. Elle pou­vait son­der tout au­tour sans ren­con­tr­er la ca­chette sous-​ma­rine, etablie suff­isam­ment en re­trait, et de lignes as­sez fuyantes pour qu'il fut im­pos­si­ble de l'at­tein­dre. Toutes ses in­ves­ti­ga­tions l'amen­eraient unique­ment a con­stater que ce cha­land etait vide et que ce cha­land vide en­fon­cait dans l'eau de la quan­tite stricte­ment suff­isante pour equi­li­br­er son poids.

En ce qui con­cerne les pa­piers, les pre­cau­tions n'etaient pas moins bi­en pris­es. Dans tous les cas, soit qu'elle de­scen­dit le courant, soit qu'elle le re­mon­tat, la gabarre, ou al­lait chercher des marchan­dis­es, ou, marchan­dis­es de­bar­quees, re­tour­nait a son port d'at­tache. Selon le choix qui parais­sait le meilleur, elle ap­parte­nait, tan­tot a M. Con­stan­ti­nesco, tan­tot a M. Wen­zel Mey­er, tous deux com­mer­cants, l'un de Galatz, l'autre de Vi­enne. Les pa­piers, il­lus­tres des ca­chets les plus of­fi­ciels, etaient a ce point en re­gle, que ja­mais per­son­ne n'avait songe a les ver­ifi­er. L'eut-​on fait, d'ailleurs, que l'on au­rait con­state l'ex­is­tence d'un Con­stan­ti­nesco ou d'un Wen­zel Mey­er dans l'une ou l'autre des deux villes in­diquees. En re­alite, le pro­pri­etaire s'ap­pelait Ivan Stri­ga.

Le lecteur se rap­pellera peut-​etre que ce nom ap­parte­nait a un des in­di­vidus les moins recom­mand­ables de Roustchouk, qui, apres s'etre vaine­ment op­pose au mariage de Serge Lad­ko et de Natcha Gre­gore­vitch, avait dis­paru en­suite de la ville. Sans qu'on en­ten­dit par­ler pos­itive­ment de lui, de mau­vais bruits avaient alors cou­ru sur son compte, et la rumeur publique l'ac­cu­sait de tous les crimes.

Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres mis­er­ables de son es­pece, Ivan Stri­ga avait, en ef­fet, forme une bande de ver­ita­bles pi­rates, qui, depuis lors, ecumait lit­terale­ment les deux rives du Danube.

Avoir trou­ve ain­si le chemin de la richesse facile, c'etait quelque chose; s'as­sur­er la se­cu­rite, c'etait mieux en­core. Dans ce but, au lieu de cacher son nom et son vis­age, ain­si que l'au­rait fait un mal­fai­teur vul­gaire, il s'etait ar­range de maniere, a ne pas etre un anonyme pour ses vic­times. Bi­en, en­ten­du, ce n'etait pas son vrai nom qu'il leur fai­sait con­naitre. Non, celui qu'il avait res­olu de laiss­er devin­er avec une adroite im­pru­dence, c'etait celui de Serge Lad­ko.

S'abrit­er, afin d'echap­per aux con­se­quences d'un for­fait, der­riere une per­son­nalite d'em­prunt, c'est un stratageme as­sez com­mun, mais Stri­ga l'avait ren­ove par le choix in­tel­li­gent du pseudonyme qu'il s'at­tribuait.

Si le nom de Lad­ko n'etait, ni plus ni moins qu'un autre, ca­pa­ble de creer une con­fu­sion et, par suite, hors le cas de fla­grant delit, de de­tourn­er les soup­cons au prof­it du coupable, il possedait quelques avan­tages qui lui etaient pro­pres.

En pre­mier lieu, Serge Lad­ko n'etait pas un mythe. Il ex­is­tait, si le coup de fusil qui l'avait salue a son de­part de Roustchouk ne l'avait pas abat­tu pour ja­mais. Bi­en que Stri­ga se van­tat volon­tiers d'avoir sup­prime son en­ne­mi, la verite est qu'il n'en savait rien. Peu im­por­tait, d'ailleurs, au point de vue de l'en­quete qui pou­vait etre faite a Roustchouk. Si Lad­ko etait mort, la po­lice ne pour­rait rien com­pren­dre aux ac­cu­sa­tions dont il serait l'ob­jet. S'il etait vi­vant, elle trou­verait un homme de chair et d'os, d'une hon­or­abilite si bi­en etablie que l'en­quete, selon toute vraisem­blance, en resterait la. Sans doute, on rechercherait alors ceux qui au­raient la malchance d'etre ses homonymes. Mais, avant qu'on eut passe au crible tous les Lad­kos du monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!

Que si, d'aven­ture, les soup­cons, a force d'etre diriges dans la meme di­rec­tion, finis­saient par en­tamer la cuirasse d'hon­or­abilite de Serge Lad­ko, ce serait alors un re­sul­tat dou­ble­ment heureux. Out­re qu'il est tou­jours agre­able a un ban­dit de savoir qu'un autre est in­qui­ete a sa place, cette sub­sti­tu­tion lui de­vient plus agre­able en­core quand il a voue a sa vic­time une haine mortelle.

Alors meme que ces de­duc­tions eu­ssent ete de­raisonnables, l'ab­sence de Serge Lad­ko, dont per­son­ne ne con­nais­sait la pa­tri­otique mis­sion, les eut ren­dues logiques. Pourquoi le pi­lote etait-​il par­ti sans crier gare? La sec­tion lo­cale de la po­lice du fleuve com­men­cait pre­cise­ment a se pos­er cette ques­tion au mo­ment ou Karl Dragoch de­cou­vrait ce qu'il croy­ait etre la verite, et, comme cha­cun sait, lorsque la po­lice com­mence a se pos­er des ques­tions, il y a peu de chances qu'elle y re­ponde avec bi­en­veil­lance.

Ain­si, la sit­ua­tion etait bi­en nette dans sa dra­ma­tique com­pli­ca­tion. Une longue se­rie de crimes que des mal­adress­es voulues fai­saient tou­jours at­tribuer a un cer­tain Lad­ko, de Roustchouk; le pi­lote du meme nom, vague­ment, tres vague­ment en­core soup­conne, a cause de son ab­sence, d'etre le coupable, tan­dis qu'a des cen­taines de kilo­me­tres un Lad­ko, ac­cuse par de plus se­rieuses pre­somp­tions, etait de­piste sous le deguise­ment du pecheur Il­ia Br­usch; et Stri­ga, pen­dant ce temps, reprenant, apres chaque ex­pe­di­tion, son etat civ­il au­then­tique, pour cir­culer li­bre­ment sur le Danube.

Toute­fois, pour que sa se­cu­rite ne fut pas men­acee, la con­di­tion es­sen­tielle etait que l'on fit dis­paraitre toute trace com­pro­met­tante dans le plus bref de­lai pos­si­ble. C'est pourquoi, ce soir-​la, le butin nou­velle­ment con­quis fut, comme de cou­tume, rapi­de­ment de­pose dans l'in­trou­vable ca­chette. C'est le bruit de cet ar­rim­age que le ver­ita­ble Serge Lad­ko en­ten­dit dans son ca­chot pris aux de­pens de cette meme cale sous-​ma­rine, au fond de laque­lle nulle puis­sance hu­maine n'etait ca­pa­ble de le sec­ourir. Puis, le par­quet remis en place, les hommes re­mon­ter­ent sur le pont dont les pan­neaux furent refer­mes. La po­lice pou­vait venir des­or­mais.

Il etait, a ce mo­ment, pres de trois heures du matin. L'equipage de la gabarre, surmene par les fa­tigues de cette nu­it et par celles de la nu­it prece­dente, au­rait eu grand be­soin de re­pos, mais il ne pou­vait en etre ques­tion.

Stri­ga, de­sireux de s'eloign­er au plus vite du lieu de son dernier crime, don­na l'or­dre de se met­tre en route en prof­itant de l'aube nais­sante, or­dre qui fut ex­ecute sans un mur­mure, cha­cun com­prenant la force des raisons qui le dic­taient.

Pen­dant qu'on s'oc­cu­pait de ramen­er l'an­cre a bord et de pouss­er le cha­land au mi­lieu du fleuve, Stri­ga s'en­quit des peripeties de l'ex­pe­di­tion de la mati­nee.

"Ca a ete tout seul, lui re­pon­dit Titcha. Le Dragoch a ete pris au pre­mier coup de filet comme un sim­ple bro­chet.

--Vous a-​t-​il vus?

--Je ne crois pas. Il avait autre chose a penser.

--Il ne s'est pas de­bat­tu?

--Il a es­saye, la canaille. J'ai du l'as­som­mer a moitie pour le faire tenir tran­quille.

--Tu ne l'as pas tue, au moins? de­man­da vive­ment Stri­ga.

--Que non pas! Etour­di tout au plus. J'en ai prof­ite pour le lig­ot­ter pro­pre­ment. Mais je n'avais pas fi­ni le pa­que­tage que le co­lis res­pi­rait comme pere et mere.

--Et main­tenant?

--Il est dans la cale. Dans le dou­ble fond, na­turelle­ment.

--Sait-​il ou on l'a trans­porte?

--Il faudrait alors qu'il soit rude­ment ma­lin, declara Titcha en ri­ant bruyam­ment. Tu dois bi­en penser que je n'ai ou­blie ni le bail­lon, ni le ban­deau. On ne les a re­tires que le par­ti­culi­er en cage. La, il peut, si ca lui con­vient, chanter des ro­mances et ad­mir­er le paysage.

Stri­ga sourit sans re­pon­dre. Titcha reprit:

---J'ai fait ce que tu as com­mande, mais ou cela nous men­era-​t-​il?

--Ne serait-​ce qu'a des­or­gan­is­er la brigade privee de son chef, re­pon­dit Stri­ga.

Titcha haus­sa les epaules.

--On en nom­mera un autre, dit-​il.

--Pos­si­ble, mais il ne vau­dra peut-​etre pas celui que nous tenons. Dans tous les cas, nous pour­rons caus­er. Au be­soin, nous le ren­dri­ons en echange des passe­ports qui nous seraient nec­es­saires. Il est donc es­sen­tiel de le garder vi­vant.

--Il l'est, af­fir­ma Titcha.

--A-​t-​on pense a lui don­ner a manger?

--Di­able!... fit Titcha en se grat­tant la tete. On l'a tout a fait ou­blie. Mais douze heures d'ab­sti­nence n'ont ja­mais fait de mal a per­son­ne, et je lui porterai son din­er des que nous serons en marche ... A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-​meme, pour te ren­dre compte par tes yeux?

--Non, dit vive­ment Stri­ga. Je pref­ere qu'il ne me voie pas. Je le con­nais et il ne me con­nait pas. C'est un avan­tage que je ne veux pas per­dre.

--Tu pour­rais met­tre un masque.

--Ca ne prendrait pas avec Dragoch. Pas be­soin qu'on lui mon­tre son vis­age. La taille, la car­rure, le moin­dre de­tail lui suf­fit pour re­con­naitre les gens.

--Alors, je su­is frais, moi, qui su­is oblige de lui porter sa pi­tance!

--Il faut bi­en que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas bi­en dan­gereux actuelle­ment, et, s'il le re­de­vient ja­mais, c'est que nous serons a l'abri.

--Amen!.. fit Titcha.

--Pour le mo­ment, reprit Stri­ga, on va le laiss­er dans sa boite. Pas trop longtemps, par ex­em­ple, sans quoi il fini­rait par mourir as­phyx­ie. On le re­mon­tera dans une cab­ine du pont quand nous au­rons de­passe Bu­dapest, de­main matin, apres mon de­part.

--Tu as donc l'in­ten­tion de t'ab­sen­ter? de­man­da Titcha.

--Oui, re­pon­dit Stri­ga. Je quit­terai le cha­land de temps en temps afin de re­cueil­lir des in­for­ma­tions sur la rive. Je ver­rai ce qu'on dit de notre derniere af­faire et de la dis­pari­tion de Dragoch.

--Et si tu te fais pin­cer? ob­jec­ta Titcha.

--Pas de dan­ger. Per­son­ne ne me con­nait, et la po­lice du fleuve doit etre dans le marasme. Pour les autres, j'au­rai, s'il le faut, une iden­tite toute neuve.

--Laque­lle?

--Celle du cele­bre Il­ia Br­usch, pecheur in­signe et lau­re­at de la Ligue Danu­bi­enne.

--Quelle idee!

--Ex­cel­lente. J'ai le bateau d'Il­ia Br­usch. Je lui em­prun­terai sa peau, a l'ex­em­ple de Karl Dragoch.

--Et si l'on te de­mande du pois­son?

--J'en acheterai, s'il le faut, pour le reven­dre.

--Tu as re­ponse a tout.

--Par­bleu!"

La con­ver­sa­tion prit fin sur ce mot. Le cha­land avait com­mence a suiv­re le fil du courant. Il souf­flait une leg­ere brise du Nord qui serait tres fa­vor­able quand, un peu au-​dessus de Viseg­rad, le Danube, revenant sur lui-​meme, suiv­rait la di­rec­tion du Sud. Jusque-​la, au con­traire, cette brise du Nord re­tar­dait sin­guliere­ment le bateau, et Stri­ga, presse de s'eloign­er du the­atre de ses ex­ploits, don­na l'or­dre de bor­der deux longs avi­rons qui aideraient a gag­ner con­tre le vent.

Il fal­lut trois heures pour par­courir dix kilo­me­tres et at­tein­dre le pre­mier coude du fleuve, puis deux heures en­core pour suiv­re la courbe que des­sine le Danube avant d'adopter franche­ment la di­rec­tion du Sud. Un peu en amont de Wait­zen, on put en­fin aban­don­ner les avi­rons, et, sous la poussee de la voile, la marche du bateau fut no­table­ment ac­cel­eree.

Vers onze heures on pas­sa de­vant Saint-​An­dre ou les deux char­retiers Kaiser­lick et Vo­gel avaient pre­tendu se ren­dre au cours de la nu­it prece­dente. Il ne fut pas ques­tion de s'y ar­reter, et le cha­land con­tin­ua a de­riv­er vers Bu­dapest, en­core dis­tante de vingt-​cinq a trente kilo­me­tres.

A mesure qu'on gag­nait vers l'aval, l'as­pect des rives de­ve­nait plus se­vere. Les iles om­breuses et ver­doy­antes se mul­ti­pli­aient, ne lais­sant par­fois en­tre elles que d'etroits canaux, in­ter­dits aux cha­lands, mais suff­isants pour la nav­iga­tion de plai­sance.

Dans cette par­tie du Danube, la batel­lerie com­mence a de­venir as­sez ac­tive. Il y a meme de fre­quents en­com­bre­ments, car le cours du fleuve est resserre en­tre les pre­mieres ram­ifi­ca­tions des Alpes Nor­riques et les dernieres on­du­la­tions des Karpathes. Quelque­fois se pro­duisent des echouages ou des abor­dages, peu dom­mage­ables en somme, pour peu que l'at­ten­tion des pi­lotes soit un seul in­stant en de­faut. En gen­er­al, le mal­heur se re­duit a une perte de temps. Mais que de cris, que de querelles, au mo­ment de la col­li­sion!

Le cha­land, dont Stri­ga etait le cap­itaine, de­vait etre compte par­mi les mieux diriges. De grande taille, puisque sa ca­pacite de­pas­sait deux cents tonnes, le pont pro­pre­ment dit en etait re­cou­vert d'une sorte de su­per­struc­ture, d'un spardeck, qui for­mait, a l'ar­riere, le toit du rouf habite par le per­son­nel. Un matereau a l'avant ser­vait a hiss­er le pavil­lon na­tion­al, et, a la poupe, un gou­ver­nail a large safran per­me­ttait au pi­lote de main­tenir le bateau en bonne di­rec­tion.

A mesure qu'on de­scendait le courant, l'an­ima­tion du fleuve al­lait crois­sant, ain­si que cela se pro­duit aux ap­proches des grandes cites. Des em­bar­ca­tions leg­eres, a vapeur ou a voiles, chargees de promeneurs ou de touristes, se glis­saient en­tre les iles. Bi­en­tot, dans le loin­tain, la fumee de chem­inees d'usines em­pa­ta l'hori­zon, an­non­cant les faubourgs de Bu­dapest.

A ce mo­ment, il se pro­duisit un fait sin­guli­er. Sur un signe de Stri­ga, Titcha pen­etra dans le rouf de l'ar­riere, avec un de ses com­pagnons de l'equipage. Les deux hommes en ressor­tirent bi­en­tot. Ils es­cor­taient une femme d'une taille elancee, mais dont il etait malaise de voir les traits a de­mi caches par un bail­lon. Les mains liees der­riere le dos, cette femme mar­chait en­tre ses deux gar­di­ens, sans es­say­er d'une re­sis­tance dont l'ex­pe­ri­ence lui avait sans doute de­mon­tre l'inu­tilite. Docile­ment, elle de­scen­dit dans la cale par l'echelle du grand pan­neau, puis dans un com­par­ti­ment du dou­ble fond dont la trappe fut refer­mee sur elle. Cela fait, Titcha et son com­pagnon reprirent leurs oc­cu­pa­tions, comme si de rien n'etait.

Vers trois heures de l'apres-​mi­di, le cha­land s'en­gagea en­tre les quais de la cap­itale de la Hon­grie. A droite, c'etait Bu­da, l'an­ci­enne ville turque; a gauche, Pest, la ville mod­erne. A cette epoque, Bu­da etait, plus qu'elle ne l'est restee de nos jours, une de ces vieilles et pit­toresques cites que le pro­gres egal­itaire tend a faire dis­paraitre. Par con­tre, Pest, si son im­por­tance etait de­ja con­sid­er­able, n'avait pas en­core at­teint le prodigieux de­vel­oppe­ment qui a fait d'elle la plus im­por­tante et la plus belle metropole de l'Eu­rope ori­en­tale.

Sur les deux rives, et no­tam­ment sur la rive gauche, se suc­cedaient les maisons a ar­cades et a ter­rass­es, que dom­inaient les clochers des eglis­es dores par les rayons du soleil, et la longue en­filade des quais ne man­quait ni de no­blesse ni de grandeur.

Le per­son­nel du cha­land n'ac­cor­dait pas son at­ten­tion a ce spec­ta­cle en­chanteur. La tra­versee de Bu­dapest pou­vant menag­er de de­sagre­ables sur­pris­es a des gens si su­jets a cau­tion, l'equipage n'avait d'yeux que pour le fleuve ou se croi­saient de nom­breuses em­bar­ca­tions. Ce pru­dent souci per­mit a Stri­ga de dis­tinguer en temps voulu, au mi­lieu des autres, un bateau con­duit par qua­tre hommes, qui se dirigeait en droite ligne vers le cha­land. Ayant re­con­nu un can­ot de la po­lice flu­viale, il aver­tit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre ex­pli­ca­tion, s'af­fala par le pan­neau dans la cale.

Stri­ga ne s'etait pas trompe. En quelques min­utes, ce can­ot eut ral­lie la gabarre. Deux hommes mon­ter­ent a bord.

"Le pa­tron? de­man­da l'un des nou­veaux ar­rivants.

--C'est moi, re­pon­dit Stri­ga en faisant un pas en avant de ses com­pagnons.

--Votre nom?

--Ivan Stri­ga.

--Votre na­tion­alite?

--Bul­gare.

--D'ou vient cette gabarre?

--De Vi­enne.

--Ou va-​t-​elle?

--A Galatz.

--Son pro­pri­etaire?

--M. Con­stan­ti­nesco, de Galatz.

--Charge­ment?

--Neant. Nous re­tournons a vide.

--Vos pa­piers?

--Les voici, dit Stri­ga, en of­frant au ques­tion­neur les doc­uments de­man­des.

--C'est bon, ap­prou­va celui-​ci, qui les resti­tua apres un ex­am­en con­scien­cieux. Nous al­lons jeter un coup d'oeil dans votre cale.

--A votre aise, con­ce­da Stri­ga. Je vous ferai toute­fois re­mar­quer que c'est la qua­trieme vis­ite que nous subis­sons depuis notre de­part de Vi­enne. Ce n'est pas agre­able."

Le polici­er, de­cli­nant du geste toute re­spon­sabilite per­son­nelle dans les or­dres dont il n'etait que l'ex­ecu­teur, de­scen­dit sans re­pon­dre par le pan­neau. Ar­rive au bas de l'echelle, il s'avan­ca de quelques pas dans la cale dont son re­gard fit le tour, puis il re­mon­ta. Rien n'etait venu l'aver­tir que sous ses pieds gi­saient deux crea­tures hu­maines, un homme, d'un cote, une femme de l'autre, toutes deux re­duites a l'im­puis­sance et hors d'etat de de­man­der du sec­ours. La vis­ite ne pou­vait etre plus con­scien­cieuse ni plus longue. Le cha­land etant com­plete­ment vide, il n'y avait pas lieu de s'en­querir de la prove­nance de son charge­ment, ce qui sim­pli­fi­ait beau­coup les choses.

Le polici­er reparut donc au jour, et, sans pos­er d'autres ques­tions, re­gagna son can­ot, qui s'eloigna vers de nou­velles perqui­si­tions, tan­dis que la gabarre con­tin­uait lente­ment sa route vers l'aval.

Quand les dernieres maisons de Bu­dapest eu­rent ete lais­sees en ar­riere, le mo­ment parut venu de s'oc­cu­per de la pris­on­niere de la cale. Titcha et son com­pagnon dis­parurent dans l'in­terieur, pour en ressor­tir bi­en­tot, es­cor­tant cette meme femme qui y avait ete in­car­ceree quelques heures plus tot, et qui fut rein­te­gree dans le rouf. Des autres hommes de l'equipage, nul ne sem­bla preter la moin­dre at­ten­tion a cet in­ci­dent.

On ne fit halte qu'a la nu­it, en­tre les bourgs d'Erc­sin et d'Adony, a plus de trente kilo­me­tres au-​dessous de Bu­dapest, et l'on repar­tit le lende­main des l'aube. Au cours de cette journee du 31 aout, la de­rive fut in­ter­rompue par quelques ar­rets, pen­dant lesquels Stri­ga quit­ta le bord, en util­isant la barge, con­quise, a ce qu'il pen­sait, sur Karl Dragoch. Loin de se cacher, il ac­costait dans les vil­lages, se pre­sen­tait aux habi­tants comme etant ce fameux lau­re­at de la Ligue Danu­bi­enne, dont la renom­mee n'avait pu man­quer de par­venir jusqu'a eux, et en­gageait des con­ver­sa­tions qu'il aigu­il­lait adroite­ment sur les su­jets qui lui tenaient au coeur.

Tres mai­gre fut sa recolte de ren­seigne­ments. Le nom d'Il­ia Br­usch ne parais­sait pas etre pop­ulaire dans cette re­gion. Sans doute, a Mo­hacs, Ap­atin, Neusatz, Sem­lin ou Bel­grade, qui sont des villes im­por­tantes, il en serait autrement. Mais Stri­ga n'avait pas l'in­ten­tion de s'y ris­quer et il comp­tait bi­en se borner a pren­dre langue dans des vil­lages, ou la po­lice ex­er­cait nec­es­saire­ment une surveil­lance moins ef­fec­tive. Par mal­heur, les paysans ig­no­raient gen­erale­ment le con­cours de Sig­marin­gen et se mon­traient tres re­belles aux in­ter­views. D'ailleurs, ils ne savaient rien. Ils ig­no­raient Karl Dragoch plus en­core qu'Il­ia Br­usch, et Stri­ga de­ploya en vain tous les raf­fine­ments de sa diplo­matie.

Ain­si que cela avait ete con­venu la veille, c'est pen­dant une des ab­sences de Stri­ga que Serge Lad­ko fut re­monte au jour et trans­porte dans une pe­tite cab­ine dont la porte fut soigneuse­ment ver­rouillee. Pre­cau­tion peut-​etre ex­ageree, tout mou­ve­ment etant in­ter­dit au pris­on­nier etroite­ment lig­otte.

Les journees du 1er au 6 septem­bre s'ecoulerent pais­ible­ment. Pousse a la fois par le courant et par un vent fa­vor­able, le cha­land con­tin­uait a de­riv­er, a rai­son d'une soix­an­taine de kilo­me­tres par vingt-​qua­tre heures. La dis­tance par­cou­rue au­rait meme ete sen­si­ble­ment plus grande sans les ar­rets que rendaient nec­es­saires les ab­sences de Stri­ga.

Si les ex­cur­sions de celui-​ci etaient tou­jours aus­si ster­iles au point de vue spe­cial des ren­seigne­ments, une fois, du moins, il reussit, en util­isant ses tal­ents pro­fes­sion­nels,. a les ren­dre prof­ita­bles a d'autres egards.

Ce­ci se pas­sait le 5 septem­bre. Ce jour-​la, le cha­land etant venu mouiller a la nu­it en face d'un pe­tit bourg du nom de Szuszek, Stri­ga de­scen­dit a terre comme de cou­tume. La soiree etait avancee. Les paysans, qui se couchent d'or­di­naire avec le soleil, ayant pour la plu­part rein­te­gre leurs de­meures, il deam­bu­lait soli­taire­ment, quand il avisa une mai­son d'ap­parence as­sez cos­sue, dont le pro­pri­etaire, plein de con­fi­ance dans la pro­bite publique, avait laisse la porte ou­verte, en s'ab­sen­tant pour quelque course dans le voisi­nage.

Sans hes­iter, Stri­ga s'in­tro­duisit dans cette mai­son, qui se trou­va etre un ma­ga­sin de de­tail, ain­si que l'ex­is­tence d'un comp­toir le lui de­mon­tra. Pren­dre dans le tiroir de ce comp­toir la re­cette de la journee, cela ne de­man­da qu'un in­stant. Puis, non con­tent de cette mod­este rap­ine, il eut tot fait de de­cou­vrir dans le corps in­ferieur d'un bahut, dont l'ef­frac­tion ne fut qu'un jeu pour lui, un sac ron­delet, qui ren­dit au touch­er un son met­allique de bon au­gure.

Ain­si nan­ti, Stri­ga s'em­pres­sa de re­gag­ner son cha­land, qui, l'aube venue, etait de­ja loin.

Telle fut la seule aven­ture du voy­age.

A bord, Stri­ga avait d'autres oc­cu­pa­tions. De temps a autre, il dis­parais­sait dans le rouf, et s'in­tro­dui­sait dans une cab­ine situee en face de celle ou l'on avait de­pose Serge Lad­ko. Par­fois, sa vis­ite ne du­rait que quelques min­utes, par­fois elle se pro­longeait da­van­tage. Il n'etait pas rare, dans ce dernier cas, qu'on en­ten­dit jusque sur le pont l'echo d'une vi­olente dis­cus­sion, ou l'on dis­cer­nait une voix de femme re­pon­dant avec calme a un homme en fureur. Le re­sul­tat etait alors tou­jours le meme: in­dif­fer­ence gen­erale de l'equipage et sor­tie fu­ri­bonde de Stri­ga, qui s'em­pres­sait de quit­ter le bord pour calmer ses nerfs ir­rites.

C'est prin­ci­pale­ment sur la rive droite qu'il pour­suiv­ait ses in­ves­ti­ga­tions. Rares, en ef­fet, sont les bourgs et les vil­lages de la rive gauche au dela de laque­lle s'etend a perte de vue l'im­mense puzs­ta..

Cette puzs­ta, c'est la plaine hon­groise par ex­cel­lence, que lim­itent, a pres de cent lieues, les mon­tagnes de la Tran­syl­vanie. Les lignes de chemins de fer qui la desser­vent tra­versent une in­finie etendue de lan­des de­sertes, de vastes pat­urages, de marais im­menses ou pul­lule le gibier aqua­tique. Cette puzs­ta, c'est la ta­ble tou­jours genereuse­ment servie pour d'in­nom­brables con­vives a qua­tre pat­tes, ces mil­liers et ces mil­liers de ru­mi­nants qui con­stituent l'une des prin­ci­pales richess­es du roy­aume de Hon­grie. A peine, s'il s'y ren­con­tre quelques champs de ble ou de mais.

La largeur du fleuve est de­venue con­sid­er­able alors, et de nom­breux ilots ou iles en di­visent le cours. Telles de ces dernieres sont de grande etendue et lais­sent de chaque cote deux bras ou le courant ac­quiert une cer­taine ra­pidite.

Ces iles ne sont point, fer­tiles. A leur sur­face ne poussent que des bouleaux, des trem­bles, des saules, au mi­lieu du limon de­pose par les inon­da­tions qui sont fre­quentes. Cepen­dant on y recolte du foin en abon­dance, et les bar­ques, chargees jusqu'au plat bord, le char­ri­ent aux fer­mes ou aux bour­gades de la rive.

Le 6 septem­bre, le cha­land mouil­la a la tombee de la nu­it. Stri­ga etait ab­sent a ce mo­ment. S'il n'avait voulu se ris­quer, ni a Neusatz, ni a Pe­ter­wardein qui lui fait face, l'im­por­tance rel­ative de ces villes pou­vant etre une cause de dan­gers, il s'etait du moins ar­rete, afin d'y con­tin­uer son en­quete, au bourg de Karlovitz, situe une ving­taine de kilo­me­tres en aval. Sur son or­dre, le cha­land n'avait fait halte que deux ou trois lieues plus bas, pour at­ten­dre son cap­itaine, qui le re­joindrait en s'aidant du courant.

Vers neuf heures du soir, celui-​ci n'en etait plus fort eloigne. Il ne se pres­sait pas. Lais­sant fuir la barge au gre du courant, il s'aban­don­nait a des pensees en somme as­sez ri­antes. Son stratageme avait pleine­ment reussi. Per­son­ne ne l'avait sus­pecte et rien ne s'etait op­pose a ce qu'il se ren­seignat li­bre­ment. A vrai dire, de ren­seigne­ments, il n'en avait guere recolte. Mais cette ig­no­rance publique, qui con­fi­nait a l'in­dif­fer­ence, etait, en somme, un symp­tome fa­vor­able. Bi­en cer­taine­ment, dans cette re­gion, on n'avait que tres vague­ment en­ten­du par­ler de la bande du Danube, et l'on ig­no­rait jusqu'a l'ex­is­tence de Karl Dragoch, dont la dis­pari­tion ne pou­vait, par suite, caus­er d'emo­tion.

D'un autre cote, que ce fut a cause de la sup­pres­sion de son chef ou en rai­son de la pau­vrete de la re­gion tra­versee, la vig­ilance de la po­lice parais­sait grande­ment dimin­uee. Depuis plusieurs jours, Stri­ga n'avait aper­cu per­son­ne qui eut la tour­nure d'un agent, et nul ne par­lait de la surveil­lance flu­viale si ac­tive deux ou trois cent kilo­me­tres en amont.

Il y avait donc toutes chances pour que le cha­land ar­rivat heureuse­ment au terme de son voy­age, c'est-​a-​dire a la mer Noire, ou son charge­ment serait trans­porte a bord du vapeur ac­cou­tume. De­main, on serait au dela de Sem­lin et de Bel­grade. Il suf­fi­rait en­suite de longer de pref­er­ence la rive serbe pour se met­tre a l'abri de toute facheuse sur­prise. La Ser­bie de­vait etre, en ef­fet, plus ou moins des­or­gan­isee par la guerre qu'elle soute­nait con­tre la Turquie et il n'y avait pas ap­parence que les au­torites riveraines perdis­sent leur temps a s'oc­cu­per d'une gabarre de­scen­dant a vide le cours du fleuve.

Qui sait? Ce serait peut-​etre le dernier voy­age de Stri­ga. Peut-​etre se re­tir­erait-​il au loin, apres for­tune faite, riche, con­sidere--et heureux, songeait-​il, en pen­sant a la pris­on­niere en­fer­mee dans la gabarre.

Il en etait la de ses re­flex­ions quand ses yeux tomber­ent sur les cof­fres symetriques dont les cou­ver­cles avaient si longtemps servi de couchettes a Karl Dragoch et a son hote, et tout a coup cette pensee lui vint que, depuis huit jours qu'il etait maitre de la barge, il n'avait pas songe a en ex­plor­er le con­tenu. Il etait grand temps de re­par­er cet in­con­cev­able ou­bli.

En pre­mier lieu, il s'at­taqua au cof­fre de tri­bord qu'il frac­tura en un tour de main. Il n'y trou­va que des piles de linge et de vete­ments ranges en bon or­dre. Stri­ga, qui n'avait que faire de cette de­froque, refer­ma le cof­fre et s'at­taqua au suiv­ant.

Le con­tenu de celui-​ci n'etait pas fort dif­fer­ent du prece­dent, et Stri­ga de­sap­pointe al­lait y renon­cer, quand il de­cou­vrit dans un des coins un ob­jet plus in­ter­es­sant. Si les ar­ti­cles d'ha­bille­ment ne pou­vaient rien lui ap­pren­dre, il n'en serait peut-​etre pas de meme de ce gros porte­feuille qui, selon toute vraisem­blance, de­vait con­tenir des pa­piers. Or, les pa­piers ont beau etre muets, rien n'egale, dans cer­tains cas, leur elo­quence.

Stri­ga ou­vrit ce porte­feuille, et, con­forme­ment a son es­poir, il s'en echap­pa de nom­breux doc­uments, dont il en­treprit le pa­tient ex­am­en. Les quit­tances, les let­tres de­filerent, toutes au nom d'Il­ia Br­usch, puis ses yeux, agran­dis par la sur­prise, s'ar­reter­ent sur le por­trait qui, de­ja, avait eveille les soup­cons de Karl Dragoch.

D'abord Stri­ga ne com­prit pas. Qu'il y eut dans cette barge des pa­piers au nom d'Il­ia Br­usch, et qu'il n'y en eut au­cun au nom du polici­er, c'etait de­ja pass­able­ment eton­nant. Toute­fois, l'ex­pli­ca­tion de cette anoma­lie pou­vait etre des plus na­turelles. Peut-​etre Karl Dragoch, au lieu de dou­bler le lau­re­at de la Ligue Danu­bi­enne, comme Stri­ga l'avait cru jusqu'ici, avait-​il em­prunte a l'ami­able la per­son­nalite du pecheur, et peut-​etre, dans ce cas, avait-​il con­serve, d'un com­mun ac­cord avec le ver­ita­ble Il­ia Br­usch, les doc­uments nec­es­saires pour jus­ti­fi­er au be­soin de son iden­tite. Mais pourquoi ce nom de Lad­ko, ce nom dont, avec une ha­bilete di­abolique, Stri­ga sig­nait tous ses crimes? Et que ve­nait faire la ce por­trait d'une femme, a laque­lle celui-​ci n'avait ja­mais renonce mal­gre l'echec de ses prece­dentes ten­ta­tives? Quel etait donc le le­git­ime pro­pri­etaire de cette barge pour avoir en sa pos­ses­sion un doc­ument si in­time et si sin­guli­er? A qui ap­parte­nait-​elle en defini­tive, a Karl Dragoch, a Il­ia Br­usch ou a Serge Lad­ko, et lequel de ces trois hommes, dont deux l'in­ter­es­saient a un si haut point, tenait-​il pris­on­nier en fin de compte dans le cha­land? Le dernier, il procla­mait, cepen­dant, l'avoir tue, le soir ou, d'un coup de feu, il avait abat­tu l'un des deux hommes de ce can­ot qui s'eloignait furtive­ment de Roustchouk. Vrai­ment, s'il avait mal vise alors, il aimerait en­core mieux, plu­tot que le polici­er, tenir en­tre ses mains le pi­lote, qu'il ne man­querait pas une sec­onde fois, dans ce cas. Celui-​la, il ne serait pas ques­tion de le garder comme otage. Une pierre au cou ferait l'af­faire, et, de­bar­rasse ain­si d'un en­ne­mi mor­tel, il sup­primerait en meme temps le prin­ci­pal ob­sta­cle a des pro­jets dont il pour­suiv­ait apre­ment la re­al­isa­tion.

Im­pa­tient d'etre fixe, Stri­ga, gar­dant par de­vers lui le por­trait qu'il ve­nait de de­cou­vrir, saisit la godille et pres­sa la marche de l'em­bar­ca­tion.

Bi­en­tot la masse de la gabarre ap­parut dans la nu­it. Il ac­cos­ta rapi­de­ment, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cab­ine faisant face a celle qu'il vis­itait d'or­di­naire, in­tro­duisit la clef dans la ser­rure.

Moins avance que son ge­oli­er, Serge Lad­ko n'avait meme pas le choix en­tre plusieurs ex­pli­ca­tions de son aven­ture. Le mys­tere lui en parais­sait tou­jours aus­si im­pen­etra­ble, et il avait renonce a imag­in­er des con­jec­tures sur les mo­tifs que l'on pou­vait avoir de le se­questr­er.

Quand, apres un fievreux som­meil, il s'etait reveille au fond de son ca­chot, la pre­miere sen­sa­tion qu'il eprou­va fut celle de la faim. Plus de vingt-​qua­tre heures s'etaient alors ecoulees depuis son dernier repas, et la na­ture ne perd ja­mais ses droits, quelle que soit la vi­olence de nos emo­tions.

Il pa­tien­ta d'abord, puis, la sen­sa­tion de­venant de plus en plus im­perieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-​la. Al­lait-​on le laiss­er mourir d'ina­ni­tion? Il ap­pela. Per­son­ne ne re­pon­dit. Il ap­pela plus fort. Meme re­sul­tat. Il s'egosil­la en­fin en hurlements fu­rieux, sans obtenir plus de suc­ces.

Ex­as­pere, il s'ef­for­ca de bris­er ses liens. Mais ceux-​ci etaient solides et c'est en vain qu'il se roula sur le par­quet en ten­dant ses mus­cles a les rompre.

Dans un de ces mou­ve­ments con­vul­sifs, son vis­age heur­ta un ob­jet de­pose pres de lui. Le be­soin affine les sens. Serge Lad­ko re­con­nut im­me­di­ate­ment du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis la pen­dant son som­meil. Prof­iter de cette at­ten­tion de ses ge­oliers n'etait pas des plus faciles, dans la sit­ua­tion ou il se trou­vait. Mais la ne­ces­site rend in­dus­trieux, et, apres plusieurs es­sais in­fructueux, il reussit a se pass­er du sec­ours de ses mains.

Sa faim sat­is­faite, les heures coulerent lentes et mono­tones. Dans le si­lence, un mur­mure, un fris­son­nement, sem­blable a celui des feuilles agi­tees par une brise leg­ere, ve­nait frap­per son or­eille. Le bateau qui le por­tait etait ev­idem­ment en marche et fendait, comme un coin, l'eau du fleuve.

Com­bi­en d'heures s'etaient-​elles suc­cede, quand une trappe fut soulevee au-​dessus de lui? Sus­pendue au bout d'une fi­celle, une ra­tion sem­blable a celle qu'il avait de­cou­verte a son pre­mier reveil, os­cil­la dans l'ou­ver­ture qu'eclairait une lu­miere in­cer­taine et vint se pos­er a sa por­tee.

Des heures coulerent en­core, puis la trappe s'ou­vrit de nou­veau. Un homme de­scen­dit, s'ap­procha du corps in­erte, et Serge Lad­ko, pour la sec­onde fois, sen­tit qu'on lui re­cou­vrait la bouche d'un large bail­lon. C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il pas­sait a prox­imite d'un sec­ours? Sans doute, car, l'homme a peine re­monte, le pris­on­nier en­ten­dit que l'on mar­chait sur le pla­fond de son ca­chot. Il voulut ap­pel­er ... au­cun son ne sor­tit de ses lev­res ... Le bruit de pas ces­sa.

Le sec­ours de­vait etre de­ja loin, quand, peu d'in­stants plus tard, on revint, sans plus d'ex­pli­ca­tions, sup­primer son bail­lon. Si on lui per­me­ttait d'ap­pel­er, c'est que cela n'of­frait plus de dan­ger. Des lors, a quoi bon?

Apres le troisieme repas, iden­tique aux deux pre­miers, l'at­tente fut plus longue. C'etait la nu­it sans doute. Serge Lad­ko cal­cu­lait que sa cap­tivite re­mon­tait en­vi­ron a quar­ante-​huit heures, lorsque, par la trappe de nou­veau ou­verte, on in­sin­ua une echelle, a l'aide de laque­lle qua­tre hommes de­scendi­rent au fond du ca­chot.

Ces qua­tre hommes, Serge Lad­ko n'eut pas le temps de dis­tinguer leurs traits. Rapi­de­ment, un bail­lon etait en­core ap­plique sur sa bouche, un ban­deau sur ses yeux, et, re­de­venu co­lis aveu­gle et muet, il etait comme la pre­miere fois trans­porte de mains en mains.

Aux heurts qu'il subit, il re­con­nut l'ou­ver­ture etroite--la trappe, il le com­pre­nait--qu'il avait de­ja franchie et qu'il fran­chis­sait main­tenant en sens in­verse. L'echelle qui avait meur­tri ses reins pen­dant la de­scente, les meur­trit egale­ment, tan­dis qu'on le re­mon­tait. Un bref tra­jet hor­izon­tal suiv­it, puis, bru­tale­ment jete sur le par­quet, il sen­tit qu'on lui en­le­vait comme au­par­avant ban­deau et bail­lon. Il ou­vrait a peine les yeux, qu'une porte se refer­mait avec bruit.

Serge Lad­ko re­gar­da au­tour de lui. S'il n'avait fait que chang­er de prison, celle-​ci etait in­fin­iment su­perieure a la prece­dente. Par une pe­tite fen­etre, le jour en­trait a flots, lui per­me­ttant d'apercevoir, de­posee aupres de lui, sa pi­tance or­di­naire qu'il avait ete con­traint jusqu'ici de chercher a tatons. La lu­miere du soleil lui rendait le courage et sa sit­ua­tion lui ap­pa­rais­sait moins de­ses­peree. Der­riere cette fen­etre, c'etait la lib­erte. Il s'agis­sait de la con­querir.

Longtemps il de­ses­pera d'en trou­ver le moyen, quand en­fin, en par­courant pour la mil­lieme fois du re­gard la cab­ine ex­igue qui lui ser­vait de prison, il de­cou­vrit, ap­pliquee con­tre la paroi, une sorte de fer­rure plate qui, sor­tie du planch­er et s'el­evant ver­ti­cale­ment jusqu'au pla­fond, ser­vait prob­able­ment a re­li­er en­tre eux les madri­ers du bor­de. Cette fer­rure for­mait sail­lie, et, bi­en qu'elle ne pre­sen­tat au­cun an­gle tran­chant, il n'etait peut-​etre pas im­pos­si­ble de s'en servir pour us­er ses liens, sinon pour les couper. Dif­fi­cile a coup sur, l'en­treprise mer­itait tout au moins d'etre ten­tee.

Ayant reussi avec beau­coup de peine a ram­per jusqu'a ce morceau de fer, Serge Lad­ko com­men­ca aus­si­tot a limer con­tre lui la corde qui rete­nait ses mains. L'im­mo­bilite presque to­tale que ses en­trav­es lui im­po­saient rendait ce tra­vail ex­treme­ment penible, et le va-​et-​vient des bras, ne pou­vant etre obtenu que par une se­rie de con­trac­tions de tout le corps, restait force­ment con­tenu dans d'etroites lim­ites. Out­re que la be­sogne avan­cait lente­ment ain­si, elle etait en meme temps ver­ita­ble­ment ex­ten­uante, et, toutes les cinq min­utes, le pi­lote etait con­traint de pren­dre du re­pos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui fal­lait s'in­ter­rompre. C'etait tou­jours le meme ge­oli­er qui ve­nait lui ap­porter sa nour­ri­ture et, bi­en que celui-​ci dis­sim­ulat son vis­age sous un masque de toile, Serge Lad­ko le re­con­nais­sait sans hes­ita­tion a ses cheveux gris et a la re­mar­quable largeur de ses epaules. D'ailleurs, bi­en qu'il n'en put dis­cern­er les traits, l'as­pect de cet homme lui don­nait l'im­pres­sion de quelque chose de de­ja vu. Sans qu'il lui fut pos­si­ble de rien pre­cis­er, cette car­rure puis­sante, cette de­marche lourde, ces cheveux grison­nants que l'on dis­tin­guait au-​dessus du masque de toile, ne lui sem­blaient pas in­con­nus.

Les ra­tions lui etaient servies a heure fixe, et ja­mais, hors de ces in­stants, on ne pen­etrait dans sa prison. Rien n'en au­rait meme trou­ble le si­lence, si, de temps a autre, il n'avait en­ten­du une porte s'ou­vrir en face de la si­enne. Presque tou­jours, le bruit de deux voix, celle d'un homme et celle d'une femme, par­ve­nait en­suite jusqu'a lui. Serge Lad­ko tendait alors l'or­eille, et, in­ter­rompant son pa­tient tra­vail, il cher­chait a mieux dis­cern­er ces voix qui re­muaient en lui des sen­sa­tions vagues et pro­fondes.

En de­hors de ces in­ci­dents, le pris­on­nier mangeait d'abord, des le de­part de son ge­oli­er, puis il se remet­tait ob­stine­ment a l'oeu­vre.

Cinq jours s'etaient ecoules depuis qu'il l'avait com­mencee, et il en etait en­core a se de­man­der s'il fai­sait ou non quelques pro­gres, quand, a la tombee de la nu­it, le soir du 6 septem­bre, le lien qui encer­clait ses poignets se brisa tout a coup.

Le pi­lote dut re­fouler le cri de joie qui al­lait lui echap­per. On ou­vrait sa porte. Le meme homme que chaque jour en­trait dans sa cel­lule et de­po­sait pres de lui le repas habituel.

Des qu'il se retrou­va seul, Serge Lad­ko voulut mou­voir ses mem­bres liberes. Il lui fut d'abord im­pos­si­ble d'y par­venir. Im­mo­bilis­es pen­dant toute une longue se­maine, ses mains et ses bras etaient comme frappes de paralysie. Peu a peu, cepen­dant, le mou­ve­ment leur revint et aug­men­ta gradu­elle­ment d'am­pli­tude. Apres une heure d'ef­forts, il put ex­ecuter des gestes en­core mal­adroits et de­liv­rer ses jambes a leur tour.

Il etait li­bre. Du moins il avait fait le pre­mier pas vers la lib­erte. Le sec­ond, ce serait de franchir cette fen­etre qu'il etait en son pou­voir d'at­tein­dre main­tenant, et par laque­lle il aperce­vait l'eau du Danube, sinon la rive in­vis­ible dans l'ob­scu­rite. Les cir­con­stances etaient fa­vor­ables. Il fai­sait de­hors un noir d'en­cre. Bi­en ma­lin qui le rat­trap­erait par cette nu­it sans lune, ou l'on ne voy­ait rien a dix pas. D'ailleurs, on ne re­viendrait plus dans sa cel­lule que le lende­main. Quand on s'apercevrait de son eva­sion, il serait loin.

Une grave dif­fi­culte, plus qu'une dif­fi­culte, une im­pos­si­bilite ma­terielle l'ar­reta a la pre­miere ten­ta­tive. As­sez large pour un ado­les­cent sou­ple et svelte, la fen­etre etait trop etroite pour livr­er pas­sage a un homme dans la force de l'age et doue d'une aus­si re­spectable car­rure que Serge Lad­ko. Celui-​ci, apres s'etre epuise en vain, dut re­con­naitre que l'ob­sta­cle etait in­fran­chiss­able et se lais­sa re­tomber tout hale­tant dans sa prison.

Etait-​il donc con­damne a n'en plus sor­tir? Un long mo­ment, il con­tem­pla le carre de nu­it des­sine par l'im­pla­ca­ble fen­etre, puis, de­cide a de nou­veaux ef­forts, il se de­pouil­la de ses vete­ments et, d'un elan fu­rieux, se lan­ca dans l'ou­ver­ture beante, res­olu a la franchir coute que coute.

Son sang coula, ses os cra­que­rent, mais une epaule d'abord, un bras en­suite passer­ent, et le mon­tant de la fen­etre vint buter con­tre sa hanche gauche. Mal­heureuse­ment l'epaule droite avait bute, elle aus­si, de telle sorte que tout ef­fort sup­ple­men­taire serait ev­idem­ment inu­tile.

Une par­tie du corps a l'air li­bre et sur­plom­bant le courant, l'autre par­tie de­meuree pris­on­niere, ses cotes ecrasees par la pres­sion, Serge Lad­ko ne tar­da pas a trou­ver la po­si­tion in­ten­able. Puisque s'en­fuir ain­si etait im­prat­ica­ble, il fal­lait avis­er a d'autres moyens. Peut-​etre, pour­rait-​il ar­racher l'un des mon­tants de la fen­etre et agrandir ain­si l'in­fran­chiss­able ou­ver­ture.

Mais, pour cela, il etait nec­es­saire de rein­te­gr­er la prison, et Lad­ko fut oblige de re­con­naitre l'im­pos­si­bilite de ce re­tour en ar­riere. Il ne lui etait per­mis ni d'avancer, ni de reculer, et, a moins d'ap­pel­er a son aide, il etait ir­re­me­di­able­ment con­damne a rester dans sa cru­elle po­si­tion.

C'est en vain qu'il se de­bat­tit. Tout fut inu­tile. Il s'etait lui-​meme pris au piege par la vi­olence de son elan.

Serge Lad­ko repre­nait haleine, quand un bruit in­so­lite le fit tres­sail­lir. Un nou­veau dan­ger se rev­elait, men­acant. Fait qui ne s'etait ja­mais pro­duit a pareille heure depuis qu'il oc­cu­pait cette prison, on s'ar­retait a sa porte, une clef cher­chait en taton­nant le trou de la ser­rure, s'y in­tro­dui­sait en­fin...

Souleve par le de­sespoir, le pi­lote raid­it tous ses mus­cles dans un ef­fort surhu­main...

Au de­hors, cepen­dant, la clef tour­nait dans la ser­rure... en­trainait le pene avec elle ... lui fai­sait faire un pre­mier pas hors de la gache...