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Le pays des fourrures by Verne, Jules - Le pays des fourrures

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Le pays des fourrures

The Project Guten­berg EBook of Le pays des four­rures, by Jules Verne

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Ti­tle: Le pays des four­rures

Au­thor: Jules Verne

Re­lease Date: Febru­ary 19, 2006 [EBook #17796]

Lan­guage: French

Char­ac­ter set en­cod­ing: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTEN­BERG EBOOK LE PAYS DES FOUR­RURES ***

Pro­duced by Ebooks Li­bres et Gra­tu­its; this text is al­so avail­able in mul­ti­ple for­mats at www.ebooks­gra­tu­its.com

Jules Verne

LE PAYS DES FOUR­RURES

(1873)

Ta­ble des matières

PRE­MIÈRE PAR­TIE I. Une soirée au Fort-​Re­liance. II. Hud­son's Bay Fur Com­pa­ny. III. Un sa­vant dégelé. IV. Une fac­torerie. V. Du Fort-​Re­liance au Fort-​En­treprise. VI. Un du­el de wapi­tis. VII. Le cer­cle po­laire. VI­II. Le lac du Grand-​Ours. IX. Une tem­pête sur un lac. X. Un re­tour sur le passé. XI. En suiv­ant la côte. XII. Le soleil de mi­nu­it. XI­II. Le Fort-​Es­pérance. XIV. Quelques ex­cur­sions. XV. À quinze milles du cap Bathurst. XVI. Deux coups de feu. XVII. L'ap­proche de l'hiv­er. XVI­II. La nu­it po­laire. XIX. Une vis­ite de voisi­nage. XX. Où le mer­cure gèle. XXI. Les grands ours po­laires. XXII. Pen­dant cinq mois. XXI­II. L'éclipse du 18 juil­let 1860. DEUX­IÈME PAR­TIE I. Un fort flot­tant. II. Où l'on est. III. Le tour de l'île. IV. Un campe­ment de nu­it. V. Du 25 juil­let au 20 août. VI. Dix jours de tem­pête. VII. Un feu et un cri. VI­II. Une ex­cur­sion de Mrs. Pauli­na Bar­nett. IX. Aven­tures de Kalumah. X. Le courant du Kamtchat­ka. XI. Une com­mu­ni­ca­tion de Jasper Hob­son. XII. Une chance à ten­ter. XI­II. À travers le champ de glace. XIV. Les mois d'hiv­er. XV. Une dernière ex­plo­ration. XVI. La débâ­cle. XVII. L'avalanche. XVI­II. Tous au tra­vail. XIX. La mer de Behring. XX. Au large! XXI. Où l'île se fait îlot. XXII. Les qua­tre jours qui suiv­ent. XXI­II. Sur un glaçon. XXIV. Con­clu­sion.

PRE­MIÈRE PAR­TIE

I.

Une soirée au Fort-​Re­liance.

Ce soir-​là -- 17 mars 1859 -- le cap­itaine Craven­ty don­nait une fête au Fort-​Re­liance.

Que ce mot de fête n'éveille pas dans l'es­prit l'idée d'un gala grandiose, d'un bal de cour, d'un «raout» car­il­lon­né ou d'un fes­ti­val à grand or­chestre. La ré­cep­tion du cap­itaine Craven­ty était plus sim­ple, et, pour­tant, le cap­itaine n'avait rien épargné pour lui don­ner tout l'éclat pos­si­ble.

En ef­fet, sous la di­rec­tion du ca­po­ral Jo­liffe, le grand sa­lon du rez-​de-​chaussée s'était trans­for­mé. On voy­ait bi­en en­core les mu­railles de bois, faites de troncs à peine équar­ris, dis­posés hor­izon­tale­ment; mais qua­tre pavil­lons bri­tan­niques, placés aux qua­tre an­gles, et des panoplies, em­prun­tées à l'ar­se­nal du fort, en dis­sim­ulaient la nu­dité. Si les longues poutres du pla­fond, rugueuses, noirâtres, s'al­longeaient sur les con­tre-​forts grossière­ment ajustés, en re­vanche, deux lam­pes, mu­nies de leur réflecteur en fer-​blanc, se bal­ançaient comme deux lus­tres au bout de leur chaîne et pro­je­taient une suff­isante lu­mière à travers l'at­mo­sphère em­brumée de la salle. Les fenêtres étaient étroites; quelques-​un­es ressem­blaient à des meur­trières; leurs car­reaux, blindés par un épais givre, dé­fi­aient toutes les cu­riosités du re­gard; mais deux ou trois pans de co­ton­nades rouges, dis­posées avec goût, sol­lic­itaient l'ad­mi­ra­tion des in­vités. Quant au planch­er, il se com­po­sait de lourds madri­ers jux­ta­posés, que le ca­po­ral Jo­liffe avait soigneuse­ment bal­ayés pour la cir­con­stance. Ni fau­teuils, ni di­vans, ni chais­es, ni autres ac­ces­soires des ameuble­ments mod­ernes ne gê­naient la cir­cu­la­tion. Des bancs de bois, à de­mi en­gagés dans l'épaisse paroi, des cubes mas­sifs, débités à coups de hache, deux ta­bles à gros pieds, for­maient tout le mo­bili­er du sa­lon; mais la mu­raille d'en­tre­fend, à travers laque­lle une étroite porte à un seul bat­tant don­nait ac­cès dans la cham­bre voi­sine, était ornée d'une façon pit­toresque et riche à la fois. Aux poutres, et dans un or­dre ad­mirable, pendaient d'op­ulentes four­rures, dont pareil as­sor­ti­ment ne se fût pas ren­con­tré aux plus en­vi­ables éta­lages de Re­gent-​Street ou de la Per­spec­tive-​Niews­ki. On eût dit que toute la faune des con­trées arc­tiques s'était fait représen­ter dans cette dé­co­ra­tion par un échan­til­lon de ses plus belles peaux. Le re­gard hési­tait en­tre les four­rures de loups, d'ours gris, d'ours po­laires, de loutres, de wolvérènes, de wisons, de cas­tors, de rats musqués, d'her­mines, de re­nards ar­gen­tés. Au-​dessus de cette ex­po­si­tion se déroulait une de­vise dont les let­tres avaient été artis­te­ment dé­coupées dans un morceau de car­ton peint, -- la de­vise de la célèbre Com­pag­nie de la baie d'Hud­son:

PRO­PELLE CUTEM.

«Véri­ta­ble­ment, ca­po­ral Jo­liffe, dit le cap­itaine Craven­ty à son sub­or­don­né, vous vous êtes sur­passé!

-- Je le crois, mon cap­itaine, je le crois, répon­dit le ca­po­ral. Mais ren­dons jus­tice à cha­cun. Une part de vos élo­ges re­vient à mis­tress Jo­liffe, qui m'a aidé en tout ce­ci.

-- C'est une femme adroite, ca­po­ral.

-- Elle n'a pas sa pareille, mon cap­itaine.»

Au cen­tre du sa­lon se dres­sait un poêle énorme, moitié brique, moitié faïence, dont le gros tuyau de tôle, traver­sant le pla­fond, al­lait épanch­er au de­hors des tor­rents de fumée noire. Ce poêle tirait, ron­flait, rougis­sait sous l'in­flu­ence des pel­letées de char­bon que le chauf­feur, -- un sol­dat spé­ciale­ment chargé de ce ser­vice, -- y en­gouf­frait sans cesse. Quelque­fois, un re­mous de vent en­ca­pu­chon­nait la chem­inée ex­térieure. Une âcre fumée, se ra­bat­tant à travers le foy­er, en­vahis­sait alors le sa­lon; des langues de flammes léchaient les parois de brique; un nu­age opaque voilait la lu­mière de la lampe, et en­cras­sait les poutres du pla­fond. Mais ce léger in­con­vénient touchait peu les in­vités du Fort-​Re­liance. Le poêle les chauf­fait, et ce n'était pas acheter trop cher sa chaleur, car il fai­sait ter­ri­ble­ment froid au de­hors, et au froid se joignait un coup de vent de nord, qui en re­dou­blait l'in­ten­sité.

En ef­fet, on en­tendait la tem­pête mu­gir au­tour de la mai­son. La neige qui tombait, presque so­lid­ifiée déjà, crépi­tait sur le givre des vit­res. Des sif­fle­ments ai­gus, pas­sant en­tre les join­tures des portes et des fenêtres, s'él­evaient par­fois jusqu'à la lim­ite des sons per­cep­ti­bles. Puis, un grand si­lence se fai­sait. La na­ture sem­blait repren­dre haleine, et de nou­veau, la rafale se déchaî­nait avec une épou­vantable force. On sen­tait la mai­son trem­bler sur ses pi­lo­tis, les ais cra­quer, les poutres gémir. Un étranger, moins habitué que les hôtes du fort à ces con­vul­sions de l'at­mo­sphère, se serait de­mandé si la tour­mente n'al­lait pas em­porter cet as­sem­blage de planch­es et de madri­ers. Mais les in­vités du cap­itaine Craven­ty se préoc­cu­paient peu de la rafale, et, même au de­hors, ils ne s'en seraient pas plus ef­frayés que ces pètrels- sa­tan­icles qui se jouent au mi­lieu des tem­pêtes.

Cepen­dant, au su­jet de ces in­vités, il faut faire quelques ob­ser­va­tions. La réu­nion com­pre­nait une cen­taine d'in­di­vidus des deux sex­es; mais deux seule­ment -- deux femmes -- n'ap­parte­naient pas au per­son­nel ac­cou­tumé du Fort-​Re­liance. Ce per­son­nel se com­po­sait du cap­itaine Craven­ty, du lieu­tenant Jasper Hob­son, du ser­gent Long, du ca­po­ral Jo­liffe et d'une soix­an­taine de sol­dats ou em­ployés de la Com­pag­nie. Quelques-​uns étaient mar­iés, en­tre autres le ca­po­ral Jo­liffe, heureux époux d'une Cana­di­enne vive et alerte, puis un cer­tain Mac Nap, Écos­sais mar­ié à une Écos­saise, et John Raë, qui avait pris femme dernière­ment par­mi les In­di­ennes de la con­trée. Tout ce monde, sans dis­tinc­tion de rang, of­ficiers, em­ployés ou sol­dats, était traité, ce soir-​là, par le cap­itaine Craven­ty.

Il con­vient d'ajouter ici que le per­son­nel de la Com­pag­nie n'avait pas fourni seul son con­tin­gent à la fête. Les forts du voisi­nage, -- et dans ces con­trées loin­taines on voi­sine à cent milles de dis­tance, -- avaient ac­cep­té l'in­vi­ta­tion du cap­itaine Craven­ty. Bon nom­bre d'em­ployés ou de fac­teurs étaient venus du Fort- Prov­idence ou du Fort-​Ré­so­lu­tion, ap­par­tenant à la cir­con­scrip­tion du lac de l'Es­clave, et même du Fort-​Chipewan et du Fort-​Liard situés plus au sud. C'était un di­ver­tisse­ment rare, une dis­trac­tion inat­ten­due, que de­vaient rechercher avec em­presse­ment ces reclus, ces ex­ilés, à de­mi per­dus dans la soli­tude des ré­gions hy­per­boréennes.

En­fin, quelques chefs in­di­ens n'avaient point dé­cliné l'in­vi­ta­tion qui leur fut faite. Ces in­digènes, en rap­ports con­stants avec les fac­toreries, four­nis­saient en grande par­tie et par voie d'échange les four­rures dont la Com­pag­nie fai­sait le traf­ic. C'étaient générale­ment des In­di­ens Chipeways, hommes vigoureux, ad­mirable­ment con­sti­tués, vê­tus de casaques de peaux et de man­teaux de four­rures du plus grand ef­fet. Leur face, moitié rouge, moitié noire, présen­tait ce masque spé­cial que la «couleur lo­cale» im­pose en Eu­rope aux di­ables des féeries. Sur leur tête se dres­saient des bou­quets de plumes d'aigle dé­ployés comme l'éven­tail d'une seño­ra et qui trem­blaient à chaque mou­ve­ment de leur chevelure noire. Ces chefs, au nom­bre d'une douzaine, n'avaient point amené leurs femmes, mal­heureuses «squaws» qui ne s'élèvent guère au-​dessus de la con­di­tion d'es­claves.

Tel était le per­son­nel de cette soirée, auquel le cap­itaine fai­sait les hon­neurs du Fort-​Re­liance. On ne dan­sait pas, faute d'or­chestre; mais le buf­fet rem­plaçait avan­tageuse­ment les gag­istes des bals eu­ropéens. Sur la ta­ble s'él­evait un pud­ding pyra­mi­dal que Mrs. Jo­liffe avait con­fec­tion­né de sa main; c'était un énorme cône tron­qué, com­posé de farine, de graisse de rennes et de boeuf musqué, auquel man­quaient peut-​être les oeufs, le lait, le cit­ron recom­mandés par les traités de cui­sine, mais qui ra­chetait ce dé­faut par ses pro­por­tions gi­gan­tesques. Mrs. Jo­liffe ne ces­sait de le débiter en tranch­es, et cepen­dant l'énorme masse ré­sis­tait tou­jours. Sur la ta­ble fig­uraient aus­si des piles de sand­wich­es, dans lesquelles le bis­cuit de mer rem­plaçait les fines tartines de pain anglais; en­tre deux tranch­es de bis­cuit qui, mal­gré leur dureté, ne ré­sis­taient pas aux dents des Chipeways, Mrs. Jo­liffe avait in­génieuse­ment glis­sé de minces lanières de «corn-​beef,» sorte de boeuf salé, qui tenait la place du jam­bon d'York et de la galan­tine truf­fée des buf­fets de l'an­cien con­ti­nent. Quant aux rafraîchisse­ments, le whisky et le gin, ils cir­cu­laient dans de pe­tits ver­res d'étain, sans par­ler d'un punch gi­gan­tesque qui de­vait clore cette fête, dont les In­di­ens par­leront longtemps dans leurs wig­wams.

Aus­si que de com­pli­ments les époux Jo­liffe reçurent pen­dant cette soirée! Mais aus­si, quelle ac­tiv­ité, quelle bonne grâce! Comme ils se mul­ti­pli­aient! Avec quelle am­abil­ité ils présidaient à la dis­tri­bu­tion des rafraîchisse­ments! Non! ils n'at­tendaient pas, ils préve­naient les désirs de cha­cun. On n'avait pas le temps de de­man­der, de souhaiter même. Aux sand­wich­es suc­cé­daient les tranch­es de l'in­épuis­able pud­ding! Au pud­ding, les ver­res de gin ou de whisky!

«Non, mer­ci, mis­tress Jo­liffe.

-- Vous êtes trop bon, ca­po­ral, je vous de­man­derai la per­mis­sion de respir­er.

-- Mis­tress Jo­liffe, je vous as­sure que j'étouffe!

-- Ca­po­ral Jo­liffe, vous faites de moi ce que vous voulez.

-- Non, cette fois, mis­tress, non! c'est im­pos­si­ble!»

Telles étaient les répons­es que s'at­ti­rait presque in­vari­able­ment l'heureux cou­ple. Mais le ca­po­ral et sa femme in­sis­taient telle­ment que les plus ré­cal­ci­trants finis­saient par céder. Et l'on mangeait sans cesse, et l'on bu­vait tou­jours! Et le ton des con­ver­sa­tions mon­tait! Les sol­dats, les em­ployés s'an­imaient. Ici l'on par­lait chas­se, plus loin traf­ic. Que de pro­jets for­més pour la sai­son prochaine! La faune en­tière des ré­gions arc­tiques ne suf­fi­rait pas à sat­is­faire ces chas­seurs en­treprenants. Déjà les ours, les re­nards, les boeufs musqués, tombaient sous leurs balles! Les cas­tors, les rats, les her­mines, les martres, les wisons se pre­naient par mil­liers dans leurs trappes! Les four­rures pré­cieuses s'en­tas­saient dans les ma­ga­sins de la Com­pag­nie, qui, cette an­née-​là, réal­isait des béné­fices hors de toute prévi­sion. Et, tan­dis que les liqueurs, abon­dam­ment dis­tribuées, en­flam­maient ces imag­ina­tions eu­ropéennes, les In­di­ens, graves et si­len­cieux, trop fiers pour ad­mir­er, trop cir­con­spects pour promet­tre, lais­saient dire ces langues ba­bil­lardes, tout en ab­sorbant, à haute dose, l'eau de feu du cap­itaine Craven­ty.

Le cap­itaine, lui, heureux de ce brouha­ha, sat­is­fait du plaisir que pre­naient ces pau­vres gens, relégués pour ain­si dire au-​delà du monde hab­it­able, se prom­enait joyeuse­ment au mi­lieu de ses in­vités, répon­dant à toutes les ques­tions qui lui étaient posées, lorsqu'elles se rap­por­taient à la fête:

«De­man­dez à Jo­liffe! de­man­dez à Jo­liffe!»

Et l'on de­mandait à Jo­liffe, qui avait tou­jours une pa­role gra­cieuse au ser­vice de cha­cun.

Par­mi les per­son­nes at­tachées à la garde et au ser­vice du Fort- Re­liance, quelques-​un­es doivent être plus spé­ciale­ment sig­nalées, car ce sont elles qui vont de­venir le jou­et de cir­con­stances ter­ri­bles, qu'au­cune per­spi­cac­ité hu­maine ne pou­vait prévoir. Il con­vient donc, en­tre autres, de citer le lieu­tenant Jasper Hob­son, le ser­gent Long, les époux Jo­liffe et deux étrangères auxquelles le cap­itaine fai­sait les hon­neurs de la soirée.

C'était un homme de quar­ante ans que le lieu­tenant Jasper Hob­son. Pe­tit, mai­gre, s'il ne pos­sé­dait pas une grande force mus­cu­laire, en re­vanche, son én­ergie morale le met­tait au-​dessus de toutes les épreuves et de tous les événe­ments. C'était «un en­fant de la Com­pag­nie». Son père, le ma­jor Hob­son, un Ir­landais de Dublin, mort depuis quelques an­nées, avait longtemps oc­cupé avec Mrs. Hob­son le Fort-​Assini­boine. Là était né Jasper Hob­son. Là, au pied même des Mon­tagnes Rocheuses, son en­fance et sa je­unesse s'écoulèrent li­bre­ment. In­stru­it sévère­ment par le ma­jor Hob­son, il devint «un homme» par le sang-​froid et le courage, quand l'âge n'en fai­sait en­core qu'un ado­les­cent. Jasper Hob­son n'était point un chas­seur, mais un sol­dat, un of­fici­er in­tel­li­gent et brave. Pen­dant les luttes que la Com­pag­nie eut à soutenir dans l'Oré­gon con­tre les com­pag­nies ri­vales, il se dis­tin­gua par son zèle et son au­dace, et con­quit rapi­de­ment son grade de lieu­tenant. En con­séquence de son mérite bi­en re­con­nu, il ve­nait d'être désigné pour com­man­der une ex­pédi­tion dans le Nord. Cette ex­pédi­tion avait pour but d'ex­plor­er les par­ties septen­tri­onales du lac du Grand- Ours et d'établir un fort sur la lim­ite du con­ti­nent améri­cain. Le dé­part du lieu­tenant Jasper Hob­son de­vait s'ef­fectuer dans les pre­miers jours d'avril.

Si le lieu­tenant présen­tait le type ac­com­pli de l'of­fici­er, le ser­gent Long, homme de cin­quante ans, dont la rude barbe sem­blait faite en fi­bres de co­co, était, lui, le type du sol­dat, brave par na­ture, obéis­sant par tem­péra­ment, ne con­nais­sant que la con­signe, ne dis­cu­tant ja­mais un or­dre, si étrange qu'il fût, ne raison­nant plus, quand il s'agis­sait du ser­vice, véri­ta­ble ma­chine en uni­forme, mais ma­chine par­faite, ne s'us­ant pas, marchant tou­jours, sans se fa­tiguer ja­mais. Peut-​être le ser­gent Long était-​il un peu dur pour ses hommes, comme il l'était pour lui- même. Il ne tolérait pas la moin­dre in­frac­tion à la dis­ci­pline, consignant impi­toy­able­ment à pro­pos du moin­dre man­que­ment, et n'ayant ja­mais été con­signé. Il com­mandait, car son grade de ser­gent l'y obligeait, mais il n'éprou­vait, en somme, au­cune sat­is­fac­tion à don­ner des or­dres. En un mot, c'était un homme né pour obéir, et cette an­ni­hi­la­tion de lui-​même al­lait à sa na­ture pas­sive. C'est avec ces gens-​là que l'on fait les ar­mées red­outa­bles. Ce ne sont que des bras au ser­vice d'une seule tête. N'est-​ce pas là l'or­gan­isa­tion véri­ta­ble de la force? Deux types ont été imag­inés par la Fa­ble: Bri­arée aux cent bras, l'Hy­dre aux cent têtes. Si l'on met ces deux mon­tres aux pris­es, qui rem­portera la vic­toire? Bri­arée.

On con­naît le ca­po­ral Jo­liffe. C'était peut-​être la mouche du coche, mais on se plai­sait à l'en­ten­dre bour­don­ner. Il eût plutôt fait un ma­jor­dome qu'un sol­dat. Il le sen­tait bi­en. Aus­si s'in­ti­tu­lait-​il volon­tiers «ca­po­ral chargé du dé­tail», mais dans ces dé­tails il se serait per­du cent fois, si la pe­tite Mrs. Jo­liffe ne l'eût guidé d'une main sûre. Il s'en­suit que le ca­po­ral obéis­sait à sa femme, sans vouloir en con­venir, se dis­ant, sans doute, comme San­cho le philosophe: «Ce n'est pas grand'chose qu'un con­seil de femme, mais il faut être fou pour n'y point prêter at­ten­tion!»

L'élé­ment étranger, dans le per­son­nel de la soirée, était, on l'a dit, représen­té par deux femmes, âgées de quar­ante ans en­vi­ron. L'une de ces femmes méri­tait juste­ment d'être placée au pre­mier rang des voyageuses célèbres. Ri­vale des Pfeif­fer, des Tin­né, des Hau­maire de Hell, son nom, Pauli­na Bar­nett, fut plus d'une fois cité avec hon­neur aux séances de la So­ciété royale de géo­gra­phie. Pauli­na Bar­nett, en re­mon­tant le cours du Bramapoutre jusqu'aux mon­tagnes du Ti­bet, et en traver­sant un coin ig­noré de la Nou­velle-​Hol­lande, de la baie des Cygnes au golfe de Car­pen­tarie, avait dé­ployé les qual­ités d'une grande voyageuse. C'était une femme de haute taille, veuve depuis quinze ans que la pas­sion des voy­ages en­traî­nait in­ces­sam­ment à travers des pays in­con­nus. Sa tête, en­cadrée dans de longs ban­deaux, déjà blan­chis par place, déno­tait une réelle én­ergie. Ses yeux, un peu my­opes, se dérobaient der­rière un lorgnon à mon­ture d'ar­gent, qui pre­nait son point d'ap­pui sur un nez long, droit, dont les nar­ines mo­biles «sem­blaient as­pir­er l'es­pace». Sa dé­marche, il faut l'avouer, était peut-​être un peu mas­cu­line, et toute sa per­son­ne res­pi­rait moins la grâce que la force morale. C'était une Anglaise du comté d'York, pourvue d'une cer­taine for­tune, dont le plus clair se dépen­sait en ex­pédi­tions aven­tureuses. Et si en ce mo­ment, elle se trou­vait au Fort-​Re­liance, c'est que quelque ex­plo­ration nou­velle l'avait con­duite en ce poste loin­tain. Après s'être lancée à travers les ré­gions équinox­iales, sans doute elle voulait pénétr­er jusqu'aux dernières lim­ites des con­trées hy­per­boréennes. Sa présence au fort était un événe­ment. Le di­recteur de la Com­pag­nie l'avait recom­mandée par let­tre spé­ciale au cap­itaine Craven­ty. Celui-​ci, d'après la teneur de cette let­tre, de­vait fa­ciliter à la célèbre voyageuse le pro­jet qu'elle avait for­mé de se ren­dre aux ri­vages de la mer po­laire. Grande en­treprise! Il fal­lait repren­dre l'it­inéraire des Hearne, des Macken­zie, des Raë, des Franklin. Que de fa­tigues, que d'épreuves, que de dan­gers dans cette lutte avec les ter­ri­bles élé­ments des cli­mats arc­tiques! Com­ment une femme os­ait-​elle s'aven­tur­er là où tant d'ex­plo­rateurs avaient reculé ou péri? Mais l'étrangère, con­finée en ce mo­ment au Fort-​Re­liance, n'était point une femme: c'était Pauli­na Bar­nett, lau­réate de la So­ciété royale.

On ajoutera que la célèbre voyageuse avait dans sa com­pagne Madge mieux qu'une ser­vante, une amie dévouée, courageuse, qui ne vi­vait que pour elle, une Écos­saise des an­ciens temps, qu'un Caleb eût pu épous­er sans déroger. Madge avait quelques an­nées de plus que sa maîtresse, -- cinq ans en­vi­ron; elle était grande et vigoureuse­ment char­pen­tée. Madge tu­toy­ait Pauli­na, et Pauli­na tu­toy­ait Madge. Pauli­na re­gar­dait Madge comme une soeur aînée; Madge traitait Pauli­na comme sa fille. En somme, ces deux êtres n'en fai­saient qu'un.

Et pour tout dire, c'était en l'hon­neur de Pauli­na Bar­nett que le cap­itaine Craven­ty traitait ce soir-​là ses em­ployés et les In­di­ens de la tribu Chipeways. En ef­fet, la voyageuse de­vait se join­dre au dé­tache­ment du lieu­tenant Jasper Hob­son dans son ex­plo­ration au Nord. C'était pour Mrs. Pauli­na Bar­nett que le grand sa­lon de la fac­torerie re­ten­tis­sait de joyeux hur­rahs.

Et si pen­dant cette mé­morable soirée, le poêle con­som­ma un quin­tal de char­bon, c'est qu'un froid de vingt-​qua­tre de­grés Fahren­heit au-​dessous de zéro (32° centi­gr. au-​dessous de glace) rég­nait au de­hors, et que le Fort-​Re­liance est situé par 61° 47' de lat­itude septen­tri­onale, à moins de qua­tre de­grés du cer­cle po­laire.

II.

Hud­son's Bay Fur Com­pa­ny.

«Mon­sieur le cap­itaine?

-- Madame Bar­nett.

-- Que pensez-​vous de votre lieu­tenant, mon­sieur Jasper Hob­son?

-- Je pense que c'est un of­fici­er qui ira loin.

-- Qu'en­ten­dez-​vous par ces mots: il ira loin? Voulez-​vous dire qu'il dé­passera le qua­tre-​vingtième par­al­lèle?»

Le cap­itaine Craven­ty ne put s'em­pêch­er de sourire à cette ques­tion de Mrs. Pauli­na Bar­nett. Elle et lui cau­saient auprès du poêle, pen­dant que les in­vités al­laient et ve­naient de la ta­ble des vict­uailles à la ta­ble des rafraîchisse­ments.

«Madame, répon­dit le cap­itaine, tout ce qu'un homme peut faire, Jasper Hob­son le fera. La Com­pag­nie l'a chargé d'ex­plor­er le nord de ses pos­ses­sions et d'établir une fac­torerie aus­si près que pos­si­ble des lim­ites du con­ti­nent améri­cain, et il l'établi­ra.

-- C'est une grande re­spon­sabil­ité qui in­combe au lieu­tenant Hob­son! dit la voyageuse.

-- Oui, madame, mais Jasper Hob­son n'a ja­mais reculé de­vant une tâche à ac­com­plir, si rude qu'elle pût être.

-- Je vous crois, cap­itaine, répon­dit Mrs. Pauli­na, et ce lieu­tenant, nous le ver­rons à l'oeu­vre. Mais quel in­térêt pousse donc la Com­pag­nie à con­stru­ire un fort sur les lim­ites de la mer Arc­tique?

-- Un grand in­térêt, madame, répon­dit le cap­itaine, et j'ajouterai même un dou­ble in­térêt. Prob­able­ment dans un temps as­sez rap­proché, la Russie cédera ses pos­ses­sions améri­caines au gou­verne­ment des Etats-​Unis[1]. Cette ces­sion opérée, le traf­ic de la Com­pag­nie de­vien­dra très dif­fi­cile avec le Paci­fique, à moins que le pas­sage du nord-​ouest dé­cou­vert par Mac Clure ne de­vi­enne une voie prat­ica­ble. C'est, d'ailleurs, ce que de nou­velles ten­ta­tives dé­mon­treront, car l'ami­rauté va en­voy­er un bâ­ti­ment dont la mis­sion sera de re­mon­ter la côte améri­caine depuis le détroit de Behring jusqu'au golfe du Couron­nement, lim­ite ori­en­tale en deçà de laque­lle doit être établi le nou­veau fort. Or, si l'en­treprise réus­sit, ce point de­vien­dra une fac­torerie im­por­tante dans laque­lle se con­cen­tr­era tout le com­merce de pel­leter­ies du Nord. Et, tan­dis que le trans­port des four­rures ex­ige un temps con­sid­érable et des frais énormes pour être ef­fec­tué à travers les ter­ri­toires in­di­ens, en quelques jours des steam­ers pour­ront aller du nou­veau fort à l'océan Paci­fique.

-- Ce sera là, en ef­fet, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, un ré­sul­tat con­sid­érable, si le pas­sage du nord-​ouest peut être util­isé. Mais vous aviez par­lé d'un dou­ble in­térêt, je crois?

-- L'autre in­térêt, madame, reprit le cap­itaine, le voici, et c'est, pour ain­si dire, une ques­tion vi­tale pour la Com­pag­nie, dont je vous de­man­derai la per­mis­sion de vous rap­pel­er l'orig­ine en quelques mots. Vous com­pren­drez alors pourquoi cette as­so­ci­ation, si floris­sante autre­fois, est main­tenant men­acée dans la source même de ses pro­duits.»

En quelques mots, ef­fec­tive­ment, le cap­itaine Craven­ty fit l'his­torique de cette Com­pag­nie célèbre.

On sait que dès les temps les plus reculés, l'homme em­prun­ta aux an­imaux leur peau ou leur four­rure pour s'en vêtir. Le com­merce des pel­leter­ies re­monte donc à la plus haute an­tiq­ui­té. Le luxe de l'ha­bille­ment se dévelop­pa même à ce point que des lois somp­tu­aires furent plusieurs fois édic­tées afin d'en­ray­er cette mode qui se por­tait prin­ci­pale­ment sur les four­rures. Le vair et le pe­tit-​gris durent être pro­hibés au mi­lieu du XI­Ième siè­cle.

En 1553, la Russie fon­da plusieurs étab­lisse­ments dans ses steppes septen­tri­onales, et des com­pag­nies anglais­es ne tardèrent pas à l'imiter. C'était par l'en­trem­ise des Samoyèdes que se fai­sait alors ce traf­ic de martres-​zi­belines, d'her­mines, de cas­tors, etc. Mais, pen­dant le règne d'Élis­abeth, l'us­age des four­rures lux­ueuses fut re­streint sin­gulière­ment, de par la volon­té royale, et, pen­dant quelques an­nées, cette branche de com­merce de­meu­ra paralysée.

Le 2 mai 1670, un priv­ilège fut ac­cordé à la Com­pag­nie des pel­leter­ies de la baie d'Hud­son. Cette so­ciété comp­tait un cer­tain nom­bre d'ac­tion­naires dans la haute no­blesse, le duc d'York, le duc d'Al­ber­male, le comte de Shaftes­bury, etc. Son cap­ital n'était alors que de huit mille qua­tre cent vingt livres. Elle avait pour ri­vales les as­so­ci­ations par­ti­culières dont les agents français, étab­lis au Cana­da, se lançaient dans des ex­cur­sions aven­tureuses, mais fort lu­cra­tives. Ces in­trépi­des chas­seurs, con­nus sous le nom de «voyageurs cana­di­ens», firent une telle con­cur­rence à la Com­pag­nie nais­sante, que l'ex­is­tence de celle-​ci fut sérieuse­ment com­pro­mise.

Mais la con­quête du Cana­da vint mod­ifi­er cette sit­ua­tion pré­caire. Trois ans après la prise de Québec, en 1766, le com­merce des pel­leter­ies reprit avec un nou­vel en­train. Les fac­teurs anglais s'étaient fa­mil­iarisés avec les dif­fi­cultés de ce genre de traf­ic: ils con­nais­saient les moeurs du pays, les habi­tudes des In­di­ens, le mode qu'ils em­ploy­aient dans leurs échanges. Cepen­dant, les béné­fices de la Com­pag­nie étaient nuls en­core. De plus, vers 1784, des marchands de Mon­tréal s'étant as­so­ciés pour l'ex­ploita­tion des pel­leter­ies, fondèrent cette puis­sante «Com­pag­nie du nord-​ouest», qui cen­tral­isa bi­en­tôt toutes les opéra­tions de ce genre. En 1798, les ex­pédi­tions de la nou­velle so­ciété se mon­taient au chiffre énorme de cent vingt mille livres ster­ling, et la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son était en­core men­acée dans son ex­is­tence.

Il faut dire que cette Com­pag­nie du nord-​ouest ne rec­ulait de­vant au­cun acte im­moral, quand son in­térêt était en jeu. Ex­ploitant leurs pro­pres em­ployés, spécu­lant sur la mis­ère des In­di­ens, les mal­trai­tant, les pil­lant après les avoir enivrés, bra­vant la défense du par­lement qui pro­hi­ba la vente des liqueurs al­cooliques sur les ter­ri­toires in­digènes, les agents du nord-​ouest réal­isaient d'énormes béné­fices, mal­gré la con­cur­rence des so­ciétés améri­caines et russ­es qui s'étaient fondées, en­tre autres la «Com­pag­nie améri­caine des pel­leter­ies», créée en 1809 avec un cap­ital d'un mil­lion de dol­lars, et qui ex­ploitait l'ouest des Mon­tagnes-​Rocheuses.

Mais de toutes ces so­ciétés, la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son était la plus men­acée, quand, en 1821, à la suite de traités longue­ment dé­bat­tus, elle ab­sor­ba son an­ci­enne ri­vale, la Com­pag­nie du nord-​ouest, et prit la dénom­ina­tion générale de: _Hud­son's bay fur Com­pa­ny_.

Au­jourd'hui, cette im­por­tante as­so­ci­ation n'a plus d'autre ri­vale que «la Com­pag­nie améri­caine des pel­leter­ies de Saint-​Louis.» Elle pos­sède des étab­lisse­ments nom­breux dis­per­sés sur un do­maine qui compte trois mil­lions sept cent mille milles car­rés. Ses prin­ci­pales fac­toreries sont situées sur la baie James, à l'em­bouchure de la riv­ière de Sev­ern, dans la par­tie sud et vers les fron­tières du Haut-​Cana­da, sur les lacs Athapeskow, Win­nipeg, Supérieur, Methye, Buf­fa­lo, près des riv­ières Colom­bia, Macken­zie, Saskatchawan, Assinipoil, etc. Le Fort York, qui com­mande le cours du fleuve Nel­son, trib­utaire de la baie d'Hud­son, forme le quarti­er général de la Com­pag­nie, et c'est là qu'est établi son prin­ci­pal dépôt de four­rures. De plus, en 1842, elle a pris à bail, moyen­nant une rétri­bu­tion an­nuelle de deux cent mille francs, les étab­lisse­ments russ­es de l'Amérique du Nord. Elle ex­ploite ain­si, et pour son pro­pre compte, les ter­rains im­menses com­pris en­tre le Mis­sis­sipi et l'océan Paci­fique. Elle a lancé dans toutes les di­rec­tions des voyageurs in­trépi­des, Hearn vers la mer po­laire, à la dé­cou­verte de la Cop­per­ni­cie en 1770; Franklin, de 1819 à 1822, sur cinq mille cinq cent cin­quante milles du lit­toral améri­cain; Macken­zie, qui, après avoir dé­cou­vert le fleuve auquel il a don­né son nom, at­teignit les bor­ds du Paci­fique par 52024 de lat­itude nord. En 1833-34, elle ex­pé­di­ait en Eu­rope les quan­tités suiv­antes de peaux et four­rures, quan­tités qui don­neront un état ex­act de son traf­ic:

Cas­tors: 1, 074 Par­chemins et je­unes cas­tors: 92, 288 Rats musqués: 694, 092 Blaireaux 1, 069 Ours: 7, 451 Her­mines: 491 Pêcheurs: 5, 296 Re­nards: 9, 937 Lynx: 14, 255 Martres: 64, 490 Putois: 25, 100 Loutres: 22, 303 Ra­tons: 713 Cygnes: 7, 918 Loups: 8, 484 Wol­wérènes: 1, 571

Une telle pro­duc­tion de­vait donc as­sur­er à la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son des béné­fices très con­sid­érables; mais, mal­heureuse­ment pour elle, ces chiffres ne se maintin­rent pas, et depuis vingt ans en­vi­ron, ils étaient en pro­por­tion décrois­sante.

À quoi tenait cette dé­ca­dence, c'est ce que le cap­itaine Craven­ty ex­pli­quait en ce mo­ment à Mrs. Pauli­na Bar­nett.

«Jusqu'en 1837, madame, dit-​il, on peut af­firmer que la sit­ua­tion de la Com­pag­nie a été floris­sante. En cette an­née-​là, l'ex­por­ta­tion des peaux s'était en­core élevée au chiffre de deux mil­lions trois cent cin­quante-​huit mille. Mais depuis, il a tou­jours été en dimin­uant, et main­tenant ce chiffre s'est abais­sé de moitié au moins.

-- Mais à quelle cause at­tribuez-​vous cet abaisse­ment no­table dans l'ex­por­ta­tion des four­rures? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Au dépe­uple­ment que l'ac­tiv­ité, et j'ajoute, l'in­curie des chas­seurs a provo­qué sur les ter­ri­toires de chas­se. On a traqué et tué sans relâche. Ces mas­sacres se sont faits sans dis­cerne­ment. Les pe­tits, les femelles pleines n'ont même pas été épargnés. De là, une rareté in­évitable dans le nom­bre des an­imaux à four­rures. La loutre a presque com­plète­ment dis­paru et ne se retrou­ve guère que près des îles du Paci­fique nord. Les cas­tors se sont réfugiés par pe­tits dé­tache­ments sur les rives des plus loin­taines riv­ières. De même pour tant d'autres an­imaux pré­cieux qui ont dû fuir de­vant l'in­va­sion des chas­seurs. Les trappes, qui re­gorgeaient autre­fois, sont vides main­tenant. Le prix des peaux aug­mente, et cela pré­cisé­ment à une époque où les four­rures sont très recher­chées. Aus­si, les chas­seurs se dé­goû­tent, et il ne reste plus que les au­da­cieux et les in­fati­ga­bles qui s'avan­cent main­tenant jusqu'aux lim­ites du con­ti­nent améri­cain.

-- Je com­prends main­tenant, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, l'in­térêt que la Com­pag­nie at­tache à la créa­tion d'une fac­torerie sur les rives de l'océan Arc­tique, puisque les an­imaux se sont réfugiés au-​delà du cer­cle po­laire.

-- Oui, madame, répon­dit le cap­itaine. D'ailleurs, il fal­lait bi­en que la Com­pag­nie se dé­cidât à re­porter plus au nord le cen­tre de ses opéra­tions, car, il y a deux ans, une dé­ci­sion du par­lement bri­tan­nique a sin­gulière­ment ré­duit ses do­maines.

-- Et qui a pu mo­tiv­er cette ré­duc­tion? de­man­da la voyageuse.

-- Une rai­son économique de haute im­por­tance, madame, et qui a dû vive­ment frap­per les hommes d'État de la Grande-​Bre­tagne. En ef­fet, la mis­sion de la Com­pag­nie n'était pas civil­isatrice. Au con­traire. Dans son pro­pre in­térêt, elle de­vait main­tenir à l'état de ter­rains vagues son im­mense do­maine. Toute ten­ta­tive de défriche­ment qui eût éloigné les an­imaux à four­rures était impi­toy­able­ment ar­rêtée par elle. Son monopole même est donc en­ne­mi de tout es­prit d'en­treprise agri­cole. De plus, les ques­tions étrangères à son in­dus­trie sont impi­toy­able­ment re­poussées par son con­seil d'ad­min­is­tra­tion. C'est ce régime ab­solu, et, par cer­tains côtés, an­ti­moral, qui a provo­qué les mesures pris­es par le par­lement, et en 1857, une com­mis­sion, nom­mée par le se­cré­taire d'État des colonies, dé­ci­da qu'il fal­lait an­nex­er au Cana­da toutes les ter­res sus­cep­ti­bles de défriche­ment, telles que les ter­ri­toires de la Riv­ière-​Rouge, les dis­tricts du Saskatchawan, et ne laiss­er que la par­tie du do­maine à laque­lle la civil­isa­tion ne réser­vait au­cun avenir. L'an­née suiv­ante, la Com­pag­nie per­dait le ver­sant ouest des Mon­tagnes-​Rocheuses qui rel­eva di­recte­ment du Colo­nial-​Of­fice, et fut ain­si sous­trait à la ju­ri­dic­tion des agents de la baie d'Hud­son. Et voilà pourquoi, madame, avant de renon­cer à son traf­ic des four­rures, la Com­pag­nie va ten­ter l'ex­ploita­tion de ces con­trées du Nord, qui sont à peine con­nues, et chercher les moyens de les rat­tach­er par le pas­sage du Nord-​Ouest avec l'océan Paci­fique.»

Mrs. Pauline Bar­nett était main­tenant éd­ifiée sur les pro­jets ultérieurs de la célèbre Com­pag­nie. Elle al­lait as­sis­ter de sa per­son­ne à l'étab­lisse­ment d'un nou­veau fort sur la lim­ite de la mer po­laire. Le cap­itaine Craven­ty l'avait mise au courant de la sit­ua­tion; mais peut-​être, -- car il aimait à par­ler, -- fût-​il en­tré dans de nou­veaux dé­tails, si un in­ci­dent ne lui eût coupé la pa­role.

En ef­fet, le ca­po­ral Jo­liffe ve­nait d'an­non­cer à haute voix que, Mrs Jo­liffe aidant, il al­lait procéder à la con­fec­tion du punch. Cette nou­velle fut ac­cueil­lie comme elle méri­tait de l'être. Quelques hur­rahs éclatèrent. Le bol, -- c'était plutôt un bassin, -- le bol était rem­pli de la pré­cieuse liqueur. Il ne con­te­nait pas moins de dix pintes de bran­devin. Au fond s'en­tas­saient les morceaux de su­cre, dosés par la main de Mrs. Jo­liffe. À la sur­face, sur­nageaient les tranch­es de cit­ron, déjà racornies par la vieil­lesse. Il n'y avait plus qu'à en­flam­mer ce lac al­coolique, et le ca­po­ral, la mèche al­lumée, at­tendait l'or­dre de son cap­itaine, comme s'il se fût agi de met­tre le feu à une mine.

«Allez, Jo­liffe!» dit alors le cap­itaine Craven­ty.

La flamme fut com­mu­niquée à la liqueur, et le punch flam­ba, en un in­stant, aux ap­plaud­isse­ments de tous les in­vités.

Dix min­utes après, les ver­res rem­plis cir­cu­laient à travers la foule, et trou­vaient tou­jours preneurs, comme des rentes dans un mou­ve­ment de hausse.

«Hur­rah! hur­rah! hur­rah! pour mis­tress Pauli­na Bar­nett! Hur­rah! pour le cap­itaine!»

Au mo­ment où ces joyeux hur­rahs re­ten­tis­saient, des cris se firent en­ten­dre au de­hors. Les in­vités se turent aus­sitôt.

«Ser­gent Long, dit le cap­itaine, voyez donc ce qui se passe!»

Et sur l'or­dre de son chef, le ser­gent, lais­sant son verre in­achevé, quit­ta le sa­lon.

III.

Un sa­vant dégelé.

Le ser­gent Long, ar­rivé dans l'étroit couloir sur lequel s'ou­vrait la porte ex­térieure du fort, en­ten­dit les cris re­dou­bler. On heur­tait vi­olem­ment à la poterne qui don­nait ac­cès dans la cour, pro­tégée par de hautes mu­railles de bois. Le ser­gent pous­sa la porte. Un pied de neige cou­vrait le sol. Le ser­gent, s'en­fonçant jusqu'aux genoux dans cette masse blanche, aveuglé par la rafale, piqué jusqu'au sang par ce froid ter­ri­ble, traver­sa la cour en bi­ais et se dirigea vers la poterne.

«Qui di­able peut venir par un temps pareil! se di­sait le ser­gent Long, en ôtant méthodique­ment, on pour­rait dire «dis­ci­plinaire­ment», les lourds bar­reaux de la porte. Il n'y a que des Es­quimaux qui os­ent se ris­quer par un tel froid!

-- Mais ou­vrez donc, ou­vrez donc! cri­ait-​on du de­hors.

-- On ou­vre,» répon­dit le ser­gent Long, qui sem­blait véri­ta­ble­ment ou­vrir en douze temps.

En­fin les bat­tants de la porte se ra­bat­tirent in­térieure­ment, et le ser­gent fut à de­mi ren­ver­sé dans la neige par un traîneau at­telé de six chiens qui pas­sa comme un éclair. Un peu plus, le digne Long était écrasé. Mais se rel­evant, sans même profér­er un mur­mure, il fer­ma la poterne et revint vers la mai­son prin­ci­pale, au pas or­di­naire, c'est-​à-​dire en faisant soix­ante-​quinze en­jam­bées à la minute.

Mais déjà le cap­itaine Craven­ty, le lieu­tenant Jasper Hob­son, le ca­po­ral Jo­liffe étaient là, bra­vant la tem­péra­ture ex­ces­sive et re­gar­dant le traîneau, blanc de neige, qui ve­nait de s'ar­rêter de­vant eux.

Un homme, dou­blé et en­ca­pu­chon­né de four­rures, en était aus­sitôt de­scen­du.

«Le Fort-​Re­liance? de­man­da cet homme.

-- C'est ici, répon­dit le cap­itaine.

-- Le cap­itaine Craven­ty?

-- C'est moi. Qui êtes-​vous?

-- Un cour­ri­er de la Com­pag­nie.

-- Êtes-​vous seul?

-- Non! j'amène un voyageur!

-- Un voyageur! Et que vient-​il faire?

-- Il vient voir la lune.» À cette réponse, le cap­itaine Craven­ty se de­man­da s'il avait af­faire à un fou, et, dans de telles cir­con­stances, on pou­vait le penser. Mais il n'eut pas le temps de for­muler son opin­ion. Le cour­ri­er avait re­tiré du traîneau une masse in­erte, une sorte de sac cou­vert de neige, et il se dis­po­sait à l'in­tro­duire dans la mai­son, quand le cap­itaine lui de­man­da: «Quel est ce sac?

-- C'est mon voyageur! répon­dit le cour­ri­er.

-- Quel est ce voyageur?

-- L'as­tronome Thomas Black.

-- Mais il est gelé!

-- Eh bi­en, on le dégèlera.» Thomas Black, trans­porté par le ser­gent, le ca­po­ral et le cour­ri­er, fit son en­trée dans la mai­son du fort. On le dé­posa dans une cham­bre du pre­mier étage, dont la tem­péra­ture était fort sup­port­able, grâce à la présence d'un poêle porté au rouge vif. On l'éten­dit sur un lit, et le cap­itaine lui prit la main.

Cette main était lit­térale­ment gelée. On dévelop­pa les cou­ver­tures et les man­teaux four­rés qui cou­vraient Thomas Black, ficelé comme un pa­quet, et sous cette en­veloppe on dé­cou­vrit un homme âgé de cin­quante ans en­vi­ron, gros, court, les cheveux grison­nants, la barbe in­culte, les yeux clos, la bouche pincée comme si ses lèvres eu­ssent été col­lées par une gomme. Cet homme ne res­pi­rait plus ou si peu, que son souf­fle eût à peine terni une glace. Jo­liffe le désha­bil­lait, le tour­nait, le re­tour­nait avec prestesse, tout en dis­ant:

«Al­lons donc! al­lons donc! mon­sieur! Est-​ce que vous n'allez pas revenir à vous?»

Ce per­son­nage, ar­rivé dans ces cir­con­stances, sem­blait n'être plus qu'un ca­davre. Pour rap­pel­er en lui la chaleur dis­parue, le ca­po­ral Jo­liffe n'en­trevoy­ait qu'un moyen héroïque, et ce moyen, c'était de plonger le pa­tient dans le punch brûlant.

Très heureuse­ment sans doute pour Thomas Black, le lieu­tenant Jasper Hob­son eut une autre idée.

«De la neige! de­man­da-​t-​il. Ser­gent Long, plusieurs poignées de neige!»

Cette sub­stance ne man­quait pas dans la cour du Fort-​Re­liance. Pen­dant que le ser­gent al­lait chercher la neige de­mandée, Jo­liffe désha­bil­la l'as­tronome. Le corps du mal­heureux était cou­vert de plaques blanchâtres qui in­di­quaient une vi­olente péné­tra­tion du froid dans les chairs. Il y avait ur­gence ex­trême à rap­pel­er le sang aux par­ties at­taquées. C'était le ré­sul­tat que Jasper Hob­son es­pérait obtenir au moyen de vigoureuses fric­tions de neige. On sait que c'est le remède générale­ment em­ployé dans les con­trées po­laires pour rétablir la cir­cu­la­tion qu'un froid ter­ri­ble a ar­rêtée, comme il ar­rête le courant des riv­ières.

Le ser­gent Long étant revenu, Jo­liffe et lui fric­tion­nèrent le nou­veau venu comme il ne l'avait ja­mais été prob­able­ment. Ce n'était point une li­ni­tion douce, une fo­men­ta­tion onctueuse, mais un mas­sage vigoureux, pra­tiqué à bras rac­cour­cis, et qui rap­pelait plutôt les érail­lures de l'étrille que les ca­ress­es de la main.

Et pen­dant cette opéra­tion, le lo­quace ca­po­ral in­ter­pel­lait tou­jours le voyageur, qui ne pou­vait l'en­ten­dre.

«Al­lons donc! mon­sieur, al­lons donc! Quelle idée vous a donc pris de vous laiss­er re­froidir ain­si? Voyons! n'y met­tez pas tant d'ob­sti­na­tion!»

Il est prob­able que Thomas Black s'ob­sti­nait, car une de­mi-​heure se pas­sa sans qu'il con­sen­tît à don­ner signe de vie. On dés­espérait même de le ranimer, et les masseurs al­laient sus­pendre leur fati­gant ex­er­ci­ce, quand le pau­vre homme fit en­ten­dre quelques soupirs.

«Il vit! il re­vient!» s'écria Jasper Hob­son.

Après avoir réchauf­fé par les fric­tions l'ex­térieur du corps, il ne fal­lait point ou­bli­er l'in­térieur. Aus­si le ca­po­ral Jo­liffe se hâ­ta-​t-​il d'ap­porter quelques ver­res de punch. Le voyageur se sen­tit véri­ta­ble­ment soulagé; les couleurs revin­rent à ses joues, le re­gard à ses yeux, la pa­role à ses lèvres, et le cap­itaine put es­pér­er en­fin que Thomas Black al­lait lui ap­pren­dre pourquoi il ar­rivait en ce lieu et dans un état si dé­plorable.

Thomas Black, bi­en en­velop­pé de cou­ver­tures, se soule­va à de­mi, s'ap­puya sur son coude, et d'une voix en­core af­faib­lie:

«Le Fort-​Re­liance? de­man­da-​t-​il.

-- C'est ici, répon­dit le cap­itaine.

-- Le cap­itaine Craven­ty?

-- C'est moi, et j'ajouterai, mon­sieur, soyez le bi­en­venu. Mais pour­rai-​je vous de­man­der pourquoi vous venez au Fort-​Re­liance?

-- Pour voir la lune!» répon­dit le cour­ri­er, qui tenait sans doute à cette réponse, car il la fai­sait pour la sec­onde fois. D'ailleurs, elle parut sat­is­faire Thomas Black, qui fit un signe de tête af­fir­matif. Puis, reprenant: «Le lieu­tenant Hob­son? de­man­da-​t-​il.

-- Me voici, répon­dit le lieu­tenant.

-- Vous n'êtes pas en­core par­ti?

-- Pas en­core, mon­sieur.

-- Eh bi­en, mon­sieur, reprit Thomas Black, il ne me reste plus qu'à vous re­merci­er et à dormir jusqu'à de­main matin!»

Le cap­itaine et ses com­pagnons se re­tirèrent donc, lais­sant ce per­son­nage sin­guli­er re­pos­er tran­quille­ment. Une de­mi-​heure après, la fête s'achevait, et les in­vités re­gag­naient leurs de­meures re­spec­tives, soit dans les cham­bres du fort, soit dans les quelques habi­ta­tions qui s'él­evaient en de­hors de l'en­ceinte.

Le lende­main, Thomas Black était à peu près rétabli. Sa vigoureuse con­sti­tu­tion avait ré­sisté à ce froid ex­ces­sif. Un autre n'eût pas dégelé, mais lui ne fai­sait pas comme tout le monde.

Et main­tenant, qui était cet as­tronome? D'où ve­nait-​il? Pourquoi ce voy­age à travers les ter­ri­toires de la Com­pag­nie, lorsque l'hiv­er sévis­sait en­core? Que sig­nifi­ait la réponse du cour­ri­er? Voir la lune! Mais la lune ne luit-​elle pas en tous lieux, et faut-​il venir la chercher jusque dans les ré­gions hy­per­boréennes?

Telles furent les ques­tions que se posa le cap­itaine Craven­ty. Mais le lende­main, après avoir causé pen­dant une heure avec son nou­vel hôte, il n'avait plus rien à ap­pren­dre.

Thomas Black était, en ef­fet, un as­tronome at­taché à l'ob­ser­va­toire de Green­wich, si bril­lam­ment dirigé par M. Airy. Es­prit in­tel­li­gent et sagace plutôt que théoricien, Thomas Black, depuis vingt ans qu'il ex­erçait ses fonc­tions, avait ren­du de grands ser­vices aux sci­ences ura­nographiques. Dans la vie privée, c'était un homme ab­sol­ument nul, qui n'ex­is­tait pas en de­hors des ques­tions as­tronomiques, vi­vant dans le ciel, non sur la terre, un de­scen­dant de ce sa­vant du bon­homme La Fontaine qui se lais­sa choir dans un puits. Avec lui pas de con­ver­sa­tion pos­si­ble si l'on ne par­lait ni d'étoiles ni de con­stel­la­tions. C'était un homme à vivre dans une lunette. Mais quand il ob­ser­vait, quel ob­ser­va­teur sans ri­val au monde! Quelle in­fati­ga­ble pa­tience il dé­ploy­ait! Il était ca­pa­ble de guet­ter pen­dant des mois en­tiers l'ap­pari­tion d'un phénomène cos­mique. Il avait d'ailleurs une spé­cial­ité, les bolides et les étoiles fi­lantes, et ses dé­cou­vertes dans cette branche de la météorolo­gie méri­taient d'être citées. D'ailleurs, toutes les fois qu'il s'agis­sait d'ob­ser­va­tions minu­tieuses, de mesures déli­cates, de déter­mi­na­tions pré­cis­es, on re­courait à Thomas Black, qui pos­sé­dait «une ha­bileté d'oeil» ex­trême­ment re­mar­quable. Savoir ob­serv­er n'est pas don­né à tout le monde. On ne s'éton­nera donc pas que l'as­tronome de Green­wich eût été choisi pour opér­er dans la cir­con­stance suiv­ante qui in­téres­sait au plus haut point la sci­ence séléno­graphique.

On sait que pen­dant une éclipse to­tale de soleil, la lune est en­tourée d'une couronne lu­mineuse. Mais quelle est l'orig­ine de cette couronne? Est-​ce un ob­jet réel? N'est-​ce plutôt qu'un ef­fet de diffrac­tion éprou­vé par les rayons so­laires dans le voisi­nage de la lune? C'est une ques­tion que les études faites jusqu'à ce jour n'ont pu per­me­ttre de ré­soudre.

Dès 1706, les as­tronomes avaient sci­en­tifique­ment décrit cette au­réole lu­mineuse. Lou­ville et Hal­ley pen­dant l'éclipse to­tale de 1715, Maral­di en 1724, An­to­nio de Ul­loa en 1778, Bou­ditch et Fer­rer en 1806, ob­servèrent minu­tieuse­ment cette couronne; mais de leurs théories con­tra­dic­toires on ne put rien con­clure de défini­tif. À pro­pos de l'éclipse to­tale de 1842, les sa­vants de toutes na­tions, Airy, Ara­go, Pey­tal, Laugi­er, Mau­vais, Ot­to- Struve, Pe­tit, Bai­ly, etc., cher­chèrent à obtenir une so­lu­tion com­plète touchant l'orig­ine du phénomène; mais quelque sévères qu'eu­ssent été les ob­ser­va­tions, «le désac­cord, dit Ara­go, que l'on trou­ve en­tre les ob­ser­va­tions faites en divers lieux par des as­tronomes ex­er­cés, dans une seule et même éclipse, a ré­pan­du sur la ques­tion de telles ob­scu­rités, qu'il n'est main­tenant pos­si­ble d'ar­riv­er à au­cune con­clu­sion cer­taine sur la cause du phénomène». Depuis cette époque, d'autres éclipses to­tales de soleil furent étudiées, mais les ob­ser­va­tions n'obt­in­rent au­cun ré­sul­tat con­clu­ant.

Cepen­dant, cette ques­tion in­téres­sait au plus haut point les études séléno­graphiques. Il fal­lait la ré­soudre à tout prix. Or, une oc­ca­sion nou­velle se présen­tait d'étudi­er la couronne lu­mineuse si dis­cutée jusqu'alors. Une nou­velle éclipse to­tale de soleil, to­tale pour l'ex­trémité nord de l'Amérique, l'Es­pagne, le nord de l'Afrique, etc., de­vait avoir lieu le 18 juil­let 1860. Il fut con­venu en­tre as­tronomes de divers pays que des ob­ser­va­tions seraient faites si­mul­tané­ment aux divers points de la zone pour laque­lle cette éclipse serait to­tale. Or, ce fut Thomas Black que l'on désigna pour ob­serv­er la­dite éclipse dans la par­tie septen­tri­onale de l'Amérique. Il de­vait donc se trou­ver à peu près dans les con­di­tions où se trou­vèrent les as­tronomes anglais qui se trans­portèrent en Suède et en Norvège à l'oc­ca­sion de l'éclipse de 1851.

On le pense bi­en, Thomas Black saisit avec em­presse­ment l'oc­ca­sion qui lui était of­ferte d'étudi­er l'au­réole lu­mineuse. Il de­vait égale­ment re­con­naître au­tant que pos­si­ble la na­ture de ces pro­tubérances rougeâtres qui ap­pa­rais­sent sur divers points du con­tour du satel­lite ter­restre. Si l'as­tronome de Green­wich par­ve­nait à tranch­er la ques­tion d'une manière ir­réfutable, il au­rait droit aux élo­ges de toute l'Eu­rope sa­vante.

Thomas Black se pré­para donc à par­tir, et il obtint de pres­santes let­tres de recom­man­da­tion pour les agents prin­ci­paux de la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son. Or, pré­cisé­ment, une ex­pédi­tion de­vait se ren­dre prochaine­ment aux lim­ites septen­tri­onales du con­ti­nent afin d'y créer une fac­torerie nou­velle. C'était une oc­ca­sion dont il fal­lait prof­iter. Thomas Black par­tit donc, traver­sa l'At­lan­tique, débar­qua à New-​York, gagna à travers les lacs l'étab­lisse­ment de la riv­ière Rouge, puis de fort en fort, em­porté par un traîneau rapi­de, sous la con­duite d'un cour­ri­er de la Com­pag­nie, mal­gré l'hiv­er, mal­gré le froid, en dépit de tous les dan­gers d'un voy­age à travers les con­trées arc­tiques, le 17 mars, il ar­ri­va au Fort-​Re­liance dans les con­di­tions que l'on con­naît.

Telles furent les ex­pli­ca­tions don­nées par l'as­tronome au cap­itaine Craven­ty. Celui-​ci se mit tout en­tier à la dis­po­si­tion de Thomas Black.

«Mais, mon­sieur Black, lui dit-​il, pourquoi étiez-​vous si pressé d'ar­riv­er, puisque cette éclipse de soleil ne doit avoir lieu qu'en 1860, c'est-​à-​dire l'an­née prochaine seule­ment?

-- Mais, cap­itaine, répon­dit l'as­tronome, j'avais ap­pris que la Com­pag­nie en­voy­ait une ex­pédi­tion sur le lit­toral améri­cain au- delà du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle, et je ne voulais pas man­quer le dé­part du lieu­tenant Hob­son.

-- Mon­sieur Black, répon­dit le cap­itaine, si le lieu­tenant eût été par­ti, je me serais fait un de­voir de vous ac­com­pa­gn­er moi-​même jusqu'aux lim­ites de la mer po­laire.»

Puis, il répé­ta à l'as­tronome que celui-​ci pou­vait ab­sol­ument compter sur lui et qu'il était le bi­en­venu au Fort-​Re­liance.

IV.

Une fac­torerie.

Le lac de l'Es­clave est l'un des plus vastes qui se ren­con­tre dans la ré­gion située au-​delà du soix­ante et unième par­al­lèle. Il mesure une longueur de deux cent cin­quante milles sur une largeur de cin­quante, et il est ex­acte­ment par 61°25' de lat­itude et 114° de lon­gi­tude ouest. Toute la con­trée en­vi­ron­nante s'abaisse en longues dé­cliv­ités vers un cen­tre com­mun, large dé­pres­sion du sol, qui est oc­cupée par le lac.

La po­si­tion de ce lac, au mi­lieu des ter­ri­toires de chas­se, sur lesquels pul­lu­laient autre­fois les an­imaux à four­rures, at­ti­ra, dès les pre­miers temps, l'at­ten­tion de la Com­pag­nie. De nom­breux cours d'eau s'y je­taient ou y pre­naient nais­sance, le Macken­zie, la riv­ière du Foin, l'At­apeskow, etc. Aus­si plusieurs forts im­por­tants furent-​ils con­stru­its sur ses rives, le Fort-​Prov­idence au nord, le Fort-​Ré­so­lu­tion au sud. Quand au Fort-​Re­liance, il oc­cupe l'ex­trémité nord-​est du lac et ne se trou­ve pas à plus de trois cents milles de l'en­trée de Chester­field, long et étroit es­tu­aire for­mé par les eaux mêmes de la baie d'Hud­son.

Le lac de l'Es­clave est pour ain­si dire semé de pe­tits îlots, hauts de cent à deux cents pieds, dont le gran­it et le gneiss émer­gent en maint en­droit. Sur sa rive septen­tri­onale se massent des bois épais, con­fi­nant à cette por­tion aride et glacée du con­ti­nent, qui a reçu, non sans rai­son, le nom de Terre-​Mau­dite. En re­vanche, la ré­gion du sud, prin­ci­pale­ment for­mée de cal­caire, est plate, sans un coteau, sans une ex­tumes­cence quel­conque du sol. Là se des­sine la lim­ite que ne fran­chissent presque ja­mais les grands ru­mi­nants de l'Amérique po­laire, ces buf­fa­los ou bisons, dont la chair forme presque ex­clu­sive­ment la nour­ri­ture des chas­seurs cana­di­ens et in­digènes.

Les ar­bres de la rive septen­tri­onale se groupent en forêts mag­nifiques. Qu'on ne s'étonne pas de ren­con­tr­er une végé­ta­tion si belle sous une zone si reculée. En réal­ité, le lac de l'Es­clave n'est guère plus élevé en lat­itude que les par­ties de la Norvège ou de la Suède, oc­cupées par Stock­holm ou Chris­tia­nia. Seule­ment, il faut re­mar­quer que les lignes isother­mes, sur lesquelles la chaleur se dis­tribue à dose égale, ne suiv­ent nulle­ment les par­al­lèles ter­restres, et qu'à pareille lat­itude, l'Amérique est in­com­pa­ra­ble­ment plus froide que l'Eu­rope. En avril, les rues de New-​York sont en­core blanch­es de neige, et cepen­dant, New-​York oc­cupe à peu près le même par­al­lèle que les Açores. C'est que la na­ture d'un con­ti­nent, sa sit­ua­tion par rap­port aux océans, la con­for­ma­tion même du sol, in­flu­ent no­table­ment sur ses con­di­tions cli­matériques.

Le Fort-​Re­liance, pen­dant la sai­son d'été, était donc en­touré de mass­es de ver­dure, dont le re­gard se réjouis­sait après les rigueurs d'un long hiv­er. Le bois ne man­quait pas à ces forêts presque unique­ment com­posées de pe­upli­ers, de pins et de bouleaux. Les îlots du lac pro­dui­saient des saules mag­nifiques. Le gibier abondait dans les tail­lis, et il ne les aban­don­nait même pas pen­dant la mau­vaise sai­son. Plus au sud, les chas­seurs du fort pour­suiv­aient avec suc­cès les bisons, les élans et cer­tains porcs- épics du Cana­da, dont la chair est ex­cel­lente. Quant aux eaux du lac de l'Es­clave, elles étaient très pois­son­neuses. Les tru­ites y at­teignaient des di­men­sions ex­traor­di­naires, et leur poids dé­pas­sait sou­vent soix­ante livres. Les bro­chets, les lottes vo­races, une sorte d'om­bre, ap­pelé «pois­son bleu» par les Anglais, des lé­gions in­nom­brables de tit­tamegs, «le cor­re­gou blanc» des nat­ural­istes, foi­son­naient dans le lac. La ques­tion d'al­imen­ta­tion pour les habi­tants du Fort-​Re­liance se ré­solvait donc facile­ment, la na­ture pour­voy­ait à leurs be­soins, et à la con­di­tion d'être vê­tus, pen­dant l'hiv­er, comme le sont les re­nards, les martres, les ours et autres an­imaux à four­rures, ils pou­vaient braver la rigueur de ces cli­mats.

Le fort pro­pre­ment dit se com­po­sait d'une mai­son de bois, com­prenant un étage et un rez-​de-​chaussée, qui ser­vait d'habi­ta­tion au com­man­dant et à ses of­ficiers. Au­tour de cette mai­son se dis­po­saient régulière­ment les de­meures des sol­dats, les ma­ga­sins de la Com­pag­nie et les comp­toirs dans lesquels s'opéraient les échanges. Une pe­tite chapelle, à laque­lle il ne man­quait qu'un min­istre, et une poudrière com­plé­taient l'en­sem­ble des con­struc­tions du fort. Le tout était en­touré d'une en­ceinte palis­sadée, haute de vingt pieds, vaste par­al­lélo­gramme que défendaient qua­tre pe­tits bas­tions à toit aigu, posés aux qua­tre an­gles. Le fort se trou­vait donc à l'abri d'un coup de main. Pré­cau­tion jadis néces­saire, à une époque où les In­di­ens, au lieu d'être les pour­voyeurs de la Com­pag­nie, lut­taient pour l'in­dépen­dance de leur ter­ri­toire; pré­cau­tion prise égale­ment con­tre les agents et les sol­dats des as­so­ci­ations ri­vales, qui se dis­putaient autre­fois la pos­ses­sion et l'ex­ploita­tion de ce riche pays des four­rures.

La Com­pag­nie de la baie d'Hud­son comp­tait alors sur tout son do­maine, un per­son­nel d'en­vi­ron mille hommes. Elle ex­erçait sur ses em­ployés et ses sol­dats une au­torité ab­solue qui al­lait jusqu'au droit de vie et de mort. Les chefs des fac­toreries pou­vaient, à leur gré, ré­gler les salaires, fix­er la valeur des ob­jets d'ap­pro­vi­sion­nement et des pel­leter­ies. Grâce à ce sys­tème dépourvu de tout con­trôle, il n'était pas rare qu'ils réal­isas­sent des béné­fices s'él­evant à plus de trois cents pour cent.

On ver­ra d'ailleurs, par le tableau suiv­ant, em­prun­té au _Voy­age du cap­itaine Robert Lade_, dans quelles con­di­tions s'opéraient autre­fois les échanges avec les In­di­ens, qui sont de­venus main­tenant les véri­ta­bles et les meilleurs chas­seurs de la Com­pag­nie. La peau de cas­tor était à cette époque l'unité qui ser­vait de base aux achats et aux ventes.

Les In­di­ens payaient:

Pour un fusil: 10 peaux de cas­tor Une de­mi-​livre de poudre: 1 peau de cas­tor Qua­tre livres de plomb: 1 peau de cas­tor Une hache: 1 peau de cas­tor Six couteaux: 1 peau de cas­tor Une livre de ver­ro­terie: 1 peau de cas­tor Un habit ga­lon­né: 6 peaux de cas­tor Un habit sans ga­lons: 5 peaux de cas­tor Habits de femme ga­lon­nés: 6 peaux de cas­tor Une livre de tabac: 1 peau de cas­tor Une boîte à poudre: 1 peau de cas­tor Un peigne et un miroir: 2 peaux de cas­tor

Mais, depuis quelques an­nées, la peau de cas­tor est de­venue si rare, que l'unité moné­taire a dû être changée C'est main­tenant la robe de bi­son qui sert de base aux marchés. Quand un In­di­en se présente au fort, les agents lui remet­tent au­tant de fich­es de bois qu'il ap­porte de peaux, et, sur les lieux mêmes, il échange ces fich­es con­tre des pro­duits man­ufac­turés. Avec ce sys­tème, la Com­pag­nie, qui, d'ailleurs, fixe ar­bi­traire­ment la valeur des ob­jets qu'elle achète et des ob­jets qu'elle vend, ne peut man­quer de réalis­er et réalise en ef­fet des béné­fices con­sid­érables.

Tels étaient les us­ages étab­lis dans les di­vers­es fac­toreries, et par con­séquent au Fort-​Re­liance. Mrs. Pauli­na Bar­nett put les étudi­er pen­dant son séjour, qui se pro­longea jusqu'au 16 avril. La voyageuse et le lieu­tenant Hob­son s'en­trete­naient sou­vent en­sem­ble, for­mant des pro­jets su­perbes, et bi­en dé­cidés à ne reculer de­vant au­cun ob­sta­cle. Quant à Thomas Black, il ne cau­sait que lorsqu'on lui par­lait de sa mis­sion spé­ciale. Cette ques­tion de la couronne lu­mineuse et des pro­tubérances rougeâtres de la lune le pas­sion­nait. On sen­tait qu'il avait mis toute sa vie dans la so­lu­tion de ce prob­lème, et Thomas Black finit même par in­téress­er très vive­ment Mrs. Pauli­na à cette ob­ser­va­tion sci­en­tifique. Ah! qu'il leur tar­dait à tous les deux d'avoir franchi le cer­cle po­laire, et que cette date du 18 juil­let 1860 sem­blait donc éloignée, surtout pour l'im­pa­tient as­tronome de Green­wich!

Les pré­parat­ifs de dé­part n'avaient pu com­mencer qu'à la mi-​mars, et un mois se pas­sa avant qu'ils fussent achevés. C'était, en ef­fet, une longue be­sogne que d'or­gan­is­er une telle ex­pédi­tion à travers les ré­gions po­laires! Il fal­lait tout em­porter, vivres, vête­ments, usten­siles, out­ils, armes, mu­ni­tions.

La troupe, com­mandée par le lieu­tenant Jasper Hob­son, de­vait se com­pos­er d'un of­fici­er, de deux sous-​of­ficiers et de dix sol­dats, dont trois mar­iés qui em­me­naient leurs femmes avec eux. Voici la liste de ces hommes que le cap­itaine Craven­ty avait choi­sis par­mi les plus én­ergiques et les plus ré­so­lus:

1° Le lieu­tenant Jasper Hob­son, 2° Le ser­gent Long, 3° Le ca­po­ral Jo­liffe, 4° Pe­tersen, sol­dat, 5° Belch­er, sol­dat, 6° Raë, sol­dat, 7° Mar­bre, sol­dat, 8° Gar­ry, sol­dat, 9° Pond, sol­dat, 10° Mac Nap, sol­dat, 11° Sabine, sol­dat, 12° Hope, sol­dat, 13° Kel­let, sol­dat,

De plus:

Mrs. Rae, Mrs. Jo­liffe, Mrs. Mac Nap,

Étrangers au fort:

Mrs. Pauli­na Bar­nett, Madge, Thomas Black.

En tout dix-​neuf per­son­nes, qu'il s'agis­sait de trans­porter pen­dant plusieurs cen­taines de milles, à travers un ter­ri­toire désert et peu con­nu.

Mais en prévi­sion de ce pro­jet, les agents de la Com­pag­nie avaient réu­ni au Fort-​Re­liance tout le matériel néces­saire à l'ex­pédi­tion. Une douzaine de traîneaux, pourvus de leur at­te­lage de chiens, étaient pré­parés. Ces véhicules, fort prim­itifs, con­sis­taient en un as­sem­blage solide de planch­es légères que li­aient en­tre elles des ban­des transver­sales. Un ap­pen­dice, for­mé d'une pièce de bois cin­trée et relevée comme l'ex­trémité d'un patin, per­me­ttait au traîneau de fendre la neige sans s'y en­gager pro­fondé­ment. Six chiens, at­telés deux par deux, ser­vaient de mo­teurs à chaque traîneau, -- mo­teurs in­tel­li­gents et rapi­des qui, sous la longue lanière du guide, peu­vent franchir jusqu'à quinze milles à l'heure.

La garde-​robe des voyageurs se com­po­sait de vête­ments en peau de renne, dou­blés in­térieure­ment d'épaiss­es four­rures. Tous por­taient des tis­sus de laine, des­tinés à les garan­tir con­tre les brusques change­ments de tem­péra­ture, qui sont fréquents sous cette lat­itude. Cha­cun, of­fici­er ou sol­dat, femme ou homme, était chaussé de ces bottes en cuir de phoque, cousues de nerfs, que les in­digènes fab­riquent avec une ha­bileté sans pareille. Ces chaus­sures sont ab­sol­ument im­per­méables et se prê­tent à la marche par la sou­plesse de leurs ar­tic­ula­tions. À leurs semelles pou­vaient s'adapter des ra­que­ttes en bois de pin, longues de trois à qua­tre pieds, sortes d'ap­pareils pro­pres à sup­port­er le poids d'un homme sur la neige la plus fri­able et qui per­me­ttent de se dé­plac­er avec une ex­trême vitesse, ain­si que font les patineurs sur les sur­faces glacées. Des bon­nets de four­rure, des cein­tures de peau de daim com­plé­taient l'ac­cou­trement.

En fait d'armes, le lieu­tenant Hob­son em­por­tait, avec des mu­ni­tions en quan­tité suff­isante, les mous­que­tons ré­gle­men­taires délivrés par la Com­pag­nie, des pis­to­lets et quelques sabres d'or­don­nance; en fait d'out­ils, des haches, des sci­es, des her­minettes et autres in­stru­ments néces­saires au char­pen­tage; en fait d'usten­siles, tout ce que né­ces­si­tait l'étab­lisse­ment d'une fac­torerie dans de telles con­di­tions, en­tre autres un poêle, un fourneau de fonte, deux pom­pes à air des­tinées à la ven­ti­la­tion, un halkett-​boat, sorte de can­ot en caoutchouc que l'on gon­fle au mo­ment où on veut en faire us­age.

Quant aux ap­pro­vi­sion­nements, on pou­vait compter sur les chas­seurs du dé­tache­ment. Quelques-​uns de ces sol­dats étaient d'ha­biles traque­urs de gibier, et les rennes ne man­quent pas dans les ré­gions po­laires. Des tribus en­tières d'In­di­ens ou d'Es­quimaux, privées de pain ou de tout autre al­iment, se nour­ris­sent ex­clu­sive­ment de cette ve­nai­son, qui est à la fois abon­dante et savoureuse. Cepen­dant, comme il fal­lait compter avec les re­tards in­évita­bles et les dif­fi­cultés de toutes sortes, une cer­taine quan­tité de vivres dut être em­portée. C'était de la viande de bi­son, d'élan, de daim, ra­massée dans de longues battues faites au sud du lac, du «corn-​beef», qui pou­vait se con­serv­er in­défin­iment, des pré­pa­ra­tions in­di­ennes dans lesquelles la chair, broyée et ré­duite en poudre im­pal­pa­ble, con­serve tous ses élé­ments nu­tri­tifs sous un très pe­tit vol­ume. Ain­si trit­urée, cette viande n'ex­ige au­cune cuis­son, et présente sous cette forme une al­imen­ta­tion très nour­ris­sante.

En fait de liqueurs, le lieu­tenant Hob­son em­por­tait plusieurs bar­ils de bran­devin et de whisky, bi­en dé­cidé, d'ailleurs, à économiser au­tant que pos­si­ble ces liq­uides al­cooliques, qui sont nuis­ibles à la san­té des hommes sous les froides lat­itudes. Mais, en re­vanche, la Com­pag­nie avait mis à sa dis­po­si­tion, avec une pe­tite phar­ma­cie por­ta­tive, de no­ta­bles quan­tités de «lime-​juice», de cit­rons et autres pro­duits na­turels, in­dis­pens­ables pour com­bat­tre les af­fec­tions scor­bu­tiques, si ter­ri­bles dans ces ré­gions, et pour les prévenir au be­soin. Tous les hommes, d'ailleurs, avaient été choi­sis avec soin ni trop gras, ni trop mai­gres; habitués depuis de longues an­nées aux rigueurs de ces cli­mats, ils de­vaient sup­port­er plus aisé­ment les fa­tigues d'une ex­pédi­tion vers l'Océan po­laire. De plus, c'étaient des gens de bonne volon­té, courageux, in­trépi­des, qui avaient ac­cep­té li­bre­ment. Une dou­ble paye leur était at­tribuée pour tout le temps de leur séjour aux lim­ites du con­ti­nent améri­cain, s'ils par­ve­naient à s'établir au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle.

Un traîneau spé­cial, un peu plus con­fort­able, avait été pré­paré pour Mrs. Pauli­na Bar­nett et sa fidèle Madge. La courageuse femme ne voulait pas être traitée autrement que ses com­pagnons de route, mais elle dut se ren­dre aux in­stances du cap­itaine, qui n'était, d'ailleurs, que l'in­ter­prète des sen­ti­ments de la Com­pag­nie. Mrs. Pauli­na dut donc se résign­er.

Quant à l'as­tronome Thomas Black, le véhicule qui l'avait amené au Fort-​Re­liance de­vait le con­duire jusqu'à son but avec son pe­tit bagage de sa­vant. Les in­stru­ments de l'as­tronome, peu nom­breux d'ailleurs, -- une lunette pour ses ob­ser­va­tions séléno­graphiques, un sex­tant des­tiné à don­ner la lat­itude, un chronomètre pour la fix­ation des lon­gi­tudes, quelques cartes, quelques livres, -- tout cela s'ar­ri­mait sur ce traîneau, et Thomas Black comp­tait bi­en que ses fidèles chiens ne le lais­seraient pas en route.

On pense que la nour­ri­ture des­tinée aux divers at­te­lages n'avait pas été ou­bliée. C'était un to­tal de soix­ante-​douze chiens, véri­ta­ble trou­peau qu'il s'agis­sait de sub­stan­ter, chemin faisant, et les chas­seurs du dé­tache­ment de­vaient spé­ciale­ment s'oc­cu­per de leur nour­ri­ture. Ces an­imaux, in­tel­li­gents et vigoureux, avaient été achetés aux In­di­ens Chipeways, qui savent merveilleuse­ment les dress­er à ce dur méti­er.

Toute cette or­gan­isa­tion de la pe­tite troupe fut leste­ment menée. Le lieu­tenant Jasper Hob­son s'y em­ploy­ait avec un zèle au-​dessus de tout éloge. Fi­er de cette mis­sion, pas­sion­né pour son oeu­vre, il ne voulait rien nég­liger qui pût en com­pro­met­tre le suc­cès. Le ca­po­ral Jo­liffe, très af­fairé tou­jours, se mul­ti­pli­ait sans faire grande be­sogne; mais la présence de sa femme était et de­vait être très utile à l'ex­pédi­tion. Mrs. Pauli­na Bar­nett l'avait prise en ami­tié, cette in­tel­li­gente et vive Cana­di­enne, blonde avec de grands yeux doux.

Il va sans dire que le cap­itaine Craven­ty n'ou­blia rien pour le suc­cès de l'en­treprise. Les in­struc­tions qu'il avait reçues des agents supérieurs de la Com­pag­nie mon­traient quelle im­por­tance ils at­tachaient à la réus­site de l'ex­pédi­tion et à l'étab­lisse­ment d'une nou­velle fac­torerie au-​delà du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle. On peut donc af­firmer que tout ce qu'il était hu­maine­ment pos­si­ble de faire pour at­tein­dre ce but fut fait. Mais la na­ture ne de­vait- elle pas créer d'in­sur­monta­bles ob­sta­cles de­vant les pas du courageux lieu­tenant? C'est ce que per­son­ne ne pou­vait prévoir!

V.

Du Fort-​Re­liance au Fort-​En­treprise.

Les pre­miers beaux jours étaient ar­rivés. Le fond vert des collines com­mençait à reparaître sous les couch­es de neige en par­tie ef­facées. Quelques oiseaux, des cygnes, des té­tras, des aigles à tête chauve et autres mi­gra­teurs venant du sud, pas­saient à travers les airs at­tiédis. Les bour­geons se gon­flaient aux ex­trêmes branch­es des pe­upli­ers, des bouleaux et des saules. Les grandes mares, for­mées çà et là par la fonte des neiges, at­ti­raient ces ca­nards à tête rouge dont les es­pèces sont si var­iées dans l'Amérique septen­tri­onale. Les guille­mots, les puffins, les ei­der-​ducks, al­laient chercher au nord des par­ages plus froids. Les musaraignes, pe­tites souris mi­cro­scopiques, gross­es comme une noisette, se hasar­daient hors de leur trou, et dessi­naient sur le sol de capricieuses bi­gar­rures du bout de leur pe­tite queue pointue. C'était une ivresse de respir­er, de humer ces rayons so­laires que le print­emps rendait si viv­ifi­ants! La na­ture se réveil­lait de son long som­meil, après l'in­ter­minable nu­it de l'hiv­er, et souri­ait en s'éveil­lant. L'ef­fet de ce re­nou­veau est peut-​être plus sen­si­ble au mi­lieu des con­trées hy­per­boréennes qu'en tout autre point du globe.

Cepen­dant, le dégel n'était point com­plet. Le ther­momètre Fahren­heit in­di­quait bi­en quar­ante et un de­grés au-​dessus de zéro (5° centi­gr. au-​dessus de glace), mais la basse tem­péra­ture des nu­its main­te­nait la sur­face des plaines neigeuses à l'état solide: cir­con­stance fa­vor­able, d'ailleurs, au glis­sage des traîneaux, et dont Jasper Hob­son voulait prof­iter avant le com­plet dégel.

Les glaces du lac n'étaient pas en­core rompues. Les chas­seurs du fort, depuis un mois, fai­saient d'heureuses ex­cur­sions en par­courant ces longues plaines unies, que le gibier fréquen­tait déjà. Mrs. Pauli­na Bar­nett ne put qu'ad­mir­er l'éton­nante ha­bileté avec laque­lle ces hommes se ser­vaient de leurs ra­que­ttes. Chaussés de ces «souliers à neige», leur vitesse eût égalé celle d'un cheval au ga­lop. Suiv­ant le con­seil du cap­itaine Craven­ty, la voyageuse s'ex­erça à marcher au moyen de ces ap­pareils, et en quelque temps, elle devint fort ha­bile à gliss­er à la sur­face des neiges.

Depuis quelques jours déjà, les In­di­ens ar­rivaient par ban­des au fort, afin d'échang­er les pro­duits de leur chas­se d'hiv­er con­tre des ob­jets man­ufac­turés. La sai­son n'avait pas été heureuse. Les pel­leter­ies n'abondaient pas; les four­rures de martre et de wi­son at­teignaient un chiffre as­sez élevé, mais les peaux de cas­tor, de loutre, de lynx, d'her­mine, de re­nard, étaient rares. La Com­pag­nie fai­sait donc sage­ment en al­lant ex­ploiter plus au nord des ter­ri­toires nou­veaux, qui eu­ssent en­core échap­pé à la ra­pac­ité de l'homme.

Le 16 avril, au matin, le lieu­tenant Jasper Hob­son et son dé­tache­ment étaient prêts à par­tir. L'it­inéraire avait pu être tracé d'avance sur toute cette par­tie déjà con­nue de la con­trée qui s'étend en­tre le lac de l'Es­clave et le lac du Grand-​Ours, situé au-​delà du cer­cle po­laire. Jasper Hob­son de­vait at­tein­dre le Fort-​Con­fi­dence, établi à l'ex­trémité septen­tri­onale de ce lac. Une sta­tion toute in­diquée pour y rav­itailler son dé­tache­ment, c'était le Fort-​En­treprise, bâti à deux cent milles dans le nord- ouest, sur les bor­ds du pe­tit lac Snure. À rai­son de quinze milles par jour, Jasper Hob­son comp­tait y faire halte dès les pre­miers jours du mois de mai.

À par­tir de ce point, le dé­tache­ment de­vait gag­ner par le plus court le lit­toral améri­cain, et se diriger en­suite vers le cap Bathurst. Il avait été par­faite­ment con­venu que, dans un an, le cap­itaine Craven­ty en­ver­rait un con­voi de rav­itaille­ment à ce cap Bathurst, et que le lieu­tenant dé­tacherait quelques hommes à la ren­con­tre de ce con­voi pour le diriger vers l'en­droit où le nou­veau fort serait établi. De cette façon, l'avenir de la fac­torerie était garan­ti con­tre toute chance fâcheuse, et le lieu­tenant et ses com­pagnons, ces ex­ilés volon­taires, con­serveraient en­core quelques re­la­tions avec leurs sem­blables.

Dès le matin du 16 avril, les traîneaux at­telés de­vant la poterne n'at­tendaient plus que les voyageurs. Le cap­itaine Craven­ty, ayant réu­ni les hommes qui com­po­saient le dé­tache­ment, leur adres­sa quelques sym­pa­thiques paroles. Par-​dessus toutes choses, il leur recom­man­da une con­stante union, au mi­lieu de ces périls qu'ils étaient ap­pelés à braver. La soumis­sion à leurs chefs était une in­dis­pens­able con­di­tion pour le suc­cès de cette en­treprise, oeu­vre d'ab­né­ga­tion et de dévoue­ment. Des hur­rahs ac­cueil­lirent le speech du cap­itaine. Puis les adieux furent rapi­de­ment faits, et cha­cun se plaça dans le traîneau qui lui avait été désigné d'avance. Jasper Hob­son et le ser­gent Long tenaient la tête. Mrs. Pauli­na Bar­nett et Madge les suiv­aient, Madge ma­ni­ant avec adresse le long fou­et es­quimau ter­miné par une lanière de nerf dur­ci. Thomas Black et l'un des sol­dats, le cana­di­en Pe­tersen, for­maient le troisième rang de la car­avane. Les autres traîneaux dé­fi­laient en­suite, oc­cupés par les sol­dats et les femmes. Le ca­po­ral Jo­liffe et Mrs. Jo­liffe se tenaient à l'ar­rière-​garde. Suiv­ant les or­dres de Jasper Hob­son, chaque con­duc­teur de­vait au­tant que pos­si­ble con­serv­er sa place ré­gle­men­taire et main­tenir sa dis­tance de manière à ne provo­quer au­cune con­fu­sion. Et, en ef­fet, le choc de ces traîneaux, lancés à toute vitesse, au­rait pu amen­er quelque fâcheux ac­ci­dent.

En quit­tant le Fort-​Re­liance, Jasper Hob­son prit di­recte­ment la route du nord-​ouest. Il dut franchir d'abord une large riv­ière qui réu­nis­sait le lac de l'Es­clave au lac Wolm­sley. Mais ce cours d'eau, pro­fondé­ment gelé en­core, ne se dis­tin­guait pas de l'im­mense plaine blanche. Un uni­forme tapis de neige cou­vrait toute la con­trée, et les traîneaux, en­levés par leurs rapi­des at­te­lages, volaient sur cette couche dur­cie.

Le temps était beau, mais en­core très froid. Le soleil, peu élevé au-​dessus de l'hori­zon, décrivait sur le ciel une courbe très al­longée. Ses rayons, bril­lam­ment réfléchis par les neiges, don­naient plus de lu­mière que de chaleur. Très heureuse­ment, au­cun souf­fle de vent ne trou­blait l'at­mo­sphère, et ce calme de l'air rendait le froid plus sup­port­able. Cepen­dant, la bise, grâce à la vitesse des traîneaux, de­vait tant soit peu couper la fig­ure de ceux des com­pagnons du lieu­tenant Hob­son qui n'étaient pas faits aux rudess­es d'un cli­mat po­laire.

«Cela va bi­en, di­sait Jasper Hob­son au ser­gent, im­mo­bile près de lui comme s'il se fût tenu au port d'armes, le voy­age com­mence bi­en. Le ciel est fa­vor­able, la tem­péra­ture prop­ice, nos at­te­lages fi­lent comme des trains ex­press, et, pour peu que ce beau temps con­tin­ue, notre traver­sée s'opér­era sans en­com­bre. Qu'en pensez- vous, ser­gent Long?

-- Ce que vous pensez vous-​même, lieu­tenant Jasper, répon­dit le ser­gent, qui ne pou­vait en­vis­ager les choses autrement que son chef.

-- Vous êtes bi­en dé­cidé comme moi, ser­gent, reprit Jasper Hob­son, à pouss­er aus­si loin que pos­si­ble notre re­con­nais­sance vers le nord?

-- Il suf­fi­ra que vous com­mandiez, mon lieu­tenant, et j'obéi­rai.

-- Je le sais, ser­gent, répon­dit Jasper Hob­son, je sais qu'il suf­fit de vous don­ner un or­dre pour qu'il soit exé­cuté. Puis­sent nos hommes com­pren­dre comme vous l'im­por­tance de notre mis­sion et se dévouer corps et âme aux in­térêts de la Com­pag­nie! Ah! ser­gent Long, je su­is sûr que si je vous don­nais un or­dre im­pos­si­ble...

-- Il n'y a pas d'or­dres im­pos­si­bles, mon lieu­tenant.

-- Quoi! si je vous or­don­nais d'aller au pôle Nord!

-- J'irais, mon lieu­tenant.

-- Et d'en revenir! ajou­ta Jasper Hob­son en souri­ant.

-- J'en re­viendrais,» répon­dit sim­ple­ment le ser­gent Long.

Pen­dant ce col­loque du lieu­tenant Hob­son et de son ser­gent, Mrs. Pauli­na Bar­nett et Madge, elles aus­si, échangeaient quelques paroles, lorsqu'une pente plus ac­cen­tuée du sol re­tar­dait un in­stant la marche du traîneau. Ces deux vail­lantes femmes, bi­en en­ca­pu­chon­nées dans leur bon­nets de loutre et à de­mi en­sevelies sous une épaisse peau d'ours blanc, re­gar­daient cette âpre na­ture et les pâles sil­hou­ettes des hautes glaces qui se pro­fi­laient à l'hori­zon. Le dé­tache­ment avait déjà lais­sé der­rière lui les collines qui ac­ci­den­taient la rive septen­tri­onale du lac de l'Es­clave, et dont les som­mets étaient couron­nés de gri­maçants squelettes d'ar­bres. La plaine in­finie se déroulait à perte de vue dans une com­plète uni­for­mité. Quelques oiseaux an­imaient de leur chant et de leur vol la vaste soli­tude. Par­mi eux on re­mar­quait des troupes de cygnes qui émi­graient vers le nord, et dont la blancheur se con­fondait avec la blancheur des neiges. On ne les dis­tin­guait que lorsqu'ils se pro­je­taient sur l'at­mo­sphère grisâtre. Quand ils s'abat­taient sur le sol, ils se con­fondaient avec lui, et l'oeil le plus perçant n'au­rait pu les re­con­naître.

«Quelle éton­nante con­trée! di­sait Mrs. Pauli­na Bar­nett. Quelle dif­férence en­tre ces ré­gions po­laires et nos ver­doy­antes plaines de l'Aus­tralie! Te sou­viens-​tu, ma bonne Madge, quand la chaleur nous ac­ca­blait sur les bor­ds du golfe de Car­pen­tarie, te rap­pelles-​tu ce ciel impi­toy­able, sans un nu­age, sans une vapeur?

-- Ma fille, répondait Madge, je n'ai point comme toi le don de me sou­venir. Tu con­serves tes im­pres­sions; moi, j'ou­blie les mi­ennes.

-- Com­ment, Madge, s'écria Mrs. Pauli­na Bar­nett, tu as ou­blié les chaleurs trop­icales de l'Inde et de l'Aus­tralie? Il ne t'est pas resté dans l'es­prit un sou­venir de nos tor­tures, quand l'eau nous man­quait au désert, quand les rayons de ce soleil nous brûlaient jusqu'aux os, quand la nu­it même n'ap­por­tait au­cun répit à nos souf­frances!

-- Non, Pauli­na, non, répondait Madge, en s'en­velop­pant plus étroite­ment dans ses four­rures, non, je ne me sou­viens plus! Et com­ment me rap­pellerais-​je ces souf­frances dont tu par­les, cette chaleur, ces tor­tures de la soif, en ce mo­ment surtout où les glaces nous en­tourent de toutes parts, et quand il me suf­fit de laiss­er pen­dre ma main en de­hors de ce traîneau pour ra­mass­er une poignée de neige! Tu me par­les de chaleur, lorsque nous gelons sous les peaux d'ours qui nous cou­vrent! Tu te sou­viens des rayons brûlants du soleil, quand ce soleil d'avril ne peut même pas fon­dre les pe­tits glaçons sus­pendus à nos lèvres! Non, ma fille, ne me sou­tiens pas que la chaleur ex­iste quelque part, ne me répète pas que je me sois ja­mais plainte d'avoir trop chaud, je ne te croirais pas!»

Mrs. Pauli­na Bar­nett ne put s'em­pêch­er de sourire.

«Mais, ajou­ta-​t-​elle, tu as donc bi­en froid, ma bonne Madge?

-- Cer­taine­ment, ma fille, j'ai froid, mais cette tem­péra­ture ne me dé­plaît pas. Au con­traire. Ce cli­mat doit être très sain, et je su­is cer­taine que je me porterai à merveille dans ce bout d'Amérique! C'est vrai­ment un beau pays!

-- Oui, Madge, un pays ad­mirable, et nous n'avons en­core rien vu jusqu'ici des merveilles qu'il ren­ferme! Mais laisse notre voy­age s'ac­com­plir jusqu'aux lim­ites de la mer po­laire, laisse l'hiv­er venir avec ses glaces gi­gan­tesques, sa four­rure de neige, ses tem­pêtes hy­per­boréennes, ses au­rores boréales, ses con­stel­la­tions splen­dides, sa longue nu­it de six mois, et tu com­pren­dras alors com­bi­en l'oeu­vre du Créa­teur est tou­jours et partout nou­velle!»

Ain­si par­lait Mrs. Pauli­na Bar­nett, en­traînée par sa vive imag­ina­tion. Dans ces ré­gions per­dues, sous un cli­mat im­pla­ca­ble, elle ne voulait voir que l'ac­com­plisse­ment des plus beaux phénomènes de la na­ture. Ses in­stincts de voyageuse étaient plus forts que sa rai­son même. De ces con­trées po­laires elle n'ex­trayait que l'émou­vante poésie dont les sagas ont per­pé­tué la lé­gende, et que les bardes ont chan­tée dans les temps os­sian­iques. Mais Madge, plus pos­itive, ne se dis­sim­ulait ni les dan­gers d'une ex­pédi­tion vers les con­ti­nents arc­tiques, ni les souf­frances d'un hiver­nage, à moins de trente de­grés du pôle arc­tique.

Et en ef­fet, de plus ro­bustes avaient déjà suc­com­bé aux fa­tigues, aux pri­va­tions, aux tor­tures morales et physiques, sous ces durs cli­mats. Sans doute, la mis­sion du lieu­tenant Jasper Hob­son ne de­vait pas l'en­traîn­er jusqu'aux lat­itudes les plus élevées du globe. Sans doute, il ne s'agis­sait pas d'at­tein­dre le pôle et de se lancer sur les traces des Par­ry, des Ross, des Mac Clure, des Kean, des Mor­ton. Mais dès qu'on a franchi le cer­cle po­laire, les épreuves sont à peu près partout les mêmes et ne s'ac­crois­sent pas pro­por­tion­nelle­ment avec l'élé­va­tion des lat­itudes. Jasper Hob­son ne songeait pas à se porter au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle! Soit. Mais qu'on n'ou­blie pas que Franklin et ses in­for­tunés com­pagnons sont morts, tués par le froid et la faim, quand ils n'avaient pas même dé­passé le soix­ante-​huitième de­gré de lat­itude septen­tri­onale!

Dans le traîneau oc­cupé par Mr. et Mrs. Jo­liffe, on cau­sait de toute autre chose. Peut-​être le ca­po­ral avait-​il un peu trop ar­rosé les adieux du dé­part, car, par ex­traor­di­naire, il tenait tête à sa pe­tite femme. Oui! il lui ré­sis­tait, -- ce qui n'ar­rivait vrai­ment que dans des cir­con­stances ex­cep­tion­nelles.

«Non, mis­tress Jo­liffe, di­sait le ca­po­ral, non, ne craignez rien! Un traîneau n'est pas plus dif­fi­cile à con­duire qu'un poney- chaise, et le di­able m'em­porte si je ne su­is pas ca­pa­ble de diriger un at­te­lage de chiens!

-- Je ne con­teste pas ton ha­bileté, répondait Mrs. Jo­liffe. Je t'en­gage seule­ment à mod­ér­er tes mou­ve­ments. Te voilà déjà en tête de la car­avane, et j'en­tends le lieu­tenant Hob­son qui te crie de repren­dre ton rang à l'ar­rière.

-- Lais­sez-​le crier, madame Jo­liffe, lais­sez-​le crier!...» Et le ca­po­ral, en­velop­pant son at­te­lage d'un nou­veau coup de fou­et, ac­crut en­core la ra­pid­ité du traîneau.

«Prends garde, Jo­liffe! répé­tait la pe­tite femme. Pas si vite! nous voici sur une pente!

-- Une pente! répondait le ca­po­ral. Vous ap­pelez cela une pente, madame Jo­liffe? Mais ça monte, au con­traire!

-- Je te répète que cela de­scend!

-- Je vous sou­tiens, moi, que ça monte! Voyez, voyez comme les chiens tirent!»

Quoi qu'en eût l'en­têté, les chiens ne tiraient en au­cune façon. La dé­cliv­ité du sol était, au con­traire, fort pronon­cée. Le traîneau fi­lait avec une ra­pid­ité ver­tig­ineuse, et il se trou­vait déjà très en avant du dé­tache­ment. Mr. et Mrs. Jo­liffe tres­sautaient à chaque in­stant. Les heurts, provo­qués par les in­égal­ités de la couche neigeuse, se mul­ti­pli­aient. Les deux époux, jetés tan­tôt à droite, tan­tôt à gauche, se choquant l'un l'autre, étaient sec­oués hor­ri­ble­ment. Mais le ca­po­ral ne voulait rien en­ten­dre, ni les recom­man­da­tions de sa femme, ni les cris du lieu­tenant Hob­son. Celui-​ci, com­prenant le dan­ger de cette course folle, pres­sait son pro­pre at­te­lage, afin de re­join­dre les im­pru­dents, et toute la car­avane le suiv­ait dans cette course rapi­de.

Mais le ca­po­ral al­lait tou­jours de plus belle! Cette vitesse de son véhicule l'enivrait! Il ges­tic­ulait, il cri­ait, il ma­ni­ait son long fou­et comme eût fait un sports­man ac­com­pli.

«Re­mar­quable in­stru­ment que ce fou­et! s'écri­ait-​il, et que les Es­quimaux savent ma­noeu­vr­er avec une ha­bileté sans pareille!

-- Mais tu n'es pas un Es­quimau, s'écri­ait Mrs. Jo­liffe, es­sayant, mais en vain, d'ar­rêter le bras de son im­pru­dent con­duc­teur.

-- Je me su­is lais­sé dire, repre­nait le ca­po­ral, je me su­is lais­sé dire que ces Es­quimaux savent pi­quer n'im­porte quel chien de leur at­te­lage à l'en­droit qui leur con­vient. Ils peu­vent même du bout de ce nerf dur­ci leur en­lever un pe­tit bout de l'or­eille, s'ils le ju­gent con­ven­able. Je vais es­say­er...

-- N'es­saye pas, Jo­liffe, n'es­saye pas! s'écria la pe­tite femme, ef­frayée au plus haut point.

-- Ne craignez rien, mis­tress Jo­liffe, ne craignez rien! Je m'y con­nais! Voilà pré­cisé­ment notre cin­quième chien de droite qui fait des si­ennes! Je vais le cor­riger!...»

Mais sans doute le ca­po­ral n'était pas en­core as­sez «Es­quimau», ni as­sez fa­mil­iarisé avec le maniement de ce fou­et dont la longue lanière dé­passe de qua­tre pieds l'avant-​train de l'at­te­lage, car le fou­et se dévelop­pa en sif­flant, et, revenant en ar­rière par un con­tre-​coup mal com­biné, il s'en­roula au­tour du cou de maître Jo­liffe lui-​même, dont la calotte four­rée s'en­vola dans l'air. Nul doute que, sans cet épais bon­net, le ca­po­ral ne se fût ar­raché sa pro­pre or­eille.

En ce mo­ment, les chiens se jetèrent de côté, le traîneau fut cul­buté et le cou­ple pré­cip­ité dans la neige. Très heureuse­ment, la couche était épaisse, et les deux époux n'eu­rent au­cun mal. Mais quelle honte pour le ca­po­ral! Et de quelle façon le re­gar­da sa pe­tite femme! Et quels re­proches lui fit le lieu­tenant Hob­son!

Le traîneau fut relevé; mais on dé­ci­da que doré­na­vant les rênes du véhicule, comme celles du mé­nage, ap­par­tiendrait de droit à Mrs. Jo­liffe. Le ca­po­ral, tout pe­naud, dut se résign­er, et la marche du dé­tache­ment, un in­stant in­ter­rompue, fut reprise aus­sitôt.

Pen­dant les quinze jours qui suivirent, au­cun in­ci­dent ne se pro­duisit. Le temps était tou­jours prop­ice, la tem­péra­ture sup­port­able, et le 1er mai, le dé­tache­ment ar­rivait au Fort- En­treprise.

VI.

Un du­el de wapi­tis.

L'ex­pédi­tion avait franchi une dis­tance de deux cents milles depuis son dé­part du Fort-​Re­liance. Les voyageurs, fa­vorisés par de longs cré­pus­cules, courant jour et nu­it sur leurs traîneaux, pen­dant que les at­te­lages les em­por­taient à toute vitesse, étaient véri­ta­ble­ment ac­ca­blés de fa­tigue, quand ils ar­rivèrent aux rives du lac Snure, près duquel s'él­evait le Fort-​En­treprise.

Ce fort, établi depuis quelques an­nées seule­ment par la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son, n'était en réal­ité qu'un poste d'ap­pro­vi­sion­nement de peu d'im­por­tance. Il ser­vait prin­ci­pale­ment de sta­tion aux dé­tache­ments qui ac­com­pa­gnaient les con­vois de pel­leter­ies venus du lac du Grand-​Ours situé à près de trois cents milles dans le nord-​ouest. Une douzaine de sol­dats en for­maient la garde. Le fort n'était com­posé que d'une mai­son de bois, en­tourée d'une en­ceinte palis­sadée. Mais, si peu con­fort­able que fût cette habi­ta­tion, les com­pagnons du lieu­tenant Hob­son s'y réfugièrent avec plaisir, et, pen­dant deux jours, ils s'y re­posèrent des pre­mières fa­tigues de leur voy­age.

Le print­emps po­laire fai­sait déjà sen­tir en ce lieu sa mod­este in­flu­ence. La neige fondait peu à peu, et les nu­its n'étaient déjà plus as­sez froides pour la glac­er à nou­veau. Quelques légères mouss­es, de mai­gres gram­inées, verdis­saient çà et là, et de pe­tites fleurs, presque in­col­ores, mon­traient leur hu­mide corolle en­tre les cail­loux. Ces man­ifes­ta­tions de la na­ture, à de­mi réveil­lée après la longue nu­it de l'hiv­er, plai­saient au re­gard en­do­lori par la blancheur des neiges, que char­mait l'ap­pari­tion de ces rares spéci­mens de la flo­re arc­tique.

Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son mirent à prof­it leurs loisirs pour vis­iter les rives du pe­tit lac. Tous les deux ils com­pre­naient la na­ture et l'ad­mi­raient avec en­thou­si­asme. Ils al­lèrent donc, de com­pag­nie, à travers les glaçons éboulés et les cas­cades qui s'im­pro­vi­saient sous l'ac­tion des rayons so­laires. La sur­face du lac Snure était prise en­core. Nulle fis­sure n'in­di­quait une prochaine débâ­cle. Quelques ice­bergs en ru­ine héris­saient sa sur­face solide, af­fec­tant des formes pit­toresques du plus étrange ef­fet, surtout quand la lu­mière, s'irisant à leurs arêtes, en vari­ait les couleurs. On eût dit les morceaux d'un arc-​en-​ciel brisé par une main puis­sante, et qui s'en­tre­croi­saient sur le sol.

«Ce spec­ta­cle est vrai­ment beau! mon­sieur Hob­son, répé­tait Mrs. Pauli­na Bar­nett. Ces ef­fets de prisme se mod­ifient à l'in­fi­ni, suiv­ant la place que l'on oc­cupe. Ne vous sem­ble-​t-​il pas que nous sommes penchés sur l'ou­ver­ture d'un im­mense kaléi­do­scope? Mais peut-​être êtes-​vous déjà blasé sur ce spec­ta­cle si nou­veau pour moi?

-- Non, madame, répon­dit le lieu­tenant. Bi­en que je sois né sur ce con­ti­nent et quoique mon en­fance et ma je­unesse s'y soient passées tout en­tières, je ne me ras­sas­ie ja­mais d'en con­tem­pler les beautés sub­limes. Mais si votre en­thou­si­asme est déjà grand, lorsque le soleil verse sa lu­mière sur cette con­trée, c'est-​à-​dire quand l'as­tre du jour a déjà mod­ifié l'as­pect de ce pays, que sera-​t-​il lorsqu'il vous sera don­né d'ob­serv­er ces ter­ri­toires au mi­lieu des grands froids de l'hiv­er? Je vous avouerai, madame, que le soleil, si pré­cieux aux ré­gions tem­pérées, me gâte un peu mon con­ti­nent arc­tique!

-- Vrai­ment, mon­sieur Hob­son, répon­dit la voyageuse, en souri­ant à l'ob­ser­va­tion du lieu­tenant. J'es­time pour­tant que le soleil est un ex­cel­lent com­pagnon de route, et qu'il ne faut pas se plain­dre de la chaleur qu'il donne, même aux ré­gions po­laires!

-- Ah! madame, répon­dit Jasper Hob­son, je su­is de ceux qui pensent qu'il vaut mieux vis­iter la Russie pen­dant l'hiv­er, et le Sa­hara pen­dant l'été. On voit alors ces pays sous l'as­pect qui les car­ac­térise. Non! le soleil est un as­tre des hautes zones et des pays chauds. À trente de­grés du pôle, il n'est véri­ta­ble­ment plus à sa place! Le ciel de cette con­trée, c'est le ciel pur et froid de l'hiv­er, ciel tout con­stel­lé, qu'en­flamme par­fois l'éclat d'une au­rore boréale. C'est ici le pays de la nu­it, non celui du jour, madame, et cette longue nu­it du pôle vous réserve des en­chante­ments et des merveilles.

-- Mon­sieur Hob­son, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, avez-​vous vis­ité les zones tem­pérées de l'Eu­rope et de l'Amérique?

-- Oui, madame, et je les ai ad­mirées comme elles méri­tent de l'être. Mais c'est tou­jours avec une pas­sion plus ar­dente, avec un en­thou­si­asme nou­veau, que je su­is revenu à ma terre na­tale. Je su­is l'homme du froid, et, véri­ta­ble­ment, je n'ai au­cun mérite à le braver. Il n'a pas prise sur moi, et, comme les Es­quimaux, je puis vivre pen­dant des mois en­tiers dans une mai­son de neige.

-- Mon­sieur Hob­son, répon­dit la voyageuse, vous avez une manière de par­ler de ce red­outable en­ne­mi, qui réchauffe le coeur! J'es­père bi­en me mon­tr­er digne de vous, et, si loin que vous al­liez braver le froid du pôle, nous irons le braver en­sem­ble.

-- Bi­en, madame, bi­en, et puis­sent tous ces com­pagnons qui me suiv­ent, ces sol­dats et ces femmes, se mon­tr­er aus­si ré­so­lus que vous l'êtes! Dieu aidant, nous irons loin alors!

-- Mais vous ne pou­vez vous plain­dre de la façon dont ce voy­age a com­mencé. Jusqu'ici, pas un seul ac­ci­dent, un temps prop­ice à la marche des traîneaux, une tem­péra­ture sup­port­able! Tout nous réus­sit à souhait.

-- Sans doute, madame, répon­dit le lieu­tenant; mais pré­cisé­ment, ce soleil, que vous ad­mirez tant, va bi­en­tôt mul­ti­pli­er les fa­tigues et les ob­sta­cles sous nos pas.

-- Que voulez-​vous dire, mon­sieur Hob­son? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Je veux dire que sa chaleur au­ra avant peu changé l'as­pect et la na­ture du pays, que la glace fon­due ne présen­tera plus une sur­face fa­vor­able au glis­sage des traîneaux, que le sol re­de­vien­dra rabo­teux et dur, que nos chiens hale­tants ne nous en­lèveront plus avec la ra­pid­ité d'une flèche, que les riv­ières et les lacs vont repren­dre leur état liq­uide, et qu'il fau­dra les tourn­er ou les pass­er à gué. Tous ces change­ments, madame, dus à l'in­flu­ence so­laire, se traduiront par des re­tards, des fa­tigues, des dan­gers, dont les moin­dres sont ces neiges fri­ables qui fuient sous le pied ou ces avalanch­es qui se pré­cip­itent du som­met des mon­tagnes de glace! Oui! voilà ce que nous vau­dra ce soleil qui chaque jour s'élève de plus en plus au-​dessus de l'hori­zon! Rap­pelez-​vous bi­en ce­ci, madame! Des qua­tre élé­ments de la cos­mogo­nie an­tique, un seul ici, l'air, nous est utile, néces­saire, in­dis­pens­able. Mais les trois autres, la terre, le feu et l'eau, ils ne de­vraient pas ex­is­ter pour nous! Ils sont con­traires à la na­ture même des ré­gions po­laires!...»

Le lieu­tenant ex­agérait sans doute. Mrs. Pauli­na Bar­nett au­rait pu facile­ment ré­tor­quer cette ar­gu­men­ta­tion, mais il ne lui dé­plai­sait pas d'en­ten­dre Jasper Hob­son s'ex­primer avec cette ardeur. Le lieu­tenant aimait pas­sion­né­ment le pays vers lequel les hasards de sa vie de voyageuse la con­dui­saient en ce mo­ment, et c'était une garantie qu'il ne reculerait de­vant au­cun ob­sta­cle.

Et, cepen­dant, Jasper Hob­son avait rai­son, lorsqu'il s'en pre­nait au soleil des em­bar­ras à venir. On le vit bi­en, quand, trois jours après, le 4 mai, le dé­tache­ment se re­mit en route. Le ther­momètre, même aux heures les plus froides de la nu­it, se main­te­nait con­stam­ment au-​dessus de trente-​deux de­grés[2]. Les vastes plaines subis­saient un dégel com­plet. La nappe blanche s'en al­lait en eau. Les as­pérités d'un sol fait de roches de for­ma­tion prim­itive se trahis­saient par des chocs mul­ti­pliés qui sec­ouaient les traîneaux, et, par con­tre­coup, les voyageurs. Les chiens, par la rudesse du tirage, étaient for­cés de s'en tenir à l'al­lure du pe­tit trot, et on eût pu sans dan­ger, main­tenant, remet­tre les guides à la main im­pru­dente du ca­po­ral Jo­liffe. Ni ses cris ni les ex­ci­ta­tions du fou­et n'au­raient pu im­primer aux at­te­lages sur­menés une vitesse plus grande.

Il ar­ri­va donc que, de temps en temps, les voyageurs dimin­uèrent la charge des chiens en faisant une par­tie de la route à pied. Ce mode de lo­co­mo­tion con­ve­nait, d'ailleurs, aux chas­seurs du dé­tache­ment, qui s'él­evait in­sen­si­ble­ment vers les ter­ri­toires plus gi­boyeux de l'Amérique anglaise. Mrs. Pauli­na Bar­nett et sa fidèle Magde suiv­aient ces chas­ses avec un in­térêt mar­qué. Thomas Black af­fec­tait, au con­traire, de se dés­in­téress­er ab­sol­ument de tout ex­er­ci­ce cynégé­tique. Il n'était pas venu jusqu'en ces con­trées loin­taines dans le but de chas­ser le wi­son ou l'her­mine, mais unique­ment pour ob­serv­er la lune, à ce mo­ment pré­cis où elle cou­vri­rait de son disque le disque du soleil. Aus­si, quand l'as­tre des nu­its parais­sait au-​dessus de l'hori­zon, l'im­pa­tient as­tronome le dévo­rait-​il des yeux. Ce qui provo­quait le lieu­tenant à lui dire:

«Hein! mon­sieur Black! si, par im­pos­si­ble, la lune man­quait au ren­dez-​vous du 18 juil­let 1860, voilà qui serait désagréable pour vous!

-- Mon­sieur Hob­son, répondait grave­ment l'as­tronome, si la lune se per­me­ttait un tel manque de con­ve­nances, je l'at­ta­que­rais en jus­tice!»

Les prin­ci­paux chas­seurs du dé­tache­ment étaient les sol­dats Mar­bre et Sabine, tous les deux passés maîtres dans leur méti­er. Ils y avaient ac­quis une adresse sans égale, et les plus ha­biles In­di­ens ne leur en au­raient pas re­mon­tré pour la vi­vac­ité de l'oeil et l'ha­bileté de la main. Ils étaient trappeurs et chas­seurs tout à la fois. Ils con­nais­saient tous les ap­pareils ou en­gins au moyen desquels on peut s'em­par­er des martres, des loutres, des loups, des re­nards, des ours, etc. Au­cune ruse ne leur était in­con­nue. Hommes adroits et in­tel­li­gents, que ce Mar­bre et ce Sabine, et le cap­itaine Craven­ty avait sage­ment fait en les ad­joignant au dé­tache­ment du lieu­tenant Hob­son.

Mais, pen­dant la marche de la pe­tite troupe, ni Mar­bre ni Sabine n'avaient le loisir de dress­er des pièges. Ils ne pou­vaient s'écarter que pen­dant une heure ou deux, au plus, et de­vaient se con­tenter du seul gibier qui pas­sait à portée de leur fusil. Cepen­dant, ils furent as­sez heureux pour tuer un de ces grands ru­mi­nants de la faune améri­caine qui se ren­con­trent rarement sous une lat­itude aus­si élevée.

Un jour, dans la mat­inée du 15 mai, les deux chas­seurs, le lieu­tenant Hob­son et Mrs. Pauli­na Bar­nett, s'étaient portés à quelques milles dans l'est de l'it­inéraire. Mar­bre et Sabine avaient obtenu de leur lieu­tenant la per­mis­sion de suiv­re quelques traces fraîch­es qu'ils ve­naient de dé­cou­vrir, et non seule­ment Jasper Hob­son les y au­torisa, mais il voulu les suiv­re lui-​même, en com­pag­nie de la voyageuse.

Ces em­preintes étaient évidem­ment dues au pas­sage ré­cent d'une de­mi-​douzaine de daims de grande taille. Pas d'er­reur pos­si­ble. Mar­bre et Sabine étaient af­fir­mat­ifs sur ce point, et, au be­soin, ils au­raient pu nom­mer l'es­pèce à laque­lle ap­parte­naient ces ru­mi­nants.

«La présence de ces an­imaux en cette con­trée sem­ble vous sur­pren­dre, mon­sieur Hob­son? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett au lieu­tenant.

-- En ef­fet, madame, répon­dit Jasper Hob­son, et il est rare de ren­con­tr­er de telles es­pèces au-​delà du cin­quante-​sep­tième de­gré de lat­itude. Quand nous les chas­sons, c'est seule­ment au sud du lac de l'Es­clave, là où se ren­con­trent avec des pouss­es de saule et de pe­upli­er, cer­taines ros­es sauvages dont les daims sont très friands.

-- Il faut alors ad­met­tre que ces ru­mi­nants, aus­si bi­en que les an­imaux à four­rures, traqués par les chas­seurs, s'en­fuient main­tenant vers des ter­ri­toires plus tran­quilles.

-- Je ne vois pas d'autre ex­pli­ca­tion de leur présence à la hau­teur du soix­ante-​cin­quième par­al­lèle, répon­dit le lieu­tenant, en ad­met­tant toute­fois que nos deux hommes ne se soient pas mépris sur la na­ture et l'orig­ine de ces em­preintes.

-- Non, mon lieu­tenant, répon­dit Sabine, non! Mar­bre et moi, nous ne nous sommes pas trompés. Ces traces ont été lais­sées sur le sol par ces daims, que, nous autres chas­seurs, nous ap­pelons des daims rouges, et dont le nom in­digène est «wapi­ti».

-- Cela est cer­tain, ajou­ta Mar­bre. De vieux trappeurs comme nous ne s'y lais­seraient pas pren­dre. D'ailleurs, mon lieu­tenant, en­ten­dez-​vous ces sif­fle­ments sin­guliers?»

Jasper Hob­son, Mrs. Pauli­na Bar­nett et leurs com­pagnons étaient ar­rivés, en ce mo­ment, à la base d'une pe­tite colline dont les pentes, dépourvues de neige, étaient prat­ica­bles. Ils se hâtèrent de la gravir, tan­dis que les sif­fle­ments, sig­nalés par Mar­bre, se fai­saient en­ten­dre avec une cer­taine in­ten­sité. Des cris, sem­blables au brai­ment de l'âne, s'y mêlaient par­fois et prou­vaient que les deux chas­seurs ne s'étaient pas mépris.

Jasper Hob­son, Mrs. Pauli­na Bar­nett, Mar­bre et Sabine, par­venus au som­met de la colline, portèrent leurs re­gards sur la plaine qui s'étendait vers l'est. Le sol ac­ci­den­té était en­core blanc à de cer­taines places, mais une légère teinte verte tran­chait en maint en­droit avec les éblouis­santes plaques de neige. Quelques ar­bustes décharnés gri­maçaient çà et là. À l'hori­zon, de grands ice­bergs, net­te­ment dé­coupés, se pro­fi­laient sur le fond grisâtre du ciel.

«Des wapi­tis! des wapi­tis! les voilà! s'écrièrent d'une com­mune voix Sabine et Mar­bre, en in­di­quant à un quart de mille dans l'est un groupe com­pact d'an­imaux très aisé­ment re­con­naiss­ables.

-- Mais que font-​ils? de­man­da la voyageuse.

-- Ils se bat­tent, madame, répon­dit Jasper Hob­son. C'est as­sez leur cou­tume, quand le soleil du pôle leur échauffe le sang! En­core un ef­fet dé­plorable de l'as­tre radieux!»

De la dis­tance à laque­lle ils se trou­vaient, Jasper Hob­son, Mrs. Pauli­na Bar­nett et leurs com­pagnons pou­vaient facile­ment dis­tinguer le groupe des wapi­tis. C'étaient de mag­nifiques échan­til­lons de cette famille de daims, que l'on con­naît sous les noms var­iés de cerfs à cornes ron­des, cerfs améri­cains, bich­es, élans gris et élans rouges. Ces bêtes élé­gantes avaient les jambes fines. Quelques poils rougeâtres, dont la couleur de­vait s'ac­centuer en­core pen­dant la sai­son chaude, parse­maient leurs robes brunes. À leurs cornes blanch­es, qui se dévelop­paient su­perbe­ment, on re­con­nais­sait facile­ment en eux des mâles farouch­es, car les femelles sont ab­sol­ument dépourvues de cet ap­pen­dice. Ces wapi­tis étaient autre­fois ré­pan­dus sur tous les ter­ri­toires de l'Amérique septen­tri­onale, et les États de l'Union en re­ce­laient un grand nom­bre. Mais, les défriche­ments s'opérant de toutes parts, les forêts tombant sous la hache des pi­onniers, le wapi­ti dut se réfugi­er dans les pais­ibles dis­tricts du Cana­da. Là en­core, la tran­quil­lité lui man­qua bi­en­tôt, et il dut fréquenter plus spé­ciale­ment les abor­ds de la baie d'Hud­son. En somme, le wapi­ti est plutôt un an­imal des pays froids, cela est cer­tain; mais, ain­si que l'avait fait ob­serv­er le lieu­tenant, il n'habite pas or­di­naire­ment les ter­ri­toires situés au-​delà du cin­quante-​sep­tième par­al­lèle. Donc, ceux-​ci ne s'étaient élevés si haut que pour fuir les Chippe­ways, qui leur fai­saient une guerre à out­rance, et retrou­ver cette sécu­rité qui ne manque ja­mais au désert.

Cepen­dant, le com­bat des wapi­tis se pour­suiv­ait avec acharne­ment. Ces an­imaux n'avaient point aperçu les chas­seurs dont l'in­ter­ven­tion n'au­rait prob­able­ment pas ar­rêté leur lutte. Mar­bre et Sabine, qui savaient bi­en à quels aveu­gles com­bat­tants ils avaient af­faire, pou­vaient donc s'ap­procher sans crainte et tir­er à loisir.

La propo­si­tion en fut faite par le lieu­tenant Hob­son.

«Faites ex­cuse, mon lieu­tenant, répon­dit Mar­bre. Épargnons notre poudre et nos balles. Ces bêtes-​là jouent un jeu à s'en­tre-​tuer, et nous ar­riverons tou­jours à temps pour relever les vain­cus.»

«Est-​ce que ces wapi­tis ont une valeur com­mer­ciale? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Oui, madame, répon­dit Jasper Hob­son, et leur peau, qui est moins épaisse que celle de l'élan pro­pre­ment dit, forme un cuir très es­timé. En frot­tant cette peau avec la graisse et la cervelle même de l'an­imal, on la rend ex­trême­ment sou­ple, et elle sup­porte égale­ment bi­en la sécher­esse et l'hu­mid­ité. Aus­si les In­di­ens recherchent-​ils avec soin toutes les oc­ca­sions de se pro­cur­er des peaux de wapi­tis.

-- Mais leur chair ne donne-​t-​elle pas une ve­nai­son ex­cel­lente?

-- Mé­diocre, madame, répon­dit le lieu­tenant, fort mé­diocre, en vérité. Cette chair est dure, d'un goût peu savoureux. Sa graisse se fige im­mé­di­ate­ment dès qu'elle est re­tirée du feu et s'at­tache aux dents. C'est donc une chair peu es­timée, et qui est cer­taine­ment in­férieure à celle des autres daims. Cepen­dant, faute de mieux, pen­dant les jours de dis­ette, on en mange, et elle nour­rit son homme tout comme un autre.»

Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son s'en­trete­naient ain­si depuis quelques min­utes, lorsque la lutte des wapi­tis se mod­ifia subite­ment. Ces ru­mi­nants avaient-​ils sat­is­fait leur colère? Avaient-​ils aperçu les chas­seurs et sen­taient-​ils un dan­ger prochain? Quoi qu'il en fût, au même mo­ment, à l'ex­cep­tion de deux wapi­tis de haute taille, toute la troupe s'en­fuit vers l'est avec une vitesse sans égale. En quelques in­stants, ces an­imaux avaient dis­paru, et le cheval le plus rapi­de n'au­rait pu les re­join­dre.

Mais deux daims, su­perbes à voir, étaient restés sur le champ de bataille. Le crâne bais­sé, cornes con­tre cornes, les jambes de l'ar­rière-​train puis­sam­ment arc-​boutées, ils se fai­saient tête. Sem­blables à deux lut­teurs qui n'aban­don­nent plus prise dès qu'ils sont par­venus à se saisir, ils ne se lâchaient pas et piv­otaient sur leurs jambes de de­vant, comme s'ils eu­ssent été rivés l'un à l'autre.

«Quel acharne­ment! s'écria Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Oui, répon­dit Jasper Hob­son. Ce sont des bêtes ran­cu­nières que ces wapi­tis, et elles vi­dent là, sans doute, une an­ci­enne querelle!

-- Mais ne serait-​ce pas le mo­ment de les ap­procher, tan­dis que la rage les aveu­gle? de­man­da la voyageuse.

-- Nous avons le temps, madame, répon­dit Sabine, et ces daims-​là ne peu­vent plus nous échap­per! Nous se­ri­ons à trois pas d'eux, le fusil à l'épaule et le doigt sur la gâchette, qu'ils ne quit­teraient pas la place!

-- Vrai­ment?

-- En ef­fet, madame, dit Jasper Hob­son, qui avait re­gardé plus at­ten­tive­ment les deux com­bat­tants après l'ob­ser­va­tion du chas­seur, et, soit de notre main, soit par la dent des loups, ces wapi­tis mour­ront tôt ou tard à l'en­droit même qu'ils oc­cu­pent en ce mo­ment.

-- Je ne com­prends pas ce qui vous fait par­ler ain­si, mon­sieur Hob­son, répon­dit la voyageuse.

-- Eh bi­en, ap­prochez, madame, répon­dit le lieu­tenant. Ne craignez point d'ef­farouch­er ces an­imaux. Ain­si que vous l'a dit notre chas­seur, ils ne peu­vent plus s'en­fuir.»

Mrs. Pauli­na Bar­nett, ac­com­pa­gnée de Sabine, de Mar­bre et du lieu­tenant, de­scen­dit la colline. Quelques min­utes lui suf­firent à franchir la dis­tance qui la sé­parait du théâtre du com­bat. Les wapi­tis n'avaient pas bougé. Ils se pous­saient si­mul­tané­ment de la tête, comme deux béliers en lutte, mais ils sem­blaient in­sé­para­ble­ment liés l'un à l'autre.

En ef­fet, dans l'ardeur du com­bat, les cornes des deux wapi­tis s'étaient telle­ment enchevêtrées qu'elles ne pou­vaient plus se dé­gager, à moins de se rompre. C'est un fait qui se pro­duit sou­vent, et sur les ter­ri­toires de chas­se, il n'est pas rare de ren­con­tr­er ces ap­pen­dices branchus gisant sur le sol et at­tachés les uns aux autres. Les an­imaux, ain­si em­bar­rassés, ne tar­dent pas à mourir de faim, ou ils de­vi­en­nent facile­ment la proie des fauves.

Deux balles ter­minèrent le com­bat des wapi­tis. Mar­bre et Sabine, les dépouil­lant séance ten­ante, con­servèrent leur peau, qu'ils de­vaient pré­par­er plus tard, et aban­don­nèrent aux loups et aux ours un mon­ceau de chair saig­nante.

VII.

Le cer­cle po­laire.

L'ex­pédi­tion con­tin­ua de s'avancer vers le nord-​ouest, mais le tirage des traîneaux sur ce sol in­égal fa­tiguait ex­trême­ment les chiens. Ces courageuses bêtes ne s'em­por­taient plus, elles que la main de leurs con­duc­teurs avait tant de peine à con­tenir au début du voy­age. On ne pou­vait obtenir des at­te­lages que huit à dix milles par jour. Cepen­dant, Jasper Hob­son pres­sait au­tant que pos­si­ble la marche de son dé­tache­ment. Il avait hâte d'ar­riv­er à l'ex­trémité du lac du Grand-​Ours et d'at­tein­dre le Fort- Con­fi­dence. Là, en ef­fet, il comp­tait re­cueil­lir quelques ren­seigne­ments utiles à son ex­pédi­tion. Les In­di­ens qui fréquentent les rives septen­tri­onales du lac avaient-​ils déjà par­cou­ru les par­ages voisins de la mer? L'océan Arc­tique était-​il li­bre à cette époque de l'an­née? C'étaient là de graves ques­tions, qui, ré­solues af­fir­ma­tive­ment, pou­vaient fix­er le sort de la nou­velle fac­torerie.

La con­trée que la pe­tite troupe traver­sait alors était capricieuse­ment coupée d'un grand nom­bre de cours d'eau, pour la plu­part trib­utaires de deux fleuves im­por­tants qui, coulant du sud au nord, vont se jeter dans l'océan Glacial arc­tique. Ce sont, à l'ouest, le fleuve Macken­zie; à l'est, la Cop­per-​mine-​riv­er. En­tre ces deux prin­ci­pales artères se dessi­naient des lacs, des lagons, des étangs nom­breux. Leur sur­face, main­tenant dégelée, ne per­me­ttait déjà plus aux traîneaux de s'y aven­tur­er. Dès lors, né­ces­sité de les tourn­er, ce qui ac­crois­sait con­sid­érable­ment la longueur de la route.

Dé­cidé­ment, il avait rai­son, le lieu­tenant Hob­son. L'hiv­er est la véri­ta­ble sai­son de ces pays hy­per­boréens, car il les rend plus aisé­ment prat­ica­bles. Mrs. Pauli­na Bar­nett de­vait le re­con­naître en plus d'une oc­ca­sion.

Cette ré­gion, com­prise dans la Terre mau­dite, était, d'ailleurs, ab­sol­ument déserte, comme le sont presque tous les ter­ri­toires septen­tri­onaux du con­ti­nent améri­cain. On a cal­culé, en ef­fet, que la moyenne de la pop­ula­tion n'y donne pas un habi­tant par dix milles car­rés. Ces habi­tants sont, sans compter les in­digènes déjà très raré­fiés, quelques mil­liers d'agents ou de sol­dats, ap­par­tenant aux di­vers­es com­pag­nies de four­rures. Cette pop­ula­tion est plus générale­ment massée sur les dis­tricts du sud et aux en­vi­rons des fac­toreries. Aus­si, nulle em­preinte de pas hu­mains ne fut-​elle relevée sur la route du dé­tache­ment. Les traces, con­servées sur le sol fri­able, ap­parte­naient unique­ment aux ru­mi­nants et aux rongeurs. Quelques ours furent aperçus, an­imaux ter­ri­bles, quand ils ap­par­ti­en­nent aux es­pèces po­laires. Toute­fois, la rareté de ces car­nassiers éton­nait Mrs. Pauli­na Bar­nett. La voyageuse pen­sait, en s'en rap­por­tant aux réc­its des hiverneurs, que les ré­gions arc­tiques de­vaient être très fréquen­tées par ces red­outa­bles an­imaux, puisque les naufragés ou les baleiniers de la baie de Baf­fin comme ceux du Groën­land et du Spitzberg, sont jour­nelle­ment at­taqués par eux, et c'est à peine si quelques-​uns se mon­traient au large du dé­tache­ment.

«At­ten­dez l'hiv­er, madame, lui répondait le lieu­tenant Hob­son, at­ten­dez le froid qui en­gen­dre la faim, et peut-​être serez-​vous servie à souhait!»

Cepen­dant, après un fati­gant et long par­cours, le 23 mai, la pe­tite troupe était en­fin ar­rivée sur la lim­ite du Cer­cle po­laire. On sait que ce par­al­lèle, éloigné de 23° 27' 57'' du pôle nord, forme cette lim­ite math­éma­tique à laque­lle s'ar­rê­tent les rayons so­laires, lorsque l'as­tre radieux décrit son arc dans l'hémis­phère op­posée. À par­tir de ce point, l'ex­pédi­tion en­trait donc franche­ment sur les ter­ri­toires des ré­gions arc­tiques.

Cette lat­itude avait été relevée soigneuse­ment au moyen des in­stru­ments très pré­cis que l'as­tronome Thomas Black et Jasper Hob­son ma­ni­aient avec une égale ha­bileté. Mrs. Pauli­na Bar­nett, présente à l'opéra­tion, ap­prit avec sat­is­fac­tion qu'elle al­lait en­fin franchir le Cer­cle po­laire. Amour-​pro­pre de voyageuse, bi­en ad­mis­si­ble, en vérité.

«Vous avez déjà passé les deux tropiques dans vos précé­dents voy­ages, madame, lui dit le lieu­tenant, et vous voilà au­jourd'hui sur la lim­ite du Cer­cle po­laire. Peu d'ex­plo­rateurs se sont ain­si aven­turés sous des zones si dif­férentes! Les uns ont, pour ain­si dire, la spé­cial­ité des ter­res chaudes, et l'Afrique et l'Aus­tralie, prin­ci­pale­ment, for­ment le champ de leurs in­ves­ti­ga­tions. Tels les Barth, les Bur­ton, les Liv­ing­stone, les Speck, les Dou­glas, les Stu­art. D'autres, au con­traire, se pas­sion­nent, pour ces ré­gions arc­tiques, en­core si im­par­faite­ment con­nues, les Macken­zie, les Franklin, les Pen­ny, les Kane, les Par­ry, les Rae, dont nous suiv­ons en ce mo­ment les traces. Il con­vient donc de féliciter Mrs. Pauli­na Bar­nett d'être une voyageuse si cos­mopo­lite.

-- Il faut tout voir, ou du moins ten­ter de tout voir, mon­sieur Hob­son, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett. Je crois que les dif­fi­cultés et les périls sont à peu près partout les mêmes, sous quelque zone qu'ils se présen­tent. Si nous n'avons pas à crain­dre sur ces ter­res arc­tiques les fièvres des pays chauds, l'in­salubrité des hautes tem­péra­tures et la cru­auté des tribus de race noire, le froid n'est pas un en­ne­mi moins red­outable. Les an­imaux féro­ces se ren­con­trent sous toutes les lat­itudes, et les ours blancs, j'imag­ine, n'ac­cueil­lent pas mieux les voyageurs que les ti­gres du Ti­bet ou les li­ons de l'Afrique. Donc, au-​delà des Cer­cles po­laires, mêmes dan­gers, mêmes ob­sta­cles qu'en­tre les deux tropiques. Il y a là des ré­gions qui se défendront longtemps con­tre les ten­ta­tives des ex­plo­rateurs.

-- Sans doute, madame, répon­dit Jasper Hob­son, mais j'ai lieu de penser que les con­trées hy­per­boréennes ré­sis­teront plus longtemps. Dans les ré­gions trop­icales, ce sont prin­ci­pale­ment les in­digènes dont la présence forme le plus in­sur­montable ob­sta­cle, et je sais com­bi­en de voyageurs ont été vic­times de ces bar­bares africains, qu'une guerre civil­isatrice ré­duira néces­saire­ment un jour! Dans les con­trées arc­tiques ou antarc­tiques, au con­traire, ce ne sont point les habi­tants qui ar­rê­tent l'ex­plo­rateur, c'est la na­ture elle-​même, c'est l'in­fran­chiss­able ban­quise, c'est le froid, le cru­el froid qui paral­yse les forces hu­maines!

-- Vous croyez donc, mon­sieur Hob­son, que la zone tor­ride au­ra été fouil­lée jusque dans ses ter­ri­toires les plus se­crets en Afrique et en Aus­tralie avant que la zone glaciale ait été par­cou­rue tout en­tière?

-- Oui, madame, répon­dit le lieu­tenant, et cette opin­ion me sem­ble basée sur les faits. Les plus au­da­cieux dé­cou­vreurs des ré­gions arc­tiques, Par­ry, Pen­ny, Franklin, Mac-​Clure, Kane, Mor­ton, ne se sont pas élevés au-​dessus du qua­tre vingt-​troisième par­al­lèle, restant ain­si à plus de sept de­grés du pôle. Au con­traire, l'Aus­tralie a été plusieurs fois ex­plorée du sud au nord par l'in­trépi­de Stu­art, et l'Afrique même, -- si red­outable à qui l'af­fronte, -- fut to­tale­ment traver­sée par le doc­teur Liv­ing­stone depuis la baie de Loan­ga jusqu'aux em­bouchures du Zam­bèze. On a donc le droit de penser que les con­trées équa­to­ri­ales sont plus près d'être re­con­nues géo­graphique­ment que les ter­ri­toires po­laires.

-- Croyez-​vous, mon­sieur Hob­son, de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett, que l'homme puisse ja­mais at­tein­dre le pôle même?

-- Sans au­cun doute, madame, répon­dit Jasper Hob­son, l'homme, -- ou la femme, ajou­ta-​t-​il en souri­ant. Cepen­dant, il me sem­ble que les moyens em­ployés jusqu'ici par les nav­iga­teurs afin de s'élever jusqu'à ce point, auquel se croisent tous les méri­di­ens du globe, doivent être ab­sol­ument mod­ifiés. On par­le de la mer li­bre que quelques ob­ser­va­teurs au­raient en­tre­vue. Mais cette mer, dé­gagée de glaces, si elle ex­iste toute­fois, est dif­fi­cile à at­tein­dre, et nul ne peut as­sur­er, avec preuves à l'ap­pui, qu'elle s'étende jusqu'au pôle. Je pense, d'ailleurs, que la mer li­bre créerait plutôt une dif­fi­culté qu'une fa­cil­ité aux ex­plo­rateurs. Pour moi, j'aimerais mieux avoir à compter, pen­dant toute la durée du voy­age, sur un ter­rain solide, qu'il fût fait de roc ou de glace. Alors, au moyen d'ex­pédi­tions suc­ces­sives, je ferais établir des dépôts de vivres et de char­bons de plus en plus rap­prochés du pôle, et de cette façon, avec beau­coup de temps, beau­coup d'ar­gent, peut-​être en sac­ri­fi­ant bi­en des hommes à la so­lu­tion de ce grand prob­lème sci­en­tifique, je crois que j'at­teindrais cet in­ac­ces­si­ble point du globe.

-- Je partage votre opin­ion, mon­sieur Hob­son, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, et, si ja­mais vous ten­tiez l'aven­ture, je ne craindrais pas de partager avec vous fa­tigues et dan­gers, pour aller planter au pôle nord le pavil­lon du Roy­aume-​Uni! Mais, en ce mo­ment, tel n'est point notre but.

-- En ce mo­ment, non, madame, répon­dit Jasper Hob­son. Toute­fois, les pro­jets de la Com­pag­nie une fois réal­isés, lorsque le nou­veau fort au­ra été élevé sur l'ex­trême lim­ite du con­ti­nent améri­cain, il est pos­si­ble qu'il de­vi­enne un point de dé­part na­turel pour toute ex­pédi­tion dirigée vers le nord. D'ailleurs, si les an­imaux à four­rures, trop vive­ment pour­chas­sés, se réfugient au pôle, il fau­dra bi­en que nous les suiv­ions jusque là!

-- À moins que cette coû­teuse mode des four­rures ne passe en­fin, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Ah! madame, s'écria le lieu­tenant, il se trou­vera tou­jours quelque jolie femme qui au­ra en­vie d'un man­chon de zi­beline ou d'une pè­ler­ine de wi­son, et il fau­dra bi­en la sat­is­faire!

-- Je le crains, répon­dit en ri­ant la voyageuse, et il est prob­able, en ef­fet, que le pre­mier dé­cou­vreur du pôle n'au­ra at­teint ce point qu'à la suite d'une martre ou d'un re­nard ar­gen­té!

-- C'est ma con­vic­tion, madame, reprit Jasper Hob­son. La na­ture hu­maine est ain­si faite, et l'ap­pât du gain en­traîn­era tou­jours l'homme plus loin et plus vite que l'in­térêt sci­en­tifique.

-- Quoi! c'est vous qui par­lez ain­si, vous, mon­sieur Hob­son!

-- Mais ne su­is-​je pas un em­ployé de la Com­pag­nie de la Baie d'Hud­son, madame, et la Com­pag­nie fait-​elle autre chose que de ris­quer ses cap­itaux et ses agents dans l'unique es­poir d'ac­croître ses béné­fices?

-- Mon­sieur Hob­son, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, je crois vous con­naître as­sez pour af­firmer qu'au be­soin vous sauriez vous dévouer corps et âme à la sci­ence. S'il fal­lait dans un in­térêt pure­ment géo­graphique vous élever jusqu'au pôle, je su­is as­surée que vous n'hési­teriez pas. Mais, ajou­ta-​t-​elle en souri­ant, c'est là une grosse ques­tion dont la so­lu­tion est en­core bi­en éloignée. Pour nous, nous ne sommes en­core ar­rivés qu'au Cer­cle po­laire, et j'es­père que nous le franchi­rons sans trop de dif­fi­cultés.

-- Je ne sais trop, madame, répon­dit Jasper Hob­son, qui, en ce mo­ment, ob­ser­vait at­ten­tive­ment l'état de l'at­mo­sphère. Le temps depuis quelques jours de­vient menaçant. Voyez la teinte uni­for­mé­ment grise du ciel. Toutes ces brumes ne tarderont pas à se ré­soudre en neige, et, pour peu que le vent se lève, nous pour­rons bi­en être bat­tus par quelque grosse tem­pête. J'ai vrai­ment hâte d'être ar­rivé au lac du Grand-​Ours!

-- Alors, mon­sieur Hob­son, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett en se lev­ant, ne per­dons pas de temps, et don­nez-​nous le sig­nal du dé­part.»

Le lieu­tenant ne de­mandait point à être stim­ulé. Seul, ou ac­com­pa­gné d'hommes én­ergiques comme lui, il eût pour­suivi sa marche en avant, sans per­dre ni une nu­it ni un jour. Mais il ne pou­vait obtenir de tous ce qu'il eût obtenu de lui-​même. Il lui fal­lait néces­saire­ment compter avec les fa­tigues des autres, s'il ne fai­sait au­cun cas des si­ennes. Ce jour-​là donc, par pru­dence, il ac­cor­da quelques heures de re­pos à sa pe­tite troupe, qui, vers trois heures après-​mi­di, reprit la route in­ter­rompue.

Jasper Hob­son ne s'était point trompé en pressen­tant un change­ment prochain dans l'état de l'at­mo­sphère. Ce change­ment, en ef­fet, ne se fit pas at­ten­dre. Pen­dant cette journée, dans l'après-​mi­di, les brumes s'épais­sirent et prirent une teinte jaunâtre d'un sin­istre as­pect. Le lieu­tenant était as­sez in­qui­et, sans cepen­dant rien laiss­er paraître de son in­quié­tude, et, tan­dis que les chiens de son traîneau le dé­plaçaient, non sans grandes fa­tigues, il s'en­trete­nait avec le ser­gent Long, que ces symp­tômes d'une tem­pête ne lais­saient pas de préoc­cu­per.

Le ter­ri­toire que le dé­tache­ment traver­sait alors était mal­heureuse­ment peu prop­ice au glis­sage des traîneaux. Ce sol, très ac­ci­den­té, rav­iné par en­droits, tan­tôt héris­sé de gros blocs de gran­it, tan­tôt ob­strué d'énormes ice­bergs à peine en­tamés par le dégel, re­tar­dait sin­gulière­ment la marche des at­te­lages et la rendait très pénible. Les mal­heureux chiens n'en pou­vaient plus, et le fou­et des con­duc­teurs de­meu­rait sans ef­fet.

Aus­si le lieu­tenant et ses hommes furent-​ils fréquem­ment obligés de met­tre pied à terre, de ren­forcer l'at­te­lage épuisé, de pouss­er à l'ar­rière des traîneaux, de les soutenir même, lorsque les brusques déniv­elle­ments du sol risquaient de les faire choir. C'étaient, on le com­prend, d'in­ces­santes fa­tigues que cha­cun sup­por­tait sans se plain­dre. Seul, Thomas Black, ab­sorbé, d'ailleurs, dans son idée fixe, ne de­scendait ja­mais de son véhicule, car sa cor­pu­lence se fût mal ac­com­mod­ée de ces pénibles ex­er­ci­ces.

Depuis que le Cer­cle po­laire avait été franchi, le sol, on le voit, s'était ab­sol­ument mod­ifié. Il était év­ident que quelque con­vul­sion géologique y avait semé ces blocs énormes. Cepen­dant, une végé­ta­tion plus com­plète se man­ifes­tait main­tenant à sa sur­face. Non seule­ment des ar­bris­seaux et des ar­bustes, mais aus­si des ar­bres se groupaient sur le flanc des collines, là où quelque en­caisse­ment les abri­tait con­tre les mau­vais vents du nord. C'étaient in­vari­able­ment les mêmes essences, des pins, des sap­ins, des saules, dont la présence at­tes­tait, dans cette terre froide, une cer­taine force végé­ta­tive. Jasper Hob­son es­pérait bi­en que ces pro­duits de la flo­re arc­tique ne lui man­queraient pas lorsqu'il serait ar­rivé sur les lim­ites de la mer Glaciale. Ces ar­bres, c'était du bois pour con­stru­ire son fort, du bois pour en chauf­fer les habi­tants. Cha­cun pen­sait comme lui en ob­ser­vant le con­traste que présen­tait cette ré­gion rel­ative­ment moins aride, et les longues plaines blanch­es qui s'étendaient en­tre le lac de l'Es­clave et le Fort-​En­treprise.

À la nu­it, la brume jaunâtre devint plus opaque. Le vent se le­va. Bi­en­tôt la neige tom­ba à gros flo­cons, et, en quelques in­stants, elle eut re­cou­vert le sol d'une nappe épaisse. En moins d'une heure, la couche neigeuse eut at­teint l'épais­seur d'un pied, et, comme elle ne se so­lid­ifi­ait plus et restait à l'état de boue liq­uide, les traîneaux n'avançaient plus qu'avec une ex­trême dif­fi­culté. Leur avant re­cour­bé s'en­gageait pro­fondé­ment dans la masse molle, qui les ar­rê­tait à chaque in­stant.

Vers huit heures du soir, le vent com­mença à souf­fler avec une vi­olence ex­trême. La neige, vive­ment chas­sée, tan­tôt pré­cip­itée sur le sol, tan­tôt relevée dans l'air, ne for­mait plus qu'un épais tour­bil­lon. Les chiens, re­poussés par la rafale, aveuglés par les re­mous de l'at­mo­sphère, ne pou­vaient plus avancer. Le dé­tache­ment suiv­ait alors une étroite gorge, pressée en­tre de hautes mon­tagnes de glace, à travers laque­lle la tem­pête s'en­gouf­frait avec une in­com­pa­ra­ble puis­sance. Des morceaux d'ice­bergs, dé­tachés par l'oura­gan, tombaient dans la passe et en rendaient la traver­sée fort périlleuse. C'étaient au­tant d'avalanch­es par­tielles, dont la moin­dre eût écrasé les traîneaux et ceux qui les mon­taient. Dans de telles con­di­tions, la marche en avant ne pou­vait être con­tin­uée. Jasper Hob­son ne s'ob­sti­na pas plus longtemps. Après avoir pris l'avis du ser­gent Long, il fit faire halte. Mais il fal­lait trou­ver un abri con­tre le «chas­se-​neige», qui se déchaî­nait alors. Cela ne pou­vait em­bar­rass­er des hommes habitués aux ex­pédi­tions po­laires. Jasper Hob­son et ses com­pagnons savaient com­ment se con­duire en de telles con­jonc­tures. Ce n'était pas la pre­mière fois que la tem­pête les sur­pre­nait ain­si, à quelques cen­taines de milles des forts de la Com­pag­nie, sans qu'ils eu­ssent une hutte d'Es­quimaux ou une cahute d'In­di­en pour abrit­er leur tête.

«Aux ice­bergs! aux ice­bergs!» cria Jasper Hob­son.

Le lieu­tenant fut com­pris de tous. Il s'agis­sait de creuser dans ces mass­es glacées des «snow-​hous­es», des maisons de neige, ou, pour mieux dire, de véri­ta­bles trous dans lesquels cha­cun se blot­ti­rait pen­dant toute la durée de la tem­pête. Les haches et les couteaux eu­rent vite fait d'at­ta­quer la masse fri­able des ice­bergs. Trois quarts d'heure après, une dizaine de tanières à étroites ou­ver­tures, qui pou­vaient con­tenir cha­cune deux ou trois per­son­nes, étaient creusées dans l'épais mas­sif. Quant aux chiens, ils avaient été dételés et aban­don­nés à eux-​mêmes. On se fi­ait à leur sagac­ité, qui leur ferait trou­ver sous la neige un abri suff­isant.

Avant dix heures, tout le per­son­nel de l'ex­pédi­tion était tapi dans les «snow-​hous­es». On s'était groupé par deux ou par trois, cha­cun suiv­ant ses sym­pa­thies. Mrs. Pauli­na Bar­nett, Madge et le lieu­tenant Hob­son oc­cu­paient la même hutte.

Thomas Black et le ser­gent Long s'étaient four­rés dans le même trou. Les autres à l'avenant. Ces re­traites étaient véri­ta­ble­ment chaudes, sinon con­fort­ables, et il faut savoir que les In­di­ens ou les Es­quimaux n'ont pas d'autres refuges, même pen­dant les plus grands froids. Jasper Hob­son et les siens pou­vaient donc at­ten­dre en sûreté la fin de la tem­pête, en ayant soin, toute­fois, que l'en­trée de leur trou ne s'ob­struât pas sous la neige. Aus­si avaient-​ils la pré­cau­tion de le déblay­er de de­mi-​heure en de­mi- heure. Pen­dant cette tour­mente, à peine le lieu­tenant et ses sol­dats purent-​ils met­tre le pied au de­hors. Fort heureuse­ment, cha­cun s'était mu­ni de pro­vi­sions suff­isantes, et l'on put sup­port­er cette ex­is­tence de cas­tors, sans souf­frir ni du froid ni de la faim.

Pen­dant quar­ante-​huit heures, l'in­ten­sité de la tem­pête con­tin­ua de s'ac­croître. Le vent mugis­sait dans l'étroite passe et dé­couron­nait le som­met des ice­bergs. De grands fra­cas, vingt fois répétés par les échos, in­di­quaient à quel point se mul­ti­pli­aient les avalanch­es. Jasper Hob­son pou­vait crain­dre avec rai­son que sa route en­tre ces mon­tagnes ne fut, par la suite, héris­sée d'ob­sta­cles in­sur­monta­bles. À ces fra­cas se mêlaient aus­si des rugisse­ments sur la na­ture desquels le lieu­tenant ne se mépre­nait pas, et il ne cacha point à la courageuse Mrs. Pauli­na Bar­nett que des ours de­vaient rôder dans la passe. Mais très heureuse­ment, ces red­outa­bles an­imaux, trop oc­cupés d'eux-​mêmes, ne dé­cou­vrirent pas la re­traite des voyageurs. Ni les chiens, ni les traîneaux en­fouis sous une épaisse couche de neige, n'at­tirèrent leur at­ten­tion, et ils passèrent sans songer à mal.

La dernière nu­it, celle du 25 au 26 mai, fut plus ter­ri­ble en­core. La vi­olence de l'oura­gan devint telle que l'on put red­outer un boule­verse­ment général des ice­bergs. On sen­tait, en ef­fet, ces énormes mass­es trem­bler sur leur base. Une mort af­freuse eût at­ten­du les mal­heureux pris dans cet écrase­ment de mon­tagnes. Les blocs de glace craquaient avec un bruit ef­froy­able, et déjà, par de cer­taines os­cil­la­tions, il s'y creu­sait des failles qui de­vaient en com­pro­met­tre la so­lid­ité. Cepen­dant, au­cun éboule­ment ne se pro­duisit. La masse en­tière ré­sista, et vers la fin de la nu­it, par un de ces phénomènes fréquents dans les con­trées arc­tiques, la vi­olence de la tour­mente s'étant épuisée subite­ment sous l'in­flu­ence d'un froid as­sez rigoureux, le calme de l'at­mo­sphère se re­fit avec les pre­mières lueurs du jour.

VI­II.

Le lac du Grand-​Ours.

C'était une heureuse cir­con­stance. Ces froids vifs, mais peu durables, qui mar­quent or­di­naire­ment cer­tains jours du mois de mai, -- même sur les par­al­lèles de la zone tem­pérée, -- suf­firent à so­lid­ifi­er l'épaisse couche de neige. Le sol re­devint fa­vor­able. Jasper Hob­son se re­mit en route, et le dé­tache­ment s'élança à sa suite de toute la vitesse des at­te­lages.

La di­rec­tion de l'it­inéraire fut alors légère­ment mod­ifiée. Au lieu de se porter di­recte­ment au nord, l'ex­pédi­tion s'avança vers l'ouest, en suiv­ant pour ain­si dire la cour­bu­re du Cer­cle po­laire. Le lieu­tenant voulait at­tein­dre le Fort-​Con­fi­dence, bâti à la pointe ex­trême du lac du Grand-​Ours. Ces quelques jours de froid servirent utile­ment ses pro­jets; sa marche fut très rapi­de; au­cun ob­sta­cle ne se présen­ta, et le 30 mai, sa pe­tite troupe ar­rivait à la fac­torerie.

Le Fort-​Con­fi­dence et le Fort-​Good-​Hope, situés sur la riv­ière Macken­zie, étaient alors les postes les plus avancés vers le nord que la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son pos­sédât à cette époque. Le Fort-​Con­fi­dence, bâti à l'ex­trémité septen­tri­onale du lac du Grand-​Ours, point ex­trême­ment im­por­tant, se trou­vait, par les eaux mêmes du lac, glacées l'hiv­er, li­bres l'été, en com­mu­ni­ca­tion facile avec le Fort-​Franklin, élevé à l'ex­trémité mérid­ionale. Sans par­ler des échanges jour­nelle­ment opérés avec les In­di­ens chas­seurs de ces hautes lat­itudes, ces fac­toreries, et plus par­ti­culière­ment le Fort-​Con­fi­dence, ex­ploitaient les rives et les eaux du Grand-​Ours. Ce lac est une véri­ta­ble mer méditer­ranéenne, qui s'étend sur un es­pace de plusieurs de­grés en longueur et en largeur. D'un dessin très ir­réguli­er, étran­glé dans sa par­tie cen­trale par deux promon­toires ai­gus, il af­fecte au nord la dis­po­si­tion d'un tri­an­gle évasé. Sa forme générale serait à peu près celle de la peau éten­due d'un grand ru­mi­nant, auquel la tête man­querait tout en­tière.

C'était à l'ex­trémité de la «pat­te droite» qu'avait été con­stru­it le Fort-​Con­fi­dence, à moins de deux cent milles du Golfe-​du- Couron­nement, l'un de ces nom­breux es­tu­aires qui échan­crent si capricieuse­ment la côte septen­tri­onale de l'Amérique. Il se trou­vait donc bâti au-​dessus du Cer­cle po­laire, mais en­core à près de trois de­grés de ce soix­ante-​dix­ième par­al­lèle, au-​delà duquel la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son tenait es­sen­tielle­ment à fonder un étab­lisse­ment nou­veau.

Le Fort-​Con­fi­dence, dans son en­sem­ble, re­pro­dui­sait les mêmes dis­po­si­tions qui se retrou­vaient dans les autres fac­toreries du Sud. Il se com­po­sait d'une mai­son d'of­ficiers, de lo­ge­ments pour les sol­dats, de ma­ga­sins pour les pel­leter­ies, -- le tout en bois et en­touré d'une en­ceinte palis­sadée. Le cap­itaine qui le com­mandait était alors ab­sent. Il avait ac­com­pa­gné dans l'Est un par­ti d'In­di­ens et de sol­dats qui s'étaient aven­turés à la recherche de ter­ri­toires plus gi­boyeux. La sai­son dernière n'avait pas été bonne. Les four­rures de prix man­quaient. Toute­fois, par com­pen­sa­tion, les peaux de loutre, grâce au voisi­nage du lac, avaient pu être abon­dam­ment re­cueil­lies; mais ce stock ve­nait pré­cisé­ment d'être dirigé vers les fac­toreries cen­trales du Sud, de telle sorte que les ma­ga­sins du Fort-​Con­fi­dence étaient vides en ce mo­ment.

En l'ab­sence du cap­itaine, ce fut un ser­gent qui fit à Jasper Hob­son les hon­neurs du fort. Ce sous-​of­fici­er était pré­cisé­ment le beau-​frère du ser­gent Long, et se nom­mait Fel­ton. Il se mit en­tière­ment à la dis­po­si­tion du lieu­tenant, qui, désir­ant pro­cur­er quelque re­pos à ses com­pagnons, ré­so­lut de de­meur­er deux ou trois jours au Fort-​Con­fi­dence. Les lo­ge­ments ne man­quaient pas en l'ab­sence de la pe­tite gar­ni­son. Hommes et chiens furent bi­en­tôt in­stal­lés con­fort­able­ment. La plus belle cham­bre de la mai­son prin­ci­pale fut na­turelle­ment réservée à Mrs. Pauli­na Bar­nett, qui n'eut qu'à se louer des at­ten­tions du ser­gent Fel­ton.

Le pre­mier soin de Jasper Hob­son avait été de de­man­der à Fel­ton si quelque par­ti d'In­di­ens du Nord ne bat­tait pas en ce mo­ment les rives du Grand-​Ours.

«Oui, mon lieu­tenant, répon­dit le ser­gent. On nous a récem­ment sig­nalé un campe­ment d'In­di­ens-​Lièvres, qui se sont étab­lis sur l'autre pointe septen­tri­onale du lac.

-- À quelle dis­tance du fort? de­man­da Jasper Hob­son.

-- À trente milles en­vi­ron, répon­dit le ser­gent Fel­ton. Est-​ce qu'il vous con­viendrait d'en­tr­er en re­la­tion avec ces in­digènes?

-- Sans au­cun doute, dit Jasper Hob­son. Ces In­di­ens peu­vent me don­ner d'utiles ren­seigne­ments sur cette par­tie du ter­ri­toire qui con­fine à la mer Po­laire, et que ter­mine le cap Bathurst. Si l'em­place­ment est prop­ice, c'est là que je compte bâtir notre nou­velle fac­torerie.

-- Eh bi­en, mon lieu­tenant, répon­dit Fel­ton, rien n'est plus facile que de se ren­dre au campe­ment des Lièvres.

-- Par la rive du lac?

-- Non, par les eaux mêmes du lac. Elles sont li­bres en ce mo­ment et le vent est fa­vor­able. Nous met­trons à votre dis­po­si­tion un can­ot, un matelot pour le con­duire, et, en quelques heures, vous au­rez at­teint le campe­ment in­di­en.

-- Bi­en, ser­gent, dit Jasper Hob­son. J'ac­cepte votre propo­si­tion, et de­main matin, si vous le voulez...

-- Quand il vous con­vien­dra, mon lieu­tenant», répon­dit le ser­gent Fel­ton.

Le dé­part fut fixé au lende­main matin. Lorsque Mrs. Pauli­na Bar­nett eut con­nais­sance de ce pro­jet, elle de­man­da à Jasper Hob­son la per­mis­sion de l'ac­com­pa­gn­er, -- per­mis­sion qui, on le pense bi­en, lui fut ac­cordée avec em­presse­ment.

Mais il s'agis­sait d'oc­cu­per la fin de cette journée. Mrs. Pauli­na Bar­nett, Jasper Hob­son, deux ou trois sol­dats, Madge, Mrs. Mac Nap et Jo­liffe, guidés par Fel­ton, al­lèrent vis­iter les rives voisines du lac. Ces rives n'étaient point dépourvues de ver­dure. Les coteaux, alors débar­rassées des neiges, se mon­traient couron­nés çà et là d'ar­bres résineux, de l'es­pèce des pins écos­sais. Ces ar­bres s'él­evaient à une quar­an­taine de pieds au-​dessus du sol, et ils four­nis­saient aux habi­tants du fort tout le com­bustible dont ils avaient be­soin pen­dant les longs mois d'hiv­er. Leurs gros troncs, revê­tus de branch­es flex­ibles, of­fraient une nu­ance grisâtre très car­ac­térisée. Mais, for­mant d'épais mas­sifs qui de­scendaient jusqu'aux rives du lac, uni­for­mé­ment groupés, droits, presque tous d'égale hau­teur, ils don­naient peu de var­iété au paysage. En­tre ces bou­quets d'ar­bres, une sorte d'herbe blanchâtre revê­tait le sol et par­fumait l'at­mo­sphère de la suave odeur du thym. Le ser­gent Fel­ton ap­prit à ses hôtes que cette herbe, très odor­ante, por­tait le nom «d'herbe-​en­cens», nom qu'elle jus­ti­fi­ait, d'ailleurs, lorsqu'on la je­tait sur des char­bons ar­dents.

Les promeneurs quit­tèrent le fort, et, après avoir franchi quelques cen­taines de pas, ils ar­rivèrent près d'un pe­tit port na­turel, en­cais­sé dans de hautes roches de gran­it, qui le défendaient con­tre le ressac du large. C'est là que s'amar­rait la flot­tille du Fort-​Con­fi­dence, con­sis­tant en un unique can­ot de pêche, -- celui-​là même qui, le lende­main, de­vait trans­porter Jasper Hob­son et Mrs. Pauli­na Bar­nett au campe­ment des In­di­ens. De ce point, le re­gard em­bras­sait une grande par­tie du lac, ses coteaux boisés, ses rives capricieuses, déchi­quetées de caps et de criques, ses eaux faible­ment on­dulées par la brise, et au-​dessus desquelles quelques ice­bergs dé­coupaient en­core leur sil­hou­ette mo­bile. Dans le sud, l'oeil s'ar­rê­tait sur un véri­ta­ble hori­zon de mer, ligne cir­cu­laire, net­te­ment tracée par le ciel et l'eau, qui s'y con­fondaient alors sous l'éclat des rayons so­laires.

Ce large es­pace, oc­cupé par la sur­face liq­uide du Grand-​Ours, les rives semées de cail­loux et de blocs de gran­it, les talus tapis­sés d'herbes, les collines, les ar­bres qui les couron­naient, of­fraient partout l'im­age de la vie végé­tale et an­imale. De nom­breuses var­iétés de ca­nards couraient sur les eaux, en ja­cas­sant à grand bruit: c'étaient des ei­ders-​ducks, des sif­fleurs, des ar­lequins, des «vieilles femmes», oiseaux bavards dont le bec n'est ja­mais fer­mé. Quelques cen­taines de puffins et de guille­mots s'en­fuyaient à tire-​d'aile en toute di­rec­tion. Sous le cou­vert des ar­bres se pa­vanaient des or­fraies, hautes de deux pieds, sortes de fau­cons dont le ven­tre est gris-​cen­dré, les pat­tes et le bec bleus, les yeux jaune or­ange. Les nids de ces volatiles, ac­crochés aux fourch­es des ar­bres, et for­més d'herbes marines, présen­taient un vol­ume énorme. Le chas­seur Sabine parvint à abat­tre une cou­ple de ces gi­gan­tesques or­fraies, dont l'en­ver­gure mesurait près de six pieds, -- mag­nifiques échan­til­lons de ces oiseaux voyageurs, ex­clu­sive­ment ichtyophages, que l'hiv­er chas­se jusqu'aux ri­vages du golfe du Mex­ique, et que l'été ramène vers les plus hautes lat­itudes de l'Amérique septen­tri­onale.

Mais ce qui in­téres­sa par­ti­culière­ment les promeneurs, ce fut la cap­ture d'une loutre, dont la peau valait plusieurs cen­taines de rou­bles.

La four­rure de ces pré­cieux am­phi­bies était autre­fois très recher­chée en Chine. Mais, si ces peaux ont no­table­ment bais­sé sur les marchés du Céleste Em­pire, elles sont en­core en grande faveur sur les marchés de la Russie. Là, leur débit est tou­jours as­suré, et à de très hauts prix. Aus­si les com­merçants russ­es, ex­ploitant toutes les fron­tières du Nou­veau-​Cornouailles jusqu'à l'océan Arc­tique, pour­chas­sent-​ils in­ces­sam­ment les loutres marines, dont l'es­pèce tend sin­gulière­ment à se raré­fi­er. Telle est la rai­son pour laque­lle ces an­imaux fuient con­stam­ment de­vant les chas­seurs, qui ont dû les pour­suiv­re jusque sur les ri­vages du Kamtchat­ka et dans toutes les îles de l'archipel de Béring.

«Mais, ajou­ta le ser­gent Fel­ton, après avoir don­né ces dé­tails à ses hôtes, les loutres améri­caines ne sont pas à dé­daign­er, et celles qui fréquentent le lac du Grand-​Ours va­lent en­core de deux cent cin­quante à trois cents francs la pièce.»

C'étaient, en ef­fet, des loutres mag­nifiques que celles qui vi­vaient sous les eaux du lac. L'un de ces mam­mifères, adroite­ment tiré et tué par le ser­gent lui-​même, valait presque les en­hy­dres du Kamtchat­ka. Cette bête, longue de deux pieds et de­mi depuis l'ex­trémité du muse­au jusqu'au bout de la queue, avait les pieds palmés, les jambes cour­tes, le pelage brunâtre, plus fon­cé au dos, plus clair au ven­tre, des poils soyeux, longs et luisants.

«Un beau coup de fusil, ser­gent! dit le lieu­tenant Hob­son, qui fai­sait ad­mir­er à Mrs. Pauli­na Bar­nett la mag­nifique four­rure de l'an­imal abat­tu.

-- En ef­fet, mon­sieur Hob­son, répon­dit le ser­gent Fel­ton, et si chaque jour ap­por­tait ain­si sa peau de loutre, nous n'au­ri­ons pas à nous plain­dre! Mais que de temps per­du à guet­ter ces an­imaux, qui na­gent et plon­gent avec une ra­pid­ité ex­trême! Ils ne chas­sent guère que pen­dant la nu­it, et il est très rare qu'ils se hasar­dent de jour hors de leur gîte, tronc d'ar­bre ou cav­ité de roche, fort dif­fi­cile à dé­cou­vrir, même aux chas­seurs ex­er­cés.

-- Et ces loutres de­vi­en­nent de moins en moins nom­breuses? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Oui, madame, répon­dit le ser­gent, et le jour où cette es­pèce au­ra dis­paru, les béné­fices de la Com­pag­nie décroîtront dans une pro­por­tion no­table. Tous les chas­seurs se dis­putent cette four­rure, et les Améri­cains, prin­ci­pale­ment, nous font une ru­ineuse con­cur­rence. Pen­dant votre voy­age, mon lieu­tenant, n'avez-​vous ren­con­tré au­cun agent des com­pag­nies améri­caines?

-- Au­cun, répon­dit Jasper Hob­son. Est-​ce qu'ils fréquentent ces ter­ri­toires si élevés en lat­itude?

-- As­sidû­ment, mon­sieur Hob­son, dit le ser­gent, et quand ces fâcheux sont sig­nalés, il est bon de se met­tre sur ses gardes.

-- Ces agents sont-​ils donc des voleurs de grand chemin? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Non, madame, répon­dit le ser­gent, mais ce sont des ri­vaux red­outa­bles, et quand le gibier est rare, les chas­seurs se le dis­putent à coups de fusil. J'os­erais même af­firmer que, si la ten­ta­tive de la Com­pag­nie est couron­née de suc­cès, si vous par­venez à établir un fort sur la lim­ite ex­trême du con­ti­nent, votre ex­em­ple ne tardera pas à être im­ité par ces Améri­cains, que le ciel con­fonde!

-- Bah! répon­dit le lieu­tenant, les ter­ri­toires de chas­se sont vastes, et il y a place au soleil pour tout le monde. Quant à nous, com­mençons d'abord! Al­lons en avant, tant que la terre solide ne man­quera pas à nos pieds, et que Dieu nous garde!»

Après trois heures de prom­enade, les vis­iteurs revin­rent au Fort- Con­fi­dence. Un bon repas, com­posé de pois­son et de ve­nai­son fraîche, les at­tendait dans la grande salle, et ils firent hon­neur au dîn­er du ser­gent. Quelques heures de causerie dans le sa­lon ter­minèrent cette journée, et la nu­it procu­ra aux hôtes du fort un ex­cel­lent som­meil.

Le lende­main, 31 mai, Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son étaient sur pied dès cinq heures du matin. Le lieu­tenant de­vait con­sacr­er tout ce jour à vis­iter le campe­ment des In­di­ens et à re­cueil­lir les ren­seigne­ments qui pou­vaient lui être utiles. Il pro­posa à Thomas Black de l'ac­com­pa­gn­er dans cette ex­cur­sion. Mais l'as­tronome préféra de­meur­er à terre. Il désir­ait faire quelques ob­ser­va­tions as­tronomiques et déter­min­er avec pré­ci­sion la lon­gi­tude et la lat­itude du Fort-​Con­fi­dence. Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son durent donc faire seuls la traver­sée du lac, sous la con­duite d'un vieux marin nom­mé Nor­man, qui était depuis de longues an­nées au ser­vice de la Com­pag­nie.

Les deux pas­sagers, ac­com­pa­gnés du ser­gent Fel­ton, se rendi­rent au pe­tit port, où le vieux Nor­man les at­tendait dans son em­bar­ca­tion. Ce n'était qu'un can­ot de pêche, non pon­té, mesurant seize pieds de quille, gréé en cut­ter, qu'un seul homme pou­vait ma­noeu­vr­er aisé­ment. Le temps était beau. Il ven­tait une pe­tite brise du nord-​est, très fa­vor­able à la traver­sée. Le ser­gent Fel­ton dit adieu à ses hôtes, les pri­ant de l'ex­cus­er s'il ne les ac­com­pa­gnait pas, mais il ne pou­vait quit­ter la fac­torerie en l'ab­sence de son cap­itaine. L'amarre de l'em­bar­ca­tion fut larguée, et le can­ot, tri­bord amure, ayant quit­té le pe­tit port, fi­la rapi­de­ment sur les fraîch­es eaux du lac.

Ce voy­age n'était véri­ta­ble­ment qu'une prom­enade, et une prom­enade char­mante. Le vieux matelot, as­sez tac­iturne de sa na­ture, la barre en­gagée sous le bras, se tenait si­len­cieux à l'ar­rière de l'em­bar­ca­tion. Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son, as­sis sur les bancs latéraux, ex­am­inaient le paysage qui se dé­ploy­ait de­vant leurs yeux. Le can­ot pro­longeait la côte septen­tri­onale du Grand- Ours à une dis­tance de trois milles en­vi­ron, de manière à suiv­re une di­rec­tion rec­tiligne. On pou­vait donc ob­serv­er facile­ment les grandes mass­es des coteaux boisés, qui s'abais­saient peu à peu vers l'ouest. De ce côté, la ré­gion for­mant la par­tie nord du lac sem­blait être en­tière­ment plane, et la ligne de l'hori­zon s'y rec­ulait à une dis­tance con­sid­érable. Toute cette rive con­trastait avec celle qui dessi­nait l'an­gle aigu au fond duquel s'él­evait le Fort-​Con­fi­dence, en­cadré dans sa bor­dure de sap­ins verts. On voy­ait en­core le pavil­lon de la Com­pag­nie, qui se déroulait au som­met du don­jon. Vers le sud et l'ouest, les eaux du lac, oblique­ment frap­pées par les rayons so­laires, re­splendis­saient par places; mais ce qui éblouis­sait le re­gard, c'étaient ces ice­bergs mo­biles, sem­blables à des blocs d'ar­gent en fu­sion, dont l'oeil ne pou­vait soutenir la réver­béra­tion. Des glaçons soudés par l'hiv­er, il ne restait plus au­cune trace. Seules, ces mon­tagnes flot­tantes, que l'as­tre radieux pou­vait à peine dis­soudre, sem­blaient protester con­tre ce soleil po­laire, qui décrivait un arc di­urne très al­longé, et auquel la chaleur man­quait en­core, sinon l'éclat.

Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son cau­saient de ces choses, échangeant, comme tou­jours, les pen­sées que cette étrange na­ture provo­quait en eux. Ils en­richis­saient leur es­prit de sou­venirs, tan­dis que l'em­bar­ca­tion, on­du­lant à peine sur ces eaux pais­ibles, mar­chait rapi­de­ment.

En ef­fet, le can­ot était par­ti à six heures du matin, et à neuf heures, il se rap­prochait sen­si­ble­ment déjà de la rive septen­tri­onale du lac qu'il de­vait at­tein­dre. Le campe­ment des In­di­ens se trou­vait établi à l'an­gle nord-​ouest du Grand-​Ours. Avant dix heures, le vieux Nor­man avait ral­lié cet en­droit, et il ve­nait at­ter­rir près d'une berge très ac­core, au pied d'une falaise de mé­diocre hau­teur.

Le lieu­tenant et Mrs. Pauli­na prirent terre aus­sitôt. Deux ou trois In­di­ens ac­cou­rurent au-​de­vant d'eux, -- en­tre autres leur chef, per­son­nage as­sez em­plumé, qui leur adres­sa la pa­role en un anglais suff­isam­ment in­tel­li­gi­ble.

Ces In­di­ens-​Lièvres, de même que les In­di­ens-​Cuiv­re, les In­di­ens- Cas­tors et autres, ap­par­ti­en­nent tous à la race des Chippe­ways, et con­séquem­ment ils dif­fèrent peu de leurs con­génères par leurs cou­tumes et leurs ha­bille­ments. Ils sont, d'ailleurs, en fréquentes re­la­tions avec les fac­toreries, et ce com­merce les a pour ain­si dire «bri­tan­nisés», au­tant que peut l'être un sauvage. C'est aux forts qu'ils por­tent les pro­duits de leur chas­se, et c'est aux forts qu'ils les échangent con­tre les ob­jets néces­saires à la vie, que, depuis quelques an­nées, ils ne fab­riquent plus eux- mêmes. Ils sont, pour ain­si dire, à la sol­de de la Com­pag­nie; c'est par elle qu'ils vivent, et l'on ne s'éton­nera plus qu'ils aient déjà per­du toute orig­inal­ité. Pour trou­ver une race d'in­digènes sur laque­lle le con­tact eu­ropéen n'ait pas en­core lais­sé son em­preinte, il faut re­mon­ter à des lat­itudes plus élevées, jusqu'à ces glaciales ré­gions fréquen­tées par les Es­quimaux. L'Es­quimau, comme le Groën­landais, est le véri­ta­ble en­fant des con­trées po­laires.

Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son se rendi­rent au campe­ment des In­di­ens-​Lièvres, situé à un de­mi-​mille du ri­vage. Là, ils trou­vèrent une trentaine d'in­digènes, hommes, femmes et en­fants, qui vi­vaient de pêche et de chas­se, et ex­ploitaient les en­vi­rons du lac. Ces In­di­ens étaient pré­cisé­ment revenus tout récem­ment des ter­ri­toires situés au nord du con­ti­nent améri­cain, et ils don­nèrent à Jasper Hob­son quelques ren­seigne­ments, fort in­com­plets il est vrai, sur l'état actuel du lit­toral aux en­vi­rons du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle. Le lieu­tenant ap­prit cepen­dant, avec une cer­taine sat­is­fac­tion, qu'au­cun dé­tache­ment eu­ropéen ou améri­cain n'avait été vu sur les con­fins de la mer po­laire, et que cette mer était li­bre à cette époque de l'an­née. Quand au cap Bathurst pro­pre­ment dit, vers lequel il avait l'in­ten­tion de se diriger, les In­di­ens-​Lièvres ne le con­nais­saient pas. Leur chef par­la, d'ailleurs, de la ré­gion située en­tre le Grand-​Ours et le cap Bathurst comme d'un pays dif­fi­cile à tra­vers­er, as­sez ac­ci­den­té et coupé de rios dégelés en ce mo­ment. Il en­gagea le lieu­tenant à de­scen­dre le cours de la Cop­per­mine-​riv­er, dans le nord-​est du lac, de manière à gag­ner la côte par le plus court chemin. Une fois la mer po­laire at­teinte, il serait plus aisé d'en suiv­re les ri­vages, et Jasper Hob­son serait maître alors de s'ar­rêter au point qui lui con­viendrait.

Jasper Hob­son re­mer­cia le chef in­di­en, et prit con­gé de lui, après lui avoir fait quelques présents. Puis, ac­com­pa­gnant Mrs. Pauli­na Bar­nett, il visi­ta les en­vi­rons du campe­ment, et ne revint trou­ver l'em­bar­ca­tion que vers trois heures après-​mi­di.

IX.

Une tem­pête sur un lac.

Le vieux marin at­tendait avec une cer­taine im­pa­tience le re­tour de ses pas­sagers.

En ef­fet, depuis une heure en­vi­ron, le temps avait changé. L'as­pect du ciel, qui s'était subite­ment mod­ifié, ne pou­vait qu'in­quiéter un homme habitué à con­sul­ter les vents et les nu­ages. Le soleil, masqué par une brume épaisse, ne se mon­trait plus que sous l'as­pect d'un disque blanchâtre, alors sans éclat et sans ray­on­nement. La brise s'était tue, mais on en­tendait les eaux du lac gron­der dans le sud. Ces symp­tômes d'un change­ment très prochain dans l'état de l'at­mo­sphère s'étaient man­ifestés avec cette ra­pid­ité par­ti­culière aux lat­itudes élevées.

«Par­tons, mon­sieur le lieu­tenant, par­tons! s'écria le vieux Nor­man, en re­gar­dant d'un air in­qui­et la brume sus­pendue au-​dessus de sa tête. Par­tons sans per­dre un in­stant. Il y a de graves men­aces dans l'air.

-- En ef­fet, répon­dit Jasper Hob­son, l'as­pect du ciel n'est plus le même. Nous n'avions pas re­mar­qué ce change­ment, madame.

-- Craignez-​vous donc quelque tem­pête? de­man­da la voyageuse en s'adres­sant à Nor­man.

-- Oui, madame, répon­dit le vieux marin, et les tem­pêtes du Grand- Ours sont sou­vent ter­ri­bles. L'oura­gan s'y déchaîne comme en plein At­lan­tique. Cette brume subite ne présage rien de bon. Toute­fois, il est pos­si­ble que la tour­mente n'éclate point avant trois ou qua­tre heures, et, d'ici là, nous serons ar­rivés au Fort- Con­fi­dence. Mais par­tons sans re­tard, car l'em­bar­ca­tion ne serait pas en sûreté auprès de ces roches, qui se mon­trent à fleur d'eau.»

Le lieu­tenant ne pou­vait dis­cuter avec Nor­man des choses auxquelles celui-​ci s'en­tendait mieux que lui. Le vieux marin était, d'ailleurs, un homme habitué depuis longtemps à ces traver­sées du lac. Il fal­lait donc s'en rap­porter à son ex­péri­ence. Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son s'em­bar­quèrent.

Cepen­dant, au mo­ment de dé­tach­er l'amarre et de pouss­er au large, Nor­man, -- éprou­vait-​il une sorte de pressen­ti­ment? -- mur­mu­ra ces mots: «On ferait peut-​être mieux d'at­ten­dre!» Jasper Hob­son, auquel ces paroles n'avaient point échap­pé, re­gar­da le vieux marin, déjà as­sis à la barre. S'il eût été seul, il n'au­rait pas hésité à par­tir. Mais la présence de Mrs. Pauli­na Bar­nett lui com­mandait une cir­con­spec­tion plus grande. La voyageuse com­prit l'hési­ta­tion de son com­pagnon.

«Ne vous oc­cu­pez point de moi, mon­sieur Hob­son, dit-​elle, et agis­sez comme si je n'étais pas là. Du mo­ment que ce brave marin croit de­voir par­tir, par­tons sans re­tard.

-- Adieu-​vat! répon­dit Nor­man, en larguant son amarre, et re­tournons au fort par le plus court!»

Le can­ot prit le large. Pen­dant une heure, il fit peu de chemin. La voile, à peine gon­flée par de folles bris­es qui ne savaient où se fix­er, bat­tait sur le mât. La brume s'épais­sis­sait. L'em­bar­ca­tion subis­sait déjà les on­du­la­tions d'une houle plus vi­olente, car la mer «sen­tait», avant l'at­mo­sphère, le cat­aclysme prochain. Les deux pas­sagers restaient si­len­cieux, tan­dis que le vieux marin, à travers ses paupières érail­lées, cher­chait à percer l'opaque brouil­lard. D'ailleurs, il se tenait prêt à tout événe­ment, et, son écoute à la main, il at­tendait le vent, prêt à la fil­er, si l'at­taque était trop brusque.

Jusqu'alors, cepen­dant, les élé­ments n'étaient point en­trés en lutte, et tout eût été pour le mieux, si l'em­bar­ca­tion avait fait de la route. Mais, après une heure de nav­iga­tion, elle ne se trou­vait pas en­core à deux milles du campe­ment des In­di­ens. En out­re, quelques souf­fles ma­len­con­treux, venus de terre, l'avaient re­poussée au large, et déjà, par ce temps em­brumé, la côte se dis­tin­guait à peine. C'était une cir­con­stance fâcheuse, si le vent ve­nait à se fix­er dans la par­tie du nord, car ce léger can­ot, très sen­si­ble à la dérive et ne pou­vant suff­isam­ment tenir le plus près, courait risque d'être en­traîné très au loin sur le lac.

«Nous mar­chons à peine, dit le lieu­tenant au vieux Nor­man.

-- À peine, mon­sieur Hob­son, répon­dit le marin. La brise ne veut pas tenir, et, quand elle tien­dra, il est mal­heureuse­ment à crain­dre que ce ne soit du mau­vais côté. Alors, ajou­ta-​t-​il en éten­dant sa main vers le sud, nous pour­rions bi­en voir le Fort- Franklin avant le Fort-​Con­fi­dence!

-- Eh bi­en, répon­dit en plaisan­tant Mrs. Pauli­na Bar­nett, ce serait une prom­enade plus com­plète, voilà tout. Ce lac du Grand- Ours est mag­nifique, et il mérite vrai­ment d'être vis­ité du nord au sud! Je sup­pose, Nor­man, qu'on en re­vient, de ce Fort-​Franklin?

-- Oui! madame, quand on a pu l'at­tein­dre, dit le vieux Nor­man. Mais des tem­pêtes qui durent quinze jours ne sont pas rares sur ce lac, et, si notre mau­vaise for­tune nous pous­sait jusqu'aux rives du sud, je ne promet­trais pas à M. Jasper Hob­son qu'il fût de re­tour avant un mois au Fort-​Con­fi­dence.

-- Prenons garde alors, répon­dit le lieu­tenant, car un pareil re­tard com­pro­met­trait fort nos pro­jets. Ain­si donc agis­sez avec pru­dence, mon ami, et, s'il le faut, re­gag­nez au plus tôt la terre du nord. Mrs. Pauli­na Bar­nett ne reculera pas, je pense, de­vant une course de vingt à vingt-​cinq milles par terre.

-- Je voudrais re­gag­ner la côte au nord, mon­sieur Hob­son, répon­dit Nor­man, que je ne pour­rais plus re­mon­ter main­tenant. Voyez vous- même. Le vent a une ten­dance à s'établir de ce côté. Tout ce que je puis ten­ter, c'est de tenir le cap au nord-​est, et, s'il ne sur­vente pas, j'es­père que je ferai bonne route.»

Mais, vers qua­tre heures et demie, la tem­pête se car­ac­térisa. Des sif­fle­ments ai­gus re­ten­tirent dans les hautes couch­es de l'air. Le vent, que l'état de l'at­mo­sphère main­te­nait dans les zones supérieures, ne s'abais­sait pas en­core jusqu'à la sur­face du lac, mais cela ne pou­vait tarder. On en­tendait de grands cris d'oiseaux ef­farés, qui pas­saient dans la brume. Puis, tout d'un coup, cette brume se déchi­ra et lais­sa voir de gros nu­ages bas, déchi­quetés, délo­quetés, véri­ta­bles hail­lons de vapeur, vi­olem­ment chas­sés vers le sud. Les craintes du vieux marin s'étaient réal­isées. Le vent souf­flait du nord, et il ne de­vait pas tarder à pren­dre les pro­por­tions d'un oura­gan en s'abat­tant sur le lac.

«At­ten­tion!» cria Nor­man, en roidis­sant l'écoute de manière à présen­ter l'em­bar­ca­tion de­bout au vent sous l'ac­tion de la barre.

La rafale ar­ri­va. Le can­ot se coucha d'abord sur le flanc, puis il se rel­eva et bon­dit au som­met d'une lame. À par­tir de ce mo­ment, la houle s'ac­crut comme elle eût fait sur une mer. Dans ces eaux rel­ative­ment peu pro­fondes, les lames, se choquant lour­de­ment con­tre le fond du lac, re­bondis­saient en­suite à une prodigieuse hau­teur.

«À l'aide! à l'aide!» avait crié le vieux marin, en es­sayant d'amen­er rapi­de­ment sa voile.

Jasper Hob­son, Mrs. Pauli­na Bar­nett elle-​même, ten­tèrent d'aider Nor­man, mais sans suc­cès, car ils étaient peu fa­mil­iarisés avec la ma­noeu­vre d'une em­bar­ca­tion. Nor­man, ne pou­vant aban­don­ner sa barre, et les driss­es étant en­gagées à la tête du mât, la voile n'ame­nait pas. À chaque in­stant, le can­ot menaçait de chavir­er, et déjà de gros pa­que­ts de mer l'as­sail­laient par le flanc. Le ciel, très chargé, s'as­som­bris­sait de plus en plus. Une froide pluie, mêlée de neige, tombait à tor­rents, et l'oura­gan re­dou­blait de fureur, en écheve­lant la crête des lames.

«Coupez! coupez donc!» cria le vieux marin au mi­lieu des mugisse­ments de la tem­pête.

Jasper Hob­son, dé­coif­fé par le vent, aveuglé par les avers­es, saisit le couteau de Nor­man et tran­cha la drisse ten­due comme une corde de harpe. Mais le fil­in mouil­lé ne courait plus dans la gorge des poulies, et la ver­gue res­ta apiquée en tête du mât.

Nor­man voulut fuir alors, fuir dans le sud, puisqu'il ne pou­vait tenir tête au vent; fuir, quoique cette al­lure fût ex­trême­ment périlleuse, au mi­lieu de lames dont la vitesse dé­pas­sait celle de son em­bar­ca­tion; fuir, bi­en que cette fuite risquât de l'en­traîn­er ir­ré­sistible­ment jusqu'aux rives mérid­ionales du Grand-​Ours!

Jasper Hob­son et sa courageuse com­pagne avaient con­science du dan­ger qui les menaçait. Ce frêle can­ot ne pou­vait ré­sis­ter longtemps aux coups de mer. Ou il serait dé­moli, ou il chavir­erait. La vie de ceux qu'il por­tait était en­tre les mains de Dieu.

Cepen­dant ni le lieu­tenant ni Mrs. Pauli­na Bar­nett ne se lais­sèrent aller au dés­espoir. Ac­crochés à leurs bancs, cou­verts de la tête aux pieds par les froides douch­es des lames, trem­pés de pluie et de neige, en­velop­pés par les som­bres rafales, ils re­gar­daient à travers les brumes. Toute terre avait dis­paru. À une en­ca­blure du can­ot, les nu­ages et les eaux du lac se con­fondaient ob­scuré­ment. Puis, leurs yeux in­ter­ro­geaient le vieux Nor­man, qui, les dents ser­rées, les mains con­trac­tées sur la barre, es­sayait en­core de main­tenir son can­ot au plus près du vent.

Mais la vi­olence de l'oura­gan devint telle, que l'em­bar­ca­tion ne put con­tin­uer à nav­iguer plus longtemps sous cette al­lure. Les lames qui la choquaient par l'avant l'au­raient in­évitable­ment dé­molie. Déjà ses pre­miers bor­dages se dis­joignaient, et quand elle tombait de tout son poids dans le creux des lames, c'était à croire qu'elle ne se relèverait pas.

«Il faut fuir, fuir quand même!» mur­mu­ra le vieux marin.

Et, pous­sant la barre, fi­lant l'écoute, il mit le cap au sud. La voile, vi­olem­ment ten­due, em­por­ta aus­sitôt l'em­bar­ca­tion avec une ver­tig­ineuse ra­pid­ité. Mais les im­menses lames, plus mo­biles, couraient en­core plus vite, et c'était le grand dan­ger de cette fuite vent ar­rière. Déjà même des mass­es liq­uides se pré­cip­itaient sur la voûte du can­ot, qui ne pou­vait les éviter. Il se rem­plis­sait, et il fal­lait le vider sans cesse, sous peine de som­br­er. À mesure qu'il s'avançait dans la por­tion plus large du lac, et, par cela même, plus loin de la côte, les eaux de­ve­naient plus tu­multueuses. Au­cun abri, ni rideau d'ar­bres, ni collines, n'em­pêchait alors l'oura­gan de faire rage au­tour de lui. Dans cer­taines éclair­cies, ou plutôt au mi­lieu du déchire­ment des brumes, on en­trevoy­ait d'énormes ice­bergs, qui roulaient comme des bouées sous l'ac­tion des lames, poussés, eux aus­si, vers la par­tie mérid­ionale du lac.

Il était cinq heures et demie. Ni Nor­man ni Jasper Hob­son ne pou­vaient es­timer le chemin par­cou­ru, non plus que la di­rec­tion suiv­ie. Ils n'étaient plus maîtres de leur em­bar­ca­tion, et ils subis­saient les caprices de la tem­pête.

En ce mo­ment, à cent pieds en ar­rière du can­ot, se le­va une mon­strueuse lame, couron­née net­te­ment par une crête blanche. Au- de­vant d'elle, la dénivel­la­tion de la sur­face liq­uide for­mait comme une sorte de gouf­fre. Toutes les pe­tites on­du­la­tions in­ter­mé­di­aires, écrasées par le vent, avaient dis­paru. Dans ce gouf­fre mo­bile la couleur des eaux était noire. Le can­ot, en­gagé au fond de cet abîme qui se creu­sait de plus en plus, s'abais­sait pro­fondé­ment. La grande lame s'ap­prochait, dom­inant toutes les vagues en­vi­ron­nantes. Elle gag­nait sur l'em­bar­ca­tion. Elle menaçait de l'aplatir. Nor­man, s'étant re­tourné, la vit venir, Jasper Hob­son et Mrs. Pauli­na Bar­nett la re­gardèrent aus­si, l'oeil démesuré­ment ou­vert, s'at­ten­dant à ce qu'elle croulât sur eux et ne pou­vant l'éviter!

Elle croula, en ef­fet, et avec un bruit épou­vantable. Elle défer­la sur l'em­bar­ca­tion, dont l'ar­rière fut en­tière­ment coif­fé. Un choc ter­ri­ble eut lieu. Un cri s'échap­pa des lèvres du lieu­tenant et de sa com­pagne, en­sevelis sous cette mon­tagne liq­uide. Ils durent croire que l'em­bar­ca­tion som­brait en cet in­stant.

L'em­bar­ca­tion, aux trois quarts pleine d'eau, se rel­eva pour­tant..., mais le vieux marin avait dis­paru!

Jasper Hob­son pous­sa un cri de dés­espoir. Mrs. Pauli­na Bar­nett se re­tour­na vers lui.

«Nor­man! s'écria-​t-​il, mon­trant la place vide à l'ar­rière de l'em­bar­ca­tion.

-- Le mal­heureux!» mur­mu­ra la voyageuse. Jasper Hob­son et elle s'étaient lev­és, au risque d'être jetés hors de ce can­ot, qui bondis­sait sur le som­met des lames. Mais ils ne virent rien. Pas un cri, pas un ap­pel ne se fit en­ten­dre. Au­cun corps n'ap­parut dans l'éc­ume blanche... Le vieux marin avait trou­vé la mort dans les flots. Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son étaient re­tombés sur leur banc. Main­tenant, seuls à bord, ils de­vaient pour­voir eux-​mêmes à leur salut. Mais ni le lieu­tenant ni sa com­pagne ne savaient ma­noeu­vr­er une em­bar­ca­tion, et, dans ces dé­plorables cir­con­stances, un marin con­som­mé au­rait à peine pu la main­tenir. Le can­ot était le jou­et des lames. Sa voile ten­due l'em­por­tait. Jasper Hob­son pou­vait-​il en­ray­er cette course?

C'était une af­freuse sit­ua­tion pour ces in­for­tunés, pris dans la tem­pête, sur une bar­que frag­ile, qu'ils ne savaient même pas diriger!

«Nous sommes per­dus! dit le lieu­tenant.

-- Non, mon­sieur Hob­son, répon­dit la courageuse Pauli­na Bar­nett. Aidons-​nous d'abord! Le ciel nous aidera en­suite.» Jasper Hob­son com­prit bi­en alors ce qu'était cette vail­lante femme, dont il partageait en ce mo­ment la des­tinée.

Le plus pressé était de re­jeter hors du can­ot cette eau qui l'alour­dis­sait. Un sec­ond coup de mer l'eût rem­pli en un in­stant, et il au­rait coulé par le fond. Il y avait in­térêt, d'ailleurs, à ce que l'em­bar­ca­tion, al­légée, s'élevât plus facile­ment à la lame, car alors elle risquait moins d'être as­som­mée. Jasper Hob­son et Mrs. Pauli­na Bar­nett vidèrent donc prompte­ment cette eau, qui, par sa mo­bil­ité même, pou­vait les faire chavir­er. Ce ne fut pas une pe­tite be­sogne, car, à chaque mo­ment, quelque crête de vague em­bar­quait, et il fal­lait avoir con­stam­ment l'écope à la main. La voyageuse s'oc­cu­pait plus spé­ciale­ment de ce tra­vail. Le lieu­tenant tenait la barre et main­te­nait tant bi­en que mal l'em­bar­ca­tion vent ar­rière.

Pour sur­croît de dan­ger, la nu­it, ou sinon la nu­it, -- qui, sous cette lat­itude et à cette époque de l'an­née, dure à peine quelques heures, -- l'ob­scu­rité, du moins, s'ac­crois­sait. Les nu­ages, bas, mêlés aux brumes, for­maient un in­tense brouil­lard, à peine im­prégné de lu­mière dif­fuse. On n'y voy­ait pas à deux longueurs du can­ot, qui se fût mis en pièces s'il eût heurté quelque glaçon er­rant. Or, ces glaces flot­tantes pou­vaient in­opiné­ment sur­gir, et, avec cette vitesse, il n'ex­is­tait au­cun moyen de les éviter.

«Vous n'êtes pas maître de votre barre, mon­sieur Jasper? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett, pen­dant une courte ac­calmie de la tem­pête.

-- Non, madame, répon­dit le lieu­tenant, et vous de­vez vous tenir prête à tout événe­ment!

-- Je su­is prête!» répon­dit sim­ple­ment la courageuse femme.

En ce mo­ment, un déchire­ment se fit en­ten­dre. Ce fut un bruit as­sour­dis­sant. La voile, éven­trée par le vent, s'en al­la comme une vapeur blanche. Le can­ot, em­porté par la vitesse ac­quise, fi­la en­core pen­dant quelques in­stants; puis, il s'ar­rê­ta, et les lames le bal­lot­tèrent alors comme une épave. Jasper Hob­son et Mrs. Pauli­na Bar­nett se sen­tirent per­dus! Ils étaient ef­froy­able­ment sec­oués, ils étaient pré­cip­ités de leurs bancs, con­tu­sion­nés, blessés. Il n'y avait pas à bord un morceau de toile que l'on pût ten­dre au vent. Les deux in­for­tunés, dans ces ob­scurs em­bruns, au mi­lieu de ces avers­es de neige et de pluie, se voy­aient à peine. Ils ne pou­vaient s'en­ten­dre, et, croy­ant à chaque in­stant périr, pen­dant une heure peut-​être, ils restèrent ain­si, se recom­man­dant à la Prov­idence, qui seule les pou­vait sauver.

Com­bi­en de temps en­core er­rèrent-​ils ain­si, bal­lot­tés sur ces eaux fu­rieuses? Ni le lieu­tenant Hob­son ni Mrs. Pauli­na Bar­nett n'au­raient pu le dire, quand un choc vi­olent se pro­duisit.

Le can­ot ve­nait de heurter un énorme ice­berg, -- bloc flot­tant, aux pentes roides et glis­santes, sur lesquelles la main n'eût pas trou­vé prise. À ce heurt subit, qui n'avait pu être paré, l'avant de l'em­bar­ca­tion s'en­trou­vrit, et l'eau y péné­tra à tor­rents.

«Nous coulons! nous coulons!» s'écria Jasper Hob­son. En ef­fet, le can­ot s'en­fonçait, et l'eau avait déjà at­teint à la hau­teur des bancs. «Madame! madame! s'écria le lieu­tenant. Je su­is là... Je resterai... près de vous!

-- Non, mon­sieur Jasper! répon­dit Mrs. Pauli­na. Seul, vous pou­vez vous sauver... À deux nous périri­ons! Lais­sez-​moi! lais­sez-​moi!

-- Ja­mais!» s'écria le lieu­tenant Hob­son. Mais il avait à peine pronon­cé ce mot, que l'em­bar­ca­tion, frap­pée d'un nou­veau coup de mer, coulait à pic. Tous deux dis­parurent dans le re­mous causé par l'en­gouf­fre­ment subit du bateau. Puis, après quelques in­stants, ils revin­rent à la sur­face. Jasper Hob­son nageait vigoureuse­ment d'un bras et soute­nait sa com­pagne de l'autre. Mais il était év­ident que sa lutte con­tre ces lames fu­ri­bon­des ne pour­rait être de longue durée, et qu'il péri­rait lui-​même avec celle qu'il voulait sauver. En ce mo­ment, des sons étranges at­tirèrent son at­ten­tion. Ce n'étaient point des cris d'oiseaux ef­farés, mais bi­en un ap­pel proféré par une voix hu­maine. Jasper Hob­son, par un suprême ef­fort, s'él­evant au-​dessus des flots, lança un re­gard rapi­de au­tour de lui. Mais il ne vit rien au mi­lieu de cet épais brouil­lard. Et cepen­dant, il en­tendait en­core ces cris, qui se rap­prochaient. Quels au­da­cieux os­aient venir ain­si à son sec­ours? Mais, quoi qu'ils fis­sent, ils ar­riveraient trop tard. Em­bar­rassé de ses vête­ments, le lieu­tenant se sen­tait en­traîné avec l'in­for­tunée, dont il ne pou­vait déjà plus main­tenir la tête au- dessus de l'eau.

Alors, par un dernier in­stinct, Jasper Hob­son pous­sa un cri déchi­rant, puis il dis­parut sous une énorme lame.

Mais Jasper Hob­son ne s'était pas trompé. Trois hommes, er­rant sur le lac, ayant aperçu le can­ot en détresse, s'étaient lancés à son sec­ours. Ces hommes, les seuls qui pussent af­fron­ter avec quelque chance de suc­cès ces eaux fu­rieuses, mon­taient les seules em­bar­ca­tions qui pussent ré­sis­ter à cette tem­pête.

Ces trois hommes étaient des Es­quimaux, solide­ment at­tachés cha­cun à son kayak. Le kayak est une longue pirogue, relevée des deux bouts, faite d'une char­pente ex­trême­ment légère, sur laque­lle sont ten­dues des peaux de phoque, bi­en cousues avec des nerfs de veau marin. Le dessus du kayak est égale­ment re­cou­vert de peaux dans toute sa longueur, sauf en son mi­lieu, où une ou­ver­ture est mé­nagée. C'est là que l'Es­quimau prend place. Il lace sa veste im­per­méable à l'épaule­ment de l'ou­ver­ture, et il ne fait plus qu'un avec son em­bar­ca­tion, dans laque­lle au­cune goutte d'eau ne peut pénétr­er. Ce kayak, sou­ple et léger, tou­jours en­levé sur le dos des lames, in­sub­mersible, chavirable peut-​être, -- mais un coup de pa­gaye le re­dresse aisé­ment, -- peut ré­sis­ter et ré­siste, en ef­fet, là où des chaloupes seraient im­man­quable­ment brisées.

Les trois Es­quimaux ar­rivèrent à temps sur le lieu du naufrage, guidés par ce dernier cri de dés­espoir que le lieu­tenant avait jeté. Jasper Hob­son et Mrs. Pauli­na Bar­nett, à de­mi suf­fo­qués, sen­tirent cepen­dant qu'une main vigoureuse les re­ti­rait de l'abîme. Mais, dans cette ob­scu­rité, ils ne pou­vaient re­con­naître leurs sauveurs.

L'un de ces Es­quimaux prit le lieu­tenant, et il le mit en travers de son em­bar­ca­tion. Un autre procé­da de la même façon à l'égard de Mrs. Pauli­na Bar­nett, et les trois kayaks, ha­bile­ment ma­noeu­vrés par de longues pa­gayes de six pieds, s'avancèrent rapi­de­ment au mi­lieu des lames écumantes.

Une de­mi-​heure après, les deux naufragés étaient dé­posés sur une plage de sable, à trois milles au-​dessous du Fort-​Prov­idence.

Le vieux marin man­quait seul au re­tour!

X.

Un re­tour sur le passé.

Vers dix heures du soir, Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son frap­paient à la poterne du fort. Ce fut une joie de les revoir, car on les croy­ait per­dus. Mais cette joie fit place à une pro­fonde af­flic­tion, quand on ap­prit la mort du vieux Nor­man. Ce brave homme était aimé de tous, et sa mé­moire fut hon­orée des plus vifs re­grets. Quant aux courageux et dévoués Es­quimaux, après avoir reçu fleg­ma­tique­ment les af­fectueux re­mer­ciements du lieu­tenant et de sa com­pagne, ils n'avaient même pas voulu venir au fort. Ce qu'ils avaient fait leur sem­blait tout na­turel. Ils n'en étaient pas à leur pre­mier sauve­tage, et ils avaient im­mé­di­ate­ment repris leur course aven­tureuse sur ce lac, qu'ils par­couraient jour et nu­it, chas­sant les loutres et les oiseaux aqua­tiques.

La nu­it qui suiv­it le re­tour de Jasper Hob­son, le lende­main, 1er juin, et la nu­it du 1 au 2 furent en­tière­ment con­sacrés au re­pos. La pe­tite troupe s'en ac­com­mo­da fort, mais le lieu­tenant était bi­en dé­cidé à par­tir le 2, dès le matin, et, très heureuse­ment, la tem­pête se cal­ma.

Le ser­gent Fel­ton avait mis toutes les ressources de la fac­torerie à la dis­po­si­tion du dé­tache­ment. Quelques at­te­lages de chiens furent rem­placés, et, au mo­ment du dé­part, Jasper Hob­son trou­va ses traîneaux rangés en bon or­dre à la porte de l'en­ceinte.

Les adieux furent faits. Cha­cun re­mer­cia le ser­gent Fel­ton, qui s'était mon­tré fort hos­pi­tal­ier dans cette cir­con­stance. Mrs. Pauli­na Bar­nett ne fut pas la dernière à lui ex­primer sa re­con­nais­sance. Une vigoureuse poignée de main que le ser­gent don­na à son beau-​frère Long ter­mi­na la céré­monie des adieux.

Chaque cou­ple mon­ta dans le traîneau qui lui fut as­signé, et, cette fois, Mrs. Pauli­na Bar­nett et le lieu­tenant oc­cu­paient le même véhicule. Madge et le ser­gent Long les suiv­aient.

D'après le con­seil que lui avait don­né le chef in­di­en, Jasper Hob­son ré­so­lut de gag­ner la côte améri­caine par le chemin le plus court, en coupant droit en­tre le Fort-​Con­fi­dence et le lit­toral. Après avoir con­sulté ses cartes, qui ne don­naient que fort ap­prox­ima­tive­ment la con­fig­ura­tion du ter­ri­toire, il lui parut bon de de­scen­dre la val­lée de la Cop­per­mine, cours d'eau as­sez im­por­tant qui va se jeter dans le golfe du Couron­nement.

En­tre le Fort-​Con­fi­dence et l'em­bouchure de la riv­ière, la dis­tance est au plus d'un de­gré et de­mi, -- soit qua­tre-​vingt-​cinq à qua­tre-​vingt-​dix milles. La pro­fonde échan­crure qui forme le golfe se ter­mine au nord par le cap Krusen­stern, et, depuis ce cap, la côte court franche­ment à l'ouest, jusqu'au mo­ment où elle s'élève au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle par la pointe Bathurst.

Jasper Hob­son mod­ifia donc la route qu'il avait suiv­ie jusqu'alors, et il se dirigea dans l'est, de manière à gag­ner, en quelques heures, le cours d'eau par la droite ligne.

La riv­ière fut at­teinte, le lende­main, 3 juin, dans l'après-​mi­di. La Cop­per­mine, aux eaux pures et rapi­des, alors dé­gagée de glaces, coulait à pleins bor­ds dans une large val­lée, ar­rosée par un grand nom­bre de rios capricieux, mais facile­ment guéables. Le tirage des traîneaux s'opéra donc as­sez rapi­de­ment. Pen­dant que leur at­te­lage les en­traî­nait, Jasper Hob­son racon­tait à sa com­pagne l'his­toire de ce pays qu'ils traver­saient. Une véri­ta­ble in­tim­ité, une sincère ami­tié, au­torisée par leur sit­ua­tion et leur âge, ex­is­tait en­tre le lieu­tenant Hob­son et la voyageuse. Mrs. Pauli­na Bar­nett aimait à s'in­stru­ire, et, ayant l'in­stinct des dé­cou­vertes, elle aimait à en­ten­dre par­ler des dé­cou­vreurs.

Jasper Hob­son, qui con­nais­sait «par coeur» son Amérique septen­tri­onale, put com­plète­ment sat­is­faire la cu­riosité de sa com­pagne.

«Il y a qua­tre-​vingt-​dix ans en­vi­ron, lui dit-​il, tout ce ter­ri­toire traver­sé par la riv­ière Cop­per­mine était in­con­nu, et c'est aux agents de la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son que l'on doit sa dé­cou­verte. Seule­ment, madame, ain­si que cela ar­rive presque tou­jours dans le do­maine sci­en­tifique, c'est en cher­chant une chose qu'on en dé­cou­vre une autre. Colomb cher­chait l'Asie, et il trou­va l'Amérique.

-- Et que cher­chaient donc les agents de la Com­pag­nie? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett. Était-​ce ce fameux pas­sage du Nord-​Ouest?

-- Non, madame, répon­dit le je­une lieu­tenant, non. Il y a un siè­cle, la Com­pag­nie n'avait point in­térêt à ce que l'on em­ployât cette nou­velle voie de com­mu­ni­ca­tion, qui eût été plus prof­itable à ses con­cur­rents qu'à elle-​même. On pré­tend même qu'en 1741, un cer­tain Christophe Mid­dle­ton, chargé d'ex­plor­er ces par­ages, fut publique­ment ac­cusé d'avoir reçu cinq mille livres de la Com­pag­nie pour dé­clar­er que la com­mu­ni­ca­tion par mer en­tre les deux océans n'ex­is­tait pas et ne pou­vait ex­is­ter.

-- Ce­ci n'est point à la gloire de la célèbre Com­pag­nie, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Je ne la défends pas sur ce point, reprit Jasper Hob­son. J'ajouterai même que le par­lement blâ­ma sévère­ment ses agisse­ments, quand, en 1746, il promit une prime de vingt mille livres à quiconque dé­cou­vri­rait le pas­sage en ques­tion. Aus­si vit- on, en cette an­née même, deux in­trépi­des voyageurs, William Moor et Fran­cis Smith, s'élever jusqu'à la baie Re­pulse, dans l'es­poir de re­con­naître la com­mu­ni­ca­tion tant désirée. Toute­fois, ils ne réus­sirent pas dans leur en­treprise, et, après une ab­sence qui du­ra un an et de­mi, ils durent revenir en An­gleterre.

-- Mais d'autres cap­itaines, au­da­cieux et con­va­in­cus, ne s'élancèrent-​ils pas aus­sitôt sur leurs traces? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Non, madame, et, pen­dant trente ans en­core, mal­gré l'im­por­tance de la ré­com­pense promise par le par­lement, au­cune ten­ta­tive ne fut faite pour repren­dre l'ex­plo­ration géo­graphique de cette por­tion du con­ti­nent améri­cain, ou plutôt de l'Amérique anglaise, -- car c'est le nom qu'il con­vient de lui con­serv­er. Ce ne fut qu'en 1769 qu'un agent de la Com­pag­nie ten­ta de repren­dre les travaux de Moor et de Smith.

-- La Com­pag­nie était donc rev­enue de ses idées étroites et égoïstes, mon­sieur Jasper?

-- Non, madame, pas en­core. Samuel Hearne, -- c'est le nom de cet agent, -- n'avait d'autre mis­sion que de re­con­naître la sit­ua­tion d'une mine de cuiv­re, que les coureurs in­digènes avaient sig­nalée. Ce fut le 6 novem­bre 1769 que cet agent quit­ta le fort du Prince- de-​Galles, situé sur la riv­ière Churchill, près de la côte oc­ci­den­tale de la baie d'Hud­son. Samuel Hearne s'avança hardi­ment dans le nord-​ouest; mais le froid devint si rigoureux que, ses vivres épuisés, il dut re­tourn­er au fort du Prince-​de-​Galles. Heureuse­ment, ce n'était point un homme à se dé­courager. Le 23 févri­er de l'an­née suiv­ante, il repar­tit, em­menant quelques In­di­ens à sa suite. Les fa­tigues de ce sec­ond voy­age furent ex­trêmes. Le gibier et le pois­son, sur lesquels comp­tait Samuel Hearne, man­quèrent sou­vent. Il lui ar­ri­va même une fois de rester sept jours sans manger autre chose que des fruits sauvages, des morceaux de vieux cuir et des os brûlés. Force fut en­core à ce voyageur in­trépi­de de revenir à la fac­torerie sans avoir obtenu au­cun ré­sul­tat. Mais il ne se rebu­ta pas. Il par­tit une troisième fois, le 7 décem­bre 1770, et, après dix-​neuf mois de luttes, le 13 juil­let 1772, il dé­cou­vrit la Cop­per­mine-​Riv­er, qu'il de­scen­dit jusqu'à son em­bouchure, et là, il pré­ten­dit avoir vu la mer li­bre. C'était la pre­mière fois que la côte septen­tri­onale de l'Amérique était at­teinte.

-- Mais le pas­sage du nord-​ouest, c'est-​à-​dire cette com­mu­ni­ca­tion di­recte en­tre l'At­lan­tique et le Paci­fique, n'était point dé­cou­vert? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Non, madame, répon­dit le lieu­tenant, et que de marins aven­tureux le cher­chèrent depuis lors! Phipps en 1773, James Cook et Clerke de 1776 à 1779, Kotze­bue de 1815 à 1818, Ross, Par­ry, Franklin et tant d'autres se dévouèrent à cette tâche dif­fi­cile, mais inu­tile­ment, et il faut ar­riv­er au dé­cou­vreur de notre temps, à l'in­trépi­de Mac Clure, pour trou­ver le seul homme qui ait réelle­ment passé d'un océan à l'autre en traver­sant la mer po­laire.

-- En ef­fet, mon­sieur Jasper, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, et c'est un fait géo­graphique dont, nous autres Anglais, nous de­vons être fiers! Mais, dites-​moi, la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son, rev­enue en­fin à des idées plus généreuses, n'a-​t-​elle donc en­cour­agé au­cun autre voyageur depuis Samuel Hearne?

-- Elle l'a fait, madame, et c'est grâce à elle que le cap­itaine Franklin a pu exé­cuter son voy­age de 1819 à 1822, pré­cisé­ment en­tre la riv­ière de Hearne et le cap Tur­na­gain. Cette ex­plo­ration ne s'opéra pas sans fa­tigues et sans souf­frances. Plusieurs fois la nour­ri­ture man­qua com­plète­ment aux voyageurs. Deux Cana­di­ens, as­sas­sinés par leurs ca­ma­rades, furent dévorés... Mal­gré tant de tor­tures, le cap­itaine Franklin n'en par­cou­rut pas moins un es­pace de cinq mille cinq cent cin­quante milles sur cette por­tion, in­con­nue jusqu'à lui, du lit­toral du North-​Amérique.

-- C'était un homme d'une rare én­ergie! ajou­ta Mrs. Pauli­na Bar­nett, et il l'a bi­en prou­vé quand, mal­gré tout ce qu'il avait déjà souf­fert, il s'élança de nou­veau à la con­quête du pôle Nord.

-- Oui, répon­dit Jasper Hob­son, et l'au­da­cieux ex­plo­rateur a trou­vé sur le théâtre même de ses dé­cou­vertes une cru­elle mort! Mais il est bi­en prou­vé, main­tenant, que tous les com­pagnons de Franklin n'ont pas péri avec lui. Beau­coup de ces mal­heureux er­rent cer­taine­ment en­core au mi­lieu de ces soli­tudes glacées! Ah! vrai­ment, je ne puis songer à cet aban­don ter­ri­ble sans un ser­re­ment de coeur! Un jour, madame, ajou­ta le lieu­tenant avec une émo­tion et une as­sur­ance sin­gulières, un jour je fouillerai ces ter­res in­con­nues sur lesquelles s'est ac­com­plie la fu­neste catas­tro­phe, et...

-- Et ce jour-​là, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett en ser­rant la main du lieu­tenant, ce jour-​là je serai votre com­pagne d'ex­plo­ration. Oui! cette idée m'est venue plus d'une fois, ain­si qu'à vous, mon­sieur Jasper, et mon coeur s'émeut comme le vôtre à la pen­sée que des com­pa­tri­otes, des Anglais, at­ten­dent peut-​être un sec­ours...

-- Qui vien­dra trop tard pour la plu­part de ces in­for­tunés, madame, mais qui vien­dra pour quelques-​uns, soyez-​en sûre!

-- Dieu vous en­tende, mon­sieur Hob­son! répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett. J'ajouterai que les agents de la Com­pag­nie, vi­vant à prox­im­ité du lit­toral, me sem­blent mieux placés que tous autres pour ten­ter de rem­plir ce de­voir d'hu­man­ité.

-- Je partage votre opin­ion, madame, répon­dit le lieu­tenant, car ces agents sont, de plus, ac­cou­tumés aux rigueurs des con­ti­nents arc­tiques. Ils l'ont sou­vent prou­vé, d'ailleurs, en mainte cir­con­stance. Ne sont-​ce pas eux qui ont as­sisté le cap­itaine Black pen­dant son voy­age de 1834, voy­age qui nous a valu la dé­cou­verte de la Terre du Roi Guil­laume, cette terre sur laque­lle s'est pré­cisé­ment ac­com­plie la catas­tro­phe de Franklin? Est-​ce que ce ne sont pas deux des nôtres, les courageux Dease et Simp­son, que le gou­verneur de la baie d'Hud­son, en 1838, chargea spé­ciale­ment d'ex­plor­er les ri­vages de la mer po­laire, -- ex­plo­ration pen­dant laque­lle la terre Vic­to­ria fut re­con­nue pour la pre­mière fois? Je crois donc que l'avenir réserve à notre Com­pag­nie la con­quête défini­tive du con­ti­nent arc­tique. Peu à peu ses fac­toreries mon­teront vers le nord, -- refuge obligé des an­imaux à four­rure, -- et, un jour, un fort s'élèvera au pôle même, sur ce point math­éma­tique où se croisent tous les méri­di­ens du globe!»

Pen­dant cette con­ver­sa­tion et tant d'autres qui lui suc­cédèrent, Jasper Hob­son racon­ta ses pro­pres aven­tures depuis qu'il était au ser­vice de la Com­pag­nie, ses luttes avec les con­cur­rents des agences ri­vales, ses ten­ta­tives d'ex­plo­ration dans les ter­ri­toires in­con­nus du nord et de l'ouest. De son côté, Mrs. Pauli­na Bar­nett fit le réc­it de ses pro­pres péré­gri­na­tions à travers les con­trées in­tertrop­icales. Elle dit tout ce qu'elle avait ac­com­pli et tout ce qu'elle comp­tait ac­com­plir un jour. C'était en­tre le lieu­tenant et la voyageuse un agréable échange de réc­its qui char­mait les longues heures du voy­age.

Pen­dant ce temps, les traîneaux, en­levés au ga­lop des chiens, s'avançaient vers le nord. La val­lée de la Cop­per­mine s'élar­gis­sait sen­si­ble­ment aux ap­proches de la mer Arc­tique. Les collines latérales, moins abruptes, s'abais­saient peu à peu. Cer­tains bou­quets d'ar­bres résineux rompaient çà et là la mono­tonie de ces paysages as­sez étranges. Quelques glaçons, char­riés par la riv­ière, ré­sis­taient en­core à l'ac­tion du soleil, mais leur nom­bre dimin­uait de jour en jour, et un can­ot, une chaloupe même eût de­scen­du sans peine le courant de cette riv­ière, dont au­cun bar­rage na­turel, au­cune agré­ga­tion de rocs ne gê­nait le cours. Le lit de la Cop­per­mine était pro­fond et large. Ses eaux, très limpi­des, al­imen­tées par la fonte des neiges, coulaient as­sez vive­ment, sans ja­mais for­mer de tu­multueux rapi­des. Son cours, d'abord très sin­ueux dans sa par­tie haute, tendait peu à peu à se rec­ti­fi­er et à se dessin­er en droite ligne sur une éten­due de plusieurs milles. Quant aux rives, alors larges et plates, faites d'un sable fin et dur, tapis­sées en cer­tains en­droits d'une pe­tite herbe sèche et courte, elles se prê­taient au glis­sage des traîneaux et au développe­ment de la longue suite des at­te­lages. Pas de côtes, et, par con­séquent, un tirage facile sur ce ter­rain nivelé.

Le dé­tache­ment s'avançait donc avec une grande ra­pid­ité. On al­lait nu­it et jour, -- si toute­fois cette ex­pres­sion peut s'ap­pli­quer à une con­trée au-​dessus de laque­lle le soleil, traçant un cer­cle presque hor­izon­tal, dis­parais­sait à peine. La nu­it vraie ne du­rait pas deux heures sous cette lat­itude, et l'aube, à cette époque de l'an­née, suc­cé­dait presque im­mé­di­ate­ment au cré­pus­cule. Le temps était beau d'ailleurs, le ciel as­sez pur, quoique un peu em­brumé à l'hori­zon, et le dé­tache­ment ac­com­plis­sait son voy­age dans des con­di­tions ex­cel­lentes.

Pen­dant deux jours, on con­tin­ua de cô­toy­er sans dif­fi­culté le cours de la Cop­per­mine. Les en­vi­rons de la riv­ière étaient peu fréquen­tés par les an­imaux à four­rure, mais les oiseaux y abondaient. On au­rait pu les compter par mil­liers. Cette ab­sence presque com­plète de martres, de cas­tors, d'her­mines, de re­nards et autres, ne lais­sait pas de préoc­cu­per le lieu­tenant. Il se de­mandait si ces ter­ri­toires n'avaient pas été aban­don­nés comme ceux du sud par la pop­ula­tion, trop vive­ment pour­chas­sée, des car­nassiers et des rongeurs. Cela était prob­able, car on ren­con­trait fréquem­ment des restes de campe­ment, des feux éteints qui at­tes­taient le pas­sage plus ou moins ré­cent de chas­seurs in­digènes ou autres. Jasper Hob­son voy­ait bi­en qu'il de­vrait re­porter son ex­plo­ration plus au nord, et qu'une par­tie seule­ment de son voy­age serait faite, lorsqu'il au­rait at­teint l'em­bouchure de la Cop­per­mine. Il avait donc hâte de touch­er du pied ce point du lit­toral en­tre­vu par Samuel Hearne, et il pres­sait de tout son pou­voir la marche du dé­tache­ment.

D'ailleurs, cha­cun partageait l'im­pa­tience de Jasper Hob­son. Cha­cun se pres­sait ré­sol­ument, afin d'at­tein­dre dans le plus bref délai les ri­vages de la mer Arc­tique. Une in­définiss­able at­trac­tion pous­sait en avant ces hardis pi­onniers. Le pres­tige de l'in­con­nu miroitait à leurs yeux. Peut-​être les véri­ta­bles fa­tigues com­menceraient-​elles sur cette côte tant désirée? N'im­porte. Tous, ils avaient hâte de les af­fron­ter, de marcher di­recte­ment à leur but. Ce voy­age qu'ils fai­saient alors, ce n'était qu'un pas­sage à travers un pays qui ne pou­vait di­recte­ment les in­téress­er, mais aux ri­vages de la mer Arc­tique com­mencerait la recherche véri­ta­ble. Et cha­cun au­rait déjà voulu se trou­ver sur ces par­ages, que coupait, à quelques cen­taines de milles à l'ouest, le soix­ante-​dix­ième par­al­lèle.

En­fin, le 5 juin, qua­tre jours après avoir quit­té le Fort- Con­fi­dence, le lieu­tenant Jasper Hob­son vit la Cop­per­mine s'élargir con­sid­érable­ment. La côte oc­ci­den­tale se dévelop­pait suiv­ant une ligne légère­ment courbe et courait presque di­recte­ment vers le nord. Dans l'est, au con­traire, elle s'ar­rondis­sait jusqu'aux ex­trêmes lim­ites de l'hori­zon.

Jasper Hob­son s'ar­rê­ta aus­sitôt, et, de la main, il mon­tra à ses com­pagnons la mer sans lim­ites.

XI.

En suiv­ant la côte.

Le large es­tu­aire que le dé­tache­ment ve­nait d'at­tein­dre, après six se­maines de voy­age, for­mait une échan­crure trapé­zoï­dale, net­te­ment dé­coupée dans le con­ti­nent améri­cain. À l'an­gle ouest s'ou­vrait l'em­bouchure de la Cop­per­mine. À l'an­gle est, au con­traire, se creu­sait un boy­au pro­fondé­ment al­longé, qui a reçu le nom d'En­trée de Bathurst. De ce côté, le ri­vage, capricieuse­ment fe­ston­né, creusé de criques et d'ans­es, héris­sé de caps ai­gus et de promon­toires abrupts, al­lait se per­dre dans ce con­fus enchevêtrement de détroits, de per­tu­is, de pass­es, qui donne aux cartes des con­ti­nents po­laires un si bizarre as­pect. De l'autre côté, sur la gauche de l'es­tu­aire, à par­tir de l'em­bouchure même de la Cop­per­mine, la côte re­mon­tait au nord et se ter­mi­nait par le cap Kruzen­stern.

Cet es­tu­aire por­tait le nom de Golfe-​du-​Couron­nement, et ses eaux étaient semées d'îles, îlets, îlots, qui con­sti­tu­aient l'Archipel du Duc-​d'York.

Après avoir con­féré avec le ser­gent Long, Jasper Hob­son ré­so­lut d'ac­corder, en cet en­droit, un jour de re­pos à ses com­pagnons.

L'ex­plo­ration pro­pre­ment dite, qui de­vait per­me­ttre au lieu­tenant de re­con­naître le lieu prop­ice à l'étab­lisse­ment d'une fac­torerie, al­lait véri­ta­ble­ment com­mencer. La Com­pag­nie avait recom­mandé à son agent de se main­tenir au­tant que pos­si­ble au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle, et sur les bor­ds de la mer Glaciale. Or, pour rem­plir son man­dat, le lieu­tenant ne pou­vait chercher que dans l'ouest un point qui fût aus­si élevé en lat­itude et qui ap­partînt au con­ti­nent améri­cain. Vers l'est, en ef­fet, toutes ces ter­res si di­visées font plutôt par­tie des ter­ri­toires arc­tiques, sauf peut-​être la terre de Booth­ia, franche­ment coupée par ce soix­ante-​dix­ième par­al­lèle, mais dont la con­for­ma­tion géo­graphique est en­core très in­dé­cise.

Lon­gi­tude et lat­itude pris­es, Jasper Hob­son, après avoir relevé sa po­si­tion sur la carte, vit qu'il se trou­vait en­core à plus de cent milles au-​dessous du soix­ante-​dix­ième de­gré. Mais au-​delà du cap Kruzen­stern, la côte, courant vers le nord-​est, dé­pas­sait par un an­gle brusque le soix­ante-​dix­ième par­al­lèle, à peu près sur le cent tren­tième méri­di­en, et pré­cisé­ment à la hau­teur de ce cap Bathurst, in­diqué comme lieu de ren­dez-​vous par le cap­itaine Craven­ty. C'était donc ce point qu'il fal­lait at­tein­dre, et c'est là que le nou­veau fort s'élèverait, si l'en­droit of­frait les ressources néces­saires à une fac­torerie.

«Là, ser­gent Long, dit le lieu­tenant en mon­trant au sous-​of­fici­er la carte des con­trées po­laires, là nous serons dans les con­di­tions qui nous sont im­posées par la Com­pag­nie. En cet en­droit, la mer, li­bre une grande par­tie de l'an­née, per­me­ttra aux navires du détroit de Behring d'ar­riv­er jusqu'au fort, de le rav­itailler et d'en ex­porter les pro­duits.

-- Sans compter, ajou­ta le ser­gent Long, que, puisqu'ils se seront étab­lis au-​delà du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle, nos gens au­ront droit à une dou­ble paye!

-- Cela va sans dire, répon­dit le lieu­tenant, et je crois qu'ils l'ac­cepteront sans mur­mur­er.

-- Eh bi­en, mon lieu­tenant, il ne nous reste plus qu'à par­tir pour le cap Bathurst», dit sim­ple­ment le ser­gent. Mais, un jour de re­pos ayant été ac­cordé, le dé­part n'eut lieu que le lende­main, 6 juin.

Cette sec­onde par­tie du voy­age de­vait être et fut ef­fec­tive­ment toute dif­férente de la pre­mière. Les dis­po­si­tions qui réglaient jusqu'ici la marche des traîneaux n'avaient pas été main­tenues. Chaque at­te­lage al­lait à sa guise. On mar­chait à pe­tites journées, on s'ar­rê­tait à tous les an­gles de la côte, et le plus sou­vent on chem­inait à pied. Une seule recom­man­da­tion avait été faite à ses com­pagnons par le lieu­tenant Hob­son, -- la recom­man­da­tion de ne pas s'écarter à plus de trois milles du lit­toral et de ral­li­er le dé­tache­ment deux fois par jour, à mi­di et le soir. La nu­it venue, on cam­pait. Le temps, à cette époque, était con­stam­ment beau, et la tem­péra­ture as­sez élevée, puisqu'elle se main­te­nait en moyenne à cin­quante-​neuf de­grés Fahren­heit au-​dessus de zéro (15° centi­gr. au-​dessus de zéro). Deux ou trois fois, de rapi­des tem­pêtes de neige se déclarèrent, mais elles ne durèrent pas, et la tem­péra­ture n'en fut pas sen­si­ble­ment mod­ifiée.

Toute cette par­tie de la côte améri­caine com­prise en­tre le cap Kruzen­stern et le cap Par­ry, qui s'étend sur un es­pace de plus de deux cent cin­quante milles, fut donc ex­am­inée avec un soin ex­trême, du 6 au 26 juin. Si la re­con­nais­sance géo­graphique de cette ré­gion ne lais­sa rien à désir­er, si Jasper Hob­son, -- très heureuse­ment aidé dans cette tâche par Thomas Black, -- put même rec­ti­fi­er quelques er­reurs du levé hy­dro­graphique, les ter­ri­toires avoisi­nants furent non moins bi­en ob­servés à ce point de vue plus spé­cial, qui in­téres­sait di­recte­ment la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son.

En ef­fet, ces ter­ri­toires étaient-​ils gi­boyeux? Pou­vait-​on compter avec cer­ti­tude sur le gibier co­mestible non moins que sur le gibier à four­rure? Les seules ressources du pays per­me­ttraient- elles d'ap­pro­vi­sion­ner une fac­torerie, au moins pen­dant la sai­son d'été? Telle était la grave ques­tion que se po­sait le lieu­tenant Hob­son, et qui le préoc­cu­pait à bon droit. Or, voici ce qu'il ob­ser­va.

Le gibier pro­pre­ment dit, -- celui auquel le ca­po­ral Jo­liffe, en­tre autres, ac­cor­dait une préférence mar­quée, -- ne foi­son­nait pas dans ces par­ages. Les volatiles, ap­par­tenant à la nom­breuse famille des ca­nards, ne man­quaient pas, sans doute, mais la tribu des rongeurs était in­suff­isam­ment représen­tée par quelques lièvres po­laires, qui ne se lais­saient que dif­fi­cile­ment ap­procher. Au con­traire, les ours de­vaient être as­sez nom­breux sur cette por­tion du con­ti­nent améri­cain. Sabine et Mac Nap avaient sou­vent relevé des traces fraîche­ment lais­sées par ces car­nassiers. Plusieurs même furent aperçus et dépistés, mais ils se tenaient tou­jours à bonne dis­tance. En tout cas, il était cer­tain que, pen­dant la sai­son rigoureuse, ces an­imaux af­famés, venant de plus hautes lat­itudes, de­vaient fréquenter as­sidû­ment les ri­vages de la mer Glaciale.

«Or, di­sait le ca­po­ral Jo­liffe, que cette ques­tion des ap­pro­vi­sion­nements préoc­cu­pait sans cesse, quand l'ours est dans le garde-​manger, c'est un genre de ve­nai­son qui n'est point à dé­daign­er, tant s'en faut. Mais, quand il n'y est pas en­core, c'est un gibier fort prob­lé­ma­tique, très su­jet à cau­tion, et qui, en tout cas, ne de­mande qu'à vous faire subir, à vous chas­seurs, le sort que vous lui réservez!»

On ne saurait par­ler plus sage­ment. Les ours ne pou­vaient of­frir une réserve as­surée à l'of­fice des forts. Très heureuse­ment, ce ter­ri­toire était vis­ité par des ban­des nom­breuses d'an­imaux plus utiles que les ours, ex­cel­lents à manger, et dont les Es­quimaux et les In­di­ens font, dans cer­taines tribus, leur prin­ci­pale nour­ri­ture. Ce sont les rennes, et le ca­po­ral Jo­liffe con­sta­ta avec une év­idente sat­is­fac­tion que ces ru­mi­nants abondaient sur cette par­tie du lit­toral. Et en ef­fet, la na­ture avait tout fait pour les y at­tir­er, en prodiguant sur le sol cette es­pèce de lichen dont le renne se mon­tre ex­trême­ment friand, qu'il sait adroite­ment déter­rer sous la neige, et qui con­stitue son unique al­imen­ta­tion pen­dant l'hiv­er.

Jasper Hob­son fut non moins sat­is­fait que le ca­po­ral en rel­evant, sur maint en­droit, les em­preintes lais­sées par ces ru­mi­nants, em­preintes aisé­ment re­con­naiss­ables, parce que le sabot des rennes, au lieu de cor­re­spon­dre à sa face in­terne par une sur­face plane, y cor­re­spond par une sur­face con­vexe, -- dis­po­si­tion ana­logue à celle du pied du chameau. On vit même des trou­peaux as­sez con­sid­érables de ces an­imaux qui, er­rant à l'état sauvage dans cer­taines par­ties de l'Amérique, se réu­nis­sent sou­vent à plusieurs mil­liers de têtes. Vi­vants, ils se lais­sent aisé­ment do­mes­ti­quer et ren­dent alors de grands ser­vices aux fac­toreries, soit en four­nissant un lait ex­cel­lent et plus sub­stantiel que celui de la vache, soit en ser­vant à tir­er les traîneaux. Morts, ils ne sont pas moins utiles, car leur peau, très épaisse, est pro­pre à faire des vête­ments; leurs poils don­nent un fil ex­cel­lent; leur chair est savoureuse, et il n'ex­iste pas un an­imal plus pré­cieux sous ces lat­itudes. La présence des rennes, étant dû­ment con­statée, de­vait donc en­cour­ager Jasper Hob­son dans ses pro­jets d'étab­lisse­ment sur un point de ce ter­ri­toire.

Il eut égale­ment lieu d'être sat­is­fait à pro­pos des an­imaux à four­rure. Sur les pe­tits cours d'eau s'él­evaient de nom­breuses huttes de cas­tors et de rats musqués. Les blaireaux, les lynx, les her­mines, les wolvérènes, les martres, les vi­sons, fréquen­taient ces par­ages, que l'ab­sence des chas­seurs avait lais­sés jusqu'alors si tran­quilles. La présence de l'homme en ces lieux ne s'était en­core décelée par au­cune trace, et les an­imaux savaient y trou­ver un refuge as­suré. On re­mar­qua égale­ment des em­preintes de ces mag­nifiques re­nards bleus et ar­gen­tés, es­pèce qui tend à se raré­fi­er de plus en plus, et dont la peau vaut pour ain­si dire son poids d'or. Sabine et Mac Nap eu­rent, pen­dant cette ex­plo­ration, mainte oc­ca­sion de tir­er une tête de prix. Mais, très sage­ment, le lieu­tenant avait in­ter­dit toute chas­se de ce genre. Il ne voulait pas ef­fray­er ces an­imaux avant la sai­son venue, c'est-​à-​dire avant ces mois d'hiv­er pen­dant lesquels leur pelage, mieux fourni, est beau­coup plus beau. D'ailleurs, il était inu­tile de sur­charg­er les traîneaux, Sabine et Mac Nap com­prirent ces bonnes raisons, mais la main ne leur en dé­mangeait pas moins, quand ils tenaient au bout de leur fusil une martre zi­beline ou quelque re­nard pré­cieux. Toute­fois, les or­dres de Jasper Hob­son étaient formels, et le lieu­tenant ne per­me­ttait pas qu'on les trans­gressât.

Les coups de feu des chas­seurs, pen­dant cette sec­onde péri­ode du voy­age, n'eu­rent donc pour ob­jec­tif que quelques ours po­laires, qui se mon­trèrent par­fois sur les ailes du dé­tache­ment. Mais ces car­nassiers, n'étant point poussés par la faim, dé­ta­laient prompte­ment, et leur présence n'ame­na au­cun en­gage­ment sérieux. Cepen­dant, si les quadrupèdes de ce ter­ri­toire n'eu­rent point à souf­frir de l'ar­rivée du dé­tache­ment, il n'en fut pas de même de la race volatile, qui paya pour tout le règne an­imal. On tua des aigles à tête blanche, énormes oiseaux au cri stri­dent, des fau­cons-​pêcheurs, or­di­naire­ment nichés dans les troncs d'ar­bres morts, et qui, pen­dant l'été, re­mon­tent jusqu'aux lat­itudes arc­tiques; puis, des oies de neige, d'une blancheur ad­mirable, des bernach­es sauvages, le meilleur échan­til­lon de la tribu des an­sérines au point de vue co­mestible, des ca­nards à tête rouge et à poitrine noire, des corneilles cen­drées, sortes de geais mo­queurs d'une laideur peu com­mune, des ei­ders, des macreuses et bi­en d'autres de cette gent ailée qui as­sour­dis­sait de ses cris les échos des falais­es arc­tiques. C'est par mil­lions que vivent ces oiseaux en ces hauts par­ages, et leur nom­bre est véri­ta­ble­ment au-​dessus de toute ap­pré­ci­ation sur le lit­toral de la mer Glaciale.

On com­prend que les chas­seurs, auxquels la chas­se des quadrupèdes était sévère­ment in­ter­dite, se ra­bat­tirent avec pas­sion sur ce monde des volatiles. Plusieurs cen­taines de ces oiseaux, ap­par­tenant prin­ci­pale­ment aux es­pèces co­mestibles, furent tuées pen­dant ces quinze pre­miers jours, et ajoutèrent à l'or­di­naire de corn-​beef et de bis­cuit un sur­croît qui fut très ap­pré­cié.

Ain­si donc, les an­imaux ne man­quaient point à ce ter­ri­toire. La Com­pag­nie pour­rait facile­ment rem­plir ses ma­ga­sins, et le per­son­nel du fort ne lais­serait pas vides ses of­fices. Mais ces deux con­di­tions ne suff­isaient pas pour as­sur­er l'avenir de la fac­torerie. On ne pou­vait s'établir dans un pays si haut en lat­itude, s'il ne four­nis­sait pas, et abon­dam­ment, le com­bustible néces­saire pour com­bat­tre la rigueur des hivers arc­tiques.

Très heureuse­ment, le lit­toral était boisé. Les collines, qui s'étageaient en ar­rière de la côte, se mon­traient couron­nées d'ar­bres verts, par­mi lesquels le pin dom­inait. C'étaient d'im­por­tantes ag­gloméra­tions de ces essences résineuses, auxquelles on pou­vait don­ner, en cer­tains en­droits, le nom de forêts. Quelque­fois aus­si, par groupes isolés, Jasper Hob­son re­mar­qua des saules, des pe­upli­ers, des bouleaux-​nains et de nom­breux buis­sons d'ar­bousiers. À cette époque de la sai­son chaude, tous ces ar­bres étaient ver­doy­ants, et ils éton­naient un peu le re­gard, habitué aux pro­fils âpres et nus des paysages po­laires. Le sol, au pied des collines, se tapis­sait d'une herbe courte, que les rennes pais­saient avec avid­ité, et qui de­vait les nour­rir pen­dant l'hiv­er. On le voit, le lieu­tenant ne pou­vait que se féliciter d'avoir cher­ché dans le nord-​ouest du con­ti­nent améri­cain le nou­veau théâtre d'une ex­ploita­tion.

Il a été dit égale­ment que si les an­imaux ne man­quaient pas à ce ter­ri­toire, en re­vanche, les hommes sem­blaient y faire ab­sol­ument dé­faut. On ne voy­ait ni Es­quimaux, dont les tribus courent plus volon­tiers les dis­tricts rap­prochés de la baie d'Hud­son, ni In­di­ens, qui ne s'aven­turent pas habituelle­ment aus­si loin au-​delà du Cer­cle po­laire. Et en ef­fet, à cette dis­tance, les chas­seurs peu­vent être pris par des mau­vais temps con­ti­nus, par une reprise subite de l'hiv­er, et être alors coupés de toute com­mu­ni­ca­tion. On le pense bi­en, le lieu­tenant Hob­son ne songea point à se plain­dre de l'ab­sence de ses sem­blables. Il n'au­rait pu trou­ver que des ri­vaux en eux. C'était un pays in­oc­cupé qu'il cher­chait, un désert auquel les an­imaux à four­rure de­vaient avoir in­térêt à de­man­der asile, et, à ce su­jet, Jasper Hob­son tenait les pro­pos les plus sen­sés à Mrs. Pauli­na Bar­nett, qui s'in­téres­sait vive­ment au suc­cès de l'en­treprise. La voyageuse n'ou­bli­ait pas qu'elle était l'hôte de la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son, et elle fai­sait tout na­turelle­ment des voeux pour la réus­site des pro­jets du lieu­tenant.

Que l'on juge donc du dés­ap­pointe­ment de Jasper Hob­son, quand, dans la mat­inée du 20 juin, il se trou­va en face d'un campe­ment qui ve­nait d'être plus ou moins récem­ment aban­don­né.

C'était au fond d'une pe­tite baie étroite, qui porte le nom de baie Darn­ley, et dont le cap Par­ry forme la pointe la plus avancée dans l'ouest. On voy­ait en cet en­droit, au bas d'une pe­tite colline, des pi­quets qui avaient servi à trac­er une sorte de cir­con­va­lla­tion, et des cen­dres re­froi­dies en­tassées sur l'em­place­ment de foy­ers éteints.

Tout le dé­tache­ment s'était réu­ni auprès de ce campe­ment. Cha­cun com­pre­nait que cette dé­cou­verte de­vait sin­gulière­ment dé­plaire au lieu­tenant Hob­son.

«Voilà une fâcheuse cir­con­stance, dit-​il en ef­fet, et certes, j'au­rais mieux aimé ren­con­tr­er sur mon chemin une famille d'ours po­laires!

-- Mais les gens, quels qu'ils soient, qui ont cam­pé en cet en­droit, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, sont déjà loin sans doute, et il est prob­able qu'ils ont déjà re­gag­né plus au sud leurs ter­ri­toires habituels de chas­se.

-- Cela dépend, madame, répon­dit le lieu­tenant. Si ceux dont nous voyons ici les traces sont des Es­quimaux, ils au­ront plutôt con­tin­ué leur route vers le nord. Si, au con­traire, ce sont des In­di­ens, ils sont peut-​être en train d'ex­plor­er ce nou­veau dis­trict de chas­se, comme nous le faisons nous-​mêmes, et, je le répète, c'est pour nous une cir­con­stance véri­ta­ble­ment fâcheuse.

-- Mais, de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett, peut-​on re­con­naître à quelle race ces voyageurs ap­par­ti­en­nent? Ne peut-​on savoir si ce sont des Es­quimaux ou des In­di­ens du sud? Il me sem­ble que des tribus si dif­férentes de moeurs et d'orig­ine ne doivent pas camper de la même manière.»

Mrs. Pauli­na Bar­nett avait rai­son, et il était pos­si­ble que cette im­por­tante ques­tion fût ré­solue après une plus com­plète in­spec­tion du campe­ment.

Jasper Hob­son et quelques-​uns de ses com­pagnons se livrèrent donc à cet ex­am­en, et recher­chèrent minu­tieuse­ment quelque trace, quelque ob­jet ou­blié, quelque em­preinte même, qui pût les met­tre sur la voie. Mais ni le sol ni ces cen­dres re­froi­dies n'avaient gardé au­cun in­dice suff­isant. Quelques osse­ments d'an­imaux, aban­don­nés çà et là, ne di­saient rien non plus. Le lieu­tenant, fort dépité, al­lait donc aban­don­ner cet inu­tile ex­am­en, quand il s'en­ten­dit ap­pel­er par Mrs. Jo­liffe, qui s'était éloignée d'une cen­taine de pas sur la gauche.

Jasper Hob­son, Mrs. Pauli­na Bar­nett, le ser­gent, le ca­po­ral, quelques autres, se dirigèrent aus­sitôt vers la je­une Cana­di­enne, qui restait im­mo­bile, con­sid­érant le sol avec at­ten­tion.

Lorsqu'ils furent ar­rivés près d'elle:

«Vous cher­chiez des traces? dit Mrs. Jo­liffe au lieu­tenant Hob­son. Eh bi­en, en voilà!»

Et Mrs. Jo­liffe mon­trait d'as­sez nom­breuses em­preintes de pas, très net­te­ment con­servées sur un sol glaiseux.

Ce­ci pou­vait être un in­dice car­ac­téris­tique, car le pied de l'In­di­en et le pied de l'Es­quimau, aus­si bi­en que leur chaus­sure, dif­fèrent com­plète­ment.

Mais, avant toutes choses, Jasper Hob­son fut frap­pé de la sin­gulière dis­po­si­tion de ces em­preintes. Elles prove­naient bi­en de la pres­sion d'un pied hu­main, et même d'un pied chaussé, mais, cir­con­stance bizarre, elles sem­blaient n'avoir été faites qu'avec la plante de ce pied. La mar­que du talon leur man­quait. En out­re, ces em­preintes étaient sin­gulière­ment mul­ti­pliées, rap­prochées, croisées, quoiqu'elles fussent, cepen­dant, con­tenues dans un cer­cle très re­streint.

Jasper Hob­son fit ob­serv­er cette sin­gu­lar­ité à ses com­pagnons.

«Ce ne sont pas là les pas d'une per­son­ne qui marche, dit-​il.

-- Ni d'une per­son­ne qui saute, puisque le talon manque, ajou­ta Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Non, répon­dit Mrs. Jo­liffe, ce sont les pas d'une per­son­ne qui danse!»

Mrs. Jo­liffe avait cer­taine­ment rai­son. À bi­en ex­am­in­er ces em­preintes, il n'était pas dou­teux qu'elles n'eu­ssent été faites par le pied d'un homme qui s'était livré à quelque ex­er­ci­ce choré­graphique, -- non point une danse lourde, com­passée, écras­ante, mais plutôt une danse légère, aimable, gaie. Cette ob­ser­va­tion était in­dis­cutable. Mais quel pou­vait être l'in­di­vidu as­sez joyeux de car­ac­tère pour avoir été pris de cette idée ou de ce be­soin de danser aus­si al­lè­gre­ment sur cette lim­ite du con­ti­nent améri­cain, à quelques de­grés au-​dessus du cer­cle po­laire?

«Ce n'est cer­taine­ment point un Es­quimau, dit le lieu­tenant.

-- Ni un In­di­en! s'écria le ca­po­ral Jo­liffe.

-- Non! c'est un Français!» dit tran­quille­ment le ser­gent Long.

Et, de l'avis de tous, il n'y avait qu'un Français qui eût été ca­pa­ble de danser en un tel point du globe!

XII.

Le soleil de mi­nu­it.

Cette af­fir­ma­tion du ser­gent Long n'était-​elle pas peut-​être un peu hasardée? On avait dan­sé, c'était un fait év­ident, mais, quelle que soit sa légèreté, pou­vait-​on en con­clure que seul, un Français avait pu exé­cuter cette danse?

Cepen­dant, le lieu­tenant Jasper Hob­son partagea l'opin­ion de son ser­gent, -- opin­ion que per­son­ne, d'ailleurs, ne trou­va trop af­fir­ma­tive. Et tous tin­rent pour cer­tain qu'une troupe de voyageurs, dans laque­lle on comp­tait au moins un com­pa­tri­ote de Vestris, avait séjourné récem­ment en cet en­droit.

On le com­prend, cette dé­cou­verte ne sat­is­fit pas le lieu­tenant. Jasper Hob­son dut crain­dre d'avoir été de­vancé par des con­cur­rents sur les ter­ri­toires du nord-​ouest de l'Amérique anglaise, et, si se­cret que la Com­pag­nie eût tenu son pro­jet, il avait été sans doute di­vul­gué dans les cen­tres com­mer­ci­aux du Cana­da ou des États de l'Union.

Lors donc qu'il reprit sa marche un in­stant in­ter­rompue, le lieu­tenant parut sin­gulière­ment soucieux; mais, à ce point de son voy­age, il ne pou­vait songer à revenir sur ses pas.

Après cet in­ci­dent, Mrs. Pauli­na Bar­nett fut na­turelle­ment amenée à lui faire cette ques­tion:

«Mais, mon­sieur Jasper, on ren­con­tre donc en­core des Français sur les ter­ri­toires du con­ti­nent arc­tique?

-- Oui, madame, répon­dit Jasper Hob­son, ou sinon des Français, du moins, ce qui est à peu près la même chose, des Cana­di­ens, qui de­scen­dent des an­ciens maîtres du Cana­da, au temps où le Cana­da ap­parte­nait à la France, -- et, à vrai dire, ces gens-​là sont nos plus red­outa­bles ri­vaux.

-- Je croy­ais, cepen­dant, reprit la voyageuse, que, depuis qu'elle avait ab­sorbé l'an­ci­enne Com­pag­nie du nord-​ouest, la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son se trou­vait sans con­cur­rents sur le con­ti­nent améri­cain.

-- Madame, répon­dit Jasper Hob­son, s'il n'ex­iste plus d'as­so­ci­ation im­por­tante qui se livre main­tenant au traf­ic des pel­leter­ies en de­hors de la nôtre, il se trou­ve en­core des as­so­ci­ations par­ti­culières par­faite­ment in­dépen­dantes. En général, ce sont des so­ciétés améri­caines, qui ont con­servé à leur ser­vice des agents ou des de­scen­dants d'agents français.

-- Ces agents étaient donc tenus en haute es­time? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Cer­taine­ment, madame, et à bon droit. Pen­dant les qua­tre-​vingt- qua­torze ans que du­ra la supré­matie de la France au Cana­da, ces agents français se mon­trèrent con­stam­ment supérieurs aux nôtres. Il faut savoir ren­dre jus­tice, même à ses ri­vaux.

-- Surtout à ses ri­vaux! ajou­ta Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Oui... surtout... À cette époque, les chas­seurs français, quit­tant Mon­tréal, leur prin­ci­pal étab­lisse­ment, s'avançaient dans le nord plus hardi­ment que tous autres. Ils vi­vaient pen­dant des an­nées au mi­lieu des tribus in­di­ennes. Ils s'y mari­aient quelque­fois. On les nom­mait «coureurs des bois» ou «voyageurs cana­di­ens», et ils se traitaient en­tre eux de cousins et de frères. C'étaient des hommes au­da­cieux, ha­biles, très ex­perts dans la nav­iga­tion flu­viale, très braves, très in­sou­ciants, se pli­ant à tout avec cette sou­plesse par­ti­culière à leur race, très loy­aux, très gais et tou­jours prêts, en n'im­porte quelle cir­con­stance, à chanter comme à danser!

-- Et vous sup­posez que cette troupe de voyageurs, dont nous venons de re­con­naître les traces, ne s'est avancée si loin que dans le but de chas­ser les an­imaux à four­rure?

-- Au­cune autre hy­pothèse ne peut être ad­mise, madame, répon­dit le lieu­tenant Hob­son, et, cer­taine­ment, ces gens-​là sont en quête de nou­veaux ter­ri­toires de chas­se. Mais puisqu'il n'y a au­cun moyen de les ar­rêter, tâ­chons d'at­tein­dre au plus tôt notre but, et nous lut­terons courageuse­ment con­tre toute con­cur­rence!»

Le lieu­tenant Hob­son avait pris son par­ti d'une con­cur­rence prob­able, à laque­lle, d'ailleurs, il ne pou­vait s'op­pos­er, et il pres­sa la marche de son dé­tache­ment afin de s'élever plus prompte­ment au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle. Peut-​être, -- il l'es­pérait du moins, -- ses ri­vaux ne le suiv­raient-​ils pas jusque-​là.

Pen­dant les jours suiv­ants, la pe­tite troupe re­descen­dit d'une ving­taine de milles vers le sud, afin de con­tourn­er plus aisé­ment la baie Franklin. Le pays con­ser­vait tou­jours son as­pect ver­doy­ant. Les quadrupèdes et les oiseaux, déjà ob­servés, le fréquen­taient en grand nom­bre, et il était prob­able que toute l'ex­trémité nord-​ouest du con­ti­nent améri­cain était ain­si pe­uplée.

La mer qui baig­nait ce lit­toral s'étendait alors sans lim­ites de­vant le re­gard. Les cartes les plus ré­centes ne por­taient, d'ailleurs, au­cune terre au nord du lit­toral améri­cain. C'était l'es­pace li­bre, et la ban­quise seule avait pu em­pêch­er les nav­iga­teurs du détroit de Behring de s'élever jusqu'au pôle.

Le 4 juil­let, le dé­tache­ment avait tourné une autre baie très pro­fondé­ment échan­crée, la baie Whas­burn, et il at­teignit la pointe ex­trême d'un lac peu con­nu jusqu'alors, qui ne cou­vrait qu'une pe­tite sur­face du ter­ri­toire, -- à peine deux milles car­rés. Ce n'était véri­ta­ble­ment qu'un lagon d'eau douce, un vaste étang, et non point un lac.

Les traîneaux chem­inaient pais­ible­ment et facile­ment. L'as­pect du pays était ten­tant pour le fon­da­teur d'une fac­torerie nou­velle, et il était prob­able qu'un fort, établi à l'ex­trémité du cap Bathurst, ayant der­rière lui ce lagon, de­vant lui le grand chemin du détroit de Behring, c'est-​à-​dire la mer li­bre alors, li­bre tou­jours pen­dant les qua­tre ou cinq mois de la sai­son chaude, se trou­verait ain­si dans une sit­ua­tion très fa­vor­able pour son ex­por­ta­tion et son rav­itaille­ment.

Le lende­main, 5 juil­let, vers trois heures après mi­di, le dé­tache­ment s'ar­rê­tait en­fin à l'ex­trémité du cap Bathurst. Restait à relever la po­si­tion ex­acte de ce cap, que les cartes plaçaient au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle. Mais on ne pou­vait se fi­er au levé hy­dro­graphique de ces côtes, qui n'avait en­core pu être fait avec une pré­ci­sion suff­isante. En at­ten­dant, Jasper Hob­son ré­so­lut de s'ar­rêter en cet en­droit.

«Qui nous em­pêche de nous fix­er défini­tive­ment ici? de­man­da le ca­po­ral Jo­liffe. Vous con­vien­drez, mon lieu­tenant, que l'en­droit est sé­duisant.

-- Il vous sé­duira sans doute bi­en da­van­tage, répon­dit le lieu­tenant Hob­son, si vous y touchez une dou­ble paye, mon digne ca­po­ral.

-- Cela n'est pas dou­teux, répon­dit le ca­po­ral Jo­liffe, et il faut se con­former aux in­struc­tions de la Com­pag­nie.

-- Pa­tien­tez donc jusqu'à de­main, ajou­ta Jasper Hob­son, et si, comme je le sup­pose, ce cap Bathurst est réelle­ment situé au-​delà du soix­ante-​dix­ième de­gré de lat­itude septen­tri­onale, nous y planterons notre tente.»

L'em­place­ment était fa­vor­able, en ef­fet, pour y fonder une fac­torerie. Les ri­vages du lagon, bor­dés de collines boisées, pou­vaient fournir abon­dam­ment les pins, les bouleaux et autres essences néces­saires à la con­struc­tion, puis au chauffage du nou­veau fort. Le lieu­tenant, s'étant avancé avec quelques-​uns de ses com­pagnons jusqu'à l'ex­trémité même du cap, fit l'ob­ser­va­tion que, dans l'ouest, la côte se cour­bait suiv­ant un arc très al­longé. Des falais­es as­sez élevées fer­maient l'hori­zon à quelques milles au-​delà. Quant aux eaux du lagon, on re­con­nut qu'elles étaient douces et non saumâtres comme on eût pu le penser, à rai­son du voisi­nage de la mer. Mais, en tout cas, l'eau douce n'eût pas man­qué à la colonie, même au cas où ces eaux eu­ssent été im­pota­bles, car une pe­tite riv­ière, alors limpi­de et fraîche, coulait vers l'Océan glacial et s'y je­tait par une étroite em­bouchure, à quelques cen­taines de pas dans le sud-​est du cap Bathurst. Cette em­bouchure, pro­tégée non par des roches, mais par un amon­celle­ment as­sez sin­guli­er de terre et de sable, for­mait un port na­turel, dans lequel deux ou trois navires eu­ssent été par­faite­ment cou­verts con­tre les vents du large. Cette dis­po­si­tion pou­vait être avan­tageuse­ment util­isée pour le mouil­lage des bâ­ti­ments qui viendraient, dans la suite, du détroit de Behring. Jasper Hob­son, par galanterie pour la voyageuse, don­na à ce pe­tit cours d'eau le nom de Pauli­nar­iv­er, et au pe­tit port le nom de Port-​Bar­nett, ce dont la voyageuse se mon­tra en­chan­tée.

En con­stru­isant le fort un peu en ar­rière de la pointe for­mée par le cap Bathurst, la mai­son prin­ci­pale aus­si bi­en que les ma­ga­sins de­vaient être abrités ab­sol­ument des vents les plus froids. L'élé­va­tion même du cap con­tribuerait à les défendre con­tre ces vi­olents chas­se-​neige, qui, en quelques heures, peu­vent en­sevelir des habi­ta­tions en­tières sous leurs épaiss­es avalanch­es. L'es­pace com­pris en­tre le pied du promon­toire et le ri­vage du lagon était as­sez vaste pour re­cevoir les con­struc­tions né­ces­sitées par l'ex­ploita­tion d'une fac­torerie. On pou­vait même l'en­tour­er d'une en­ceinte palis­sadée, qui s'ap­puierait aux pre­mières ram­pes de la falaise, et couron­ner le cap lui-​même d'une red­oute for­ti­fiée, -- travaux pure­ment défen­sifs, mais utiles au cas où des con­cur­rents songeraient à s'établir sur ce ter­ri­toire. Aus­si, Jasper Hob­son, sans songer à les exé­cuter en­core, ob­ser­va-​t-​il avec sat­is­fac­tion que la sit­ua­tion était facile à défendre.

Le temps était alors très beau et la chaleur as­sez forte. Au­cun nu­age, ni à l'hori­zon, ni au zénith. Seule­ment, ce ciel limpi­de des pays tem­pérés et des pays chauds, il ne fal­lait pas le chercher sous ces hautes lat­itudes. Pen­dant l'été, une légère brume restait presque in­ces­sam­ment sus­pendue dans l'at­mo­sphère; mais, à la sai­son d'hiv­er, quand les mon­tagnes de glace s'im­mo­bil­isaient, lorsque le rauque vent du nord bat­tait de plein fou­et les falais­es, quand une nu­it de qua­tre mois s'étendait sur ces con­ti­nents, que de­vait être ce cap Bathurst? Pas un seul des com­pagnons de Jasper Hob­son n'y songeait alors, car le temps était su­perbe, le paysage ver­doy­ant, la tem­péra­ture chaude, la mer ét­ince­lante.

Un campe­ment pro­vi­soire, dont les traîneaux fournirent tout le matériel, avait été dis­posé pour la nu­it, sur les bor­ds mêmes du lagon. Jusqu'au soir, Mrs. Pauli­na Bar­nett, le lieu­tenant, Thomas Black lui-​même et le ser­gent Long par­cou­rurent le pays en­vi­ron­nant afin d'en re­con­naître les ressources. Ce ter­ri­toire con­ve­nait sous tous les rap­ports. Jasper Hob­son avait hâte d'être au lende­main, afin d'en relever la sit­ua­tion ex­acte, et de savoir s'il se trou­vait dans les con­di­tions recom­mandées par la Com­pag­nie.

«Eh bi­en, lieu­tenant, lui dit l'as­tronome, quand ils eu­rent achevé leur ex­plo­ration, voilà une con­trée véri­ta­ble­ment char­mante, et je n'au­rais ja­mais cru qu'un tel pays pût se trou­ver au-​delà du Cer­cle po­laire.

-- Eh! mon­sieur Black, c'est ici que se voient les plus beaux pays du monde! répon­dit Jasper Hob­son, et je su­is im­pa­tient de déter­min­er la lat­itude et la lon­gi­tude de celui-​ci.

-- La lat­itude surtout! reprit l'as­tronome, qui ne pen­sait ja­mais qu'à sa fu­ture éclipse, et je crois que vos braves com­pagnons ne sont pas moins im­pa­tients que vous, mon­sieur Hob­son. Dou­ble paye, si vous vous fix­ez au-​delà du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle!

-- Mais vous-​même, mon­sieur Black, de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett, n'avez-​vous pas un in­térêt, -- un in­térêt pure­ment sci­en­tifique, - - à dé­pass­er ce par­al­lèle?

-- Sans doute, madame, sans doute, j'ai in­térêt à le dé­pass­er, mais pas trop cepen­dant, répon­dit l'as­tronome. Suiv­ant nos cal­culs qui sont d'une ex­ac­ti­tude ab­solue, l'éclipse de soleil, que je su­is chargé d'ob­serv­er, ne sera to­tale que pour un ob­ser­va­teur placé un peu au-​delà du soix­ante-​dix­ième de­gré. Je su­is donc aus­si im­pa­tient que notre lieu­tenant de relever la po­si­tion du cap Bathurst!

-- Mais j'y pense, mon­sieur Black, dit la voyageuse, cette éclipse de soleil, ce n'est que le 18 juil­let qu'elle doit se pro­duire, si je ne me trompe?

-- Oui, madame, le 18 juil­let 1860.

-- Et nous ne sommes en­core qu'au 5 juil­let 1859! Le phénomène n'au­ra donc lieu que dans un an!

-- J'en con­viens, madame, répon­dit l'as­tronome. Mais si je n'était par­ti que l'an­née prochaine, con­venez que j'au­rais cou­ru le risque d'ar­riv­er trop tard!

-- En ef­fet, mon­sieur Black, ré­pli­qua Jasper Hob­son, et vous avez bi­en fait de par­tir un an d'avance. De cette façon, vous êtes cer­tain de ne point man­quer votre éclipse. Car, je vous l'avoue, notre voy­age du Fort-​Re­liance au cap Bathurst s'est ac­com­pli dans des con­di­tions très fa­vor­ables et très ex­cep­tion­nelles. Nous n'avons éprou­vé que peu de fa­tigues, et con­séquem­ment, peu de re­tards. À vous dire vrai, je ne comp­tais pas avoir at­teint cette par­tie du lit­toral avant la mi-​août, et si l'éclipse avait dû se pro­duire le 18 juil­let 1859, c'est-​à-​dire cette an­née, vous au­riez fort bi­en pu la man­quer. Et d'ailleurs, nous ne savons même pas en­core si nous sommes au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle.

-- Aus­si, mon cher lieu­tenant, répon­dit Thomas Black, je ne re­grette point le voy­age que j'ai fait en votre com­pag­nie, et j'at­tendrai patiem­ment mon éclipse jusqu'à l'an­née prochaine. La blonde Phoe­bé est une as­sez grande dame, j'imag­ine, pour qu'on lui fasse l'hon­neur de l'at­ten­dre!»

Le lende­main, 6 juil­let, peu de temps avant mi­di, Jasper Hob­son et Thomas Black avaient pris leurs dis­po­si­tions pour obtenir un relève­ment rigoureuse­ment ex­act du cap Bathurst, c'est-​à-​dire sa po­si­tion en lon­gi­tude et en lat­itude. Ce jour-​là, le soleil bril­lait avec une net­teté suff­isante pour qu'il fût pos­si­ble d'en relever rigoureuse­ment les con­tours. De plus, à cette époque de l'an­née, il avait ac­quis son max­imum de hau­teur au-​dessus de l'hori­zon, et, par con­séquent, sa cul­mi­na­tion, lors de son pas­sage au méri­di­en, de­vait ren­dre plus facile le tra­vail des deux ob­ser­va­teurs.

Déjà, la veille, et dans la mat­inée, en prenant dif­férentes hau­teurs, et au moyen d'un cal­cul d'an­gles ho­raires, le lieu­tenant et l'as­tronome avaient obtenu avec une ex­trême pré­ci­sion la lon­gi­tude du lieu. Mais son élé­va­tion en lat­itude était la cir­con­stance qui préoc­cu­pait surtout Jasper Hob­son. Peu im­por­tait, en ef­fet, le méri­di­en du cap Bathurst, si le cap Bathurst se trou­vait situé au-​delà du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle.

Mi­di ap­prochait. Tous les hommes com­posant le dé­tache­ment en­touraient les ob­ser­va­teurs qui s'étaient mu­nis de leurs sex­tants. Ces braves gens at­tendaient le ré­sul­tat de l'ob­ser­va­tion avec une im­pa­tience qui se com­pren­dra facile­ment. En ef­fet, il s'agis­sait pour eux de savoir s'ils étaient ar­rivés au but de leur voy­age, ou s'ils de­vaient con­tin­uer à chercher sur un autre point du lit­toral un ter­ri­toire placé dans les con­di­tions voulues par la Com­pag­nie.

Or, cette dernière al­ter­na­tive n'au­rait prob­able­ment amené au­cun ré­sul­tat sat­is­faisant. En ef­fet, -- d'après les cartes, fort im­par­faites, il est vrai, de cette por­tion du ri­vage améri­cain, -- la côte, à par­tir du cap Bathurst, s'in­fléchissant vers l'ouest, re­descendait au-​dessous du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle, et ne le dé­pas­sait de nou­veau que dans cette Amérique russe sur laque­lle des Anglais n'avaient en­core au­cun droit à s'établir. Ce n'était pas sans rai­son que Jasper Hob­son, après avoir con­scien­cieuse­ment étudié la car­togra­phie de ces ter­res boréales, s'était dirigé vers le cap Bathurst. Ce cap, en ef­fet, s'élance comme une pointe au- dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle, et, en­tre les cent et cent- cin­quan­tième méri­di­ens, nul autre promon­toire, ap­par­tenant au con­ti­nent pro­pre­ment dit, c'est-​à-​dire à l'Amérique anglaise, ne se pro­jette au-​delà de ce cer­cle. Restait donc à déter­min­er si réelle­ment le cap Bathurst oc­cu­pait la po­si­tion que lui assig­naient les cartes les plus mod­ernes.

Telle était, en somme, l'im­por­tante ques­tion que les ob­ser­va­tions pré­cis­es de Thomas Black et de Jasper Hob­son al­laient ré­soudre.

Le soleil s'ap­prochait, en ce mo­ment, du point cul­mi­nant de sa course. Les deux ob­ser­va­teurs braquèrent alors la lunette de leur sex­tant sur l'as­tre qui mon­tait en­core. Au moyen des miroirs in­clinés, dis­posés sur l'in­stru­ment, le soleil de­vait être, en ap­parence, ra­mené à l'hori­zon même, et le mo­ment où il sem­blerait le touch­er par le bord in­férieur de son disque, serait pré­cisé­ment celui auquel il oc­cu­perait le plus haut point de l'arc di­urne, et, par con­séquent, le mo­ment ex­act où il passerait au méri­di­en, c'est-​à-​dire le mi­di du lieu.

Tous re­gar­daient et gar­daient un pro­fond si­lence.

«Mi­di! s'écria bi­en­tôt Jasper Hob­son.

-- Mi­di!» répon­dit au même in­stant Thomas Black. Les lunettes furent im­mé­di­ate­ment abais­sées. Le lieu­tenant et l'as­tronome lurent sur les limbes gradués la valeur des an­gles qu'ils ve­naient d'obtenir, et se mirent im­mé­di­ate­ment à chiffr­er leurs ob­ser­va­tions.

Quelques min­utes après, le lieu­tenant Hob­son se lev­ait, et, s'adres­sant à ses com­pagnons:

«Mes amis, leur dit-​il, à par­tir de ce jour, 6 juil­let, la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son, s'en­gageant par ma pa­role, élève au dou­ble la sol­de qui vous est at­tribuée!

-- Hur­rah! hur­rah! hur­rah pour la Com­pag­nie!» s'écrièrent d'une com­mune voix les dignes com­pagnons du lieu­tenant Hob­son.

En ef­fet, le cap Bathurst et le ter­ri­toire y con­fi­nant se trou­vaient in­du­bitable­ment situés au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle.

Voici d'ailleurs, à une sec­onde près, ces co­or­don­nées, qui de­vaient avoir plus tard une im­por­tance si grande dans l'avenir du nou­veau fort:

Lon­gi­tude: 127° 36' 12'' à l'ouest du méri­di­en de Green­wich.

Lat­itude: 70° 44' 37'' septen­tri­onale.

Et ce soir même, ces hardis pi­onniers, cam­pés, en ce mo­ment, si loin du monde habité, à plus de huit cents milles du Fort- Re­liance, virent l'as­tre radieux ras­er les bor­ds de l'hori­zon oc­ci­den­tal, sans même y échan­cr­er son disque flam­boy­ant.

Le soleil de mi­nu­it bril­lait pour la pre­mière fois à leurs yeux.

XI­II.

Le Fort-​Es­pérance.

L'em­place­ment du fort était ir­révo­ca­ble­ment ar­rêté. Au­cun autre en­droit ne pou­vait être plus fa­vor­able que ce ter­rain, na­turelle­ment plat, situé au re­vers du cap Bathurst, sur la rive ori­en­tale du lagon. Jasper Hob­son ré­so­lut donc de com­mencer im­mé­di­ate­ment la con­struc­tion de la mai­son prin­ci­pale. En at­ten­dant, cha­cun dut s'or­gan­is­er un peu à sa guise, et les traîneaux furent util­isés d'une manière in­génieuse pour for­mer le campe­ment pro­vi­soire.

D'ailleurs, grâce à l'ha­bileté de ses hommes, le lieu­tenant comp­tait qu'en un mois, au plus, la mai­son prin­ci­pale serait con­stru­ite. Elle de­vait être as­sez vaste pour con­tenir pro­vi­soire­ment les dix-​neuf per­son­nes qui com­po­saient le dé­tache­ment. Plus tard, avant l'ar­rivée des grands froids, si le temps ne man­quait pas, on élèverait les com­muns des­tinés aux sol­dats, et les ma­ga­sins dans lesquels les four­rures et les pel­leter­ies de­vaient être dé­posées. Mais Jasper Hob­son ne sup­po­sait pas que ces travaux pussent être achevés avant la fin du mois de septem­bre. Or, après septem­bre, les nu­its déjà longues, le mau­vais temps, la sai­son d'hiv­er, les pre­mières gelées, sus­pendraient for­cé­ment toute be­sogne.

Des dix sol­dats qui avaient été choi­sis par le cap­itaine Craven­ty, deux étaient plus spé­ciale­ment chas­seurs, Sabine et Mar­bre. Les huit autres ma­ni­aient la hache avec au­tant d'adresse que le mous­quet. Ils étaient, comme des marins, pro­pres à tout, sachant tout faire. Mais en ce mo­ment, ils de­vaient être util­isés plutôt comme ou­vri­ers que comme sol­dats, puisqu'il s'agis­sait de l'érec­tion d'un fort qu'au­cun en­ne­mi en­core ne songeait à at­ta­quer. Pe­tersen, Belch­er, Raë, Gar­ry, Pond, Hope, Kel­let, for­maient un groupe de char­pen­tiers ha­biles et zélés, que Mac Nap, un Écos­sais de Stir­ling, fort ca­pa­ble dans la con­struc­tion des maisons et même des navires, s'en­tendait à com­man­der. Les out­ils ne man­quaient pas, haches, be­saiguës, égoïnes, her­minettes, rabots, sci­es à bras, mass­es, marteaux, ciseaux, etc. L'un de ces hommes, Raë, plus spé­ciale­ment forg­eron, pou­vait même fab­ri­quer, au moyen d'une pe­tite forge por­ta­tive, toutes les chevilles, tenons, boulons, clous, vis et écrous néces­saires au char­pen­tage. On ne comp­tait au­cun maçon par­mi ces ou­vri­ers, et de fait, il n'en était pas be­soin, puisque toutes ces maisons des fac­toreries du nord sont con­stru­ites en bois. Très heureuse­ment, les ar­bres ne man­quent pas aux en­vi­rons du cap Bathurst, mais par une sin­gu­lar­ité que Jasper Hob­son avait déjà re­mar­quée, pas un rocher, pas une pierre ne se ren­con­trait sur ce ter­ri­toire, pas même un cail­lou, pas même un galet. De la terre, du sable, rien de plus. Le ri­vage était semé d'une in­nom­brable quan­tité de co­quilles bi­valves, brisées par le ressac, et de plantes marines ou de zoophytes, con­sis­tant prin­ci­pale­ment en oursins et en astéries. Mais, ain­si que le lieu­tenant le fit ob­serv­er à Mrs. Pauli­na Bar­nett, il n'ex­is­tait pas, aux en­vi­rons du cap, une seule pierre, un seul morceau de silex, un seul débris de gran­it. Le cap n'était for­mé lui-​même que par l'amon­celle­ment de ter­res meubles, dont quelques végé­taux re­li­aient à peine les molécules.

Ce jour-​là, dans l'après-​mi­di, Jasper Hob­son et maître Mac Nap, le char­pen­tier, al­lèrent choisir l'em­place­ment que la mai­son prin­ci­pale de­vait oc­cu­per sur le plateau qui s'étendait au pied du cap Bathurst. De là, le re­gard pou­vait em­brass­er le lagon et le ter­ri­toire situé dans l'ouest jusqu'à une dis­tance de dix à douze milles. Sur la droite, mais à qua­tre milles au moins, s'étageaient des falais­es as­sez élevées, que l'éloigne­ment noy­ait en par­tie dans la brume. Sur la gauche, au con­traire, d'im­menses plaines, de vastes steppes, que, pen­dant l'hiv­er, rien ne de­vait dis­tinguer des sur­faces glacées du lagon et de l'Océan.

Cette place ayant été choisie, Jasper Hob­son et maître Mac Nap tracèrent au cordeau le périmètre de la mai­son. Ce tracé for­mait un rect­an­gle qui mesurait soix­ante pieds sur son grand côté, et trente sur son pe­tit. La façade de la mai­son de­vait donc se dévelop­per sur une longueur de soix­ante pieds, et être per­cée de qua­tre ou­ver­tures: une porte et trois fenêtres du côté du promon­toire, sur la par­tie qui servi­rait de cour in­térieure, et qua­tre fenêtres du côté du lagon. La porte, au lieu de s'ou­vrir au mi­lieu de la façade postérieure, fut re­portée sur l'an­gle gauche de manière à ren­dre la mai­son plus hab­it­able. En ef­fet, cette dis­po­si­tion ne per­me­ttait pas à la tem­péra­ture ex­térieure de pénétr­er aus­si facile­ment jusqu'aux dernières cham­bres, reléguées à l'autre ex­trémité de l'habi­ta­tion.

Un pre­mier com­par­ti­ment for­mant an­ticham­bre et soigneuse­ment défendu con­tre les rafales par une dou­ble porte; -- un sec­ond com­par­ti­ment ser­vant unique­ment aux travaux de la cui­sine, afin que la cuis­son n'in­tro­duisît au­cun principe d'hu­mid­ité dans les pièces plus spé­ciale­ment habitées; -- un troisième com­par­ti­ment, vaste salle dans laque­lle les repas de­vaient chaque jour se pren­dre en com­mun; -- un qua­trième com­par­ti­ment, di­visé en plusieurs cab­ines, comme le car­ré d'un navire: tel fut le plan, très sim­ple, ar­rêté en­tre le lieu­tenant et son maître char­pen­tier.

Les sol­dats de­vaient pro­vi­soire­ment oc­cu­per la grande salle, au fond de laque­lle serait établi une sorte de lit de camp. Le lieu­tenant, Mrs. Pauli­na Bar­nett, Thomas Black, Madge, Mrs. Jo­liffe, Mrs. Mac Nap et Mrs. Raë de­vaient se loger dans les cab­ines du qua­trième com­par­ti­ment. Pour em­ploy­er une ex­pres­sion as­sez juste, «on serait un peu les uns sur les autres», mais cet état de choses ne de­vait pas dur­er, et, dès que le lo­ge­ment des sol­dats serait con­stru­it, la mai­son prin­ci­pale serait unique­ment réservée au chef de l'ex­pédi­tion, à son ser­gent, à Mrs. Pauli­na Bar­nett, que sa fidèle Madge ne quit­terait pas, et à l'as­tronome Thomas Black. Peut-​être alors pour­rait-​on di­vis­er le qua­trième com­par­ti­ment en trois cham­bres seule­ment, et détru­ire les cab­ines pro­vi­soires, car il est une rè­gle que les hiverneurs ne doivent point ou­bli­er: «faire la guerre aux coins!» En ef­fet, les coins, les an­gles, sont au­tant de ré­cep­ta­cles à glaces; les cloi­sons em­pêchent la ven­ti­la­tion de s'opér­er con­ven­able­ment, et l'hu­mid­ité, bi­en­tôt trans­for­mée en neige, rend les cham­bres in­hab­it­ables, mal­saines, et provoque les mal­adies les plus graves chez ceux qui les oc­cu­pent. Aus­si cer­tains nav­iga­teurs, lorsqu'il se pré­par­ent à hivern­er au mi­lieu des glaces, dis­posent-​ils à l'in­térieur de leur navire une salle unique, que tout l'équipage, of­ficiers et matelots, habite en com­mun. Mais Jasper Hob­son ne pou­vait agir ain­si, pour di­vers­es raisons qu'il est aisé de com­pren­dre.

On le voit, par cette de­scrip­tion an­ticipée d'une de­meure qui n'ex­is­tait pas en­core, la prin­ci­pale habi­ta­tion du fort ne se com­po­sait que d'un rez-​de-​chaussée, au-​dessus duquel de­vait s'élever un vaste toit, dont les pentes très raides de­vaient fa­ciliter l'écoule­ment des eaux. Quand aux neiges, elles sauraient bi­en s'y fix­er, et, une fois tassées, elles avaient le dou­ble avan­tage de clore her­mé­tique­ment l'habi­ta­tion et d'y con­serv­er la tem­péra­ture in­térieure à un de­gré con­stant. La neige, en ef­fet, est de sa na­ture très mau­vaise con­duc­trice de la chaleur; elle ne per­met pas à celle-​ci d'en­tr­er, il est vrai, mais, ce qui est beau­coup plus im­por­tant pen­dant les hivers arc­tiques, elle l'em­pêche de sor­tir.

Au-​dessus du toit, le char­pen­tier de­vait dress­er deux chem­inées, l'une cor­re­spon­dant à la cui­sine, l'autre au poêle de la grande salle, qui de­vait chauf­fer en même temps les cab­ines du qua­trième com­par­ti­ment. De cet en­sem­ble il ne ré­sul­terait cer­taine­ment pas une oeu­vre ar­chi­tec­turale, mais l'habi­ta­tion serait dans les meilleures con­di­tions pos­si­bles d'hab­it­abil­ité. Que pou­vait-​on de­man­der de plus? D'ailleurs, sous ce som­bre cré­pus­cule, au mi­lieu des rafales de neige, à de­mi en­fouie sous les glaces, blanche de la base au som­met, avec ses lignes em­pâtées, ses fumées grisâtres tor­dues par le vent, cette mai­son d'hiverneurs présen­terait en­core un as­pect étrange, som­bre, lamentable, qu'un artiste ne saurait ou­bli­er.

Le plan de la nou­velle mai­son était conçu. Restait à l'exé­cuter. Ce fut l'af­faire de maître Mac Nap et de ses hommes. Pen­dant que les char­pen­tiers tra­vailleraient, les chas­seurs de la troupe, chargés du rav­itaille­ment, ne de­meur­eraient pas oisifs. La be­sogne ne man­querait à per­son­ne.

Maître Mac Nap al­la d'abord choisir les ar­bres néces­saires à sa con­struc­tion. Il trou­va sur les collines un grand nom­bre de ces pins qui ressem­blent beau­coup au pin écos­sais. Ces ar­bres étaient de moyenne taille, et très con­ven­ables pour la mai­son qu'il s'agis­sait d'éd­ifi­er. Dans ces de­meures grossières, en ef­fet, mu­railles, planch­ers, pla­fonds, murs de refend, cloi­sons, chevrons, faî­tage, ar­balétri­ers, bardeaux, tout est planch­es, poutres et poutrelles.

On le com­prend, ce genre de con­struc­tion ne de­mande qu'une main- d'oeu­vre très élé­men­taire, et Mac Nap put procéder som­maire­ment, - - ce qui ne de­vait nuire en rien à la so­lid­ité de l'habi­ta­tion.

Maître Mac Nap choisit des ar­bres bi­en droits, qui furent coupés à un pied au-​dessus du sol. Ces pins, ébranchés au nom­bre d'une cen­taine, ni écor­cés ni équar­ris, for­mèrent au­tant de poutrelles longues de vingt pieds. La hache et la be­saiguë ne les en­tamèrent qu'à leurs ex­trémités pour y en­tailler les tenons et les mor­tais­es, qui de­vaient les fix­er les un­es aux autres. Cette opéra­tion ne de­man­da que quelques jours pour être achevée, et bi­en­tôt tous ces bois, traînés par des chiens, furent trans­portés au plateau que de­vait oc­cu­per la mai­son prin­ci­pale.

Préal­able­ment, ce plateau avait été soigneuse­ment nivelé. Le sol, mêlé de terre et de sable fin, fut bat­tu et tassé à grands coups de pi­lon. Les herbes cour­tes et les mai­gres ar­bris­seaux qui le tapis­saient avaient été brûlés sur place, et les cen­dres ré­sul­tant de l'in­cinéra­tion for­mèrent à la sur­face une couche épaisse, ab­sol­ument im­per­méable à toute hu­mid­ité. Mac Nap obtint ain­si un em­place­ment net et sec, sur lequel il put établir avec sécu­rité ses pre­miers en­tre­croise­ments.

Ce pre­mier tra­vail ter­miné, à chaque an­gle de la mai­son et à l'aplomb des murs de refend, se dressèrent ver­ti­cale­ment les maîtress­es poutres, qui de­vaient soutenir la car­casse de la mai­son. Elles furent en­fon­cées de quelques pieds dans le sol, après que leur bout eut été dur­ci au feu. Ces poutres, un peu évidées sur leurs faces latérales, reçurent les poutrelles transver­sales de la mu­raille pro­pre­ment dite, en­tre lesquelles la baie des portes et fenêtres avait été préal­able­ment mé­nagée. À leur par­tie supérieure, ces poutres furent réu­nies par des élongis qui, étant bi­en en­cas­trés dans les mor­tais­es, con­solidèrent ain­si l'en­sem­ble de la con­struc­tion. Ces élongis fig­uraient l'entable­ment des deux façades, et ce fut à leur ex­trémité que re­posèrent les hautes fer­mes du toit, dont l'ex­trémité in­férieure sur­plom­bait la mu­raille, comme la toi­ture d'un chalet. Sur le car­ré de l'entable­ment s'al­longèrent les poutrelles du pla­fond, et sur la couche de cen­dres, celles du planch­er.

Il va sans dire que ces poutrelles, celles des mu­railles ex­térieures comme celles des murs de refend, ne furent que jux­ta­posées. À de cer­tains en­droits, et pour en as­sur­er la jonc­tion, le forg­eron Raë les avait ta­raudées et liées par de longues chevilles de fer, for­cées à grands coups de masse. Mais la jux­ta­po­si­tion ne pou­vait être par­faite, et les in­ter­stices durent être her­mé­tique­ment bouchés. Mac Nap em­ploya avec suc­cès le cal­fa­tage, qui rend le bor­dé des navires si im­péné­tra­ble à l'eau et qu'un sim­ple bouf­fe­tage ne tiendrait pas étanch­es. Pour ce cal­fa­tage, on em­ploya, en guise d'étoupe, une cer­taine mousse sèche, dont tout le re­vers ori­en­tal du cap Bathurst était abon­dam­ment tapis­sé. Cette mousse fut en­gagée dans les in­ter­stices au moyen de fers à cal­fat bat­tus à coups de mail­let, et, dans chaque rain­ure, le maître char­pen­tier fit éten­dre à chaud plusieurs couch­es de goudron que les pins fournirent à pro­fu­sion. Les mu­railles et les planch­ers, ain­si con­stru­its, présen­taient une im­per­méa­bil­ité par­faite, et leur épais­seur était une garantie con­tre les rafales et les froids de l'hiv­er.

La porte et les fenêtres, per­cées dans les deux façades, furent grossière­ment, mais solide­ment établies. Les fenêtres, à pe­tits vi­traux, n'eu­rent d'autres vit­res que cette sub­stance cornée, jaunâtre, à peine di­aphane, que four­nit la colle de pois­son séchée, mais il fal­lait s'en con­tenter. D'ailleurs, pen­dant la belle sai­son, on de­vait tenir ces fenêtres con­stam­ment ou­vertes, afin d'aér­er la mai­son. Pen­dant la mau­vaise sai­son, comme on n'avait au­cune lu­mière à at­ten­dre de ce ciel ob­scur­ci par la nu­it arc­tique, les fenêtres de­vaient être, au con­traire, tou­jours et her­mé­tique­ment fer­mées par d'épais vo­lets à gross­es fer­rures, ca­pa­bles de ré­sis­ter à tous les ef­forts de la tour­mente.

À l'in­térieur de la mai­son, les amé­nage­ments furent as­sez rapi­de­ment exé­cutés. Une dou­ble porte, in­stal­lée en ar­rière de la pre­mière dans le com­par­ti­ment qui for­mait an­ticham­bre, per­me­ttait aux en­trants comme aux sor­tants de pass­er par une tem­péra­ture moyenne en­tre la tem­péra­ture in­térieure et la tem­péra­ture ex­térieure. De cette façon, le vent, tout chargé de froidures aiguës et d'hu­mid­ités glaciales, ne pou­vait plus ar­riv­er di­recte­ment jusqu'aux cham­bres. D'ailleurs, les pom­pes à air qui avaient été ap­portées du Fort-​Re­liance furent in­stal­lées ain­si que leur réser­voir, de manière à pou­voir mod­ifi­er dans une juste pro­por­tion l'at­mo­sphère de l'habi­ta­tion, pour le cas où des froids trop vifs eu­ssent em­pêché d'ou­vrir portes et fenêtres. L'une de ces pom­pes de­vait re­jeter l'air du dedans, lorsqu'il serait trop chargé d'élé­ments délétères, et l'autre de­vait amen­er sans in­con­vénient l'air pur du de­hors dans le réser­voir d'où on le dis­tribuerait suiv­ant le be­soin. Le lieu­tenant Hob­son don­na tous ses soins à cette in­stal­la­tion, qui, le cas échéant, de­vait ren­dre de grands ser­vices.

Le prin­ci­pal usten­sile de la cui­sine fut un vaste fourneau de fonte, qui avait été ap­porté, par pièces, du Fort-​Re­liance. Le forg­eron Raë n'eut que la peine de le re­mon­ter, ce qui ne fut ni long ni dif­fi­cile. Mais les tuyaux des­tinés à la con­duite de la fumée, celui de la cui­sine comme celui du poêle de la grande salle, ex­igèrent plus de temps et d'in­géniosité. On ne pou­vait se servir de tuyaux de tôle, qui n'eu­ssent pas ré­sisté longtemps aux coups de vent d'équinoxe, et il fal­lait de toute né­ces­sité em­ploy­er des matéri­aux plus ré­sis­tants. Après plusieurs es­sais qui ne réus­sirent pas, Jasper Hob­son se dé­ci­da à utilis­er une autre matière que le bois. S'il avait eu de la pierre à sa dis­po­si­tion, la dif­fi­culté eût été rapi­de­ment vain­cue. Mais, on l'a dit, par une étrangeté as­sez in­ex­pli­ca­ble, les pier­res man­quaient ab­sol­ument aux en­vi­rons du cap Bathurst.

En re­vanche, on l'a dit aus­si, les co­quil­lages s'ac­cu­mu­laient par mil­lions sur le sable des grèves.

«Eh bi­en, dit le lieu­tenant Hob­son à maître Mac Nap, nous fer­ons nos tuyaux de chem­inée en co­quil­lages!

-- En co­quil­lages! s'écria le char­pen­tier.

-- Oui, Mac Nap, répon­dit Jasper Hob­son, mais en co­quil­lages écrasés, brûlés, ré­duits en chaux. Avec cette chaux, nous fab­ri­querons des es­pèces de pla­que­ttes, et nous les dis­poserons comme des briques or­di­naires.

-- Va pour les co­quil­lages!» répon­dit le char­pen­tier.

L'idée du lieu­tenant Hob­son était bonne, et elle fut mise aus­sitôt en pra­tique. Le ri­vage était re­cou­vert d'une in­nom­brable quan­tité de ces co­quilles cal­caires qui for­ment l'étage in­férieur des ter­rains ter­ti­aires. Le char­pen­tier Mac Nap en fit ra­mass­er plusieurs tonnes, et une sorte de four fut con­stru­it afin de dé­com­pos­er par la cuis­son le car­bon­ate qui en­tre dans la com­po­si­tion de ces co­quilles. On obtint ain­si une chaux pro­pre aux travaux de maçon­ner­ie.

Cette opéra­tion du­ra une douzaine d'heures. Dire que Jasper Hob­son et Mac Nap pro­duisirent par ces procédés élé­men­taires une belle chaux grasse, pure de toute matière étrangère, se dél­itant bi­en au con­tact de l'eau, foi­son­nant comme les pro­duits de bonne qual­ité, et pou­vant for­mer une pâte liante avec un ex­cès de liq­uide, ce serait peut-​être ex­agér­er. Mais telle était cette chaux, lorsqu'elle fut ré­duite en bri­quettes, qu'elle put être con­ven­able­ment util­isée pour la con­struc­tion des chem­inées de la mai­son. En quelques jours, deux tuyaux coniques s'él­evaient au- dessus du faî­tage, et leur épais­seur en garan­tis­sait la so­lid­ité con­tre les coups de vent.

Mrs. Pauli­na Bar­nett félici­ta le lieu­tenant et le char­pen­tier Mac Nap d'avoir mené à bi­en et en peu de temps cet ou­vrage dif­fi­cile.

«Pourvu que vos chem­inées ne fu­ment pas! ajou­ta-​t-​elle en ri­ant.

-- Elles fumeront, madame, répon­dit philosophique­ment Jasper Hob­son, elles fumeront, gardez-​vous d'en douter. Toutes les chem­inées fu­ment!»

Le grand ou­vrage fut com­plète­ment ter­miné dans l'es­pace d'un mois. Le 6 août, l'in­au­gu­ra­tion de la mai­son de­vait être faite. Mais, pen­dant que maître Mac Nap et ses hommes tra­vail­laient sans relâche, le ser­gent Long, le ca­po­ral Jo­liffe, -- tan­dis que Mrs. Jo­liffe or­gan­isait le ser­vice culi­naire, -- puis les deux chas­seurs Mar­bre et Sabine, dirigés par Jasper Hob­son, avaient bat­tu les alen­tours du cap Bathurst. Ils avaient, à leur grande sat­is­fac­tion, re­con­nu que les an­imaux de poil et de plume y abondaient. Les chas­ses n'étaient pas en­core or­gan­isées, et les chas­seurs cher­chaient plutôt à ex­plor­er le pays. Cepen­dant ils parv­in­rent à s'em­par­er de quelques cou­ples de rennes vi­vants, que l'on ré­so­lut de do­mes­ti­quer. Ces an­imaux de­vaient fournir des pe­tits et du lait. Aus­si se hâ­ta-​t-​on de les par­quer dans une en­ceinte palis­sadée, qui fut établie à une cin­quan­taine de pas de l'habi­ta­tion. La femme du forg­eron Raë, qui était une In­di­enne, s'en­tendait à ce ser­vice, et elle fut spé­ciale­ment chargée du soin de ces an­imaux.

Quant à Mrs. Pauli­na Bar­nett, sec­ondée par Madge, elle voulut s'oc­cu­per d'or­gan­isa­tion in­térieure, et l'on ne de­vait pas tarder à sen­tir l'in­flu­ence de cette femme in­tel­li­gente et bonne dans une mul­ti­tude de dé­tails dont Jasper Hob­son et ses com­pagnons ne se seraient prob­able­ment ja­mais préoc­cupés.

Après avoir ex­ploré le ter­ri­toire sur un ray­on de plusieurs milles, le lieu­tenant re­con­nut qu'il for­mait une vaste presqu'île, d'une su­per­fi­cie de cent cin­quante milles car­rés en­vi­ron. Un isthme, large de qua­tre milles au plus, la rat­tachait au con­ti­nent améri­cain, et s'étendait depuis le fond de la baie Whas­burn, à l'est, jusqu'à une échan­crure cor­re­spon­dante de la côte op­posée. La délim­ita­tion de cette presqu'île, à laque­lle le lieu­tenant don­na le nom de presqu'île Vic­to­ria, était très net­te­ment ac­cusée.

Jasper Hob­son voulut savoir en­suite quelles ressources of­fraient le lagon et la mer. Il eut lieu d'être sat­is­fait. Les eaux du lagon, très peu pro­fondes d'ailleurs, mais fort pois­son­neuses, promet­taient une abon­dante réserve de tru­ites, de bro­chets et autres pois­sons d'eau douce, dont on de­vait tenir compte. La pe­tite riv­ière don­nait asile à des saumons qui en re­mon­taient aisé­ment le cours, et à des familles frétil­lantes de blanch­es et d'éper­lans. La mer, sur ce lit­toral, sem­blait moins riche­ment pe­uplée que le lagon. Mais, de temps en temps, on voy­ait pass­er au large d'énormes souf­fleurs, des baleines, des cachalots, qui fuyaient sans doute le har­pon des pêcheurs de Behring, et il n'était pas im­pos­si­ble qu'un de ces gros mam­mifères vînt s'échouer sur la côte. C'était à peu près le seul moyen que les colons du cap Bathurst eu­ssent de s'en em­par­er. Quant à la par­tie du ri­vage située dans l'ouest, elle était fréquen­tée, en ce mo­ment, par de nom­breuses familles de pho­ques; mais Jasper Hob­son recom­man­da à ses com­pagnons de ne point don­ner inu­tile­ment la chas­se à ces an­imaux. On ver­rait plus tard s'il ne con­viendrait pas d'en tir­er par­ti.

Ce fut le 6 août que les colons du cap Bathurst prirent pos­ses­sion de leur nou­velle de­meure. Au­par­avant, et après dis­cus­sion publique, ils lui don­nèrent un nom de bon au­gure, qui réu­nit l'una­nim­ité des voix.

Cette habi­ta­tion, ou plutôt ce fort, -- alors le poste le plus avancé de la Com­pag­nie sur le lit­toral améri­cain, -- fut nom­mé Fort-​Es­pérance.

Et s'il ne fig­ure pas actuelle­ment sur les cartes les plus ré­centes des ré­gions arc­tiques, c'est qu'un sort ter­ri­ble l'at­tendait dans un avenir très rap­proché, au détri­ment de la car­togra­phie mod­erne.

XIV.

Quelques ex­cur­sions.

L'amé­nage­ment de la nou­velle de­meure s'opéra rapi­de­ment. Le lit de camp, établi dans la grande salle, n'at­ten­dit bi­en­tôt plus que des dormeurs. Le char­pen­tier Mac Nap avait fab­riqué une vaste ta­ble, à gros pieds, lourde et mas­sive, que le poids des mets, si con­sid­érable qu'il fût, ne ferait ja­mais gémir. Au­tour de cette ta­ble étaient dis­posés des bancs non moins solides, mais fix­es et par con­séquent peu pro­pres à jus­ti­fi­er ce qual­ifi­catif de «meubles» qui n'ap­par­tient qu'aux ob­jets mo­biles. En­fin quelques sièges volants et deux vastes ar­moires com­plé­taient le matériel de cette pièce.

La cham­bre du fond était prête aus­si. Des cloi­sons épaiss­es la di­vi­saient en six cab­ines, dont deux seule­ment étaient éclairées par les dernières fenêtres ou­vertes sur les façades an­térieure et postérieure. Le mo­bili­er de chaque cab­ine se com­po­sait unique­ment d'un lit et d'une ta­ble. Mrs. Pauli­na Bar­nett et Madge oc­cu­paient en­sem­ble celle qui pre­nait di­recte­ment vue sur le lac. Jasper Hob­son avait of­fert à Thomas Black l'autre cab­ine éclairée sur la façade de la cour, et l'as­tronome en avait im­mé­di­ate­ment pris pos­ses­sion. Quant à lui, en at­ten­dant que ses hommes fussent logés dans des bâ­ti­ments nou­veaux, il se con­tenta d'une sorte de cel­lule à de­mi som­bre, at­tenant à la salle à manger, et qui s'éclairait tant bi­en que mal au moyen d'un oeil-​de-​boeuf per­cé dans le mur de refend. Mrs. Jo­liffe, Mrs. Mac Nap et Mrs. Raë oc­cu­paient avec leurs maris les autres cab­ines. C'étaient trois bons mé­nages, forts unis, qu'il eût été cru­el de sé­par­er. D'ailleurs, la pe­tite colonie ne de­vait pas tarder à compter un nou­veau mem­bre, et maître Mac Nap, -- un cer­tain jour, -- n'avait pas hésité à de­man­der à Mrs Pauli­na Bar­nett si elle voudrait lui faire l'hon­neur d'être mar­raine vers la fin de la présente an­née. Ce que Mrs. Pauli­na Bar­nett ac­cep­ta avec grande sat­is­fac­tion.

On avait en­tière­ment déchargé les traîneaux et trans­porté la li­terie dans les dif­férentes cham­bres. Dans le gre­nier, auquel on ar­rivait par une échelle placée au fond du couloir d'en­trée, on relégua les usten­siles, les pro­vi­sions, les mu­ni­tions, dont on ne de­vait pas faire un us­age im­mé­di­at. Les vête­ments d'hiv­er, bottes ou casaques, four­rures et pel­leter­ies, y trou­vèrent place dans de vastes ar­moires, à l'abri de l'hu­mid­ité.

Ces pre­miers travaux ter­minés, le lieu­tenant s'oc­cu­pa du chauffage fu­tur de la mai­son. Il fit faire, sur les collines boisées, une pro­vi­sion con­sid­érable de com­bustible, sachant bi­en que, par cer­taines se­maines de l'hiv­er, il serait im­pos­si­ble de s'aven­tur­er au de­hors. Il songea même à utilis­er la présence des pho­ques sur le lit­toral, de manière à se pro­cur­er une abon­dante réserve d'huile, -- le froid po­laire de­vant être com­bat­tu par les plus én­ergiques moyens. D'après son or­dre et sous sa di­rec­tion, on établit dans la mai­son des con­den­sa­teurs des­tinés à re­cueil­lir l'hu­mid­ité in­terne, ap­pareils qu'il serait facile de débar­rass­er de la glace dont ils se rem­pli­raient pen­dant l'hiv­er.

Cette ques­tion du chauffage, très grave as­suré­ment, préoc­cu­pait beau­coup le lieu­tenant Hob­son.

«Madame, di­sait-​il quelque­fois à la voyageuse, je su­is un en­fant des ré­gions arc­tiques, j'ai quelque ex­péri­ence de ces choses, et j'ai surtout lu et re­lu bi­en des réc­its d'hiver­nage. On ne saurait pren­dre trop de pré­cau­tions quand il s'ag­it de pass­er la sai­son du froid dans ces con­trées. Il faut tout prévoir, car un ou­bli, un seul, peut amen­er d'ir­ré­para­bles catas­tro­phes pen­dant les hiver­nages.

-- Je vous crois, mon­sieur Hob­son, répondait Mrs. Pauli­na Bar­nett, et je vois bi­en que le froid au­ra en vous un ter­ri­ble ad­ver­saire. Mais la ques­tion d'al­imen­ta­tion ne vous paraît-​elle pas aus­si im­por­tante?

-- Tout au­tant, madame, et je compte bi­en vivre sur le pays pour économiser nos réserves. Aus­si, dans quelques jours, dès que nous serons à peu près in­stal­lés, nous or­gan­is­erons des chas­ses de rav­itaille­ment. Quant à la ques­tion des an­imaux à four­rure, nous ver­rons à la ré­soudre plus tard et à rem­plir les ma­ga­sins de la Com­pag­nie. D'ailleurs, ce n'est pas le mo­ment de chas­ser la martre, l'her­mine, le re­nard et autres an­imaux à four­rure. Ils n'ont pas en­core le pelage d'hiv­er, et les peaux perdraient vingt- cinq pour cent de leur valeur, si on les em­ma­gasi­nait en ce mo­ment. Non. Bornons-​nous d'abord à ap­pro­vi­sion­ner l'of­fice du Fort-​Es­pérance. Les rennes, les élans, les wapi­tis, si quelques- uns se sont avancés jusqu'à ces par­ages, doivent seuls at­tir­er nos chas­seurs. En ef­fet, vingt per­son­nes à nour­rir et une soix­an­taine de chiens, cela vaut la peine que l'on s'en préoc­cupe!»

On voit que le lieu­tenant était un homme d'or­dre. Il voulait agir avec méth­ode, et, si ses com­pagnons le sec­ondaient, il ne doutait pas de men­er à bonne fin sa dif­fi­cile en­treprise.

Le temps, à cette époque de l'an­née, était presque in­vari­able­ment beau. La péri­ode des neiges ne de­vait pas com­mencer avant cinq se­maines. Lorsque la mai­son prin­ci­pale eut été achevée, Jasper Hob­son fit donc con­tin­uer les travaux de char­pen­tage, en con­stru­isant un vaste che­nil des­tiné à abrit­er les at­te­lages de chiens. Cette «dog-​house» fut bâtie au pied même du promon­toire, et s'ap­puya sur le talus même, à une quar­an­taine de pas sur le flanc droit de la mai­son. Les fu­turs com­muns, ap­pro­priés pour le lo­ge­ment des hommes, de­vaient faire face au che­nil, sur la gauche, tan­dis que les ma­ga­sins et la poudrière oc­cu­peraient la par­tie an­térieure de l'en­ceinte.

Cette en­ceinte, par une pru­dence peut-​être ex­agérée, Jasper Hob­son ré­so­lut de l'établir avant l'hiv­er. Une bonne palis­sade, solide­ment plan­tée, faite de poutres pointues, de­vait garan­tir la fac­torerie non seule­ment de l'at­taque des gros an­imaux, mais aus­si con­tre l'agres­sion des hommes, au cas où quelque par­ti en­ne­mi, In­di­ens ou autres, se présen­terait. Le lieu­tenant n'avait point ou­blié ces traces, qu'une troupe quel­conque avait lais­sées sur le lit­toral, à moins de deux cents milles du Fort-​Es­pérance. Il con­nais­sait les procédés vi­olents de ces chas­seurs no­mades, et il pen­sait que mieux valait, en tout cas, se met­tre à l'abri d'un coup de main. La ligne de cir­con­va­lla­tion fut donc tracée de manière à en­tour­er la fac­torerie, et aux deux an­gles an­térieurs qui cou­vraient le côté du lagon, maître Mac Nap se chargea de con­stru­ire deux pe­tites poivrières en bois, très con­ven­ables pour abrit­er des hommes de garde.

Avec un peu de dili­gence, -- et ces braves ou­vri­ers tra­vail­laient sans relâche, -- il était pos­si­ble d'achev­er ces nou­velles con­struc­tions avant l'hiv­er.

Pen­dant ce temps, Jasper Hob­son or­gan­isa di­vers­es chas­ses. Il re­mit à quelques jours l'ex­pédi­tion qu'il médi­tait con­tre les pho­ques du lit­toral, et il s'oc­cu­pa plus spé­ciale­ment des ru­mi­nants dont la chair, séchée et con­servée, de­vait as­sur­er l'al­imen­ta­tion du fort pen­dant la mau­vaise sai­son.

Donc, à par­tir du 8 août, Sabine et Mar­bre, quelque­fois seuls, quelque­fois suiv­is du lieu­tenant et du ser­gent Long qui s'y en­tendaient, bat­tirent chaque jour le pays dans un ray­on de plusieurs milles. Sou­vent aus­si, l'in­fati­ga­ble Mrs. Pauli­na Bar­nett les ac­com­pa­gnait, ayant à la main un fusil qu'elle ma­ni­ait adroite­ment, et elle ne restait pas en ar­rière de ses com­pagnons de chas­se.

Pen­dant tout ce mois d'août, ces ex­pédi­tions furent très fructueuses, et le gre­nier aux pro­vi­sions se rem­plit à vue d'oeil. Il faut dire que Mar­bre et Sabine n'ig­no­raient au­cune des rus­es qu'il con­vient d'em­ploy­er sur ces ter­ri­toires, par­ti­culière­ment avec les rennes, dont la dé­fi­ance est ex­trême. Aus­si quelle pa­tience ils met­taient à pren­dre le vent pour échap­per au sub­til odor­at de ces an­imaux! Par­fois, ils les at­ti­raient en ag­itant au- dessus des buis­sons de bouleaux nains quelque mag­nifique an­douiller, trophée des chas­ses précé­dentes, et ces rennes, -- ou plutôt ces «cari­bous», pour leur restituer leur nom in­di­en, -- trompés par l'ap­parence, s'ap­prochaient à portée des chas­seurs, qui ne les man­quaient point. Sou­vent aus­si, un oiseau déla­teur, bi­en con­nu de Sabine et de Mar­bre, un pe­tit hi­bou de jour, gros comme un pi­geon, trahis­sait la re­traite des cari­bous. Il ap­pelait les chas­seurs en pous­sant comme un cri aigu d'en­fant, et jus­ti­fi­ait ain­si le nom de «moni­teur» qui lui a été don­né par les In­di­ens. Une cin­quan­taine de ru­mi­nants furent abat­tus. Leur chair, dé­coupée en longues lanières, for­ma un ap­pro­vi­sion­nement con­sid­érable, et leurs peaux, une fois tan­nées, de­vaient servir à la con­fec­tion des chaus­sures.

Les cari­bous ne con­tribuèrent pas seuls à ac­croître la réserve al­imen­taire. Les lièvres po­laires, qui s'étaient prodigieuse­ment mul­ti­pliés sur ce ter­ri­toire, y con­cou­rurent pour une part no­table. Ils se mon­traient moins fu­yards que leurs con­génères d'Eu­rope, et se lais­saient tuer as­sez stupi­de­ment. C'étaient de grands rongeurs à longues or­eilles, aux yeux bruns, avec une four­rure blanche comme un du­vet de cygne, et qui pe­saient de dix à quinze livres. Les chas­seurs abat­tirent un grand nom­bre de ces an­imaux, dont la chair est véri­ta­ble­ment suc­cu­lente. C'est par cen­taines qu'on les pré­para en les fu­mant, sans compter ceux qui, sous la main ha­bile de Mrs. Jo­liffe, se trans­for­mèrent en pâtés fort al­léchants.

Mais, tan­dis que les ressources de l'avenir s'amas­saient ain­si, l'al­imen­ta­tion quo­ti­di­enne n'était point nég­ligée. Beau­coup de ces lièvres po­laires servirent au repas du jour, et les chas­seurs comme les tra­vailleurs de maître Mac Nap n'étaient pas gens à dé­daign­er un morceau de ve­nai­son fraîche et savoureuse. Dans le lab­ora­toire de Mrs. Jo­liffe, ces rongeurs subis­saient les com­bi­naisons culi­naires les plus var­iées, et l'adroite pe­tite femme se sur­pas­sait, au grand en­chante­ment du ca­po­ral, qui quê­tait in­ces­sam­ment pour elle des élo­ges qu'on ne lui marchandait pas, d'ailleurs.

Quelques oiseaux aqua­tiques var­ièrent aus­si fort agréable­ment le menu quo­ti­di­en. Sans par­ler des ca­nards qui foi­son­naient sur les rives du lagon, il con­vient de citer cer­tains oiseaux qui s'abat­taient par ban­des nom­breuses dans les en­droits où pous­saient quelques mai­gres saules. C'étaient des volatiles ap­par­tenant à l'es­pèce des per­drix, et auxquels les dénom­ina­tions zo­ologiques ne man­quent pas. Aus­si, lorsque Mrs. Pauli­na Bar­nett de­man­da pour la pre­mière fois à Sabine quel était le nom de ces oiseaux:

«Madame, lui répon­dit le chas­seur, les In­di­ens les ap­pel­lent des «té­tras de saules», mais pour nous autres, chas­seurs eu­ropéens, ce sont de véri­ta­bles co­qs de bruyère.»

En vérité, on eût dit des per­drix blanch­es, avec de grandes plumes mouchetées de noir à l'ex­trémité de la queue. C'était un gibier ex­cel­lent, qui n'ex­igeait qu'une cuis­son rapi­de de­vant un feu clair et pétil­lant.

À ces di­vers­es sortes de ve­nai­son, les eaux du lac et de la pe­tite riv­ière ajoutaient en­core leur con­tin­gent. Per­son­ne ne s'en­tendait mieux à pêch­er que le calme et pais­ible ser­gent Long. Soit qu'il lais­sât le pois­son mor­dre à son hameçon amor­cé, soit qu'il cinglât les eaux avec sa ligne ar­mée d'hameçons vides, per­son­ne ne pou­vait ri­valis­er avec lui d'ha­bileté et de pa­tience, -- si ce n'était la fidèle Madge, la com­pagne de Mrs. Pauli­na Bar­nett. Pen­dant des heures en­tières, ces deux dis­ci­ples du célèbre Isaac Wal­ton[3] restaient as­sis l'un près de l'autre, la ligne à la main, guet­tant leur proie, ne prononçant pas une pa­role; mais, grâce à eux, la «marée ne man­qua ja­mais», et le lagon ou la riv­ière leur livraient jour­nelle­ment de mag­nifiques échan­til­lons de la famille des salmonées.

Pen­dant ces ex­cur­sions qui se pour­suivirent presque quo­ti­di­en­nement jusqu'à la fin du mois d'août, les chas­seurs eu­rent sou­vent af­faire à des an­imaux fort dan­gereux. Jasper Hob­son con­sta­ta, non sans une cer­taine ap­préhen­sion, que les ours étaient nom­breux sur cette par­tie du ter­ri­toire. Il était rare, en ef­fet, qu'un jour se passât sans qu'un cou­ple de ces formidables car­nassiers ne fût sig­nalé. Bi­en des coups de fusil furent adressés à ces ter­ri­bles vis­iteurs. Tan­tôt, c'était une bande de ces ours bruns qui sont fort com­muns sur toute la ré­gion de la Terre-​Mau­dite, tan­tôt, une de ces familles d'ours po­laires d'une taille gi­gan­tesque, que les pre­miers froids amèn­eraient sans doute en plus grand nom­bre aux en­vi­rons du cap Bathurst. Et, en ef­fet, dans les réc­its d'hiver­nage, on peut ob­serv­er que les ex­plo­rateurs ou les baleiniers sont plusieurs fois par jour ex­posés à la ren­con­tre de ces car­nassiers.

Mar­bre et Sabine aperçurent aus­si, à plusieurs repris­es, des ban­des de loups qui, à l'ap­proche des chas­seurs, dé­ta­laient comme une vague mou­vante. On les en­tendait «aboy­er», surtout quand ils étaient lancés sur les talons d'un renne ou d'un wapi­ti. C'étaient de grands loups gris, hauts de trois pieds, à longue queue, dont la four­rure de­vait blanchir aux ap­proches de l'hiv­er. Ce ter­ri­toire, très pe­uplé, leur of­frait une nour­ri­ture facile, et ils y abondaient. Il n'était pas rare de ren­con­tr­er, en de cer­tains en­droits boisés, des trous à plusieurs en­trées, dans lesquels ces an­imaux se ter­raient à la façon des re­nards. À cette époque, bi­en re­pus, ils fuyaient les chas­seurs du plus loin qu'ils les aperce­vaient, avec cette couardise qui dis­tingue leur race. Mais, aux heures de la faim, ces an­imaux pou­vaient de­venir ter­ri­bles par leur nom­bre, et, puisque leurs ter­ri­ers étaient là, c'est qu'ils ne quit­taient point la con­trée, même pen­dant la sai­son d'hiv­er.

Un jour, les chas­seurs rap­portèrent au Fort-​Es­pérance un an­imal as­sez hideux que n'avaient en­core vu ni Mrs. Pauli­na Bar­nett, ni l'as­tronome Thomas Black. Cet an­imal était un planti­grade qui ressem­blait as­sez au glou­ton d'Amérique, un af­freux car­nassier, ra­massé de torse, court de jambes, ar­mé de griffes re­cour­bées et de mâ­choires formidables, les yeux durs et féro­ces, la croupe sou­ple comme celle de tous les félins.

«Quelle est cette hor­ri­ble bête? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Madame, répon­dit Sabine, qui était tou­jours un peu dog­ma­tique dans ses répons­es, un Écos­sais vous di­rait que c'est un «quick­hatch», un In­di­en, que c'est un «okel­coo-​haw-​gew», un Cana­di­en, que c'est un «car­ca­jou...»

-- Et pour vous autres? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett, c'est...?

-- C'est un «wolverène», madame», répon­dit Sabine, évidem­ment en­chan­té de la tour­nure qu'il avait don­née à sa réponse.

En ef­fet, wolverène était la véri­ta­ble dénom­ina­tion zo­ologique de ce sin­guli­er quadrupède, red­outable rôdeur noc­turne, qui gîte dans les trous d'ar­bres ou les rochers creux, grand de­struc­teur de cas­tors, de rats musqués et autres rongeurs, en­ne­mi déclaré du re­nard et du loup auxquels il ne craint pas de dis­put­er leur proie, an­imal très rusé, très fort de mus­cles, très fin d'odor­at, qui se ren­con­tre jusque sous les lat­itudes les plus élevées, et, dont la four­rure, à poils courts, presque noire pen­dant l'hiv­er, fig­ure pour un chiffre as­sez im­por­tant dans les ex­por­ta­tions de la Com­pag­nie.

Pen­dant ces ex­cur­sions, la flo­re du pays avait été ob­servée avec au­tant d'at­ten­tion que la faune. Mais les végé­taux étaient néces­saire­ment moins var­iés que les an­imaux, n'ayant point comme ceux-​ci la fac­ulté d'aller chercher, pen­dant la mau­vaise sai­son, des cli­mats plus doux. C'étaient le pin et le sapin qui se mul­ti­pli­aient le plus abon­dam­ment sur les collines qui for­maient la lisière ori­en­tale du lagon. Jasper Hob­son re­mar­qua aus­si quelques «tacama­hacs», sortes de pe­upli­ers-​bau­miers, d'une grande hau­teur, dont les feuilles, jaunes quand elles poussent, pren­nent dans l'ar­rière-​sai­son une teinte ver­doy­ante. Mais ces ar­bres étaient rares, ain­si que quelques mélèzes as­sez étiques, que les obliques rayons du soleil ne par­ve­naient pas à viv­ifi­er. Cer­tains sap­ins noirs réus­sis­saient mieux, surtout dans les gorges abritées con­tre les vents du nord. La présence de cet ar­bre fut ac­cueil­lie avec sat­is­fac­tion, car on fab­rique avec ses bour­geons une bière es­timée, con­nue dans le North-​Amérique sous le nom de «bière de sapin». On fit une bonne ré­colte de ces bour­geons, qui fut trans­portée dans le cel­li­er du Fort-​Es­pérance.

Les autres végé­taux con­sis­taient en bouleaux nains, ar­bris­seaux hauts de deux pieds, qui sont par­ti­culiers aux cli­mats très froids, et en bou­quets de cè­dres, qui four­nissent un bois ex­cel­lent pour le chauffage.

Quant aux végé­taux sauvages, qui pous­saient spon­tané­ment sur cette terre avare et pou­vaient servir à l'al­imen­ta­tion, ils étaient ex­trême­ment rares. Mrs. Jo­liffe, que la botanique «pos­itive» in­téres­sait fort, n'avait ren­con­tré que deux plantes dignes de fig­ur­er dans sa cui­sine.

L'une, racine bul­beuse, dif­fi­cile à re­con­naître, puisque ses feuilles tombent pré­cisé­ment au mo­ment où elle en­tre dans la péri­ode de flo­rai­son, n'était autre que le poireau-​sauvage. Ce poireau four­nis­sait une am­ple ré­colte d'oignons, gros comme un oeuf, qui furent ju­di­cieuse­ment em­ployés en guise de légumes.

L'autre plante, con­nue dans tout le nord de l'Amérique sous le nom de «thé du Labrador», pous­sait en grande abon­dance sur les bor­ds du lagon, en­tre les bou­quets de saules et d'ar­bousiers, et elle for­mait la nour­ri­ture fa­vorite des lièvres po­laires. Ce thé, in­fusé dans l'eau bouil­lante et ad­di­tion­né de quelques gouttes de brandy ou de gin, com­po­sait une ex­cel­lente bois­son, et cette plante mise en con­serve, per­mit d'économiser la pro­vi­sion de thé chi­nois ap­porté du Fort-​Re­liance.

Mais, pour ob­vi­er à la pénurie des végé­taux al­imen­taires, Jasper Hob­son s'était mu­ni d'une cer­taine quan­tité de graines qu'il comp­tait se­mer, quand le mo­ment en serait venu. C'étaient prin­ci­pale­ment des graines d'os­eille et de cochlearias, dont les pro­priétés an­ti­scor­bu­tiques sont très ap­pré­ciées sous ces lat­itudes. On pou­vait es­pér­er qu'en choi­sis­sant un ter­rain abrité con­tre les bris­es aiguës qui brû­lent toute végé­ta­tion comme une flamme, ces graines réus­sir­aient pour la sai­son prochaine.

Au sur­plus, la phar­ma­cie du nou­veau fort n'était pas dépourvue d'an­ti­scor­bu­tiques. La Com­pag­nie avait fourni quelques caiss­es de cit­rons et de «lime-​juice», pré­cieuse sub­stance dont au­cune ex­pédi­tion po­laire ne saurait se pass­er.

Mais il im­por­tait d'économiser cette réserve comme bi­en d'autres car une série de mau­vais temps pou­vait com­pro­met­tre les com­mu­ni­ca­tions en­tre le Fort-​Es­pérance et les fac­toreries du Sud.

XV.

À quinze milles du cap Bathurst.

Les pre­miers jours de septem­bre étaient ar­rivés. Dans trois se­maines, même en ad­met­tant les chances les plus fa­vor­ables, la mau­vaise sai­son al­lait néces­saire­ment in­ter­rompre les travaux. Il fal­lait donc se hâter. Très heureuse­ment, les nou­velles con­struc­tions avaient été rapi­de­ment con­duites. Maître Mac Nap et ses hommes fai­saient des prodi­ges d'ac­tiv­ité. La «dog-​house» n'at­ten­dit bi­en­tôt plus qu'un dernier coup de marteau, et la palis­sade se dres­sait presque en en­tier déjà sur le périmètre as­signé au fort. On s'oc­cu­pa alors d'établir la poterne qui de­vait don­ner ac­cès dans la cour in­térieure. Cette en­ceinte, faite de gros pieux poin­tus, hauts de quinze pieds, for­mait une sorte de de­mi-​lune ou de cav­alier sur sa par­tie an­térieure. Mais afin de com­pléter le sys­tème de for­ti­fi­ca­tion, il fal­lait couron­ner le som­met du cap Bathurst qui com­mandait la po­si­tion. On le voit, le lieu­tenant Jasper Hob­son ad­met­tait le sys­tème de l'en­ceinte con­tin­ue et des forts dé­tachés: grand pro­grès dans l'art des Vauban et des Cor­mon­taigne. Mais, en at­ten­dant le couron­nement du cap, la palis­sade suff­isait à met­tre les nou­velles con­struc­tions à l'abri «d'un coup de pat­te», sinon d'un coup de main.

Le 4 septem­bre, Jasper Hob­son dé­ci­da que ce jour serait em­ployé à chas­ser les am­phi­bies du lit­toral. Il s'agis­sait, en ef­fet, de s'ap­pro­vi­sion­ner à la fois en com­bustible et en lu­mi­naire, avant que la mau­vaise sai­son ne fût ar­rivée.

Le campe­ment des pho­ques était éloigné d'une quin­zaine de milles. Jasper Hob­son pro­posa à Mrs. Pauli­na Bar­nett de suiv­re l'ex­pédi­tion. La voyageuse ac­cep­ta. Non pas que le mas­sacre pro­jeté fût très at­trayant par lui-​même, mais voir le pays, ob­serv­er les en­vi­rons du cap Bathurst, et pré­cisé­ment cette par­tie du lit­toral que bor­daient de hautes falais­es, il y avait de quoi ten­ter sa cu­riosité.

Le lieu­tenant Hob­son désigna pour l'ac­com­pa­gn­er le ser­gent Long et les sol­dats Pe­tersen, Hope et Kel­let.

On par­tit à huit heures du matin. Deux traîneaux, at­telés cha­cun de six chiens, suiv­aient la pe­tite troupe, afin de rap­porter au fort le corps des am­phi­bies.

Ces traîneaux étant vides, le lieu­tenant, Mrs. Pauli­na Bar­nett et leurs com­pagnons y prirent place. Le temps était beau, mais les bass­es brumes de l'hori­zon tami­saient les rayons du soleil, dont le disque jaunâtre, à cette époque de l'an­née, dis­parais­sait déjà pen­dant quelques heures de la nu­it.

Cette par­tie du lit­toral, dans l'ouest du cap Bathurst, présen­tait une sur­face ab­sol­ument plane, qui s'él­evait à peine de quelques mètres au-​dessus du niveau de l'océan Po­laire. Or cette dis­po­si­tion du sol at­ti­ra l'at­ten­tion du lieu­tenant Hob­son, et voici pourquoi.

Les marées sont as­sez fortes dans les mers arc­tiques, ou, du moins, elles passent pour telles. Bi­en des nav­iga­teurs qui les ont ob­servées, Par­ry, Franklin, les deux Ross, Mac Clure, Mac Clin­tock, ont vu la mer, à l'époque des syzy­gies, mon­ter de vingt à vingt-​cinq pieds au-​dessus du niveau moyen. Si cette ob­ser­va­tion était juste, -- et il n'ex­is­tait au­cune rai­son de met­tre en doute la vérac­ité des ob­ser­va­teurs, -- le lieu­tenant Hob­son de­vait for­cé­ment se de­man­der com­ment il se fai­sait que l'Océan, gon­flé sous l'ac­tion de la lune, n'en­vahît pas ce lit­toral peu élevé au- dessus du niveau de la mer, puisque au­cun ob­sta­cle, ni dune, ni ex­tumes­cence quel­conque du sol, ne s'op­po­sait à la prop­aga­tion des eaux; com­ment il se fai­sait que ce phénomène des marées n'en­traînât pas la sub­mer­sion com­plète du ter­ri­toire jusqu'aux lim­ites les plus reculées de l'hori­zon, et ne provo­quât pas la con­fu­sion des eaux du lac et de l'océan Glacial? Or il était év­ident que cette sub­mer­sion ne se pro­dui­sait pas, et ne s'était ja­mais pro­duite.

Jasper Hob­son ne put donc s'em­pêch­er de faire cette re­mar­que, ce qui ame­na sa com­pagne à lui répon­dre que, sans doute, quoi qu'on en eût dit, les marées étaient in­sen­si­bles dans l'océan Glacial arc­tique.

«Mais au con­traire, madame, répon­dit Jasper Hob­son, tous les rap­ports des nav­iga­teurs s'ac­cor­dent sur ce point, que le flux et le re­flux sont très pronon­cés dans les mers po­laires, et il n'est pas ad­mis­si­ble que leur ob­ser­va­tion soit fausse.

-- Alors, mon­sieur Hob­son, reprit Mrs. Pauli­na Bar­nett, veuillez m'ex­pli­quer pourquoi les flots de l'Océan ne cou­vrent point ce pays, qui ne s'élève pas à dix pieds au-​dessus du niveau de la basse mer?

-- Eh, madame! répon­dit Jasper Hob­son, voilà pré­cisé­ment mon em­bar­ras, je ne sais com­ment ex­pli­quer ce fait. Depuis un mois que nous sommes sur ce lit­toral, j'ai con­staté et à plusieurs repris­es que le niveau de la mer s'él­evait d'un pied à peine en temps or­di­naire, et j'af­firmerais presque que dans quinze jours, au 22 septem­bre, en plein équinoxe, c'est-​à-​dire au mo­ment même où le phénomène at­tein­dra son max­imum, le dé­place­ment des eaux ne dé­passera pas un pied et de­mi sur les ri­vages du cap Bathurst. Du reste, nous le ver­rons bi­en.

-- Mais en­fin, l'ex­pli­ca­tion, mon­sieur Hob­son, l'ex­pli­ca­tion de ce fait, car tout s'ex­plique en ce monde?

-- Eh bi­en, madame, répon­dit le lieu­tenant, de deux choses l'une: ou les nav­iga­teurs ont mal ob­servé, ce que je ne puis ad­met­tre quand il s'ag­it de per­son­nages tels que Franklin, Par­ry, Ross et autres, -- ou bi­en, les marées sont nulles spé­ciale­ment sur ce point du lit­toral améri­cain, et peut-​être pour les mêmes raisons qui les ren­dent in­sen­si­bles dans cer­taines mers resser­rées, la Méditer­ranée en­tre autres, où le rap­proche­ment des con­ti­nents riverains et l'étroitesse des per­tu­is ne don­nent pas un ac­cès suff­isant aux eaux de l'At­lan­tique.

-- Ad­met­tons cette dernière hy­pothèse, mon­sieur Jasper, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Il le faut bi­en, répon­dit le lieu­tenant en sec­ouant la tête, et pour­tant elle ne me sat­is­fait pas, et je sens là quelque sin­gu­lar­ité na­turelle dont je ne puis me ren­dre compte.»

À neuf heures, les deux traîneaux, après avoir suivi un ri­vage con­stam­ment plat et sablon­neux, étaient ar­rivés à la baie or­di­naire­ment fréquen­tée par les pho­ques. On lais­sa les at­te­lages en ar­rière, afin de ne point ef­fray­er ces an­imaux, qu'il im­por­tait de sur­pren­dre sur le ri­vage.

Com­bi­en cette par­tie du ter­ri­toire dif­férait de celle qui con­fi­nait au cap Bathurst!

Au point où les chas­seurs s'étaient ar­rêtés, le lit­toral, capricieuse­ment échan­cré et rongé sur sa lisière, bizarrement con­vul­sion­né sur toute son éten­due, trahis­sait de la façon la plus év­idente une orig­ine plu­toni­enne, bi­en dis­tincte, en ef­fet, des for­ma­tions sédi­men­taires qui car­ac­téri­saient les en­vi­rons du cap.

Le feu des épo­ques géologiques, et non l'eau, avait évidem­ment pro­duit ces ter­rains. La pierre, qui man­quait au cap Bathurst, -- par­tic­ular­ité, pour le dire en pas­sant, non moins in­ex­pli­ca­ble que l'ab­sence de marées, -- reparais­sait ici sous forme de blocs er­ra­tiques, de roches pro­fondé­ment en­cas­trées dans le sol. De tous côtés, sur un sable noirâtre, au mi­lieu de laves vésic­ulaires, s'éparpil­laient des cail­loux ap­par­tenant à ces sil­icates alu­mineux com­pris sous le nom col­lec­tif de feldspath, et dont la présence dé­mon­trait ir­réfutable­ment que ce lit­toral n'était qu'un ter­rain de cristalli­sa­tion. À sa sur­face scin­til­laient d'in­nom­brables labradorites, galets var­iés, aux re­flets vifs et changeants, bleus, rouges, verts, puis, çà et là, des pier­res ponces et des ob­si­di­ennes. En ar­rière s'étageaient de hautes falais­es, qui s'él­evaient de deux cents pieds au-​dessus du niveau de la mer.

Jasper Hob­son ré­so­lut de gravir ces falais­es jusqu'à leur som­met, afin d'ex­am­in­er toute la par­tie ori­en­tale du pays. Il avait le temps, car l'heure de la chas­se aux pho­ques n'était pas en­core venue. On voy­ait seule­ment quelques cou­ples de ces am­phi­bies qui pre­naient leurs ébats sur le ri­vage, et il con­ve­nait d'at­ten­dre qu'ils se fussent réu­nis en plus grand nom­bre, afin de les sur­pren­dre pen­dant leur sieste, ou plutôt pen­dant ce som­meil que le soleil de mi­di provoque chez les mam­mifères marins. Le lieu­tenant Hob­son re­con­nut, d'ailleurs, que ces am­phi­bies n'étaient point des pho­ques pro­pre­ment dits, ain­si que ses gens le lui avaient an­non­cé. Ces mam­mifères ap­parte­naient bi­en au groupe des pin­nipèdes, mais c'étaient des chevaux marins et des vach­es marines, qui for­ment dans la nomen­cla­ture zo­ologique le genre des mors­es, et sont re­con­naiss­ables à leurs ca­nines supérieures, longues défens­es dirigées de haut en bas.

Les chas­seurs, tour­nant alors la pe­tite baie que sem­blaient af­fec­tion­ner ces an­imaux, et à laque­lle ils don­nèrent le nom de Baie des Mors­es, s'élevèrent sur la falaise du lit­toral. Pe­tersen, Hope et Kel­let de­meurèrent sur un pe­tit promon­toire, afin de surveiller les am­phi­bies, tan­dis que Mrs. Pauli­na Bar­nett, Jasper Hob­son et le ser­gent gag­naient le som­met de la falaise de manière à domin­er de cent cin­quante à deux cents pieds le pays en­vi­ron­nant. Ils ne de­vaient point per­dre de vue leurs trois com­pagnons, chargés de les prévenir par un sig­nal dès que la réu­nion des mors­es serait suff­isam­ment nom­breuse.

En un quart d'heure, le lieu­tenant, sa com­pagne et le ser­gent eu­rent at­teint le plus haut som­met. De ce point ils purent aisé­ment ob­serv­er tout le ter­ri­toire qui se dévelop­pait sous leurs yeux.

À leurs pieds s'étendait la mer im­mense que fer­mait au nord l'hori­zon du ciel. Nulle terre en vue, nulle ban­quise, nul ice­berg. L'Océan était li­bre de glaces même au-​delà des lim­ites du re­gard, et, prob­able­ment, sous ce par­al­lèle, cette por­tion de la mer Glaciale restait ain­si nav­iga­ble jusqu'au détroit de Behring. Pen­dant la sai­son d'été, les navires de la Com­pag­nie pour­raient donc facile­ment at­ter­rir au cap Bathurst par la voie du nord- ouest.

En se re­tour­nant vers l'ouest, Jasper Hob­son dé­cou­vrit une con­trée toute nou­velle, et il eut alors l'ex­pli­ca­tion de ces débris vol­caniques dont le lit­toral était véri­ta­ble­ment en­com­bré.

À une dizaine de milles s'étageaient des collines ig­nivomes, à cône tron­qué, qu'on ne pou­vait apercevoir du cap Bathurst, parce qu'elles étaient cachées par la falaise. Elles se pro­fi­laient as­sez con­fusé­ment sur le ciel, comme si une main trem­blante en eût tracé la ligne ter­mi­nale. Jasper Hob­son, après les avoir ob­servées avec at­ten­tion, les mon­tra de la main au ser­gent et à Mrs. Pauli­na Bar­nett, puis, sans rien dire, il por­ta ses re­gards vers le côté op­posé.

Dans l'est, c'était cette longue lisière de ri­vage, sans une ir­régu­lar­ité, sans un mou­ve­ment de ter­rain, qui se pro­longeait jusqu'au cap Bathurst. Des ob­ser­va­teurs mu­nis d'une bonne lorgnette au­raient pu re­con­naître le Fort-​Es­pérance, et même la pe­tite fumée bleuâtre qui, à cette heure, de­vait s'échap­per des fourneaux de Mrs. Jo­liffe.

En ar­rière, le ter­ri­toire of­frait deux as­pects bi­en tranchés. Dans l'est et au sud, une vaste plaine con­fi­nait au cap sur une éten­due de plusieurs cen­taines de milles car­rés. Au con­traire, en ar­rière- plan des falais­es, depuis la baie des Mors­es jusqu'aux mon­tagnes vol­caniques, le pays, ef­froy­able­ment con­vul­sion­né, in­di­quait claire­ment qu'il de­vait son orig­ine à un soulève­ment érup­tif.

Le lieu­tenant ob­ser­vait ce con­traste si mar­qué en­tre ces deux par­ties du ter­ri­toire. Et, il faut l'avouer, cela lui sem­blait presque «étrange».

«Pensez-​vous, mon­sieur Hob­son, de­man­da alors le ser­gent Long, que ces mon­tagnes qui fer­ment l'hori­zon à l'ouest soient des vol­cans?

-- Sans au­cun doute, ser­gent, répon­dit Jasper Hob­son. Ce sont elles qui ont lancé jusqu'ici ces pier­res ponces, ces ob­si­di­ennes, ces in­nom­brables labradorites, et nous n'au­ri­ons pas trois milles à faire pour fouler du pied des laves et des cen­dres.

-- Et croyez-​vous, mon lieu­tenant, que ces vol­cans soient en­core en ac­tiv­ité? de­man­da le ser­gent.

-- À cela, je ne puis vous répon­dre.

-- Cepen­dant nous n'apercevons en ce mo­ment au­cune fumée à leur som­met.

-- Ce n'est pas une rai­son, ser­gent Long. Est-​ce que vous avez tou­jours la pipe à la bouche?

-- Non, mon­sieur Hob­son.

-- Eh bi­en, Long, c'est ex­acte­ment la même chose pour les vol­cans. Ils ne fu­ment pas tou­jours.

-- Je vous com­prends, mon­sieur Hob­son, répon­dit le ser­gent Long, mais ce que je com­prends moins, en vérité, c'est qu'il ex­iste des vol­cans sur les con­ti­nents po­laires.

-- Ils n'y sont pas très nom­breux, dit Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Non, madame, répon­dit le lieu­tenant, mais on en compte, cepen­dant, un cer­tain nom­bre: à l'île de Jean-​Mayen, aux îles Aléou­ti­ennes, dans le Kamtchat­ka, dans l'Amérique russe, en Is­lande; puis dans le sud, à la Terre de Feu, sur les con­trées aus­trales. Ces vol­cans ne sont que les chem­inées de cette vaste usine cen­trale où s'éla­borent les pro­duits chim­iques du globe, et je pense que le Créa­teur de toutes choses a per­cé ces chem­inées partout où elles étaient néces­saires.

-- Sans doute, mon­sieur Hob­son, répon­dit le ser­gent, mais au pôle, sous ces cli­mats glacés!...

-- Et qu'im­porte, ser­gent, qu'im­porte que ce soit au pôle ou à l'équa­teur! Je di­rai même plus, les soupi­raux doivent être plus nom­breux aux en­vi­rons des pôles qu'en au­cun autre point du globe.

-- Et pourquoi, mon­sieur Hob­son? de­man­da le ser­gent, qui parais­sait fort sur­pris de cette af­fir­ma­tion.

-- Parce que si ces soupa­pes se sont ou­vertes sous la pres­sion des gaz in­térieurs, c'est pré­cisé­ment aux en­droits où la croûte ter­restre était moins épaisse. Or, par suite de l'aplatisse­ment de la terre aux pôles, il sem­ble na­turel que... -- Mais j'aperçois un sig­nal de Kel­let, dit le lieu­tenant, in­ter­rompant son ar­gu­men­ta­tion. Voulez-​vous nous ac­com­pa­gn­er, madame?

-- Je vous at­tendrai ici, mon­sieur Hob­son, répon­dit la voyageuse. Ce mas­sacre de mors­es n'a vrai­ment rien qui m'at­tire!

-- C'est en­ten­du, madame, répon­dit Jasper Hob­son, et si vous voulez nous re­join­dre dans une heure, nous repren­drons en­sem­ble le chemin du fort.»

Mrs. Pauli­na Bar­nett res­ta donc sur le som­met de la falaise, con­tem­plant le panora­ma si var­ié qui se déroulait sous ses yeux.

Un quart d'heure après, Jasper Hob­son et le ser­gent Long ar­rivaient sur le ri­vage.

Les mors­es étaient alors en grand nom­bre. On pou­vait en compter une cen­taine. Quelques-​uns ram­paient sur le sable au moyen de leurs pieds courts et palmés. Mais, pour la plu­part, groupés par famille, ils dor­maient. Un ou deux, des plus grands, mâles longs de trois mètres, à pelage peu fourni, de couleur roussâtre, sem­blaient veiller comme des sen­tinelles sur le reste du trou­peau.

Les chas­seurs durent s'avancer avec une ex­trême pru­dence, en prof­itant de l'abri des rochers et des mou­ve­ments de ter­rain, de manière à cern­er quelques groupes de mors­es et à leur couper la re­traite vers la mer. Sur terre, en ef­fet, ces an­imaux sont lourds, peu mo­biles, gauch­es. Ils ne marchent que par pe­tits sauts, ou en pro­duisant avec leur échine un cer­tain mou­ve­ment de rep­ta­tion. Mais dans l'eau, leur véri­ta­ble élé­ment, ils re­de­vi­en­nent des pois­sons ag­iles, des nageurs red­outa­bles, qui sou­vent met­tent en péril les chaloupes qui les pour­suiv­ent.

Cepen­dant les grands mâles se dé­fi­aient. Ils sen­taient un dan­ger prochain. Leur tête se re­dres­sait. Leurs yeux se por­taient de tous côtés. Mais, avant qu'ils eu­ssent eu le temps de don­ner le sig­nal d'alarme, Jasper Hob­son et Kel­let, s'élançant d'une part, le ser­gent, Pe­tersen et Hope se pré­cip­itant de l'autre, frap­pèrent cinq mors­es de leurs balles, puis ils les achevèrent à coups de pique, pen­dant que le reste du trou­peau se pré­cip­itait à la mer.

La vic­toire avait été facile. Les cinq am­phi­bies étaient de grande taille. L'ivoire de leurs défens­es, quoique un peu grenu, parais­sait être de pre­mière qual­ité; mais, ce que le lieu­tenant Hob­son ap­pré­ci­ait da­van­tage, leur corps gros et gras promet­tait de fournir une huile abon­dante. On se hâ­ta de les plac­er sur les traîneaux, et les at­te­lages de chiens en eu­rent leur charge suff­isante.

Il était une heure alors. En ce mo­ment, Mrs. Pauli­na Bar­nett re­joignit ses com­pagnons, et tous reprirent, en cô­toy­ant le lit­toral, la route du Fort-​Es­pérance.

Il va sans dire que ce re­tour se fit à pied, puisque les traîneaux étaient à pleine charge. Ce n'était qu'une dizaine de milles à franchir, mais en ligne droite. Or «rien n'est plus long qu'un chemin qui ne fait pas de coudes», dit le proverbe anglais, et ce proverbe a rai­son.

Aus­si, pour tromper les en­nuis de la route, les chas­seurs causèrent-​ils de choses et d'autres. Mrs. Pauli­na Bar­nett se mêlait fréquem­ment à leur con­ver­sa­tion, et s'in­stru­isait ain­si en prof­itant des con­nais­sances spé­ciales à ces braves gens. Mais, en somme, on n'al­lait pas vite. C'était un lourd fardeau pour les at­te­lages que ces mass­es char­nues, et les traîneaux glis­saient mal. Sur une couche de neige bi­en dur­cie, les chiens au­raient franchi en moins de deux heures la dis­tance qui sé­parait la baie des Mors­es du Fort-​Es­pérance.

Plusieurs fois, le lieu­tenant Hob­son dut faire halte pour don­ner quelques in­stants de re­pos à ses chiens, qui étaient à bout de forces.

Ce qui ame­na le ser­gent Long à dire:

«Ces mors­es, dans notre in­térêt, au­raient bi­en dû établir plus près du fort leur campe­ment habituel.

-- Ils n'y au­raient point trou­vé d'em­place­ment fa­vor­able, répon­dit le lieu­tenant en sec­ouant la tête.

-- Pourquoi donc, mon­sieur Hob­son? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett, as­sez sur­prise de cette réponse.

-- Parce que ces am­phi­bies ne fréquentent que les ri­vages à pente douce, sur lesquels ils peu­vent ram­per en sor­tant de la mer.

-- Mais le lit­toral du cap?...

-- Le lit­toral du cap, répon­dit Jasper Hob­son, est ac­core comme un mur de cour­tine. Son ri­vage ne présente au­cune dé­cliv­ité. Il sem­ble qu'il ait été coupé à pic. C'est en­core là, madame, une in­ex­pli­ca­ble sin­gu­lar­ité de ce ter­ri­toire, et quand nos pêcheurs voudront pêch­er sur ses bor­ds, leurs lignes ne de­vront pas avoir moins de trois cents brass­es de fond! Pourquoi cette dis­po­si­tion? Je l'ig­nore, mais je su­is porté à croire qu'il y a bi­en des siè­cles, une rup­ture vi­olente, due à quelque ac­tion vol­canique, au­ra sé­paré du lit­toral une por­tion du con­ti­nent, main­tenant en­gloutie dans la mer Glaciale!»

XVI.

Deux coups de feu.

La pre­mière moitié du mois de septem­bre s'était écoulée. Si le Fort-​Es­pérance eût été situé au pôle même, c'est-​à-​dire vingt de­grés plus haut en lat­itude, le 21 du présent mois, la nu­it po­laire l'au­rait déjà en­velop­pé de ténèbres. Mais sur ce soix­ante- dix­ième par­al­lèle, le soleil al­lait se traîn­er cir­cu­laire­ment au- dessus de l'hori­zon pen­dant plus d'un mois en­core. Déjà, pour­tant, la tem­péra­ture se re­froidis­sait sen­si­ble­ment. Pen­dant la nu­it, le ther­momètre tombait à trente et un de­grés Fahren­heit (1° centi­gr. au-​dessous de zéro). De je­unes glaces se for­maient çà et là, que les derniers rayons so­laires dis­solvaient pen­dant le jour. Quelques bour­rasques de neige pas­saient au mi­lieu des rafales de pluie et du vent. La mau­vaise sai­son était évidem­ment prochaine.

Mais les habi­tants de la fac­torerie pou­vaient l'at­ten­dre sans crainte. Les ap­pro­vi­sion­nements actuelle­ment em­ma­gas­inés de­vaient suf­fire et au-​delà. La réserve de ve­nai­son sèche s'était ac­crue. Une ving­taine d'autres mors­es avaient été tués. Mac Nap avait eu le temps de con­stru­ire une étable bi­en close, des­tinée aux rennes do­mes­tiques, et en ar­rière de la mai­son, un vaste hangar qui ren­fer­mait le com­bustible. L'hiv­er, c'est-​à-​dire la nu­it, la neige, la glace, le froid, pou­vait venir. On était prêt à le re­cevoir.

Mais après avoir pourvu aux be­soins fu­turs des habi­tants du fort, Jasper Hob­son songea aux in­térêts de la Com­pag­nie. Le mo­ment ar­rivait où les an­imaux, revê­tant la four­rure hiver­nale, de­ve­naient une proie pré­cieuse. L'époque était fa­vor­able pour les abat­tre à coups de fusil, en at­ten­dant que la terre, uni­for­mé­ment cou­verte de neige, per­mît de leur ten­dre des trappes. Jasper Hob­son or­gan­isa donc les chas­ses. Sous cette haute lat­itude, on ne pou­vait compter sur le con­cours des In­di­ens, qui sont habituelle­ment les four­nisseurs des fac­toreries, car ces in­digènes fréquentent des ter­ri­toires plus mérid­ionaux. Le lieu­tenant Hob­son, Mar­bre, Sabine et deux ou trois de leurs com­pagnons durent donc chas­ser pour le compte de la Com­pag­nie, et, on le pense, ils ne man­quèrent pas de be­sogne.

Une tribu de cas­tors avait été sig­nalée sur un af­flu­ent de la pe­tite riv­ière, à six milles en­vi­ron dans le sud du fort. Ce fut là que Jasper Hob­son dirigea sa pre­mière ex­pédi­tion.

Autre­fois le du­vet de cas­tor valait jusqu'à qua­tre cents francs le kilo­gramme, au temps où la chapel­lerie l'em­ploy­ait com­muné­ment; mais, si l'util­isa­tion de ce du­vet a dimin­ué, cepen­dant les peaux, sur les marchés de four­rures, con­ser­vent en­core un prix élevé dans une cer­taine pro­por­tion, parce que cette race de rongeurs, impi­toy­able­ment traquée, tend à dis­paraître.

Les chas­seurs se rendi­rent sur la riv­ière, à l'en­droit in­diqué. Là, le lieu­tenant fit ad­mir­er à Mrs. Pauli­na Bar­nett les in­génieuses dis­po­si­tions pris­es par ces an­imaux pour amé­nag­er con­ven­able­ment leur cité sous-​ma­rine. Il y avait une cen­taine de cas­tors qui oc­cu­paient par cou­ple des ter­ri­ers creusés dans le voisi­nage de l'af­flu­ent. Mais déjà ils avaient com­mencé la con­struc­tion de leur vil­lage d'hiv­er, et ils y tra­vail­laient as­sidû­ment.

En travers de ce ruis­seau aux eaux rapi­des et as­sez pro­fondes pour ne point gel­er dans leurs couch­es in­férieures, même pen­dant les hivers les plus rigoureux, les cas­tors avaient con­stru­it une digue, un peu ar­quée en amont; cette digue était un solide as­sem­blage de pieux plan­tés ver­ti­cale­ment, en­trelacés de branch­es flex­ibles et d'ar­bres ébranchés, qui s'y ap­puyaient transver­sale­ment; le tout était lié, maçon­né, ci­men­té avec de la terre argileuse, que les pieds du rongeur avaient gâchée d'abord; puis, sa queue aidant, -- une queue large et presque ovale, aplatie hor­izon­tale­ment et re­cou­verte de poils écailleux, -- cette argile, dis­posée en pelote, avait uni­for­mé­ment revê­tu toute la char­pente de la digue.

«Cette digue, madame, dit Jasper Hob­son, a eu pour but de don­ner à la riv­ière un niveau con­stant, et elle a per­mis aux in­génieurs de la tribu d'établir en amont ces ca­banes de forme ronde dont vous apercevez le som­met. Ce sont de solides con­struc­tions que ces huttes; leurs parois de bois et d'argile mesurent deux pieds d'épais­seur, et elles n'of­frent d'ac­cès à l'in­térieur que par une étroite porte située sous l'eau, ce qui oblige chaque habi­tant à plonger, quand il veut sor­tir de chez lui ou y ren­tr­er, mais ce qui as­sure, par là même, la sécu­rité de la famille. Si vous dé­molissiez une de ces huttes, vous la trou­ver­iez com­posée de deux étages: un étage in­férieur qui sert de ma­ga­sin et dans lequel sont en­tassées les pro­vi­sions d'hiv­er, telles que branch­es, écorces, racines, et un étage supérieur, que l'eau n'at­teint pas, et dans lequel le pro­prié­taire vit avec sa pe­tite maison­née.

-- Mais je n'aperçois au­cun de ces in­dus­trieux an­imaux, dit Mrs. Pauli­na Bar­nett. Est-​ce que la con­struc­tion du vil­lage serait déjà aban­don­née?

-- Non, madame, reprit le lieu­tenant Hob­son, mais en ce mo­ment les ou­vri­ers se re­posent et dor­ment, car ces an­imaux ne tra­vail­lent que la nu­it, et c'est dans leurs ter­ri­ers que nous al­lons les sur­pren­dre!»

Et, en ef­fet, la cap­ture de ces rongeurs ne présen­ta au­cune dif­fi­culté. Une cen­taine furent sai­sis dans l'es­pace d'une heure, et par­mi eux on en comp­tait quelques-​uns d'une grande valeur com­mer­ciale, at­ten­du que leur four­rure était ab­sol­ument noire. Les autres présen­taient un pelage soyeux, long, luisant, mais d'une nu­ance rouge mêlée de mar­ron, et sous ce pelage un du­vet fin, ser­ré et gris d'ar­gent. Les chas­seurs revin­rent au fort très sat­is­faits du ré­sul­tat de leur chas­se. Les peaux de cas­tor furent em­ma­gas­inées et en­reg­istrées sous la dénom­ina­tion de «par­chemins» ou de je­unes cas­tors, suiv­ant leur prix.

Pen­dant tout le mois de septem­bre, et jusqu'à la mi-​oc­to­bre, à peu près, ces ex­pédi­tions se pour­suivirent et pro­duisirent des ré­sul­tats fa­vor­ables.

Des blaireaux furent pris, mais en pe­tite quan­tité; on les recher­chait pour leur peau, qui sert à la gar­ni­ture des col­liers de chevaux de trait, et pour leurs poils dont on fait des bross­es et des pinceaux. Ces car­ni­vores, -- ce ne sont véri­ta­ble­ment que de pe­tits ours, -- ap­parte­naient à l'es­pèce des blaireaux- car­ca­jous qui sont par­ti­culiers à l'Amérique du Nord.

D'autres échan­til­lons de la tribu des rongeurs, et presque aus­si in­dus­trieux que le cas­tor, comp­tèrent pour un très haut chiffre dans les ma­ga­sins de la fac­torerie. C'étaient des rats musqués, longs de plus d'un pied, queue dé­duite, et dont la four­rure est as­sez es­timée. On les prit au ter­ri­er, et sans peine, car ils pul­lu­laient avec cette abon­dance spé­ciale à leur es­pèce.

Quelques an­imaux de la famille des félins, les lynx, ex­igèrent l'em­ploi des armes à feu. Ces an­imaux sou­ples, ag­iles, à pelage roux clair et ta­cheté de mouchetures noirâtres, red­outa­bles même aux rennes, ne sont à vrai dire que des loups-​cerviers qui se défend­ent brave­ment. Mais ni Mar­bre ni Sabine n'en étaient à leurs pre­miers lynx, et ils tuèrent une soix­an­taine de ces an­imaux.

Quelques wolvérènes, as­sez beaux de four­rure, furent abat­tus aus­si dans les mêmes con­di­tions.

Les her­mines se mon­trèrent rarement. Ces an­imaux, qui font par­tie de la tribu des martres, comme les putois, ne por­taient pas leur belle robe d'hiv­er, qui est en­tière­ment blanche, sauf un point noir au bout de la queue. Leur pelage était en­core roux en dessus, et d'un gris jaunâtre en dessous. Jasper Hob­son avait donc recom­mandé à ses com­pagnons de les épargn­er mo­men­tané­ment. Il fal­lait at­ten­dre et les laiss­er «mûrir», pour em­ploy­er l'ex­pres­sion du chas­seur Sabine, c'est-​à-​dire blanchir sous la froidure de l'hiv­er. Quant aux putois, dont la chas­se est fort désagréable à cause de l'odeur fétide que ces an­imaux ré­pan­dent et qui leur a valu le nom qu'ils por­tent, on en prit un as­sez grand nom­bre, soit en les traquant dans les trous d'ar­bre qui leur ser­vent de ter­ri­ers, soit en les abat­tant à coups de fusil, quand ils se glis­saient en­tre les branch­es.

Les martres pro­pre­ment dites furent l'ob­jet d'une chas­se toute spé­ciale. On sait com­bi­en la peau de ces car­ni­vores est es­timée, quoique à un de­gré in­férieur à la zi­beline, dont la riche four­rure est noirâtre en hiv­er; mais cette zi­beline ne fréquente que les ré­gions septen­tri­onales de l'Eu­rope et de l'Asie jusqu'au Kamtchat­ka, et ce sont les Sibériens qui lui font la chas­se la plus ac­tive. Néan­moins, sur le lit­toral améri­cain de la mer arc­tique se ren­con­traient d'autres martres, dont les peaux ont en­core une très grande valeur, telles que le wi­son et le pékan, autrement dits «martres du Cana­da».

Ces martres et ces vi­sons, pen­dant le mois de septem­bre, ne fournirent à la fac­torerie qu'un pe­tit nom­bre de four­rures. Ce sont des an­imaux très vifs, très ag­iles, au corps long et sou­ple, qui leur a valu la dénom­ina­tion de «ver­mi­formes». Et, en ef­fet, ils peu­vent s'al­longer comme un ver, et con­séquem­ment se fau­fil­er par les plus étroites ou­ver­tures. On com­prend donc qu'ils puis­sent échap­per aisé­ment aux pour­suites des chas­seurs. Aus­si, pen­dant la sai­son d'hiv­er, les prend-​on plus facile­ment au moyen de trappes. Mar­bre et Sabine n'at­tendaient que le mo­ment fa­vor­able de se trans­former en trappeurs, et ils com­pre­naient bi­en qu'au re­tour du print­emps, ni les wisons ni les martres ne man­queraient dans les ma­ga­sins de la Com­pag­nie.

Pour achev­er l'énuméra­tion des pel­leter­ies dont le Fort-​Es­pérance s'en­ri­chit pen­dant ces ex­pédi­tions, il con­vient de par­ler des re­nards bleus et des re­nards ar­gen­tés, qui sont con­sid­érés sur les marchés de Russie et d'An­gleterre comme les plus pré­cieux des an­imaux à four­rure.

Au-​dessus de tous se place le re­nard bleu, con­nu zo­ologique­ment sous le nom «d'isatis». Ce joli an­imal est noir de muse­au, cen­dré ou blond fon­cé de poil, et nulle­ment bleu, comme on pour­rait le croire; son pelage très long, très épais, très moelleux, est ad­mirable et pos­sède toutes les qual­ités qui con­stituent la beauté d'une four­rure: douceur, so­lid­ité, longueur du poil, épais­seur et couleur. Le re­nard bleu est in­con­testable­ment le roi des an­imaux à four­rure. Aus­si sa peau vaut-​elle six fois le prix de toute autre peau, et un man­teau ap­par­tenant à l'em­pereur de Russie, fait tout en­tier avec des peaux du cou de re­nard bleu, qui sont les plus belles, fut-​il es­timé, à l'ex­po­si­tion de Lon­dres, en 1851, trois mille qua­tre cents livres ster­ling[4].

Quelques-​uns de ces re­nards avaient paru aux en­vi­rons du cap Bathurst, mais les chas­seurs n'avaient pu s'en em­par­er, car ces car­ni­vores sont rusés, ag­iles, dif­fi­ciles à pren­dre, mais on réus­sit à tuer une douzaine de re­nards ar­gen­tés dont le pelage, d'un noir mag­nifique, est pointil­lé de blanc. Quoique la peau de ces derniers ne vaille pas celle des re­nards bleus, c'est en­core une riche dépouille, qui trou­ve un haut prix sur les marchés de l'An­gleterre et de la Russie.

L'un de ces re­nards ar­gen­tés était un an­imal su­perbe, dont la taille sur­pas­sait un peu celle du re­nard com­mun. Il avait les or­eilles, les épaules, la queue d'un noir de fumée, mais la fine ex­trémité de son ap­pen­dice cau­dal et le haut de ses sour­cils étaient blancs.

Les cir­con­stances par­ti­culières dans lesquelles ce re­nard fut tué méri­tent d'être rap­portées avec dé­tail, car elles jus­ti­fièrent cer­taines ap­préhen­sions du lieu­tenant Hob­son, ain­si que cer­taines pré­cau­tions défen­sives qu'il avait cru de­voir pren­dre.

Le 24 septem­bre, dans la mat­inée, deux traîneaux avaient amené Mrs. Pauli­na Bar­nett, le lieu­tenant, le ser­gent Long, Mar­bre et Sabine à la baie des Mors­es. Des traces de re­nards avaient été re­con­nues, la veille, par quelques hommes du dé­tache­ment, au mi­lieu de roches en­tre lesquelles pous­saient de mai­gres ar­bris­seaux, et cer­tains in­dices in­dis­cuta­bles avaient trahi leur pas­sage. Les chas­seurs, mis en ap­pétit, s'oc­cupèrent de retrou­ver une piste qui leur promet­tait une dépouille de haut prix, et, en ef­fet, les recherch­es ne furent point vaines. Deux heures après leur ar­rivée, un as­sez beau re­nard ar­gen­té gi­sait sans vie sur le sol.

Deux ou trois autres de ces car­ni­vores furent en­core en­tre­vus. Les chas­seurs se di­visèrent alors. Tan­dis que Mar­bre et Sabine se lançaient sur les traces d'un re­nard, le lieu­tenant Hob­son, Mrs. Pauli­na Bar­nett et le ser­gent Long es­sayaient de couper la re­traite à un autre bel an­imal qui cher­chait à se dis­simuler der­rière les roches.

Il fal­lut na­turelle­ment rus­er avec ce re­nard, qui, se lais­sant à peine voir, n'ex­po­sait au­cune par­tie de son corps au choc d'une balle.

Pen­dant une de­mi-​heure, cette pour­suite con­tin­ua sans amen­er de ré­sul­tat. Cepen­dant l'an­imal était cerné sur trois côtés, et la mer lui fer­mait le qua­trième. Il com­prit bi­en­tôt le désa­van­tage de sa sit­ua­tion, et il ré­so­lut d'en sor­tir par un bond prodigieux, qui ne lais­sait d'autre chance au chas­seur que de le tir­er au vol.

Il s'élança donc, fran­chissant une roche; mais Jasper Hob­son le guet­tait, et au mo­ment où l'an­imal pas­sait comme une om­bre, il le salua d'une balle.

Au même in­stant, un autre coup de feu éclatait, et le re­nard, mortelle­ment frap­pé, tombait à terre.

«Hur­rah! hur­rah! s'écria Jasper Hob­son. Il est à moi!

-- Et à moi!» répon­dit un étranger, qui posa le pied sur le re­nard à l'in­stant où le lieu­tenant y por­tait la main.

Jasper Hob­son, stupé­fait, rec­ula. Il avait cru que la sec­onde balle était par­tie du fusil du ser­gent, et il se trou­vait en présence d'un chas­seur in­con­nu, dont le fusil fu­mait en­core.

Les deux ri­vaux se re­gardèrent. Mrs. Pauli­na Bar­nett et son com­pagnon ar­rivaient alors et étaient bi­en­tôt re­joints par Mar­bre et Sabine, tan­dis qu'une douzaine d'hommes, tour­nant la falaise, s'ap­prochaient de l'étranger, qui s'in­cli­na poli­ment de­vant la voyageuse. C'était un homme de haute taille, of­frant le type par­fait de ces «voyageurs cana­di­ens» dont Jasper Hob­son red­outait si par­ti­culière­ment la con­cur­rence. Ce chas­seur por­tait en­core ce cos­tume tra­di­tion­nel dont le ro­manci­er améri­cain Wash­ing­ton Irv­ing a fait ex­acte­ment la de­scrip­tion: cou­ver­ture dis­posée en forme de capote, chemise de co­ton à raies, larges cu­lottes de drap, guêtres de cuir, mo­cassins de peau de daim, cein­ture de laine bi­gar­rée sup­por­tant le couteau, le sac à tabac, la pipe et quelques usten­siles de campe­ment, en un mot, un ha­bille­ment moitié civil­isé, moitié sauvage. Qua­tre de ses com­pagnons étaient vê­tus comme lui, mais moins élégam­ment. Les huit autres qui lui ser­vaient d'es­corte étaient des In­di­ens Chippe­ways.

Jasper Hob­son ne s'y méprit point. Il avait de­vant lui un Français, ou tout au moins un de­scen­dant des Français du Cana­da, et peut-​être un agent des com­pag­nies améri­caines chargé de surveiller l'étab­lisse­ment de la nou­velle fac­torerie.

«Ce re­nard m'ap­par­tient, mon­sieur, dit le lieu­tenant Hob­son, après quelques mo­ments de si­lence, pen­dant lequel son ad­ver­saire et lui s'étaient re­gardés dans le blanc des yeux.

-- Il vous ap­par­tient si vous l'avez tué, répon­dit l'in­con­nu en bon anglais, mais avec un léger ac­cent étranger.

-- Vous vous trompez, mon­sieur, répon­dit as­sez vive­ment Jasper Hob­son, cet an­imal m'ap­par­tient, même au cas où votre balle l'au­rait tué et non la mi­enne!»

Un sourire dé­daigneux ac­cueil­lit cette réponse, grosse de toutes les pré­ten­tions que la Com­pag­nie s'at­tribuait sur les ter­ri­toires de la baie d'Hud­son, de l'At­lan­tique au Paci­fique.

«Ain­si, mon­sieur, reprit l'in­con­nu, en s'ap­puyant avec grâce sur son fusil, vous re­gardez la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son comme étant maîtresse ab­solue de tout ce do­maine du nord de l'Amérique?

-- Sans au­cun doute, répon­dit le lieu­tenant Hob­son, et si vous, mon­sieur, comme je le sup­pose, vous ap­partenez à une as­so­ci­ation améri­caine...

-- À la Com­pag­nie des pel­letiers de Saint-​Louis, dit le chas­seur en s'in­cli­nant.

-- Je crois, con­tin­ua le lieu­tenant, que vous se­riez fort em­pêché de mon­tr­er l'acte qui lui ac­corde un priv­ilège sur une par­tie quel­conque de ce ter­ri­toire.

-- Actes! priv­ilèges! fit dé­daigneuse­ment le Cana­di­en, ce sont là des mots de la vieille Eu­rope qui ré­son­nent mal en Amérique.

-- Aus­si n'êtes-​vous point en Amérique, mais sur le sol même de l'An­gleterre! répon­dit Jasper Hob­son avec fierté.

-- Mon­sieur le lieu­tenant, répon­dit le chas­seur en s'an­imant un peu, ce n'est point le mo­ment d'en­gager une dis­cus­sion à ce su­jet. Nous con­nais­sons quelles sont les pré­ten­tions de l'An­gleterre en général et de la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son en par­ti­culi­er au su­jet des ter­ri­toires de chas­ses; mais je crois que, tôt ou tard, les événe­ments mod­ifieront cet état de choses, et que l'Amérique sera améri­caine depuis le détroit de Mag­el­lan jusqu'au pôle Nord.

-- Je ne le crois pas, mon­sieur, répon­dit sèche­ment Jasper Hob­son.

-- Quoi qu'il en soit, mon­sieur, reprit le Cana­di­en, je vous pro­poserai de laiss­er de côté la ques­tion in­ter­na­tionale. Quelles que soient les pré­ten­tions de la Com­pag­nie, il est bi­en év­ident que dans les por­tions les plus élevées du con­ti­nent, et prin­ci­pale­ment sur le lit­toral, le ter­ri­toire ap­par­tient à qui l'oc­cupe. Vous avez fondé une fac­torerie au cap Bathurst, eh bi­en, nous ne chas­serons pas sur vos ter­res, et, de votre côté, vous re­specterez les nôtres, quand les pel­letiers de Saint-​Louis au­ront créé quelque fort, en un autre point, sur les lim­ites septen­tri­onales de l'Amérique.»

Le front du lieu­tenant se ri­da. Jasper Hob­son savait bi­en que, dans un avenir peu éloigné, la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son ren­con­tr­erait de red­outa­bles ri­vaux jusqu'au lit­toral, que ses pré­ten­tions à pos­séder tous les ter­ri­toires du North-​Amérique ne seraient pas re­spec­tées, et qu'un échange de coups de fusil se ferait en­tre les con­cur­rents. Mais il com­prit aus­si, lui, que ce n'était point le mo­ment de dis­cuter une ques­tion de priv­ilèges, et il vit sans dé­plaisir que le chas­seur, très poli d'ailleurs, trans­portait le dé­bat sur un autre ter­rain.

«Quant à l'af­faire qui nous di­vise, dit le voyageur cana­di­en, elle est de mé­diocre im­por­tance, mon­sieur, et je pense que nous de­vons la tranch­er en chas­seurs. Votre fusil et le mien ont un cal­ibre dif­férent, et nos balles seront aisé­ment re­con­naiss­ables. Que ce re­nard ap­par­ti­enne donc à celui de nous deux qui l'au­ra véri­ta­ble­ment tué!»

La propo­si­tion était juste. La ques­tion de pro­priété touchant l'an­imal abat­tu pou­vait être ain­si ré­solue avec cer­ti­tude.

Le ca­davre du re­nard fut ex­am­iné. Il avait reçu les deux balles des deux chas­seurs, l'une au flanc, l'autre au coeur. Cette dernière était la balle du Cana­di­en.

«Cet an­imal est à vous, mon­sieur», dit Jasper Hob­son, dis­sim­ulant mal son dépit de voir cette mag­nifique dépouille pass­er à des mains étrangères.

Le voyageur prit le re­nard, et, au mo­ment où l'on pou­vait croire qu'il al­lait le charg­er sur son épaule et l'em­porter, s'avançant vers Mrs. Pauli­na Bar­nett:

«Les dames ai­ment les belles four­rures, lui dit-​il. Peut-​être, si elles savaient au prix de quelles fa­tigues et sou­vent de quels dan­gers on les ob­tient, peut-​être en seraient-​elles moins frian­des. Mais en­fin elles les ai­ment. Per­me­ttez-​moi donc, madame, de vous of­frir celle-​ci en sou­venir de notre ren­con­tre.»

Mrs. Pauli­na Bar­nett hési­tait à ac­cepter, mais le chas­seur cana­di­en avait of­fert cette mag­nifique four­rure avec tant de grâce et de si bon coeur, qu'un re­fus eût été blessant pour lui.

La voyageuse ac­cep­ta et re­mer­cia l'étranger.

Aus­sitôt celui-​ci s'in­cli­na de­vant Mrs. Pauli­na Bar­nett; puis il salua les Anglais, et, ses com­pagnons le suiv­ant, il dis­parut bi­en­tôt en­tre les roches du lit­toral.

Le lieu­tenant et les siens reprirent la route du Fort-​Es­pérance. Mais Jasper Hob­son s'en al­la tout pen­sif. La sit­ua­tion du nou­vel étab­lisse­ment fondé par ses soins était main­tenant con­nue d'une com­pag­nie ri­vale, et cette ren­con­tre du voyageur cana­di­en lui lais­sait en­trevoir de gross­es dif­fi­cultés pour l'avenir.

XVII.

L'ap­proche de l'hiv­er.

On était au 21 septem­bre. Le soleil pas­sait alors dans l'équinoxe d'au­tomne, c'est-​à-​dire que le jour et la nu­it avaient une durée égale pour le monde en­tier, et qu'à par­tir de ce mo­ment, les nu­its al­laient être plus longues que les jours. Ces re­tours suc­ces­sifs de l'om­bre et de la lu­mière avaient été ac­cueil­lis avec sat­is­fac­tion par les habi­tants du fort. Ils n'en dor­maient que mieux pen­dant les heures som­bres. L'oeil, en ef­fet, se délasse et se re­fait dans les ténèbres, surtout lorsque quelques mois d'un soleil per­pétuel l'ont ob­stiné­ment fa­tigué.

Pen­dant l'équinoxe, on sait que les marées sont or­di­naire­ment très fortes, car lorsque le soleil et la lune se trou­vent en con­jonc­tion, leur dou­ble in­flu­ence s'ajoute et ac­croît ain­si l'in­ten­sité du phénomène. C'était donc le cas d'ob­serv­er avec soin la marée qui al­lait se pro­duire sur le lit­toral du cap Bathurst. Jasper Hob­son, quelques jours avant, avait établi des points de repère, une sorte de maré­graphe, afin d'éval­uer ex­acte­ment le dé­place­ment ver­ti­cal des eaux en­tre la basse et la haute mer. Or, cette fois en­core, il con­sta­ta, quoi qu'il en eût, et mal­gré tout ce qu'avaient pu rap­porter les ob­ser­va­teurs, que l'in­flu­ence so­laire et lu­naire se fai­sait à peine sen­tir dans cette por­tion de la mer Glaciale. La marée y était à peu près nulle, -- ce qui con­tre­di­sait les rap­ports des nav­iga­teurs.

«Il y a là quelque chose qui n'est pas na­turel!» se dit le lieu­tenant.

Et véri­ta­ble­ment, il ne savait que penser; mais d'autres soins le ré­clamèrent, et il ne cher­cha pas plus longtemps à s'ex­pli­quer cette par­tic­ular­ité.

Le 29 septem­bre, l'état de l'at­mo­sphère se mod­ifia sen­si­ble­ment. Le ther­momètre tom­ba à quar­ante et un de­grés Fahren­heit (5° centi­gr. au-​dessus de zéro). Le ciel était cou­vert de brumes qui ne tardèrent pas à se ré­soudre en pluie. La mau­vaise sai­son ar­rivait.

Mrs. Jo­liffe, avant que la neige cou­vrît le sol, s'oc­cu­pa de ses se­mailles. On pou­vait es­pér­er que les graines vi­vaces d'os­eille et de cochléarias, abritées sous les couch­es neigeuses, ré­sis­teraient à l'âpreté du cli­mat et lèveraient au print­emps. Un ter­rain de plusieurs acres, caché der­rière la falaise du cap, avait été pré­paré d'avance, et il fut ense­mencé pen­dant les derniers jours de septem­bre.

Jasper Hob­son ne voulut pas at­ten­dre l'ar­rivée des grands froids pour faire revêtir à ses com­pagnons leurs habits d'hiv­er. Aus­si, tous ne tardèrent-​ils pas à être con­ven­able­ment vê­tus, por­tant de la laine sur tout le corps, des capotes de peau de daim, des pan­talons de cuir de phoque, des bon­nets de four­rure et des bottes im­per­méables. On peut dire que l'on fit égale­ment la toi­lette des cham­bres. Les murs de bois furent tapis­sés de pel­leter­ies, afin d'em­pêch­er, par cer­tains abaisse­ments de la tem­péra­ture, les couch­es de glace de se for­mer à leur sur­face. Maître Rae établit, vers ce temps-​là, les con­den­sa­teurs des­tinés à re­cueil­lir la vapeur d'eau sus­pendue dans l'air, et qui durent être vidés deux fois par se­maine. Quant au feu du poêle, il fut réglé suiv­ant les vari­ations de la tem­péra­ture ex­térieure, de manière à main­tenir le ther­momètre des cham­bres à cin­quante de­grés Fahren­heit (10° centi­gr. au-​dessus de zéro). D'ailleurs, la mai­son al­lait être bi­en­tôt re­cou­verte d'une épaisse couche de neige, qui em­pêcherait toute déperdi­tion de la chaleur in­terne. Par ces divers moyens, on es­pérait com­bat­tre vic­to­rieuse­ment ces deux red­outa­bles en­ne­mis des hiverneurs, le froid et l'hu­mid­ité.

Le 2 oc­to­bre, la colonne ther­mométrique s'étant en­core abais­sée, les pre­mières neiges en­vahirent tout le ter­ri­toire du cap Bathurst. La brise étant molle, ne for­ma point un de ces tour­bil­lons si com­muns dans les ré­gions po­laires, auxquels les Anglais ont don­né le nom de «drifts». Un vaste tapis blanc, uni­for­mé­ment dis­posé, con­fon­dit bi­en­tôt dans une même blancheur le cap, l'en­ceinte du fort et la longue lisière du lit­toral. Seules, les eaux du lac et de la mer, qui n'étaient pas en­core pris­es, con­trastèrent par leur teinte grisâtre, terne et sale. Cepen­dant, à l'hori­zon du nord, on aperce­vait les pre­miers ice­bergs qui se pro­fi­laient sur le ciel brumeux. Ce n'était pas en­core la ban­quise, mais la na­ture amas­sait les matéri­aux que le froid al­lait bi­en­tôt ci­menter pour for­mer cette im­péné­tra­ble bar­rière.

D'ailleurs, «la je­une glace» ne tar­da pas à so­lid­ifi­er les sur­faces liq­uides de la mer et du lac. Le lagon se prit le pre­mier. De larges tach­es d'un blanc gris ap­parurent çà et là, in­dice d'une gelée prochaine que fa­vori­sait le calme de l'at­mo­sphère. Et en ef­fet, le ther­momètre s'étant main­tenu pen­dant une nu­it à quinze de­grés Fahren­heit (9° centi­gr. au-​dessous de zéro), le lac présen­ta le lende­main une sur­face unie qui eût sat­is­fait les plus dif­fi­ciles patineurs de la Ser­pen­tine[5]. Puis, à l'hori­zon, le ciel revêtit une couleur par­ti­culière que les baleiniers désig­nent sous le nom de «blink», qui était pro­duite par la réver­béra­tion des champs de glace. La mer gela bi­en­tôt sur un es­pace im­mense, un vaste ice­field se for­ma peu à peu par l'agré­ga­tion des glaçons épars et se sou­da au lit­toral. Mais cet ice­field océanique, ce n'était plus le miroir uni du lac. L'ag­ita­tion des flots avait al­téré sa pureté. Çà et là on­du­laient de longues pièces so­lid­ifiées, im­par­faite­ment réu­nies par leurs bor­ds, quelques-​un­es de ces glaces flot­tantes con­nues sous la dénom­ina­tion de «drift-​ices», et, en maint en­droit, des pro­tubérances, des ex­tumes­cences sou­vent très ac­cusées, pro­duites par la pres­sion, et que les baleiniers ap­pel­lent des «hum­mocks».

En quelques jours, l'as­pect du cap Bathurst et de ses en­vi­rons fut en­tière­ment changé. Mrs. Pauli­na Bar­nett, dans un per­pétuel ravisse­ment, as­sis­tait à ce spec­ta­cle nou­veau pour elle. De quelles souf­frances, de quelles fa­tigues, son âme de voyageuse n'eût-​elle pas payé la con­tem­pla­tion de telles choses! Rien de sub­lime comme cet en­vahisse­ment de la sai­son hiver­nale, de cette prise de pos­ses­sion des ré­gions hy­per­boréennes par le froid de l'hiv­er! Au­cun des points de vue, au­cun des sites que Mrs. Pauli­na Bar­nett avait ob­servés jusqu'alors, n'était re­con­naiss­able. La con­trée se mé­ta­mor­pho­sait. Un pays nou­veau nais­sait, de­vant ses re­gards, pays em­preint d'une tristesse grandiose. Les dé­tails dis­parais­saient, et la neige ne lais­sait plus au paysage que ses grandes lignes, à peine es­tom­pées dans les brumes. C'était un dé­cor qui suc­cé­dait à un autre dé­cor, avec une ra­pid­ité féerique. Plus de mer, là où naguère s'étendait le vaste Océan. Plus de sol aux couleurs var­iées, mais un tapis éblouis­sant. Plus de forêts d'essences di­vers­es, mais un fouil­lis de sil­hou­ettes gri­maçantes, poudrées par les frimas. Plus de soleil radieux, mais un disque pâli, se traî­nant à travers le brouil­lard, traçant un arc rétré­ci pen­dant quelques heures à peine. En­fin, plus d'hori­zon de mer, net­te­ment pro­filé sur le ciel, mais une in­ter­minable chaîne d'ice­bergs, capricieuse­ment ébréchée, for­mant cette ban­quise in­fran­chiss­able que la na­ture a dressée en­tre le pôle et ses au­da­cieux chercheurs.

Que de con­ver­sa­tions, que d'ob­ser­va­tions, les change­ments de cette con­trée arc­tique provo­quèrent! Thomas Black fut le seul peut-​être qui restât in­sen­si­ble aux sub­limes beautés de ce spec­ta­cle. Mais que pou­vait-​on at­ten­dre d'un as­tronome si ab­sorbé, et qui jusqu'ici ne comp­tait véri­ta­ble­ment pas dans le per­son­nel de la pe­tite colonie? Ce sa­vant ex­clusif ne vi­vait que dans la con­tem­pla­tion des phénomènes célestes, il ne se prom­enait que sur les routes azurées du fir­ma­ment, il ne s'élançait d'une étoile que pour aller à une autre! Et pré­cisé­ment voilà que son ciel se bouchait, que les con­stel­la­tions se dérobaient à sa vue, qu'un voile brumeux, im­péné­tra­ble, s'étendait en­tre le zénith et lui. Il était fu­rieux! Mais Jasper Hob­son le con­so­la en lui promet­tant avant peu de belles nu­its froides, très prop­ices aux ob­ser­va­tions as­tronomiques, des au­rores boréales, des ha­los, des parasélènes et autres phénomènes des con­trées po­laires, dignes de provo­quer son ad­mi­ra­tion.

Cepen­dant, la tem­péra­ture était sup­port­able. Il ne fai­sait pas de vent, et c'est le vent surtout qui rend les piqûres du froid plus aiguës. On con­tin­ua donc les chas­ses pen­dant quelques jours. De nou­velles four­rures s'en­tassèrent dans les ma­ga­sins de la fac­torerie, de nou­velles pro­vi­sions al­imen­taires rem­plirent ses of­fices. Les per­drix, les ptarmi­gans, fuyant vers des ré­gions plus tem­pérées, pas­saient en grand nom­bre, et fournirent une viande fraîche et saine. Les lièvres po­laires pul­lu­laient, et déjà ils por­taient leur robe hiver­nale. Une cen­taine de ces rongeurs, dont la passée se re­con­nais­sait aisé­ment sur la neige, grossirent bi­en­tôt les réserves du fort.

Il y eut aus­si de grands vols de cygnes-​sif­fleurs, l'une des belles es­pèces de l'Amérique du Nord. Les chas­seurs en tuèrent quelques cou­ples. C'étaient de mag­nifiques oiseaux, longs de qua­tre à cinq pieds, blancs de plumage, mais cuiv­rés à la tête et à la par­tie supérieure du cou. Ils al­laient chercher, sous une zone plus hos­pi­tal­ière, les plantes aqua­tiques et les in­sectes néces­saires à leur al­imen­ta­tion, volant avec une ra­pid­ité ex­trême, car l'air et l'eau sont leurs véri­ta­bles élé­ments. D'autres cygnes, dits «cygnes-​trompettes», dont le cri ressem­ble à un ap­pel de cla­iron, furent aperçus aus­si, émi­grant par troupes nom­breuses. Ils étaient blancs comme les sif­fleurs, ayant à peu près leur taille, mais noirs de pat­tes et de bec. Ni Mar­bre, ni Sabine ne furent as­sez heureux pour abat­tre quelques-​uns de ces trompettes, mais ils les saluèrent d'un «au revoir» très sig­ni­fi­catif. Ces oiseaux de­vaient revenir, en ef­fet, avec les pre­mières bris­es du print­emps, et c'est pré­cisé­ment à cette époque qu'ils se font pren­dre avec le plus de fa­cil­ité. Leur peau, leur plume, leur du­vet les font par­ti­culière­ment rechercher des chas­seurs et des In­di­ens, et, en de cer­taines an­nées fa­vor­ables, c'est par dizaines de mille que les fac­toreries ex­pé­di­ent sur les marchés de l'an­cien con­ti­nent ces cygnes, qui se vendent une de­mi-​guinée la pièce.

Pen­dant ces ex­cur­sions, qui ne du­raient plus que quelques heures et que le mau­vais temps in­ter­rompait sou­vent, des ban­des de loups furent fréquem­ment ren­con­trées. Il n'était pas néces­saire d'aller loin, car ces an­imaux, plus au­da­cieux quand la faim les aigu­il­lonne, se rap­prochaient déjà de la fac­torerie. Ils ont le nez très fin, et les éma­na­tions de la cui­sine les at­ti­raient. Pen­dant la nu­it, on les en­tendait hurler d'une façon sin­istre. Ces car­nassiers, peu dan­gereux in­di­vidu­elle­ment, pou­vaient le de­venir par leur nom­bre. Aus­si, les chas­seurs ne s'aven­tu­raient-​ils que bi­en ar­més en de­hors de l'en­ceinte du fort.

En out­re, les ours se mon­traient plus agres­sifs. Pas un jour ne se pas­sait sans que plusieurs de ces an­imaux fussent sig­nalés. La nu­it venue, ils s'avançaient jusqu'au pied même de l'en­ceinte. Quelques-​uns furent blessés à coups de fusil et s'éloignèrent, tachant la neige de leur sang. Mais, à la date du 10 oc­to­bre, au­cun n'avait en­core aban­don­né sa chaude et pré­cieuse four­rure aux mains des chas­seurs. Du reste, Jasper Hob­son ne per­me­ttait point à ses hommes d'at­ta­quer ces formidables bêtes. Avec elles, il valait mieux rester sur la défen­sive, et peut-​être le mo­ment ap­prochait- il où, poussés par la faim, ces car­ni­vores ten­teraient quelque at­taque con­tre le Fort-​Es­pérance. On ver­rait alors à se défendre et à s'ap­pro­vi­sion­ner tout à la fois.

Pen­dant quelques jours, le temps de­meu­ra sec et froid. La neige présen­tait une sur­face dure, très fa­vor­able à la marche. Aus­si fit-​on quelques ex­cur­sions sur le lit­toral et au sud du fort. Le lieu­tenant Hob­son désir­ait savoir si, les agents des pel­letiers de Saint-​Louis ayant quit­té le ter­ri­toire, on retrou­verait aux en­vi­rons quelques traces de leur pas­sage, mais les recherch­es furent vaines. Il était sup­pos­able que les Améri­cains avaient dû re­descen­dre vers quelque étab­lisse­ment plus mérid­ion­al, afin d'y pass­er les mois d'hiv­er.

Ces quelques beaux jours ne durèrent pas, et, pen­dant la pre­mière se­maine de novem­bre, le vent ayant sauté au sud, bi­en que la tem­péra­ture se fût adoucie, la neige tom­ba en grande abon­dance. Elle cou­vrit bi­en­tôt le sol sur une hau­teur de plusieurs pieds. Il fal­lut chaque jour déblay­er les abor­ds de la mai­son, et mé­nag­er une al­lée qui con­dui­sait à la poterne, à l'étable des rennes et au che­nil. Les ex­cur­sions dev­in­rent plus rares, et il fal­lut em­ploy­er les ra­que­ttes ou chaus­sures à neige.

En ef­fet, quand la couche neigeuse est dur­cie par le froid, elle sup­porte sans céder le poids d'un homme et laisse au pied un ap­pui solide. La marche or­di­naire n'est donc pas en­travée. Mais quand cette neige est molle, il serait im­pos­si­ble à un marcheur de faire un pas sans y en­fon­cer jusqu'au genou. C'est dans ces cir­con­stances que les In­di­ens font us­age des ra­que­ttes.

Le lieu­tenant Hob­son et ses com­pagnons étaient habitués à se servir de ces «snow-​shoes», et sur la neige fri­able ils couraient avec la ra­pid­ité d'un patineur sur la glace. Mrs. Pauli­na Bar­nett s'était déjà ac­cou­tumée à ce genre de chaus­sures, et bi­en­tôt elle put ri­valis­er de vitesse avec ses com­pagnons. De longues prom­enades furent faites aus­si bi­en sur le lac glacé que sur le lit­toral. On put même s'avancer pen­dant plusieurs milles à la sur­face solide de l'Océan, car la glace mesurait alors une épais­seur de plusieurs pieds. Mais ce fut une ex­cur­sion fati­gante, car l'ice­field était rabo­teux; partout des glaçons su­per­posés, des hum­mocks qu'il fal­lait tourn­er; plus loin, la chaîne d'ice­bergs, ou plutôt la ban­quise présen­tant un in­fran­chiss­able ob­sta­cle, car sa crête s'él­evait à une hau­teur de cinq cents pieds. Ces ice­bergs, pit­toresque­ment en­tassés, étaient mag­nifiques. Ici, on eût dit les ru­ines blanchies d'une ville, avec ses mon­uments, ses colonnes, ses courtines abattues; là, une con­trée vol­canique, au sol con­vul­sion­né, un en­tasse­ment de glaçons for­mant des chaînes de mon­tagnes avec leur ligne de faîte, leurs con­tre­forts, leurs val­lées, -- toute une Su­isse de glace! Quelques oiseaux re­tar­dataires, des pétrels, des guille­mots, des puffins, an­imaient en­core cette soli­tude et je­taient des cris perçants. De grands ours blancs ap­pa­rais­saient en­tre les hum­mocks et se con­fondaient dans leur blancheur éblouis­sante. En vérité, les im­pres­sions, les émo­tions ne man­quèrent pas à la voyageuse! Sa fidèle Madge, qui l'ac­com­pa­gnait, les partageait avec elle! Qu'elles étaient loin, toutes deux, des zones trop­icales de l'Inde ou de l'Aus­tralie!

Plusieurs ex­cur­sions furent faites sur cet océan glacé, dont l'épaisse croûte eût sup­porté sans s'ef­fon­dr­er des parcs d'ar­tillerie ou même des mon­uments. Mais bi­en­tôt ces prom­enades dev­in­rent si pénibles qu'il fal­lut ab­sol­ument les sus­pendre. En ef­fet, la tem­péra­ture s'abais­sait sen­si­ble­ment, et le moin­dre tra­vail, le moin­dre ef­fort pro­dui­sait chez chaque in­di­vidu un es­souf­fle­ment qui le paraly­sait. Les yeux étaient aus­si at­taqués par l'in­tense blancheur des neiges, et il était im­pos­si­ble de sup­port­er longtemps cette vive réver­béra­tion, qui provoque de nom­breux cas de céc­ité chez les Es­quimaux. En­fin, par un sin­guli­er phénomène dû à la réfrac­tion des rayons lu­mineux, les dis­tances, les pro­fondeurs, les épais­seurs n'ap­pa­rais­saient plus telles qu'elles étaient. C'étaient cinq ou six pieds à franchir en­tre deux glaçons, quand l'oeil n'en mesurait qu'un ou deux. De là, par suite de cette il­lu­sion d'op­tique, des chutes très nom­breuses et douloureuses fort sou­vent.

Le 14 oc­to­bre, le ther­momètre ac­cusa trois de­grés Fahren­heit au- dessous de zéro (16° centi­gr. au-​dessous de glace), rude tem­péra­ture à sup­port­er, d'au­tant plus que la bise était forte. L'air sem­blait fait d'aigu­illes. Il y avait dan­ger sérieux pour quiconque restait en de­hors de la mai­son, d'être «frost bit­ten», c'est-​à-​dire gelé in­stan­ta­né­ment, s'il ne par­ve­nait à rétablir la cir­cu­la­tion du sang, dans la par­tie at­taquée, au moyen de fric­tions de neige. Plusieurs des hôtes du fort se lais­sèrent pren­dre de con­géla­tion subite, en­tre autres Gar­ry, Belch­er, Hope; mais, fric­tion­nés à temps, ils échap­pèrent au dan­ger.

Dans ces con­di­tions, on le com­prend, tout tra­vail manuel devint im­pos­si­ble. À cette époque, d'ailleurs, les journées étaient ex­trême­ment cour­tes. Le soleil ne restait au-​dessus de l'hori­zon que pen­dant quelques heures. Un long cré­pus­cule lui suc­cé­dait. Le véri­ta­ble hiver­nage, c'est-​à-​dire la séques­tra­tion, al­lait com­mencer. Déjà les derniers oiseaux po­laires avaient fui le lit­toral as­som­bri. Il ne restait plus que quelques cou­ples de ces fau­cons mouchetés, auxquels les In­di­ens don­nent pré­cisé­ment le nom d' «hiverneurs», parce qu'ils s'at­tar­dent dans les ré­gions glacées jusqu'au com­mence­ment de la nu­it po­laire, et bi­en­tôt ils al­laient eux-​mêmes dis­paraître.

Le lieu­tenant Hob­son hâ­ta donc l'achève­ment des travaux, c'est-​à- dire des trappes et pièges qui de­vaient être ten­dus pour l'hiv­er aux en­vi­rons du cap Bathurst.

Ces trappes con­sis­taient unique­ment en lourds madri­ers, sup­port­és sur un 4 for­mé de trois morceaux de bois, dis­posés dans un équili­bre in­sta­ble, et dont le moin­dre at­touche­ment provo­quait la chute. C'était, sur une grande échelle, la trappe même que les oise­leurs ten­dent dans les champs. L'ex­trémité du morceau de bois hor­izon­tal était amor­cée au moyen de débris de ve­nai­son, et tout an­imal de moyenne taille, re­nard ou martre, qui y por­tait la pat­te, ne pou­vait man­quer d'être écrasé. Telles sont les trappes que les fameux chas­seurs, dont Coop­er a si poé­tique­ment racon­té la vie aven­tureuse, ten­dent pen­dant l'hiv­er, et sur un es­pace qui com­prend sou­vent plusieurs milles. Une trentaine de ces pièges furent étab­lis au­tour du Fort-​Es­pérance, et ils durent être vis­ités à des in­ter­valles de temps as­sez rap­prochés.

Ce fut le 12 novem­bre que la pe­tite colonie s'ac­crut d'un nou­veau mem­bre. Mrs. Mac Nap ac­coucha d'un gros garçon bi­en con­sti­tué, dont le maître char­pen­tier se mon­tra ex­trême­ment fi­er. Mrs. Pauli­na Bar­nett fut mar­raine du bébé, qu'on nom­ma Michel- Es­pérance. La céré­monie du bap­tême s'ac­com­plit avec une cer­taine solen­nité, et ce jour-​là fut jour de fête à la fac­torerie, en l'hon­neur du pe­tit être qui ve­nait de naître au-​delà du soix­ante- dix­ième de­gré de lat­itude septen­tri­onale.

Quelques jours après, le 20 novem­bre, le soleil se cachait au- dessous de l'hori­zon et ne de­vait plus reparaître avant deux mois. La nu­it po­laire avait com­mencé!

XVI­II.

La nu­it po­laire.

Cette longue nu­it débu­ta par une vi­olente tem­pête. Le froid était peut-​être un peu moins vif, mais l'hu­mid­ité de l'at­mo­sphère fut ex­trême. Mal­gré toutes les pré­cau­tions pris­es, cette hu­mid­ité péné­trait dans la mai­son, et, chaque matin, les con­den­sa­teurs que l'on vidait ren­fer­maient plusieurs livres de glace.

Au-​de­hors, les drifts pas­saient en tour­bil­lon­nant comme des trombes. La neige ne tombait plus ver­ti­cale­ment, mais presque hor­izon­tale­ment. Jasper Hob­son dut in­ter­dire d'ou­vrir la porte, car il se pro­dui­sait un tel en­vahisse­ment, que le couloir eût été comblé en un in­stant. Les hiverneurs n'étaient plus que des pris­on­niers.

Les vo­lets des fenêtres avaient été her­mé­tique­ment ra­bat­tus. Les lam­pes étaient donc con­tin­uelle­ment al­lumées pen­dant les heures de cette longue nu­it que l'on ne con­sacrait pas au som­meil.

Mais si l'ob­scu­rité rég­nait au-​de­hors, le bruit de la tem­pête avait rem­placé le ma­jestueux si­lence des hautes lat­itudes. Le vent, qui s'en­gageait en­tre la mai­son et la falaise, n'était plus qu'un long mugisse­ment. L'habi­ta­tion, qu'il pre­nait d'écharpe, trem­blait sur ses pi­lo­tis. Sans la so­lid­ité de sa con­struc­tion, elle n'eût cer­taine­ment pas ré­sisté. Très heureuse­ment, la neige, en s'amon­ce­lant au­tour de ses murs, amor­tis­sait le coup des rafales. Mac Nap ne craig­nait que pour les chem­inées, dont le tuyau ex­térieur, en chaux bri­quetée, pou­vait céder à la pres­sion du vent. Elles ré­sistèrent cepen­dant, mais on dut fréquem­ment en dé­gager l'ori­fice, ob­strué par la neige.

Au mi­lieu des sif­fle­ments de la tour­mente, on en­tendait par­fois des fra­cas ex­traor­di­naires, dont Mrs. Pauli­na Bar­nett ne pou­vait se ren­dre compte. C'étaient des chutes d'ice­bergs qui se pro­dui­saient au large. Les échos réper­cu­taient ces bruits, sem­blables à des roule­ments de ton­nerre. Des crépi­ta­tions in­ces­santes ac­com­pa­gnaient la dis­lo­ca­tion de quelques par­ties de l'ice­field, écrasé par ces chutes de mon­tagnes. Il fal­lait avoir l'âme sin­gulière­ment aguer­rie aux vi­olences de ces âpres cli­mats pour ne point éprou­ver une im­pres­sion sin­istre. Le lieu­tenant Hob­son et ses com­pagnons y étaient faits, Mrs. Pauli­na Bar­nett et Magde s'y habituèrent peu à peu. Elles n'étaient point, d'ailleurs, sans avoir éprou­vé, pen­dant leurs voy­ages, quelque at­taque de ces vents ter­ri­bles qui font jusqu'à quar­ante lieues à l'heure et dé­pla­cent des canons de vingt-​qua­tre. Mais ici, à ce cap Bathurst, le phénomène s'ac­com­plis­sait avec les cir­con­stances ag­gra­vantes de nu­it et de neige. Ce vent, s'il ne dé­molis­sait pas, il en­ter­rait, il en­sevelis­sait, et il était prob­able que douze heures après le début de la tem­pête, la mai­son, le che­nil, le hangar, l'en­ceinte, au­raient dis­paru sous une égale épais­seur de neige.

Pen­dant cet em­pris­on­nement, la vie in­térieure s'était or­gan­isée. Tous ces braves gens s'en­tendaient par­faite­ment en­tre eux, et cette ex­is­tence com­mune, dans un si étroit es­pace, n'en­traî­na ni gêne ni récrim­ina­tion. N'étaient-​ils pas, d'ailleurs, ac­cou­tumés à vivre dans ces con­di­tions, au Fort-​En­treprise comme au Fort- Re­liance? Mrs. Pauli­na Bar­nett ne s'éton­na donc pas de les trou­ver d'aus­si facile com­po­si­tion.

Le tra­vail, d'une part, la lec­ture et les jeux, de l'autre, oc­cu­paient tous les in­stants. Le tra­vail, c'était la con­fec­tion des vête­ments, leur rac­com­modage, l'en­tre­tien des armes, la fab­ri­ca­tion des chaus­sures, la mise à jour du jour­nal quo­ti­di­en tenu par le lieu­tenant Hob­son, qui no­tait les moin­dres événe­ments de l'hiver­nage, tel que le temps, la tem­péra­ture, la di­rec­tion des vents, l'ap­pari­tion des météores si fréquents dans les ré­gions po­laires, etc.; c'était aus­si l'en­tre­tien de la mai­son, le bal­ayage des cham­bres, la vis­ite jour­nal­ière des pel­leter­ies em­ma­gas­inées, que l'hu­mid­ité au­rait pu al­tér­er; c'était en­core la surveil­lance des feux et du tirage des poêles, et cette chas­se in­ces­sante faite aux molécules hu­mides qui se glis­saient dans les coins. Cha­cun avait sa part dans ces travaux, suiv­ant les pre­scrip­tions d'un rè­gle­ment af­fiché dans la grande salle. Sans être oc­cupés out­re mesure, les hôtes du fort n'étaient ja­mais sans rien faire. Pen­dant ce temps, Thomas Black vis­sait et dévis­sait ses in­stru­ments, revoy­ait ses cal­culs as­tronomiques; presque tou­jours en­fer­mé dans sa cab­ine, il mau­gréait con­tre la tem­pête qui lui défendait toute ob­ser­va­tion noc­turne. Quant aux trois femmes mar­iées, Mrs. Mac Nap s'oc­cu­pait de son bébé, qui ve­nait à merveille, tan­dis que Mrs. Jo­liffe, aidée de Mrs. Rae et talon­née par le «tatil­lon» de ca­po­ral, présidait aux opéra­tions culi­naires.

Les dis­trac­tions se pre­naient en com­mun, à cer­taines heures, et le di­manche pen­dant toute la journée. C'était, avant tout, la lec­ture. La Bible et quelques livres de voy­age com­po­saient unique­ment la bib­lio­thèque du fort, mais ce menu suff­isait à ces braves gens. Le plus or­di­naire­ment, Mrs. Pauli­na Bar­nett fai­sait la lec­ture, et ses au­di­teurs éprou­vaient véri­ta­ble­ment un grand plaisir à l'en­ten­dre. Les his­toires bibliques comme les réc­its de voy­age pre­naient un charme tout par­ti­culi­er, lorsque sa voix péné­trante, con­va­in­cue, li­sait quelque chapitre des livres saints. Les imag­inaires per­son­nages, les héros lé­gendaires s'an­imaient et vi­vaient alors d'une vie sur­prenante. Aus­si était-​ce un con­tente­ment général, lorsque l'aimable femme pre­nait son livre à l'heure ac­cou­tumée. Elle était, d'ailleurs, l'âme de ce pe­tit monde, s'in­stru­isant et in­stru­isant les autres, don­nant un avis et de­man­dant un con­seil, prête partout et tou­jours à ren­dre ser­vice. Elle réu­nis­sait en elle toutes les grâces d'une femme, toutes ses bon­tés jointes à l'én­ergie morale d'un homme: dou­ble qual­ité, dou­ble valeur aux yeux de ces rudes sol­dats qui en raf­fo­laient et eu­ssent don­né leur vie pour elle. Il faut dire que Mrs. Pauli­na Bar­nett partageait l'ex­is­tence com­mune, qu'elle ne se con­fi­nait point dans sa cab­ine, qu'elle tra­vail­lait au mi­lieu de ses com­pagnons d'hiver­nage, et qu'en­fin, par ses in­ter­ro­ga­tions, par ses de­man­des, elle provo­quait cha­cun à se mêler à la con­ver­sa­tion. Rien ne chô­mait donc au Fort-​Es­pérance, ni les mains, ni les langues. On tra­vail­lait, on cau­sait, et, il faut ajouter, on se por­tait bi­en. De là une bonne humeur qui en­trete­nait la bonne san­té et tri­om­phait des en­nuis de cette longue séques­tra­tion.

Cepen­dant, la tem­pête ne dimin­uait pas. Depuis trois jours, les hiverneurs étaient con­finés dans la mai­son, et le chas­se-​neige se déchaî­nait tou­jours avec la même in­ten­sité. Jasper Hob­son s'im­pa­tien­tait. Il de­ve­nait ur­gent de re­nou­vel­er l'at­mo­sphère in­térieure, trop chargée d'acide car­bonique, et déjà les lam­pes pâlis­saient dans ce mi­lieu mal­sain. On voulut alors met­tre en jeu les pom­pes à air; mais les tuyaux étaient na­turelle­ment en­gorgés de glace, et elles ne fonc­tion­nèrent pas, n'étant des­tinées à agir que dans le cas où la mai­son n'eût pas été en­sevelie sous de telles mass­es de neige. Il fal­lut donc avis­er. Le lieu­tenant prit con­seil du ser­gent Long, et il fut dé­cidé, le 23 novem­bre, qu'une des fenêtres per­cée sur la façade an­térieure, à l'ex­trémité du couloir, serait ou­verte, le vent don­nant avec moins de vi­olence de ce côté.

Ce ne fut point une pe­tite af­faire. Les bat­tants furent facile­ment ra­bat­tus à l'in­térieur, mais le vo­let, pressé par les blocs dur­cis, ré­sista à tous les ef­forts. On fut obligé de le dé­mon­ter de ses gonds. Puis, la couche de neige fut at­taquée à coups de pic et de pelle. Elle mesurait au moins dix pieds d'épais­seur. Il fal­lut donc creuser une sorte de tranchée qui don­na bi­en­tôt ac­cès à l'air ex­térieur.

Jasper Hob­son, le ser­gent, quelques sol­dats, Mrs. Pauli­na Bar­nett elle-​même s'aven­turèrent aus­sitôt à travers cette tranchée, non sans peine, car le vent s'y en­gouf­frait avec une fougue ex­traor­di­naire.

Quel as­pect que celui du cap Bathurst et de la plaine en­vi­ron­nante! Il était alors mi­di, et c'est à peine si quelques lueurs cré­pus­cu­laires nu­ançaient l'hori­zon du sud. Le froid n'était pas aus­si vif qu'on l'eût pu croire, et le ther­momètre n'in­di­qua que quinze de­grés Fahren­heit au-​dessous de zéro (9° centi­gr. au-​dessous de glace). Mais le chas­se-​neige se déchaî­nait tou­jours avec une in­com­pa­ra­ble vi­olence, et le lieu­tenant, ses com­pagnons, la voyageuse au­raient été im­man­quable­ment ren­ver­sés, si la couche neigeuse, dans laque­lle ils étaient en­trés jusqu'à mi-​corps, ne les eût main­tenus con­tre la poussée du vent. Ils ne pou­vaient par­ler, ils ne pou­vaient re­garder sous l'averse de flo­cons qui les aveuglait. En moins d'une de­mi-​heure, ils eu­ssent été en­lisés. Tout était blanc au­tour d'eux, l'en­ceinte était comblée, le toit de la mai­son et ses murs se con­fondaient dans un égal en­fouisse­ment, et sans deux tour­bil­lons de fumée bleuâtre qui se tor­daient dans l'air, un étranger n'au­rait pu soupçon­ner en cet en­droit l'ex­is­tence d'une mai­son habitée.

Dans ces con­di­tions, la «prom­enade» fut très courte. Mais la voyageuse avait jeté un coup d'oeil rapi­de sur cette scène dé­solée. Elle avait en­tre­vu cet hori­zon po­laire, bat­tu par les neiges, et la sub­lime hor­reur de cette tem­pête arc­tique. Elle ren­tra donc, em­por­tant avec elle un im­périss­able sou­venir.

L'air de la mai­son avait été re­nou­velé en quelques in­stants et les mau­vais­es vapeurs se dis­sipèrent sous l'ac­tion d'un courant at­mo­sphérique pur et re­viv­ifi­ant. Le lieu­tenant et ses com­pagnons se hâtèrent à leur tour d'y chercher un refuge. La fenêtre fut refer­mée, mais, chaque jour on eut soin d'en déblay­er l'ou­ver­ture, dans l'in­térêt même de la ven­ti­la­tion.

La se­maine en­tière s'écoula ain­si. Très heureuse­ment, les rennes et les chiens avaient une nour­ri­ture abon­dante, et il ne fut pas néces­saire de les vis­iter. Pen­dant huit jours, les hiverneurs se virent ain­si séquestrés. C'était long pour des hommes habitués au grand air, des sol­dats, des chas­seurs. Aus­si avouera-​t-​on que peu à peu la lec­ture y perdit quelque charme, et que le «crib­bage»[6] finit par sem­bler mono­tone. On se couchait avec l'es­poir d'en­ten­dre, au réveil, les derniers mugisse­ments de la rafale, mais en vain. La neige s'amon­ce­lait tou­jours sur les vit­res de la fenêtre, le vent tour­bil­lon­nait, les ice­bergs se fra­cas­saient avec un roule­ment de ton­nerre, la fumée se ra­bat­tait dans les cham­bres, provo­quant des toux in­ces­santes, et non seule­ment la tem­pête ne finis­sait pas, mais elle ne parais­sait pas de­voir finir.

En­fin, le 28 novem­bre, le baromètre anéroïde, placé dans la grande salle, an­nonça une mod­ifi­ca­tion prochaine dans l'état at­mo­sphérique. Il re­mon­ta d'une manière sen­si­ble. En même temps, le ther­momètre, placé ex­térieure­ment, tombait presque subite­ment à moins de qua­tre de­grés au-​dessous de zéro (20° centi­gr. au-​dessous de glace). C'étaient là des symp­tômes auxquels on ne pou­vait se tromper. Et, en ef­fet, le 29 novem­bre, les habi­tants du Fort- Es­pérance purent re­con­naître au calme du de­hors que la tem­pête avait cessé.

Cha­cun alors de sor­tir au plus vite. L'em­pris­on­nement avait as­sez duré. La porte n'était pas prat­ica­ble, on dut pass­er par la fenêtre et la déblay­er des derniers amas de neige. Mais, cette fois, il ne s'agis­sait plus de percer une couche molle. Le froid in­tense avait so­lid­ifié toute la masse, et il fal­lut l'at­ta­quer à coups de pic.

Ce fut l'ou­vrage d'une de­mi-​heure, et bi­en­tôt tous les hiverneurs, à l'ex­cep­tion de Mrs. Mac Nap, qui ne se lev­ait pas en­core, ar­pen­taient la cour in­térieure.

Le froid était ex­trême­ment vif, mais le vent étant en­tière­ment tombé, il fut sup­port­able. Cepen­dant, au sor­tir d'une chaude de­meure, cha­cun dut pren­dre quelques pré­cau­tions pour af­fron­ter une dif­férence de tem­péra­ture de cin­quante qua­tre de­grés en­vi­ron (30° centi­gr.).

Il était huit heures du matin. Des con­stel­la­tions d'une ad­mirable pureté re­splendis­saient depuis le zénith, où bril­lait la po­laire, jusqu'aux dernières lim­ites de l'hori­zon. L'oeil eût cru les compter par mil­lions, bi­en que le nom­bre des étoiles vis­ibles à l'oeil nu ne dé­passe pas cinq mille sur toute la sphère céleste. Thomas Black s'échap­pait en in­ter­jec­tions ad­mi­ra­tives. Il ap­plaud­is­sait ce fir­ma­ment tout con­stel­lé, que pas une vapeur, pas une brume ne voilait. Ja­mais plus beau ciel ne s'était of­fert aux re­gards d'un as­tronome!

Pen­dant que Thomas Black s'ex­tasi­ait, in­dif­férent aux choses de la terre, ses com­pagnons se por­taient jusqu'à la lim­ite de l'en­ceinte for­ti­fiée. La couche de neige avait la dureté du roc, mais elle était fort glis­sante, et il y eut quelques chutes sans con­séquences.

Il va sans dire que la cour était en­tière­ment comblée. Le toit seul de la mai­son ex­cé­dait la masse blanche qui présen­tait une hor­izon­tal­ité par­faite, car le vent avait promené son rude niveau à sa sur­face. De la palis­sade, il ne restait que le som­met des pieux, et dans cet état, elle n'eut pas ar­rêté le moins sou­ple des rongeurs! Mais qu'y faire? On en pou­vait songer à déblay­er dix pieds de neige dur­cie sur un si large es­pace. Tout au plus es­saierait-​on de dé­gager la par­tie an­térieure de l'en­ceinte, de manière à for­mer un fos­sé dont la con­trescarpe pro­tégerait en­core la palis­sade. Mais l'hiv­er ne fai­sait que com­mencer, et on de­vait crain­dre qu'une nou­velle tem­pête ne comblât ce fos­sé en quelques heures.

Pen­dant que le lieu­tenant ex­am­inait les ou­vrages qui ne pou­vaient plus défendre la mai­son prin­ci­pale, tant qu'un ray­on de soleil n'au­rait pas fon­du cette croûte neigeuse, Mrs. Jo­liffe s'écria:

«Et nos chiens! et nos rennes!»

Et, en ef­fet, il fal­lait se préoc­cu­per de l'état de ces an­imaux. La «dog-​house» et l'étable, moins élevées que la mai­son, de­vaient être en­tière­ment en­sevelies, et il était pos­si­ble que l'air y eût man­qué. On se pré­cipi­ta donc, qui vers le che­nil, qui vers l'étable des rennes, mais toute crainte fut im­mé­di­ate­ment dis­sipée. La mu­raille de glace qui re­li­ait l'an­gle nord de la mai­son à la falaise avait pro­tégé en par­tie les deux con­struc­tions, au­tour desquelles la hau­teur de la couche de neige ne dé­pas­sait pas qua­tre pieds. Les «jours» mé­nagés dans les parois n'étaient donc point ob­strués. On trou­va les an­imaux en bonne san­té, et la porte ayant été ou­verte, les chiens s'échap­pèrent en je­tant de longs aboiements de sat­is­fac­tion.

Cepen­dant, le froid com­mençait à pi­quer vive­ment, et après une prom­enade d'une heure, cha­cun songea au poêle bi­en­faisant qui ron­flait dans la grande salle. Il n'y avait rien à faire au-​de­hors en ce mo­ment. Les trappes, en­fouies sous dix pieds de neige, ne pou­vaient être vis­itées. On ren­tra donc. La fenêtre fut fer­mée, et cha­cun prit sa place à ta­ble, car l'heure du dîn­er était ar­rivée.

On pense bi­en que, dans la con­ver­sa­tion, il fut ques­tion de ce froid subit, qui avait si rapi­de­ment so­lid­ifié l'épaisse couche des neiges. C'était une cir­con­stance re­gret­table, qui com­pro­met­tait, jusqu'à un cer­tain point, la sécu­rité du fort.

«Mais, mon­sieur Hob­son, de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett, ne pou­vons- nous compter sur quelques jours de dégel qui ré­duiront en eau toute cette glace?

-- Non, madame, répon­dit le lieu­tenant, un dégel à cette époque de l'an­née n'est pas prob­able. Je crois plutôt que l'in­ten­sité du froid s'ac­croî­tra en­core, et il est fâcheux que nous n'ayons pu en­lever cette neige, quand elle était molle.

-- Quoi! vous pensez que la tem­péra­ture subi­ra un abaisse­ment plus con­sid­érable?

-- Sans au­cun doute, madame. Qua­tre de­grés au-​dessous de zéro[7] (20° centi­gr. au-​dessous de glace), qu'est-​ce cela pour une lat­itude aus­si élevée?

-- Mais que serait-​ce donc si nous étions au pôle? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Le pôle, madame, n'est pas, très prob­able­ment, le point le plus froid du globe, puisque la plu­part des nav­iga­teurs s'ac­cor­dent pour y plac­er la mer li­bre. Il sem­ble même que, par suite de cer­taines dis­po­si­tions géo­graphiques et hy­dro­graphiques, l'en­droit où la moyenne de la tem­péra­ture est la plus basse est situé sur le qua­tre-​vingt-​quinz­ième méri­di­en et par soix­ante-​dix-​huit de­grés de lat­itude, c'est-​à-​dire sur les côtes de la Géorgie septen­tri­onale. Là, cette moyenne serait seule­ment de deux de­grés au-​dessous de zéro (19° centi­gr. au-​dessous de glace) pour l'an­née en­tière. Aus­si ce point est-​il con­nu sous le nom de «pôle du froid».

-- Mais, mon­sieur Hob­son, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, nous sommes à plus de huit de­grés en lat­itude de ce point red­outable.

-- Aus­si, répon­dit Jasper Hob­son, je compte bi­en que nous ne serons pas éprou­vés au cap Bathurst comme nous le se­ri­ons dans la Géorgie septen­tri­onale. Mais si je vous par­le du pôle du froid, c'est pour vous dire qu'il ne faut point le con­fon­dre avec le pôle pro­pre­ment dit, quand il s'ag­it de l'abaisse­ment de la tem­péra­ture. Re­mar­quons, d'ailleurs, que de grands froids ont été éprou­vés sur d'autres points du globe. Seule­ment, ils ne du­raient pas.

-- Et en quels points, mon­sieur Hob­son? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett. Je vous as­sure qu'en ce mo­ment cette ques­tion du froid m'in­téresse par­ti­culière­ment.

-- Au­tant qu'il m'en sou­vient, répon­dit le lieu­tenant Hob­son, les voyageurs arc­tiques ont con­staté qu'à l'île Melville, la tem­péra­ture s'était abais­sée jusqu'à soix­ante et un de­grés au- dessous de zéro, et jusqu'à soix­ante-​cinq de­grés au port Félix.

-- Cette île Melville et ce port Félix ne sont-​ils pas plus élevés en lat­itude que le cap Bathurst?

-- Sans doute, madame, mais dans une cer­taine lim­ite, la lat­itude ne prou­ve rien. Il suf­fit du con­cours de di­vers­es cir­con­stances at­mo­sphériques pour amen­er des froids con­sid­érables. Et si j'ai bonne mé­moire, en 1845... Ser­gent Long, à cette époque, n'étiez- vous pas au Fort-​Re­liance?

-- Oui, mon lieu­tenant, répon­dit le ser­gent Long.

-- Eh bi­en, cette an­née-​là, est-​ce qu'en jan­vi­er nous n'avons pas con­staté un froid ex­traor­di­naire?

-- En ef­fet, répon­dit le ser­gent, et je me rap­pelle fort bi­en que le ther­momètre mar­qua soix­ante-​dix de­grés au-​dessous de zéro (50° 7 centi­gr. au-​dessous de zéro).

-- Quoi! s'écria Mrs. Pauli­na Bar­nett, soix­ante-​dix de­grés, au Fort-​Re­liance, sur le grand lac de l'Es­clave?

-- Oui, madame, répon­dit le lieu­tenant, et par soix­ante-​cinq de­grés de lat­itude seule­ment, un par­al­lèle qui n'est que celui de Chris­tia­nia ou de Saint-​Péters­bourg!

-- Alors, mon­sieur Hob­son, il faut s'at­ten­dre à tout!

-- Oui, à tout, en vérité, quand on hiverne dans les con­trées arc­tiques!»

Pen­dant les journées du 29 et du 30 novem­bre, l'in­ten­sité du froid ne dimin­ua pas, et il fal­lut chauf­fer les poêles à grand feu, car l'hu­mid­ité se fût cer­taine­ment changée en glace dans tous les coins de la mai­son. Mais le com­bustible était abon­dant et on ne l'épargna pas. La moyenne de cin­quante-​deux de­grés (10° centi­gr. au-​dessus de zéro) fut main­tenue au-​dedans en dépit des men­aces du de­hors.

Mal­gré l'abaisse­ment de la tem­péra­ture, Thomas Black, ten­té par ce ciel si pur, voulut faire des ob­ser­va­tions d'étoiles. Il es­pérait dé­dou­bler quelques-​uns de ces as­tres mag­nifiques qui ray­on­naient au zénith. Mais il dut renon­cer à toute ob­ser­va­tion. Ses in­stru­ments lui «brûlaient» les mains. Brûler est le seul mot qui puisse ren­dre l'im­pres­sion pro­duite par un corps mé­tallique soumis à un tel froid. Physique­ment, d'ailleurs, le phénomène est iden­tique. Que la chaleur soit vi­olem­ment in­tro­duite dans la chair par un corps brûlant, ou qu'elle en soit vi­olem­ment re­tirée par un corps glacé, l'im­pres­sion est la même. Et le digne sa­vant l'éprou­va si bi­en, que la peau de ses doigts res­ta col­lée à sa lunette. Aus­si sus­pendit-​il ses ob­ser­va­tions.

Mais le ciel le dé­dom­magea en lui don­nant, vers cette époque, le spec­ta­cle in­de­scriptible de ses plus beaux météores: un parasélène d'abord, une au­rore boréale en­suite.

Le parasélène ou ha­lo-​lu­naire for­mait sur le ciel un cer­cle blanc, bor­dé d'une teinte rouge pâle au­tour de la lune. Cet ex­er­gue lu­mineux, dû à la réfrac­tion des rayons lu­naires à travers les pe­tits cristaux pris­ma­tiques de glace, qui flot­taient dans l'at­mo­sphère, présen­tait un di­amètre de quar­ante-​cinq de­grés en­vi­ron. L'as­tre des nu­its bril­lait du plus vif éclat au cen­tre de cette couronne, sem­blable à ces ban­des lai­teuses et di­aphanes des arcs-​en-​ciel lu­naires.

Quinze heures après, une mag­nifique au­rore boréale, décrivant un arc de plus de cent de­grés géo­graphiques, se dé­ploya au-​dessus de l'hori­zon du nord. Le som­met de l'arc se trou­vait placé sen­si­ble­ment dans le méri­di­en mag­né­tique, et, par une bizarrerie quelque­fois ob­servée, le météore était paré de toutes les couleurs du prisme, en­tre lesquelles le rouge s'ac­cu­sait plus net­te­ment. En de cer­tains en­droits du ciel, les con­stel­la­tions sem­blaient être noyées dans le sang. De cette ag­gloméra­tion brumeuse dis­posée à l'hori­zon et qui for­mait le noy­au du météore, s'ir­ra­di­aient des ef­fluves ar­dentes, dont quelques-​un­es dé­pas­saient le zénith et fai­saient pâlir la lu­mière de la lune sub­mergée dans ces on­des élec­triques. Ces rayons trem­blotaient comme si quelque courant d'air eût ag­ité leurs molécules. Au­cune de­scrip­tion ne saurait ren­dre la sub­lime mag­nif­icence de cette «gloire», qui ray­on­nait dans toute sa splen­deur au pôle boréal du monde. Puis, après une de­mi-​heure d'un in­com­pa­ra­ble éclat, sans qu'il se fût resser­ré ni con­cen­tré, sans un amoin­drisse­ment même par­tiel de sa lu­mière, le splen­dide météore s'éteignit soudain, comme si quelque in­vis­ible main eût subite­ment tari les sources élec­triques qui le viv­ifi­aient.

Il n'était que temps pour Thomas Black. Cinq min­utes en­core, et l'as­tronome eût été gelé sur place!

XIX.

Une vis­ite de voisi­nage.

Le 2 décem­bre, l'in­ten­sité du froid avait dimin­ué. Ces phénomènes de parasélènes étaient un symp­tôme auquel un météorol­ogiste n'au­rait pu se mépren­dre. Ils con­stataient la présence d'une cer­taine quan­tité de vapeur d'eau dans l'at­mo­sphère, et, en ef­fet, le baromètre bais­sa légère­ment, en même temps que la colonne ther­mométrique se rel­evait à quinze de­grés au dessus de zéro (- 90 centi­gr.).

Bi­en que ce froid eût en­core paru rigoureux en toute ré­gion de la zone tem­pérée, des hiverneurs de pro­fes­sion le sup­por­taient aisé­ment. D'ailleurs, l'at­mo­sphère était calme. Le lieu­tenant Hob­son, ayant ob­servé que les couch­es supérieures de neige glacée s'étaient ramol­lies, or­don­na de déblay­er les abor­ds ex­térieurs de l'en­ceinte. Mac Nap et ses hommes en­treprirent cette be­sogne avec courage, et en quelques jours elle fut menée à bonne fin. En même temps, on mit à dé­cou­vert les trappes en­fouies, et elles furent ten­dues de nou­veau. De nom­breuses em­preintes prou­vaient que le gibier à four­rure se mas­sait aux en­vi­rons du cap, et, la terre lui re­fu­sant toute nour­ri­ture, il de­vait aisé­ment se laiss­er pren­dre à l'amorce des pièges.

D'après les con­seils du chas­seur Mar­bre, on con­stru­isit aus­si un traque­nard à rennes, suiv­ant la méth­ode des Es­quimaux. C'était une fos­se large en tous sens d'une dizaine de pieds et creuse d'une douzaine. Une planche for­mant bas­cule, et pou­vant se relever par son pro­pre poids, la re­cou­vrait de manière à la dis­simuler en­tière­ment. L'an­imal, at­tiré par les herbes et branch­es dé­posées à l'ex­trémité de la planche, était in­évitable­ment pré­cip­ité dans la fos­se, dont il ne pou­vait plus sor­tir. On com­prend que, par ce sys­tème de bas­cule, le traque­nard se re­tendait au­toma­tique­ment, et qu'un renne pris, d'autres pou­vaient s'y pren­dre à leur tour. Mar­bre n'éprou­va d'autre dif­fi­culté, en étab­lis­sant son traque­nard, qu'à percer un sol très dur; mais il fut as­sez sur­pris -- et Jasper Hob­son ne le fut pas moins -- quand la pi­oche, après avoir traver­sé qua­tre à cinq pieds de terre et de sable, ren­con­tra en dessous une couche de neige, dure comme du roc, et qui parais­sait être très épaisse.

«Il faut, dit le lieu­tenant Hob­son, après avoir ob­servé cette dis­po­si­tion géologique, il faut que cette par­tie du lit­toral ait été soumise, il y a bi­en des an­nées, à un froid ex­ces­sif et pen­dant un laps de temps très long; puis, les sables, la terre, au­ront peu à peu re­cou­vert la masse glacée, vraisem­blable­ment éten­due sur un lit de gran­it.

-- En ef­fet, mon lieu­tenant, répon­dit le chas­seur, mais cela ne ren­dra pas notre traque­nard plus mau­vais. Au con­traire même, les rennes, une fois em­pris­on­nés, trou­veront une paroi glis­sante sur laque­lle ils n'au­ront au­cune prise."

Mar­bre avait rai­son, et l'événe­ment jus­ti­fia ses prévi­sions. Le 5 décem­bre, Sabine et lui étant al­lés vis­iter la fos­se, en­tendi­rent de sourds gron­de­ments qui s'en échap­paient. Ils s'ar­rêtèrent.

«Ce n'est point le brame­ment du renne, dit Mar­bre, et je nom­merais bi­en la bête qui s'est fait pren­dre à notre traque­nard!

-- Un ours? répon­dit Sabine.

-- Oui, fit Mar­bre, dont les yeux bril­lèrent de sat­is­fac­tion.

-- Eh bi­en, ré­pli­qua Sabine, nous ne per­drons pas au change. Le beef­steak d'ours vaut le beef­steak de renne, et on a la four­rure en plus. Al­lons!»

Les deux chas­seurs étaient ar­més. Ils coulèrent une balle dans leur fusil déjà chargé à plomb, et s'avancèrent vers le traque­nard. La bas­cule s'était remise en place, mais l'amorce avait dis­paru, ayant été prob­able­ment en­traînée au fond de la fos­se. Mar­bre et Sabine, ar­rivés près de l'ou­ver­ture, re­gardèrent jusqu'au fond du trou. Les grogne­ments re­dou­blèrent. C'étaient, en ef­fet, ceux d'un ours. Dans un coin de la fos­se était blot­tie une masse gi­gan­tesque, un véri­ta­ble pa­quet de four­rure blanche, à peine vis­ible dans l'om­bre, au mi­lieu de laque­lle bril­laient deux yeux ét­ince­lants. Les parois de la fos­se étaient pro­fondé­ment labourées à coups de griffes, et cer­taine­ment, si les murs eu­ssent été faits de terre, l'ours au­rait pu se fray­er un chemin au- de­hors. Mais sur cette glace glis­sante, ses pat­tes n'avaient pas eu prise, et si sa prison s'était élargie sous ses coups, du moins n'avait-​il pu la quit­ter.

Dans ces con­di­tions, la cap­ture de l'an­imal n'of­frait au­cune dif­fi­culté. Deux balles, ajustées avec pré­ci­sion vers le fond de la fos­se, eu­rent rai­son du vigoureux an­imal, et le plus gros de la be­sogne fut de l'en tir­er. Les deux chas­seurs revin­rent au Fort- Es­pérance pour y chercher du ren­fort. Une dizaine de leurs com­pagnons, mu­nis de cordes, les suivirent jusqu'au traque­nard, et ce ne fut pas sans peine que la bête fut ex­traite de la fos­se. C'était un gi­gan­tesque an­imal, haut de six pieds, pe­sant au moins six cents livres, et dont la vigueur de­vait être prodigieuse. Il ap­parte­nait au sous-​genre des ours blancs par son crâne aplati, son corps al­longé, ses on­gles courts et peu re­cour­bés, son muse­au fin et son pelage en­tière­ment blanc. Quant aux par­ties co­mestibles de l'in­di­vidu, elles furent soigneuse­ment rap­portées à Mrs. Jo­liffe, et fig­urèrent avan­tageuse­ment comme plat de ré­sis­tance au dîn­er du jour.

Dans la se­maine qui suiv­it, les trappes fonc­tion­nèrent as­sez heureuse­ment. On prit une ving­taine de martres, alors dans toute la beauté de leur vête­ment d'hiv­er, mais seule­ment deux ou trois re­nards. Ces sagaces an­imaux dev­inaient le piège qui leur était ten­du, et le plus sou­vent, creu­sant le sol près de la trappe, ils par­ve­naient à s'em­par­er de l'ap­pât et à se débar­rass­er en­suite de la trappe ra­battue sur eux. Ré­sul­tat qui met­tait Sabine hors de lui, le chas­seur déclarant un tel sub­terfuge «in­digne d'un re­nard hon­nête».

Vers le 10 décem­bre, le vent ayant passé dans le sud-​ouest, la neige se reprit à tomber, mais non par flo­cons épais. C'était une neige fine, en somme peu abon­dante, mais elle se glaçait aus­sitôt, car un froid vif se fai­sait sen­tir, et comme la brise était forte, on le sup­por­tait dif­fi­cile­ment. Il fal­lut donc se casern­er de nou­veau et repren­dre les travaux de l'in­térieur. Par pré­cau­tion, Jasper Hob­son dis­tribua à tout son monde des pastilles de chaux et du jus de cit­ron, l'em­ploi de ces an­ti­scor­bu­tiques étant ré­clamé par la per­sis­tance de ce froid hu­mide. Du reste, au­cun symp­tôme de scor­but ne s'était en­core man­ifesté par­mi les habi­tants du Fort- Es­pérance. Grâce aux pré­cau­tions hy­giéniques pris­es, la san­té générale n'avait point été al­térée.

La nu­it po­laire était pro­fonde alors. Le sol­stice d'hiv­er ap­prochait, époque à laque­lle l'as­tre du jour se trou­ve à son max­imum d'abaisse­ment au-​dessous de l'hori­zon pour l'hémis­phère boréal. Au cré­pus­cule de mi­nu­it, le bord mérid­ion­al des longues plaines blanch­es se tein­tait à peine de nu­ances moins som­bres. Une réelle im­pres­sion de tristesse se dé­gageait de ce ter­ri­toire po­laire, que les ténèbres en­velop­paient de toutes parts.

Quelques jours se passèrent dans la mai­son com­mune. Jasper Hob­son était plus ras­suré con­tre l'at­taque des bêtes fauves, depuis que les abor­ds de l'en­ceinte avaient été déblayés, -- fort heureuse­ment, car on en­tendait de sin­istres grogne­ments sur la na­ture desquels on ne pou­vait se mépren­dre. Quant à la vis­ite de chas­seurs in­di­ens ou cana­di­ens, elle n'était pas à crain­dre à cette époque.

Cepen­dant, un in­ci­dent se pro­duisit, ce qu'on pour­rait ap­pel­er un épisode dans ce long hiver­nage, et qui prou­vait que, même au coeur de l'hiv­er, ces soli­tudes n'étaient pas en­tière­ment dépe­uplées. Des êtres hu­mains par­couraient en­core ce lit­toral, chas­sant les mors­es et cam­pant sous la neige. Ils ap­parte­naient à la race «des mangeurs de pois­sons crus»[8], qui sont ré­pan­dus sur le con­ti­nent du North-​Amérique, depuis la mer de Baf­fin jusqu'au détroit de Behring, et dont le lac de l'Es­clave sem­ble for­mer la lim­ite mérid­ionale.

Un matin du 14 décem­bre, ou plutôt à neuf heures avant mi­di, le ser­gent Long, revenant d'une ex­cur­sion sur le lit­toral, ter­mi­na son rap­port au lieu­tenant, en dis­ant que si ses yeux ne l'avaient point trompé, une tribu de no­mades de­vait être cam­pée à qua­tre milles du fort, près d'un pe­tit cap qui se pro­je­tait en cet en­droit.

«Quels sont ces no­mades? de­man­da Jasper Hob­son.

-- Ce sont des hommes ou des mors­es, répon­dit le ser­gent Long. Pas de mi­lieu!»

On au­rait bi­en éton­né le brave ser­gent en lui ap­prenant que cer­tains nat­ural­istes ont pré­cisé­ment ad­mis «ce mi­lieu» que lui, Long, ne re­con­nais­sait pas. Et, en ef­fet, quelques sa­vants ont plus ou moins plaisam­ment re­gardé les Es­quimaux comme «une es­pèce in­ter­mé­di­aire en­tre l'homme et le veau-​marin».

Aus­sitôt le lieu­tenant Hob­son, Mrs. Pauli­na Bar­nett, Madge et quelques autres, d'aller con­stater la présence de ces vis­iteurs. Bi­en vê­tus, se ten­ant en garde con­tre les gelées subites, ar­més de fusils et de haches, chaussés de bottes four­rées auxquelles la neige glacée prê­tait un point d'ap­pui solide, ils sor­tirent par la poterne et suivirent le lit­toral, dont les glaçons en­com­braient la lisière.

La lune, dans son dernier quarti­er, je­tait de vagues lueurs sur l'ice­field, à travers les brumes du ciel. Après une marche d'une heure, le lieu­tenant dut croire que son ser­gent s'était trompé, ou tout au moins qu'il n'avait vu que des mors­es, lesquels avaient sans doute re­gag­né leur élé­ment par ces trous qu'ils ti­en­nent con­stam­ment prat­ica­bles au mi­lieu des champs de glace.

Mais le ser­gent Long, mon­trant un tour­bil­lon grisâtre qui sor­tait d'une ex­tumes­cence conique, élevée à quelques cen­taines de pas sur l'ice­field, se con­tenta de répon­dre tran­quille­ment:

«Voilà donc une fumée de mors­es!»

En ce mo­ment, des êtres vi­vants sor­tirent de la hutte, se traî­nant sur la neige. C'étaient des Es­quimaux, mais s'ils étaient hommes ou femmes, c'est ce qu'un in­digène seul eût pu dire, tant leur ac­cou­trement per­me­ttait de les con­fon­dre.

En vérité, et sans ap­prou­ver en quoi que ce soit l'opin­ion des nat­ural­istes citée plus haut, on eût dit des pho­ques, de véri­ta­bles am­phi­bies, velus, poilus. Ils étaient au nom­bre de six, qua­tre grands et deux pe­tits, larges d'épaules pour leur taille mé­diocre, le nez épaté, les yeux abrités sous d'énormes paupières, la bouche grande, la lèvre épaisse, les cheveux noirs, longs, rudes, la face dépourvue de barbe. Pour vête­ments, une tu­nique ronde en peaux de morse, un ca­pu­chon, des bottes, des mi­taines de même na­ture. Ces êtres, à de­mi sauvages, s'étaient ap­prochés des Eu­ropéens et les re­gar­daient en si­lence.

«Per­son­ne ne sait l'es­quimau?» de­man­da Jasper Hob­son à ses com­pagnons.

Per­son­ne ne con­nais­sait cet id­iome; mais aus­sitôt, une voix se fit en­ten­dre, qui souhaitait la bi­en­venue en anglais:

«Wel­come! wel­come!»

C'était un Es­quimau, ou plutôt, comme on ne tar­da pas à l'ap­pren­dre, une Es­quimaude, qui, s'avançant vers Mrs. Pauli­na Bar­nett, lui fit un salut de la main.

La voyageuse, sur­prise, répon­dit par quelques mots que l'in­digène parut com­pren­dre facile­ment, et une in­vi­ta­tion fut faite à la famille de suiv­re les Eu­ropéens jusqu'au fort. Les Es­quimaux sem­blèrent se con­sul­ter du re­gard, puis, après quelques in­stants d'hési­ta­tion, ils ac­com­pa­gnèrent le lieu­tenant Hob­son, marchant en groupe ser­ré.

Ar­rivée à l'en­ceinte, la femme in­digène, voy­ant cette mai­son dont elle ne soupçon­nait pas l'ex­is­tence, s'écria:

«House! house! snow-​house?»

Elle de­mandait si c'était une mai­son de neige, et pou­vait le croire, car l'habi­ta­tion se per­dait alors dans toute cette masse blanche qui cou­vrait le sol. On lui fit com­pren­dre qu'il s'agis­sait d'une mai­son de bois. L'Es­quimaude dit alors quelques mots à ses com­pagnons, qui firent un signe ap­pro­batif. Tous passèrent alors par la poterne, et, un in­stant après, ils étaient in­tro­duits dans la salle prin­ci­pale.

Là, leurs ca­pu­chons furent re­tirés, et l'on put re­con­naître les sex­es. Il y avait deux hommes de quar­ante à cin­quante ans, au teint jaune-​rougeâtre, aux dents aiguës, aux pom­mettes sail­lantes, ce qui leur don­nait une vague ressem­blance avec des car­ni­vores; deux femmes en­core je­unes, dont les cheveux nat­tés étaient ornés de dents et de griffes d'ours po­laires; en­fin, deux en­fants de cinq à six ans, pau­vres pe­tits êtres à mine éveil­lée, qui re­gar­daient en ou­vrant de grands yeux.

«On doit sup­pos­er que des Es­quimaux ont tou­jours faim, dit Jasper Hob­son. Je pense donc qu'un morceau de ve­nai­son ne dé­plaira pas à nos hôtes.»

Sur l'or­dre du lieu­tenant Hob­son, le ca­po­ral Jo­liffe ap­por­ta quelques morceaux de renne, sur lesquels ces pau­vres gens se jetèrent avec une sorte d'avid­ité bes­tiale. Seule, la je­une Es­quimaude qui s'était ex­primée en anglais mon­tra une cer­taine réserve, re­gar­dant, sans les quit­ter des yeux, Mrs. Pauli­na Bar­nett et les autres femmes de la fac­torerie. Puis, aperce­vant le pe­tit en­fant que Mrs. Mac Nap tenait sur ses bras, elle se le­va, cou­rut à lui et, lui par­lant d'une voix douce, se mit à le ca­ress­er le plus gen­ti­ment du monde.

Cette je­une in­digène sem­blait être, sinon supérieure, du moins plus civil­isée que ses com­pagnons, et cela parut surtout quand, ayant été prise d'un léger ac­cès de toux, elle mit sa main de­vant sa bouche, d'après les rè­gles les plus élé­men­taires de la ci­vil­ité.

Ce dé­tail n'échap­pa à per­son­ne. Mrs. Pauli­na Bar­nett, cau­sant avec l'Es­quimaude et em­ploy­ant les mots anglais les plus usités, ap­prit en quelques phras­es que cette je­une in­digène avait servi pen­dant un an chez le gou­verneur danois d'Up­per­nawik, dont la femme était Anglaise. Puis elle avait quit­té le Groën­land pour suiv­re sa famille sur les ter­ri­toires de chas­se. Les deux hommes étaient ses deux frères; l'autre femme, mar­iée à l'un d'eux et mère des deux en­fants, était sa belle-​soeur. Ils reve­naient tous de l'île Mel­bourne, située, dans l'est, sur le lit­toral de l'Amérique anglaise, re­gag­nant à l'ouest la pointe Bar­row, l'un des caps de la Géorgie oc­ci­den­tale de l'Amérique russe, où vi­vait leur tribu, et c'était un su­jet d'éton­nement pour eux de trou­ver une fac­torerie in­stal­lée au cap Bathurst. Les deux Es­quimaux sec­ouèrent même la tête en voy­ant cet étab­lisse­ment. Dés­ap­prou­vaient-​ils la con­struc­tion d'un fort sur ce point du lit­toral? Trou­vaient-​ils l'en­droit mal choisi? Mal­gré toute sa pa­tience, le lieu­tenant Hob­son ne parvint point à les faire s'ex­pli­quer à ce su­jet, ou du moins il ne com­prit pas leurs répons­es.

Quant à la je­une Es­quimaude, elle se nom­mait Kalumah, et elle parut pren­dre en grande ami­tié Mrs. Pauli­na Bar­nett. Cepen­dant la pau­vre créa­ture, toute so­cia­ble qu'elle était, ne re­gret­tait point la po­si­tion qu'elle avait autre­fois chez le gou­verneur d'Up­per­nawik, et elle se mon­trait très at­tachée à sa famille.

Après s'être restau­rés, après avoir partagé une de­mi-​pinte de bran­devin dont les pe­tits eu­rent leur part, les Es­quimaux prirent con­gé de leurs hôtes, mais, avant de par­tir, la je­une in­digène in­vi­ta la voyageuse à vis­iter leur hutte de neige. Mrs. Pauli­na Bar­nett promit de s'y ren­dre le lende­main, si le temps le per­me­ttait.

Le lende­main, en ef­fet, ac­com­pa­gnée de Madge, du lieu­tenant Hob­son et de quelques sol­dats ar­més -- non con­tre ces pau­vres gens, mais pour le cas où les ours eu­ssent rôdé sur le lit­toral --, Mrs. Pauli­na Bar­nett se trans­porta au cap Es­quimau, nom qui fut don­né à la pointe près de laque­lle se dres­sait le campe­ment in­digène.

Kalumah ac­cou­rut au-​de­vant de son amie de la veille et lui mon­tra la hutte d'un air sat­is­fait. C'était un gros cône de neige, per­cé d'une étroite ou­ver­ture à son som­met qui don­nait is­sue à la fumée d'un foy­er in­térieur, et dans lequel ces Es­quimaux avaient creusé leur de­meure pas­sagère. Ces «snow-​hous­es», qu'ils étab­lis­sent avec une ex­trême ra­pid­ité, se nom­ment «igloo» dans la langue du pays. Elles sont merveilleuse­ment ap­pro­priées au cli­mat, et leurs habi­tants y sup­por­tent, même sans feu et sans trop souf­frir, des froids de quar­ante de­grés au-​dessous de zéro. Pen­dant l'été, les Es­quimaux camp­ent sous des tentes de peaux de renne et de phoque, qui por­tent le nom de «tupic».

Pénétr­er dans cette hutte n'était point une opéra­tion facile. Elle n'avait qu'une en­trée au ras du sol, et il fal­lait se gliss­er par une sorte de couloir long de trois à qua­tre pieds, car les parois de neige mesuraient au moins cette épais­seur. Mais une voyageuse de pro­fes­sion, une lau­réate de la So­ciété royale, ne pou­vait hésiter, et Mrs. Pauli­na Bar­nett n'hési­ta pas. Suiv­ie de Madge, elle s'en­four­na brave­ment dans l'étroit boy­au à la suite de la je­une in­digène. Quant au lieu­tenant Hob­son et à ses hommes, ils se dis­pen­sèrent de cette vis­ite.

Et Mrs. Pauli­na Bar­nett com­prit bi­en­tôt que le plus dif­fi­cile n'était pas de pénétr­er dans cette hutte de neige, mais d'y rester. L'at­mo­sphère, échauf­fée par un foy­er sur lequel brûlaient des os de mors­es, in­fec­tée par l'huile fétide d'une lampe, im­prégnée des éma­na­tions de vête­ments gras et de la chair d'am­phi­bie qui forme la nour­ri­ture prin­ci­pale des Es­quimaux, cette at­mo­sphère était écoeu­rante. Madge ne put y tenir et sor­tit presque aus­sitôt. Mrs. Pauli­na Bar­nett mon­tra un courage surhu­main pour ne point cha­griner la je­une in­digène et pro­longea sa vis­ite pen­dant cinq grandes min­utes, -- cinq siè­cles! Les deux en­fants et leur mère étaient là. Quant aux deux hommes, la chas­se aux mors­es les avait en­traînés à qua­tre ou cinq milles de leur campe­ment.

Mrs. Pauli­na Bar­nett, une fois sor­tie de la hutte, as­pi­ra avec ivresse l'air froid du de­hors, qui ra­me­na les couleurs sur sa fig­ure un peu pâlie.

«Eh bi­en, madame? lui de­man­da le lieu­tenant, que dites-​vous des maisons es­quimaudes?

-- L'aéra­tion y laisse à désir­er!» répon­dit sim­ple­ment Mrs. Pauli­na Bar­nett.

Pen­dant huit jours, cette in­téres­sante famille in­digène de­meu­ra cam­pée en cet en­droit. Sur vingt-​qua­tre heures, les deux Es­quimaux en pas­saient douze à la chas­se aux mors­es. Ils al­laient, avec une pa­tience que les hut­tiers pour­ront seuls com­pren­dre, guet­ter les am­phi­bies sur le bord de ces trous par lesquels ils ve­naient respir­er à la sur­face de l'ice­field. Le morse ap­pa­rais­sait-​il, une corde à noeud coulant lui était jetée au­tour des pec­torales, et, non sans peine, les deux in­digènes le his­saient sur-​le-​champ et le tu­aient à coups de hache. Véri­ta­ble­ment, c'était plutôt une pêche qu'une chas­se. Puis le grand ré­gal con­sis­tait à boire le sang chaud des am­phi­bies dont les Es­quimaux s'enivrent avec volup­té.

Chaque jour, Kalumah, mal­gré la basse tem­péra­ture, se rendait au Fort-​Es­pérance. Elle pre­nait un ex­trême plaisir à par­courir les dif­férentes cham­bres de la mai­son, re­gar­dant coudre, suiv­ant tous les dé­tails des ma­nip­ula­tions culi­naires de Mrs. Jo­liffe. Elle de­mandait le nom anglais de chaque chose et cau­sait pen­dant des heures en­tières avec Mrs. Pauli­na Bar­nett, si le mot «caus­er» peut s'em­ploy­er quand il s'ag­it d'un échange de mots longtemps cher­chés de part et d'autre. Quand la voyageuse fai­sait la lec­ture à haute voix, Kalumah l'écoutait avec une ex­trême at­ten­tion, bi­en qu'elle ne la com­prît cer­taine­ment point.

Kalumah chan­tait aus­si, d'une voix as­sez douce, des chan­sons d'un ry­thme sin­guli­er, chan­sons froides, glaciales, mélan­col­iques et d'une coupe étrange. Mrs. Pauli­na Bar­nett eut la pa­tience de traduire une de ces «sagas» groën­landais­es, curieux échan­til­lon de la poésie hy­per­boréenne, auquel un air triste, en­tre­coupé de paus­es, procé­dant par in­ter­valles bizarres, prê­tait une in­définiss­able couleur. Voici, d'ailleurs, un spéci­men de cette poésie, copié sur l'al­bum même de la voyageuse.

Chan­son groën­landaise.

Le ciel est noir, Et le soleil se traîne À peine! De dés­espoir Ma pau­vre âme in­cer­taine Est pleine! La blonde en­fant se rit de mes ten­dres chan­sons, Et sur son coeur l'hiv­er promène ses glaçons!

Ange rêvé, Ton amour qui fait vivre M'enivre, Et j'ai bravé Pour te voir, pour te suiv­re Le givre! Hélas! sous mes bais­ers et leur douce chaleur, Je n'ai pu dis­siper les neiges de ton coeur!

Ah! que de­main À ton âme con­vi­enne La mi­enne, Et que ma main Amoureuse­ment ti­enne La ti­enne! Le soleil brillera là-​haut dans notre ciel, Et de ton coeur l'amour forcera le dégel!

Le 20 décem­bre, la famille d'Es­quimau­ux vint au Fort-​Es­pérance pren­dre con­gé de ses habi­tants. Kalumah s'était at­tachée à la voyageuse, qui l'eût volon­tiers con­servée près d'elle; mais la je­une in­digène ne voulait pas aban­don­ner les siens. D'ailleurs, elle promit de revenir pen­dant l'été prochain au Fort-​Es­pérance.

Ses adieux furent touchants. Elle re­mit à Mrs. Pauli­na Bar­nett une pe­tite bague de cuiv­re, et reçut en échange un col­lier de jais dont elle se para aus­sitôt. Jasper Hob­son ne lais­sa point par­tir ces pau­vres gens sans une bonne pro­vi­sion de vivres qui fut chargée sur leur traîneau, et, après quelques paroles de re­con­nais­sance pronon­cées par Kalumah, l'in­téres­sante famille, se dirigeant vers l'ouest, dis­parut au mi­lieu des épaiss­es brumes du lit­toral.

XX.

Où le mer­cure gèle.

Le temps sec et le calme de l'at­mo­sphère fa­vorisèrent en­core les chas­seurs pen­dant quelques jours. Toute­fois, ils ne s'éloignaient pas du fort. L'abon­dance du gibier leur per­me­ttait, d'ailleurs, d'opér­er dans un ray­on re­streint. Le lieu­tenant Hob­son ne pou­vait donc que se féliciter d'avoir fondé son étab­lisse­ment sur ce point du con­ti­nent. Les trappes prirent un grand nom­bre d'an­imaux à four­rures de toutes sortes. Sabine et Mar­bre tuèrent une cer­taine quan­tité de lièvres po­laires. Une ving­taine de loups af­famés furent abat­tus à coups de fusil. Ces car­nassiers se mon­traient fort agres­sifs, et, réu­nis par ban­des au­tour du fort, ils rem­plis­saient l'air de leurs rauques aboiements. Du côté de l'ice­field, en­tre les hum­mocks, pas­saient fréquem­ment de grands ours, dont l'ap­proche était surveil­lée avec le plus grand soin.

Le 25 décem­bre, il fal­lut de nou­veau aban­don­ner tout pro­jet d'ex­cur­sion. Le vent sauta au nord et le froid reprit avec une ex­trême vi­vac­ité. On ne pou­vait rester en plein air sans ris­quer d'être in­stan­ta­né­ment «frost bit­ten». Le ther­momètre Fahren­heit de­scen­dit à dix-​huit de­grés au-​dessous de zéro (28° centi­gr. au- dessous de glace). La brise sif­flait comme une volée de mi­traille. Avant de s'em­pris­on­ner, Jasper Hob­son eut soin de fournir aux an­imaux une nour­ri­ture as­sez abon­dante pour les sub­stan­ter pen­dant quelques se­maines.

Le 25 décem­bre était ce jour de Noël, cette fête du foy­er do­mes­tique si chère aux Anglais. Elle fut célébrée avec un zèle tout re­ligieux. Les hiverneurs re­mer­cièrent la Prov­idence de les avoir pro­tégés jusqu'alors; puis les tra­vailleurs, ayant chômé pen­dant ce jour sacré du «Christ­mas», se retrou­vèrent tous réu­nis de­vant un splen­dide fes­tin, dans lequel fig­urait deux gi­gan­tesques pud­dings.

Le soir, un punch flam­ba sur la grande ta­ble, au mi­lieu des ver­res. Les lam­pes furent éteintes, et la salle, il­lu­minée par la flamme li­vide du bran­devin, prit un as­pect fan­tas­tique. Toutes ces bonnes fig­ures de sol­dats s'an­imèrent, à ses re­flets trem­blotants, d'une an­ima­tion que l'ab­sorp­tion du brûlant liq­uide al­lait en­core ac­croître.

Puis la flamme se mod­éra, elle s'éparpil­la au­tour du gâteau na­tion­al en pe­tites langues bleuâtres et s'évanouit.

Phénomène inat­ten­du! Bi­en que les lam­pes n'eu­ssent pas en­core été ral­lumées, cepen­dant la salle ne re­devint pas ob­scure. Une vive lu­mière y péné­trait par sa fenêtre, lu­mière rougeâtre que l'éclat des lam­pes avait em­pêché de voir jusqu'alors.

Tous les con­vives se lev­èrent ex­trême­ment sur­pris et s'in­ter­rogèrent du re­gard.

«Un in­cendie!» s'écrièrent quelques-​uns.

Mais, -- à moins que la mai­son n'eût elle-​même brûlé, -- au­cun in­cendie ne pou­vait éclater dans le voisi­nage du cap Bathurst!

Le lieu­tenant se pré­cipi­ta vers la fenêtre, et il re­con­nut aus­sitôt la cause de cette réver­béra­tion. C'était une érup­tion vol­canique.

En ef­fet, par-​delà les falais­es de l'ouest, au-​delà de la baie des Mors­es, l'hori­zon était en feu. On ne pou­vait apercevoir le som­met des collines ig­nivomes, situées à trente milles du cap Bathurst, mais la gerbe de flammes, s'épanouis­sant à une prodigieuse hau­teur, cou­vrait tout le ter­ri­toire de ses fauves re­flets.

«C'est en­core plus beau qu'une au­rore boréale!» s'écria Mrs. Pauli­na Bar­nett.

Thomas Black protes­ta con­tre cette af­fir­ma­tion. Un phénomène ter­restre plus beau qu'un météore! Mais au lieu de dis­cuter cette thèse, mal­gré le froid in­tense, mal­gré la bise aiguë, cha­cun quit­ta la salle et al­la con­tem­pler l'ad­mirable spec­ta­cle de cette gerbe ét­ince­lante qui se dévelop­pait sur le fond noir du ciel.

Si Jasper Hob­son, ses com­pagnes, ses com­pagnons n'avaient eu les or­eilles et la bouche em­mail­lotées dans d'épaiss­es four­rures, ils au­raient pu en­ten­dre les bruits sourds de l'érup­tion, qui se propageaient à travers l'at­mo­sphère, ils au­raient pu se com­mu­ni­quer les im­pres­sions que ce sub­lime spec­ta­cle fai­sait naître en eux. Mais, ain­si en­ca­pu­chon­nés, il ne leur était per­mis ni de par­ler, ni d'en­ten­dre. Ils durent se con­tenter de voir. Mais quelle scène im­posante pour leurs yeux! quel sou­venir pour leur es­prit! En­tre l'ob­scu­rité pro­fonde du fir­ma­ment et la blancheur de l'im­mense tapis de neige, l'épanouisse­ment des flammes vol­caniques pro­dui­sait des ef­fets de lu­mière qu'au­cune plume, qu'au­cun pinceau ne saurait ren­dre! L'in­tense réver­béra­tion s'étendait jusqu'au- delà du zénith, éteignant gradu­elle­ment toutes les étoiles. Le sol blanc revê­tait des teintes d'or. Les hum­mocks de l'ice­field, et, en ar­rière-​plan, les énormes ice­bergs réfléchis­saient les lueurs di­vers­es comme au­tant de miroirs ar­dents. Ces fais­ceaux lu­mineux ve­naient se bris­er ou se réfrac­ter à tous ces an­gles, et les plans, di­verse­ment in­clinés, les ren­voy­aient avec un éclat plus vif et une teinte nou­velle. Choc de rayons véri­ta­ble­ment mag­ique! On eût dit l'im­mense dé­cor de glaces d'une féerie, dressé tout ex­près pour cette fête de la lu­mière!

Mais le froid ex­ces­sif obligea bi­en­tôt les spec­ta­teurs à ren­tr­er dans leur chaude habi­ta­tion, et plus d'un nez fail­lit pay­er cher ce plaisir que les yeux ve­naient de pren­dre à son détri­ment par une pareille tem­péra­ture!

Pen­dant les jours qui suivirent, l'in­ten­sité du froid re­dou­bla. On put croire que le ther­momètre à mer­cure ne suf­fi­rait pas à en mar­quer les de­grés[9], et qu'il faudrait em­ploy­er un ther­momètre à al­cool. En ef­fet, dans la nu­it du 28 au 29 décem­bre, la colonne s'abais­sa à trente-​deux de­grés au-​dessous de zéro (37° centi­gr. au-​dessous de glace).

Les poêles furent bour­rés de com­bustible, mais la tem­péra­ture in­térieure ne put être main­tenue au-​dessus de vingt de­grés (7° centi­gr. au-​dessous de zéro). On souf­frait du froid jusque dans les cham­bres, et, sur un ray­on de dix pieds au­tour du poêle, la chaleur s'an­ni­hi­lait com­plète­ment. Aus­si, la meilleure place ap­parte­nait-​elle au pe­tit en­fant, dont le berceau était bercé par ceux qui s'ap­prochaient tour à tour du foy­er. Défense ab­solue fut faite d'ou­vrir porte ou fenêtre, car la vapeur, con­cen­trée dans les salles, se fût im­mé­di­ate­ment changée en neige. Déjà dans le couloir la res­pi­ra­tion des hommes pro­dui­sait un phénomène iden­tique. On en­tendait de toutes parts des dé­to­na­tions sèch­es, qui sur­prirent les per­son­nes in­ac­cou­tumées aux phénomènes de ces cli­mats. C'étaient les troncs d'ar­bres, for­mant les parois de la mai­son, qui craquaient sous l'ac­tion du froid. La pro­vi­sion de liqueurs, bran­devin et gin, dé­posée dans le gre­nier, dut être de­scen­due dans la salle com­mune, car tout l'es­prit se con­cen­trait au fond des bouteilles sous la forme d'un noy­au. La bière, fab­riquée avec les bour­geons de sap­ins, fai­sait, en gelant, éclater les bar­ils. Tous les corps solides, comme pétri­fiés, ré­sis­taient à la péné­tra­tion de la chaleur. Le bois brûlait dif­fi­cile­ment, et Jasper Hob­son dut sac­ri­fi­er une cer­taine quan­tité d'huile de morse pour en ac­tiv­er la com­bus­tion. Très heureuse­ment, les chem­inées tiraient bi­en et em­pêchaient toute éma­na­tion désagréable à l'in­térieur. Mais ex­térieure­ment, le Fort- Es­pérance de­vait se trahir au loin par l'odeur âcre et fétide de ses fumées et méri­tait d'être rangé par­mi les étab­lisse­ments in­salu­bres.

Un symp­tôme à re­mar­quer, c'était l'ex­trême soif dont cha­cun était dévoré par ce froid in­tense. Or, pour se rafraîchir, il fal­lait con­stam­ment dégel­er les liq­uides auprès du feu, car, sous la forme de glace, ils eu­ssent été im­pro­pres à désaltér­er. Un autre symp­tôme con­tre lequel le lieu­tenant Hob­son en­gageait ses com­pagnons à réa­gir, c'était une som­no­lence opiniâtre, que quelques-​uns ne par­ve­naient pas à vain­cre. Mrs. Pauli­na Bar­nett, tou­jours vail­lante, par ses con­seils, sa con­ver­sa­tion, son va-​et- vient, réagis­sait à la fois pour son pro­pre compte et en­cour­ageait tout son monde. Sou­vent elle li­sait quelque livre de voy­age ou chan­tait quelque vieux re­frain d'An­gleterre, et tous le répé­taient en choeur avec elle. Ces chants réveil­laient, bon gré mal gré, les en­dormis, qui bi­en­tôt fai­saient cho­rus à leur tour. Les longues journées s'écoulaient ain­si dans une séques­tra­tion com­plète, et Jasper Hob­son, con­sul­tant à travers les vit­res le ther­momètre placé ex­térieure­ment, con­statait que le froid s'ac­crois­sait sans cesse. Le 31 décem­bre, le mer­cure était en­tière­ment gelé dans la cu­vette de l'in­stru­ment. Il y avait donc plus de quar­ante-​qua­tre au-​dessous de glace. (42° centi­gr. au-​dessous de zéro).

Le lende­main, 1er jan­vi­er 1860, le lieu­tenant Jasper Hob­son présen­ta ses com­pli­ments de nou­velle an­née à Mrs. Pauli­na Bar­nett, et la félici­ta du courage et de la bonne humeur avec lesquels elle sup­por­tait les mis­ères de l'hiver­nage. Mêmes com­pli­ments à l'adresse de l'as­tronome, qui, lui, ne voy­ait qu'une chose dans ce change­ment du mil­lésime de 1859 pour celui de 1860, c'est qu'il en­trait dans l'an­née de sa fameuse éclipse so­laire! Des souhaits furent échangés en­tre tous les mem­bres de cette pe­tite colonie, si unis en­tre eux, et dont la san­té, grâce au Ciel, con­tin­uait d'être ex­cel­lente. Si quelques symp­tômes de scor­but s'étaient mon­trés, ils avaient prompte­ment cédé à l'em­ploi op­por­tun du lime-​juice et des pastilles de chaux.

Mais il ne fal­lait pas se réjouir trop vite! La mau­vaise sai­son de­vait dur­er trois mois en­core. Sans doute, le soleil ne tarderait pas à reparaître au-​dessus de l'hori­zon, mais rien ne prou­vait que le froid eût at­teint son max­imum d'in­ten­sité, et, générale­ment, sous toutes les zones boréales, c'est dans le mois de févri­er que s'ob­ser­vent les plus ex­trêmes abaisse­ments de tem­péra­ture. En tout cas, la rigueur de l'at­mo­sphère ne dimin­ua pas pen­dant les pre­miers jours de l'an­née nou­velle, et, le 5 jan­vi­er, le ther­momètre à al­cool, placé à l'ex­térieur de la fenêtre du couloir, ac­cusa soix­ante-​six de­grés au-​dessous de zéro (52° centi­gr. au-​dessous de glace). En­core quelques de­grés, et les min­ima de tem­péra­ture relevés au Fort-​Re­liance, en 1835, seraient at­teints et peut-​être dé­passés!

Cette per­sis­tance d'un froid aus­si vi­olent in­quié­tait de plus en plus Jasper Hob­son. Il craig­nait que les an­imaux à four­rures ne fussent obligés de chercher au sud un cli­mat moins rigoureux, ce qui eût con­trar­ié ses pro­jets de chas­se au print­emps nou­veau. En out­re, il en­tendait, à travers les couch­es souter­raines, cer­tains roule­ments sourds qui se rat­tachaient évidem­ment à l'érup­tion vol­canique. L'hori­zon oc­ci­den­tal était tou­jours em­brasé des feux de la terre, et cer­taine­ment un formidable tra­vail plu­tonien s'ac­com­plis­sait dans les en­trailles du globe. Ce voisi­nage d'un vol­can en ac­tiv­ité ne pou­vait-​il être dan­gereux pour la nou­velle fac­torerie? C'est à quoi songeait le lieu­tenant Hob­son, quand il sur­pre­nait quelques-​uns de ces gron­de­ments in­térieurs. Mais ces ap­préhen­sions, très vagues d'ailleurs, il les gar­da pour lui.

Comme on le pense bi­en, par un tel froid, per­son­ne ne songeait à quit­ter la mai­son. Les chiens et les rennes étaient abon­dam­ment pourvus, et ces an­imaux, habitués d'ailleurs à de longs jeûnes pen­dant la sai­son d'hiv­er, ne ré­cla­maient point les ser­vices de leurs maîtres. Il n'ex­is­tait donc au­cun mo­tif pour s'ex­pos­er aux rigueurs de l'at­mo­sphère. C'était as­sez déjà de subir au-​dedans une tem­péra­ture que la com­bus­tion du bois et de l'huile par­ve­nait à peine à ren­dre sup­port­able. Mal­gré toutes les pré­cau­tions pris­es, l'hu­mid­ité se glis­sait dans les salles in­aérées, et dé­po­sait sur les poutres de bril­lantes couch­es de glace qui s'épais­sis­saient chaque jour. Les con­den­sa­teurs étaient en­gorgés, et même l'un d'eux écla­ta sous la pres­sion de l'eau so­lid­ifiée.

Dans ces con­di­tions, le lieu­tenant Hob­son ne songeait point à mé­nag­er le com­bustible. Il le prodiguait même, afin de relever cette tem­péra­ture, qui, dès que les feux du poêle et du fourneau bais­saient tant soit peu, tombait quelque­fois à quinze de­grés Fahren­heit (9° centi­gr.). Aus­si des hommes de quart, se re­layant d'heure en heure, avaient-​ils or­dre de surveiller et d'en­tretenir les feux.

«Le bois nous man­quera bi­en­tôt, dit un jour le ser­gent Long au lieu­tenant.

-- Nous man­quer! s'écria Jasper Hob­son.

-- Je veux dire, reprit le ser­gent, que l'ap­pro­vi­sion­nement de la mai­son s'épuise et qu'il fau­dra, avant peu, nous rav­itailler au hangar. Or, je le sais par ex­péri­ence, s'ex­pos­er à l'air avec un froid pareil, c'est ris­quer sa vie.

-- Oui! répon­dit le lieu­tenant, c'est une faute que nous avons com­mise, d'avoir con­stru­it un bûch­er non con­tigu à la mai­son et sans com­mu­ni­ca­tion di­recte avec elle. Je m'en aperçois un peu tard. J'au­rais dû ne pas ou­bli­er que nous al­lions hivern­er au-​delà du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle! Mais en­fin, ce qui est fait est fait.

-- Dites-​moi, Long, quelle quan­tité de bois reste-​t-​il dans la mai­son?

-- De quoi al­imenter le poêle et le fourneau pen­dant deux ou trois jours au plus, répon­dit le ser­gent.

-- Es­pérons que d'ici là, reprit Jasper Hob­son, la rigueur de la tem­péra­ture au­ra quelque peu dimin­ué et qu'on pour­ra sans dan­ger tra­vers­er la cour du fort.

-- J'en doute, mon lieu­tenant, ré­pli­qua le ser­gent Long en sec­ouant la tête. L'at­mo­sphère est pure, les étoiles sont bril­lantes, le vent se main­tient au nord, et je ne serais pas éton­né que ce froid durât quinze jours en­core, jusqu'à la lune nou­velle.

-- Eh bi­en, mon brave Long, reprit le lieu­tenant Hob­son, nous ne nous lais­serons cer­taine­ment pas mourir de froid, et le jour où il fau­dra s'ex­pos­er...

-- On s'ex­posera, mon lieu­tenant», répon­dit le ser­gent Long. Jasper Hob­son ser­ra la main du ser­gent, dont le dévoue­ment lui était bi­en con­nu.

On pour­rait croire que Jasper Hob­son et le ser­gent Long ex­agéraient, quand ils re­gar­daient comme pou­vant caus­er la mort la subite im­pres­sion d'un tel froid sur l'or­gan­isme. Mais, habitués aux vi­olences des cli­mats po­laires, ils avaient pour eux une longue ex­péri­ence. Ils avaient vu, dans des cir­con­stances iden­tiques, des hommes ro­bustes tomber évanouis sur la glace, dès qu'ils s'ex­po­saient au-​de­hors. La res­pi­ra­tion leur man­quait, et on les rel­evait as­phyx­iés. Ces faits, si in­croy­ables qu'ils parais­sent, se sont re­pro­duits maintes fois pen­dant cer­tains hiver­nages. Lors de leur voy­age sur les rives de la baie d'Hud­son, en 1746, William Moor et Smith ont cité plusieurs ac­ci­dents de ce genre, et ils ont per­du quelques-​uns de leurs com­pagnons, foudroyés par le froid. Il est in­con­testable que c'est s'ex­pos­er à une mort subite que d'af­fron­ter une tem­péra­ture dont la colonne mer­curielle ne peut même plus mesur­er l'in­ten­sité!

Telle était la sit­ua­tion as­sez in­quié­tante des habi­tants du Fort- Es­pérance, quand un in­ci­dent vint en­core l'ag­graver.

XXI.

Les grands ours po­laires.

La seule des qua­tre fenêtres qui per­mît de voir la cour du fort était celle qui s'ou­vrait au fond du couloir d'en­trée, dont les vo­lets ex­térieurs n'avaient pas été ra­bat­tus. Mais pour que le re­gard pût tra­vers­er les vit­res, alors dou­blées d'une épaisse couche de glace, il fal­lait préal­able­ment les laver à l'eau bouil­lante. Ce tra­vail, d'après les or­dres du lieu­tenant, se fai­sait plusieurs fois par jour, et, en même temps que les en­vi­rons du cap Bathurst, on ob­ser­vait soigneuse­ment l'état du ciel et le ther­momètre à al­cool placé ex­térieure­ment.

Or, le 6 jan­vi­er, vers onze heures du matin, le sol­dat Kel­lett, chargé de l'ob­ser­va­tion, ap­pela soudain le ser­gent et lui mon­tra cer­taines mass­es qui se mou­vaient con­fusé­ment dans l'om­bre.

Le ser­gent Long, s'étant ap­proché de la fenêtre, dit sim­ple­ment:

«Ce sont des ours!»

En ef­fet, une de­mi-​douzaine de ces an­imaux étaient par­venus à franchir l'en­ceinte palis­sadée, et, at­tirés par les éma­na­tions de la fumée, ils s'avançaient vers la mai­son.

Jasper Hob­son, dès qu'il fut aver­ti de la présence de ces red­outa­bles car­nassiers, don­na l'or­dre de bar­ri­cad­er à l'in­térieur la fenêtre du couloir. C'était la seule is­sue qui fût prat­ica­ble, et, cette ou­ver­ture une fois bouchée, il sem­blait im­pos­si­ble que les ours parvinssent à pénétr­er dans la mai­son. La fenêtre fut donc close au moyen de fortes bar­res que le char­pen­tier Mac Nap as­su­jet­tit solide­ment, après avoir mé­nagé, toute­fois, une étroite ou­ver­ture, qui per­me­ttait d'ob­serv­er au-​de­hors les ma­noeu­vres de ces in­com­modes vis­iteurs.

«Et main­tenant, dit le maître char­pen­tier, ces messieurs n'en­treront pas sans notre per­mis­sion. Nous avons donc tout le temps de tenir un con­seil de guerre.

-- Eh bi­en, mon­sieur Hob­son, dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, rien n'au­ra man­qué à notre hiver­nage! Après le froid, les ours.

-- Non pas «après», répon­dit le lieu­tenant Hob­son, mais, ce qui est plus grave, «pen­dant» le froid, et un froid qui nous em­pêche de nous hasarder au-​de­hors! Je ne sais donc pas com­ment nous pour­rons nous débar­rass­er de ces mal­faisantes bêtes.

-- Mais elles per­dront pa­tience, je sup­pose, répon­dit la voyageuse, et elles s'en iront comme elles sont venues!»

Jasper Hob­son sec­oua la tête, en homme peu con­va­in­cu.

«Vous ne con­nais­sez pas ces an­imaux, madame, répon­dit-​il. Ce rigoureux hiv­er les a af­famés, et ils ne quit­teront point la place, à moins qu'on ne les y force!

-- Êtes-​vous donc in­qui­et, mon­sieur Hob­son? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Oui et non, répon­dit le lieu­tenant. Ces ours, je sais bi­en qu'ils n'en­treront pas dans la mai­son; mais nous, je ne sais pas com­ment nous en sor­tirons, si cela de­vient néces­saire!»

Cette réponse faite, Jasper Hob­son re­tour­na près de la fenêtre. Pen­dant ce temps, Mrs. Pauli­na Bar­nett, Madge et les autres femmes, réu­nies au­tour du ser­gent, écoutaient ce brave sol­dat, qui traitait cette «ques­tion des ours» en homme d'ex­péri­ence. Maintes fois, le ser­gent Long avait eu af­faire à ces car­nassiers, dont la ren­con­tre est fréquente, même sur les ter­ri­toires du sud, mais c'était dans des con­di­tions où l'on pou­vait les at­ta­quer avec suc­cès. Ici, les as­siégés étaient blo­qués, et le froid les em­pêchait de ten­ter au­cune sor­tie.

Pen­dant toute la journée, on surveil­la at­ten­tive­ment les al­lées et venues des ours. De temps en temps, l'un de ces an­imaux ve­nait pos­er sa grosse tête près de la vit­re, et on en­tendait un sourd grogne­ment de colère. Le lieu­tenant Hob­son et le ser­gent Long tin­rent con­seil, et ils dé­cidèrent que si les ours n'aban­don­naient pas la place, on pra­ti­querait quelques meur­trières dans les murs de la mai­son, afin de les chas­ser à coups de fusil. Mais il fut dé­cidé aus­si qu'on at­tendrait un jour ou deux avant d'em­ploy­er ce moyen d'at­taque, car Jasper Hob­son ne se sou­ci­ait pas d'établir une com­mu­ni­ca­tion quel­conque en­tre la tem­péra­ture ex­térieure et la tem­péra­ture in­térieure de la cham­bre, si basse déjà. L'huile de morse, que l'on in­tro­dui­sait dans les poêles, était so­lid­ifiée en glaçons telle­ment durs, qu'il fal­lait bris­er ces glaçons à coups de hache.

La journée s'ache­va sans autre in­ci­dent. Les ours al­laient, ve­naient, faisant le tour de la mai­son, mais ne ten­tant au­cune at­taque di­recte. Les sol­dats veil­lèrent toute la nu­it, et, vers qua­tre heures du matin, on put croire que les as­sail­lants avaient quit­té la cour. En tout cas, ils ne se mon­traient plus.

Mais vers sept heures, Mar­bre étant mon­té dans le gre­nier, afin d'en rap­porter quelques pro­vi­sions, re­descen­dit aus­sitôt, dis­ant que les ours mar­chaient sur le toit de la mai­son.

Jasper Hob­son, le ser­gent, Mac Nap, deux ou trois autres de leurs com­pagnons sai­sis­sant des armes, s'élancèrent sur l'échelle du couloir qui com­mu­ni­quait avec le gre­nier au moyen d'une trappe. Dans ce gre­nier, l'in­ten­sité du froid était telle, qu'après quelques min­utes, le lieu­tenant Hob­son et ses com­pagnons ne pou­vaient même plus tenir à la main le canon de leurs fusils. L'air hu­mide, re­jeté par leur res­pi­ra­tion, re­tombait en neige au­tour d'eux.

Mar­bre ne s'était point trompé. Les ours oc­cu­paient le toit de la mai­son. On les en­tendait courir et grogn­er. Par­fois leurs on­gles, traver­sant la couche de glace, s'in­crus­taient dans les lat­tes de la toi­ture, et on pou­vait crain­dre qu'ils fussent as­sez vigoureux pour les ar­racher.

Le lieu­tenant et ses hommes, bi­en­tôt gag­nés par l'étour­disse­ment que provo­quait ce froid in­souten­able, re­descendi­rent. Jasper Hob­son fit con­naître la sit­ua­tion.

«Les ours, dit-​il, sont en ce mo­ment sur le toit. C'est une cir­con­stance fâcheuse. Cepen­dant, nous n'avons rien en­core à red­outer pour nous-​mêmes, car ces an­imaux ne pour­ront pénétr­er dans les cham­bres. Mais il est à crain­dre qu'ils ne for­cent l'en­trée du gre­nier et ne dévorent les four­rures qui y sont dé­posées. Or, ces four­rures ap­par­ti­en­nent à la Com­pag­nie, et notre de­voir est de les con­serv­er in­tactes. Je vous de­mande donc, mes amis, de m'aider à les met­tre en lieu sûr.»

Aus­sitôt, tous les com­pagnons du lieu­tenant s'éch­elon­nèrent dans la salle, dans la cui­sine, dans le couloir, sur l'échelle. Deux ou trois, se re­layant -- car ils n'au­raient pu faire un tra­vail soutenu --, af­fron­tèrent la tem­péra­ture du gre­nier, et, en une heure, les pel­leter­ies étaient em­ma­gas­inées dans la grande salle.

Pen­dant cette opéra­tion, les ours con­tin­uaient leurs ma­noeu­vres et cher­chaient à soulever les chevrons de la toi­ture. En quelques points, on pou­vait voir les lat­tes fléchir sous leur poids. Maître Mac Nap ne lais­sait pas d'être in­qui­et. En con­stru­isant ce toit, il n'avait pu prévoir une telle sur­charge, et il craig­nait qu'il ne vînt à céder.

Cette journée se pas­sa, cepen­dant, sans que les as­sail­lants eu­ssent fait ir­rup­tion dans le gre­nier. Mais un en­ne­mi non moins red­outable s'in­tro­dui­sait peu à peu dans les cham­bres! Le feu bais­sait dans les poêles. La réserve de com­bustible était presque épuisée. Avant douze heures, le dernier morceau de bois serait dévoré, le poêle éteint.

Ce serait la mort, la mort par le froid, la plus ter­ri­ble de toutes les morts. Déjà ces pau­vres gens, ser­rés les uns con­tre les autres, en­tourant ce poêle qui se re­froidis­sait, sen­taient leur pro­pre chaleur les aban­don­ner aus­si. Mais ils ne se plaig­naient pas. Les femmes elles-​mêmes sup­por­taient héroïque­ment ces tor­tures. Mrs. Mac Nap pres­sait con­vul­sive­ment son pe­tit en­fant sur sa poitrine glacée. Quelques-​uns des sol­dats dor­maient ou plutôt lan­guis­saient dans une som­bre tor­peur, qui ne pou­vait être du som­meil.

À trois heures du matin, Jasper Hob­son con­sul­ta le ther­momètre à mer­cure sus­pendu in­térieure­ment au mur de la grande salle, à moins de dix pieds du poêle.

Il mar­quait qua­tre de­grés Fahren­heit au-​dessous de zéro (20° centi­gr. au-​dessous de glace)!

Le lieu­tenant pas­sa sa main sur son front, il re­gar­da ses com­pagnons, qui for­maient un groupe com­pact et si­len­cieux, et il de­meu­ra pen­dant quelques in­stants im­mo­bile. La vapeur à de­mi con­den­sée de sa res­pi­ra­tion l'en­tourait d'un nu­age blanchâtre.

En ce mo­ment, une main se posa sur son épaule. Il tres­sail­lit et se re­tour­na. Mrs. Pauli­na Bar­nett était de­vant lui.

«Il faut faire quelque chose, lieu­tenant Hob­son, lui dit l'én­ergique femme, nous ne pou­vons mourir ain­si sans nous défendre!

-- Oui, répon­dit le lieu­tenant, sen­tant se réveiller en lui l'én­ergie morale, il faut faire quelque chose!»

Le lieu­tenant ap­pela le ser­gent Long, Mac Nap et Rae le forg­eron, c'est-​à-​dire les hommes les plus courageux de sa troupe. Ac­com­pa­gnés de Mrs. Pauli­na Bar­nett, ils se rendi­rent près de la fenêtre, et là, par la vit­re qu'ils lavèrent à l'eau bouil­lante, ils con­sultèrent le ther­momètre ex­térieur.

«Soix­ante-​douze de­grés! (40° centi­gr. au-​dessous de zéro), s'écria Jasper Hob­son. Mes amis, nous n'avons plus que deux par­tis à pren­dre: ou ris­quer notre vie pour re­nou­vel­er la pro­vi­sion de com­bustible, ou brûler peu à peu les bancs, les lits, les cloi­sons, tout ce qui, dans cette mai­son, peut al­imenter nos poêles! Mais c'est un ex­pé­di­ent suprême, car le froid peut dur­er, et rien ne fait présager un change­ment de temps.

-- Risquons-​nous!» répon­dit le ser­gent Long. Ce fut aus­si l'opin­ion de ses deux ca­ma­rades. Au­cune autre pa­role ne fut pronon­cée, et cha­cun se mit en mesure d'agir.

Voici ce qui fut con­venu, et quelles pré­cau­tions on dut pren­dre pour sauve­garder, au­tant que pos­si­ble, la vie de ceux qui al­laient se dévouer au salut com­mun.

Le hangar, dans lequel le bois était ren­fer­mé, s'él­evait à cin­quante pas en­vi­ron sur la gauche et en ar­rière de la mai­son prin­ci­pale. On dé­ci­da que l'un des hommes es­say­erait, en courant, de gag­ner ce hangar. Il de­vait em­porter une longue corde roulée au­tour de lui et en traîn­er une autre, dont l'ex­trémité resterait en­tre les mains de ses com­pagnons. Une fois ar­rivé dans le hangar, il jet­terait sur un des traîneaux remisés en cet en­droit une charge de com­bustible; puis, fix­ant l'une des cordes à l'avant du traîneau, ce qui per­me­ttrait de le haler jusqu'à la mai­son, at­tachant l'autre à l'ar­rière, ce qui per­me­ttrait de le ramen­er au hangar, il établi­rait ain­si un va-​et-​vient en­tre le hangar et la mai­son, ce qui per­me­ttrait de re­nou­vel­er sans trop de dan­ger la pro­vi­sion de bois. Une sec­ousse, im­primée à l'une ou l'autre corde, in­di­querait que le traîneau était, ou chargé dans le hangar, ou déchargé dans la mai­son.

Ce plan était sage­ment imag­iné, mais deux cir­con­stances pou­vaient le faire échouer: d'une part, il était pos­si­ble que la porte du hangar, ob­struée par la glace, fût très dif­fi­cile à ou­vrir; de l'autre, on pou­vait crain­dre que les ours, aban­don­nant la toi­ture, ne vinssent s'in­ter­pos­er en­tre la mai­son et le ma­ga­sin. C'étaient deux chances à courir.

Le ser­gent Long, Mac Nap et Rae of­frirent tous les trois de se ris­quer. Mais le ser­gent fit ob­serv­er que ses deux ca­ma­rades étaient mar­iés, et il in­sista pour ac­com­plir per­son­nelle­ment cette tâche. Quant au lieu­tenant, qui voulait ten­ter l'aven­ture:

«Mon­sieur Jasper, lui dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, vous êtes notre chef, vous êtes utile à tous, et vous n'avez pas le droit de vous ex­pos­er. Lais­sez faire le ser­gent Long.»

Jasper Hob­son com­prit les de­voirs que lui im­po­sait sa sit­ua­tion, et, étant ap­pelé à dé­cider en­tre ses trois com­pagnons, il se prononça pour le ser­gent. Mrs. Pauli­na Bar­nett ser­ra la main du brave Long.

Les autres habi­tants du fort, en­dormis ou as­soupis, ig­no­raient la ten­ta­tive qui al­lait être faite.

Deux longues cordes furent pré­parées. L'une, le ser­gent l'en­roula au­tour de son corps, par-​dessus de chaudes four­rures dont il se revêtit, et dont il avait pour une valeur de plus de mille livres ster­ling sur le dos. L'autre, il l'at­tacha à sa cein­ture, à laque­lle il sus­pendit un bri­quet et un re­volver chargé. Puis, au mo­ment de par­tir, il avala un de­mi-​verre de bran­devin, -- ce qu'il ap­pelait «boire un bon coup de com­bustible».

Jasper Hob­son, Long, Rae et Mac Nap sor­tirent alors de la salle com­mune. Ils passèrent dans la cui­sine, dont le fourneau ve­nait de s'étein­dre, et ils ar­rivèrent dans le couloir. De là, Rae mon­tant jusqu'à la trappe du gre­nier, et l'en­tr'ou­vrant, s'as­sura que les ours oc­cu­paient tou­jours le toit de la mai­son. C'était donc le mo­ment d'agir.

La pre­mière porte du couloir fut ou­verte. Jasper Hob­son et ses com­pagnons, mal­gré leurs épaiss­es four­rures, se sen­tirent gelés jusqu'à la moelle des os. La sec­onde porte, qui don­nait di­recte­ment sur la cour, s'ou­vrit alors de­vant eux. Ils reculèrent un in­stant, suf­fo­qués. In­stan­ta­né­ment, la vapeur hu­mide, tenue en sus­pen­sion dans le couloir, se con­den­sa, et une neige fine en cou­vrit les murs et le planch­er.

Le temps, au-​de­hors, était ex­traor­di­naire­ment sec. Les étoiles re­splendis­saient avec un éclat ex­traor­di­naire. Le ser­gent Long, sans tarder un in­stant, s'élança au mi­lieu de l'ob­scu­rité, en­traî­nant dans sa course l'ex­trémité de la corde dont ses com­pagnons con­ser­vaient l'autre bout. La porte ex­térieure fut alors re­poussée con­tre le cham­bran­le, et Jasper Hob­son, Mac Nap et Rae ren­trèrent dans le couloir, dont ils fer­mèrent her­mé­tique­ment la sec­onde porte. Puis ils at­tendi­rent. Si Long n'était pas revenu après quelques min­utes, on de­vait sup­pos­er que son en­treprise avait réus­si, et qu'in­stal­lé dans le hangar, il for­mait le pre­mier train de bois. Mais dix min­utes au plus de­vaient suf­fire à cette opéra­tion, si toute­fois la porte du ma­ga­sin n'avait pas ré­sisté. Pen­dant ce temps, Rae surveil­lait le gre­nier et les ours. Par cette nu­it noire, on pou­vait es­pér­er que le rapi­de pas­sage du ser­gent leur eût échap­pé.

Dix min­utes après le dé­part du ser­gent, Jasper Hob­son, Mac Nap et Rae ren­trèrent dans l'étroit es­pace com­pris en­tre les deux portes du couloir, et là ils at­tendi­rent que le sig­nal de haler le traîneau leur fût fait.

Cinq min­utes s'écoulèrent. La corde dont ils tenaient le bout ne re­mua pas. Que l'on juge de leur anx­iété! Le ser­gent était par­ti depuis un quart d'heure, laps de temps plus que suff­isant pour le charge­ment du traîneau, et au­cun aver­tisse­ment n'était don­né.

Jasper Hob­son at­ten­dit quelques in­stants en­core; puis, raidis­sant l'ex­trémité de la corde, il fit signe à ses com­pagnons de haler avec lui. Si le train de bois n'était pas prêt, le ser­gent saurait bi­en ar­rêter le ha­lage.

La corde fut tirée vigoureuse­ment. Un ob­jet lourd vint en glis­sant peu à peu sur le sol. En quelques in­stants, cet ob­jet ar­ri­va à la porte ex­térieure...

C'était le corps du ser­gent, at­taché par la cein­ture. L'in­for­tuné Long n'avait pas même pu at­tein­dre le hangar. Il était tombé en route, foudroyé par le froid. Son corps, ex­posé pen­dant près de vingt min­utes à cette tem­péra­ture, ne de­vait plus être qu'un ca­davre.

Mac Nap et Rae, pous­sant un cri de dés­espoir, trans­portèrent le corps dans le couloir; mais, au mo­ment où le lieu­tenant voulut refer­mer la porte ex­térieure, il sen­tit qu'elle était vi­olem­ment re­poussée. En même temps, un hor­ri­ble grogne­ment se fit en­ten­dre.

«À moi!» s'écria Jasper Hob­son.

Mac Nap et Raë al­laient se pré­cip­iter à son sec­ours. Une autre per­son­ne les précé­da. Ce fut Mrs. Pauli­na Bar­nett, qui vint join­dre ses ef­forts à ceux du lieu­tenant pour refer­mer la porte. Mais la mon­strueuse bête, s'y ap­puyant de tout le poids de son corps la re­pous­sait peu à peu et al­lait forcer l'en­trée du couloir...

Mrs. Pauli­na Bar­nett, sai­sis­sant alors un des pis­to­lets passés à la cein­ture de Jasper Hob­son, at­ten­dit avec sang-​froid l'in­stant où la tête de l'ours s'in­tro­dui­sait en­tre le cham­bran­le et la porte, et elle le déchargea dans la gueule ou­verte de l'an­imal.

L'ours tom­ba en ar­rière, frap­pé à mort sans doute, et la porte, refer­mée, put être bar­ri­cadée solide­ment.

Aus­sitôt, le corps du ser­gent fut ap­porté dans la grande salle et éten­du près du poêle. Mais les derniers char­bons s'éteignaient alors! Com­ment le ranimer, ce mal­heureux?

Com­ment rap­pel­er en lui cette vie dont tout symp­tôme sem­blait dis­paru?

«J'irai, moi! j'irai! s'écria le forg­eron Rae, j'irai chercher ce bois, ou...

-- Oui, Rae! dit une voix près de lui, et nous irons en­sem­ble!». C'était sa courageuse femme qui par­lait ain­si.

«Non, mes amis, non! s'écria Jasper Hob­son. Vous n'échap­periez ni au froid ni aux ours. Brûlons tout ce qui peut être brûlé ici, et en­suite, que Dieu nous sauve!»

Et alors, tous ces mal­heureux, à de­mi gelés, se relevèrent, la hache à la main, comme des fous. Les bancs, les ta­bles, les cloi­sons, tout fut dé­moli, brisé, ré­duit en morceaux, et le poêle de la grande salle, le fourneau de la cui­sine ron­flèrent bi­en­tôt sous une flamme ar­dente, que quelques gouttes d'huile de morse ac­ti­vaient en­core.

La tem­péra­ture in­térieure re­mon­ta d'une douzaine de de­grés. Les soins les plus em­pressés furent prodigués au ser­gent. On le frot­ta de bran­devin chaud, et peu à peu la cir­cu­la­tion du sang se rétablit en lui. Les tach­es blanchâtres, dont cer­taines par­ties de son corps étaient cou­vertes, com­mencèrent à dis­paraître. Mais l'in­for­tuné avait cru­elle­ment souf­fert, et plusieurs heures s'écoulèrent avant qu'il pût ar­tic­uler une pa­role. On le coucha dans un lit brûlant, et Mrs. Pauli­na Bar­nett et Madge le veil­lèrent jusqu'au lende­main.

Cepen­dant Jasper Hob­son, Mac Nap et Rae cher­chaient un moyen de sauver la sit­ua­tion, si ef­froy­able­ment com­pro­mise. Il était év­ident que, dans deux jours au plus, ce nou­veau com­bustible, em­prun­té à la mai­son même, man­querait aus­si. Que de­viendrait alors tout ce monde, si ce froid ex­trême per­sévérait? La lune était nou­velle depuis quar­ante-​huit heures, et sa réap­pari­tion n'avait provo­qué au­cun change­ment de temps. Le vent du nord cou­vrait le pays de son souf­fle glacé. Le baromètre restait au «beau sec», et, de ce sol qui ne for­mait plus qu'un im­mense ice­field, au­cune vapeur ne se dé­gageait. On pou­vait donc crain­dre que le froid ne fût pas près de cess­er! Mais alors, quel par­ti pren­dre? De­vait-​on re­nou­vel­er la ten­ta­tive de re­tourn­er au bûch­er, ten­ta­tive que l'éveil don­né aux ours rendait plus périlleuse en­core? Était-​il pos­si­ble de com­bat­tre ces an­imaux en plein air? Non. C'eût été un acte de folie, qui au­rait eu pour con­séquence la perte de tous.

Toute­fois, la tem­péra­ture des cham­bres était re­de­venue plus sup­port­able. Ce matin-​là, Mrs. Jo­liffe servit un dé­je­uner com­posé de vian­des chaudes et de thé. Les grogs brûlants ne furent pas épargnés, et le brave ser­gent Long put en pren­dre sa part. Ce feu bi­en­faisant des poêles, qui rel­evait la tem­péra­ture, ran­imait en même temps le moral de ces pau­vres gens. Ils n'at­tendaient plus que les or­dres de Jasper Hob­son pour at­ta­quer les ours. Mais le lieu­tenant, ne trou­vant pas la par­tie égale, ne voulut pas ris­quer son monde. La journée sem­blait donc de­voir s'écouler sans in­ci­dent, quand, vers trois heures après mi­di, un grand bruit se fit en­ten­dre dans les combles de la mai­son.

«Les voilà!» s'écrièrent deux ou trois sol­dats, s'ar­mant à la hâte de haches et de pis­to­lets.

Il était év­ident que les ours, après avoir ar­raché un des chevrons de la toi­ture, avaient for­cé l'en­trée du gre­nier.

«Que per­son­ne ne quitte sa place! dit le lieu­tenant d'une voix calme. -- Rae, la trappe!»

Le forg­eron s'élança vers le couloir, grav­it l'échelle et as­su­jet­tit la trappe solide­ment.

On en­tendait un bruit épou­vantable au-​dessus du pla­fond, qui sem­blait fléchir sous le poids des ours. C'étaient des grogne­ments, des coups de pat­tes, des coups de griffes formidables!

Cette in­va­sion changeait-​elle la sit­ua­tion? Le mal était-​il ag­gravé ou non? Jasper Hob­son et quelques-​uns de ses com­pagnons se con­sultèrent à ce su­jet. La plu­part pen­saient que leur sit­ua­tion s'était améliorée. Si les ours se trou­vaient tous réu­nis dans ce gre­nier -- ce qui parais­sait prob­able --, peut-​être était-​il pos­si­ble de les at­ta­quer dans cet étroit es­pace, sans avoir à crain­dre que le froid n'as­phyx­iât les com­bat­tants ou ne leur ar­rachât les armes de la main. Certes, une at­taque corps à corps avec ces car­nassiers était ex­trême­ment périlleuse; mais en­fin, il n'y avait plus im­pos­si­bil­ité physique à la ten­ter.

Restait donc à dé­cider si l'on irait ou non com­bat­tre les as­sail­lants dans le poste qu'ils oc­cu­paient, opéra­tion dif­fi­cile et d'au­tant plus dan­gereuse, que, par l'étroite trappe, les sol­dats ne pou­vaient pénétr­er qu'un à un dans le gre­nier.

On com­prend donc que Jasper Hob­son hésitât à com­mencer l'at­taque. Toute réflex­ion faite, et de l'avis du ser­gent et autres dont la bravoure était in­dis­cutable, il ré­so­lut d'at­ten­dre. Peut-​être un in­ci­dent se pro­duirait-​il qui ac­croî­trait les chances? Il était presque im­pos­si­ble que les ours pussent dé­plac­er les poutres du pla­fond, bi­en autrement solides que les chevrons de la toi­ture. Donc, im­pos­si­bil­ité pour eux de de­scen­dre dans les cham­bres du rez-​de-​chaussée.

On at­ten­dit. La journée s'ache­va. Pen­dant la nu­it, per­son­ne ne put dormir, tant ces en­ragés firent de tapage!

Le lende­main, vers neuf heures, un nou­vel in­ci­dent vint com­pli­quer la sit­ua­tion et obliger le lieu­tenant Hob­son à agir.

On sait que les tuyaux des chem­inées du poêle et du fourneau de la cui­sine traver­saient le gre­nier dans toute sa hau­teur. Ces tuyaux, con­stru­its en briques de chaux et im­par­faite­ment ci­men­tés, pou­vaient dif­fi­cile­ment ré­sis­ter à une pres­sion latérale. Or, il ar­ri­va que les ours, soit en s'at­taquant di­recte­ment à cette maçon­ner­ie, soit en s'y ap­puyant pour prof­iter de la chaleur des foy­ers, la dé­molirent peu à peu. On en­ten­dit des morceaux de briques tomber à l'in­térieur, et bi­en­tôt les poêles et le fourneau ne tirèrent plus.

C'était un ir­ré­para­ble mal­heur, qui, cer­taine­ment, eût dés­espéré des gens moins én­ergiques. Il se com­pli­qua en­core. En ef­fet, en même temps que les feux bais­saient, une fumée noire, âcre, nauséabonde, pro­duit de la com­bus­tion du bois et de l'huile, se ré­pan­dit dans toute la mai­son. Les tuyaux étaient crevés au- dessous du pla­fond. En quelques min­utes, cette fumée fut si épaisse, que la lu­mière des lam­pes dis­parut. Jasper Hob­son se trou­vait donc dans la né­ces­sité de quit­ter la mai­son sous peine d'être as­phyx­ié dans cette at­mo­sphère ir­res­pirable! Et quit­ter la mai­son, c'était périr de froid.

Quelques cris de femmes se firent en­ten­dre.

«Mes amis, s'écria le lieu­tenant, en s'em­para­nt d'une hache, aux ours! aux ours!»

C'était le seul par­ti à pren­dre! Il fal­lait ex­ter­min­er ces red­outa­bles an­imaux. Tous, sans ex­cep­tion, se pré­cip­itèrent vers le couloir; ils s'élancèrent sur l'échelle, Jasper Hob­son en tête. La trappe fut soulevée. Des coups de feu éclatèrent au mi­lieu des noirs tour­bil­lons de fumée. Il y eut des cris mêlés à des hurlements, du sang ré­pan­du. On se bat­tait au mi­lieu de la plus pro­fonde ob­scu­rité...

Mais, en ce mo­ment, quelques gron­de­ments ter­ri­bles se firent en­ten­dre. De vi­olentes sec­ouss­es ag­itèrent le sol. La mai­son s'in­cli­na comme si elle eût été ar­rachée de ses pi­lo­tis. Les poutres des murs se dis­joignirent, et, par ces ou­ver­tures, Jasper Hob­son et ses com­pagnons stupé­faits purent voir les ours, épou­van­tés comme eux, s'en­fuir en hurlant au mi­lieu des ténèbres!

XXII.

Pen­dant cinq mois.

Un vi­olent trem­ble­ment de terre ve­nait d'ébran­ler cette por­tion du con­ti­nent améri­cain. De telles sec­ouss­es de­vaient cer­taine­ment être fréquentes dans ce sol vol­canique! La con­nex­ité qui ex­iste en­tre ce phénomène et les phénomènes érup­tifs était une fois de plus dé­mon­trée.

Jasper Hob­son com­prit ce qui s'était passé. Il at­ten­dit avec une in­quié­tude poignante. Une frac­ture du sol pou­vait en­gloutir ses com­pagnons et lui. Mais une seule sec­ousse se pro­duisit, qui fut plutôt un con­tre­coup qu'un coup di­rect. Elle fit in­clin­er la mai­son du côté du lac et en dis­joignit les parois. Puis, le sol reprit sa sta­bil­ité et son im­mo­bil­ité.

Il fal­lait songer au plus pressé. La mai­son, quoique dé­jetée, était en­core hab­it­able. On boucha rapi­de­ment les ou­ver­tures pro­duites par la dis­jonc­tion des poutres. Les tuyaux des chem­inées furent aus­sitôt ré­parés tant bi­en que mal.

Les blessures que quelques-​uns des sol­dats avaient reçues pen­dant leur lutte avec les ours étaient heureuse­ment légères et n'ex­igèrent qu'un sim­ple panse­ment.

Ces pau­vres gens passèrent, dans ces con­di­tions, deux jours pénibles, brûlant le bois des lits, la planche des cloi­sons. Pen­dant ce laps de temps, Mac Nap et ses hommes firent in­térieure­ment les ré­pa­ra­tions les plus ur­gentes. Les pi­lo­tis, solide­ment en­cas­trés dans le sol, n'avaient point cédé, et l'en­sem­ble tenait bon. Mais il était év­ident que le trem­ble­ment de terre avait provo­qué une dénivel­la­tion étrange de la sur­face du lit­toral, et que des change­ments s'étaient pro­duits sur cette por­tion de ce ter­ri­toire. Jasper Hob­son avait hâte de con­naître ces ré­sul­tats, qui, jusqu'à un cer­tain point, pou­vaient com­pro­met­tre la sécu­rité de la fac­torerie. Mais l'impi­toy­able froid défendait à quiconque de se hasarder au-​de­hors.

Cepen­dant, cer­tains symp­tômes furent re­mar­qués, qui in­di­quaient un change­ment de temps as­sez prochain. À travers la vit­re, on pou­vait ob­serv­er une diminu­tion d'éclat des con­stel­la­tions. Le 11 jan­vi­er, le baromètre bais­sa de quelques lignes. Des vapeurs se for­maient dans l'air, et leur con­den­sa­tion de­vait relever la tem­péra­ture.

En ef­fet, le 12 jan­vi­er, le vent sauta au sud-​ouest, ac­com­pa­gné d'une neige in­ter­mit­tente. Le ther­momètre ex­térieur re­mon­ta presque subite­ment à quinze de­grés au-​dessus de zéro (9° centi­gr. au-​dessous de glace). Pour ces hiverneurs, si cru­elle­ment éprou­vés, c'était une tem­péra­ture de print­emps.

Ce jour-​là, à onze heures du matin, tout le monde fut de­hors. On eût dit une bande de cap­tifs ren­dus in­opiné­ment à la lib­erté. Mais défense ab­solue fut faite de quit­ter l'en­ceinte du fort, dans la crainte des mau­vais­es ren­con­tres.

À cette époque de l'an­née, le soleil n'avait pas en­core reparu, mais il s'ap­prochait as­sez de l'hori­zon pour don­ner un long cré­pus­cule. Les ob­jets se mon­traient dis­tincte­ment dans un ray­on de deux milles. Le pre­mier re­gard de Jasper Hob­son fut donc pour ce ter­ri­toire que le trem­ble­ment de terre avait sans doute mod­ifié.

En ef­fet, divers change­ments s'étaient pro­duits. Le promon­toire qui ter­mi­nait le cap Bathurst était en par­tie dé­couron­né, et de larges morceaux de la falaise avaient été pré­cip­ités du côté du ri­vage. Il sem­blait aus­si que toute la masse du cap s'était in­clinée vers le lac, dé­plaçant ain­si le plateau sur lequel re­po­sait l'habi­ta­tion. D'une façon générale, tout le sol s'était abais­sé vers l'ouest et relevé vers l'est. Ce déniv­elle­ment de­vait en­traîn­er cette con­séquence grave, que les eaux du lac et de la Pauli­na-​riv­er, dès que le dégel les au­rait ren­dues li­bres, se dé­plac­eraient hor­izon­tale­ment suiv­ant le nou­veau plan, et il était prob­able qu'une por­tion du ter­ri­toire de l'ouest serait inondée. Le ruis­seau sans doute se creuserait un autre lit, ce qui com­pro­met­trait le port na­turel for­mé à son em­bouchure. Les collines de la rive ori­en­tale sem­blaient s'être con­sid­érable­ment abais­sées. Mais quant aux falais­es de l'ouest, on ne pou­vait en juger, vu leur éloigne­ment. En somme, l'im­por­tante mod­ifi­ca­tion provo­quée par le trem­ble­ment de terre con­sis­tait en ce­ci: c'est que, sur un es­pace de qua­tre à cinq milles au moins, l'hor­izon­tal­ité du sol était détru­ite, et que sa pente s'ac­cu­sait en de­scen­dant de l'est à l'ouest.

«Eh bi­en, mon­sieur Hob­son, dit en ri­ant la voyageuse, vous aviez eu l'am­abil­ité de don­ner mes noms au port et à la riv­ière, et voilà qu'il n'y a plus ni Pauli­na-​riv­er, ni port Bar­nett! Il faut avouer que je n'ai pas de chance.

-- En ef­fet, madame, répon­dit le lieu­tenant, mais si la riv­ière est par­tie, le lac est resté, lui, et, si vous le per­me­ttez, nous l'ap­pellerons dé­sor­mais le lac Bar­nett. J'aime à croire qu'il vous sera fidèle!»

Mr. et Mrs. Jo­liffe, aus­sitôt sor­tis de la mai­son, s'étaient ren­dus, l'un au che­nil, l'autre à l'étable des rennes. Les chiens n'avaient point trop souf­fert de leur longue séques­tra­tion, et ils s'élancèrent en gam­badant dans la cour in­térieure. Un renne était mort depuis peu de jours. Quant aux autres, quoique un peu amaigris, ils sem­blaient être dans un bon état de con­ser­va­tion.

«Eh bi­en, madame, dit le lieu­tenant à Mrs. Pauli­na Bar­nett, qui ac­com­pa­gnait Jasper Hob­son, nous voilà tirés d'af­faire, et mieux que nous ne pou­vions l'es­pér­er!

-- Je n'ai ja­mais dés­espéré, mon­sieur Hob­son, répon­dit la voyageuse. Des hommes tels que vos com­pagnons et vous ne se lais­seraient pas vain­cre par les mis­ères d'un hiver­nage!

-- Madame, depuis que je vis dans les con­trées po­laires, reprit le lieu­tenant Hob­son, je n'ai ja­mais éprou­vé un pareil froid, et pour tout dire, s'il eût per­sévéré quelques jours en­core, je crois que nous étions véri­ta­ble­ment per­dus.

-- Alors ce trem­ble­ment de terre est venu à pro­pos pour chas­ser ces mau­dits ours, dit la voyageuse, et peut-​être a-​t-​il con­tribué à mod­ifi­er cette ex­ces­sive tem­péra­ture?

-- Cela est pos­si­ble, madame, très pos­si­ble en vérité, répon­dit le lieu­tenant. Tous ces phénomènes na­turels se ti­en­nent et s'in­flu­en­cent l'un l'autre. Mais, je vous l'avoue, la com­po­si­tion vol­canique de ce sol m'in­quiète. Je re­grette, pour notre étab­lisse­ment, le voisi­nage de ce vol­can en ac­tiv­ité. Si ses laves ne peu­vent l'at­tein­dre, il provoque du moins des sec­ouss­es qui le com­pro­met­tent! Voyez à quoi ressem­ble main­tenant notre mai­son!

-- Vous la fer­ez ré­par­er, mon­sieur Hob­son, dès que la belle sai­son sera venue, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, et vous prof­iterez de l'ex­péri­ence pour l'étay­er plus solide­ment.

-- Sans doute, madame, mais telle qu'elle est à présent et pen­dant quelques mois en­core, je crains qu'elle ne vous paraisse plus as­sez con­fort­able!

-- À moi, mon­sieur Hob­son, répon­dit en ri­ant Mrs. Pauli­na Bar­nett, à moi, une voyageuse! Je me fig­ur­erai que j'habite la cab­ine d'un bâ­ti­ment qui donne la bande, et, du mo­ment que votre mai­son ne tangue ni ne roule, je n'ai rien à crain­dre du mal de mer!

-- Bi­en, madame, bi­en, répon­dit Jasper Hob­son, je n'en su­is plus à ap­préci­er votre car­ac­tère! Il est con­nu de tous! Par votre én­ergie morale, par votre humeur char­mante, vous avez con­tribué à nous soutenir pen­dant ces dures épreuves, mes com­pagnons et moi, et je vous en re­mer­cie en leur nom et au mien!

-- Je vous as­sure, mon­sieur Hob­son, que vous ex­agérez...

-- Non, non, et ce que je vous dis là, tous sont prêts à vous le redire... Mais per­me­ttez-​moi de vous faire une ques­tion. Vous savez qu'au mois de juin prochain, le cap­itaine Craven­ty doit nous ex­pédi­er un con­voi de rav­itaille­ment, qui, à son re­tour, em­portera nos pro­vi­sions de four­rures au Fort-​Re­liance. Il est prob­able que notre ami Thomas Black, après avoir ob­servé son éclipse, re­tourn­era en juil­let avec ce dé­tache­ment. Me per­me­ttez-​vous de vous de­man­der, madame, si votre in­ten­tion est de l'ac­com­pa­gn­er?

-- Est-​ce que vous me ren­voyez, mon­sieur Hob­son? de­man­da en souri­ant la voyageuse.

-- Oh! madame!...

-- Eh bi­en, «mon lieu­tenant», répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett en ten­dant la main à Jasper Hob­son, je vous de­man­derai la per­mis­sion de pass­er en­core un hiv­er au Fort-​Es­pérance. L'an­née prochaine, il est prob­able que quelque navire de la Com­pag­nie vien­dra mouiller au cap Bathurst, et j'en prof­it­erai, car je ne serai pas fâchée, après être venue par la voie de terre, de m'en aller par le détroit de Behring.»

Le lieu­tenant fut en­chan­té de cette déter­mi­na­tion de sa com­pagne. Il l'avait jugée et ap­pré­ciée. Une grande sym­pa­thie l'unis­sait à cette vail­lante femme, qui le tenait, elle, pour un homme bon et brave. Véri­ta­ble­ment, l'un et l'autre n'eu­ssent pas vu venir sans re­grets l'heure de la sé­pa­ra­tion. Qui sait, d'ailleurs, si le Ciel ne leur réser­vait pas en­core de ter­ri­bles épreuves, pen­dant lesquelles leur dou­ble in­flu­ence de­vrait s'unir pour le salut com­mun?

Le 20 jan­vi­er, le soleil reparut pour la pre­mière fois et ter­mi­na la nu­it po­laire. Il ne de­meu­ra que quelques in­stants au-​dessus de l'hori­zon, et fut salué par les joyeux hur­rahs des hiverneurs. À compter de cette date, la durée du jour al­la tou­jours crois­sant.

Pen­dant le mois de févri­er et jusqu'au 15 mars, il y eut en­core des suc­ces­sions très brusques de beau et de mau­vais temps. Les beaux temps furent très froids; les mau­vais, très neigeux. Pen­dant ceux-​là, le froid em­pêchait les chas­seurs de sor­tir, et pen­dant ceux-​ci, c'étaient les tem­pêtes de neige qui les obligeaient à rester à la mai­son. Il n'y eut donc que par les temps moyens que cer­tains travaux purent être exé­cutés au-​de­hors, mais au­cune longue ex­cur­sion ne fut ten­tée. D'ailleurs, à quoi bon s'éloign­er du fort, puisque les trappes fonc­tion­naient avec suc­cès. Pen­dant cette fin d'hiv­er, des martres, des re­nards, des her­mines, des wolvérènes et autres pré­cieux an­imaux se firent pren­dre en grand nom­bre, et les trappeurs ne chômèrent pas, tout en restant aux en­vi­rons du cap Bathurst. Une seule ex­cur­sion, faite en mars à la baie des Mors­es, fit re­con­naître que le trem­ble­ment de terre avait beau­coup mod­ifié la forme des falais­es qui s'étaient sin­gulière­ment abais­sées. Au-​delà, les mon­tagnes ig­nivomes, couron­nées d'une légère vapeur, sem­blaient mo­men­tané­ment apaisées.

Vers le 20 mars, les chas­seurs sig­nalèrent les pre­miers cygnes, qui émi­graient des ter­ri­toires mérid­ionaux et s'en­volaient vers le nord en pous­sant d'ai­gres sif­fle­ments. Quelques «bru­ants de neige» et des «fau­cons hiverneurs» firent aus­si leur ap­pari­tion. Mais une im­mense couche blanche cou­vrait en­core le sol, et le soleil ne pou­vait fon­dre la sur­face solide de la mer et du lac.

La débâ­cle n'ar­ri­va que dans les pre­miers jours d'avril. La rup­ture des glaces s'opérait avec un fra­cas ex­traor­di­naire, com­pa­ra­ble par­fois à des décharges d'ar­tillerie. De brusques change­ments, se pro­duisirent dans la ban­quise. Plus d'un ice­berg, ru­iné par les chocs, rongé à sa base, culbu­ta avec un bruit ter­ri­ble par suite du dé­place­ment de son cen­tre de grav­ité. De là des éboule­ments qui ac­ti­vaient le bris de l'ice­field.

À cette époque, la moyenne de la tem­péra­ture était de trente-​deux de­grés au-​dessus de zéro (0° centi­gr.). Aus­si les pre­mières glaces du ri­vage ne tardèrent pas à se dis­soudre, et la ban­quise, en­traînée par les courants po­laires, rec­ula peu à peu dans les brumes de l'hori­zon. Au 15 avril, la mer était li­bre, et cer­taine­ment un navire venu de l'océan Paci­fique, par le détroit de Behring, après avoir longé la côte améri­caine, au­rait pu at­ter­rir au cap Bathurst.

En même temps que l'océan Arc­tique, le lac Bar­nett se délivra de sa cuirasse glacée, à la grande sat­is­fac­tion des mil­liers de ca­nards et autres volatiles aqua­tiques, qui pul­lu­laient sur ses bor­ds. Mais, ain­si que l'avait prévu le lieu­tenant Hob­son, le périmètre du lac avait été mod­ifié par la nou­velle pente du sol. La por­tion du ri­vage qui s'étendait de­vant l'en­ceinte du fort, et que bor­naient à l'est les collines boisées, s'élar­git con­sid­érable­ment. Jasper Hob­son es­ti­ma à cent cin­quante pas le recul des eaux du lac sur sa rive ori­en­tale. À l'op­posé, ces eaux durent se dé­plac­er d'au­tant vers l'ouest, et inon­der le pays, si quelque bar­rière na­turelle ne les con­te­nait pas.

En somme, il était fort heureux que la dénivel­la­tion du sol se fût faite de l'est à l'ouest, car si elle se fût pro­duite en sens con­traire, la fac­torerie eût été in­évitable­ment sub­mergée.

Quant à la pe­tite riv­ière, elle se tar­it aus­sitôt que le dégel eut rétabli son courant. On peut dire que ses eaux re­mon­tèrent vers leur source, la pente s'étant établie en cet en­droit du nord au sud.

«Voilà, dit Jasper Hob­son au ser­gent, une riv­ière à ray­er de la carte des con­ti­nents po­laires! Si nous n'avions eu que ce ruis­seau pour nous fournir d'eau potable, nous au­ri­ons été fort em­bar­rassés! Très heureuse­ment, il nous reste le lac Bar­nett, et j'aime à penser que nos bu­veurs ne l'épuis­eront pas.

-- En ef­fet, répon­dit le ser­gent Long, le lac... Mais ses eaux sont-​elles restées douces?»

Jasper Hob­son re­gar­da fix­ement son ser­gent, et ses sour­cils se con­trac­tèrent. Cette idée ne lui était pas en­core venue, qu'une frac­ture du sol avait pu établir une com­mu­ni­ca­tion en­tre la mer et le lagon! Mal­heur ir­ré­para­ble, qui eût for­cé­ment en­traîné la ru­ine et l'aban­don de la nou­velle fac­torerie.

Le lieu­tenant et le ser­gent Long cou­rurent en toute hâte vers le lac!... Les eaux étaient douces!

Dans les pre­miers jours de mai, le sol, net­toyé de neige en de cer­tains en­droits, com­mença à reverdir sous l'in­flu­ence des rayons so­laires. Quelques mouss­es, quelques gram­inées mon­trèrent timide­ment leurs pe­tites pointes hors de terre. Les graines d'os­eille et de chochléarias semées par Mrs. Jo­liffe lev­èrent aus­si. La couche de neige les avait pro­tégées con­tre ce rude hiv­er. Mais il fal­lut les défendre du bec des oiseaux et de la dent des rongeurs. Cette im­por­tante be­sogne fut dévolue au digne ca­po­ral, qui s'en ac­quit­ta avec la con­science et le sérieux d'un man­nequin ac­croché dans un potager!

Les longs jours étaient revenus. Les chas­ses furent repris­es.

Le lieu­tenant Hob­son voulait com­pléter l'ap­pro­vi­sion­nement de four­rures dont les agents du Fort-​Re­liance de­vaient pren­dre livrai­son dans quelques se­maines. Mar­bre, Sabine et autres chas­seurs se mirent en cam­pagne. Leurs ex­cur­sions ne furent ni longues ni fati­gantes. Ja­mais ils ne s'écartèrent de plus de deux milles du cap Bathurst. Ja­mais ils n'avaient ren­con­tré de ter­ri­toire aus­si gi­boyeux. Ils en étaient à la fois très sur­pris et très sat­is­faits. Les martres, les rennes, les lièvres, les cari­bous, les re­nards, les her­mines ve­naient au-​de­vant des coups de fusil.

Une seule ob­ser­va­tion à faire, au grand re­gret des hiverneurs qui leur tenaient ran­cune, c'est qu'on ne voy­ait plus d'ours, pas même leurs traces. On eût dit qu'en fuyant, les as­sail­lants avaient en­traîné tous leurs con­génères avec eux. Peut-​être ce trem­ble­ment de terre avait-​il plus par­ti­culière­ment ef­frayé ces an­imaux, dont l'or­gan­isa­tion est très fine, et même «très nerveuse», si, toute­fois, ce qual­ifi­catif peut s'ap­pli­quer à un sim­ple quadrupède!

Le mois de mai fut as­sez plu­vieux. La neige et la pluie al­ter­naient. La moyenne de la tem­péra­ture ne don­na que quar­ante et un de­grés au-​dessus de zéro (5° centi­gr. au-​dessus de glace). Les brouil­lards furent fréquents, et telle­ment épais par­fois, qu'il eût été im­pru­dent de s'écarter du fort. Pe­tersen et Kel­let, égarés pen­dant quar­ante-​huit heures, causèrent les plus vives in­quié­tudes à leurs com­pagnons. Une er­reur de di­rec­tion, qu'ils ne pou­vaient rec­ti­fi­er, les avait en­traînés dans le sud, quand ils se croy­aient aux en­vi­rons de la baie des Mors­es. Ils ne revin­rent donc qu'ex­ténués et à de­mi morts de faim.

Juin ar­ri­va, et avec lui le beau temps et par­fois une chaleur véri­ta­ble. Les hiverneurs avaient quit­té leurs vête­ments d'hiv­er. On tra­vail­lait ac­tive­ment à ré­par­er la mai­son, qu'il s'agis­sait de repren­dre en sous-​oeu­vre. En même temps, Jasper Hob­son fai­sait con­stru­ire un vaste ma­ga­sin à l'an­gle sud de la cour. Le ter­ri­toire se mon­trait as­sez gi­boyeux pour jus­ti­fi­er l'op­por­tu­nité de cette con­struc­tion. L'ap­pro­vi­sion­nement de four­rures était con­sid­érable, et il de­ve­nait néces­saire d'établir un lo­cal spé­ciale­ment des­tiné à l'em­ma­gasi­nage des pel­leter­ies.

Cepen­dant, Jasper Hob­son at­tendait de jour en jour le dé­tache­ment que de­vait lui en­voy­er le cap­itaine Craven­ty. Bi­en des ob­jets man­quaient en­core à la nou­velle fac­torerie. Les mu­ni­tions étaient à re­nou­vel­er. Si ce dé­tache­ment avait quit­té le Fort-​Re­liance dès les pre­miers jours de mai, il de­vait at­tein­dre vers la mi-​juin le cap Bathurst. On se sou­vient que c'était le point de ral­liement con­venu en­tre le cap­itaine et son lieu­tenant. Or, comme Jasper Hob­son avait pré­cisé­ment établi le nou­veau fort au cap même, les agents en­voyés à sa ren­con­tre ne pou­vaient man­quer de l'y trou­ver.

Donc, à par­tir du 15 juin, le lieu­tenant fit surveiller les en­vi­rons du cap. Le pavil­lon bri­tan­nique avait été ar­boré au som­met de la falaise et de­vait s'apercevoir de loin. Il était pré­sum­able, d'ailleurs, que le con­voi de rav­itaille­ment suiv­rait à peu près l'it­inéraire du lieu­tenant, et longerait le lit­toral depuis le golfe du Couron­nement jusqu'au cap Bathurst. C'était la voie la plus sûre, sinon la plus courte, à une époque de l'an­née où la mer, li­bre de glaces, délim­itait net­te­ment le ri­vage et per­me­ttait d'en suiv­re le con­tour.

Cepen­dant, le mois de juin s'ache­va sans que le con­voi eût ap­paru. Jasper Hob­son ressen­tit quelques in­quié­tudes, surtout quand les brouil­lards vin­rent en­velop­per de nou­veau le ter­ri­toire. Il craig­nait pour les agents aven­turés sur ce désert, et auxquels ces brumes per­sis­tantes pou­vaient op­pos­er de sérieux ob­sta­cles.

Jasper Hob­son s'en­tretint sou­vent avec Mrs. Pauli­na Bar­nett, le ser­gent, Mac Nap, Rae, de cet état de choses. L'as­tronome Thomas Black ne cachait point ses ap­préhen­sions, car, l'éclipse une fois ob­servée, il comp­tait bi­en s'en re­tourn­er avec le dé­tache­ment. Or, si le dé­tache­ment ne ve­nait pas, il se voy­ait réservé à un sec­ond hiver­nage, per­spec­tive qui lui souri­ait peu. Ce brave sa­vant, sa tâche ac­com­plie, ne de­mandait qu'à s'en aller. Il fai­sait donc part de ses craintes au lieu­tenant Hob­son, qui ne savait, en vérité, que lui répon­dre.

Au 4 juil­let, rien en­core. Quelques hommes, en­voyés en re­con­nais­sance à trois milles sur la côte, dans le sud-​est, n'avaient dé­cou­vert au­cune trace.

Il fal­lut ad­met­tre alors, ou que les agents du Fort-​Re­liance n'étaient point par­tis, ou qu'ils s'étaient égarés en route. Mal­heureuse­ment, cette dernière hy­pothèse de­ve­nait la plus prob­able. Jasper Hob­son con­nais­sait le cap­itaine Craven­ty, et il ne met­tait point en doute que le con­voi n'eût quit­té le Fort- Re­liance à l'époque con­venue.

On conçoit donc com­bi­en ses in­quié­tudes dev­in­rent vives! La belle sai­son s'écoulait. En­core deux mois, et l'hiv­er arc­tique, c'est-​à- dire les âpres bris­es, les tour­bil­lons de neige, les nu­its longues, s'abat­trait sur cette por­tion du con­ti­nent.

Le lieu­tenant Hob­son n'était point homme à rester dans une telle in­cer­ti­tude! Il fal­lait pren­dre un par­ti, et voici celui auquel il s'ar­rê­ta après avoir con­sulté ses com­pagnons. Il va sans dire que l'as­tronome l'ap­puyait de toutes ses forces.

On était au 5 juil­let. Dans qua­torze jours -- le 18 juil­let --, l'éclipse so­laire de­vait se pro­duire. Dès le lende­main, Thomas Black pou­vait quit­ter le Fort-​Es­pérance. Il fut donc dé­cidé que si, d'ici là, les agents at­ten­dus n'étaient point ar­rivés, un con­voi, com­posé de quelques hommes et de qua­tre ou cinq traîneaux, quit­terait la fac­torerie pour se ren­dre au lac de l'Es­clave. Ce con­voi em­porterait une par­tie des four­rures les plus pré­cieuses, et, en six se­maines au plus, c'est-​à-​dire vers la fin du mois d'août, pen­dant que la sai­son le per­me­ttait en­core, il pou­vait at­tein­dre le Fort-​Re­liance.

Ce point dé­cidé, Thomas Black re­devint l'homme ab­sorbé qu'il était, n'at­ten­dant plus que le mo­ment où la lune, ex­acte­ment in­ter­posée en­tre l'as­tre radieux et «lui», éclipserait to­tale­ment le disque du soleil!

XXI­II.

L'éclipse du 18 juil­let 1860.

Cepen­dant les brumes ne se dis­si­paient pas. Le soleil n'ap­pa­rais­sait qu'à travers un opaque rideau de vapeurs, ce qui ne lais­sait pas de tour­menter l'as­tronome au su­jet de son éclipse. Sou­vent même, le brouil­lard était si in­tense, que, de la cour du fort, on ne pou­vait pas apercevoir le som­met du cap.

Le lieu­tenant Hob­son se sen­tait de plus en plus in­qui­et. Il ne doutait pas que le con­voi en­voyé du Fort-​Re­liance ne se fût égaré dans ce désert. Et puis, de vagues ap­préhen­sions, de tristes pressen­ti­ments ag­itaient son es­prit. Cet homme én­ergique n'en­vis­ageait pas l'avenir sans une cer­taine anx­iété. Pourquoi? Il n'au­rait pu le dire. Tout, cepen­dant, sem­blait lui réus­sir. Mal­gré les rigueurs de l'hiver­nage, sa pe­tite colonie jouis­sait d'une san­té ex­cel­lente. Au­cun désac­cord n'ex­is­tait en­tre ses com­pagnons, et ces braves gens s'ac­quit­taient de leur tâche avec zèle. Le ter­ri­toire était gi­boyeux. La ré­colte de four­rures avait été belle, et la Com­pag­nie ne pou­vait qu'être en­chan­tée des ré­sul­tats obtenus par son agent. En ad­met­tant même que le Fort-​Es­pérance ne fût pas rav­itail­lé, le pays of­frait as­sez de ressources pour que l'on pût en­vis­ager sans trop de crainte la per­spec­tive d'un sec­ond hiver­nage. Pourquoi donc la con­fi­ance man­quait-​elle au lieu­tenant Hob­son?

Plus d'une fois, Mrs. Pauli­na Bar­nett et lui s'en­tret­inrent à ce su­jet. La voyageuse cher­chait à le ras­sur­er en faisant val­oir les raisons dé­duites ci-​dessus. Ce jour-​là, se prom­enant avec lui sur le ri­vage, elle plai­da avec plus d'in­sis­tance la cause du cap Bathurst et de la fac­torerie, fondée au prix de tant de peines.

«Oui, madame, oui, vous avez rai­son, répon­dit Jasper Hob­son, mais on ne com­mande pas à ses pressen­ti­ments! Je ne su­is pour­tant point un vi­sion­naire. Vingt fois, dans ma vie de sol­dat, je me su­is trou­vé dans des cir­con­stances cri­tiques, sans m'en être ému un in­stant. Eh bi­en, pour la pre­mière fois, l'avenir m'in­quiète! Si j'avais en face de moi un dan­ger cer­tain, je ne le craindrais pas. Mais un dan­ger vague, in­déter­miné, que je ne fais que pressen­tir!...

-- Mais quel dan­ger? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett, et que red­outez-​vous, les hommes, les an­imaux ou les élé­ments?

-- Les an­imaux? en au­cune façon, répon­dit le lieu­tenant. C'est à eux de red­outer les chas­seurs du cap Bathurst. Les hommes? Non. Ces ter­ri­toires ne sont guère fréquen­tés que par les Es­quimaux, et les In­di­ens s'y aven­turent rarement...

-- Et je vous ferai ob­serv­er, mon­sieur Hob­son, ajou­ta Mrs. Pauli­na Bar­nett, que ces Cana­di­ens, dont vous pou­viez jusqu'à un cer­tain point crain­dre la vis­ite pen­dant la belle sai­son, ne sont même pas venus...

-- Et je le re­grette, madame!

-- Quoi! vous re­gret­tez ces con­cur­rents dont les dis­po­si­tions en­vers la Com­pag­nie sont évidem­ment hos­tiles?

-- Madame, répon­dit le lieu­tenant, je les re­grette, et je ne les re­grette pas!... Cela est as­sez dif­fi­cile à ex­pli­quer! Re­mar­quez que le con­voi du Fort-​Re­liance de­vait ar­riv­er et qu'il n'est point ar­rivé. Il en est de même des agents des Pel­letiers de Saint- Louis, qui pou­vaient venir et qui ne sont point venus. Au­cun Es­quimau, même, n'a vis­ité cette par­tie du lit­toral pen­dant cet été...

-- Et votre con­clu­sion, mon­sieur Hob­son...? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- C'est qu'on ne vient peut-​être pas au cap Bathurst et au Fort- Es­pérance «aus­si facile­ment» qu'on le voudrait, madame!»

La voyageuse re­gar­da le lieu­tenant Hob­son, dont le front était évidem­ment soucieux, et qui, avec un ac­cent sin­guli­er, avait souligné le mot «facile­ment!»

«Lieu­tenant Hob­son, lui dit-​elle, puisque vous ne craignez rien, ni de la part des an­imaux, ni de la part des hommes, je dois croire que ce sont les élé­ments...

-- Madame, répon­dit Jasper Hob­son, je ne sais si j'ai l'es­prit frap­pé, si mes pressen­ti­ments m'aveu­glent, mais il me sem­ble que ce pays est étrange. Si je l'avais mieux con­nu, je crois que je ne m'y serais pas fixé. Je vous ai déjà fait ob­serv­er cer­taines par­tic­ular­ités qui m'ont sem­blé in­ex­pli­ca­bles, telles que le manque ab­solu de pier­res sur tout le ter­ri­toire, et la coupure si nette du lit­toral! La for­ma­tion prim­itive de ce bout de con­ti­nent ne me parait pas claire! Je sais bi­en que le voisi­nage d'un vol­can peut pro­duire cer­tains phénomènes... Vous rap­pelez-​vous ce que je vous ai dit au su­jet des marées.

-- Par­faite­ment, mon­sieur Hob­son.

-- Là où la mer, d'après les ob­ser­va­tions faites par les ex­plo­rateurs sur ces par­ages, de­vrait mon­ter de quinze ou vingt pieds, elle ne s'élève que d'un pied à peine!

-- Sans doute, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, mais vous avez ex­pliqué cet ef­fet par la con­fig­ura­tion bizarre des ter­res, le resser­re­ment des détroits...

-- J'ai ten­té d'ex­pli­quer, et voilà tout! répon­dit le lieu­tenant Hob­son, mais avant-​hi­er, j'ai ob­servé un phénomène en­core plus in­vraisem­blable, phénomène que je ne vous ex­pli­querai pas, et je doute que de plus sa­vants parvinssent à le faire.»

Mrs. Pauli­na Bar­nett re­gar­da Jasper Hob­son. «Que s'est-​il donc passé? lui de­man­da-​t-​elle.

-- Avant-​hi­er, madame, c'était jour de pleine lune, et la marée, d'après l'an­nu­aire, de­vait être très forte! Eh bi­en, la mer ne s'est pas même élevée d'un pied comme autre­fois! Elle ne s'est pas élevée «du tout!»

-- Vous avez pu vous tromper! fit ob­serv­er Mrs. Pauli­na Bar­nett au lieu­tenant.

-- Je ne me su­is pas trompé. J'ai ob­servé moi-​même. Avant-​hi­er, 4 juil­let, la marée a été nulle, ab­sol­ument nulle sur le lit­toral du cap Bathurst!

-- Et vous en con­cluez, mon­sieur Hob­son?... de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- J'en con­clus, madame, répon­dit le lieu­tenant, ou que les lois de la na­ture sont changées, ou... que ce pays est dans une sit­ua­tion par­ti­culière... Ou plutôt, je ne con­clus pas... je n'ex­plique pas... je ne com­prends pas... et... je su­is in­qui­et!»

Mrs. Pauli­na Bar­nett ne pres­sa pas da­van­tage le lieu­tenant Hob­son. Évidem­ment, cette ab­sence to­tale de marée était in­ex­pli­ca­ble, ex­tra-​na­turelle, comme le serait l'ab­sence du soleil au méri­di­en à l'heure de mi­di. À moins que le trem­ble­ment de terre n'eût telle­ment mod­ifié la con­for­ma­tion du lit­toral et des ter­res arc­tiques... Mais cette hy­pothèse ne pou­vait sat­is­faire un sérieux ob­ser­va­teur des phénomènes ter­restres.

Quant à penser que le lieu­tenant se fût trompé dans son ob­ser­va­tion, ce n'était pas ad­mis­si­ble, et ce jour-​là même -- 6 juil­let -- Mrs. Pauli­na Bar­nett et lui con­statèrent, au moyen de repères mar­qués sur le lit­toral, que la marée, qui, il y a un an, se dé­plaçait au moins d'un pied en hau­teur, était main­tenant nulle, tout à fait nulle!

Le se­cret sur cette ob­ser­va­tion fut gardé. Le lieu­tenant Hob­son ne voulait pas, et avec rai­son, jeter une in­quié­tude quel­conque dans l'es­prit de ses com­pagnons. Mais sou­vent ils pou­vaient le voir, seul, si­len­cieux, im­mo­bile, au som­met du cap, ob­serv­er la mer li­bre alors, qui se dévelop­pait sous ses re­gards.

Pen­dant ce mois de juil­let, la chas­se des an­imaux à four­rures dut être sus­pendue. Les martres, les re­nards et autres avaient déjà per­du leur poil d'hiv­er. On se bor­na donc à la pour­suite du gibier co­mestible, des cari­bous, des lièvres po­laires et autres, qui, par un caprice au moins bizarre -- Mrs. Pauli­na Bar­nett le re­mar­qua elle-​même --, pul­lu­laient lit­térale­ment aux en­vi­rons du cap Bathurst, bi­en que les coups de fusil eu­ssent dû peu à peu les en éloign­er.

Au 15 juil­let, la sit­ua­tion n'avait pas changé. Au­cune nou­velle du Fort-​Re­liance. Le con­voi at­ten­du ne parais­sait pas. Jasper Hob­son ré­so­lut de met­tre son pro­jet à exé­cu­tion et d'aller au cap­itaine Craven­ty, puisque le cap­itaine ne ve­nait pas à lui.

Na­turelle­ment, le chef de ce pe­tit dé­tache­ment ne pou­vait être que le ser­gent Long. Le ser­gent au­rait désiré ne pas se sé­par­er du lieu­tenant. Il s'agis­sait, en ef­fet, d'une ab­sence as­sez pro­longée, car on ne pou­vait revenir au Fort-​Es­pérance avant l'été prochain, et le ser­gent serait for­cé de pass­er la mau­vaise sai­son au Fort-​Re­liance. C'était donc une ab­sence de huit mois au moins. Mac Nap ou Rae au­rait cer­taine­ment pu rem­plac­er le ser­gent Long, mais ces deux braves sol­dats étaient mar­iés. D'ailleurs, Mac Nap, maître char­pen­tier, et Rae, forg­eron, étaient néces­saires à la fac­torerie, qui ne pou­vait se pass­er de leurs ser­vices.

Telles furent les raisons que fit val­oir le lieu­tenant Hob­son et auxquelles le ser­gent se ren­dit «mil­itaire­ment». Quant aux qua­tre sol­dats qui de­vaient l'ac­com­pa­gn­er, ce furent Belch­er, Pond, Pe­tersen et Kel­let, qui se déclarèrent prêts à par­tir.

Qua­tre traîneaux et leur at­te­lage de chiens furent dis­posés pour ce voy­age. Ils de­vaient porter des vivres et des four­rures, que l'on choisit par­mi les plus pré­cieuses, re­nards, her­mines, martres, cygnes, lynx, rats musqués, wolvérènes. Quant au dé­part, il fut fixé au 19 juil­let matin, le lende­main même de l'éclipse. Il va sans dire que Thomas Black ac­com­pa­gn­erait le ser­gent Long, et qu'un des traîneaux servi­rait au trans­port de ses in­stru­ments et de sa per­son­ne.

Il faut avouer que ce digne sa­vant fut bi­en mal­heureux pen­dant les jours qui précédèrent le phénomène si im­patiem­ment at­ten­du par lui. Les in­ter­mit­tences du beau temps et du mau­vais temps, la fréquence des brumes, l'at­mo­sphère, tan­tôt chargée de pluie, tan­tôt hu­mide de brouil­lards, le vent in­con­stant, ne se fix­ant à au­cun point de l'hori­zon, l'in­quié­taient à bon droit. Il ne mangeait pas, il ne dor­mait pas, il ne vi­vait plus. Si, pen­dant les quelques min­utes que dur­erait l'éclipse, le ciel était cou­vert de vapeurs, si l'as­tre des nu­its et l'as­tre du jour se dérobaient der­rière un voile opaque, si lui, Thomas Black, en­voyé dans ce but, ne pou­vait ob­serv­er ni la couronne lu­mineuse, ni les pro­tubérances rougeâtres, quel dés­ap­pointe­ment! Tant de fa­tigues inu­tile­ment sup­port­ées, tant de dan­gers cou­rus en pure perte!

«Venir si loin pour voir la lune! s'ex­cla­mait-​il d'un ton pi­teuse­ment comique, et ne point la voir!»

Non! il ne pou­vait se faire à cette idée! Dès que l'ob­scu­rité ar­rivait, le digne sa­vant mon­tait au som­met du cap et il re­gar­dait le ciel. Il n'avait même pas la con­so­la­tion de pou­voir con­tem­pler la blonde Phoe­bé en ce mo­ment! La lune al­lait être nou­velle dans trois jours; elle ac­com­pa­gnait, par con­séquent, le soleil dans sa révo­lu­tion au­tour du globe, et dis­parais­sait dans son ir­ra­di­ation!

Thomas Black épan­chait sou­vent ses peines dans le coeur de Mrs. Pauli­na Bar­nett. La com­patis­sante femme ne pou­vait s'em­pêch­er de le plain­dre, et, un jour, elle le ras­sura de son mieux, lui as­sur­ant que le baromètre avait une cer­taine ten­dance à re­mon­ter, lui répé­tant que l'on était alors dans la belle sai­son!

«La belle sai­son! s'écria Thomas Black, haus­sant les épaules. Est- ce qu'il y a une belle sai­son dans un pareil pays!

-- Mais en­fin, mon­sieur Black, répon­dit Mrs. Pauli­na Bar­nett, en ad­met­tant que, par malchance, cette éclipse vous échappe, il s'en pro­duira d'autres, je sup­pose! Celle du 18 juil­let n'est sans doute pas la dernière du siè­cle!

-- Non, madame, répon­dit l'as­tronome, non. Après celle-​ci, nous au­rons en­core cinq éclipses to­tales de soleil jusqu'en 1900: une pre­mière, le 31 décem­bre 1861, qui sera to­tale pour l'océan At­lan­tique, la Méditer­ranée et le désert de Sa­hara; une sec­onde, le 22 décem­bre 1870, to­tale pour les Acores, l'Es­pagne mérid­ionale, l'Al­gérie, la Sicile et la Turquie; une troisième, le 19 août 1887, to­tale pour le nord-​est de l'Alle­magne, la Russie mérid­ionale et l'Asie cen­trale; une qua­trième, le 9 août 1896, vis­ible pour le Groën­land, la Laponie et la Sibérie, et en­fin, en 1900, le 28 mai, une cin­quième qui sera to­tale pour les États- Unis, l'Es­pagne, l'Al­gérie et l'Égypte.

-- Eh bi­en, mon­sieur Black, reprit Mrs. Pauli­na Bar­nett, si vous man­quez l'éclipse du 18 juil­let 1860, vous vous con­sol­erez avec celle du 31 décem­bre 1861! Qu'est-​ce que dix-​sept mois!

-- Pour me con­sol­er, madame, répon­dit grave­ment l'as­tronome, ce ne serait pas dix-​sept mois, mais vingt-​six ans que j'au­rais à at­ten­dre!

-- Et pourquoi?

-- C'est que, de toutes ces éclipses, une seule, celle du 9 août 1896, sera to­tale pour les lieux situés en haute lat­itude, tels que Laponie, Sibérie ou Groën­land!

-- Mais quel in­térêt avez-​vous à faire une ob­ser­va­tion sous un par­al­lèle aus­si élevé? de­man­da Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Quel in­térêt, madame! s'écria Thomas Black, mais un in­térêt sci­en­tifique de la plus haute im­por­tance. Rarement les éclipses ont été ob­servées dans les ré­gions rap­prochées du pôle, où le soleil, peu élevé au-​dessus de l'hori­zon, présente, en ap­parence, un disque con­sid­érable. Il en est de même pour la lune, qui vient l'oc­cul­ter, et il est pos­si­ble que, dans ces con­di­tions, l'étude de la couronne lu­mineuse et des pro­tubérances puisse être plus com­plète! Voilà pourquoi, madame, je su­is venu opér­er au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle! Or, ces con­di­tions ne se re­pro­duiront qu'en 1896! M'as­surez-​vous que je vivrai jusque-​là?»

À cette ar­gu­men­ta­tion, il n'y avait rien à répon­dre. Thomas Black con­tin­ua donc d'être fort mal­heureux, car l'in­con­stance du temps menaçait de lui jouer un mau­vais tour.

Le 16 juil­let, il fit très beau. Mais le lende­main, par con­tre, temps cou­vert, brumes épaiss­es. C'était à se dés­espér­er. Thomas Black fut réelle­ment malade ce jour-​là. L'état fiévreux dans lequel il vi­vait depuis quelque temps menaçait de dégénér­er en mal­adie véri­ta­ble. Mrs. Pauli­na Bar­nett et Jasper Hob­son es­sayaient vaine­ment de le calmer. Quant au ser­gent Long et aux autres, ils ne com­pre­naient point qu'on se rendît si mal­heureux «par amour de la lune»!

Le lende­main, 18 juil­let, c'était en­fin le grand jour. L'éclipse to­tale de­vait dur­er, d'après les cal­culs des éphémérides, qua­tre min­utes trente-​sept sec­on­des, c'est-​à-​dire de onze heures quar­ante-​trois min­utes et quinze sec­on­des à onze heures quar­ante- sept min­utes et cin­quante-​sept sec­on­des du matin.

«Qu'est-​ce que je de­mande? s'écri­ait lamentable­ment l'as­tronome en s'ar­rachant les cheveux, je de­mande unique­ment qu'un coin du ciel, rien qu'un pe­tit coin, celui dans lequel s'opér­era l'oc­cul­ta­tion, soit pur de tout nu­age, et pen­dant com­bi­en de temps? pen­dant qua­tre min­utes seule­ment! Et puis après, qu'il neige, qu'il tonne, que les élé­ments se déchaî­nent, je m'en moque comme un col­imaçon d'un chronomètre!»

Thomas Black avait quelques raisons de dés­espér­er tout à fait. Il sem­blait prob­able que l'opéra­tion man­querait. Au lever du jour, l'hori­zon était cou­vert de brumes. De gros nu­ages s'él­evaient du sud, pré­cisé­ment sur cette par­tie du ciel où l'éclipse de­vait se pro­duire. Mais, sans doute, le dieu des as­tronomes eut pitié du pau­vre Black, car, vers huit heures, une brise as­sez vive s'établit dans le nord et net­toya tout le fir­ma­ment!

Ah! quel cri de re­con­nais­sance, quelles ex­cla­ma­tions de grat­itude s'élevèrent de la poitrine du digne sa­vant! Le ciel était pur, le soleil re­splendis­sait, en at­ten­dant que la lune, en­core per­due dans son ir­ra­di­ation, l'éteignît peu à peu!

Aus­sitôt les in­stru­ments de Thomas Black furent portés et in­stal­lés au som­met du promon­toire. Puis l'as­tronome les braqua sur l'hori­zon mérid­ion­al, et il at­ten­dit. Il avait retrou­vé toute sa pa­tience ac­cou­tumée, tout le sang-​froid néces­saire à son ob­ser­va­tion. Que pou­vait-​il crain­dre, main­tenant? Rien, si ce n'est que le ciel ne lui tombât sur la tête! À neuf heures, il n'y avait plus un nu­age, pas une vapeur, ni à l'hori­zon, ni au zénith! Ja­mais ob­ser­va­tion as­tronomique ne s'était présen­tée dans des con­di­tions plus fa­vor­ables!

Jasper Hob­son et tous ses com­pagnons, Mrs. Pauli­na Bar­nett et toutes ses com­pagnes avaient voulu as­sis­ter à l'opéra­tion. La colonie en­tière se trou­vait réu­nie sur le cap Bathurst et en­tourait l'as­tronome. Le soleil mon­tait peu à peu, en décrivant un arc très al­longé au-​dessus de l'im­mense plaine qui s'étendait vers le sud. Per­son­ne ne par­lait. On at­tendait avec une sorte d'anx­iété solen­nelle.

Vers neuf heures et demie, l'oc­cul­ta­tion com­mença. Le disque de la lune mordit sur le disque du soleil. Mais le pre­mier ne de­vait cou­vrir com­plète­ment le sec­ond qu'en­tre onze heures quar­ante-​trois min­utes quinze sec­on­des et onze heures quar­ante-​sept min­utes cin­quante-​sept sec­on­des. C'était le temps as­signé par les éphémérides à l'éclipse to­tale, et per­son­ne n'ig­nore qu'au­cune er­reur ne peut en­tach­er ces cal­culs, étab­lis, véri­fiés, con­trôlés par les sa­vants de tous les ob­ser­va­toires du monde.

Thomas Black avait ap­porté dans son bagage d'as­tronome une cer­taine quan­tité de ver­res noir­cis; il les dis­tribua à ses com­pagnons, et cha­cun put suiv­re les pro­grès du phénomène sans se brûler les yeux.

Le disque brun de la lune s'avançait peu à peu. Déjà les ob­jets ter­restres pre­naient une teinte par­ti­culière de jaune orangé. L'at­mo­sphère, au zénith, avait changé de couleur. À dix heures un quart, la moitié du disque so­laire était ob­scur­cie. Quelques chiens, er­rant en lib­erté, al­laient et ve­naient, mon­trant une cer­taine in­quié­tude et aboy­ant par­fois d'une façon lamentable. Les ca­nards, im­mo­biles sur les bor­ds du lac, je­taient leur cri du soir et cher­chaient une place fa­vor­able pour dormir. Les mères ap­pelaient leurs pe­tits, qui se réfu­giaient sous leurs ailes. Pour tous ces an­imaux, la nu­it al­lait venir, et c'était l'heure du som­meil.

À onze heures, les deux tiers du soleil étaient cou­verts. Les ob­jets avaient pris une teinte de rouge vineux. Une de­mi-​ob­scu­rité rég­nait alors, et elle de­vait être à peu près com­plète pen­dant les qua­tre min­utes que dur­erait l'oc­cul­ta­tion to­tale.

Mais déjà quelques planètes, Mer­cure, Vénus, ap­pa­rais­saient, ain­si que cer­taines con­stel­la­tions, la Chèvre, et du Tau­reau, et d'Ori­on. Les ténèbres s'ac­crois­saient de minute en minute.

Thomas Black, l'oeil à l'oc­ulaire de sa lunette, im­mo­bile, si­len­cieux, suiv­ait les pro­grès du phénomène. À onze heures quar­ante-​trois, les deux dis­ques de­vaient être ex­acte­ment placés l'un de­vant l'autre.

«Onze heures quar­ante-​trois», dit Jasper Hob­son, qui con­sul­tait at­ten­tive­ment l'aigu­ille à sec­on­des de son chronomètre.

Thomas Black, penché sur l'in­stru­ment, ne re­muait pas. Une de­mi- minute s'écoula...

Thomas Black se rel­eva, l'oeil démesuré­ment ou­vert. Puis il se re­plaça de­vant l'oc­ulaire pen­dant une de­mi-​minute en­core, et se rel­evant une sec­onde fois:

«Mais elle s'en va! elle s'en va! S'écria-​t-​il d'une voix étran­glée. La lune, la lune fuit! elle dis­paraît!»

En ef­fet, le disque lu­naire glis­sait sur celui du soleil sans l'avoir masqué tout en­tier! Les deux tiers seule­ment de l'orbe so­laire avaient été re­cou­verts!

Thomas Black était re­tombé, stupé­fait! Les qua­tre min­utes étaient passées. La lu­mière se re­fai­sait peu à peu. La couronne lu­mineuse ne s'était pas pro­duite!

«Mais qu'y a-​t-​il? de­man­da Jasper Hob­son.

-- Il y a! s'écria l'as­tronome, il y a que l'éclipse n'a pas été com­plète, qu'elle n'a pas été to­tale pour cet en­droit du globe! Vous m'en­ten­dez! pas to-​ta-​le!!

-- Alors, vos éphémérides sont fauss­es!

-- Fauss­es! al­lons donc! Dites cela à d'autres, mon­sieur le lieu­tenant!

-- Mais alors... s'écria Jasper Hob­son, dont la phy­sionomie se mod­ifia subite­ment.

-- Alors, répon­dit Thomas Black, nous ne sommes pas sous le soix­ante-​dix­ième par­al­lèle!

-- Par ex­em­ple! s'écria Mrs. Pauli­na Bar­nett.

-- Nous le saurons bi­en! dit l'as­tronome, dont les yeux res­pi­raient à la fois la colère et le dés­ap­pointe­ment. Dans quelques min­utes, le soleil va pass­er au méri­di­en... Mon sex­tant, vite! vite!»

Un des sol­dats cou­rut à la mai­son et en rap­por­ta l'in­stru­ment de­mandé.

Thomas Black visa l'as­tre du jour, le lais­sa pass­er au méri­di­en, puis abais­sant son sex­tant, et chiffrant rapi­de­ment quelques cal­culs sur son car­net:

«Com­ment était situé le cap Bathurst, de­man­da-​t-​il, quand, il y a un an, à notre ar­rivée, nous l'avons relevé en lat­itude?

-- Il était par soix­ante-​dix de­grés quar­ante-​qua­tre min­utes et trente-​sept sec­on­des! répon­dit le lieu­tenant Hob­son.

-- Eh bi­en, mon­sieur, il est main­tenant par soix­ante-​treize de­grés sept min­utes et vingt sec­on­des! Vous voyez bi­en que nous ne sommes pas sous le soix­ante-​dix­ième par­al­lèle!...

-- Ou plutôt que nous n'y sommes plus!» mur­mu­ra Jasper Hob­son. Une révéla­tion soudaine s'était faite dans son es­prit! Tous les phénomènes, in­ex­pliqués jusqu'ici, s'ex­pli­quaient alors!...

Le ter­ri­toire du cap Bathurst, depuis l'ar­rivée du lieu­tenant Hob­son, avait «dérivé» de trois de­grés dans le nord!

DEUX­IÈME PAR­TIE

I.

Un fort flot­tant.

Le Fort-​Es­pérance, fondé par le lieu­tenant Jasper Hob­son sur les lim­ites de la mer po­laire, avait dérivé! Le courageux agent de la Com­pag­nie méri­tait-​il un re­proche quel­conque? Non. Tout autre y eût été trompé comme lui. Au­cune prévi­sion hu­maine ne pou­vait le met­tre en garde con­tre une telle éven­tu­al­ité. Il avait cru bâtir sur le roc et n'avait pas même bâti sur le sable! Cette por­tion de ter­ri­toire, for­mant la presqu'île Vic­to­ria, que les cartes les plus ex­actes de l'Amérique anglaise rat­tachaient au con­ti­nent améri­cain, s'en était brusque­ment sé­parée. Cette presqu'île n'était, par le fait, qu'un im­mense glaçon d'une su­per­fi­cie de cent cin­quante milles car­rés, dont les al­lu­vions suc­ces­sives avaient fait en ap­parence un ter­rain solide, auquel ne man­quaient ni la végé­ta­tion, ni l'hu­mus. Liée au lit­toral depuis des mil­liers de siè­cles, sans doute le trem­ble­ment de terre du 8 jan­vi­er avait rompu ses liens, et la presqu'île s'était faite île, mais île er­rante et vagabonde que, depuis trois mois, les courants en­traî­naient sur l'océan Arc­tique!

Oui! ce n'était qu'un glaçon qui em­por­tait ain­si le Fort-​Es­pérance et ses habi­tants! Jasper Hob­son avait im­mé­di­ate­ment com­pris qu'on ne pou­vait ex­pli­quer autrement ce dé­place­ment de la lat­itude ob­servée. L'isthme, c'est-​à-​dire la langue de terre qui réu­nis­sait la presqu'île Vic­to­ria au con­ti­nent, s'était évidem­ment brisé sous l'ef­fort d'une con­vul­sion souter­raine, provo­quée par l'érup­tion vol­canique, quelques mois au­par­avant. Tant que du­ra l'hiv­er boréal, tant que la mer de­meu­ra so­lid­ifiée sous le froid in­tense, cette rup­ture n'ame­na au­cun change­ment dans la po­si­tion géo­graphique de la presqu'île. Mais, la débâ­cle venue, quand les glaçons se fondi­rent sous les rayons so­laires, lorsque la ban­quise, re­poussée au large, eut reculé der­rière les lim­ites de l'hori­zon, quand la mer fut li­bre en­fin, ce ter­ri­toire, re­posant sur sa base glacée, s'en al­la en dérive avec ses bois, ses falais­es, son promon­toire, son lagon in­térieur, son lit­toral, sous l'in­flu­ence de quelque courant in­con­nu. Depuis plusieurs mois, il était ain­si en­traîné, sans que les hiverneurs, qui, pen­dant leurs chas­ses, ne s'étaient point éloignés du Fort-​Es­pérance­Fort- Es­pérance, eu­ssent pu s'en apercevoir. Au­cun point de repère, des brumes épaiss­es ar­rê­tant le re­gard à quelques milles, une im­mo­bil­ité ap­par­ente du sol, rien ne pou­vait in­di­quer ni au lieu­tenant Hob­son, ni à ses com­pagnons, que de con­ti­nen­taux ils fussent de­venus in­su­laires. Il était même re­mar­quable que l'ori­en­ta­tion de la presqu'île n'eût pas changé, mal­gré son dé­place­ment, ce qui tenait sans doute à son éten­due et à la di­rec­tion rec­tiligne du courant qu'elle suiv­ait. En ef­fet, si les points car­dinaux se fussent mod­ifiés par rap­port au cap Bathurst, si l'île eût tourné sur elle-​même, si le soleil et la lune se fussent lev­és ou couchés sur un hori­zon nou­veau, Jasper Hob­son, Thomas Black, Mrs. Pauli­na Bar­nett ou tout autre eu­ssent com­pris ce qui s'était passé. Mais, par une rai­son quel­conque, le dé­place­ment s'était ac­com­pli jusqu'alors suiv­ant un des par­al­lèles du globe, et, quoiqu'il fût rapi­de, on ne le sen­tait pas.

Jasper Hob­son, bi­en qu'il ne doutât pas du courage, du sang-​froid, de l'én­ergie morale de ses com­pagnons, ne voulut cepen­dant pas leur faire con­naître la vérité. Il serait tou­jours temps de leur ex­pos­er la nou­velle sit­ua­tion qui leur était faite, quand on l'au­rait étudiée avec soin. Très heureuse­ment, ces braves gens, sol­dats ou ou­vri­ers, s'en­tendaient peu aux ob­ser­va­tions as­tronomiques, ni aux ques­tions de lon­gi­tude ou de lat­itude, et du change­ment ac­com­pli depuis quelques mois dans les co­or­don­nées de la presqu'île, ils ne pou­vaient tir­er les con­séquences qui préoc­cu­paient si juste­ment Jasper Hob­son.

Le lieu­tenant, ré­solu à se taire tant qu'il le pour­rait et à cacher une sit­ua­tion à laque­lle il n'y avait présen­te­ment au­cun remède, rap­pela toute son én­ergie. Par un suprême ef­fort de volon­té, qui n'échap­pa point à Mrs. Pauli­na Bar­nett, il re­devint maître de lui-​même, et il s'em­ploya à con­sol­er de son mieux l'in­for­tuné Thomas Black, qui, lui, se lamen­tait et s'ar­rachait les cheveux.

Car l'as­tronome ne se doutait en au­cune façon du phénomène dont il était vic­time. N'ayant pas, comme le lieu­tenant, ob­servé les étrangetés de ce ter­ri­toire, il ne pou­vait rien com­pren­dre, rien imag­in­er en de­hors de ce fait si ma­len­con­treux, à savoir: que, ce jour-​là, à l'heure in­diquée, la lune n'avait point oc­culté en­tière­ment le soleil. Mais que de­vait-​il na­turelle­ment penser? Que, à la honte des ob­ser­va­toires, les éphémérides étaient fauss­es, et que cette éclipse tant désirée, son éclipse à lui, Thomas Black, qu'il était venu chercher si loin et au prix de tant de fa­tigues, n'avait ja­mais dû être «to­tale» pour cette zone du sphéroïde ter­restre, com­prise sur le soix­ante-​dix­ième par­al­lèle! Non! ja­mais il n'eût ad­mis cela! Ja­mais! Aus­si son dés­ap­pointe­ment était-​il grand, et il de­vait l'être. Mais Thomas Black al­lait bi­en­tôt ap­pren­dre la vérité.

Cepen­dant, Jasper Hob­son, lais­sant croire à ses com­pagnons que l'in­ci­dent de l'éclipse man­quée ne pou­vait in­téress­er que l'as­tronome et ne les con­cer­nait en rien, les avait en­gagés à repren­dre leurs travaux, ce qu'ils al­laient faire. Mais, au mo­ment où ils se pré­paraient à quit­ter le som­met du cap Bathurst, afin de ren­tr­er dans la fac­torerie, le ca­po­ral Jo­liffe, s'ar­rê­tant soudain:

«Mon lieu­tenant, dit-​il en s'ap­prochant, la main au bon­net, pour­rais-​je vous faire une sim­ple ques­tion?

-- Sans doute, ca­po­ral, répon­dit Jasper Hob­son, qui ne savait trop où son sub­or­don­né voulait en venir. Voyons, par­lez!»

Mais le ca­po­ral ne par­lait pas. Il hési­tait. Sa pe­tite femme le pous­sa du coude.

«Eh bi­en, mon lieu­tenant, reprit le ca­po­ral, c'est à pro­pos de ce soix­ante-​dix­ième de­gré de lat­itude. Si j'ai bi­en com­pris, nous ne sommes pas où vous croyiez être...»

Le lieu­tenant fronça le sour­cil. «En ef­fet, répon­dit-​il éva­sive­ment... nous nous étions trompés dans nos cal­culs... notre pre­mière ob­ser­va­tion a été fausse. Mais pourquoi... en quoi cela peut-​il vous préoc­cu­per?

-- C'est à cause de la paie, mon lieu­tenant, répon­dit le ca­po­ral, qui prit un air très ma­lin. Vous savez bi­en, la dou­ble paie promise par la Com­pag­nie...»

Jasper Hob­son res­pi­ra. En ef­fet, ses hommes, on s'en sou­vient, avaient droit à une sol­de plus élevée, s'ils par­ve­naient à s'établir sur le soix­ante-​dix­ième par­al­lèle ou au-​dessus. Le ca­po­ral Jo­liffe, tou­jours in­téressé, n'avait vu en tout cela qu'une ques­tion d'ar­gent, et il pou­vait crain­dre que la prime ne fût point en­core ac­quise.

«Ras­surez-​vous, ca­po­ral, répon­dit Jasper Hob­son en souri­ant, et ras­surez aus­si vos braves ca­ma­rades. Notre er­reur, qui est vrai­ment in­ex­pli­ca­ble, ne vous portera heureuse­ment au­cun préju­dice. Nous ne sommes pas au-​dessous, mais au-​dessus du soix­ante-​dix­ième par­al­lèle, et, par con­séquent, vous serez payés dou­ble.

-- Mer­ci, mon lieu­tenant, dit le ca­po­ral, dont le vis­age ray­on­na, mer­ci. Ce n'est pas que l'on ti­enne à l'ar­gent, mais c'est ce mau­dit ar­gent qui vous tient.»

Sur cette réflex­ion, le ca­po­ral Jo­liffe et ses com­pagnons se re­tirèrent sans soupçon­ner en au­cune façon la ter­ri­ble et étrange mod­ifi­ca­tion qui s'était ac­com­plie dans la na­ture et la sit­ua­tion de ce ter­ri­toire.

Le ser­gent Long se dis­po­sait aus­si à re­descen­dre vers la fac­torerie, quand Jasper Hob­son, l'ar­rê­tant, lui dit:

«Restez, ser­gent Long.»

Le sous-​of­fici­er fit de­mi-​tour sur ses talons et at­ten­dit que le lieu­tenant lui adressât la pa­role.

Les seules per­son­nes qui oc­cu­paient alors le som­met du promon­toire étaient Mrs. Pauli­na Bar­nett, Madge, Thomas Black, le lieu­tenant et le ser­gent.

Depuis l'in­ci­dent de l'éclipse, la voyageuse n'avait pas pronon­cé une pa­role. Elle in­ter­ro­geait du re­gard Jasper Hob­son, qui sem­blait l'éviter. Le vis­age de la courageuse femme mon­trait plus de sur­prise que d'in­quié­tude. Avait-​elle com­pris? L'éclair­cisse­ment s'était-​il brusque­ment fait à ses yeux comme aux yeux du lieu­tenant Hob­son? Con­nais­sait-​elle la sit­ua­tion, et son es­prit pra­tique en avait-​il dé­duit les con­séquences? Quoi qu'il en fût, elle se tai­sait et de­meu­rait ap­puyée sur Madge, dont le bras en­tourait sa taille.

Quant à l'as­tronome, il al­lait et ve­nait. Il ne pou­vait tenir en place. Ses cheveux étaient héris­sés. Il ges­tic­ulait. Il frap­pait dans ses mains et les lais­sait re­tomber. Des in­ter­jec­tions de dés­espoir s'échap­paient de ses lèvres. Il mon­trait le po­ing au soleil! Il le re­gar­dait en face, au risque de se brûler les yeux!

En­fin, après quelques min­utes, son ag­ita­tion in­térieure se cal­ma. Il sen­tit qu'il pour­rait par­ler, et, les bras croisés, l'oeil en­flam­mé, la face colère, le front menaçant, il vint se planter car­ré­ment de­vant le lieu­tenant Hob­son.

«À nous deux! s'écria-​t-​il, à nous deux, mon­sieur l'agent de la Com­pag­nie de la baie d'Hud­son!»

Cette ap­pel­la­tion, ce ton, cette pose ressem­blaient sin­gulière­ment à une provo­ca­tion. Jasper Hob­son ne voulut point s'y ar­rêter, et il se con­tenta de re­garder le pau­vre homme, dont il com­pre­nait bi­en le dés­ap­pointe­ment im­mense.

«Mon­sieur Hob­son, dit Thomas Black avec l'ac­cent d'une ir­ri­ta­tion mal con­tenue, m'ap­pren­drez-​vous ce que cela sig­ni­fie, s'il vous plaît? Est-​ce une mys­ti­fi­ca­tion provenant de votre fait? Dans ce cas, mon­sieur, elle frap­perait plus haut que moi, en­ten­dez-​vous, et vous pour­riez avoir à vous en re­pen­tir!

-- Que voulez-​vous dire, mon­sieur Black? de­man­da tran­quille­ment Jasper Hob­son.

-- Je veux dire, mon­sieur, reprit l'as­tronome, que vous vous étiez en­gagé à con­duire votre dé­tache­ment sur la lim­ite du soix­ante- dix­ième de­gré de lat­itude...

-- Ou au-​delà, répon­dit Jasper Hob­son.

-- Au-​delà, mon­sieur, s'écria Thomas Black. Eh! qu'avais-​je à faire au-​delà? Pour ob­serv­er cette éclipse to­tale de soleil, je ne de­vais pas m'écarter de la ligne d'om­bre cir­cu­laire que délim­itait, en cette par­tie de l'Amérique anglaise, le soix­ante- dix­ième par­al­lèle, et nous voilà à trois de­grés au-​dessus!

-- Eh bi­en, mon­sieur Black, répon­dit Jasper Hob­son du ton le plus tran­quille, nous nous sommes trompés, voilà tout.

-- Voilà tout! s'écria l'as­tronome, que le calme du lieu­tenant ex­as­pérait.

-- Je vous ferai d'ailleurs ob­serv­er, reprit Jasper Hob­son, que si je me su­is trompé, vous avez partagé mon er­reur, vous, mon­sieur Black, car, à notre ar­rivée au cap Bathurst, c'est en­sem­ble, vous avec vos in­stru­ments, moi avec les miens, que nous avons relevé sa sit­ua­tion en lat­itude. Vous ne pou­vez donc me ren­dre re­spon­sable d'une er­reur d'ob­ser­va­tion que vous avez com­mise pour votre part!»

À cette réponse, Thomas Black fut aplati, et, mal­gré sa pro­fonde ir­ri­ta­tion, ne sut que ré­pli­quer. Pas d'ex­cuse ad­mis­si­ble! S'il y avait eu faute, il était coupable, lui aus­si. Et, dans l'Eu­rope sa­vante, à l'ob­ser­va­toire de Green­wich, que penserait-​on d'un as­tronome as­sez mal­adroit pour se tromper dans une ob­ser­va­tion de lat­itude? Un Thomas Black com­met­tre une er­reur de trois de­grés en prenant la hau­teur du soleil, et en quelles cir­con­stances? Quand la déter­mi­na­tion ex­acte d'un par­al­lèle de­vait le met­tre à même d'ob­serv­er une éclipse to­tale, dans des con­di­tions qui ne de­vaient plus se re­pro­duire avant longtemps! Thomas Black était un sa­vant déshon­oré!

«Mais com­ment, s'écria-​t-​il en s'ar­rachant en­core une fois les cheveux, com­ment ai-​je pu me tromper ain­si? Mais je ne sais donc plus manier un sex­tant! Je ne sais donc plus cal­culer un an­gle! Je su­is donc aveu­gle! S'il en est ain­si, je n'ai plus qu'à me pré­cip­iter du haut de ce promon­toire, la tête la pre­mière!...

-- Mon­sieur Black, dit alors Jasper Hob­son d'une voix grave, ne vous ac­cusez pas, vous n'avez com­mis au­cune er­reur d'ob­ser­va­tion, vous n'avez au­cun re­proche à vous faire!

-- Alors, vous seul...

-- Je ne su­is pas plus coupable que vous, mon­sieur Black. Veuillez m'écouter, je vous en prie, vous aus­si, madame, ajou­ta-​t-​il en se re­tour­nant vers Mrs. Pauli­na Bar­nett; vous aus­si, Madge, vous aus­si, ser­gent Long. Je ne vous de­mande qu'une chose, le se­cret le plus ab­solu sur ce que je vais vous ap­pren­dre. Il est inu­tile d'ef­fray­er, de dés­espér­er peut-​être nos com­pagnons d'hiver­nage.»

Mrs. Pauli­na Bar­nett, sa com­pagne, le ser­gent, Thomas Black, s'étaient rap­prochés du lieu­tenant. Ils ne répondi­rent pas, mais il y eut comme un con­sen­te­ment tacite à garder le se­cret sur la révéla­tion qui al­lait leur être faite.

«Mes amis, dit Jasper Hob­son, quand, il y a un an, ar­rivés en ce point de l'Amérique anglaise, nous avons relevé la po­si­tion du cap Bathurst, ce cap se trou­vait situé ex­acte­ment sur le soix­ante- dix­ième par­al­lèle, et si main­tenant il se trou­ve au-​delà du soix­ante-​douz­ième de­g