LES DEUX ECHECS DE DRAGOCH
Les Karpathes decrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un immense arc de cercle, dont l'extremite occidentale se divise en deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube a la hauteur de Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, ou elle se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six metres du mont Pilis.
C'est au pied de cette mediocre montagne qu'un crime venait d'etre commis, et c'est la que Karl Dragoch allait pour la premiere fois se trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission de poursuivre.
Quelques heures avant le moment ou, faussant compagnie a son hote, il se faisait violence pour obeir, malgre sa faiblesse, a l'invitation de Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargee s'etait arretee devant une miserable auberge construite a la base de l'une des collines par lesquelles le mont Pilis se raccorde a la vallee du Danube.
La position de cette auberge avait ete judicieusement choisie au point de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la troisieme vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube, celle du Nord a la courbe qu'il decrit en face du mont Pilis, celle du Sud-Est au bourg de Saint-Andre, celle du Nord-Ouest a la ville de Gran, l'auberge etait situee, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant la batellerie.
Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest a l'Est, s'inflechit, en effet, vers le Sud, a quelque distance du confluent de l'Ipoly, puis remonte au Nord, apres avoir dessine une demi-circonference de faible rayon. Mais, presque aussitot, il se replie sur lui-meme, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera plus, en aval, pendant un tres grand nombre de kilometres.
Au moment ou le vehicule faisait halte, le soleil se levait a peine. Tout dormait encore dans la maison, dont les epais volets etaient hermetiquement fermes.
"Hola, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette.
--On y va! repondit de l'interieur l'aubergiste reveille en sursaut.
Un instant plus tard, une tete embroussaillee se montrait a une fenetre du premier.
--Que voulez-vous? interrogea sans amenite l'aubergiste.
--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier.
--On y va, repeta l'hote qui disparut dans l'interieur.
Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut penetre dans la cour, ses conducteurs s'empresserent de deteler leurs deux chevaux et de les conduire a l'ecurie, ou une large provende leur fut distribuee. Pendant ce temps, l'hote ne cessait de tourner autour de ces clients matinaux. Evidemment, il n'eut pas demande mieux que d'engager la conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu desireux de lui donner la replique.
--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez donc voyage pendant la nuit?
--Il parait, fit l'un des charretiers.
--Et vous allez loin comme ca?
--Loin ou pres, c'est notre affaire, lui fut-il replique.
L'aubergiste se le tint pour dit.
--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de cacher que nous allons a Saint-Andre.
--Possible que nous n'ayons pas a le cacher, repliqua Vogel d'un ton bourru, mais ca ne regarde personne, j'imagine.
--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon commercant.
Ce que j'en disais, c'etait histoire de parler, simplement.... Ces messieurs desirent manger?
--Oui, repondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras."
La charrette avait du parcourir une longue route, car ses conducteurs affames firent largement honneur au repas. Ils etaient fatigues aussi, et c'est pourquoi ils ne s'oublierent pas a table. La derniere bouchee prise, ils s'empresserent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la paille de l'ecurie, pres des chevaux, l'autre sous la bache de la charrette.
Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour reclamer aussitot un second repas qui leur fut servi comme le precedent dans la grande salle de l'auberge. Reposes maintenant, ils s'attarderent. Au dessert succederent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau dans ces rudes gosiers.
Au cours de l'apres-midi, plusieurs voitures s'arreterent a l'auberge et de nombreux pietons entrerent boire un coup. Des paysans, pour la plupart, qui, la besace au dos, le baton a la main, se rendaient a Gran ou en revenaient. Presque tous etaient des habitues et l'hotelier ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tete solide reclamee, par sa profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns apres les autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en trinquant, et parler asseche le gosier, ce qui excite a de nouvelles libations.
Ce jour-la precisement la conversation ne manquait pas d'aliment. Le crime commis pendant la nuit mettait les cervelles a l'envers. La nouvelle en avait ete apportee par les premiers passants, et chacun racontait un detail inedit ou emettait son avis personnel.
L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa possedee par le comte Hagueneau a cinq cents metres de la rive du Danube avait ete completement devalisee et que le gardien Christian etait grievement blesse; que ce crime etait sans doute l'oeuvre de l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et que les criminels etaient recherches par la brigade recemment creee pour la surveillance du fleuve.
Les deux rouliers ne se melaient pas aux conversations que suscitait l'evenement, conversations qui se developpaient a grand accompagnement d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient a l'ecart, mais sans doute ils ne perdaient rien des propos echanges autour d'eux, car ils ne pouvaient manquer de s'interesser a ce qui passionnait tout le monde.
Cependant, le bruit s'apaisa peu a peu, et, vers six heures et demie du soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'ou le dernier consommateur venait de s'eloigner. L'un d'eux interpella aussitot l'aubergiste fort active a rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci s'empressa d'accourir.
"Que desirent ces messieurs? demanda-t-il.
--Diner, repondit un charretier.
--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste.
--Non, mon maitre, repliqua celui des deux rouliers qui paraissait le plus sociable. Nous comptons repartir a la nuit...
--A la nuit!... s'etonna l'aubergiste.
--Afin, continua son client, d'etre des l'aube sur la place du marche.
--De Saint-Andre?
--Ou de Gran. Cela dependra des circonstances. Nous attendons ici un ami qui est alle aux informations. Il nous dira ou nous avons le plus de chances de nous defaire avantageusement de nos marchandises."
L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprets du repas.
"Tu as entendu, Kaiserlick? dit a voix basse le plus jeune des deux rouliers en se penchant vers son compagnon.
--Oui.
--Le coup est decouvert.
--Tu n'esperais pas, je suppose, qu'il demeurerait cache?
--Et la police bat la campagne.
--Qu'elle la batte.
--Sous la conduite de Dragoch, a ce qu'on pretend.
--Ca, c'est autre chose, Vogel. A mon idee, ceux qui n'ont que Dragoch a craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.
--Que veux-tu dire?
--Ce que je dis, Vogel.
--Dragoch serait donc?...
--Quoi?
--Supprime?
--Tu le sauras demain. D'ici la, motus," conclut le roulier, en voyant revenir l'aubergiste.
Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'a la nuit close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons.
"On affirmait ici que la police est sur la piste, dit a voix basse Kaiserlick.
--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.
--Et Dragoch?
--Boucle.
--Qui s'est charge de l'operation?
--Titcha.
--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire?
--Atteler sans tarder.
--Pour?...
--Pour Saint-Andre, mais a cinq cents metres d'ici vous rebrousserez chemin. L'auberge aura ete fermee pendant ce temps-la. Vous passerez inapercus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira d'un cote, vous serez de l'autre.
--Ou est donc, le chaland?
--A l'anse de Pilis.
--C'est la qu'est le rendez-vous?
--Non, un peu plus pres, a la clairiere, sur la gauche de la route. Tu la connais?
--Oui.
--Une quinzaine des notres y sont deja. Vous irez les rejoindre.
--Et toi?
--Je retourne en arriere rassembler le surplus de nos hommes que j'ai laisses en surveillance. Je les ramenerai avec moi.
--En route donc," approuverent les charretiers.
Cinq minutes plus tard, la voiture s'ebranlait. L'hote, tout en maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochere, salua poliment ses clients.
" Alors, decidement, c'est-il a Gran que vous allez? interrogea-t-il.
--Non, repondirent les rouliers, c'est a Saint-Andre, l'ami.
--Bon voyage, les gars! formula l'hote.
--Merci, camarade. "
La charrette tourna a droite et prit, vers l'Est, le chemin de Saint-Andre. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journee, s'eloigna a son tour, dans la direction opposee, sur la route de Gran.
L'aubergiste ne s'en apercut meme pas. Sans plus s'occuper de ces passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hata de fermer la maison et de gagner son lit.
La charrette qui, pendant ce temps, s'eloignait au pas tranquille de ses chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents metres, conformement aux instructions recues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait de parcourir.
Lorsqu'elle fut de nouveau a la hauteur de l'auberge, tout y etait clos, en effet, et elle aurait depasse ce point sans incident, si un chien, qui dormait au beau milieu de la chaussee, ne s'etait enfui tout a coup en aboyant si violemment, que le cheval de fleche effraye se deroba par un brusque ecart jusque sur le bas cote de la route. Les charretiers eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.
Il etait environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin trace, elle penetra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres s'elevaient sur la gauche. Elle fut arretee au troisieme tour de roue.
"Qui va la? questionna une voix dans les tenebres.
--Kaiserlick et Vogel, repondirent les rouliers.
--Passez," dit la voix.
En arriere des premiers rangs d'arbres la charrette deboucha dans une clairiere, ou une quinzaine d'hommes dormaient, etendus sur la mousse. "Le chef est la? s'enquit Kaiserlick.
--Pas encore.
--Il nous a dit de l'attendre ici."
L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure a peine apres la voiture, le chef, ce meme personnage qui etait venu sur le tard a l'auberge, arriva a son tour, accompagne d'une dizaine de compagnons, ce qui portait a plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.
"Tout le monde est la? demanda-t-il.
--Oui, repondit Kaiserlick qui paraissait detenir quelque autorite dans la bande.
--Et Titcha?
--Me voici, prononca une voix sonore.
--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef.
--Reussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage a bord du chaland.
--Partons, dans ce cas, et hatons-nous, commanda le chef. Six hommes en eclaireurs, le reste a l'arriere-garde, la voiture au milieu. Le Danube n'est pas a cinq cents metres d'ici, et le dechargement sera fait en un tour de main. Vogel emmenera alors la charrette, et ceux qui sont du pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le chaland.
On allait executer ces ordres, quand un des hommes laisses en surveillance au bord de la route accourut en toute hate.
--Alerte! dit-il en etouffant sa voix.
--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande.
--Ecoute.
Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait entendre sur la route. A ce bruit, bientot quelques voix assourdies se joignirent. La distance ne devait pas etre superieure a une centaine de toises.
--Restons dans la clairiere, commanda le chef. Ces gens-la passeront sans nous voir."
Assurement, etant donnee l'obscurite profonde, ils ne seraient pas apercus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'etait une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne decouvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les precautions etaient prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y trouveraient rien de suspect. Mais, meme en admettant que cette escouade ne soupconnat pas l'existence du chaland, peut-etre resterait-elle en embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eut ete tres imprudent de faire sortir la charrette.
Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les evenements. Apres avoir attendu dans cette clairiere toute la journee suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, a la nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de police.
Pour l'instant, l'essentiel etait de ne pas etre depistes, et que rien ne donnat l'eveil a cette troupe qui s'approchait.
Celle-ci ne tarda pas a atteindre le point ou la route longeait la clairiere. Malgre la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des hommes armes.
Deja, elle avait depasse la clairiere, lorsqu'un incident vint modifier les choses du tout au tout.
Un des deux chevaux, effraye par ce passage d'hommes sur la route, s'ebroua et poussa un long hennissement qui fut repete par son congenere.
La troupe en marche s'arreta sur place.
C'etait bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous le commandement de Karl Dragoch completement remis des suites de son accident de la matinee.
Si les gens de la clairiere avaient connu ce detail, peut-etre leur inquietude en eut-elle ete augmentee. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur chef croyait hors de combat le policier redoute. Pourquoi il commettait cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir a compter avec un adversaire qu'il avait precisement en face de lui, c'est ce que la suite du recit ne tardera pas a faire comprendre au lecteur.
Lorsque, dans la matinee de ce meme jour, Karl Dragoch eut saute sur la berge, ou l'attendait son subordonne, celui-ci l'avait entraine vers l'amont. Apres deux ou trois cents metres de marche, les deux policiers etaient arrives a un canot, dissimule dans les herbes de la rive, a bord duquel ils s'embarquerent. Aussitot, les avirons, vigoureusement manies par Friedrick Ulhmann, emporterent rapidement la legere embarcation de l'autre cote du fleuve.
"C'est donc sur la rive droite que le crime a ete commis? demanda a ce moment Karl Dragoch.
--Oui, repondit Friedrick Ulhmann.
--Dans quelle direction?
--En amont. Dans les environs de Gran.
--Comment! Dans les environs de Gran, se recria Dragoch. Ne me disais-tu pas tout a l'heure que nous n'avions que peu de chemin a faire?
--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-etre bien trois kilometres, tout de meme."
Il y en avait quatre, en realite, et cette longue etape ne put etre franchie sans difficulte par un homme qui venait a peine d'echapper a la mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'etendre, afin de reprendre le souffle qui lui manquait. Il etait pres de trois heures de l'apres-midi, quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, ou l'appelait sa fonction.
Des qu'il se sentit, grace a un cordial qu'il s'empressa de reclamer, en possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoel. Panse quelques heures plus tot par un chirurgien des environs, celui-ci, la face blanche, les yeux clos, haletait peniblement. Bien que sa blessure fut des plus graves et interessat le poumon, il subsistait toutefois un serieux espoir de le sauver, a la condition que la plus legere fatigue lui fut epargnee.
Karl Dragoch put neanmoins obtenir quelques renseignements, que le gardien lui donna d'une voix etouffee, par monosyllabes largement espaces. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de malfaiteurs, composee de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au milieu de la nuit derniere, fait irruption dans la villa, apres en avoir enfonce la porte. Le gardien Christian Hoel, reveille par le bruit, avait eu a peine le temps de se lever, qu'il retombait frappe d'un coup de poignard entre les deux epaules. Il ignorait par consequent ce qui s'etait passe ensuite, et il etait incapable de donner aucune indication sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel etait leur chef, un certain Ladko, dont ses compagnons avaient, a plusieurs reprises, prononce le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant a ce Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'etait un grand gaillard aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde.
Ce dernier detail, de nature a infirmer les soupcons qu'il avait concus touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia Brusch fut blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond etait deguise en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait la une serieuse difficulte que Dragoch se reserva d'elucider a loisir.
Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples details. Il n'avait rien remarque concernant ses autres agresseurs, ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la precaution de se masquer.
Muni de ces renseignements, le detective posa ensuite quelques questions touchant la villa meme du comte Hagueneau. C'etait, ainsi qu'il l'apprit, une tres riche habitation meublee avec un luxe princier. Les bijoux, l'argenterie et les objets precieux abondaient dans les tiroirs, les objets d'art sur les cheminees et les meubles, les tapisseries anciennes et les tableaux de maitre sur les murs. Des titres avaient meme ete laisses en depot dans un coffre-fort, au premier etage. Nul doute par consequent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire un merveilleux butin.
C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisement en parcourant les diverses pieces de l'habitation. C'etait un pillage en regle, accompli avec une parfaite methode. Les voleurs, en gens de gout, ne s'etaient pas encombres des non-valeurs. La plupart des objets de prix avaient disparu; a la place des tapisseries arrachees, de grands carres de muraille apparaissaient a nu, et, veufs des plus belles toiles decoupees avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les pillards s'etaient approprie jusqu'a des tentures choisies evidemment parmi les plus somptueuses et jusqu'a des tapis selectionnes parmi les plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait ete force, et son contenu avait disparu.
“On n'a pas emporte tout cela a dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en constatant cette devastation. Il y avait la de quoi charger une voiture. Reste a denicher la voiture.”
Cet interrogatoire et ces premieres recherches avaient necessite un temps fort long. La nuit etait prochaine. Il importait, avant qu'elle fut complete, de retrouver trace, si faire se pouvait, du vehicule dont les voleurs, d'apres le policier, avaient du necessairement faire usage. Celui-ci se hata donc de sortir.
Il n'eut pas loin a aller pour decouvrir la preuve qu il recherchait. Sur le sol de la vaste cour menagee devant la villa, de larges roues avaient laisse de profondes empreintes juste en face de la porte brisee, et, a quelque distance, la terre etait pietinee, comme elle aurait pu l'etre par des chevaux qui eussent longtemps attendu.
Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de l'endroit ou des chevaux paraissaient avoir stationne et examina le sol avec attention. Puis, traversant la cour, il proceda, aux abords immediats de la grille donnant sur la route, a un nouvel et minutieux examen, a l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine de metres, pour revenir ensuite sur ses pas.
"Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.
--Monsieur? repondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de son chef.
--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci.
--Onze.
--C'est peu, fit Dragoch.
--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'a cinq ou six le nombre de ses agresseurs.
--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, repliqua Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ca fera douze. C'est quelque chose.
--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann.
--Je sais, ou sont nos voleurs ... de quel cote ils sont du moins.
--Oserai-je vous demander?.. commenca Ulhmann.
--D'ou me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus simple. C'est meme veritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un vehicule quelconque. J'ai donc cherche ce vehicule et je l'ai trouve. C'est une charrette a quatre roues, attelee de deux chevaux, dont l'un, celui de fleche, offre cette particularite qu'il manque un clou au fer de son pied anterieur droit.
--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ebahi.
--Parce qu'il a plu la nuit derniere et que la terre encore mal sechee a garde fidelement les empreintes. J'ai appris de la meme maniere que la charrette, on quittant la villa, avait tourne a gauche, c'est-a-dire dans une direction opposee a celle de Gran. Nous allons nous diriger du meme cote et suivre au besoin a la piste le cheval dont le fer est incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyage pendant le jour. Ils se sont sans doute terres quelque part jusqu'au soir. Or, la region est peu habitee et les maisons ne sont pas bien nombreuses. Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la route. Reunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit commencer a se donner de l'air."
Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de decouvrir un indice nouveau. Il etait pres de dix heures et demie quand, apres avoir visite inutilement deux ou trois fermes, ils arriverent, au croisement des trois routes, a l'auberge ou les deux rouliers avaient passe la journee et d'ou ils venaient de partir trois quarts d'heure plus tot. Karl Dragoch heurta rudement la porte.
"Au nom de la loi! prononca Dragoch lorsqu'il vit apparaitre a sa fenetre l'aubergiste, dont il etait ecrit que le sommeil serait trouble ce jour-la.
--Au nom de la loi!.. repeta l'aubergiste, epouvante en voyant sa demeure cernee par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?
--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop," repliqua Dragoch d'une voix impatiente.
Quand l'aubergiste, a demi vetu, eut ouvert sa porte, le policier proceda a un rapide interrogatoire. Une charrette etait-elle venue ici dans la matinee? Combien d'hommes la conduisaient? S'etait-elle arretee? Etait-elle repartie? De quel cote s'etait-elle dirigee?
Les reponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par deux hommes etait venue a l'auberge de bon matin. Elle y avait sejourne jusqu'au soir, et n'etait repartie qu'apres la venue d'un troisieme personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures avait deja sonne, quand elle s'etait eloignee dans la direction de Saint-Andre.
"De Saint-Andre? insista Karl Dragoch. Tu en es sur?
--Sur, affirma l'aubergiste.
--On te l'a dit, ou tu l'as vu?
--Je l'ai vu.
--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher maintenant, mon brave, et tiens ta langue."
L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et l'escouade de police demeura seule sur la route.
“Un instant!” commanda Karl Dragoch a ses hommes qui resterent immobiles, tandis que lui-meme, muni d'un fanal, examinait minutieusement le sol.
D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi quand, ayant traverse la route, il en eut atteint le bas cote. En cet endroit, la terre moins foulee par le passage des vehicules, et, d'ailleurs, moins solidement empierree, avait conserve plus de plasticite. Du premier regard, Karl Dragoch decouvrit l'empreinte d'un sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, proprietaire de cette ferrure incomplete, se dirigeait non pas vers Saint-Andre, ni vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est donc par ce chemin que Dragoch s'avanca a son tour a la tete de ses hommes.
Trois kilometres environ avaient ete franchis sans incident a travers un pays completement desert, quand, sur la gauche de la route, le hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl Dragoch s'avanca jusqu'a la lisiere d'un petit bois qu'on distinguait confusement dans l'ombre.
“Qui est la?..” hela-t-il d'une voix forte.
Nulle reponse n'etant faite a sa question, un des agents, sur son ordre, alluma une torche de resine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif eclat dans cette nuit sans lune, mais sa lumiere mourait a quelques pas, impuissante a percer l'obscurite rendue plus epaisse encore par le feuillage des arbres.
“En avant!” commanda Dragoch, en penetrant dans le fourre a la tete de l'escouade.
Mais le fourre avait des defenseurs. A peine en avait-on depasse la lisiere, qu'une voix imperieuse prononca:
“Un pas de plus, et nous faisons feu!”
Cette menace n'etait pas pour arreter Karl Dragoch, d'autant plus qu'a la vague lueur de la torche, il lui avait semble apercevoir une masse immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaitre le nombre.
“En avant!” commanda-t-il de nouveau.
Obeissant a cet ordre, l'escouade de police continua sa marche fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulte ne tarda pas a s'aggraver. Tout a coup, la torche fut arrachee des mains de l'agent qui la portait. L'obscurite redevint profonde.
“Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumiere, Frantz!.. De la lumiere!..”
Son depit etait d'autant plus vif qu'au dernier eclat jete par la torche en s'eteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de retraite et s'eloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait etre question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait ete tire, ni d'un cote, ni de l'autre.
"Titcha!.. appela a ce moment une voix dans la nuit.
--Present! repondit une autre voix.
--La voiture?
--Partie.
--Alors, il faut en finir."
Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa memoire. Il ne devait jamais les oublier.
Ce court dialogue echange, les revolvers se mirent aussitot de la partie, ebranlant l'atmosphere de leurs seches detonations. Quelques agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant compte qu'il y aurait eu folie a s'obstiner, dut se resoudre a ordonner la retraite.
L'escouade de police regagna donc la route, ou les vainqueurs ne se risqueront pas a la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant trouble.
Il fallut d'abord s'occuper des blesses. Ils etaient au nombre de trois, tres legerement frappes, d'ailleurs. Apres un sommaire pansement, ils furent renvoyes en arriere sous la garde de quatre de leurs camarades. Quant a Dragoch, accompagne de Friedrick Ulhmann et des trois derniers agents, il s'elanca a travers champs, vers le Danube, en obliquant legerement dans la direction de Gran.
Il retrouva sans difficulte l'endroit ou il avait aborde quelques heures plus tot, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passe le fleuve. Les cinq hommes s'y embarquerent, et, le Danube traverse en sens inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.
Si Karl Dragoch venait de subir un echec, il entendait avoir sa revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le meme homme, cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est a son compagnon de voyage, il en etait convaincu, que le crime de la nuit precedente devait etre impute. Selon toute vraisemblance, celui-ci, apres avoir mis son butin a l'abri, se haterait de reprendre la personnalite d'emprunt qu'il ne savait pas percee a jour et qui lui avait permis de dejouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant l'aube, il aurait surement regagne la barge, et il y attendrait son passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnete pecheur qu'il pretendait etre.
Cinq hommes resolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisement de la resistance que pourrait leur opposer ce meme Ladko, oblige a la solitude pour jouer son role d'Ilia Brusch.
Ce plan tres bien concu fut malheureusement irrealisable. Karl Dragoch et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de decouvrir la barge du pecheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune peine, il est vrai, a reconnaitre la place precise ou le premier avait debarque, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait disparu, et Ilia Brusch avec elle.
Karl Dragoch etait joue, decidement, et cela l'emplissait de fureur.
"Friedrick, dit-il a son subordonne, je suis a bout. Il me serait impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et remonter a Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le telegraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.
Friedrick Ulhmann obeit en silence:
“Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin charge sur chaland. Exercer rigoureusement visites prescrites.”
--Voila pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.
Il dicta de nouveau:
“Mandat d'amener contre le nomme Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et se pretendant laureat de la Ligue Danubienne au dernier concours de Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculpe des crimes de vols et de meurtres.”
--Que ceci soit telegraphie a la premiere heure a toutes les communes riveraines sans exception," commanda Karl Dragoch, en s'etendant epuise sur le sol.