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Le pilote du Danube by Verne, Jules - IX

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Le pilote du Danube

IX

LES DEUX ECHECS DE DRAGOCH

Les Karpathes de­crivent, dans la par­tie septen­tri­onale de la Hon­grie, un im­mense arc de cer­cle, dont l'ex­trem­ite oc­ci­den­tale se di­vise en deux branch­es sec­ondaires. L'une va mourir au Danube a la hau­teur de Pres­bourg; l'autre at­teint le fleuve dans les en­vi­rons de Gran, ou elle se con­tin­ue, sur la rive droite, par les sept cent soix­ante-​six me­tres du mont Pilis.

C'est au pied de cette mediocre mon­tagne qu'un crime ve­nait d'etre com­mis, et c'est la que Karl Dragoch al­lait pour la pre­miere fois se trou­ver aux pris­es avec les red­outa­bles mal­fai­teurs qu'il avait mis­sion de pour­suiv­re.

Quelques heures avant le mo­ment ou, faus­sant com­pag­nie a son hote, il se fai­sait vi­olence pour obeir, mal­gre sa faib­lesse, a l'in­vi­ta­tion de Friedrich Ulh­mann, une char­rette lour­de­ment chargee s'etait ar­retee de­vant une mis­er­able auberge con­stru­ite a la base de l'une des collines par lesquelles le mont Pilis se rac­corde a la vallee du Danube.

La po­si­tion de cette auberge avait ete ju­di­cieuse­ment choisie au point de vue com­mer­cial. Elle com­mandait le croise­ment de trois routes se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-​Est, et la troisieme vers le Nord-​Ouest. Ces trois routes aboutis­sant au Danube, celle du Nord a la courbe qu'il de­crit en face du mont Pilis, celle du Sud-​Est au bourg de Saint-​An­dre, celle du Nord-​Ouest a la ville de Gran, l'auberge etait situee, en quelque sorte, en­tre les branch­es d'un vaste com­pas liq­uide et ne pou­vait man­quer de prof­iter du roulage al­imen­tant la batel­lerie.

Le Danube qui, au sor­tir de Gran, coule sen­si­ble­ment de l'Ouest a l'Est, s'in­fle­chit, en ef­fet, vers le Sud, a quelque dis­tance du con­flu­ent de l'Ipoly, puis re­monte au Nord, apres avoir des­sine une de­mi-​cir­con­fer­ence de faible ray­on. Mais, presque aus­si­tot, il se replie sur lui-​meme, pour adopter une di­rec­tion Nord-​Sud, qu'il n'aban­don­nera plus, en aval, pen­dant un tres grand nom­bre de kilo­me­tres.

Au mo­ment ou le ve­hicule fai­sait halte, le soleil se lev­ait a peine. Tout dor­mait en­core dans la mai­son, dont les epais vo­lets etaient her­me­tique­ment fer­mes.

"Ho­la, oh! de l'auberge!.. ap­pela, en heur­tant la porte du manche de son fou­et, l'un des deux hommes qui con­dui­saient la char­rette.

--On y va! re­pon­dit de l'in­terieur l'auber­giste reveille en sur­saut.

Un in­stant plus tard, une tete em­brous­saillee se mon­trait a une fen­etre du pre­mier.

--Que voulez-​vous? in­ter­ro­gea sans amenite l'auber­giste.

--Manger, d'abord; dormir, en­suite, dit le char­reti­er.

--On y va, repe­ta l'hote qui dis­parut dans l'in­terieur.

Lorsque, par le por­tail grand ou­vert, la char­rette eut pen­etre dans la cour, ses con­duc­teurs s'em­presser­ent de de­tel­er leurs deux chevaux et de les con­duire a l'ecurie, ou une large provende leur fut dis­tribuee. Pen­dant ce temps, l'hote ne ces­sait de tourn­er au­tour de ces clients matin­aux. Ev­idem­ment, il n'eut pas de­mande mieux que d'en­gager la con­ver­sa­tion, mais les rouliers, par con­tre, sem­blaient peu de­sireux de lui don­ner la replique.

--Vous ar­rivez de bon matin, ca­ma­rades, in­sin­ua l'auber­giste. Vous avez donc voy­age pen­dant la nu­it?

--Il parait, fit l'un des char­retiers.

--Et vous allez loin comme ca?

--Loin ou pres, c'est notre af­faire, lui fut-​il replique.

L'auber­giste se le tint pour dit.

--Pourquoi mo­lester ce brave homme, Vo­gel? in­ter­vint l'autre char­reti­er qui n'avait pas en­core ou­vert la bouche. Nous n'avons au­cune rai­son de cacher que nous al­lons a Saint-​An­dre.

--Pos­si­ble que nous n'ayons pas a le cacher, repli­qua Vo­gel d'un ton bour­ru, mais ca ne re­garde per­son­ne, j'imag­ine.

--Ev­idem­ment, ap­prou­va l'auber­giste, flagorneur comme tout bon com­mer­cant.

Ce que j'en di­sais, c'etait his­toire de par­ler, sim­ple­ment.... Ces messieurs de­sirent manger?

--Oui, re­pon­dit celui des deux rouliers qui sem­blait le moins bru­tal. Du pain, du lard, du jam­bon, des sauciss­es, ce que tu auras."

La char­rette avait du par­courir une longue route, car ses con­duc­teurs af­fames firent large­ment hon­neur au repas. Ils etaient fa­tigues aus­si, et c'est pourquoi ils ne s'ou­blier­ent pas a ta­ble. La derniere bouchee prise, ils s'em­presser­ent d'aller chercher le som­meil, l'un sur la paille de l'ecurie, pres des chevaux, l'autre sous la bache de la char­rette.

Mi­di son­nait quand ils reparurent. Ce fut pour reclamer aus­si­tot un sec­ond repas qui leur fut servi comme le prece­dent dans la grande salle de l'auberge. Re­pos­es main­tenant, ils s'at­tarder­ent. Au dessert suc­ced­er­ent les ver­res d'eau-​de-​vie qui dis­parais­saient comme de l'eau dans ces rudes gosiers.

Au cours de l'apres-​mi­di, plusieurs voitures s'ar­reter­ent a l'auberge et de nom­breux pietons en­tr­erent boire un coup. Des paysans, pour la plu­part, qui, la be­sace au dos, le ba­ton a la main, se rendaient a Gran ou en reve­naient. Presque tous etaient des habitues et l'hote­lier ne pou­vait que s'ap­plaudir d'avoir la tete solide reclamee, par sa pro­fes­sion, car il trin­quait avec tous ses clients les uns apres les autres. Cela fai­sait marcher le com­merce. On cause, en ef­fet, en trin­quant, et par­ler as­seche le gosier, ce qui ex­cite a de nou­velles li­ba­tions.

Ce jour-​la pre­cise­ment la con­ver­sa­tion ne man­quait pas d'al­iment. Le crime com­mis pen­dant la nu­it met­tait les cervelles a l'en­vers. La nou­velle en avait ete ap­por­tee par les pre­miers pas­sants, et cha­cun racon­tait un de­tail ined­it ou emet­tait son avis per­son­nel.

L'auber­giste ap­prit ain­si suc­ces­sive­ment que la mag­nifique vil­la possedee par le comte Hague­neau a cinq cents me­tres de la rive du Danube avait ete com­plete­ment de­valisee et que le gar­di­en Chris­tian etait grieve­ment blesse; que ce crime etait sans doute l'oeu­vre de l'in­sai­siss­able bande de mal­fai­teurs auxquels on at­tribuait tant d'autres crimes im­pu­nis; que la po­lice en­fin sil­lon­nait la cam­pagne et que les crim­inels etaient recherch­es par la brigade re­cem­ment creee pour la surveil­lance du fleuve.

Les deux rouliers ne se melaient pas aux con­ver­sa­tions que sus­ci­tait l'even­ement, con­ver­sa­tions qui se de­vel­op­paient a grand ac­com­pa­gne­ment d'ex­cla­ma­tions et de cris. Si­len­cieuse­ment, ils restaient a l'ecart, mais sans doute ils ne per­daient rien des pro­pos echanges au­tour d'eux, car ils ne pou­vaient man­quer de s'in­ter­ess­er a ce qui pas­sion­nait tout le monde.

Cepen­dant, le bruit s'apaisa peu a peu, et, vers six heures et demie du soir, ils furent de nou­veau seuls dans la grande salle, d'ou le dernier con­som­ma­teur ve­nait de s'eloign­er. L'un d'eux in­ter­pel­la aus­si­tot l'auber­giste fort ac­tive a rin­cer des ver­res sur son comp­toir. Celui-​ci s'em­pres­sa d'ac­courir.

"Que de­sirent ces messieurs? de­man­da-​t-​il.

--Din­er, re­pon­dit un char­reti­er.

--Et couch­er en­suite, sans doute? in­ter­ro­gea l'auber­giste.

--Non, mon maitre, repli­qua celui des deux rouliers qui parais­sait le plus so­cia­ble. Nous comp­tons repar­tir a la nu­it...

--A la nu­it!... s'eton­na l'auber­giste.

--Afin, con­tin­ua son client, d'etre des l'aube sur la place du marche.

--De Saint-​An­dre?

--Ou de Gran. Cela de­pen­dra des cir­con­stances. Nous at­ten­dons ici un ami qui est alle aux in­for­ma­tions. Il nous di­ra ou nous avons le plus de chances de nous de­faire avan­tageuse­ment de nos marchan­dis­es."

L'auber­giste quit­ta la salle pour s'oc­cu­per des ap­prets du repas.

"Tu as en­ten­du, Kaiser­lick? dit a voix basse le plus je­une des deux rouliers en se pen­chant vers son com­pagnon.

--Oui.

--Le coup est de­cou­vert.

--Tu n'es­perais pas, je sup­pose, qu'il de­meur­erait cache?

--Et la po­lice bat la cam­pagne.

--Qu'elle la bat­te.

--Sous la con­duite de Dragoch, a ce qu'on pre­tend.

--Ca, c'est autre chose, Vo­gel. A mon idee, ceux qui n'ont que Dragoch a crain­dre peu­vent dormir sur les deux or­eilles.

--Que veux-​tu dire?

--Ce que je dis, Vo­gel.

--Dragoch serait donc?...

--Quoi?

--Sup­prime?

--Tu le sauras de­main. D'ici la, mo­tus," con­clut le rouli­er, en voy­ant revenir l'auber­giste.

Le per­son­nage at­ten­du par les deux char­retiers n'ar­ri­va qu'a la nu­it close. Un rapi­de col­loque s'en­gagea en­tre les trois com­pagnons.

"On af­fir­mait ici que la po­lice est sur la piste, dit a voix basse Kaiser­lick.

--Elle cherche, mais elle ne trou­vera pas.

--Et Dragoch?

--Boucle.

--Qui s'est charge de l'op­er­ation?

--Titcha.

--Alors, il y a du bon ... Et nous, que de­vons-​nous faire?

--At­tel­er sans tarder.

--Pour?...

--Pour Saint-​An­dre, mais a cinq cents me­tres d'ici vous re­brousserez chemin. L'auberge au­ra ete fer­mee pen­dant ce temps-​la. Vous passerez in­aper­cus, et vous pren­drez la route du Nord. Tan­dis que on vous croira d'un cote, vous serez de l'autre.

--Ou est donc, le cha­land?

--A l'anse de Pilis.

--C'est la qu'est le ren­dez-​vous?

--Non, un peu plus pres, a la clairiere, sur la gauche de la route. Tu la con­nais?

--Oui.

--Une quin­zaine des notres y sont de­ja. Vous irez les re­join­dre.

--Et toi?

--Je re­tourne en ar­riere rassem­bler le sur­plus de nos hommes que j'ai laiss­es en surveil­lance. Je les ramen­erai avec moi.

--En route donc," ap­prou­ver­ent les char­retiers.

Cinq min­utes plus tard, la voiture s'ebran­lait. L'hote, tout en main­tenant ou­vert l'un des bat­tants de la porte cochere, salua poli­ment ses clients.

" Alors, de­cide­ment, c'est-​il a Gran que vous allez? in­ter­ro­gea-​t-​il.

--Non, re­pondi­rent les rouliers, c'est a Saint-​An­dre, l'ami.

--Bon voy­age, les gars! for­mu­la l'hote.

--Mer­ci, ca­ma­rade. "

La char­rette tour­na a droite et prit, vers l'Est, le chemin de Saint-​An­dre. Quand elle eut dis­paru dans la nu­it, le per­son­nage que Kaiser­lick et Vo­gel avaient at­ten­du toute la journee, s'eloigna a son tour, dans la di­rec­tion op­posee, sur la route de Gran.

L'auber­giste ne s'en aper­cut meme pas. Sans plus s'oc­cu­per de ces pas­sants que vraisem­blable­ment il ne rever­rait ja­mais, il se ha­ta de fer­mer la mai­son et de gag­ner son lit.

La char­rette qui, pen­dant ce temps, s'eloignait au pas tran­quille de ses chevaux, fit volte-​face au bout de cinq cents me­tres, con­forme­ment aux in­struc­tions re­cues, et suiv­it en sens in­verse le chemin qu'elle ve­nait de par­courir.

Lorsqu'elle fut de nou­veau a la hau­teur de l'auberge, tout y etait clos, en ef­fet, et elle au­rait de­passe ce point sans in­ci­dent, si un chien, qui dor­mait au beau mi­lieu de la chaussee, ne s'etait en­fui tout a coup en aboy­ant si vi­olem­ment, que le cheval de fleche ef­fraye se der­oba par un brusque ecart jusque sur le bas cote de la route. Les char­retiers eu­rent vite fait de ramen­er l'an­imal en bonne di­rec­tion, et, pour la sec­onde fois, la voiture dis­parut dans la nu­it.

Il etait en­vi­ron dix heures et demie quand, aban­don­nant le chemin trace, elle pen­etra sous le cou­vert d'un pe­tit bois, dont les mass­es som­bres s'el­evaient sur la gauche. Elle fut ar­retee au troisieme tour de roue.

"Qui va la? ques­tion­na une voix dans les tene­bres.

--Kaiser­lick et Vo­gel, re­pondi­rent les rouliers.

--Passez," dit la voix.

En ar­riere des pre­miers rangs d'ar­bres la char­rette de­boucha dans une clairiere, ou une quin­zaine d'hommes dor­maient, etendus sur la mousse. "Le chef est la? s'en­quit Kaiser­lick.

--Pas en­core.

--Il nous a dit de l'at­ten­dre ici."

L'at­tente ne fut pas longue. Une de­mi-​heure a peine apres la voiture, le chef, ce meme per­son­nage qui etait venu sur le tard a l'auberge, ar­ri­va a son tour, ac­com­pa­gne d'une dizaine de com­pagnons, ce qui por­tait a plus de vingt-​cinq le nom­bre des mem­bres de la troupe.

"Tout le monde est la? de­man­da-​t-​il.

--Oui, re­pon­dit Kaiser­lick qui parais­sait de­tenir quelque au­torite dans la bande.

--Et Titcha?

--Me voici, pronon­ca une voix sonore.

--Eh bi­en?.. in­ter­ro­gea anx­ieuse­ment le chef.

--Reussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage a bord du cha­land.

--Par­tons, dans ce cas, et ha­tons-​nous, com­man­da le chef. Six hommes en eclaireurs, le reste a l'ar­riere-​garde, la voiture au mi­lieu. Le Danube n'est pas a cinq cents me­tres d'ici, et le decharge­ment sera fait en un tour de main. Vo­gel emmen­era alors la char­rette, et ceux qui sont du pays ren­treront tran­quille­ment chez eux. Les autres em­bar­queront sur le cha­land.

On al­lait ex­ecuter ces or­dres, quand un des hommes laiss­es en surveil­lance au bord de la route ac­cou­rut en toute hate.

--Alerte! dit-​il en etouf­fant sa voix.

--Qu'y a-​t-​il? de­man­da le chef de la bande.

--Ecoute.

Tous tendi­rent l'or­eille. Le bruit d'une troupe en marche se fai­sait en­ten­dre sur la route. A ce bruit, bi­en­tot quelques voix as­sour­dies se joignirent. La dis­tance ne de­vait pas etre su­perieure a une cen­taine de tois­es.

--Re­stons dans la clairiere, com­man­da le chef. Ces gens-​la passeront sans nous voir."

As­sure­ment, etant don­nee l'ob­scu­rite pro­fonde, ils ne seraient pas aper­cus, mais il y avait ce­ci de grave: si, par mau­vaise chance, c'etait une es­couade de po­lice qui suiv­ait cette route, c'est qu'elle se dirigeait vers le fleuve. Certes, il pou­vait se faire qu'elle ne de­cou­vrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les pre­cau­tions etaient pris­es. Ces agents au­raient beau le vis­iter de fond en comble, ils n'y trou­veraient rien de sus­pect. Mais, meme en ad­met­tant que cette es­couade ne soup­con­nat pas l'ex­is­tence du cha­land, peut-​etre resterait-​elle en em­bus­cade dans les en­vi­rons, et, dans ce cas, il eut ete tres im­pru­dent de faire sor­tir la char­rette.

En­fin, on tiendrait compte des cir­con­stances, et on agi­rait selon les even­ements. Apres avoir at­ten­du dans cette clairiere toute la journee suiv­ante, s'il le fal­lait, quelques-​uns des hommes de­scendraient, a la nu­it, jusqu'au Danube, et s'as­sur­eraient de l'ab­sence de toute force de po­lice.

Pour l'in­stant, l'es­sen­tiel etait de ne pas etre de­pistes, et que rien ne don­nat l'eveil a cette troupe qui s'ap­prochait.

Celle-​ci ne tar­da pas a at­tein­dre le point ou la route longeait la clairiere. Mal­gre la nu­it noire, on re­con­nut qu'elle se com­po­sait d'une dizaine d'hommes, et de sig­ni­fi­cat­ifs cli­quetis d'aci­er in­di­quaient des hommes armes.

De­ja, elle avait de­passe la clairiere, lorsqu'un in­ci­dent vint mod­ifi­er les choses du tout au tout.

Un des deux chevaux, ef­fraye par ce pas­sage d'hommes sur la route, s'ebroua et pous­sa un long hen­nisse­ment qui fut repete par son con­genere.

La troupe en marche s'ar­reta sur place.

C'etait bi­en une es­couade de po­lice qui de­scendait vers le fleuve, sous le com­man­de­ment de Karl Dragoch com­plete­ment remis des suites de son ac­ci­dent de la mati­nee.

Si les gens de la clairiere avaient con­nu ce de­tail, peut-​etre leur in­qui­etude en eut-​elle ete aug­mentee. Mais, ain­si qu'on l'a vu, leur chef croy­ait hors de com­bat le polici­er red­oute. Pourquoi il com­met­tait cette er­reur, pourquoi il es­ti­mait ne plus avoir a compter avec un ad­ver­saire qu'il avait pre­cise­ment en face de lui, c'est ce que la suite du recit ne tardera pas a faire com­pren­dre au lecteur.

Lorsque, dans la mati­nee de ce meme jour, Karl Dragoch eut saute sur la berge, ou l'at­tendait son sub­or­donne, celui-​ci l'avait en­traine vers l'amont. Apres deux ou trois cents me­tres de marche, les deux policiers etaient ar­rives a un can­ot, dis­simule dans les herbes de la rive, a bord duquel ils s'em­bar­quer­ent. Aus­si­tot, les avi­rons, vigoureuse­ment ma­nies par Friedrick Ulh­mann, em­porter­ent rapi­de­ment la leg­ere em­bar­ca­tion de l'autre cote du fleuve.

"C'est donc sur la rive droite que le crime a ete com­mis? de­man­da a ce mo­ment Karl Dragoch.

--Oui, re­pon­dit Friedrick Ulh­mann.

--Dans quelle di­rec­tion?

--En amont. Dans les en­vi­rons de Gran.

--Com­ment! Dans les en­vi­rons de Gran, se re­cria Dragoch. Ne me di­sais-​tu pas tout a l'heure que nous n'avions que peu de chemin a faire?

--Ce n'est pas loin, dit Ulh­mann. Il y a peut-​etre bi­en trois kilo­me­tres, tout de meme."

Il y en avait qua­tre, en re­alite, et cette longue etape ne put etre franchie sans dif­fi­culte par un homme qui ve­nait a peine d'echap­per a la mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'etendre, afin de repren­dre le souf­fle qui lui man­quait. Il etait pres de trois heures de l'apres-​mi­di, quand il at­teignit en­fin la vil­la du comte Hague­neau, ou l'ap­pelait sa fonc­tion.

Des qu'il se sen­tit, grace a un cor­dial qu'il s'em­pres­sa de reclamer, en pos­ses­sion de tous ses moyens, le pre­mier soin de Karl Dragoch fut de se faire con­duire au chevet du gar­di­en Chris­tian Hoel. Panse quelques heures plus tot par un chirurgien des en­vi­rons, celui-​ci, la face blanche, les yeux clos, hale­tait penible­ment. Bi­en que sa blessure fut des plus graves et in­ter­es­sat le poumon, il sub­sis­tait toute­fois un se­rieux es­poir de le sauver, a la con­di­tion que la plus leg­ere fa­tigue lui fut epargnee.

Karl Dragoch put nean­moins obtenir quelques ren­seigne­ments, que le gar­di­en lui don­na d'une voix etouf­fee, par mono­syl­labes large­ment es­paces. Au prix de beau­coup de pa­tience, il ap­prit qu'une bande de mal­fai­teurs, com­posee de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au mi­lieu de la nu­it derniere, fait ir­rup­tion dans la vil­la, apres en avoir en­fonce la porte. Le gar­di­en Chris­tian Hoel, reveille par le bruit, avait eu a peine le temps de se lever, qu'il re­tombait frappe d'un coup de poignard en­tre les deux epaules. Il ig­no­rait par con­se­quent ce qui s'etait passe en­suite, et il etait in­ca­pable de don­ner au­cune in­di­ca­tion sur ses agresseurs. Cepen­dant, il savait quel etait leur chef, un cer­tain Lad­ko, dont ses com­pagnons avaient, a plusieurs repris­es, prononce le nom avec une sorte d'in­ex­pli­ca­ble for­fan­terie. Quant a ce Lad­ko, dont un masque re­cou­vrait le vis­age, c'etait un grand gail­lard aux yeux bleus et por­teur d'une abon­dante barbe blonde.

Ce dernier de­tail, de na­ture a in­firmer les soup­cons qu'il avait con­cus touchant Il­ia Br­usch, ne lais­sa pas de trou­bler Karl Dragoch. Qu'Il­ia Br­usch fut blond, lui aus­si, il n'en doutait pas, mais ce blond etait deguise en brun, et on ne re­tire pas une tein­ture le soir pour la remet­tre le lende­main, comme on ferait d'une per­ruque. Il y avait la une se­rieuse dif­fi­culte que Dragoch se reser­va d'elu­cider a loisir.

Le gar­di­en Chris­tian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus am­ples de­tails. Il n'avait rien re­mar­que con­cer­nant ses autres agresseurs, ceux-​ci ayant pris, comme leur chef, la pre­cau­tion de se mas­quer.

Mu­ni de ces ren­seigne­ments, le de­tec­tive posa en­suite quelques ques­tions touchant la vil­la meme du comte Hague­neau. C'etait, ain­si qu'il l'ap­prit, une tres riche habi­ta­tion meublee avec un luxe princi­er. Les bi­joux, l'ar­gen­terie et les ob­jets pre­cieux abondaient dans les tiroirs, les ob­jets d'art sur les chem­inees et les meubles, les tapis­series an­ci­ennes et les tableaux de maitre sur les murs. Des titres avaient meme ete laiss­es en de­pot dans un cof­fre-​fort, au pre­mier etage. Nul doute par con­se­quent que les en­vahisseurs n'aient eu l'oc­ca­sion de faire un merveilleux butin.

C'est ce que Karl Dragoch put, en ef­fet, con­stater aise­ment en par­courant les di­vers­es pieces de l'habi­ta­tion. C'etait un pil­lage en re­gle, ac­com­pli avec une par­faite meth­ode. Les voleurs, en gens de gout, ne s'etaient pas en­com­bres des non-​valeurs. La plu­part des ob­jets de prix avaient dis­paru; a la place des tapis­series ar­rachees, de grands car­res de mu­raille ap­pa­rais­saient a nu, et, veufs des plus belles toiles de­coupees avec art, des cadres vides pendaient lamentable­ment. Les pil­lards s'etaient ap­pro­prie jusqu'a des ten­tures choisies ev­idem­ment par­mi les plus somptueuses et jusqu'a des tapis se­lec­tionnes par­mi les plus beaux. Quant au cof­fre-​fort, il avait ete force, et son con­tenu avait dis­paru.

“On n'a pas em­porte tout cela a dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en con­statant cette dev­as­ta­tion. Il y avait la de quoi charg­er une voiture. Reste a denich­er la voiture.”

Cet in­ter­roga­toire et ces pre­mieres recherch­es avaient ne­ces­site un temps fort long. La nu­it etait prochaine. Il im­por­tait, avant qu'elle fut com­plete, de retrou­ver trace, si faire se pou­vait, du ve­hicule dont les voleurs, d'apres le polici­er, avaient du nec­es­saire­ment faire us­age. Celui-​ci se ha­ta donc de sor­tir.

Il n'eut pas loin a aller pour de­cou­vrir la preuve qu il recher­chait. Sur le sol de la vaste cour menagee de­vant la vil­la, de larges roues avaient laisse de pro­fondes em­preintes juste en face de la porte brisee, et, a quelque dis­tance, la terre etait pieti­nee, comme elle au­rait pu l'etre par des chevaux qui eu­ssent longtemps at­ten­du.

Ces con­stata­tions faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'ap­procha de l'en­droit ou des chevaux parais­saient avoir sta­tionne et ex­am­ina le sol avec at­ten­tion. Puis, traver­sant la cour, il pro­ce­da, aux abor­ds im­me­di­ats de la grille don­nant sur la route, a un nou­vel et minu­tieux ex­am­en, a l'is­sue duquel il suiv­it le chemin pub­lic pen­dant une cen­taine de me­tres, pour revenir en­suite sur ses pas.

"Ulh­mann! ap­pela-​t-​il en ren­trant dans la cour.

--Mon­sieur? re­pon­dit l'agent, qui sor­tit de la mai­son et s'ap­procha de son chef.

--Com­bi­en avons-​nous d'hommes? de­man­da celui-​ci.

--Onze.

--C'est peu, fit Dragoch.

--Cepen­dant, ob­jec­ta Ulh­mann, le gar­di­en Chris­tian n'es­time qu'a cinq ou six le nom­bre de ses agresseurs.

--Le gar­di­en Chris­tian a son opin­ion, et moi j'ai la mi­enne, repli­qua Dragoch. N'im­porte, il faut nous con­tenter de ce que nous avons. Tu vas laiss­er un homme ici, et pren­dre les dix autres. Avec nous deux, ca fera douze. C'est quelque chose.

--Vous avez donc un in­dice? in­ter­ro­gea Friedrick Ulh­mann.

--Je sais, ou sont nos voleurs ... de quel cote ils sont du moins.

--Os­erai-​je vous de­man­der?.. com­men­ca Ulh­mann.

--D'ou me vient cette as­sur­ance? ache­va Karl Dragoch. Rien n'est plus sim­ple. C'est meme ver­ita­ble­ment en­fantin. Je me su­is d'abord dit qu'on avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir be­soin d'un ve­hicule quel­conque. J'ai donc cherche ce ve­hicule et je l'ai trou­ve. C'est une char­rette a qua­tre roues, at­telee de deux chevaux, dont l'un, celui de fleche, of­fre cette par­tic­ular­ite qu'il manque un clou au fer de son pied an­terieur droit.

--Com­ment avez-​vous pu savoir cela? in­ter­ro­gea Ulh­mann ebahi.

--Parce qu'il a plu la nu­it derniere et que la terre en­core mal sechee a garde fi­dele­ment les em­preintes. J'ai ap­pris de la meme maniere que la char­rette, on quit­tant la vil­la, avait tourne a gauche, c'est-​a-​dire dans une di­rec­tion op­posee a celle de Gran. Nous al­lons nous diriger du meme cote et suiv­re au be­soin a la piste le cheval dont le fer est in­com­plet. Il n'y a pas ap­parence que nos gail­lards aient voy­age pen­dant le jour. Ils se sont sans doute ter­res quelque part jusqu'au soir. Or, la re­gion est peu habitee et les maisons ne sont pas bi­en nom­breuses. Nous fouillerons au be­soin toutes celles que nous trou­verons sur la route. Re­unis tes hommes, car voici venir la nu­it, et le gibier doit com­mencer a se don­ner de l'air."

Karl Dragoch et son es­couade durent marcher longtemps avant de de­cou­vrir un in­dice nou­veau. Il etait pres de dix heures et demie quand, apres avoir vis­ite inu­tile­ment deux ou trois fer­mes, ils ar­riv­er­ent, au croise­ment des trois routes, a l'auberge ou les deux rouliers avaient passe la journee et d'ou ils ve­naient de par­tir trois quarts d'heure plus tot. Karl Dragoch heur­ta rude­ment la porte.

"Au nom de la loi! pronon­ca Dragoch lorsqu'il vit ap­pa­raitre a sa fen­etre l'auber­giste, dont il etait ecrit que le som­meil serait trou­ble ce jour-​la.

--Au nom de la loi!.. repe­ta l'auber­giste, epou­vante en voy­ant sa de­meure cernee par cette troupe nom­breuse. Qu'ai-​je donc fait?

--De­scends, et l'on te le di­ra... Mais surtout ne tarde pas trop," repli­qua Dragoch d'une voix im­pa­tiente.

Quand l'auber­giste, a de­mi ve­tu, eut ou­vert sa porte, le polici­er pro­ce­da a un rapi­de in­ter­roga­toire. Une char­rette etait-​elle venue ici dans la mati­nee? Com­bi­en d'hommes la con­dui­saient? S'etait-​elle ar­retee? Etait-​elle repar­tie? De quel cote s'etait-​elle dirigee?

Les re­pons­es ne se firent pas at­ten­dre. Oui, une char­rette con­duite par deux hommes etait venue a l'auberge de bon matin. Elle y avait se­journe jusqu'au soir, et n'etait repar­tie qu'apres la venue d'un troisieme per­son­nage at­ten­du par les deux char­retiers. La demie de neuf heures avait de­ja sonne, quand elle s'etait eloignee dans la di­rec­tion de Saint-​An­dre.

"De Saint-​An­dre? in­sista Karl Dragoch. Tu en es sur?

--Sur, af­fir­ma l'auber­giste.

--On te l'a dit, ou tu l'as vu?

--Je l'ai vu.

--Hum!.. mur­mu­ra Karl Dragoch, qui ajou­ta: C'est bon. Re­monte te couch­er main­tenant, mon brave, et tiens ta langue."

L'auber­giste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se refer­ma, et l'es­couade de po­lice de­meu­ra seule sur la route.

“Un in­stant!” com­man­da Karl Dragoch a ses hommes qui rester­ent im­mo­biles, tan­dis que lui-​meme, mu­ni d'un fanal, ex­am­inait minu­tieuse­ment le sol.

D'abord, il ne re­mar­qua rien de sus­pect, mais il n'en fut pas ain­si quand, ayant tra­verse la route, il en eut at­teint le bas cote. En cet en­droit, la terre moins foulee par le pas­sage des ve­hicules, et, d'ailleurs, moins solide­ment em­pier­ree, avait con­serve plus de plas­ticite. Du pre­mier re­gard, Karl Dragoch de­cou­vrit l'em­preinte d'un sabot auquel un clou man­quait, et con­sta­ta que le cheval, pro­pri­etaire de cette fer­rure in­com­plete, se dirigeait non pas vers Saint-​An­dre, ni vers Gran, mais di­recte­ment vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est donc par ce chemin que Dragoch s'avan­ca a son tour a la tete de ses hommes.

Trois kilo­me­tres en­vi­ron avaient ete fran­chis sans in­ci­dent a travers un pays com­plete­ment desert, quand, sur la gauche de la route, le hen­nisse­ment d'un cheval re­ten­tit. Re­tenant ses hommes du geste, Karl Dragoch s'avan­ca jusqu'a la lisiere d'un pe­tit bois qu'on dis­tin­guait con­fuse­ment dans l'om­bre.

“Qui est la?..” hela-​t-​il d'une voix forte.

Nulle re­ponse n'etant faite a sa ques­tion, un des agents, sur son or­dre, al­luma une torche de re­sine. Sa flamme fulig­ineuse bril­la d'un vif eclat dans cette nu­it sans lune, mais sa lu­miere mourait a quelques pas, im­puis­sante a percer l'ob­scu­rite ren­due plus epaisse en­core par le feuil­lage des ar­bres.

“En avant!” com­man­da Dragoch, en pen­etrant dans le fourre a la tete de l'es­couade.

Mais le fourre avait des de­fenseurs. A peine en avait-​on de­passe la lisiere, qu'une voix im­perieuse pronon­ca:

“Un pas de plus, et nous faisons feu!”

Cette men­ace n'etait pas pour ar­reter Karl Dragoch, d'au­tant plus qu'a la vague lueur de la torche, il lui avait sem­ble apercevoir une masse im­mo­bile, celle d'une char­rette sans doute, au­tour de laque­lle se groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu re­con­naitre le nom­bre.

“En avant!” com­man­da-​t-​il de nou­veau.

Obeis­sant a cet or­dre, l'es­couade de po­lice con­tin­ua sa marche fort in­cer­taine dans ce bois in­con­nu. La dif­fi­culte ne tar­da pas a s'ag­graver. Tout a coup, la torche fut ar­rachee des mains de l'agent qui la por­tait. L'ob­scu­rite re­devint pro­fonde.

“Mal­adroit!.. gron­da Dragoch. De la lu­miere, Frantz!.. De la lu­miere!..”

Son de­pit etait d'au­tant plus vif qu'au dernier eclat jete par la torche en s'eteignant, il avait cru voir la char­rette com­mencer un mou­ve­ment de re­traite et s'eloign­er sous les ar­bres. Mal­heureuse­ment, il ne pou­vait etre ques­tion de lui don­ner la chas­se. C'est une vi­vante mu­raille que l'es­couade de po­lice ren­con­trait de­vant elle. A chaque agent s'op­po­saient deux ou trois ad­ver­saires, et Dragoch com­pre­nait un peu tard qu'il ne dis­po­sait pas de forces suff­isantes pour s'as­sur­er la vic­toire. Jusqu'ici, au­cun coup de feu n'avait ete tire, ni d'un cote, ni de l'autre.

"Titcha!.. ap­pela a ce mo­ment une voix dans la nu­it.

--Present! re­pon­dit une autre voix.

--La voiture?

--Par­tie.

--Alors, il faut en finir."

Ces voix, Dragoch les en­reg­is­tra dans sa mem­oire. Il ne de­vait ja­mais les ou­bli­er.

Ce court di­alogue echange, les re­volvers se mirent aus­si­tot de la par­tie, ebran­lant l'at­mo­sphere de leurs sech­es det­ona­tions. Quelques agents furent at­teints par les balles, et Karl Dragoch, se ren­dant compte qu'il y au­rait eu folie a s'ob­stin­er, dut se re­soudre a or­don­ner la re­traite.

L'es­couade de po­lice re­gagna donc la route, ou les vain­queurs ne se ris­queront pas a la pour­suiv­re, et la nu­it reprit son calme un in­stant trou­ble.

Il fal­lut d'abord s'oc­cu­per des bless­es. Ils etaient au nom­bre de trois, tres leg­ere­ment frappes, d'ailleurs. Apres un som­maire panse­ment, ils furent ren­voyes en ar­riere sous la garde de qua­tre de leurs ca­ma­rades. Quant a Dragoch, ac­com­pa­gne de Friedrick Ulh­mann et des trois derniers agents, il s'elan­ca a travers champs, vers le Danube, en obli­quant leg­ere­ment dans la di­rec­tion de Gran.

Il retrou­va sans dif­fi­culte l'en­droit ou il avait abor­de quelques heures plus tot, et l'em­bar­ca­tion dans laque­lle Ulh­mann et lui avaient passe le fleuve. Les cinq hommes s'y em­bar­quer­ent, et, le Danube tra­verse en sens in­verse, ils en de­scendi­rent le cours sur la rive gauche.

Si Karl Dragoch ve­nait de subir un echec, il en­tendait avoir sa re­vanche. Qu'Il­ia Br­usch et le trop fameux Lad­ko fussent le meme homme, cela ne fai­sait plus pour lui l'om­bre d'un doute, et c'est a son com­pagnon de voy­age, il en etait con­va­in­cu, que le crime de la nu­it prece­dente de­vait etre im­pute. Selon toute vraisem­blance, celui-​ci, apres avoir mis son butin a l'abri, se hat­erait de repren­dre la per­son­nalite d'em­prunt qu'il ne savait pas percee a jour et qui lui avait per­mis de de­jouer jusqu'ici les recherch­es de la po­lice. Avant l'aube, il au­rait sure­ment re­gagne la barge, et il y at­tendrait son pas­sager ab­sent, ain­si que l'au­rait fait l'in­of­fen­sif et hon­nete pecheur qu'il pre­tendait etre.

Cinq hommes res­olus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vain­cus par Lad­ko et sa bande, tri­om­pheraient plus aise­ment de la re­sis­tance que pour­rait leur op­pos­er ce meme Lad­ko, oblige a la soli­tude pour jouer son role d'Il­ia Br­usch.

Ce plan tres bi­en con­cu fut mal­heureuse­ment ir­re­al­is­able. Karl Dragoch et ses hommes eu­rent beau ex­plor­er la rive, il leur fut im­pos­si­ble de de­cou­vrir la barge du pecheur. Dragoch et Ulh­mann n'eu­rent au­cune peine, il est vrai, a re­con­naitre la place pre­cise ou le pre­mier avait de­bar­que, mais, de la barge, pas la moin­dre trace. La barge avait dis­paru, et Il­ia Br­usch avec elle.

Karl Dragoch etait joue, de­cide­ment, et cela l'em­plis­sait de fureur.

"Friedrick, dit-​il a son sub­or­donne, je su­is a bout. Il me serait im­pos­si­ble de faire un pas de plus. Nous al­lons dormir dans l'herbe pour retrou­ver un peu de force. Mais un de nos hommes va pren­dre le can­ot et re­mon­ter a Gran sur-​le-​champ. A l'ou­ver­ture du bu­reau, il fera jouer le tele­graphe. Al­lume un fanal. Je vais dicter. Ecris.

Friedrick Ulh­mann obeit en si­lence:

“Crime com­mis cette nu­it en­vi­rons de Gran. Butin charge sur cha­land. Ex­ercer rigoureuse­ment vis­ites pre­scrites.”

--Voila pour une, dit Dragoch en s'in­ter­rompant. A l'autre main­tenant.

Il dic­ta de nou­veau:

“Man­dat d'amen­er con­tre le nomme Lad­ko, se dis­ant fausse­ment Il­ia Br­usch et se pre­ten­dant lau­re­at de la Ligue Danu­bi­enne au dernier con­cours de Sig­marin­gen, led­it Lad­ko, _alias_ Il­ia Br­usch, in­culpe des crimes de vols et de meurtres.”

--Que ce­ci soit tele­gra­phie a la pre­miere heure a toutes les com­munes riveraines sans ex­cep­tion," com­man­da Karl Dragoch, en s'eten­dant epuise sur le sol.