Le pilote du Danube by Verne, Jules - X

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Le pilote du Danube

X

PRIS­ON­NIER

Les soup­cons con­cus par Karl Dragoch et que la de­cou­verte du por­trait etait venue con­firmer, ces soup­cons n'etaient point en­tiere­ment er­rones, il est temps de le dire au lecteur pour l'in­tel­li­gence de ce recit. Sur un point, tout au moins, Karl Dragoch avait juste­ment raisonne. Oui, Il­ia Br­usch et Serge Lad­ko n'etaient qu'un seul et meme homme.

Mais Dragoch se trompait grave­ment au con­traire quand il at­tribuait a son com­pagnon de voy­age la se­rie de vols et de meurtres qui, depuis tant de mois, des­olaient la re­gion du Danube, et en par­ti­culi­er le dernier at­ten­tat, le pil­lage de la vil­la du comte Hague­neau et l'as­sas­si­nat du gar­di­en Chris­tian. Lad­ko, d'ailleurs, ne se doutait guere que son pas­sager eut de pareilles pensees. Tout ce qu'il savait, c'est que son nom ser­vait a de­sign­er un crim­inel fameux, et il etait in­ca­pable de com­pren­dre com­ment une telle con­fu­sion avait pu se pro­duire.

At­terre tout d'abord en se de­cou­vrant un si red­outable homonyme, qui, pour comble de mal­heur, se trou­vait etre en meme temps son com­pa­tri­ote, il s'etait res­saisi apres ce mo­ment d'ef­froi in­stinc­tif. Que lui im­por­tait en somme un mal­fai­teur avec lequel il n'avait de com­mun que le nom? Un in­no­cent n'a rien a crain­dre. Et, in­no­cent de tous ces crimes, il l'etait as­sure­ment.

C'est donc sans in­qui­etude que Serge Lad­ko--on lui con­servera des­or­mais son ver­ita­ble nom--s'etait ab­sente la nu­it prece­dente, afin de se ren­dre a Sza­lka ain­si qu'il l'avait an­nonce. C'est dans cette pe­tite ville, en ef­fet, que, dis­simule sous le nom d'Il­ia Br­usch, il avait fixe sa res­idence, apres son de­part de Roustchouk, et c'est la que, pen­dant de trop longues se­maines, il avait at­ten­du des nou­velles de sa chere Natcha.

L'at­tente, ain­si qu'on le sait de­ja, avait fi­ni par lui de­venir in­tol­er­able, et il se tor­tu­rait l'es­prit a rechercher un moyen de pen­etr­er incog­ni­to en Bul­gar­ie, quand le hasard lui fit tomber sous les yeux un nu­mero du _Pester Lloyd_ dans lequel etait an­nonce a grand fra­cas le con­cours de peche de Sig­marin­gen. C'est on lisant l'ar­ti­cle con­sacre a ce con­cours que l'ex­ile, aus­si ha­bile pecheur, on ne l'a peut-​etre pas ou­blie, que pi­lote re­pute, con­cut l'idee d'un plan d'ac­tion dont la bizarrerie as­sur­erait peut-​etre le suc­ces.

Sous le nom d'Il­ia Br­usch, le seul qu'il eut ja­mais porte a Sza­lka, il s'en­rol­erait dans la Ligue Danu­bi­enne, il par­ticiperait au con­cours de Sig­marin­gen et, grace a, sa vir­tu­osite de pecheur, il y rem­porterait le pre­mier prix. Apres avoir ain­si donne a son nom d'em­prunt un com­mence­ment de no­to­ri­ete, il an­non­cerait avec le plus de bruit pos­si­ble, et en en­gageant meme des paris, si faire se pou­vait, son in­ten­tion de de­scen­dre le Danube, la ligne a la main, depuis la source jusqu'a l'em­bouchure. Nul doute que ce pro­jet ne mit en rev­olu­tion le monde spe­cial des pecheurs a la ligne et ne va­lut a son au­teur quelque rep­uta­tion dans le reste du pub­lic.

Nan­ti des lors d'un etat civ­il hors de dis­cus­sion, car on ac­corde, d'or­di­naire, une con­fi­ance aveu­gle aux gens en vedette, Serge Lad­ko de­scendrait en ef­fet le Danube. Bi­en en­ten­du, il ac­tiverait de son mieux la marche de son bateau et ne perdrait a pech­er que le min­imum de temps nec­es­saire a la vraisem­blance. Toute­fois, il ferait as­sez par­ler de lui le long du par­cours pour ne pas se laiss­er ou­bli­er et pour etre en etat de de­bar­quer ou­verte­ment a Roustchouk sous la pro­tec­tion d'une no­to­ri­ete bi­en etablie.

Pour que cet unique but de son en­treprise fut heureuse­ment at­teint, il fal­lait que nul ne soup­con­nat son ver­ita­ble nom, et que per­son­ne ne put re­con­naitre, dans les traits du pecheur Il­ia Br­usch, ceux du pi­lote Serge Lad­ko.

La pre­miere con­di­tion etait facile a re­alis­er. Il suf­fi­rait, une fois trans­forme en lau­re­at de la Ligue Danu­bi­enne, de jouer ce role sans de­fail­lance. Serge Lad­ko se ju­ra donc a lui-​meme d'etre Il­ia Br­usch en­vers et con­tre tous, quels que fussent les in­ci­dents du voy­age. Il etait a sup­pos­er, d'ailleurs, que ce voy­age s'ac­com­pli­rait lente­ment, mais sure­ment, et qu'au­cun in­ci­dent ne viendrait ren­dre le ser­ment dif­fi­cile a tenir.

Sat­is­faire a la deux­ieme con­di­tion etait plus sim­ple en­core. Un coup de ra­soir qui sup­primerait la barbe, une ap­pli­ca­tion de tein­ture qui chang­erait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui cacheraient celle des yeux, il n'en fal­lait pas da­van­tage. Serge Lad­ko pro­ce­da a ce deguise­ment som­maire dans la nu­it qui pre­ce­da son de­part, puis se mit en route avant l'aube, as­sure d'etre mecon­naiss­able pour tout re­gard non pre­venu.

A Sig­marin­gen, les even­ements s'etaient re­alis­es con­forme­ment, a ses pre­vi­sions. Lau­re­at en vue du con­cours, l'an­nonce de son pro­jet avait ete fa­vor­able­ment com­mentee par la Presse des re­gions riveraines. De­venu ain­si un per­son­nage as­sez no­toire pour que son iden­tite ne put etre raisonnable­ment sus­pectee, as­sure, d'autre part, de trou­ver du sec­ours, le cas echeant, pres de ses col­legues de la Ligue Danu­bi­enne dis­sem­ines le long du fleuve, Serge Lad­ko s'etait aban­donne au courant.

A Ulm, il avait eu une pre­miere de­sil­lu­sion, en con­statant que sa celebrite rel­ative ne le met­tait pas a l'abri des foudres de l'ad­min­is­tra­tion. Aus­si avait-​il ete trop heureux d'ac­cepter un pas­sager possedant des pa­piers bi­en en re­gle et dont la po­lice sem­blait pris­er l'hon­or­abilite. Certes, quand on serait a Roustchouk et que la pre­tendue gageure serait aban­don­nee par son au­teur, la pres­ence d'un etranger pour­rait pre­sen­ter des in­con­ve­nients. Mais, alors, on s'ex­pli­querait, et jusque-​la elle aug­menterait les prob­abilites de suc­ces d'un voy­age que Serge Lad­ko avait le plus pas­sionne de­sir de men­er a bonne fin.

Ap­pren­dre qu'il por­tait le meme nom qu'un red­outable ban­dit et que ce ban­dit etait Bul­gare avait fait eprou­ver a Serge Lad­ko sa sec­onde emo­tion de­sagre­able. Quelle que fut son in­no­cence, et par con­se­quent sa se­cu­rite, il ne pou­vait mecon­naitre qu'une telle homonymie etait de na­ture a provo­quer les plus re­gret­ta­bles er­reurs ou meme les plus graves com­pli­ca­tions.

Que le nom qu'il dis­sim­ulait sous celui d'Il­ia Br­usch vint a etre con­nu, et non seule­ment son de­bar­que­ment a Roustchouk s'en trou­verait com­pro­mis, mais en­core il etait a crain­dre qu'il n'en re­sul­tat de longs re­tards.

Con­tre ces dan­gers, Serge Lad­ko ne pou­vait rien. D'ailleurs, s'ils etaient se­rieux, il con­ve­nait de ne pas les ex­ager­er. En re­alite, il etait peu croy­able que la po­lice ac­cor­dat, sans rai­son par­ti­culiere, son at­ten­tion a un in­of­fen­sif pecheur a la ligne, et surtout a un pecheur pro­tege par les lau­ri­ers cueil­lis au con­cours de Sig­marin­gen.

Venu a Sza­lka apres le couch­er du soleil et repar­ti bi­en avant le jour sans etre vu de per­son­ne, Serge Lad­ko n'avait fait que pass­er dans sa mai­son, juste le temps de con­stater qu'au­cune nou­velle de Natcha ne l'y at­tendait. La per­sis­tance d'un tel si­lence avait ver­ita­ble­ment quelque chose d'af­folant. Pourquoi la je­une femme n'ecrivait-​elle plus depuis deux mois? Que lui etait-​il ar­rive? Les pe­ri­odes de trou­bles publics sont fe­con­des en mal­heurs prives, et le pi­lote se de­mandait avec an­goisse si, en ad­met­tant qu'il de­bar­quat heureuse­ment a Roustchouk, il n'y de­bar­querait pas trop tard.

Cette pensee, qui lui bri­sait le coeur, de­cu­plait en meme temps la puis­sance de ses mus­cles. C'est elle qui lui avait donne, au de­part de Gran, la force de re­sister a la tem­pete et de lut­ter vic­to­rieuse­ment con­tre le vent dechaine. C'est elle qui lui fai­sait hater le pas, tan­dis qu'il reve­nait vers la barge, mu­ni du cor­dial des­tine a M. Jaeger.

Sa sur­prise fut grande de n'y pas trou­ver le pas­sager qu il avait quitte si mal en point, et le pe­tit mot d'aver­tisse­ment ecrit par celui-​ci ne la dimin­ua pas. Quel mo­tif si im­perieux avait pu de­cider M. Jaeger a s'eloign­er mal­gre son etat de faib­lesse? Com­ment pou­vait-​il se faire qu'un bour­geois de Vi­enne eut des af­faires si pres­santes en rase cam­pagne, loin de tout cen­tre habite? Il y avait la un prob­leme dont les re­flex­ions du pi­lote ne rendi­rent pas la so­lu­tion plus prochaine.

Quelle qu'en fut la cause, l'ab­sence de M. Jaeger avait, en tous cas, le grave in­con­ve­nient d'al­longer en­core un voy­age de­ja trop long. Sans cet in­ci­dent inat­ten­du, la barge au­rait vite gagne le mi­lieu du fleuve, et, avant le soir, beau­coup de kilo­me­tres eu­ssent ete ajoutes aux kilo­me­tres laiss­es jusqu'ici dans son sil­lage.

La ten­ta­tion etait bi­en forte de tenir pour nulle et non av­enue la priere de M. Jaeger, de pouss­er au large, et de con­tin­uer sans per­dre une minute un voy­age dont le but at­ti­rait Serge Lad­ko comme l'aimant at­tire le fer.

Le pi­lote se res­igna pour­tant a l'at­tente.

Il avait des obli­ga­tions a l'egard de son pas­sager, et, tout bi­en con­sidere, mieux valait per­dre une journee et ne fournir au­cun pre­texte a des con­tes­ta­tions ul­terieures.

Pour utilis­er la fin de cette journee plus qu'a de­mi ecoulee de­ja, le tra­vail heureuse­ment ne man­querait pas. Elle suf­fi­rait a peine a remet­tre de l'or­dre dans la barge et a re­par­er quelques pe­tits de­gats caus­es par la tem­pete.

Serge Lad­ko s'oc­cu­pa tout d'abord de ranger les cof­fres dont il avait boule­verse le con­tenu pen­dant ses in­fructueuses recherch­es de la mati­nee. Cela ne lui au­rait pas de­mande beau­coup de temps, si, en achevant le range­ment du dernier, son re­gard ne fut tombe sur ce meme porte­feuille qui avait pre­cedem­ment sol­licite l'at­ten­tion de Karl Dragoch. Ce porte­feuille, le pi­lote l'ou­vrit comme l'avait ou­vert le polici­er, et, comme celui-​ci, mais agite de sen­ti­ments tout autres, il en re­ti­ra le por­trait que Natcha lui avait remis a l'in­stant de leur sep­ara­tion, avec une ded­icace pleine de ten­dresse.

Un long mo­ment, Serge Lad­ko con­tem­pla ce vis­age adorable. Natcha!.. C'etait bi­en elle!.. C'etaient bi­en ses traits cheris, ses yeux si purs, ses lev­res en­tr'ou­vertes comme si elles al­laient par­ler!..

Avec un soupir, il re­pla­ca en­fin la chere im­age dans le porte­feuille et le porte­feuille dans le cof­fre, qu'il refer­ma avec soin et dont il mit la clef dans sa poche, puis il sor­tit du tot pour va­quer a d'autres travaux.

Mais il n'avait plus de coeur a l'ou­vrage. Bi­en­tot ses mains de­meur­erent in­ac­tives, et, as­sis sur l'un des bancs, le dos tourne a la rive, il lais­sa son re­gard er­rer sur le fleuve. Sa pensee s'en­vola vers Roustchouk. Il vit sa femme, sa mai­son ri­ante et pleine de chan­sons... Certes, il ne re­gret­tait rien. Sac­ri­fi­er son pro­pre bon­heur a la pa­trie, il le referait si c'etait a re­faire... Quelle douleur pour­tant qu'un si cru­el sac­ri­fice eut ete a ce point inu­tile! La re­volte ecla­tant pre­ma­ture­ment et ecrasee sans re­cours, com­bi­en d'an­nees en­core la Bul­gar­ie gemi­rait-​elle sous le joug des op­presseurs? Lui-​meme pour­rait-​il franchir la fron­tiere, et, s'il y par­ve­nait, retrou­verait-​il celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'etaient-​ils pas em­pares, comme d'un otage, de la femme d'un de leurs ad­ver­saires les plus de­ter­mines? S'il en etait ain­si, qu'avaient-​ils fait de Natcha?

Helas! cet hum­ble drame in­time dis­parais­sait dans la con­vul­sion qui sec­ouait la re­gion balka­nique. Com­bi­en peu comp­tait cette mis­ere de deux etres, au mi­lieu de la de­tresse publique? Toute la penin­sule etait par­cou­rue a cette heure par des hordes fe­ro­ces. Partout le ga­lop sauvage des chevaux fai­sait trem­bler la terre, et dans les plus pau­vres vil­lages avaient passe la dev­as­ta­tion et la guerre.

Con­tre le colosse turc, deux pyg­mees: la Ser­bie et le Mon­tene­gro. Ces David reussir­aient-​ils a vain­cre Go­liath? Lad­ko com­pre­nait a quel point la bataille etait inegale, et, tout pen­sif, il pla­cait son es­poir dans le pere de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour peut-​etre, daign­erait etendre sa main puis­sante au-​dessus de ses fils op­primes.

Ab­sorbe dans ses pensees, Serge Lad­ko avait per­du jusqu'au sou­venir du lieu ou il se trou­vait. Un reg­iment tout en­tier eut de­file der­riere lui sur la berge qu'il ne se fut pas re­tourne. _A for­tiori_ ne s'aper­cut-​il pas de l'ar­rivee de trois hommes qui ve­naient de l'amont et mar­chaient avec pre­cau­tion. Mais, si Lad­ko ne vit pas ces trois hommes, ceux-​ci le virent aise­ment, des que la barge leur ap­parut au tour­nant du fleuve. Le trio fit halte aus­si­tot et tint con­cil­iab­ule a voix basse.

L'un de ces trois nou­veaux venus a de­ja ete pre­sente au lecteur, lors de l'es­cale a Vi­enne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en com­pag­nie d'un acolyte, s'etait at­tache aux pas de Karl Dragoch, apres que le de­tec­tive eut file de son cote Il­ia Br­usch, tan­dis que ce dernier fai­sait une in­no­cente de­marche pres d'un des in­ter­me­di­aires em­ployes lors des en­vois d'armes en Bul­gar­ie. Cette fi­la­ture avait, on s'en sou­vient, amene jusqu'a prox­imite de la barge les deux es­pi­ons, qui, surs de con­naitre l'habi­ta­tion flot­tante du polici­er, s'etaient alors eloignes en pro­je­tant de tir­er par­ti de leur de­cou­verte. Ces pro­jets, il s'agis­sait main­tenant de les re­alis­er.

Les trois hommes s'etaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de la, ils epi­aient Serge Lad­ko. Celui-​ci, pour­suiv­ant sa med­ita­tion, ig­no­rait leur pres­ence et n'avait au­cun soup­con du dan­ger qu'elle lui fai­sait courir. Le dan­ger etait grand, cepen­dant, ces gens en em­bus­cade, trois af­fil­ies de la bande de mal­fai­teurs qui par­courait alors la re­gion du Danube, n'etant pas de ceux qu'il fait bon ren­con­tr­er dans un lieu desert.

De cette bande, Titcha etait meme un mem­bre im­por­tant; il pou­vait etre con­sidere comme le pre­mier apres le chef, dont les ex­ploits valaient au nom du pi­lote une hon­teuse celebrite. Quant aux deux autres, Sak­mann et Zer­lang, sim­ples com­pars­es: des bras, non des tetes.

"C'est lui! mur­mu­ra Titcha, en ar­retant de la main ses com­pagnons, des qu'il de­cou­vrit la barge au de­tour du fleuve.

--Dragoch? in­ter­ro­gea Sak­mann.

--Oui.

--Tu en es sur?

--Ab­sol­ument.

--Mais tu ne vois pas sa fig­ure, puisqu'il a le dos tourne, ob­jec­ta Zer­lang.

--Ca ne m'avancerait pas a grand'chose de voir sa fig­ure; re­pon­dit Titcha. Je ne le con­nais pas. A peine si je l'ai aper­cu a Vi­enne.

--Dans ce cas!..

--Mais je re­con­nais par­faite­ment le bateau, in­ter­rompit Titcha, j'ai eu tout le loisir de l'ex­am­in­er, pen­dant que Lad­ko et moi nous etions noyes dans la foule. Je su­is cer­tain de ne pas me tromper.

--En route, alors! fit l'un des hommes.

--En route," ap­prou­va Titcha, en depli­ant un pa­quet qu'il tenait sous son bras.

Le pi­lote con­tin­uait a ne pas se douter de la surveil­lance dont il etait l'ob­jet. Il n'avait pas en­ten­du les trois hommes ar­riv­er; il ne les en­ten­dit pas da­van­tage, lorsqu'ils s'ap­procher­ent en etouf­fant le bruit de leurs pas dans l'herbe epaisse de la rive. Per­du dans son reve, il lais­sait sa pensee fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays.

Tout a coup une mul­ti­tude d'in­ex­tri­ca­bles liens s'en­roulerent a la fois au­tour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'etouf­fant.

Re­dresse d'une sec­ousse, il se de­bat­tait in­stinc­tive­ment et s'epui­sait en vains ef­forts, quand un choc vi­olent sur le crane le je­ta tout etour­di dans le fond de la barge. Pas si vite, cepen­dant, qu'il n'ait eu le temps de se voir pris­on­nier des mailles de l'un de ces vastes filets de­signes sous le nom d'eper­viers, dont lui-​meme avait use plus d'une fois pour cap­tur­er le pois­son.

Lorsque Serge Lad­ko sor­tit de ce de­mi-​evanouisse­ment, il n'etait plus en­veloppe du filet a l'aide duquel on l'avait re­duit a l'im­puis­sance. Par con­tre, etroite­ment lig­otte par les mul­ti­ples tours d'une corde solide, il n'au­rait pu faire le plus pe­tit mou­ve­ment; un bail­lon eut au be­soin etouffe ses cris, un im­pen­etra­ble ban­deau lui en­le­vait l'us­age de la vue.

La pre­miere sen­sa­tion de Serge Lad­ko, en revenant a la vie, fut celle d'un ver­ita­ble ahurisse­ment. Que lui etait-​il ar­rive? Que sig­nifi­ait cette in­ex­pli­ca­ble at­taque, et que voulait-​on faire de lui? A tout pren­dre, il avait lieu de se ras­sur­er dans une cer­taine mesure. Si l'on avait eu l'in­ten­tion de le tuer, c'eut ete chose faite. Puisqu'il etait en­core de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas a sa vie, et que ses agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre in­ten­tion que de s'em­par­er de sa per­son­ne.

Mais pourquoi, dans quel but s'em­par­er de sa per­son­ne?

A cette ques­tion, il etait malaise de re­pon­dre. Des voleurs?.. Ils n'eu­ssent pas pris la peine de ficel­er leur vic­time avec un tel luxe de pre­cau­tions, quand un coup de couteau les eut servis plus rapi­de­ment et plus sure­ment. D'ailleurs, com­bi­en mis­er­ables les voleurs que le con­tenu de la pau­vre barge eut ete ca­pa­ble de ten­ter!

Une vengeance?.. Im­pos­si­bilite plus grande en­core. Il­ia Br­usch n'avait pas d'en­ne­mis. Les seuls en­ne­mis de Lad­ko, les Turcs, ne pou­vaient soup­con­ner que le pa­tri­ote bul­gare se cachat sous le nom du pecheur, et, quand bi­en meme ils en au­raient ete in­formes, il n'etait pas un per­son­nage si con­sid­er­able qu'ils se fussent risques a cet acte de vi­olence si loin de la fron­tiere, en plein coeur de l'Em­pire d'Autriche. Au sur­plus, des Turcs l'eu­ssent sup­prime, eux aus­si, plus cer­taine­ment en­core que de sim­ples voleurs.

S'etant con­va­in­cu que, pour l'in­stant du moins, le mys­tere etait im­pen­etra­ble, Serge Lad­ko, en homme pra­tique, ces­sa d'y penser, et con­sacra toutes les forces de son in­tel­li­gence a ob­serv­er ce qui al­lait suiv­re et a chercher les moyens, s'il en ex­is­tait, de re­con­querir sa lib­erte.

A vrai dire, sa sit­ua­tion ne se pre­tait pas a des ob­ser­va­tions nom­breuses. Rai­di par l'etreinte d'une corde en­roulee en spi­rales au­tour de son corps, le moin­dre mou­ve­ment lui etait in­ter­dit, et le ban­deau etait si bi­en ap­plique sur ses yeux qu'il n'au­rait su dire s'il fai­sait jour ou s'il fai­sait nu­it. La pre­miere chose qu'il re­con­nut, en con­cen­trant toute son at­ten­tion dans le sens de l'ouie, c'est qu'il re­po­sait dans le fond d'un bateau, le sien sans au­cun doute, et que ce bateau avan­cait rapi­de­ment sous l'ef­fort de bras ro­bustes. Il en­tendait dis­tincte­ment, en ef­fet, le grince­ment des avi­rons con­tre le bois des to­lets, et le bruisse­ment de l'eau glis­sant sur les flancs de l'em­bar­ca­tion.

Dans quelle di­rec­tion se dirigeait-​on? Tel fut le sec­ond prob­leme dont il trou­va as­sez facile­ment la so­lu­tion, en con­statant une sen­si­ble dif­fer­ence de tem­per­ature en­tre le cote gauche et le cote droit de sa per­son­ne. Les sec­ouss­es que lui com­mu­ni­quait la barge a chaque im­pul­sion des avi­rons lui mon­trant qu'il etait couche dans le sens de la marche, et le soleil, au mo­ment de l'agres­sion, n'etant guere eloigne du meri­di­en, il en con­clut sans peine qu'une moitie de son corps etait a l'om­bre pro­duite par la paroi de l'em­bar­ca­tion et que celle-​ci se dirigeait de l'Ouest a l'Est, en con­tin­uant par con­se­quent a suiv­re le courant, comme au temps ou elle obeis­sait a son maitre le­git­ime.

Au­cune pa­role n'etait echangee en­tre ceux qui le tenaient en leur pou­voir. Nul bruit hu­main ne frap­pait son or­eille, hors les _han!_ des nau­toniers lorsqu'ils pe­saient sur les rames. Cette nav­iga­tion si­len­cieuse du­rait depuis une heure et demie en­vi­ron, quand la chaleur du soleil gagna son vis­age et lui ap­prit ain­si que l'on obli­quait vers le Sud. Le pi­lote n'en fut pas etonne. Sa par­faite con­nais­sance des moin­dres de­tours du fleuve lui fit com­pren­dre que l'on com­men­cait a suiv­re la courbe qu'il de­crit en face du mont Pilis. Bi­en­tot, sans doute, on reprendrait la di­rec­tion de l'Est, puis celle du Nord, jusqu'au point ex­treme d'ou le Danube com­mence a de­scen­dre franche­ment vers la penin­sule des Balka­ns.

Ces pre­vi­sions ne se re­alis­er­ent qu'en par­tie. Au mo­ment ou Serge Lad­ko cal­cu­lait que l'on avait at­teint le mi­lieu de l'anse de Pilis, le bruit des avi­rons ces­sa tout a coup. Tan­dis que la barge courait sur son erre, une voix rude se fit en­ten­dre.

“Prends la gaffe,” com­man­da l'un des in­vis­ibles as­sail­lants.

Presque aus­si­tot, il y eut un choc, que suiv­it un grince­ment tel qu'en au­rait pu pro­duire le bor­dage er­aflant un corps dur, puis Serge Lad­ko fut souleve et hisse de mains en mains.

Ev­idem­ment la barge avait ac­coste un autre bateau de di­men­sions plus con­sid­er­ables, a bord duquel le pris­on­nier etait em­bar­que a la fa­con d'un co­lis. Celui-​ci tendait vaine­ment l'or­eille afin de saisir au pas­sage quelques paroles. Pas un mot n'etait prononce. Les ge­oliers ne se rev­elaient que par le con­tact de leurs mains bru­tales et par le souf­fle de leurs poitrines hale­tantes.

Bal­lotte, tiraille en tous sens, Serge Lad­ko, d'ailleurs, n'eut pas le loisir de la re­flex­ion. Apres l'avoir monte, on le de­scen­dit le long d'une echelle qui lui laboura cru­elle­ment les reins. Aux heurts dont il etait meur­tri, il com­prit qu'on le fai­sait pass­er par une ou­ver­ture etroite, et en­fin, ban­deau et bail­lon ar­raches, il fut jete bas comme un pa­quet, tan­dis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme reson­nait au-​dessus de lui.

Il fal­lut un long mo­ment, a Serge Lad­ko, tout etour­di de la sec­ousse, pour repren­dre con­science de lui-​meme. Quand il y fut par­venu, sa sit­ua­tion ne lui parut pas ame­lioree, bi­en qu'il eut retrou­ve l'us­age de la pa­role et de la vue. Si l'on avait juge un bail­lon inu­tile, c'est ev­idem­ment que per­son­ne ne pou­vait en­ten­dre ses cris, et la sup­pres­sion de son ban­deau ne lui etait pas d'un plus grand sec­ours. C'est en vain qu'il ou­vrait les yeux. Au­tour de lui tout etait om­bre. Et quelle om­bre! Le pris­on­nier, qui, d'apres la suc­ces­sion des sen­sa­tions ressen­ties, sup­po­sait avoir ete de­pose dans la cale d'un bateau, s'epui­sait en inu­tiles ef­forts pour de­cou­vrir la plus faible raie de lu­miere fil­trant a travers le joint d'un pan­neau. Il ne dis­tin­guait rien. Ce n'etait pas l'ob­scu­rite d'une cave, dans laque­lle l'oeil parvient en­core a dis­cern­er quelque vague lueur: c'etait le noir to­tal, ab­solu, com­pa­ra­ble seule­ment a celui qui doit reg­ner dans la tombe.

Com­bi­en d'heures s'ecoulerent ain­si? Serge Lad­ko es­ti­mait qu'on etait par­venu au mi­lieu de la nu­it, quand un vacarme, as­sour­di par la dis­tance, parvint jusqu'a lui. On courait, on pieti­nait. Puis le bruit se rap­procha. De lourds co­lis etaient traines di­recte­ment au-​dessus de sa tete, et c'est a peine, il l'eut ju­re, si l'epais­seur d'une planche le sep­arait des tra­vailleurs in­con­nus.

Le bruit se rap­procha en­core. On par­lait main­tenant a cote de lui, sans doute der­riere l'une des cloi­sons de­lim­itant sa prison, mais, de ce qu'on di­sait, il etait im­pos­si­ble de devin­er le sens.

Bi­en­tot, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nou­veau ce fut le si­lence au­tour du mal­heureux pi­lote qu'en­vi­ron­nait une om­bre im­pen­etra­ble.

Serge Lad­ko s'en­dor­mit