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Les parisiennes de Paris by Banville, Théodore Faullain de - CHAPITRE IV

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Les parisiennes de Paris

CHAPITRE IV

Apothéose tri­om­phante de Naïs, crêpe bleu, ly­copode et feux de Ben­gale.

Mais que m'im­por­tent Ninette, Louisa et madame Julie? La voilà celle que j'ai vrai­ment aimée! Oui, c'est toi, Naïs, Naïs, doux nom vir­gilien! nom de poëme et d'ég­logue.

Oui, je te vois, Naïs bi­en aimée! mes vraies amours; c'est ton corps dev­iné par le seul Rubens, et cette tête en­fan­tine, toute blonde, ces grands yeux éton­nés, cette pe­tite bouche écar­late, bouche de pe­tite fille! Ses dents étaient blanch­es, blanch­es, mais pas d'une blancheur cru­elle, comme celles d'Hen­ri­ette. J'aimais surtout ses pieds et ses mains, si beaux, si purs, si bi­en pro­por­tion­nés, mais qui avaient le bon­heur de n'être pas tout pe­tits; car c'est une ter­ri­ble chose, les mains et les pieds de ro­man! Elle avait été au cou­vent, et lorsqu'elle chan­tait le _Sta­bat_ ou _In­vi­ola­ta_, c'était à ravir le par­adis et Racine lui-​même. Elle sait aus­si des chan­sons pop­ulaires, cette en­fant née au vil­lage, et je ju­re que c'est la vraie poésie et la vraie musique! Que me par­lez-​vous de made­moi­selle Al­boni et de madame Lauters? Il fal­lait en­ten­dre Naïs chanter:

Mes souliers sont rouges, Ma mie, ma mignonne; Mes souliers sont rouges, Adieu mes amours! J'ai de beaux souliers, Que ma mie m'a don­nés, etc.

Et ce­ci:

J'ai un' com­mis­sion à faire, Je ne sais qui la fera. Si je l'dis à l'alou­ette, L'alou­ette le di­ra. La vi­olette se dou­ble, dou­ble, La vi­olette se dou­blera.

Doux Ron­sard, toi le vrai lyrique, tu au­rais bi­en aimé Naïs! Elle avait imag­iné un mot char­mant: _dormette_ (cela voulait dire un lit). Pour _dormir_, elle di­sait aus­si: _Je vais faire ma dormette_ (alors cela voulait dire: mon somme.)

Mais c'est qu'elle en avait in­ven­té une merveilleuse _dormette_! En pas­sant de­vant chez le ser­ruri­er qui vend des jar­dinières, sur le boule­vard des Ital­iens, elle avait ad­miré, en souri­ant comme une pe­tite folle, les pe­tits berceaux d'en­fants en fer doré et en soie jaune safran ou rose clair. Et Naïs, cette splen­dide femme de Flan­dre, s'était fait faire pour dormette un grand berceau rose et or!

C'est à Naïs, ce pe­tit calepin à cou­ver­ture d'ar­gent niel­lé, ces souliers de cham­bre en soie blanche capi­ton­née, cette tresse de cheveux cen­drés et ce marabout rose, (doux sou­venir!) et en­core cette poupée ha­bil­lée par Palmyre; car elle joue à la poupée, Naïs.

Naïs, pe­tite Naïs, ma bi­en-​aimée, toi pour qui j'eu­sse es­sayé de traduire _Le Can­tique des Can­tiques_!

Poussée par une déesse, sans doute, je t'ai tou­jours vue ar­riv­er chez moi et frap­per: toc! toc! les jours où j'al­lais faire une bê­tise, et tou­jours tu m'en as em­pêché.

Pe­tite Naïs, pourquoi n'es-​tu pas venue me voir ce matin?

CHAPITRE V ET DERNIER

Le ro­man finit au mo­ment où M. Bou­quet al­lait de­venir in­téres­sant.

--Toc! toc!

(Mais je me su­is trompé en écrivant le titre du chapitre précé­dent. C'est ici la vraie apothéose des Fu­nam­bules, avec l'air rose! Il marche vi­vant dans son rêve étoilé.)

--Toc! toc!

C'est elle, Naïs, la pe­tite Naïs avec sa robe de soie blanche et son ca­chemire col­lé à son beau corps! Naïs avec sa tête d'en­fant noyée de tress­es blon­des!

--Mon cher seigneur, dit-​elle en en­trant, j'ai sen­ti, où j'étais, que vous al­liez faire une bê­tise! Dites, mon âme?

--Made­moi­selle, répond Médéric, as­seyez-​vous et bu­vez ce vin par­fumé comme vos lèvres. Je vous ju­re que je vous aime comme ja­mais Juli­ette n'a aimé Roméo. Et voici votre _dormette_, qui étale sur sa couchette d'ébène des blancheurs de neige et d'ivoire!

Et Médéric fut si joyeux qu'il se réci­ta tout d'une haleine _Le Tri­om­phe de Pé­trar­que_, cette ode qui ressem­ble à un vase de dia­mants em­pli jusqu'aux bor­ds de pleurs limpi­des.

Et il je­ta par la fenêtre un ex­em­plaire de _L'Om­bre d'Éric_.

Au de­hors, la nu­it était sere­ine. Et cepen­dant, ta poitrine, ô Naïs, bril­lait plus blanche que ce clair de lune!

Et ses lèvres! ô Sap­pho et Phryné, mes amantes idéales, qu'eu­ssiez-​vous dit en les voy­ant fleurir comme les lau­ri­ers-​ros­es sur les bor­ds ar­gen­tés de vos fleuves!

Cepen­dant, plus prompt que la mort en­voyée par l'Ob­jibewas, ha­bile à lancer les traits;

Plus rapi­de que _Le Véloce_, qui brûlait plus de treize cents francs de char­bon par jour pour porter Alexan­dre Du­mas et sa com­pag­nie;

M. Bou­quet, l'es­timable concierge de Médéric, courait à toutes jambes vers le numéro 1 de la rue du Havre, por­teur d'une let­tre ain­si conçue:

_A M. de Bourgjoly des Aubiers._

Mon­sieur,

Mon médecin et ami, le doc­teur Crestié, m'a, sur mes in­stances, lais­sé voir la triste vérité dans toute son hor­reur. Je su­is poitri­naire, mon­sieur, et je ne ver­rai pas la na­ture re­naître au print­emps prochain.

Il ne me reste plus qu'à pleur­er l'hon­neur de votre al­liance et made­moi­selle des Aubiers, cet ange pour lequel j'irai prier les anges du ciel.

Je mour­rai, en me dis­ant, mon­sieur,

Votre très-​hum­ble et très-​obéis­sant servi­teur,

MÉDÉRIC.

Telle est, racon­tée avec soin par un nar­ra­teur im­par­tial, l'his­toire ex­acte des no­ces de Médéric.

Et, dis­ons-​le en ter­mi­nant, notre as­sem­bleur de syl­labes a su trou­ver ré­solû­ment le vrai bon­heur. Com­bi­en de mor­tels, au con­traire, cherchent dans des sen­tiers où n'a ja­mais passé le vent de son aile, ce cha­toy­ant phénix dont les yeux sont des dia­mants noirs! C'est là une vérité qui vous sera dé­mon­trée vic­to­rieuse­ment, si vous con­sen­tez à laiss­er vivre en­core un peu la sul­tane Schéhérazade, et si vous voulez bi­en ne pas trop fer­mer les yeux ou dé­tourn­er la tête jusqu'à la fin de cette pe­tite heure, pen­dant laque­lle dé­fileront de­vant votre fau­teuil _Un Valet comme on n'en voit pas_, _La Vie et la Mort de Minette_, _Le Con­te pour faire peur_, _Syl­vanie_ et _Le Fes­tin des Ti­tans_. La soirée sera ter­minée par _L'Il­lus­tre Théâtre_, épi­logue curieux et sur­prenant, dans lequel toute notre troupe comique paraî­tra avec des cos­tumes en­tière­ment neufs. Vous y rever­rez surtout avec plaisir Ar­lequin, l'ex­cel­lent com­père, que nous avons re­cueil­li pieuse­ment, depuis le jour où messieurs les Comé­di­ens français l'ont mis à la porte de chez Mari­vaux, comme rap­pelant trop ex­acte­ment par son cos­tume les arcs-​en-​ciel, les au­rores boréales, les bou­tiques de joail­lerie, les son­nets de De­sportes, les paysages radieux et les bou­quets de fleurs.

UN VALET COMME ON N'EN VOIT PAS

C'était au pe­tit lever d'un des princes de la cri­tique, en­tre dix et onze heures du matin. On cau­sait. Tout à coup, un nou­veau per­son­nage, célèbre à plus d'un titre par­mi les artistes, en­tra bruyam­ment, don­na au feuil­leton­iste une vigoureuse poignée de main, et se lais­sa tomber dans une moelleuse bergère, en mur­mu­rant son fameux _ouf!_ plus con­nu à Paris que le _mon dieur-​je!_ d'un bouf­fon célèbre.

--Louis, s'écria le cri­tique, du rhum, des cigares!

--Ah! dit le nou­veau-​venu en ad­mi­rant la no­ble can­deur et l'im­pas­si­bil­ité sérieuse avec laque­lle Louis dis­po­sait sur un guéri­don les jo­lis ver­res de Bo­hême, cet homme est heureux! Quel di­recteur-​général d'une com­pag­nie de chemin de fer, quel ténor, quel prélat du _Lutrin_ os­erait se dire plus heureux que Louis? Comme vous, il a vu famil­ière­ment dans ce pe­tit sa­lon made­moi­selle Rachel, M. le comte Demid­off, M. Bal­lard du Vaudeville, et toutes les célébrités con­tem­po­raines! Comme vous, il marche sur des tapis de la Savon­ner­ie et prend son café dans une tasse de Saxe! Il a été de moitié dans tous vos bon­heurs et dans toutes vos joies. De votre vie il n'ig­nore qu'une chose, et quelle chose! Il ne sait pas ce que c'est que de _faire de la copie_, l'heureux homme.

Ce fruit merveilleux de la gloire qui flotte de­vant vous comme le repas de Tan­ta­le, ce rocher du feuil­leton que vous roulez in­ces­sam­ment comme Sisyphe, cette nue écla­tante qui s'ap­pelle la pop­ular­ité, et que vous étreignez comme Ix­ion en­tre vos bras avides, il ne les con­naît pas, si bi­en que ce for­tuné gail­lard passe comme vous depuis vingt ans à travers tous ces amours, toutes ces fêtes, tous ces événe­ments gais ou tristes, toutes ces pan­tomimes et ces belles comédies racon­tées chaque matin, et qu'il n'a pas cor­rigé une seule épreuve! Il ig­nore ce que c'est que le _ci­céro_ et le _pe­tit-​ro­main_; et le plus bel Ho­race de Baskerville ne vaut pour lui que cin­quante cen­times, comme pour l'épici­er du coin! Que ne su­is-​je do­mes­tique!

--Tiens, s'écria un des as­sis­tants, vous avez dit cela comme: _Que ne su­is-​je la fougère?_

--Ah! messieurs, dit un pein­tre célèbre, ne ri­ons pas. Après l'état de jolie femme, l'état de valet est bi­en le plus heureux que je sache. Vous savez que Gavarni a écrit si spir­ituelle­ment: _Quand on a dit qu'on a une femme, ça veut dire qu'une femme vous a!_ C'est bi­en plutôt votre do­mes­tique qui vous a. Je vous ju­re ma pa­role d'hon­neur que le mien est par­venu, par ses in­trigues, à me faire faire le por­trait de sa maîtresse!

--Et le mien! dit un je­une mae­stro, au­teur d'une sym­phonie à suc­cès, le mien joue de la clar­inette chez moi, mal­gré moi, et je le souf­fre!

--Vous voulez dire que vous en souf­frez, dit le pein­tre.

--Pourquoi le souf­frez-​vous? hasar­da timide­ment un pe­tit as­tre en­core non dé­cou­vert, ce qu'on pour­rait ap­pel­er un poëte lyrique de pre­mière an­née.

--Il le _fââl­lait_! reprit le mu­si­cien en par­odi­ant le grand Bil­bo­quet.

Et la con­ver­sa­tion con­tin­ua sur ce ton, cha­cun se ren­voy­ant _le mot_, si bi­en com­paré par Balzac à la balle élas­tique des écol­iers.

--Le mien, dit quelqu'un, ap­porte chez moi des opéras comiques!

--Comiques! C'est in­ouï! Vous cire-​t-​il vos bottes?

--Quelque­fois.

--En­fin! pourvu qu'il ne vous fasse pas cir­er les si­ennes!

--Cela s'est vu. Un de nos plus grands poëtes a écrit des feuil­letons tout ex­près pour racon­ter à l'Eu­rope les étour­deries de son nè­gre. Voilà un garçon qui savait se faire cir­er ses bottes par son maître! Quand les théâtres en­voy­aient des lo­ges, ce char­mant je­une homme, qu'on ap­pelait Ab­dal­lah, fai­sait son choix dans le pa­quet de bil­lets, et al­lait voir, en par­tie fine, un vaudeville selon son coeur.

--Fai­sait-​il le feuil­leton, au moins?

--Al­lons donc! Pour qui le prenez-​vous? Par ex­em­ple, quand son maître l'en­voy­ait touch­er de l'ar­gent dans quelque bou­tique, il s'ac­quit­tait scrupuleuse­ment de la com­mis­sion.

--Bah! il rap­por­tait l'ar­gent?

--Au con­traire. C'était lui qu'on rap­por­tait, au bout de trois jours, et avec un mé­moire de deux cents francs. Comme je viens de vous le dire, il touchait très-​bi­en l'ar­gent; mais il avait l'habi­tude de le boire après.

--Et il bu­vait deux cents francs comme cela?

--Non, il con­som­mait le reste en car­reaux. Son maître l'ado­rait.

--Je com­prends ça. Après tout, un valet comme Ab­dal­lah, bon teint, c'est la poule aux oeufs d'or, une source éter­nelle de copie.

--Mon Dieu, c'est selon la manière de voir. Il y a des maîtress­es qui rap­por­tent ça et qui coû­tent moins cher.

--Oui, mais ça com­pro­met.

--Tout com­pro­met. C'est pré­cisé­ment pour ça qu'il faut avoir un valet qui vous em­pêche d'être com­pro­mis, et ça coûte cher, parce qu'il sait tous vos se­crets. C'est une autre var­iété de nè­gre, l'an­cien Fron­tin.

--Dans ce genre-​là, dit le pein­tre, j'en ai con­nu autre­fois un très-​beau à Valentin, le car­ica­tur­iste du _Chari­vari_. On l'ap­pelait M. Félix. Fig­urez-​vous un beau garçon de cinq pieds trois pouces. Habits, cheveux à la dernière mode, bottes très-​re­mar­quables, tenue de dandy et les mains blanch­es. Eh bi­en, messieurs, il pas­sait rue Le Peleti­er pour un sous-​se­cré­taire d'am­bas­sade, et il en­trete­nait une marcheuse.

--Joli!

--Très-​jolie. Par ex­em­ple, avec M. Félix, on n'en­tend ja­mais par­ler de créanciers, de par­ents, de maîtress­es, ni de toutes ces es­pèces-​là. Prix: dix mille francs par an!

--Ce n'est pas cher.

--At­ten­dez donc. Dix mille francs par an, _qu'il faut pay­er_.

--Di­able!

--M. Félix n'est pas breveté?

--Si, il a in­ven­té une eau _Corinthi­enne_ qui fait pouss­er des cheveux.

--Où ça?

--Dans le prospec­tus. Il écrit très-​bi­en.

--Messieurs, dit le mu­si­cien, voilà bi­en ce qui prou­ve la faib­lesse de notre es­prit. Nous voilà tous con­va­in­cus que l'état de valet est le meilleur de tous, et cepen­dant nous n'en voudri­ons pas. Ar­rangez cela! D'ailleurs, qui serviri­ons-​nous? Nos laquais ne voudraient ja­mais se faire maîtres. Il n'y a que nous qui soyons as­sez bêtes pour cela.

--Amis, s'écria le cri­tique qui n'avait rien dit en­core, ne calom­niez pas l'hu­man­ité tout en­tière. J'ai con­nu un homme d'es­prit qui avait le courage de... votre opin­ion!

--Vrai­ment! fit l'ami pour lequel on avait ap­porté du rhum. Con­tez-​nous cela, _vous qui con­tez si bi­en_!

Le cri­tique s'ar­rangea et se pelo­ton­na sur un di­van, comme dut faire Énée avant de réciter six livres de _L'Enéide_ et par­la ain­si:

--Mon ami s'ap­pelait, par un caprice du sort, Louis Jodelet. Je l'ai beau­coup aimé. C'était un char­mant garçon. J'avais fait sa con­nais­sance chez une demoi­selle alle­mande avec laque­lle j'aimais beau­coup à caus­er, parce qu'elle ne savait pas le français.

--Est-​ce que vous savez l'alle­mand?

--Non. Jodelet avait alors vingt-​deux ou vingt-​trois ans. C'était bi­en le plus sin­guli­er garçon qui eût ja­mais bayé aux grues de la place de l'Odéon au boule­vart des Ital­iens! Rêveur et folâtre, en­thou­si­aste et résigné, héris­sé de sys­tèmes et d'utopies, il met­tait le para­doxe, non pas dans sa con­ver­sa­tion, comme le vul­gaire, mais, à la façon des grands hommes, dans sa vie. Nég­li­gent comme un bo­hémien et pa­resseux comme un poëte, tout à coup on le voy­ait se faire faire qua­tre habits com­plets et écrire des vol­umes de ro­man; et il lais­sait le tout dans ses tiroirs. Il fai­sait la cour aux femmes, tan­tôt avec la timid­ité de Chéru­bin, tan­tôt avec la hardiesse de don Juan, tou­jours avec la per­sis­tance de Lovelace; mais il ou­bli­ait or­di­naire­ment d'aller chez ses maîtress­es le jour où elles se pro­po­saient de n'avoir plus rien à lui re­fus­er.

A toutes ces orig­inal­ités, Louis en joignait une plus grande en­core, sous forme d'opin­ion philosophique. Il était per­suadé que _la re­spon­sabil­ité per­son­nelle étant la source de tous les maux hu­mains_, il n'y a ici-​bas que deux bons états, l'état de femme et l'état de do­mes­tique. Ne pou­vant ab­sol­ument de­venir femme, il pour­suiv­ait le rêve de se faire valet.

--Ah! mon cher Léon, me di­sait-​il sou­vent, le bon­heur est là. Quel jour en­dosserai-​je en­fin cette livrée, qui est la lib­erté, l'in­dépen­dance, l'oisiveté, la rêver­ie, l'ou­bli du bi­en et du mal!

J'étais telle­ment habitué à ces boutades, que je n'y fai­sais plus guère at­ten­tion. Un matin, je vis Jodelet en­tr­er chez moi trans­fig­uré.

--En­fin, s'écria-​t-​il, j'en ai fi­ni! J'ai eu le courage d'être heureux! Oui, mon cher, ma dernière pièce de cinq francs avait vécu, je su­is al­lé dans un bu­reau de place­ment, et tu vois en moi le valet de cham­bre de M. Bischoff­sheim, riche ban­quier, comme on dit au théâtre.

Sans vouloir rien écouter, j'em­me­nai Louis. Nous mon­tâmes dans un cabri­olet et nous courûmes au bu­reau de place­ment où je dé­gageai, mal­gré lui, la pa­role de ce fou. Je le re­con­dui­sis jusque chez lui, je l'in­stal­lai de force dans son pro­pre fau­teuil et je lui mis à la main un vol­ume de Hugo. Cela fait, je ren­ver­sai les tiroirs sens dessus dessous. La pre­mière chose qui me tom­ba sous la main était un manuscrit in­ti­tulé: _Véronique_. Sur-​le-​champ je me mis à lire.

Dès la sec­onde page, j'étais con­sterné d'éton­nement. Le livre de Jodelet était un chef-​d'oeu­vre. Il y avait dans ces pages dé­daignées par leur au­teur toutes les grandes qual­ités des écoles mod­ernes, les hautes con­cep­tions, les larges vues morales et philosophiques, la hardiesse et l'élé­gance d'un style rompu à toutes les ha­biletés, et en­fin cette lu­mière vive qui réchauffe la tran­quille et puis­sante har­monie des com­po­si­tions magis­trales. Seule­ment, de loin en loin, je trou­vais des développe­ments par­faite­ment in­diqués, mais que l'au­teur avait nég­ligé d'écrire, par dé­goût ou par las­si­tude. Après avoir dévoré tout le manuscrit, je dis à Louis, qui, en­vi­ron­né de fumée, sem­blait pour­suiv­re son rêve fa­vori:

--Écoute, Jodelet, je ne t'en­gage pas à com­pléter ton livre, je sais que ce serait inu­tile! Si tu veux, je soud­erai le tout et j'irai trou­ver Lad­vo­cat. Mais sache bi­en une chose, il y a six mille francs là dedans.

--Fais comme tu voudras, me répon­dit Louis d'un ton do­lent, mais à quoi bon! Un jour ou l'autre ne fau­dra-​t-​il pas finir par être do­mes­tique!

Je me lev­ai fu­rieux, et j'em­por­tai le manuscrit. Huit jours après, Lad­vo­cat au comble de la joie, m'en­voy­ait les six bil­lets de mille francs, dans un porte­feuille en­richi d'une mag­nifique minia­ture d'Is­abey. Il voulait ab­sol­ument que le ro­man parût à quinze jours de là. For­cé par un douloureux événe­ment de famille de faire un voy­age à Tours, je sup­pli­ai Jodelet de revoir les épreuves avec soin. A mon re­tour, je trou­vai une let­tre de Lad­vo­cat. Elle était courte, mais én­ergique. La voici dans toute sa sim­plic­ité:

«Mon cher Verdier,

»Vous m'avez fait _boire un bouil­lon_ que je ne vous par­don­nerai ja­mais. Votre ro­man, qui en manuscrit m'avait paru un chef-​d'oeu­vre, est tout sim­ple­ment une ig­no­ble plat­itude. Venez re­cevoir à loisir toutes nos malé­dic­tions, en vi­dant avec nous quelques bouteilles de ce Château-​Mar­gaux que vous avez trou­vé si bon.

»Je su­is votre tout dévoué.»

Je cou­rus chez mon com­plice Jodelet! Le mis­érable avait dis­paru sans laiss­er le moin­dre in­dice qui pût met­tre sur sa trace. Seule­ment, lui aus­si avait lais­sé une let­tre pour moi. Je bri­sai le ca­chet avec rage; j'avais la fièvre:

«Mon cher Léon, tu as fail­li me per­dre! Si je t'avais lais­sé faire, notre _Véronique_ se vendait à cin­quante mille ex­em­plaires et je de­ve­nais un lit­téra­teur célèbre! Mer­ci. Où au­rais-​je trou­vé après cela le courage de me faire do­mes­tique?»

Cette stupi­de rail­lerie m'avait ex­alté jusqu'au délire. Je ne sais com­ment j'ar­rivai chez Lad­vo­cat. Sans le saluer, sans lui ser­rer la main, je me pré­cip­itai comme un fou sur un ex­em­plaire de _Véronique_, et je lus!

Bon­té di­vine! non ja­mais pro­fesseur de danse écrivant un poëme di­dac­tique, ja­mais poëte d'opérettes et d´opéras comiques n'au­raient pu trou­ver dans leurs mau­vais jours un gal­ima­tias pareil? Fig­urez-​vous le chaos en délire, des fig­ures in­eptes, des ac­cou­ple­ments d'im­ages baro­ques et cru­elles, pas d'idées, pas de style, la gram­maire de Mar­got et l'or­thographe de M. Mar­le! At­ter­ré, con­fon­du, j'au­rais voulu être à six mille lieues de là, et je pri­ais la terre de s'en­tr'ou­vrir.

--Mon ami, dis-​je à Lad­vo­cat (et j'avais des larmes dans les yeux), j'y péri­rai ou je vous rendrai vos six mille francs.

--Non pas, me répon­dit Lad­vo­cat avec cet aimable sourire et ces belles manières qui fai­saient de lui le seul li­braire de ce temps, vous ne me ren­drez rien, mais vous me don­nerez quar­ante mille livres de rente!

C'est avec des mots comme celui-​là que ce grand homme nous ren­voy­ait au tra­vail plus forts, plus je­unes et plus au­da­cieux après une chute. Quinze jours après, j'avais ou­blié cette his­toire, et quant à Jodelet, je ne le re­vis pas de trois mois.

--Et où le revîtes-​vous? de­man­da le pein­tre.

--Messieurs, c'est ici que l'his­toire de­vient in­croy­able.

--Alors, dit le mu­si­cien, nous la croyons.

--C'était, reprit Verdier, au com­mence­ment de l'été, par une écla­tante mat­inée de juin. Après avoir fait un très-​bon dé­je­uner, je me prom­enais aux Champs-​Elysées en songeant à une dame blonde, et en piéti­nant sur ces longs rubans d'as­phalte que nous ont don­nés des édiles prévoy­ants pour que nous puis­sions dé­fi­er la fange et la pous­sière. L'air était pur, le ciel bleu, les nu­ages amu­sants; le feuil­lage éclatait sur ma tête avec des tres­saille­ments de lu­mière cha­toy­ante et fleurie, je ne songeais pas à mon feuil­leton, j'étais ce qu'on ap­pelle un homme con­tent de vivre. Tout à coup, un spec­ta­cle sin­guli­er frap­pa mes re­gards.

Un je­une homme beau et fort, mais vê­tu de hail­lons sor­dides, traî­nait une voiture de pains d'épices, à laque­lle il était at­telé! Une vieille, digne de Cal­lot et de Goya, le suiv­ait en cri­ant d'une voix en­rouée:

--Al­lons, hue! al­lons, hue! al­lons, hue!

Et par­fois elle aigu­il­lon­nait, au moyen d'un méchant pe­tit fou­et, la pa­resse de ce cour­si­er hu­main.

J'ad­mi­rais cette scène comme le mo­tif d'une jolie eau-​forte, quand tout à coup l'at­te­lage se je­ta à mon cou sans quit­ter sa voiture et me dit d'un ton am­ical:

--Tiens, c'est Léon! com­ment te portes-​tu?

--Mal­heureux! m'écri­ai-​je.

J'avais re­con­nu Jodelet.

Je le re­gar­dai d'un air in­digné. Sa fig­ure ex­pri­mait un ravisse­ment com­plet. Il avait l'air d'un homme aimé pour lui-​même ou d'un bour­si­er qui re­vient d'un voy­age dans le bleu.

--O mon ami, s'écria-​t-​il, j'ai en­fin trou­vé le bon­heur! je su­is le do­mes­tique de madame! Le matin, nous venons de la place Maubert, toute la journée je traîne la voiture d'un bout à l'autre des Champs-​Elysées, et le soir, je la re­monte place Maubert! Madame me nour­rit, me loge, m'ha­bille, me donne six sous par jour; je n'ai à m'oc­cu­per de rien! C'est à présent seule­ment que je su­is in­dépen­dant et li­bre! C'est à moi l'air, l'es­pace, les eaux, les feuil­lages, la na­ture, la rêver­ie, la poésie! C'est à moi et non pas à ceux qui ont à s'oc­cu­per de pay­er leurs loy­ers, leur nour­ri­ture et leur ha­bille­ment, et surtout d'avoir de l'es­prit!

Mal­gré tous ces beaux raison­nements, après avoir em­ployé l'élo­quence, la men­ace, la prière et tous les gestes no­bles, je dé­cidai en­fin Jodelet à me suiv­re. En ôtant sa bride de son cou, il ver­sa des larmes amères.

La vieille, restée sans do­mes­tique, nous suiv­it des yeux jusqu'à ce que nous fus­sions mon­tés dans une voiture. Cette femme penchée avec dés­espoir sur sa char­rette, sem­blait une Par­que à qui l'on au­rait en­levé le fil des des­tinées hu­maines.

--Ah! Léon, me dit Jodelet en san­glotant, voilà la sec­onde fois que tu m'em­pêch­es d'être heureux; tant que tu vivras, cela me sera bi­en dif­fi­cile! Tu sais cepen­dant qu'à mon sens il n'y a qu'un bon état:

Celui de do­mes­tique!

Dé­cidé­ment, il eût fal­lu être fou pour en douter, Jodelet ne voulait pas écrire des chefs-​d'oeu­vre.

Quoi tant de génie éteint, tant de je­unesse en­sevelie! Ce do­mes­tique d'un rêve, cet es­clave d'une rail­lerie ironique, toutes les mus­es s'of­fraient à lui et se don­naient sans ré­sis­tance, et il leur préférait, pour en faire sa maîtresse, une marchande de pains d'épices! Ce poëte, il au­rait pu sur les grandes ailes de l'ode élever nos âmes jusqu'au con­cert enivrant des sphères; il au­rait pu, comme Thé­ocrite, nous faire suiv­re d'un sourire mouil­lé de pleurs, le choeur char­mant des amours idylliques sur le pen­chant des collines ver­doy­antes, au frais mur­mure des fontaines! S'il avait voulu nous racon­ter les tragédies de son âme, il au­rait tor­du la foule sous sa pas­sion et sous sa colère. Es­prit en­thou­si­aste et har­di qui en­trevoy­ait tou­jours le sourire des mus­es comiques à travers le ter­ri­ble drame de la vie hu­maine, sans doute il au­rait rail­lé comme Ra­belais ou Hen­ri Heine; peut-​être il eût pu écrire le _Voy­age Sen­ti­men­tal_, et il aimait mieux rem­plac­er un cheval!

Heurter de front sa manie, c'était en­voy­er Jodelet tout droit chez le doc­teur Blanche. Mais ici, la dif­fi­culté de­ve­nait in­ouïe. Où trou­ver, de la Tamise au fleuve Jaune, une po­si­tion de valet qui fût une po­si­tion hon­or­able? Il n'a guère ja­mais ex­isté de lien bi­en sym­pa­thique en­tre les pro­fes­sions ex­trêmes. Si ce principe dut souf­frir une ex­cep­tion, c'est seule­ment à pro­pos des pairs de France et des marchands de peaux de lap­ins, et en­core était-​ce la toute-​puis­sante fan­taisie d'un hu­moriste qui avait rivé d'un trait de plume ces chaînes idéales! Que faire de Jodelet! Je m'y per­dais.

Tout à coup j'eus une in­spi­ra­tion du ciel, un de ces éclairs qui, au mo­ment des grandes batailles, il­lu­mi­nent d'une soudaine clarté le génie des cap­itaines.

J'avais trou­vé mon af­faire.

Messieurs, vous con­nais­sez tous la mar­quise de T..., cette femme restée seule d'un grand siè­cle comme la fig­ure vi­vante de la Cour­toisie, cette grande dame qui fut aimée par un roi et par un poëte, et qui, presque cen­te­naire, garde en­core pour un his­to­rien à venir, les pré­cieuses tra­di­tions de la po­litesse et des élé­gances français­es. Dès ce temps-​là, la mar­quise m'hon­orait d'une ami­tié mater­nelle, et de tous les tri­om­phes plus ou moins vides que j'ai dus à mon art, celui-​là est le seul dont j'aie ja­mais été fi­er!

La dernière fois que je l'avais vis­itée dans son pe­tit château de Belle­vue, dans cette mai­son de briques ros­es peinte par Bouch­er, et où le grand Wat­teau lui-​même a lais­sé tomber de sa palette radieuse quelques scènes at­ten­dris­santes et mélan­col­iques de son aven­tureuse élégie aux cent actes divers, j'avais trou­vé la mar­quise très-​triste. Les pieds sur ces tapis dont le moin­dre est un poëme comme _L'As­trée_, aux lueurs des torch­es voluptueuses, en­tourée de ces meubles con­tournés par les mains de la Grâce elle-​même et sur lesquels les fleurs de mar­que­terie, déjà pâlis­santes, se fanaient par­mi les lacs d'amour, cette grande femme se sen­tait vain­cue et dé­solée en voy­ant ain­si tomber au­tour d'elle tout ce qui avait été en­fant au temps de sa je­unesse. Dans son parc dess­iné par quelque no­ble élève de Lenôtre, dans ce lieu de délices où, re­flétées par les eaux tran­quilles, les naïades souri­antes se mouraient sous le vert rideau des charmilles; par­mi ces calmes ves­tiges d'un monde évanoui, la mar­quise faib­lis­sait en sen­tant le sou­venir l'aban­don­ner, et en­fin elle avait peur de ne pas mourir de­bout, une rose fleurie à la main, comme il con­vient à une femme de sa beauté et de sa race.

--Léon, m'avait-​elle dit, vous pou­vez me ren­dre un grand ser­vice, et je sais que vous êtes heureux d'obliger, comme nous l'étions autre­fois. Vous le savez, je ne puis guère caus­er avec les livres; vos livres sont trop dif­fi­ciles à vivre! De mon temps, les ro­mans étaient pour nous des amis avec lesquels nous fai­sions de l'es­prit et de l'amour comme avec nos autres amis; mais les vôtres, pour y trou­ver du plaisir, hélas! il faut d'abord les sup­pli­er de se laiss­er lire! Et puis, avouez, mon en­fant, que vos poëmes n'ont rien com­pris à cette grande époque qui eut hor­reur de la laideur et de la mort, comme la Grèce d'autre­fois.

--Ah! madame la mar­quise, répondis-​je en trem­blant, n'at­ten­dez pas de moi un livre qui vous rende ces joies du print­emps et de la je­unesse! Tout au plus, au mi­lieu de notre vie ag­itée à tous les vents, je pour­rais racon­ter, dans quelque rhap­sodie écrite au hasard, les faib­less­es et les ré­voltes de nos âmes mal­adives qui ont soif de la joie et qui ne savent la chercher dé­cidé­ment ni sur la terre ni dans le ciel! Je pour­rais faire ag­onis­er de­vant vous une vic­time pâle et glacée, lev­ant en­core sur un lâche amant ses re­gards que voilent déjà les ténèbres de la mort! Mais un livre calme et spir­ituel, à lire les pieds sur les ch­enets, n'at­ten­dez pas cela de nous, madame, qui avons trop souf­fert et aus­si trop es­péré.

--Cher en­fant, me dit la mar­quise, je ne vous de­mande pas un chef-​d'oeu­vre, hélas! C'est à peine si on en écrivait pour moi, du temps que Lan­cret peignait ce por­trait où j'étais représen­tée en Di­ane de­mi-​nue, avec mes lévri­ers couleur de rose! Ce que je vous de­mande, c'est une dou­ble bonne ac­tion à faire, quelque je­une homme sa­vant et pau­vre à sauver de la mis­ère. Peut-​être ex­iste-​t-​il (et s'il ex­iste, vous de­vez le con­naître), un je­une poëte, grand et mod­este, vain­cu par l'en­vie ou par la mis­ère, et qui con­sen­ti­rait à être le se­cré­taire d'une vieille femme qui n'a pas de let­tres à écrire! En un mot, mon en­fant, voilà ma dernière folie, je voudrais un se­cré­taire, as­sez in­stru­it pour me par­ler de mes poëtes et de mes grandes dames comme s'il les avait con­nus. Je su­is en­core très-​riche, et peut-​être, par­don­nez-​moi cette dernière am­bi­tion, peut-​être les om­brages et les fontaines de ce parc aban­don­né pour­raient-​ils en­core don­ner à la France un poëte, auquel, moi, j'au­rais don­né d'abord cette mé­di­ocrité dorée que vous aimez, avec le calme, l'in­dépen­dance et la char­mante oisiveté des re­traites si­len­cieuses.

Chercher la pierre philosophale au­rait été plus court que de trou­ver ce je­une homme sa­vant et mod­este, et toute­fois j'avais promis à la mar­quise de soulever, comme As­mod­ée, les toits de toutes les mansardes pour lui trou­ver ce livre vi­vant.

Peine inu­tile, comme vous pensez bi­en! mais une fois, en voiture avec Jodelet, je songeai à ces promess­es, et comme je vous le di­sais, ce fut un éclair de génie. Lui seul peut-​être était as­sez sa­vant pour sauver la mar­quise et pour jouer auprès d'elle ce beau rôle de soeur de char­ité lit­téraire.

--Con­nais-​tu ton dix-​huitième siè­cle? lui de­mandai-​je.

--Je crois que oui, me dit-​il nég­ligem­ment; et il se mit à me par­ler de la cour de Louis XV comme s'il y avait vécu toute sa vie.

Chose étrange! dans son in­sou­ciante ex­is­tence de vingt-​deux ans, Jodelet avait tout lu, et peut-​être était-​il ar­rivé au dé­goût à force de sci­ence.

Le lende­main, quand je le présen­tai à la mar­quise, sous les om­brages de Belle­vue, Jodelet, qui est né pour jouer tous les rôles, s'était mis en train d'avoir de grandes manières. Ses cheveux blonds, tour­men­tés par la bise, avaient l'air de la chevelure poudrée d'un mar­quis; mon habit noir lui al­lait comme s'il eût été tail­lé pour lui par le tailleur de Riche­lieu; il pre­nait du tabac à la rose et chif­fon­nait avec des airs de prince le jabot d'une de mes qua­tre chemis­es à jabot, seul héritage de mon grand-​père!

Ex­plique cela qui voudra! Jodelet fut grand seigneur comme la mar­quise fut grande dame. Moi-​même, en écoutant sa con­ver­sa­tion, ébloui, fasciné, je me trou­vai trans­porté dans ce monde de scep­ti­cisme et d'élé­gance, avec les cheva­liers, les pail­lettes, les épées en ver­rouil, les femmes en poudre, en paniers, en taille mince bar­iolée de soie et de den­telles, avec les bi­chons, les ab­bés, les ron­deaux re­dou­blés et les vers à met­tre en chant! Par­fois, dans cette causerie folle, ét­ince­lante, vague et poé­tique comme un rêve, je voy­ais bleuir au­tour de moi les forêts où le grand Wat­teau égare dans une lu­mière in­cer­taine et di­vine son pe­uple de héros d'amour, frap­pés au coeur, mais cachant sous les livrées de la joie le désir in­ex­tin­guible qui les dévore. J'y voy­ais sourire les Cidalis­es et les Florices en­am­ourées, les Do­ri­las frap­pées de langueurs mortelles, tout ce trou­peau fuyant vers Cythère sur une galère con­fiée aux flots in­fidèles!

A vrai dire, je vé­cus comme en songe jusqu'à l'heure où, repar­tant pour Paris, je lais­sai Jodelet in­stal­lé chez la mar­quise avec six mille francs d'ap­pointe­ments et un pavil­lon où M. de Buf­fon au­rait pu écrire en manchettes, le tout à la charge de lire la _Gazette de France_ à la mar­quise et de caus­er avec elle du dix-​huitième siè­cle.

Je vous l'avouerai très-​naïve­ment, j'étais fi­er de mon ou­vrage, j'avais ré­solu un prob­lème qui eût fait reculer d'ef­froi M. de Hum­boldt lui-​même. En­fin, pour par­ler comme _Flam­beau_ dans une charge de­venue célèbre, Jodelet était do­mes­tique et il n'était pas do­mes­tique; il était do­mes­tique si l'on veut et il ne l'était pas si l'on ne veut pas; il était peut-​être valet pour lui et il ne l'était pas pour les autres!

Ain­si je me berçais dans la gloire de mon tri­om­phe, et con­sid­érez, mes amis, à quel point l'amour-​pro­pre d'au­teur nous égare, tous tant que nous sommes! Mais je veux laiss­er par­ler la mar­quise, car je n'ou­blierai ja­mais avec quelle verve d'in­dig­na­tion cette ex­cel­lente femme me racon­ta les nou­velles es­piè­gleries de Jodelet.

--D'abord, me dit-​elle, je fis prier votre ami de vouloir bi­en venir dîn­er avec moi, il me répon­dit qu'il mangerait à l'of­fice, comme c'était le de­voir de sa con­di­tion. Le lende­main, il me de­man­da quand sa livrée serait prête, et il me sup­plia de lui don­ner ma femme de cham­bre en mariage. Que vous di­rai-​je? En votre faveur, mon cher Léon, je m'étais im­posé de pren­dre tout cela pour d'ex­cel­lentes plaisan­ter­ies de cheva­lier en va­cances, bi­en qu'elles me parussent un peu je­unes, adressées à une femme de mon âge. Mal­gré tout, j'au­rais gardé mon se­cré­taire, car j'y tenais comme on tient à sa dernière fan­taisie, mais jugez vous-​même si cela m'a été pos­si­ble!

--Bon, m'écri­ai-​je, je gage qu'il vous au­ra brisé quelque meu­ble pré­cieux ou quelque vase de vieux Sèvres, pour pas­tich­er Jocrisse.

--Ah! si ce n'était que cela! s'écria la mar­quise. Votre ami, mon cher Léon, an­non­cé ici comme le fan­tôme de M. de Lauzun, me di­sait qu'il était _fan­tai­siste_! et met­tait des gilets de ca­chemire écar­late. Il a ab­sol­ument re­fusé d'ou­vrir _La Gazette_, et il me li­sait mal­gré moi un jour­nal qui s'ap­pelle _Le Chari­vari_. En­fin, sous pré­texte qu'il était mon se­cré­taire, il pré­tendait que j'étais obligée d'écouter ses ou­vrages, et il m'a for­cée à en­ten­dre tout un livre qui avait pour titre: _De l'inu­til­ité de l'Amour, des Arts et de la Lit­téra­ture!_

En me racon­tant toutes ces folies, la pau­vre mar­quise avait un sourire triste et sem­blait dés­espér­er dé­cidé­ment d'un monde où les hommes de vingt ans trou­vent l'amour inu­tile!

Je n'ai pas be­soin de vous dire si je me con­fondis en ex­cus­es, et je crois que pour con­sol­er ma vieille amie, je retrou­vai dans ma mé­moire au moins trois madri­gaux in­édits de Do­rat et de Bouf­flers!

Mais, une fois sur la grande route, c'est alors que je lais­sai éclater ma colère et que je fis des ser­ments ter­ri­bles! Je ju­rai que, dussé-​je retrou­ver Jodelet vê­tu d'écar­late et de ga­lons, je ne ferais plus rien pour le guérir de sa folie, et que je lui clouerais plutôt moi-​même sa livrée sur le corps!

--En ef­fet, dit le pein­tre à Verdier, il est fâcheux, pour l'in­térêt de votre his­toire, que vous n'ayez pas à la fin ren­con­tré votre ami ha­bil­lé en Scapin, en Pasquin ou en Basque. Ce serait plus com­plet.

--Je l'ai par­dieu bi­en vu ain­si, reprit Verdier, et dans quelle cir­con­stance, grands dieux! Je tra­vail­lais depuis six mois seule­ment au jour­nal qui me fait l'hon­neur de me compter depuis vingt ans au nom­bre de ses col­lab­ora­teurs. Le ré­dac­teur en chef, M. B..., l'hon­nête et grand jour­nal­iste que vous savez, don­nait un dîn­er auquel avaient été con­viées toutes les il­lus­tra­tions des sci­ences et des arts. Bi­en en­ten­du, je me bor­nais à écouter, et, ce jour-​là, je dev­inai tout de suite com­bi­en de choses j'avais à ap­pren­dre! Seul, par­mi tous les con­vives, l'Am­phit­ry­on _où l'on dî­nait_ me parut être resté un peu au-​dessous de sa renom­mée.

Mal­gré cette par­faite cour­toisie que vous lui con­nais­sez, M. B..., pas­sion­né avant tout pour son jour­nal, ne pou­vait dis­simuler une ex­ces­sive im­pa­tience. Une heure avant le repas, il avait ap­pris qu'une mal­adie grave rete­nait au lit le grand écrivain dont les ar­ti­cles _Var­iétés_ étaient alors l'événe­ment en vogue dans tout le monde let­tré. Il fal­lait laiss­er pass­er les nou­velles pub­li­ca­tions sans don­ner à un pub­lic, très-​at­ten­tif dans ce temps-​là, la suite des ad­mirables travaux cri­tiques qu'il at­tendait avec une réelle im­pa­tience.

Comme je songeais, à part moi, à cette in­sur­montable dif­fi­culté, mon at­ten­tion fut tout à coup at­tirée par un des laquais qui ser­vaient à ta­ble: ce valet, rose et blond, coif­fé en Nicodème avec une queue et une ca­denette, por­tait une cu­lotte à agrafes et un habit rouge trop court, qui vi­sait évidem­ment à rap­pel­er la pe­tite souque­nille de Brunet.

Af­fairé; hale­tant, ag­ile comme le clown le plus ex­cen­trique des théâtres de Lon­dres, ce sin­guli­er do­mes­tique bri­sait des assi­ettes sur la tête des valets, en­le­vait les plats avant qu'on n'y eût touché, ver­sait à boire coup sur coup à des per­son­nages graves, et exé­cu­tait des tours de pres­tidig­ita­tion avec la servi­ette qu'il por­tait sous le bras, comme un mar­mi­ton dansant de Molière. Il se gar­dait bi­en de sor­tir de la salle sans faire le grand écart, et pre­nait des pos­es gra­cieuses.

Ma stupé­fac­tion était au comble, quand le bizarre Jocrisse que j'avais sous les yeux ou­vrit lui-​même de gros yeux hébétés, éten­dit comme un danseur la jambe droite en avant, en roidis­sant la jambe gauche, et, lev­ant les bras au ciel avec un en­train en­thou­si­aste pareil à celui des pail­lass­es de la foire, lais­sa tomber sur le par­quet une énorme pile d'assi­ettes qui se brisa avec un fra­cas ter­ri­ble.

--Tiens, dit Jodelet avec une ex­ces­sive tran­quil­lité, car bi­en en­ten­du c'était Jodelet! c'est toi, Léon, com­ment te portes-​tu?

--Mal­heureux, m'écri­ai-​je avec une fureur étouf­fée, pas un mot!

Cepen­dant j'avais beau vouloir me cacher, M. B... avait tout vu. Il n'y avait pas à ter­gi­vers­er; il fal­lait à l'in­stant même pren­dre un par­ti.

Dès qu'on eut quit­té la ta­ble, j'em­me­nai M. B... au fond du jardin.

--Mon­sieur, lui dis-​je, par une de ces in­croy­ables aven­tures que sans doute nous ne pour­rons ja­mais ex­pli­quer, je viens de voir chez vous, caché sous la défroque d'un valet, le seul homme qui puisse vous tir­er d'em­bar­ras. M. Jodelet est un des plus grands écrivains de notre époque. Seul peut-​être, il a vu d'as­sez haut les ques­tions économiques pour pou­voir vous don­ner, du jour au lende­main, l'ar­ti­cle qui vous manque.

Vous riez, messieurs; le lende­main, Jodelet, traité par M. B... comme un prince de la sci­ence, don­nait au jour­nal un tra­vail qui oc­cu­pa pen­dant un an les re­vues anglais­es et alle­man­des, et qui fut l'orig­ine d'une polémique où furent dépen­sés des prodi­ges de pa­tience et de génie.

--Alors, dit le mu­si­cien, Jodelet devint dé­cidé­ment, cette fois-​là, un lit­téra­teur célèbre.

--Bon! reprit Verdier, vous ne le con­nais­sez pas en­core! il avait eu soin d'ef­fac­er sa sig­na­ture sur les épreuves. Quand on le cher­cha pour l'ac­ca­bler de re­mer­ciements, il avait ir­révo­ca­ble­ment dis­paru.

--Alors, il doit y avoir une dernière ren­con­tre!

--Il y en a une, dit sen­ten­cieuse­ment le cri­tique, et celle-​là, c'est pré­cisé­ment mon chapitre à ef­fet, celui qui vaut seul un long poëme!

Il va sans dire, qu'à ce mo­ment-​là, on s'écria comme dans les comédies:

--Écou­tons! écou­tons!

--En­core par un jour de soleil, dit Verdier, je me trou­vai ar­rêté sur le Pont-​Neuf par un em­bar­ras de voitures.

L'une de ces voitures était une car­riole nor­mande at­telée d'un bidet. Dans cette car­riole, il y avait deux hommes. L'un mai­gre, bilieux, im­pa­tient, fai­sait cla­quer son fou­et et se don­nait un mal in­ouï pour dé­gager la car­riole; l'autre, calme, digne, obèse comme un vieux chi­nois, frais comme un champ de ros­es et de lys, était ma­jestueuse­ment ap­puyé au fond de la voiture et sem­blait at­ten­dre les événe­ments, avec l'im­pas­si­bil­ité du juste chan­té par Ho­race.

Celui-​là, c'était Jodelet.

--Mon ami, me dit-​il d'une voix grave, j'ai en­fin trou­vé ex­acte­ment l'état que je voulais. Mon­sieur est pro­prié­taire d'une déli­cieuse mé­tairie nor­mande en­tourée de pom­miers; en avril, on vit là sous une voûte de neige odor­iférante et fleurie. Mon­sieur me trou­ve ex­trême­ment spir­ituel; je su­is son do­mes­tique, il me sert à ta­ble et me cire mes bottes. Nous sommes venus ici touch­er de l'ar­gent que je compte dépenser à em­bel­lir la mai­son de Mon­sieur. Em­brasse-​moi pour la dernière fois.

Ce fut fi­ni, je ne vis plus Jodelet.

--Messieurs, s'écria le mu­si­cien, je de­mande la pa­role pour pro­pos­er quelque chose d'ex­trême­ment sen­sé. Si nous repar­lons de cette aven­ture, nous tirerons des con­clu­sions et nous gâterons l'his­toire. C'est comme cela que La Fontaine a nui à ses fa­bles. Ain­si donc, n'imi­tons pas Nau­cratès, et pas­sons im­mé­di­ate­ment à un autre or­dre d'idées.

--Par­bleu, dit le pein­tre, voilà le pre­mier mot spir­ituel de la mat­inée.

LA VIE ET LA MORT DE MINETTE

Sous la restau­ra­tion floris­saient en­core sur les théâtres du boule­vart le mélo­drame à spec­ta­cle et le mélo­drame-​féerie, gen­res tout à fait per­dus au­jourd'hui, et dont il est dif­fi­cile de se faire une idée, même en se re­por­tant aux chefs-​d'oeu­vre de cet or­dre les plus con­nus; car Guil­bert de Pixéré­court, que nous nous fig­urons à dis­tance comme le héros de cette lit­téra­ture pom­peuse, n'en fut au fond que le Mal­herbe. Il s'en em­para pour la civilis­er, et par con­séquent pour y dé­pos­er les pre­miers ger­mes de de­struc­tion. En ce temps peu éloigné en­core, il est vrai, mais déjà sé­paré de nous par tant de faits, le théâtre pop­ulaire se pro­po­sait un but rad­icale­ment op­posé à celui qu'il pour­suit au­jourd'hui: au lieu de chercher à émou­voir l'ou­vri­er des faubourgs par le spec­ta­cle de sa pro­pre vie, au lieu de lui représen­ter ses poignantes mis­ères de chaque jour, il était la fan­taisie qui les lui fai­sait ou­bli­er par des fic­tions où le merveilleux abondait comme dans les con­tes de fées et les réc­its des _Mille et une Nu­its_.

Au­tant les au­teurs cherchent au­jourd'hui à at­tein­dre une réal­ité d'où puis­sent dé­couler des en­seigne­ments, au­tant alors, se bor­nant au rôle mod­este d'étour­dir et de dis­traire au lieu d'in­stru­ire, ils em­ploy­aient tous leurs ef­forts à faire vivre le spec­ta­teur au mi­lieu des plus ét­ince­lantes poésies du rêve. Aus­si le côté moral n'était-​il représen­té dans leur oeu­vre que par le tri­om­phe com­plet de la ver­tu au dénoû­ment, con­clu­sion aus­si éminem­ment con­solante qu'elle est fausse au point de vue hu­main et re­ligieux, car tout ter­min­er ici-​bas, n'est-​ce pas dé­mon­tr­er l'inu­til­ité d'une autre vie?

--Qu'on me par­donne ces quelques lignes d'avant-​pro­pos, sans lesquelles on se fig­ur­erait in­volon­taire­ment tel qu'il est au­jourd'hui le théâtre de la Gaîté, où s'est passée tout en­tière l'ex­is­tence poé­tique et sin­gulière que je veux es­say­er de re­trac­er. Pour l'imag­in­er tel qu'il était alors, il faut rêver une sorte de com­pro­mis en­tre les théâtres où l'on joue l'opéra et les pe­tits spec­ta­cles où nous voyons représen­ter des pan­tomimes. Dé­cors à ef­fet mon­trant les cieux, les en­fers, et, comme paysages pure­ment ter­restres, les sites de mon­tagnes les plus échevelés, avec les tor­rents, les cas­cades et les pins croulants sur des abîmes; ma­chines com­pliquées, trucs, il­lu­sions, vols aériens, feux de Ben­gale; ar­mées de danseuses, de com­pars­es et de per­son­nages amal­ga­mant dans leurs rich­es et pré­ten­tieux cos­tumes toutes les mytholo­gies et toutes les épo­ques chevaleresques, tel était l'ef­fet général d'un théâtre de boule­vart, à cette époque où le spec­ta­cle était en­core la seule pâ­ture don­née aux in­stincts artis­tiques du pe­uple.

Les habi­tants du Marais, pour qui la représen­ta­tion d'un mélo­drame était une si grande af­faire que pen­dant quinze jours au moins ils en cri­ti­quaient jusqu'à la par­ti­tion avec le sérieux réservé au­jourd'hui aux dis­cus­sions poli­tiques; les am­ateurs de la vieille roche qui nom­ment avec tout le re­spect du sou­venir Tau­tain, Frénoy, Ménier père et made­moi­selle Lévesque, se rap­pel­lent, en­core une ac­trice, nom­mée Adol­phi­na, qui rem­plis­sait habituelle­ment les rôles de fées ou de génies, et qui jouis­sait d'une in­com­pa­ra­ble célébrité pour l'adresse qu'elle ap­por­tait dans l'ex­er­ci­ce vul­gaire­ment nom­mé: com­bat au sabre et à la hache.

En 1813, une an­née avant la nais­sance de sa fille Minette, qui a lais­sé, elle, une véri­ta­ble répu­ta­tion, Adol­phi­na était une femme de seize ans à peu près, mais à qui tout le monde en au­rait don­né vingt-​deux, tant sa tête était flétrie et déflorée par les habi­tudes les plus grossières. Mag­nifique­ment pro­por­tion­née, mais d'une taille colos­sale, dont les stat­ues de villes posées sur la place de la Con­corde peu­vent don­ner une idée avec leurs mus­cles de tau­reau et leurs mem­bres ath­lé­tiques, cette ama­zone de bas étage eût été belle, si l'idée de beauté pou­vait s'al­li­er avec le manque com­plet d'in­tel­li­gence et d'idéal. En ef­fet, ses traits ad­mirable­ment réguliers ef­frayaient et éloignaient pour­tant le re­gard par tous les signes qui in­diquent l'âme ab­sente. Son front étroit, sur lequel em­pié­tait en­core une forêt touf­fue et in­ex­tri­ca­ble de cheveux d'un blond fauve, l'ex­pres­sion hébétée et féroce de ses yeux d'un gris verdâtre, sa bouche char­nue, ex­pri­mant tous les ap­pétits sen­suels, et meublée de dents blanch­es comme celles d'un nè­gre ou d'un an­imal car­nassier, ses or­eilles trop pe­tites et d'une merveilleuse struc­ture, en­fin les tach­es de rousseur ré­pan­dues à pro­fu­sion sur sa peau où se brouil­laient in­égale­ment le blanc et le rose et l'or du hâle, tout en elle ac­cu­sait ces races éter­nelle­ment in­domp­tées qui en pleine France vivent de la vie sauvage.

A sept ans, Adol­phi­na s'était en­fuie de chez ses par­ents, pau­vres ou­vri­ers de Châlon-​sur-​Saône, pour suiv­re des saltim­ban­ques, dont elle avait depuis lors ex­er­cé le méti­er, four­rant sa tête dans la gueule des li­ons, faisant des armes avec des ser­gents-​ma­jors, en­le­vant avec ses dents des poids de cinq cents livres et se faisant fra­cass­er des pavés sur le ven­tre. Re­mar­quée à la foire de Saint-​Cloud par un di­recteur qui l'avait trou­vée su­perbe l'épée en main, elle avait été en­gagée au théâtre de la Gaîté. Peu de temps après, on y voy­ait en­tr­er à sa suite l'homme à qui obéis­sait cette étrange créa­ture, moitié femme moitié bête fauve.

Qui ne l'a ob­servé? Le be­soin de s'age­nouiller de­vant un maître folle­ment aimé ex­iste chez ces na­tures sauvages au même de­gré que chez les âmes d'élite. Adol­phi­na avait trou­vé son vain­queur dans un clown, nom­mé Cap­itaine, qui, grâce à sa pro­tec­tion, avait quit­té les baraques de la foire pour représen­ter dans les mélo­drames-​féeries les cra­pauds, les tortues et tous les mon­stres in­fer­naux qui dis­parais­sent par une trappe anglaise, au com­man­de­ment de la sor­cière. Il est inu­tile de dire que la sauteuse, en qui tout était vice, et qui pas­sait son ex­is­tence noire de coups et ivre d'eau-​de-​vie, ne pou­vait se don­ner qu'au Vice; seule­ment, elle avait su en trou­ver une ex­pres­sion plus hon­teuse et plus basse que ce qu'elle était elle-​même, car elle représen­tait du moins la Force aveu­gle et in­trépi­de!

Au con­traire, quoique lui aus­si fût doué d'une vigueur qui le rendait red­outable, Cap­itaine était lâche. Haut de qua­tre pieds dix pouces à peu près, il avait tout à fait l'as­pect d'un nain à côté de la géante qu'il tyran­ni­sait et qu'il bat­tait sans rien per­dre de son pres­tige. Sa fig­ure était ex­iguë et ig­no­ble. Ses yeux noirs, hu­mides, en­fouis sous des sour­cils épais, avaient l'air d'avoir été per­cés avec une vrille. Son nez grotesque, sa bouche démeublée et capricieuse­ment fendue, son men­ton trop court ex­pri­maient la cru­auté stupi­de. Sur­mon­té de cheveux rares, tou­jours trop bi­en frisés, ce vis­age était en­vahi tout en­tier par une barbe qui, même rasée avec soin, le lais­sait tout en­tier d'un bleu fon­cé. L'in­croy­able toi­lette de Cap­itaine ne con­tribuait pas peu à com­pléter cet en­sem­ble. En tout temps, il por­tait sous un col ra­bat­tu une cra­vate de soie couleur de rose; son corps mai­gre flot­tait dans une redin­gote gar­nie de velours, et une énorme chaîne en chryso­cale émail­lé bal­ançait sur son gilet de velours bleu de ciel. Ajoutez un pan­talon de fan­taisie col­lant, des chaus­sures tou­jours per­cées et tou­jours vernies, des mains cour­tes et mai­gres chargées de bagues et de pier­reries, et une de ces pipes cour­tes et noires dites _brûle-​gueule_, dont toute la per­son­ne du clown ex­ha­lait le par­fum mêlé, à celui de l'al­cool, vous au­rez à peu près cette fig­ure de mime, si ig­no­ble qu'elle en de­ve­nait presque ef­frayante.

Tel était à peu près le cou­ple que, même dans un monde trop ex­empt de préjugés, per­son­ne ne voy­ait sans ter­reur, après plusieurs mois de rap­ports quo­ti­di­ens. Aus­si, quand, le spec­ta­cle fi­ni, Adol­phi­na traver­sait les couloirs, ap­puyée sur le bras du mon­stre qu'elle ap­pelait _son homme_, tout le monde s'écar­tait par un mou­ve­ment in­volon­taire. Plusieurs fois, dans des guets-​apens, Cap­itaine, qui était d'une ha­bileté prodigieuse à tous les ex­er­ci­ces du corps, avait lais­sé ses ad­ver­saires sur le car­reau avec des dents brisées et des côtes en­fon­cées; d'ailleurs, on le savait ca­pa­ble de tout. Il in­spi­rait un ef­froi mor­tel jusque dans la mai­son qu'il habitait avec Adol­phi­na, rue de la Tour. Chaque soir on les voy­ait ren­tr­er, por­tant l'un ou l'autre avec le pa­quet de hard­es une bouteille de litre pleine d'eau-​de-​vie, et lorsqu'une de­mi-​heure après com­mençaient les cris, les bruits de lutte et de vais­selle brisée, per­son­ne ne songeait à aller s'en­tremet­tre dans ces querelles de mé­nage, comme aus­si per­son­ne ne s'avi­sait ja­mais de ques­tion­ner Adol­phi­na sur les coups de couteau dont elle por­tait les traces, ou sur les coups de bâ­ton à la suite desquels elle se mon­trait avec le crâne fendu et sanglant.

Tous les voisins s'at­tendaient à voir le clown sor­tir seul quelque matin, et à trou­ver sa com­pagne as­sas­sinée. Pour­tant les deux saltim­ban­ques con­tin­uaient au con­traire à s'ador­er de cet amour mêlé de haine qui était le fond de leur vie, et c'est là surtout qu'il n'eût pas fait bon de venir met­tre le doigt en­tre l'ar­bre et l'écorce. Si la cu­riosité des voisins ne fut pas en­tière­ment déçue, du moins ne se trou­va-​t-​elle pas sat­is­faite par le dé­noue­ment qu'elle at­tendait; un jour, ils s'aperçurent que l'ac­trice était en­ceinte.

Dans quel étrange des­sein la Prov­idence pou­vait-​elle vouloir don­ner un en­fant à cette créa­ture qui, non-​seule­ment n'avait rien d'une mère, mais qui n'avait rien d'une femme? Adol­phi­na ne se sou­ve­nait pas d'avoir ja­mais été em­brassée par sa mère, et les en­fants lui fai­saient hor­reur. A travers ses voy­ages de saltim­banque, quand par hasard elle avait vu une de ses com­pagnes al­laiter un de ces pe­tits anges dont la vue désarme même les coeurs les plus cru­els, ce spec­ta­cle n'avait ex­cité chez elle que du dé­goût et de l'im­pa­tience. Du jour où elle sut qu'elle aus­si al­lait être comme ces femmes qu'elle avait rail­lées, ses querelles avec son amant dev­in­rent en­core plus vi­olentes et plus fu­rieuses que par le passé. L'ivresse seule, cette ivresse de plomb qui suc­cède à d'ef­froy­ables ex­cès, pou­vait met­tre un terme à leurs com­bats tou­jours sanglants, et cepen­dant Adol­phi­na ré­sis­tait à tout cela, grâce à son corps de fer. On croy­ait bi­en que le clown au­rait tué vingt fois son en­fant avant qu'il ne vînt au monde; mais per­son­ne n'osa aller le dénon­cer aux mag­is­trats. En­fin, le jour de la délivrance ar­ri­va sans que Cap­itaine eût cessé ses bru­tal­ités en­vers sa maîtresse, sans que celle-​ci eût éprou­vé un sen­ti­ment hu­main tan­dis que tres­sail­laient ses en­trailles. Dans ce grand mo­ment qui dompte les courages les plus fiers, ce ne furent pas des cris de douleur qu'elle pous­sa, mais des cris de rage.

Une fois qu'elle fut mère, il y eut un point sur lequel les deux amants s'en­tendi­rent à merveille: ce fut pour re­porter sur l'en­fant, mais cent fois plus vive, cent fois plus acharnée, cent fois plus im­pla­ca­ble, la haine qu'ils avaient l'un pour l'autre.

Main­tenant, quel en­fant pou­vait être né de par­ents sem­blables? Un col­lec­tion­neur qui lais­sera une bib­lio­thèque dra­ma­tique aus­si com­plète que celle de M. de Soleinne et une re­mar­quable ga­lerie de tableaux représen­tant tous des ac­teurs, con­serve deux beaux por­traits de la je­une fille qui fut célèbre au théâtre sous le nom de Minette.

Le pre­mier, daté de 1822, la représente à l'âge de sept ans, l'autre à celui de qua­torze ans, où elle mou­rut à la suite d'un ac­ci­dent trag­ique dont le sou­venir ex­iste en­core au boule­vart.

Le lecteur voudrait sans doute un nom plus poé­tique, et je n'au­rais pas man­qué de le choisir tel, s'il m'eût été per­mis d'in­ven­ter. Mais celui-​là a été con­sacré par les jour­naux du temps et par les pièces de théâtre im­primées, aus­si dois-​je le con­serv­er. D'ailleurs, comme il ar­rive toutes les fois qu'on s'est habitué à at­tach­er à un nom tout un en­sem­ble de sou­venirs, pour moi le nom étrange de Minette représente merveilleuse­ment la douce et pâle fig­ure de cette en­fant morte si je­une.

Dans le pre­mier por­trait déjà, la pâleur nacrée et trans­par­ente de la tête sur laque­lle flotte une in­di­ci­ble mélan­col­ie, le nez et la bouche d'une fi­nesse ex­ces­sive, et pour ain­si dire ex­agérée, de grands yeux bleus d'un bleu céleste de myoso­tis, qui boivent tout le ciel, et des cheveux blonds comme ceux des saintes, qui se con­fondent avec l'au­réole, sé­parés au mi­lieu de la tête et aplatis tout droits au-​dessus d'une or­eille d'une déli­catesse in­finie, jet­tent l'âme dans un at­ten­drisse­ment pro­fond, car on aperçoit sur cette im­age tous les signes dont sont mar­qués les êtres qui ne doivent pas vivre. Par un heureux caprice, l'artiste a eu le bon goût de ne rien chang­er à l'ha­bille­ment de la pe­tite Minette. Elle grelotte sous un fichu bleu troué, dont les plis fa­tigués et flasques ne peu­vent pas du tout dis­simuler une mai­greur dont la vue fait peine.

Quant à l'autre por­trait, je di­rais qu'il est tout à fait celui d'une sainte, ravie en ex­tase, si je ne craig­nais de blas­phémer en par­lant ain­si d'une pau­vre fille qui mou­rut sans avoir été lavée par l'eau du bap­tême. Dans ce tableau, fait comme le pre­mier par un artiste qui, sans con­naître la pe­tite Minette, avait ad­miré sa beauté angélique dans les couliss­es de la Gaîté, le re­gard est tout à fait per­du dans l'in­fi­ni, la bouche pâle et triste est éclairée par un sourire qui ne la quit­tera plus, même au delà de cette vie, les cheveux trop fins vo­lent au souf­fle de la brise comme des fils de la Vierge, les mains amaigries et trans­par­entes sem­blent vouloir saisir les palmes vertes du par­adis.

Est-​il be­soin de dire quelle in­guériss­able tristesse s'em­para de cette en­fant déli­cate et frêle, glacée d'ef­froi dès que ses yeux s'ou­vrirent, dès qu'elle com­mença à en­ten­dre et à com­pren­dre, car elle n'en­ten­dit que des cris et des men­aces et ne vit que des scènes de vi­olence. Aban­don­née sur un méchant berceau gar­ni de hail­lons in­de­scriptibles, elle s'était tout de suite habituée à ser­rer con­tre son corps ses pau­vres pe­tits mem­bres quand le froid la sai­sis­sait, car elle avait bi­en vite com­pris que per­son­ne ne viendrait la cou­vrir; quand elle avait faim, elle se tai­sait, car elle savait qu'en le dis­ant elle ex­cit­erait la colère de son père et de sa mère, et ferait re­dou­bler ces cris qui la fai­saient frémir. Pen­dant les six heures à peu près que du­rait le spec­ta­cle, la pe­tite Minette restait sans lu­mière, tou­jours couchée dans son berceau dé­fait, et fris­son­nant sous sa chemise de grosse toile qui lui déchi­rait la peau. Alors, une fois qu'elle avait en­ten­du le dou­ble grince­ment de la clef qui l'en­fer­mait, déchirée par le froid et la faim, en­velop­pée par la nu­it noire, l'en­fant se sen­tait élevée par les ailes du rêve, car c'est une grâce que Dieu ne refuse ja­mais aux créa­tures com­plète­ment mal­heureuses, de leur ou­vrir la porte d'or qui mène aux par­adis in­vis­ibles. Elle voy­ait des choses dont rien n'avait pu lui don­ner l'idée dans le triste gale­tas dont elle n'était pas sor­tie, des feuilles, des fontaines, de grands paysages pleins de fleurs, où pas­saient des fig­ures de femmes en robes bleues semées d'étoiles.

Puis elle était réveil­lée par le re­tour de ses par­ents déjà à de­mi ivres, qui ren­traient avec colère en ren­ver­sant les meubles et en s'in­juri­ant. Adol­phi­na se délaçait en ju­rant et s'en­velop­pait de quelques méchantes ju­pes; Cap­itaine al­lumait son brûle-​gueule et en­dos­sait une souque­nille rouge pareille à celle que por­tent les forçats; puis as­sis cha­cun d'un côté à une ta­ble de bois blanc qu'éclairait une chan­delle fumeuse, les deux mimes com­mençaient à boire de l'eau-​de-​vie en cri­ant, en se dis­putant et en hurlant des chan­sons que l'en­fant ne com­pre­nait pas, mais qui la je­taient dans une pro­fonde ter­reur. En­fin, l'ivresse al­lait crois­sant, et les coups se met­taient de la par­tie. La lutte s'en­gageait pour dur­er jusqu'à ce que les deux com­bat­tants tombassent ivres-​morts sur le lit ou sur le car­reau; et la chan­delle dont la longue mèche rouge fai­sait flam­boy­er les ténèbres à l'en­tour, ne s'éteignait que lorsqu'elle était tout à fait con­sumée après avoir ré­pan­du sur le chan­de­lier, sur la ta­ble et sur les ver­res des tor­rents de suif noirâtre.

Alors c'était de nou­veau la nu­it, l'om­bre et le si­lence af­freux, au mi­lieu duquel les ron­fle­ments du clown et de sa maîtresse épou­van­taient l'en­fant presque au­tant que l'avaient fait leurs vo­cif­éra­tions. Minette, les yeux tout grands ou­verts, les mains pen­dantes hors de son pe­tit lit, es­sayait de res­saisir les belles vi­sions qui l'avaient bercée en l'ab­sence de ses par­ents, et par­fois elle par­ve­nait à s'en­dormir par­mi ces jo­lis rêves. Aus­si tres­sail­lait-​elle de tout son corps au bruit hor­ri­ble que fai­sait en se lev­ant Cap­itaine, qui al­lumait sa pipe et vernis­sait ses bottes trouées en hurlant à tue-​tête sa chan­son fa­vorite: _Il était un grenadier du rég­iment de Flan-​an-​dre_.

C'est ain­si que la pau­vre pe­tite fille at­teignit l'âge de six ans, n'ayant ja­mais été em­brassée et n'ayant ja­mais en­ten­du un mot qui ne fût une in­jure. Alors ses par­ents songèrent à l'utilis­er en lui faisant jouer des rôles d'en­fant dans les mélo­drames-​féeries, et il fut dé­cidé que Cap­itaine lui ap­prendrait à lire. Jusque-​là, elle n'avait été que rudoyée; de ce jour elle com­mença à être battue. Mais de ce jour-​là aus­si s'ou­vrit pour elle tout un monde de con­so­la­tions, car son père avait choisi pour lui en­seign­er la lec­ture un ex­em­plaire des _Con­tes des Fées_ de madame d'Aulnoy, im­primé sur pa­pi­er gris, et qu'il avait acheté qua­tre sous sur le boule­vard, à l'éta­lage d'un bouquin­iste. Si elle trem­blait comme la feuille en en­ten­dant son père l'ap­pel­er des noms les plus abom­inables, si elle dev­inait, à lui voir fron­cer les sour­cils, qu'il al­lait en­core lui bris­er ses pau­vres pe­tits doigts avec la tringle d'aci­er qu'il ne quit­tait pas pen­dant tout le temps que du­rait la leçon, si elle tou­ssait à ren­dre l'âme, étouf­fée par les bouf­fées de fumée que le clown lui en­voy­ait en plein vis­age, du moins elle put vivre en idée loin de la hideuse réal­ité qui la tu­ait.

Pour elle qui n'avait rien vu, qui ne savait rien, le monde en­chan­té de madame d'Aulnoy, avec ses féeries, ses princess­es cap­tives, ses palais mag­iques, ses com­bats, ses épreuves, ses tri­om­phes, ses cos­tumes splen­dides, fut le monde réel. En ap­prenant par ces poëmes si bi­en faits à l'im­age de la vie, qu'ici-​bas toute félic­ité de­vait être achetée par des travaux et des souf­frances, elle s'imag­ina qu'elle aus­si respir­erait un jour l'air pur, débar­rassée de ses hail­lons et de l'en­fer qui l'en­tourait, et elle sen­tait son front rafraîchi par le souf­fle de quelque bonne fée. Dans ses ex­tases, elle traver­sa les airs sur des char­iots célestes; ac­coudée sur une conque de nacre, elle glis­sa sur les eaux, aux chants des nymphes couron­nées de fleurs. Quand elle avait marché toute une nu­it au mi­lieu d'une cam­pagne aride où les ronces et les cail­loux déchi­raient ses pieds, alors, guidée par quelque lu­mineuse étoile, elle ar­rivait à un palais dont les portes de dia­mant s'ou­vraient d'elles-​mêmes, et où de belles ser­vantes l'at­tendaient pour la laver dans les eaux de sen­teur, et pour lui pass­er, avec le linge blanc comme la neige, les col­liers, les dia­mants, les saphirs, les robes couleur de soleil et couleur de lune. De­bout, près de la ta­ble chargée d'aigu­ières d'or, un beau cheva­lier ap­puyé sur sa grande épée en­core souil­lée du sang des mon­stres, l'at­tendait pour s'age­nouiller de­vant elle et pour lui of­frir le tal­is­man qui fait obéir les génies. Ain­si elle vi­vait, dé­solée, meur­trie, mais don­nant toute sa pen­sée à l'ex­is­tence idéale dans laque­lle elle se voy­ait trans­fig­urée et heureuse.

Comme son père lui ap­pre­nait à lire, sa mère lui ap­prit à coudre, afin de l'em­ploy­er à met­tre en état les robes de ville et les ori­peaux de théâtre. Adol­phi­na mal­trai­ta sa fille plus cru­elle­ment en­core que ne le fai­sait le clown; mais Minette, qui était née pour ain­si dire avec les suaves douceurs d'une âme résignée, était de­venue la résig­na­tion même depuis que son es­prit d'en­fant avait trou­vé une fenêtre ou­verte pour s'en­vol­er dans le ciel. En songeant aux je­unes filles des con­tes ren­fer­mées dans quelque grotte ob­scure, ou con­damnées à de pénibles travaux par la méchanceté des en­chanteurs, elle se sen­tait presque heureuse de ravaud­er les chif­fons de sa mère et de ten­dre ses jo­lis doigts à la tringle d'aci­er de Cap­itaine. Main­tenant qu'elle savait as­sez de cou­ture pour faire adroite­ment ce que lui or­don­nait Adol­phi­na, on lui lais­sait de la chan­delle pour pass­er la soirée, mais en lui in­fligeant un tra­vail au-​dessus de ses forces. De plus, elle de­vait pré­par­er le souper de ses par­ents avec les pro­vi­sions qu'on lui lais­sait, et se remet­tre en­suite à l'ou­vrage. Mais elle avait bi­en vite ex­pédié toute cette be­sogne avec ses doigts de fée, et elle pou­vait revenir à son cher livre, qui lui racon­tait les aven­tures merveilleuses.

Elle li­sait déjà si couram­ment et si bi­en que Cap­itaine avait ar­rêté là ses leçons, seule éd­uca­tion que dût ja­mais re­cevoir Minette. Un jour, pour la pre­mière fois depuis longtemps, sa mère la la­va et la peigna avec soin, lui mit du linge blanc, une pe­tite robe neuve et un fichu de laine bleue qu'elle avait ap­portés du de­hors, et ayant fait elle-​même une toi­lette aus­si soignée que le lui per­me­ttaient ses habi­tudes de dé­sor­dre, dit à Minette:

--Prends ton livre, tu vas venir avec moi.

L'en­fant ne savait que penser, mais suiv­it aus­sitôt Adol­phi­na avec son obéis­sance ac­cou­tumée. Comme elle n'avait ja­mais passé la rue de la Tour, où ses plus longues cours­es con­sis­taient à aller chez le boulanger, chez le char­bon­nier ou chez la fruitière, elle se sen­tit toute joyeuse en res­pi­rant l'air dans la rue des Fos­sés-​du-​Tem­ple, où le boule­vard en­voy­ait quelques par­fums de fleurs et de print­emps, car on était en juin. Pen­dant la route, qui du­ra trois ou qua­tre min­utes à peine, elle se de­mandait où la con­dui­sait sa mère, lorsque celle-​ci s'ar­rê­ta de­vant un grand bâ­ti­ment per­cé de nom­breuses fenêtres et d'une pe­tite porte au-​dessus de laque­lle on li­sait en gross­es let­tres: _En­trée des artistes_. C'était le théâtre de la Gaîté.

--En­trons, dit Adol­phi­na, c'est ici.

Puis, en­traî­nant tou­jours l'en­fant après elle, elle mon­ta l'es­calier, traver­sa les couloirs, la scène ob­scure, d'autres couloirs en­core, ar­ri­va en­fin à une an­ticham­bre meublée de quelques mau­vais­es ban­quettes et dit à une es­pèce d'huissier:

--Il m'at­tend, dis-​lui que c'est moi.

--Dans un in­stant, répon­dit le do­mes­tique; madame Paul est avec lui; ils n'en ont pas pour cinq min­utes.

En ef­fet, moins de cinq min­utes après, Minette ou­vrit de grands yeux en voy­ant pass­er de­vant elle une femme élégam­ment parée qui lui représen­ta les fées et les princess­es dont elle li­sait tous les jours l'his­toire; puis sa mère et elle furent in­tro­duites dans le cab­inet du di­recteur.

--Ah! dit celui-​ci à Adol­phi­na, tu ne m'as pas trompé, l'en­fant est très-​jolie! Ah çà, com­ment di­able as-​tu fait pour être la mère d'un bi­jou pareil? Tu dis qu'elle sait lire?

--Comme toi et moi.

--Eh bi­en! dis-​lui qu'elle me lise quelques lignes, à haute voix, et bi­en lente­ment.

L'en­fant, tout in­ter­dite, ne bougeait pas.

--Tu n'en­tends donc pas, pe­tite men­di­ante, pe­tite mis­érable! lui cria sa mère en la frap­pant vi­olem­ment sur l'épaule.

--Oh! fit le di­recteur, je vois qu'elle a été bi­en élevée.

Minette ou­vrit son livre et se mit à lire le con­te de _Gra­cieuse et Percinet_, mais avec tant d'âme et d'in­tel­li­gence, car ce beau réc­it était pour elle une his­toire vraie, avec une voix si déli­cieuse­ment sym­pa­thique et suave, que le di­recteur char­mé prê­tait l'or­eille comme à une musique! Sans doute il n'eût pas songé de longtemps à in­ter­rompre la pe­tite fille dont il con­tem­plait la tête blonde et mélan­col­ique avec le plaisir qu'on éprou­ve à laiss­er se pro­longer un rêve agréable; mais le do­mes­tique en­tra.

--Mon­sieur... dit-​il.

--Va-​t'en au di­able! s'écria le di­recteur avec une voix si bour­rue que le valet s'en­fuit épou­van­té.

Puis, se re­tour­nant vers Adol­phi­na:

--Cela me va par­faite­ment, dit-​il, aux con­di­tions que tu sais. De­main on répète la féerie au théâtre; amène-​la dès de­main, et tâche qu'elle sache son pe­tit rôle par coeur. Surtout ne bats plus ce pau­vre pe­tit ange, tu la tuerais!

--Bon, répon­dit Adol­phi­na en em­menant sa fille, j'en ai reçu bi­en d'autres, et ça ne m'a pas em­pêché de grandir.

Tels furent les sim­ples événe­ments à la suite desquels Minette se trou­va rem­plir un pe­tit rôle de génie pen­dant les nom­breuses répéti­tions d'un mélo­drame fan­tas­tique, sans savoir ce que c'était que le théâtre, dont elle n'avait ja­mais en­ten­du par­ler d'une manière qui fût com­préhen­si­ble pour elle. Habituée qu'elle était par ses rêver­ies et par son livre à se fig­ur­er que toute ex­is­tence hu­maine avait deux côtés bi­en dis­tincts, l'un hideux comme ce qu'elle voy­ait chez sa mère, l'autre merveilleux comme les aven­tures qui oc­cu­paient toute sa pen­sée, elle ne s'éton­na pas du tout d'en­ten­dre des hommes et des femmes en habit de ville s'ap­pel­er en­tre eux prince et princesse, ni de voir des nymphes des fontaines en manch­es à gig­ots et des génies du feu en polon­aise verte. De même elle trou­va tout na­turel d'en­ten­dre par­ler de forêts mag­iques, de palais célestes et de tor­rents en­chan­tés par­mi de vieux châs­sis poudreux cou­verts de toile peinte; car elle se doutait bi­en qu'un jour la lu­mière inon­derait ce monde en­foui dans l'ob­scu­rité et dans la pous­sière, et en ferait un monde de réelles féeries et de splen­deurs éblouis­santes. Elle dev­inait qu'alors sous les rayons qui perceraient toute cette om­bre, les fleuves rouleraient des flots pleins de fraîcheurs et de mur­mures, que les feuil­lages se bal­anceraient sous le vent, que les fleurs s'épanouiraient écla­tantes et par­fumées, et que les palais dé­couperaient sur l'azur du ciel leurs déli­cates sculp­tures.

Et, elle le sen­tait aus­si, tout le pe­uple merveilleux qui de­vait habiter ces salles, ces clair­ières, ces paysages, ces maisons de dia­mant in­cendiées par le soleil, ces cam­pagnes penchées sur des on­des en­dormies au clair de lune, toute cette foule pas­sion­née, ivre d'amour, reprendrait ses rich­es habits, ses pier­reries, sa dorure, et aus­si la no­blesse des traits et du geste. Vieil­lards à la chevelure de neige couron­nés d'un cer­cle d'or; fées voltigeant sur un lis; cheva­liers ag­itant leur épée flam­boy­ante; je­unes femmes aux robes lamées, éper­dues sous les men­aces des di­vinités en­ne­mies; génies et anges traver­sant le ciel comme des sil­lons de lu­mière; tous ces per­son­nages de sa comédie lais­seraient là leurs grossières en­veloppes, et ap­pa­raî­traient tels que les lui avait mon­trés madame d'Aulnoy, éclairés par toutes les flammes que sec­oue sur ses créa­tions la main mys­térieuse de la Poésie.

Aus­si dois-​je le dire hardi­ment, au risque de paraître avancer une chose in­croy­able, le jour venu, la représen­ta­tion, les dé­cors, les cos­tumes, les ma­chines, les feux de la rampe et du lus­tre, la salle, les parures, les toi­lettes, la foule curieuse et pal­pi­tante n'ex­citèrent chez Minette au­cune sur­prise. Les seuls éton­nements qu'elle de­vait con­naître de sa vie, elle les avait éprou­vés chez sa mère, dans son berceau et dans son lit d'en­fant, en ne com­prenant pas que la vie pût être ce qu'elle voy­ait, ce taud­is in­fect, cette chan­delle rouge et fumeuse, ces chan­sons d'orgie, ces ivress­es et ces com­bats hor­ri­bles. Du mo­ment où une révéla­tion inat­ten­due était venue lui dire: la vie n'est pas cela! elle y avait cru avide­ment; ces con­tes qu'elle avait lus étaient de­venus pour elle l'his­toire du monde. Aus­si ne de­vait-​elle ja­mais com­pren­dre que le théâtre fût une fic­tion; pour elle, ces féeries dans lesquelles elle jouait un rôle de­vaient tou­jours être des drames réels. Jusqu'au jour où elle mour­rait, son coeur de­vait se ser­rer quand l'héroïne se dé­bat­tait con­tre des mon­stres qui, pour elle, sor­taient en ef­fet de l'en­fer; et ce fut avec une émo­tion bi­en réelle, avec une croy­ance bi­en pro­fonde, que, soutenue par un fil de fer auquel elle croy­ait moins qu'à ses pe­tites ailes, elle s'ar­rê­ta au mi­lieu des airs pour dire à son ca­ma­rade Cou­turi­er: «Ras­sure-​toi, prince Char­mant, les puis­sances in­fer­nales se lasseront bi­en­tôt de te per­sé­cuter, et cette radieuse étoile dis­sipera les ténèbres qui te cachent la re­traite d'Aven­turine!» La pau­vre pe­tite, en éten­dant la main pour mon­tr­er son étoile en strass tenue par une queue de laiton, croy­ait bi­en vrai­ment porter dans ses mains un as­tre du ciel; il­lu­sion qui n'était pas même ébran­lée lorsque le chef d'ac­ces­soires lui repre­nait des mains cette ver­ro­terie.

Les cri­tiques me de­man­deront sans doute com­ment ces rêver­ies ne s'en­fuyaient pas au mo­ment où tombait le rideau de ma­noeu­vre, et com­ment Minette con­tin­uait à y croire une fois que le dé­cor était dé­fait, les quin­quets éteints, et lorsque les cheva­liers vain­queurs avaient quit­té la cotte de maille pour la houp­pelande sous laque­lle ils daig­naient se laiss­er ad­mir­er au café Achille. D'abord je répondrais que j'es­saye de racon­ter et non pas d'ex­pli­quer cette douce et poé­tique folie; mais n'y au­rait-​il pas là le su­jet d'une re­mar­quable étude psy­chologique? Une fois notre éd­uca­tion faite, nous ne nous rap­pelons pas as­sez les peines qu'on s'est don­nées pour sé­par­er dans notre es­prit le merveilleux du réel; nous ou­blions tout ce qu'il a fal­lu d'études, de raison­nements et d'ex­péri­ences pour détru­ire en nous cette con­fu­sion qui enivre les âmes naïves. De même que nous ne nais­sons pas avec le sen­ti­ment des dis­tances, et que l'ex­péri­ence, la com­para­ison et le sec­ours des sens nous ap­pren­nent seuls que tous les ob­jets que nous pou­vons apercevoir ne sont pas à la portée de notre main; de même aus­si il nous faut tout un en­seigne­ment pour ap­pren­dre où finit l'or­dre matériel des choses et où com­mence la vie sur­na­turelle; et en­core les âmes et les hommes de génie ne le savent-​ils ja­mais bi­en.

Pour la pe­tite Minette, à qui rien n'avait été ap­pris, elle voy­ait bi­en chaque jour s'ar­rêter à la même heure ce qui lui sem­blait être l'ex­is­tence vraie, mais elle n'y croy­ait pas moins pour cela; même dépouil­lés de leur cos­tume, les per­son­nages de la féerie gardèrent tou­jours pour elle leur puis­sance, et, même vus dans leur réal­ité hideuse, les ma­chines, les trappes, les cordages furent tou­jours pour elle les élé­ments d'en­chante­ments formidables. Il y avait alors au théâtre de la Gaîté un ma­chin­iste nom­mé Si­mon, très-​brave homme tout chargé de famille, ex­act à rem­plir ses de­voirs, à qui la na­ture s'était plu à don­ner, par un jeu sin­guli­er, le physique rébar­batif des di­ables qui sor­tent des boîtes à sur­prise. Mal­gré tous les élo­ges que la pe­tite Minette avait en­ten­du faire de ce père ex­cel­lent, et quoiqu'il lui té­moignât une pro­fonde douceur, elle le re­gar­dait comme un dé­mon venu de l'en­fer, et rien ne put la ras­sur­er à ce su­jet. En voy­ant le vis­age rouge de l'hon­nête Si­mon, ses yeux san­guino­lents, ses sour­cils ter­ri­bles, et la crinière en brous­sailles qui lui ser­vait de chevelure, elle re­con­nais­sait un sup­pôt de Sa­tan et de Pros­er­pine, la dame au di­adème de pail­lon rouge, à qui les mytho­logues du boule­vard le mari­aient si cav­al­ière­ment, sans re­spect pour les théo­go­nies. Ja­mais elle ne mon­tait sans tres­sail­lir sur une ma­chine ou dans une gloire dont le maniement était con­fié à Si­mon; et s'il fal­lait qu'elle passât à côté de lui dans un couloir, elle se rec­ulait toute trem­blante et se ser­rait con­tre le mur en se faisant si pe­tite qu'on ne la voy­ait plus. Alors le bon­homme souri­ait tris­te­ment, et Minette trem­blait plus fort, croy­ant voir le sourire d'un bour­reau at­ten­dri d'avance sur la vic­time qu'il sera for­cé d'égorg­er.

En re­vanche Minette avait une ado­ra­tion pour une belle per­son­ne, pleine de douceur, madame Paul, qui jouait les bonnes fées, les princess­es vertueuses, et en général tous les rôles sym­pa­thiques. Le fait est que c'était une je­une femme bi­en­veil­lante et aimable, blanche et timide comme une colombe, et peu faite pour vivre au mi­lieu des tri­om­phants Al­man­zors qui com­po­saient la troupe de la Gaîté. Madame Paul ado­rait la pe­tite Minette: lorsqu'elle la voy­ait au foy­er, elle la pre­nait sur ses genoux, l'em­bras­sait, et lui don­nait des bon­bons qui fai­saient moins de plaisir que les bais­ers à cette en­fant tou­jours privée de ca­ress­es. Une fois que Minette re­gar­dait avec une con­voitise in­volon­taire un pe­tit sa­chet turc brodé de soie et de pail­lettes, que madame Paul por­tait au cou, et qui dans la pièce représen­tait un tal­is­man, celle-​ci le lui don­na après le spec­ta­cle. Une autre fois, un artiste avait ap­porté à madame Paul, dans les couliss­es, plusieurs ex­em­plaires d'une lithogra­phie col­oriée qui la représen­tait dans un cos­tume de Fée des Eaux. Les dessins lithographiés, d'une in­ven­tion en­core toute ré­cente alors, étaient un ob­jet de grande cu­riosité; tout le monde s'em­pres­sait au­tour de la comé­di­enne pour ad­mir­er ce por­trait et pour tâch­er d'en obtenir une épreuve. Minette qui, bi­en en­ten­du, n'os­ait rien de­man­der, mais qui ou­vrait tout grands ses beaux yeux bleus, fut la pre­mière fa­vorisée et fail­lit de­venir folle de joie.

Le sa­chet qu'elle por­tait à son cou pour ne ja­mais le quit­ter, fut pour elle un véri­ta­ble tal­is­man. De même que dans les féeries elle voy­ait madame Paul, ar­mée de sa baguette de dia­mant et couron­née de re­splendis­santes étoiles, ter­rass­er les dé­mons, rap­porter la lu­mière au mi­lieu des nu­its funèbres et chang­er les voûtes in­fer­nales en paysages du par­adis; de même elle s'imag­ina que cette bonne fée la sauverait de tous les périls, et ferait briller en­fin d'une clarté pure sa vie main­tenant voilée par tant de ténèbres. Elle avait at­taché avec des épin­gles, sur le pa­pi­er de la pau­vre cham­bre qu'elle habitait avec son père et sa mère, le por­trait dont elle fai­sait une idole; et quand par hasard on lui don­nait quelques fleurs, elle en parait cette chère im­age. C'est de­vant elle qu'elle él­evait son âme dans les rêver­ies qui étaient pour elle la prière, puisqu'elle ne savait au­cune prière. C'est aus­si de­vant cette im­age qu'elle pas­sait de longues heures à broder, en­tre les répéti­tions et le spec­ta­cle.

En ef­fet, Adol­phi­na et Cap­itaine avaient bi­en vite pen­sé que cette en­fant de leur haine ne leur rap­por­tait pas en­core as­sez d'ar­gent, et qu'il fal­lait lui faire ap­pren­dre un méti­er. D'abord elle ne jouait pas dans toutes les pièces; puis sa mé­moire lui per­me­ttait de dépenser très-​peu de temps à étudi­er ses rôles. Juste­ment, il y avait dans la mai­son une madame Lefèvre, en­trepreneuse de broderies, dont le mari, mon­teur en bronze, avait pris Minette en ami­tié pour sa gen­til­lesse. On fit marché avec cette femme, et on lui con­fia Minette, dont l'in­tel­li­gence mirac­uleuse dévo­ra là en­core les dif­fi­cultés avec une in­croy­able ardeur. En moins d'une an­née, elle était de­venue une ou­vrière de pre­mière force, et dès lors sa mère la reprit avec elle. Tous les trois ou qua­tre jours, elle al­lait chez les marchands, et ap­por­tait à Minette une tâche qui eût dé­couragé les filleules des fées. Lorsque, en ren­trant à l'heure du dîn­er, elle ne trou­vait pas la tâche faite, elle bat­tait sans pitié la pau­vre en­fant qui ne ré­pli­quait pas un mot, et pleu­rait sans rien dire. Pour­tant, elle fai­sait des merveilles de prestesse et d'ha­bileté. Sous ses doigts ag­iles, les fleurs, les fleurettes, les fe­stons, les guir­lan­des, les arabesques; les feuil­lages nais­saient par en­chante­ment. Lorsque ses pe­tits doigts n'en pou­vaient plus, elle re­gar­dait le por­trait de sa belle fée chérie et se met­tait à tra­vailler de plus belle, faisant jouer son aigu­ille et ses fins ciseaux, comme s'ils eu­ssent été vi­vants.

A douze ans qu'elle avait alors, Minette, qui ne de­vait ja­mais con­naître ni le nom du roi, ni l'ex­is­tence de la cour, bro­dait déjà des chefs-​d'oeu­vre, qui, ven­dus pour rien à une célèbre marchande de la rue de la Paix, ex­ci­taient l'ad­mi­ra­tion à la cour de Charles X. Mais tant de fa­tigues l'avaient tuée. Ses traits, na­turelle­ment très-​fins, étaient de­venus d'une té­nu­ité ex­trême; son nez am­in­ci, ses lèvres pâlies, et les tach­es ros­es qui col­oraient ses pom­mettes, in­di­quaient, sans que le doute fût pos­si­ble, une mal­adie de poitrine qui al­lait de­venir mortelle. Par­fois, au foy­er, quand madame Paul la met­tait sur ses genoux, à la voir si souf­frante et si frêle, elle pleu­rait en se rap­pelant une fille qu'elle avait per­due et qui au­rait eu l'âge de Minette. Rafraîchie par ces larmes qui coulaient sur son front comme une douce rosée, l'en­fant pre­nait dans ses pe­tites mains la tête de son amie et la cou­vrait de bais­ers ar­dents. En ter­mes as­sez mesurés pour ne pas fâch­er Adol­phi­na, madame Paul la sup­pli­ait de mé­nag­er sa fille.

--Vous la tuerez, di­sait-​elle.

--Bah! ré­pli­quait la fu­nam­bule en jouant avec son sabre de la pan­tomime, la mau­vaise herbe croît tou­jours!

Plus Minette, en gran­dis­sant, avait mon­tré d'in­tel­li­gence, de soumis­sion et de douceur, plus la haine de ses par­ents s'était ac­crue, sans que rien pût ex­pli­quer ce sen­ti­ment étrange. Au mi­lieu de leur ivresse quo­ti­di­enne, une seule pen­sée sur­vivait en eux bi­en dis­tincte et ja­mais en­dormie: celle de tour­menter et de dés­espér­er leur en­fant. Ces deux êtres vi­olents, qui se craig­naient et s'exécraient sans pou­voir se pass­er l'un de l'autre, voy­aient-​ils cha­cun dans la pe­tite fille un por­trait de l'être qu'ils haïs­saient? Ou bi­en cet ange ten­drement résigné leur sem­blait-​il être un re­proche vi­vant de leurs vices, de leurs débauch­es et de leur vie ir­ré­para­ble­ment souil­lée? Peut-​être en­core, en la voy­ant si déli­cate, si pareille en sa beauté aris­to­cra­tique à ces en­fants rich­es que leurs bonnes promè­nent aux Tu­ileries, sen­taient-​ils re­dou­bler leur rage con­tre la vie hon­nête dont ils étaient à ja­mais ex­clus? Car, mal­gré leurs tal­ents, et mal­gré tout le par­ti qu'ils tiraient de Minette, leur in­con­duite les con­damnait for­cé­ment à la mis­ère.

Sans doute, en re­gar­dant cette créa­ture poé­tique, qui, toute mal­traitée et aban­don­née qu'elle était, ressem­blait aux en­fants nés pour le luxe, ils songeaient à ces maisons com­modes et bi­en rangées, égayées par une élé­gance sim­ple et éclairées par un feu souri­ant, que le soleil vis­ite avec joie! Cha­cun d'eux, en re­gar­dant son sauvage com­pagnon, se di­sait à part soi: J'au­rais tout cela si j'étais seul! Et alors leurs re­gards se tour­naient féro­ces et impi­toy­ables con­tre le pau­vre être dont la nais­sance avait en­core resser­ré une chaîne détestée. Du moins, ils le croy­aient ain­si; car quelle femme as­sez ro­buste pour boire sans sour­ciller des litres d'eau-​de-​vie, et pour re­cevoir sans en être ébran­lée des coups qui au­raient ter­rassé un lut­teur, pou­vait rem­plac­er pour Cap­itaine l'ath­lé­tique Adol­phi­na; et, quant à elle, quel homme lui eût fait ou­bli­er son char­mant clown à cra­vate rose?

Déjà Minette avait cette pe­tite toux sèche, si ef­frayante quand on l'a déjà en­ten­due, et qui re­ten­tit dans le coeur de ceux qui l'écoutent. Sou­vent, dans le foy­er, les jambes et le col nus, vêtue en ange ou en amour, elle avait des quintes si ter­ri­bles qu'elle sem­blait prête à ren­dre l'âme. Le sang af­flu­ait à son vis­age, ses yeux se fer­maient, et elle pou­vait à peine se soutenir. Alors sa mère lui cri­ait:

--Veux-​tu te taire, méchante drô­lesse!

Elle la pre­nait par la main, la fai­sait sor­tir du foy­er en la bous­cu­lant, et l'em­me­nait dans sa loge. Dès qu'elles étaient sor­ties, on fris­son­nait en en­ten­dant dans le couloir les men­aces d'Adol­phi­na et les pleurs étouf­fés de l'en­fant. Cap­itaine, cos­tumé en di­able ou en grenouille, avec sa tête sous les bras, ne fai­sait au­cune at­ten­tion à cet épisode et con­tin­uait à fre­donner quelque ro­mance sen­ti­men­tale. Si quelqu'un de ses ca­ma­rades lui fai­sait re­mar­quer les cru­autés d'Adol­phi­na:--Bah! di­sait-​il, ce sont leurs af­faires! Je n'en­tends rien aux ques­tions de pot-​au-​feu, je su­is un artiste!

Pour­tant les souf­frances de Minette, ce mar­tyre de toutes les heures in­fligé à une en­fant qu'on voy­ait déjà couron­née par les ros­es blanch­es de la mort, avaient at­ten­dri quelques hon­nêtes coeurs, et on fit des ef­forts pour in­téress­er le di­recteur à cette his­toire fa­tale. Madame Paul, qui était en­tourée au théâtre de ce re­spect que savent im­pos­er dans tous les mon­des les car­ac­tères dignes, le sup­plia d'in­ter­pos­er son au­torité.

--Hélas! madame, lui répon­dit le di­recteur, je souf­fre comme vous de voir as­sas­sin­er, sous mes yeux, cette créa­ture angélique; sa toux me boule­verse l'âme. Je don­nerais tout au monde pour la sauver, mais j'y perdrais mes peines! Vous me de­man­dez de moralis­er ces familles de comé­di­ens; mais j'ai déjà as­sez de peine à con­cili­er leurs amours-​pro­pres et à obtenir qu'ils sachent leurs rôles! A ce que je vous dis là, vous de­vez croire que je n'ai pas de coeur. Le seul être que j'aie aimé sur la terre, ma pro­pre fille, une en­fant de quinze ans, belle comme une sainte, s'est en­fuie de ma mai­son pour suiv­re un ténor sans voix, qui por­tait des cols en pa­pi­er et des gants verts! Elle a subi toutes les hor­reurs de la pau­vreté et de la faim, et elle est morte dés­espérée, sans soins et sans sec­ours, avant que j'aie pu savoir ce qu'elle était de­venue! Madame, ma pau­vre Marie, pour qui j'au­rais don­né, une à une, toutes les gouttes de mon sang, elle a été battue! Elle a ren­du le dernier soupir dans des draps déchirés et sales! Tenez, nous vivons du théâtre, sa­chons vivre au théâtre tel qu'il est, et que Dieu prenne pitié de la pe­tite Minette!

Dieu prit pitié d'elle en ef­fet, car il lui en­voya ce qui est le dernier es­poir des mal­heureux et des dés­espérés, la seule il­lu­sion qui puisse faire vivre en­core les âmes pro­fondé­ment blessées et saig­nantes d'une plaie mortelle, l'amour! Quoi, di­rez-​vous, à treize ans! Hélas! c'est la des­tinée de ces ex­is­tences de hasard, que les âges mêmes soient dé­placés pour elles, et que leur plus char­mante promesse soit moisson­née en sa fleur! N'ou­bliez pas que nous sommes au théâtre de la Gaîté en 1828, c'est-​à-​dire que deux révo­lu­tions et tout un monde d'idées ont passé sur ces événe­ments ob­scurs.

J'ai nom­mé Cou­turi­er, qui jouait le prince Char­mant! Quelques an­nées au­par­avant, tout le boule­vard du Tem­ple avait beau­coup par­lé de Cou­turi­er, qui était le Lauzun d'un monde im­pos­si­ble. La vie de cet ac­teur, pour qui avaient soupiré les plus célèbres cour­tisanes du temps, et dont le nom mis en vedette sur l'af­fiche avait en­core une in­flu­ence di­recte sur la re­cette des avant-​scènes, avait com­mencé de la manière la moins ro­manesque. A douze ans, il fai­sait par­tie de ces co­hort­es de gamins, nés dans le ruis­seau de la rue, qui ra­massent des bouts de cigares, ou­vrent les por­tières des fi­acres, vendent des con­tre-​mar­ques et se livrent en out­re à tous les com­merces non re­con­nus par le code de com­merce. Cou­turi­er n'an­nonçait au­cune des dis­po­si­tions qui car­ac­térisent l'en­fance des hommes des­tinés à de­venir il­lus­tres, si ce n'est qu'il avait une prédilec­tion par­ti­culière pour la musique des rég­iments. Quand il avait suivi pen­dant une heure les sol­dats le long des boule­vards et à travers les rues, il en­trait avec eux dans la caserne et se fai­sait don­ner quelques sous, soit en faisant la roue suiv­ant les tra­di­tions les plus pures, soit en chan­tant des chan­sons ob­scènes dont il savait un réper­toire in­épuis­able. Dans ses fréquents rap­ports avec l'ar­mée, le pe­tit Cou­turi­er ap­prit à imiter d'une manière as­sez grotesque dif­férents types de con­scrits et de grog­nards, et de plus, ac­quit pour bat­tre la caisse un tal­ent dont se fût mon­tré jaloux plus tard le héros du di­vin poëte Hen­ri Heine.

C'est grâce à cette dou­ble spé­cial­ité de tam­bour et de chanteur qu'il fut en­gagé en qual­ité de tam­bour sauvage au café des Aveu­gles et du Sauvage, sous les ga­leries du Palais-​Roy­al. Coif­fé de plumes, vê­tu d'un mail­lot couleur de chair sur lequel s'éta­lait une amulette de velours noir brodé d'ar­gent, et af­fublé d'une barbe d'un noir ter­ri­ble, Cou­turi­er tapait sur trois ou qua­tre tim­bales à la grande joie des vieil­lards qui vi­en­nent pass­er là deux ou trois heures de­vant une cor­beille d'échaudés et une bouteille de bière. De là il se trou­va tout na­turelle­ment amené à pren­dre un rôle dans les comédies à trois per­son­nages qui rem­plis­sent les in­ter­valles du con­cert, car le per­son­nel du café des Aveu­gles n'était pas as­sez im­por­tant pour per­me­ttre à Cou­turi­er de se borner à ex­ercer ex­clu­sive­ment la pro­fes­sion de sauvage. Quoiqu'il fût pe­tit et tra­pu, et que son front dis­parût presque en­tière­ment sous une chevelure on­doy­ante et cre­spelée qui sem­blait vouloir manger sa fig­ure, ce je­une homme pou­vait pass­er alors pour beau. Ses traits, pour ain­si dire pré­ten­tieuse­ment réguliers, of­fraient une vul­gaire copie de ceux que la stat­uaire prête à l'Apol­lon an­tique, et il représen­tait as­sez bi­en un dieu grec de­venu marc­hand de chaînes de sûreté. Il joua donc les amoureux, moyen in­fail­li­ble pour faire des con­quêtes, à Paris surtout, où les femmes voient tou­jours dans le comé­di­en le héros qu'il représente. Aus­si ne tar­da-​t-​il pas à ex­citer une grande pas­sion chez une femme à la mode, que pro­tégeait os­ten­si­ble­ment un des plus hauts fonc­tion­naires du roy­aume. Dès lors on vit Cou­turi­er venir à sa cave en gants blancs, en chemise de batiste, et cou­vert de plus de ru­bis, de saphirs et d'émer­audes que n'en étale une madone ital­ienne. Il fit fureur dans le monde des im­pures, et chaque jour, à cinq heures du soir, le café était en­com­bré de bou­quets à son adresse. Fleurs, bonnes for­tunes et femmes élé­gantes, tout le suiv­it au théâtre Lazary, où il débu­ta peu de temps après par le rôle de Roméo dans «_Roméo et Juli­ette_, drame-​vaudeville en deux actes, im­ité de l'anglais.»

Bi­en qu'il af­fichât cinq ou six maîtress­es, depuis une riche marchande du quarti­er Saint-​Mar­tin jusqu'à la bou­quetière en renom qui lui at­tachait à la bou­ton­nière de déli­cieuses ros­es du Ben­gale, la femme qui avait mis en lu­mière cette per­le en­fouie con­tin­ua ses folies pour Cou­turi­er au théâtre Lazary. Elle y avait loué à l'an­née deux lo­ges d'avant-​scène, dont les cloi­sons avaient été abattues de façon à mé­nag­er une pe­tite an­ticham­bre, et qui, riche­ment ten­dues d'étoffes de soie à crépines d'ar­gent par le tapissier de la cour, fai­saient à peu près l'ef­fet d'un joy­au de duchesse ou­blié sur la ta­ble d'un cabaret borgne. Par l'os­ten­ta­tion d'un bizarre caprice, la cour­tisane re­ce­vait les vis­ites de ses fam­iliers dans sa loge, où l'on savait la ren­con­tr­er de huit à dix heures du soir. Elle n'eut pas une amie in­time qui ne tînt à hon­neur de ren­dre in­fidèle l'amant si com­pléte­ment adoré, et Cou­turi­er ne fut plus ap­pelé que _le beau Cou­turi­er_, nom sous lequel on le désigne en­core au théâtre, en dépit de ses cin­quante-​trois ans.

Le di­recteur de la Gaîté, qui était, comme nous l'avons vu, un philosophe, ne voulut pas laiss­er aux pe­tits théâtres une si écla­tante répu­ta­tion, et en­gagea le comé­di­en «pour les avant-​scènes», di­sait-​il. Grâce à l'au­réole dont l'en­tourait sa renom­mée, Cou­turi­er fut ac­cep­té sans con­teste par les au­teurs, par ses ca­ma­rades et par le pub­lic, pour tous les rôles qui de­mandaient de la je­unesse, du charme et de l'élé­gance, quoique son tal­ent fût ab­sol­ument nul et sa dis­tinc­tion on ne peut plus con­testable. A l'époque où nous le ren­con­trons au théâtre de la Gaîté, il avait eu la pe­tite vé­role, était de­venu presque chauve, et, à vingt-​sept ans, ne mon­trait plus que des ru­ines. Depuis longtemps, les fameuses émer­audes du café des Aveu­gles avaient été rem­placées par des ver­ro­ter­ies; Cou­turi­er, à force d'ar­ti­fices, tâchait de per­suad­er à ses ca­ma­rades qu'il était tou­jours l'homme à bonnes for­tunes d'autre­fois; mais il sen­tait avec une pro­fonde hu­mil­ia­tion que per­son­ne ne croy­ait plus à ce men­songe, et que bi­en­tôt on ne ferait même plus sem­blant d'y croire. Il était com­pléte­ment dé­couragé, et se l'avouait en­fin! D'abord, il avait es­péré de jour en jour que quelque écla­tante pas­sion ex­citée chez une femme bril­lante lui rendrait tout son luxe et sa gloire an­ci­enne; mais il était dés­abusé et ne comp­tait plus sur rien. Un seul rêve lui restait, habituel à ces na­tures lâch­es: il cher­chait une femme à tour­menter, et voulait im­mol­er à sa célébrité per­due une dernière vic­time. Sa dernière con­so­la­tion, c'était l'idée qu'il ferait pay­er à quelque douce créa­ture toutes les dé­con­venues dont il était abreuvé, et il tres­sail­lait de joie en songeant qu'il pour­rait en­core sen­tir une proie vi­vante saign­er sous ses griffes à de­mi ar­rachées. Ce fut le beau Cou­turi­er que Minette aima se­crète­ment jusqu'à l'ado­ra­tion, et sans es­poir!

Pour cette âme en­fan­tine qui flot­tait ir­ré­solue dans les limbes célestes de l'idéal, pour cette vierge en­thou­si­aste qui vi­vait dans un poëme et croy­ait aux féeries, Cou­turi­er était beau et brave, les princess­es l'aimaient, les di­vinités as­sis­es sur des nu­ages ros­es ve­naient lui par­ler à l'or­eille: il avait em­porté l'eau de beauté de la grotte des Sirènes, il était le prince Percinet, il était le prince Char­mant! Elle pas­sait de longues heures à le re­garder d'une coulisse ag­itant son épée au bruit des musiques tri­om­phales; elle le voy­ait s'age­nouiller de­vant de belles per­son­nes toutes trem­blantes, et elle l'écoutait, dé­solée et ravie, mur­mur­er d'une voix per­sua­sive les plus belles phras­es de l'amour. Elle fix­ait sur lui ses yeux bleus, puis elle ver­sait des tor­rents de larmes, car il lui sem­blait im­pos­si­ble qu'elle de­vînt ja­mais une de ces glo­rieuses filles de roi qu'elle salu­ait au sor­tir d'un bosquet de ros­es, ou pour lesquelles, pau­vre pe­tit génie, elle ag­itait au haut des airs les rameaux ver­doy­ants et les étoiles en­chan­tées.

Or elle se di­sait qu'à moins de se voir ain­si la couronne en tête, et suiv­ie par de je­unes pages por­tant la queue de sa robe tis­sée de rayons, elle n'at­tir­erait ja­mais les yeux de ce héros qui tri­om­phait des géants et des en­chanteurs. Alors elle se sauvait au foy­er, elle se je­tait dans les bras de madame Paul, et elle pleu­rait en­core, jusqu'à ce que la cru­elle Adol­phi­na l'eût rap­pelée au sen­ti­ment de ses mis­ères réelles par quelque pa­role dure et bru­tale.

Pour­tant la pau­vre Minette eût été trop heureuse si cet amour fût resté ig­noré de celui qui l'in­spi­rait, et il n'en­trait pas dans sa des­tinée qu'elle évitât au­cune souf­france. Elle de­vait être une de ces mar­tyres qui, toutes brisées et meur­tries par les coins et les chevalets des tor­tures hu­maines, s'en­vo­lent pu­ri­fiées et une palme à la main à l'heure ou s'ex­hale leur dernier souf­fle. Un soir, au mo­ment où Cou­turi­er, ses derniers cheveux au vent, réc­itait en scène un mono­logue de dés­espoir et se tour­nait vers la coulisse de gauche en s'écri­ant: «Et vous que j'in­voque à votre tour, ne pour­rez-​vous rien non plus pour moi, puis­sances in­fer­nales, di­vinités de l'abîme!» à la lueur des flammes qui sor­taient du par­quet pour répon­dre à cet au­da­cieux blas­phème, il aperçut en­tre deux por­tants Minette, qui, les bras pen­dants, le col ten­du, le re­gar­dait fix­ement, avec une ex­pres­sion à laque­lle ne pou­vait pas se tromper un homme déjà vieux dans la débauche. En même temps, il en­ten­dit la toux déchi­rante de l'en­fant, et vit dis­tincte­ment une grosse larme couler sur sa joue aux trans­parences de nacre.

Tout rompu aux planch­es qu'il était, Cou­turi­er ou­blia son rôle pen­dant deux sec­on­des, et ne put retenir un mou­ve­ment de joie. Oh! se dit-​il, cette en­fant me sauve. Et il savoura d'avance les jouis­sances d'orgueil qu'il au­rait à ef­feuiller la pâle couronne de cette blanche fi­ancée et à s'enivr­er des ado­ra­tions de cette mourante qui ne de­vait aimer per­son­ne après lui. Mais il était trop ha­bile en ces matières pour ne pas se fig­ur­er qu'il de­vait em­ploy­er les pré­cau­tions les plus minu­tieuses, tant pour ne pas ef­fray­er l'in­no­cence de Minette que pour ne pas éveiller les soupçons d'Adol­phi­na et de Cap­itaine. D'ailleurs, comme tous les hommes qui n'éprou­vent ab­sol­ument rien, il était ad­mirable­ment apte à jouer le rôle d'un amoureux pla­tonique et à s'ac­coud­er dans des pos­es à ef­fet. Il pou­vait d'au­tant mieux «con­tenir les élans de son coeur» que, tout déchu qu'il était, il avait en­core su con­serv­er deux ou trois maîtress­es.

Ja­mais je­une homme de seize ans, amoureux de sa cou­sine, ne ra­mas­sa mieux les fleurs fanées et ne tres­sail­lit en frôlant une robe de soie plus na­turelle­ment que ne le fai­sait Cou­turi­er, et ces plates comédies rendaient Minette folle de joie, car pour elle c'était l'amour même. Comme tous les roués, le comé­di­en ig­no­rait une seule chose: la pas­sion vraie, et par con­séquent il n'au­rait pas pu se douter qu'il se don­nait des peines inu­tiles.

Dès le pre­mier mo­ment, Minette s'était don­née à lui corps et âme en pen­sée; elle l'au­rait suivi au bout du monde sans lui de­man­der seule­ment: M'aimez-​vous? et si Cou­turi­er lui avait dit: Je veux te tuer, elle n'au­rait sen­ti que du bon­heur en ten­dant sa gorge au couteau. Il au­rait pu la pren­dre dans ses bras, échevelée, et l'em­porter où il au­rait voulu, elle ne se serait pas dé­tournée pour re­garder der­rière elle! Les gens vi­cieux ne croient ja­mais à ces amours-​là, et c'est leur pu­ni­tion. Cou­turi­er se con­tentait de ser­rer à la dérobée la main de Minette, et il ne s'aperce­vait pas qu'elle re­ce­vait cette ca­resse ba­nale comme une faveur in­espérée. Une fois pour­tant il la ren­con­tra seule au théâtre dans une pièce peu éclairée, et elle le re­gar­da avec un aban­don si pas­sion­né, que Cou­turi­er la prit dans ses bras et posa sur sa bouche un long bais­er. Toute ren­ver­sée en ar­rière, Minette sen­tit son coeur bat­tre un grand coup; tout son sang s'agi­ta: elle crut mourir. Quelqu'un ve­nait: Cou­turi­er, qui en­ten­dit du bruit, se sau­va pré­cipi­ta­mment, et Minette s'en al­la avec le ciel dans son coeur.

A présent Minette avait trou­vé ses vertes Florides; elle y mar­chait par­mi les fleurs en écoutant chanter les oiseaux et mur­mur­er les fontaines! Li­bre et joyeuse, elle al­lait, ap­puyée sur le bras du bi­en-​aimé, livrant ses mains aux bais­ers, sa chevelure aux folles bris­es. Elle s'enivrait de par­fums; elle s'ar­rê­tait sous les berceaux de jas­mins, pour y re­garder pass­er les beaux pa­pil­lons et les scarabées au cor­sage d'or. Elle se délas­sait au mur­mure des flots ar­gen­tés; elle guéris­sait sa tête brûlante dans la fraîcheur des nu­its d'étoiles. Quant à sa vie réelle, qu'était-​ce auprès de ces rêves? Ses souf­frances? Est-​ce qu'elle les sen­tait seule­ment? Aimée, tout lui sem­blait doux, et son pénible tra­vail de cou­turière et de brodeuse, et la servi­tude af­freuse du mé­nage. Battue, meur­trie, pris­on­nière dans le bouge où sa mère bu­vait l'eau-​de-​vie, et où Cap­itaine fu­mait son brûle-​gueule en chan­tant ses chan­sons in­fâmes, elle se trou­vait heureuse, car l'es­pérance lui fai­sait un par­adis, même de cette cham­bre, soudaine­ment pe­uplée de vi­sions ri­antes! Elle ne sen­tait plus sa poitrine déchirée, elle ne s'af­fligeait pas de sa toux opiniâtre, elle ne songeait qu'au bon­heur de vivre! Le clown pou­vait fre­donner, dans les in­ter­valles de ses colères, le _Grenadier du rég­iment de Flan­dre_; elle n'en­tendait que les hymnes des fées et les harpes de sainte Cé­cile!

Mais, hélas! il lui fal­lut bi­en sor­tir de cette ex­tase pour en­ten­dre les cris qui éclataient dans son en­fer, car de nou­veaux événe­ments y étaient sur­venus et rendaient sa vie tout à fait im­pos­si­ble. Depuis quelque temps Adol­phi­na, de­venue co­quette, se parait d'une manière inusitée et ne ren­trait presque plus à la mai­son. Les courts in­stants où elle y parais­sait se pas­saient en querelles et en batailles abom­inables avec Cap­itaine. Le clown com­prit qu'il était trompé, et s'aban­don­na à des fureurs in­sen­sées. La nou­velle pas­sion d'Adol­phi­na n'était déjà plus un se­cret pour per­son­ne; mais, comme tou­jours, Cap­itaine fut le dernier à ap­pren­dre qu'elle s'était folle­ment éprise d'un je­une homme de dix-​sept ans, écuy­er au Cirque, et beau comme un en­fant trou­vé qu'il était. Au dire de la sauteuse, ce di­able à qua­tre pas­sait à travers les ronds de pa­pi­er de soie avec une grâce qui de­vait faire rêver une femme! Tou­jours est-​il qu'elle n'avait pas trop mal choisi, car son amant s'en­gagea dans l'ar­mée quelques mois plus tard, et mou­rut en Afrique, of­fici­er de hus­sards et aide de camp d'un général. Cap­itaine bat­tait et déchi­rait sa maîtresse sans obtenir un aveu; et Adol­phi­na, que rien n'en­gageait plus à mé­nag­er son tyran, ne se fai­sait pas faute de lui ren­dre coups pour coups. Minette avait beau se jeter en­tre eux et ten­dre ses mains sup­pli­antes, son père ou sa mère la foulait aux pieds sans plus s'in­quiéter d'elle que si elle n'avait pas ex­isté, et, leurs vis­ages saig­nants, leurs cheveux ar­rachés, con­tin­uaient leurs luttes de bêtes fauves. Le plus sou­vent Minette, évanouie d'ef­froi et d'hor­reur, se trou­vait seule quand elle reve­nait à elle.

Éper­due, elle se lev­ait en ver­sant des tor­rents de larmes, et sen­tait mille pointes aiguës déchir­er sa poitrine. Elle s'épongeait le vis­age avec de l'eau froide, ra­jus­tait sa pau­vre toi­lette fripée, et moitié folle, courait au théâtre, où elle retrou­vait pour quelques heures sa vie d'en­chante­ments, la musique, les lu­mières, et les poëmes an­imés, dont le héros était tou­jours celui dont la seule vue la fai­sait trem­bler de bon­heur, et madame Paul son bon génie! Mais ces al­ter­na­tives de ter­reur et de plaisir la lais­saient brisée, sans sou­venirs et sans force. L'har­monieuse pâleur d'une mort prochaine glaçait ses joues amaigries, ses prunelles s'éclairaient d'une flamme in­térieure, et, comme une au­réole, ses fins cheveux blonds fris­son­naient dans une trans­par­ente lu­mière. Tout le monde le voy­ait, une an­née plus tard, cette douce en­fant au­rait fi­ni de souf­frir, et croisant ses mains déli­cates sur sa poitrine en­fin apaisée, dormi­rait d'un calme som­meil.

Mais les cru­els événe­ments de sa vie n'étaient pas fi­nis là. Voici le ter­ri­ble drame auquel as­sistèrent un matin les lo­cataires qui habitaient la rue de la Tour.

Après un tu­multe épou­vantable qui du­ra une de­mi-​heure, et dans lequel se con­fondaient les cris de rage, les hurlements de douleur, les im­pré­ca­tions, le craque­ment des meubles qu'on brise et le bruit des vais­selles cassées, on en­ten­dit les vit­res d'une fenêtre vol­er en éclats. Cette fenêtre était celle du lo­ge­ment où de­meu­rait le clown. Les frag­ments des vit­res tombèrent avec fra­cas sur les pavés et s'y émi­et­tèrent; en une sec­onde tout le monde était dans la cour. On vit le châs­sis s'agiter comme si une per­son­ne fai­sait des ten­ta­tives dés­espérées pour l'ou­vrir, et comme si une autre per­son­ne l'en em­pêchait avec vi­olence. En­fin la fenêtre fut ou­verte.

Adol­phi­na parut, sanglante, per­cée de coups de couteau, les lèvres écumantes, ter­ri­ble en­core de l'ef­fort af­freux qu'elle ve­nait de faire. Elle ou­vrit la bouche comme pour par­ler, mais le sang l'étouf­fa; elle tournoya sur elle-​même et re­tom­ba, ca­davre in­erte, con­tre l'ap­pui de la fenêtre, sur lequel pendi­rent ses cheveux. Elle était morte. Alors seule­ment, on aperçut Cap­itaine dressé tout roide sur ses pieds, fou de fureur, les yeux sor­tis de leurs or­bites, les cheveux héris­sés. Ses manch­es de chemise étaient relevées sur ses bras tatoués de coeurs en­flam­més et de lacs d'amour; il tenait en­core à la main le couteau avec lequel il ve­nait d'as­sas­sin­er sa maîtresse.

En voy­ant la cour pleine de monde, en en­ten­dant les cris qui le menaçaient, le clown bon­dit en ar­rière et se mit à tourn­er au­tour de la cham­bre comme un ti­gre for­cé par les chas­seurs. Avec sa force d'ath­lète, il traî­na tous les meubles vers la porte, les en­tas­sa les uns sur les autres, et en fit une solide bar­ri­cade. Il était temps. Déjà les cross­es des fusils son­naient sur le car­reau dans le cor­ri­dor. Alors, par un saut ef­frayant et qu'un clown seul pou­vait ten­ter, car le lo­ge­ment était situé au troisième étage, Cap­itaine s'élança par la fenêtre. Il es­pérait tomber à terre sain et sauf, et s'en­fuir, grâce à l'éton­nement que causerait sa chute. Cette pen­sée avait traver­sé son es­prit, et il l'avait exé­cutée en moins de temps que ne dure un éclair. Mal­heureuse­ment pour lui, sa chemise s'ac­crocha à un gros clou en­fon­cé au deux­ième étage, et le tint ain­si sus­pendu. Il en­tendait tou­jours crier; il sen­tait à quelques pieds au-​dessous de lui la foule menaçante, il perdit com­pléte­ment la tête et se dé­bat­tit avec rage. La chemise cé­da, et vaine­ment de ses mains éten­dues Cap­itaine cher­cha un point d'ap­pui. Il tom­ba sur le pavé, mais non pas mort. Il avait le crâne ou­vert, les deux jambes et une épaule brisées.

Au même in­stant Minette ren­trait de la répéti­tion. Elle se glis­sa dans la foule. D'un coup d'oeil elle vit sa mère morte, dont la tête échevelée pendait à la fenêtre, et son père gisant à ses pieds. Elle se dres­sa en ar­rière, éten­dit les mains et tom­ba sur le pavé inan­imée, blanche elle aus­si comme un ca­davre, à côté du corps de Cap­itaine.

Ce fut seule­ment huit jours après que Minette, couchée dans un lit blanc à l'hôpi­tal Saint-​Louis, s'éveil­la de son délire. Une bonne re­ligieuse, la soeur Sainte-​Thérèse, as­sise à son chevet, sem­blait épi­er ce mo­ment, et se pen­cha vers elle avec sol­lic­itude. Minette sen­tit en même temps une soif ar­dente et une hor­ri­ble douleur dans sa tête, qu'as­siégeaient à la fois tous ses sou­venirs. Elle con­sid­érait avec éton­nement la grande salle où elle était couchée, ce par­quet ciré, ces nom­breux lits aux rideaux blancs, ces bassins de cuiv­re, ces hautes fenêtres, ces in­fir­mières al­lant et venant. La re­ligieuse prit une mesure d'étain placée sur la ta­ble de nu­it, rem­plit de ti­sane un go­belet et le ten­dit à Minette, qui but avide­ment.

--Ah! s'écria-​t-​elle, où est ma mère?

Tout le sang qu'elle avait vu le jour du fa­tal événe­ment pas­sa de­vant ses yeux, et avant que soeur Sainte-​Thérèse eût eu le temps de lui répon­dre, la fièvre et le délire l'avaient reprise. Elle fut en­core pen­dant quinze jours en­tre la vie et la mort. Le médecin en chef la soignait avec un zèle ex­trême, quoiqu'il se fût aperçu dès le pre­mier mo­ment que, si la fièvre par­don­nait, la mal­adie de poitrine ne par­don­nerait pas. En­fin le mal cé­da, et on put en­lever la glace que Minette avait sur la tête, jour et nu­it. Peu à peu le sen­ti­ment lui revint; mais elle était si pâle qu'elle fai­sait peine à voir, si faible qu'elle pou­vait à peine ar­tic­uler une pa­role, et elle tou­ssait sans relâche. On était alors en févri­er, et après l'avoir sauvée de la mal­adie aiguë, le médecin déclarait qu'en sup­posant les chances les plus heureuses, Minette ne vivrait plus six mois plus tard. Aus­si la bonne soeur qu'elle avait in­téressée voy­ait-​elle surtout non pas un corps à sauver, mais une âme. Toutes les paroles échap­pées au délire de Minette, l'avaient non-​seule­ment éton­née, mais alar­mée. En ef­fet, la je­une fille pri­ait les fées de sauver son père et sa mère; elle se plaig­nait des sor­tiléges qui pas­saient sur eux et qui les rendaient méchants; elle em­bras­sait son tal­is­man en in­vo­quant Cou­turi­er et madame Paul! Soeur Sainte-​Thérèse pen­sa d'abord que c'étaient là des paroles in­co­hérentes, pro­duites seule­ment par une folie pas­sagère; mais en re­mar­quant chez sa pe­tite malade la per­sis­tance avec laque­lle reve­naient les mêmes idées ex­primées de la même façon, elle se prit à crain­dre que Minette n'eût reçu au­cune éd­uca­tion re­ligieuse, et se promit d'amen­er à Dieu, si elle pou­vait, cette pau­vre bre­bis égarée.

Minette ap­prochait as­sez de son rétab­lisse­ment pour pou­voir sup­port­er une émo­tion; mais le médecin avait recom­mandé avec une ex­trême sévérité de ne lui ja­mais faire savoir com­ment sa mère était morte, in­sis­tant sur ce point qu'une révéla­tion pareille la tuerait à l'in­stant. La pre­mière fois qu'elle fit sa ques­tion habituelle, en de­man­dant où étaient ses par­ents, la soeur la re­gar­da avec une com­miséra­tion pro­fonde.

--Hélas, mon en­fant, dit-​elle, vous ne de­vez plus les revoir qu'au ciel!

--Au ciel! mur­mu­ra Minette. Mais pourquoi ma mère était-​elle ain­si éten­due con­tre la fenêtre, les cheveux dé­noués? Pourquoi mon père était-​il couché dans la cour au mi­lieu du ver­glas? Pourquoi cette foule cri­ait-​elle? Et qui les a con­duits au ciel; pourquoi y sont-​ils mon­tés sans moi?

--Mon en­fant, répon­dit la re­ligieuse stupé­faite, Dieu nous y rap­pelle quand il lui plaît, et nous ne pou­vons que nous soumet­tre à ses décrets.

--Dieu! répé­ta Minette avec éton­nement. Puis elle ajou­ta: Ah! sans doute quelque mau­vais sort les tour­mente, mais si je pou­vais voir ma chère fée Paul, elle les délivr­erait, allez! et s'ils sont vrai­ment dans le ciel, elle m'y mèn­erait avec elle! Oui, voyez-​vous, quand même il faudrait tra­vers­er les forêts pleines de dé­mons! elle étendrait sa baguette, et elle ral­lumerait la lu­mière des étoiles! Et lui, lui, madame, il la défendrait bi­en con­tre les en­chanteurs! Et puis, tenez, j'ai un tal­is­man!

Et Minette, écar­tant sa chemise, mon­trait l'amulette qu'elle avait au cou. Puis, aperce­vant le chapelet de soeur Sainte-​Thérèse, auquel pendait un cru­ci­fix de cuiv­re.

--Ah! dit-​elle, est-​ce aus­si un tal­is­man que vous avez là?

--Eh quoi, s'écria la soeur tout ef­frayée, ne con­nais­sez-​vous pas l'im­age du Sauveur, de celui qui est mort sur la croix pour ra­cheter les péchés des hommes?

Soeur Sainte-​Thérèse, avec une piété fer­vente, sut api­toy­er sur le sort de la je­une fille qu'on avait déshéritée du pain de l'âme le vénérable aumônier de l'hôpi­tal Saint-​Louis. Il voulut par­ler à Minette qui se lev­ait déjà et com­mençait à pou­voir marcher hors de la salle. En quelques con­ver­sa­tions d'une sim­plic­ité et d'une élé­va­tion angéliques, il es­saya de lui faire en­trevoir les mys­tères de la re­li­gion. Minette écoutait avec en­thou­si­asme tous les réc­its de ce digne homme qui se sen­tait sur­pris de trou­ver dans une en­fant idol­âtre une âme toute chré­ti­enne et pleine de ver­tus. Elle s'at­ten­dris­sait partout avec le prêtre, son coeur ag­oni­sait au jardin des Olives, et elle pleu­rait avec les saintes femmes sur les pieds sanglants du Christ; mais, hélas! ja­mais elle ne put con­cevoir la vérité des his­toires di­vines, et cess­er de les con­fon­dre avec les fic­tions de la poésie. La lu­mière avait pénétré dans son es­prit sans en chas­ser les folles vi­sions; aus­si celui qui voulait être son père spir­ituel at­tendait-​il que ces ténèbres se furent dis­sipées pour vers­er sur le front de Minette l'eau sainte du bap­tême. La je­une fille était de­venue chère aux re­ligieuses par son in­altérable douceur. Elle avait de­mandé les ob­jets néces­saires pour broder, et pen­dant les deux mois qu'elle pas­sa en­core à l'hos­pice, elle ache­va une nappe d'au­tel qui ex­ci­tait l'ad­mi­ra­tion de ces pieuses filles.

Si leurs voeux et ceux de l'aumônier avaient pu être ex­aucés, Minette serait en­trée dans une mai­son re­ligieuse pour y pass­er le temps néces­saire à son éd­uca­tion chré­ti­enne. Mais comme Cap­itaine n'avait survécu que quelques heures à sa chute, le sort de Minette avait dû être im­mé­di­ate­ment fixé. Le di­recteur de la Gaîté avait obtenu qu'elle restât au théâtre en ver­tu de l'en­gage­ment signé pour elle par sa mère; et, à dé­faut de tous par­ents, on lui avait don­né pour tu­teur M. Lefèvre, le mari de la brodeuse qui de­meu­rait dans la mai­son rue de la Tour. Lui et sa femme vin­rent plusieurs fois voir Minette en lui ap­por­tant des frian­dis­es et des fleurs, et en­fin, comme elle était tout à fait guérie de sa fièvre, M. Lefèvre, après avoir pris l'avis du médecin, se dé­ci­da à emmen­er sa pupille. Soeur Sainte-​Thérèse voulut ex­pli­quer à l'ar­ti­san qu'il ferait une oeu­vre méri­toire en fa­cil­itant à la je­une fille les moyens de con­tin­uer à s'in­stru­ire des vérités re­ligieuses, et de re­cevoir les sacre­ments. Mais aux pre­miers mots que lui répon­dit Lefèvre, elle com­prit qu'elle de­vait renon­cer à l'es­poir de con­va­in­cre ce brave homme, pro­fondé­ment voltairien. Minette au­rait ressen­ti un cuisant cha­grin en dis­ant adieu aux bonnes soeurs, et en quit­tant la triste et grande mai­son où, pour la pre­mière fois de sa vie, elle avait trou­vé le calme, si elle avait pu croire à la mort de ses par­ents, mais rien ne l'avait per­suadée. Avant le jour où elle s'était évanouie sur le corps de son père, elle n'avait ja­mais vu la mort, et ce mot af­freux n'avait au­cune sig­ni­fi­ca­tion pour elle. Comme le seul livre qu'elle avait lu, comme les féeries dans lesquelles elle vi­vait au théâtre, les paroles du prêtre, qu'elle n'avait que vague­ment com­pris­es, lui avaient en­seigné que toutes les épreuves sont pas­sagères. Rien ne pou­vait lui ôter de l'idée qu'elle rever­rait ses par­ents, non pas tels qu'elle les avait lais­sés, mais re­de­venus bons et aimants, pareils en­fin à ces per­son­nages des drames qui dépouil­lent tout à coup les hail­lons du vice et de la mis­ère, pour ap­pa­raître souri­ants, ét­ince­lants de beauté et de je­unesse, et le coeur plein de joie.

--Mais, di­sait-​elle au prêtre, ne m'as­suriez-​vous pas que ceux qui sont morts se relèveront pour goûter d'éter­nelles délices? Eh bi­en! si quelque bon génie a eu pitié d'eux, peut-​être m'at­ten­dent-​ils main­tenant pour me faire partager leur bon­heur?

N'ayant pu com­pren­dre ni la mort ni la vie fu­ture, elle ap­pli­quait à notre vie ter­restre toutes les di­vers­es es­pérances de ré­sur­rec­tion et d'ex­is­tence pu­ri­fiée qui nous don­nent la force de sup­port­er tous les maux. De même, elle pre­nait dans un sens pure­ment matériel les saintes paroles qui nous mon­trent l'hu­mil­ité et la résig­na­tion comme les plus puis­santes de toutes les armes; aus­si avait-​elle hâte de revoir madame Paul, de qui sa su­per­sti­tion fai­sait un véri­ta­ble ange du ciel. Elle ne savait pas que, pour porter le glaive à la main et la flamme au front, les âmes angéliques doivent avoir lais­sé à la terre leur dépouille mortelle. Elle croy­ait que sa bonne fée calmerait le feu qui lui brûlait la poitrine, puis, qu'elle la prendrait dans ses bras et la porterait jusqu'au pays in­con­nu où l'at­tendaient les bais­ers de sa mère. Les nu­ages et les flots obéi­raient, les rochers s'en­tr'ou­vri­raient pour laiss­er pass­er la belle en­chanter­esse. Et puis Minette rê­vait aus­si de le retrou­ver, lui à qui elle s'était don­née, en tout ce qu'elle con­nais­sait d'elle-​même, lui aux pieds de qui elle au­rait voulu vers­er en une fois, comme le par­fum d'un vase, tout le tré­sor de sa déli­cate je­unesse.

Soeur Sainte-​Thérèse craig­nait beau­coup pour elle l'im­pres­sion que lui ferait la vue des vête­ments de deuil, mod­estes, mais très-​con­ven­ables, qu'on lui avait ap­portés. Elle n'avait voulu les lui mon­tr­er qu'au dernier mo­ment, mais, ce mo­ment venu, il fal­lait bi­en que Minette les mit pour sor­tir. Quoi que la bonne soeur eût sup­posé, les paroles de l'en­fant furent bi­en autrement navrantes.

--Oh! la belle robe! c'est pour moi? s'écria-​t-​elle avec ad­mi­ra­tion. La pau­vre pe­tite ne savait pas ce que c'est que de porter le deuil; jusqu'alors on l'avait af­fublée de si mis­érables hail­lons, que la vue d'une robe de méri­nos noir, d'un col et d'un bon­net en crêpe noir ne l'at­tris­tait pas! Elle ne s'était pas fig­uré qu'elle ne pos­séderait ja­mais, en de­hors du théâtre, bi­en en­ten­du, une aus­si riche toi­lette! Elle em­bras­sa mille fois soeur Sainte-​Thérèse en lui dis­ant adieu, et celle-​ci lui don­na un pe­tit cru­ci­fix de cuiv­re pareil à celui qu'elle por­tait elle-​même à son chapelet.

--O ma chère fille, lui dit-​elle en la ser­rant dans ses bras et en lui ten­dant l'im­age du Christ; voilà le véri­ta­ble tal­is­man, le seul qui guérisse toutes les an­goiss­es!

Une dernière fois en­core, Minette ten­dit son front à la bonne soeur, et elle par­tit avec M. Lefèvre. Une de­mi-​heure après, elle était de re­tour dans la mai­son où s'était écoulée sa triste en­fance. Elle eut un ser­re­ment de coeur de­vant la porte du lo­ge­ment qu'elle avait habité avec ses par­ents, et de­man­da à M. Lefèvre la per­mis­sion d'y en­tr­er pour revoir les ob­jets au mi­lieu desquels elle avait vécu.

--Ma pau­vre en­fant, lui dit l'ou­vri­er, j'y con­sen­ti­rais bi­en volon­tiers, mais au­cun de ces ob­jets-​là n'ex­iste plus, pour toi du moins. A la mort de tes par­ents, il a fal­lu ven­dre leurs meubles pour pay­er les dettes qu'ils avaient lais­sées.

--Ah! dit Minette avec l'ac­cent d'un vif re­gret.

--Ma foi oui, con­tin­ua Lefèvre, on a mis un écriteau, et le lo­ge­ment a été loué tout de suite: tiens, à un ac­teur de ton théâtre, je crois, un chauve, pas je­une!

Certes, lors même qu'une fa­tal­ité in­vin­ci­ble ne l'eût pas poussée à suiv­re sa des­tinée, Minette n'au­rait pas re­con­nu à ce por­trait, ex­act pour­tant, _le beau Cou­turi­er_, l'idole de sa se­crète pas­sion.

--Ain­si, reprit-​elle avec un air de doute, c'est bi­en vrai, mes par­ents sont morts? C'est-​à-​dire, n'est-​ce pas, que je ne les rever­rai ja­mais?

--Hélas! dit Lefèvre, tu n'as plus d'autre famille que nous, ni d'autre mai­son que la nôtre. Mais viens, ma femme t'at­tend.

Ils mon­tèrent les quelques march­es et en­trèrent. Madame Lefèvre vint au-​de­vant de Minette, qui fon­dit en pleurs, car, en voy­ant sa maîtresse d'ap­pren­tis­sage, elle retrou­va mille sou­venirs de son en­fance et de sa mère. La brodeuse fit à Minette un ex­cel­lent ac­cueil, et lui mon­tra toute la bi­en­veil­lance pos­si­ble. Son mari avait telle­ment in­sisté auprès d'elle et auprès des ou­vrières sur les recom­man­da­tions du médecin, qu'il ne fut fait de près ni de loin au­cune al­lu­sion à l'événe­ment trag­ique par lequel avait péri Adol­phi­na. Madame Lefèvre était d'ailleurs une très-​bonne femme, n'ayant qu'un seul dé­faut, celui d'aimer l'ar­gent avec idol­âtrie; et en­core cette pas­sion était-​elle ex­cus­able chez elle, car elle avait deux fils, pour lesquels elle rê­vait un bel avenir; aus­si com­pre­nait-​on la ra­pac­ité avec laque­lle elle es­sayait d'en­tass­er un tré­sor sou à sou.

--Ma pe­tite, dit-​elle à Minette, ici tu ne rouleras pas sur l'or, mais du moins tu ne seras ni in­juriée ni battue. Tu auras pour te nip­per tes pe­tits ap­pointe­ments du théâtre, dont tu dis­poseras à ta guise. En at­ten­dant, voici un peu d'ar­gent qui te re­vient sur la vente. Tu es si ha­bile ou­vrière, que ton tra­vail chez nous suf­fi­ra à ton en­tre­tien et à ta nour­ri­ture; mais, dame! il fau­dra pi­ocher ferme.

Le lo­ge­ment, situé au qua­trième étage, était trop ex­igu pour qu'il fût pos­si­ble d'y couch­er une per­son­ne de plus. Lefèvre avait donc loué au-​dessus, au cin­quième, une toute pe­tite mansarde dans laque­lle il avait mis un lit de fer et une pe­tite com­mode an­tique. Madame Lefèvre prit Minette par la main, et la mena voir cette cham­bre qui de­vait être la si­enne, puis elle lui don­na la lib­erté d'aller au théâtre. C'était juste­ment l'heure de la répéti­tion. Minette en­tra au foy­er, où on s'em­pres­sa au­tour d'elle avec tout le re­spect in­spiré par son mal­heur. Son pre­mier re­gard tom­ba sur Cou­turi­er, un nu­age pas­sa de­vant ses yeux, et elle s'évanouit presque. Madame Paul la prit sur ses genoux, et la réchauf­fa à force de bais­ers.

--Ah! chère Paul, dit la je­une fille, n'est-​ce pas que je rever­rai ma mère? N'est-​ce pas que tu me con­duiras vers elle?

--Oui, oui, mon en­fant, répon­dit l'ac­trice.

--Bi­en­tôt, n'est-​ce pas, tu me le promets?

--Oui, bi­en­tôt, je te le ju­re.

En prononçant ces derniers mots, madame Paul pou­vait à peine cacher l'émo­tion qui fai­sait trem­bler sa voix. Car elle ve­nait de re­garder Minette, si pâle et de nou­veau si amaigrie, et elle se di­sait que bi­en­tôt, en ef­fet, la pau­vre en­fant serait près de sa mère.

Le di­recteur vint aus­si par­ler af­fectueuse­ment à Minette.

--Ma chère pe­tite, lui dit-​il, tu auras au moins quinze jours de lib­erté, et je su­is heureux que tu puiss­es les con­sacr­er à ta douleur. Soigne-​toi et re­pose-​toi bi­en pen­dant ce peu de temps-​là! J'au­rais voulu t'en laiss­er da­van­tage, mais c'est im­pos­si­ble. Je donne une grande pièce pour laque­lle tu m'es in­dis­pens­able, et où tu joueras pour la pre­mière fois le rôle de je­une fille. Je veux que tu y sois char­mante, et ta bonne amie que voilà m'a promis de t'aider de ses con­seils.--Tout en rougis­sant, Minette re­mer­cia de son mieux, et madame Paul, qui n'avait plus af­faire au théâtre, voulut la re­con­duire elle-​même. Elles sor­tirent donc sans que Cou­turi­er pût adress­er un mot à Minette, mais il avait vu l'évanouisse­ment de la je­une fille causé par sa seule présence; il étouf­fait de joie et d'orgueil. Il se mit à marcher avec ag­ita­tion dans le foy­er, en pas­sant fiévreuse­ment ses mains dans ses rares cheveux.

--Tiens, lui dit un de ses ca­ma­rades, qu'as-​tu donc, _le beau Cou­turi­er_! Est-​ce que tu médites un crime?

--Oh? dit l'amoureux en souri­ant avec l'adorable fa­tu­ité qui avait fait sa gloire, je médite tou­jours un crime!

Il fai­sait un beau soleil, quoique l'air fût en­core froid; on était au mi­lieu d'avril. Madame Paul mon­ta dans un fi­acre avec Minette, et la con­duisit au cimetière. Elle savait, elle, comme il fal­lait par­ler à cet en­fant pour ne pas heurter les il­lu­sions qui la con­so­laient. Elle fit ce que le prêtre n'avait pas pu faire; elle fit com­pren­dre à Minette, au­tant que cela était pos­si­ble, l'idée de la mort et l'idée de l'âme. Elles étaient ar­rivées de­vant la croix de bois qui in­di­quait la tombe d'Adol­phi­na.

--Ain­si, dit Minette, en répon­dant à madame Paul et en mon­trant la terre à ses pieds avec un geste d'ef­froi, ma mère n'est pas là, n'est-​ce pas?

--Non, dit l'ac­trice; mais puisque tu sais main­tenant des prières, c'est ici que tu prieras pour elle. Mais, ja­mais seule! Nous y vien­drons en­sem­ble!

--Oui, répon­dit Minette.

Madame Paul bénit alors les cir­con­stances qui avaient lais­sé cette je­une âme s'égar­er dans un monde tout idéal, car, grâce à cette ig­no­rance de tout, Minette, qui avait si peu de temps à vivre, ne saurait ja­mais qu'elle était la fille d'un crim­inel. Elle s'age­nouil­la sur la terre hu­mide, et fit une courte prière. Minette l'imi­ta. Puis elles par­tirent, et, après avoir cor­diale­ment em­brassé sa pro­tégée, madame Paul la quit­ta seule­ment à la porte de madame Lefèvre.

--Cher tré­sor, dit-​elle, puisque tu m'ap­pelles ta bonne fée, ne m'ou­blie ja­mais quand tu auras du cha­grin.

--Oh! mur­mu­ra Minette, ja­mais! Quand je souf­frirai trop, je me met­trai à genoux, et je t'ap­pellerai. Je su­is bi­en sûre que tu sauras tou­jours venir à mon sec­ours!

Et elle en­tra dans la mai­son, tan­dis que madame Paul lui en­voy­ait pour dernière con­so­la­tion son char­mant sourire.

Et main­tenant, avant d'écrire les dernières lignes de cette his­toire (car le dénoû­ment en fut trop hor­ri­ble pour ne pas de­voir être racon­té en quelques mots), j'ai be­soin de rap­pel­er au lecteur que c'est la réal­ité elle-​même qui nous mon­tre cer­taines ex­is­tences vouées tout en­tières à une in­for­tune im­méritée et im­pla­ca­ble. N'est-​ce pas là l'ir­réfutable ar­gu­ment que Dieu nous donne pour prou­ver que tout ne finit pas à la tombe! Ce qu'avait souf­fert jusqu'alors la je­une fille que je tâche de faire re­vivre n'était rien auprès de ce qui lui restait à en­dur­er, car elle de­vait mourir comme elle avait vécu, mar­tyre.

En­core toute trem­blante pour ain­si dire du coup qui avait fail­li la bris­er, trou­blée par les sou­venirs qui abondaient dans sa tête brûlante, ag­itée par les mille idées con­fus­es qui s'y pres­saient au mi­lieu des rêves et voulaient ou­vrir leurs ailes en­core cap­tives, af­faib­lie par le mal qui la tu­ait, ex­altée par l'amour tyran­nique qui s'était em­paré de tout son être, Minette s'était remise à sa vie la­borieuse, et tra­vail­lait avec un acharne­ment qui au­rait sat­is­fait une maîtresse plus ex­igeante en­core que madame Lefèvre. Pen­dant tout le jour, elle bro­dait avec cette ac­tiv­ité fébrile qui en­dort la pen­sée, et, ne voulant songer à rien, elle s'ab­sorbait dans cette tâche, qui, heureuse­ment, de­mandait as­sez d'ap­pli­ca­tion et d'at­ten­tion déli­cate pour en­dormir son âme. Elle avait beau s'apercevoir que sa force la trahis­sait, car, à peine lev­ée, elle sen­tait ses mem­bres en­gour­dis par la fa­tigue et lut­tait con­tre de dévo­rantes en­vies de som­meil, elle avait beau re­tir­er de ses lèvres son mou­choir, taché par de légers filets de sang, elle per­sis­tait, s'enivrant de la fa­tigue elle-​même, jusqu'à ce que les feuil­lages et les fleurs de sa broderie ar­rivassent à l'af­fol­er et à lui faire per­dre le sen­ti­ment des choses ex­térieures. Ravie de cette ap­pli­ca­tion ef­frénée, madame Lefèvre se mon­trait très-​bonne en­vers l'or­phe­line, car, les in­térêts d'ar­gent sauve­gardés, elle était au de­meu­rant, comme je l'ai dit, la meilleure femme du monde. Pen­dant les repas, tout le monde était af­fectueux pour Minette, et le soir, on lui lais­sait la meilleure place près de la lampe. La journée finie, elle mon­tait à sa pe­tite mansarde, en­gour­die par la las­si­tude, s'age­nouil­lait de­vant son cru­ci­fix de cuiv­re en réc­itant les prières que l'aumônier de Saint-​Louis lui avait ap­pris­es, et s'en­dor­mait de ce som­meil des malades que pe­uplent des songes ac­ca­blants. C'est alors que tous les pres­tiges de féerie ap­pa­rais­saient de­vant elle en se mêlant d'une façon douloureuse à sa pro­pre his­toire, et chaque nu­it le même rêve ve­nait la jeter dans l'épou­vante. Après avoir traver­sé mille em­bûch­es, avoir échap­pé à la dent des li­ons et aux malé­fices des génies cachés dans les noires forêts, après avoir at­teint le ri­vage sauveur mal­gré la fureur des flots bat­tus par la tem­pête, après être sor­tie vi­vante des flammes débor­dées, elle ar­rivait en­fin dans une clair­ière sauvage où la pluie tombait à tor­rents et où flam­boy­aient les éclairs. Là, son père était couché, comme elle l'avait vu, sans mou­ve­ment. A côté de lui Adol­phi­na, le vis­age sanglant, les cheveux épars, tour­nait vers Minette ses yeux éteints. Des mon­stres aux gueules en­flam­mées, aux dents menaçantes, al­laient s'élancer vers eux pour les déchir­er. En vain Cou­turi­er, cou­vert d'une ar­mure d'or, ag­itait son épée pour les met­tre en fuite; en vain madame Paul, ac­cou­rue dans les airs sur une nuée ét­ince­lante, étendait sa main pro­tec­trice; les par­ents de Minette ne pou­vaient être sauvés que par elle, car elle seule pos­sé­dait le tal­is­man qui pou­vait met­tre en fuite les vi­sions in­fer­nales.

Ce tal­is­man, c'était l'amulette que lui avait don­née madame Paul.

Mais au mo­ment où elle voulait y porter la main, une femme que Minette revoy­ait chaque nu­it avec les mêmes traits, se dres­sait de­vant elle, et, la glaçant de frayeur, la forçait à rester im­mo­bile. Alors elle s'éveil­lait, les yeux rouges, le gosier brûlant, et comme étouf­fée. Même après qu'elle avait ou­vert sa fenêtre, il se pas­sait cinq ou six min­utes avant qu'elle pût respir­er avec lib­erté, et alors elle tou­ssait si longtemps que par­fois elle tombait inan­imée sur le bord de sa couchette. La femme que Minette voy­ait ain­si était belle, mais de cette beauté cru­elle et funèbre que nous at­tribuons aux di­vinités farouch­es. Sa haute taille, sa pâleur, ses yeux et ses cheveux noirs comme la nu­it, ses lèvres menaçantes, ses mains et ses bras blancs comme un linge, la fai­saient ressem­bler à ces magi­ci­ennes qui com­posent leurs philtres aux mou­vantes clartés de la lune.

Quand Minette n'était pas ob­sédée par ce rêve, alors c'en étaient d'autres en­core plus sin­istres, dans lesquels cette en­ne­mie in­con­nue la pour­suiv­ait tou­jours. Tan­tôt elle en­fonçait un couteau dans la poitrine de la je­une fille, qui sen­tait le froid de l'aci­er; tan­tôt elle lais­sait échap­per de sa main un ser­pent qui se glis­sait dans le sein de Minette et lui mor­dait le coeur. Minette tor­tu­rait sa mé­moire pour se rap­pel­er quelle était la per­son­ne dont le spec­tre la tour­men­tait ain­si, et ses ef­forts restaient tou­jours inu­tiles, car en ef­fet elle n'avait ja­mais vu cette femme. Mais quand le drame de leur vie se presse vers son dé­noue­ment, les âmes ex­altées reçoivent presque tou­jours le don de voir dans un avenir prochain, soudaine­ment éclairé par des pressen­ti­ments fu­nestes. Voici com­ment ceux de Minette se réal­isèrent.

Elle quit­tait ses hôtes et re­mon­tait chez elle vers dix heures. Un soir d'or­age, que le vent souil­lait avec force, elle eut telle­ment peur dans sa cham­bre qu'elle eut en­vie de re­descen­dre chez madame Lefèvre; mais elle rec­ula à l'idée de l'éveiller. N'os­ant pas non plus se couch­er, elle se mit à tra­vailler à une broderie com­mencée, sans faire un mou­ve­ment et sans lever les yeux. Plus le temps s'écoulait, plus son malaise aug­men­tait, car ses songes étaient de­venus cette fois des hal­lu­ci­na­tions qui la tour­men­taient même dans la veille. Aus­si s'aperçut-​elle avec un véri­ta­ble dés­espoir que sa bougie finis­sait et qu'elle al­lait rester plongée dans l'ob­scu­rité. Elle ré­so­lut alors de de­scen­dre dans la rue, quoiqu'il fût près de mi­nu­it, pour acheter elle-​même d'autres bou­gies, et elle y cou­rut avec le courage fiévreux que donne pour un in­stant l'ex­ces­sive frayeur. Comme elle re­mon­tait l'es­calier, en pas­sant sur le car­ré du troisième étage, une habi­tude in­vin­ci­ble lui fit tourn­er les yeux vers la porte du lo­ge­ment qu'elle avait habité avec ses par­ents. Il y avait de la lu­mière dans ce lo­ge­ment, dont la porte était en­tr'ou­verte, et Minette aperçut à l'en­trée de la pre­mière pièce, Cou­turi­er, qui l'ap­pelait par un geste si­len­cieux. Sans plus réfléchir que l'oiseau fasciné, elle cou­rut vers son amant. La lu­mière était déjà éteinte. La porte se refer­ma, Minette, en­lacée par les bras de Cou­turi­er, retrou­va l'im­pres­sion poignante que lui avait causée au théâtre le pre­mier bais­er qu'elle avait reçu, et dont elle avait fail­li mourir.

Elle s'était don­née comme se donne une vierge amoureuse, sans cal­cul, sans re­gret, sans lutte pos­si­ble. Pen­dant les pre­miers jours de cette li­ai­son, il lui sem­blait qu'elle ve­nait de naître, tant elle était heureuse! Quelques in­stants avant l'heure où Cou­turi­er ren­trait du théâtre, elle de­scendait chez lui en re­tenant son souf­fle. Les min­utes lui sem­blaient des siè­cles; elle se je­tait au cou de son amant comme s'il lui eût ap­porté la vie, et il lui jouait si bi­en la comédie de la pas­sion qu'elle se croy­ait adorée. Mais, qui ne le devine? bi­en­tôt Minette subit le sort des pau­vres créa­tures liées à des hommes sans coeur; elle ne fut plus qu'une vic­time et un ob­jet dé­daigné. Elle retrou­va avec hor­reur l'im­age de son père dans le mis­érable tou­jours ivre et fu­rieux qu'elle ne pou­vait s'em­pêch­er d'aimer. Presque tou­jours, elle re­mon­tait chez elle le matin glacée et mourante, les yeux per­dus, après avoir at­ten­du inu­tile­ment toute la nu­it Cou­turi­er, qui n'était pas ren­tré. Il ne la voy­ait plus que pen­dant quelques in­stants, à de rares in­ter­valles, pour la bru­talis­er et lui vol­er le peu d'ar­gent qu'elle pos­sé­dait. Il lui avoua même cynique­ment qu'il avait un autre amour, et pous­sa la cru­auté jusqu'à se faire par­er par Minette elle-​même, quand il al­lait voir la femme pour qui il l'avait aban­don­née. Madame Lefèvre ne tar­da pas à s'apercevoir de l'in­tel­li­gence de sa pupille avec Cou­turi­er; mais poussée par son avarice, qui l'en­gageait à ne pas per­dre sa meilleure ou­vrière, elle ne dit rien. Seule­ment, elle man­ifes­ta dès lors à Minette au­tant de haine qu'elle lui avait jusque-​là mon­tré d'ami­tié, et l'ac­ca­bla de tra­vail sans vouloir re­mar­quer l'épuise­ment de ses forces. Ar­rivée à la suprême sérénité du dés­espoir, Minette qui crachait le sang et sen­tait son courage s'évanouir tout à fait, s'élançait en idée vers la ré­gion où elle de­vait retrou­ver sa mère, et ne vi­vait plus que par ses as­pi­ra­tions ar­dentes.

C'est alors qu'elle reçut, avec un pe­tit mot aimable du di­recteur de la Gaîté, un bul­letin de répéti­tion pour la pièce nou­velle. L'ou­vrage était prêt, car il avait été mon­té et mis en scène pen­dant que Minette était à l'hôpi­tal. On de­vait repren­dre les répéti­tions pen­dant une huitaine de jours seule­ment, tant pour elle que pour une ac­trice nou­velle­ment en­gagée, nom­mée Bam­binel­li. Cette Ital­ienne ar­rivait de Mar­seille, précédée d'une grande répu­ta­tion à plus d'un titre, car elle s'était en­fuie de Mi­lan quelques an­nées plus tôt, sous l'ac­cu­sa­tion d'avoir em­poi­son­né un of­fici­er autrichien. Lorsqu'en la voy­ant, Minette re­con­nut la menaçante beauté qui avait si cru­elle­ment dé­solé ses rêves, elle com­prit qu'il al­lait se pass­er quelque chose de ter­ri­ble, car la Bam­binel­li était la nou­velle maîtresse de Cou­turi­er. Aux re­gards pleins de haine que cette femme lui je­ta d'abord, la je­une fille se sen­tit per­due. Elle jouait le rôle de l'héroïne dont la des­tinée se dé­bat­tait en­tre la bonne et la mau­vaise fée, madame Paul et la Bam­binel­li! Celle-​ci, qui savait avoir eu Minette pour ri­vale, car Cou­turi­er avait ha­bile­ment fait val­oir son pré­ten­du sac­ri­fice, la traitait avec le dé­dain le plus in­sul­tant, et sem­blait réelle­ment lui adress­er les men­aces et les in­jures que con­te­nait son rôle. Par­fois ses re­gards et ses gestes cau­saient à Minette un tel malaise qu'elle fondait en larmes, et se je­tait dans les bras de son amie, qui seule avait le don de la con­sol­er.

Il y avait dans la nou­velle féerie un _vol_ as­sez dan­gereux; on im­po­sait alors aux ac­tri­ces des pe­tits théâtres ces ex­er­ci­ces périlleux que les danseuses et les mimes exé­cu­tent seuls au­jourd'hui. Cette fois en­core, Minette de­vait tra­vers­er le théâtre à une très-​grande hau­teur, sus­pendue par des fils de fer. Chaque fois que cela fut es­sayé, elle ressen­tit mal­gré elle un ef­froi in­con­nu, car il lui sem­blait que les yeux de son en­ne­mie l'at­ti­raient en bas, et de­vaient la pré­cip­iter. Mais la présence de madame Paul la ras­sur­ait. Pour­tant le soir de la pre­mière représen­ta­tion ar­rivé (après une belle journée de mai), le coeur lui man­qua à ce mo­ment. Elle ne put trou­ver madame Paul qui était mal­heureuse­ment oc­cupée à un change­ment de cos­tume et se vit dé­daigneuse­ment toisée par Cou­turi­er qui pas­sait dans les couliss­es. Elle al­la à lui.

--Je t'en sup­plie, em­brasse-​moi, lui dit-​elle en lui prenant la main dans ses pe­tites mains, et avec une ex­pres­sion qui eût fait pleur­er les anges.

Comme le ma­chin­iste Si­mon ve­nait ac­crocher les fils de fer à la cein­ture de cuir cachée sous sa robe, Minette crut voir un re­gard af­freux échangé en­tre lui et la Bam­binel­li. In­volon­taire­ment, elle fer­ma les yeux en en­ten­dant la ré­plique qui précé­dait son ap­pari­tion aéri­enne. Il se fit un bruit épou­vantable, et il sem­bla à tous les spec­ta­teurs que pen­dant une sec­onde il avait fait nu­it dans la salle. Les an­ciens habitués du boule­vard se rap­pel­lent en­core ce sin­istre événe­ment ar­rivé en 1829 et l'hor­reur qu'il ex­ci­ta. Les fils de fer s'étaient rom­pus; Minette était brisée, morte sur les planch­es. Le sort de cette Psy­ché in­con­nue ne fut-​il pas celui de la Poésie ig­no­rante d'elle-​même, tou­jours as­sas­sinée par les vi­olences bru­tales de la vie?

SYL­VANIE

Il y a aux portes de Paris, à Vil­leneuve-​Saint-​Georges, de beaux paysages au mi­lieu desquels la Seine se déroule si blanche et si limpi­de qu'on la prendrait pour la Loire, et sur les bor­ds en­chan­tés du fleuve, des châteaux si pais­ibles et si bi­en en­tourés de parcs touf­fus, qu'on les croirait en­sevelis dans les soli­tudes féo­dales de l'Al­li­er ou du Berry.

Par une chaude soirée de mai, où le soleil noy­ait d'or toute la cam­pagne, au fond d'une de ces re­traites quasi-​royales que le voyageur ad­mire en pas­sant, deux per­son­nes étaient réu­nies dans un pe­tit sa­lon situé au pre­mier étage et don­nant sur le parc as­som­bri par les mass­es bleuâtres des ar­bres sécu­laires.

L'une de ces deux per­son­nes était une femme de trente-​cinq ans, en­core belle, qui, depuis quelques in­stants déjà, sem­blait lut­ter si­len­cieuse­ment con­tre l'ob­ses­sion d'une crainte amère.

Par in­ter­valles, elle je­tait de longs re­gards pleins de ten­dresse et de mélan­col­ie sur Raoul de Créhange, son fils, beau je­une homme de dix-​huit ans à peine, qui, as­sis les bras nus de­vant un pe­tit pi­ano mod­erne, prom­enait avec dis­trac­tion ses doigts sur le clavier, et sem­blait trahir ses pen­sées in­times par des mélodies con­fus­es et in­achevées. On voy­ait que madame de Créhange avait dû être d'une beauté par­faite. Elle était brune; ses traits fins et ar­rêtés, ses cheveux abon­dants, ses grands cils, sa lèvre supérieure légère­ment es­tom­pée, sa bouche rouge comme une fleur, ses dents blanch­es, et deux ou trois signes noirs jetés au hasard sur ses joues comme les mouch­es du XVI­IIe siè­cle, tout en elle con­tribuait à ré­pan­dre ce charme in­fi­ni qui émane des femmes brunes, quand l'ex­pres­sion de leur vis­age n'est pas trop dure ou trop sen­suelle. On ne pou­vait pas même re­procher à cet en­sem­ble har­monieux le léger em­bon­point amené par l'âge; car il aidait en­core à faire ressor­tir, par une heureuse op­po­si­tion, les ex­trémités fine­ment at­tachées et la grâce calme des mou­ve­ments.

Raoul de Créhange était le por­trait ex­act de sa mère, que cette ressem­blance rendait juste­ment orgueilleuse. Seule­ment, la bouche de Raoul avait les ex­trémités plus spir­ituelles, ses yeux je­taient plus de flammes, son front était plus large et plus dévelop­pé, et ses cheveux épars étaient de cette belle nu­ance d'un blond fon­cé que tous les pe­uples nous en­vient.

Fille unique et dernière héri­tière d'une famille riche et no­ble, made­moi­selle Noé­mi de Gef­fré avait épousé à quinze ans, par amour, un je­une homme beau, riche et no­ble comme elle. Deux ans après, aux plus belles heures de cette union char­mante, M. de Créhange était mort, en­levé tout à coup par une mal­adie cru­elle. Dé­sor­mais in­con­solable, madame de Créhange avait con­cen­tré sur Raoul toute sa ten­dresse et n'avait vécu que pour lui. Comme tous les en­fants bi­en nés, il était déjà un en­fant ac­com­pli. Il grandit sans au­cune de ces timid­ités farouch­es et de ces de­mi-​mis­ères qui courbent le front des je­unes hommes de ce temps. A seize ans, Raoul était un homme fait, heureux, fort, croy­ant à tout, aimant la vie, mon­tant les chevaux les plus fougueux, tirant l'épée comme un vail­lant, et com­prenant tous les arts dans leur plus déli­cate essence.

Mais, depuis près d'une an­née, un grand change­ment s'était man­ifesté dans ce car­ac­tère si in­soucieux. Tout à coup, Raoul était de­venu som­bre et tac­iturne; il se plongeait dans de longues rêver­ies et nég­ligeait tous les ex­er­ci­ces du corps. De là ve­naient la tristesse et le cha­grin de madame de Créhange, qui d'avance trem­blait pour sa chère idole, et n'os­ait plus se sen­tir heureuse. C'est là ce qui lui fai­sait épi­er avec une sol­lic­itude in­quiète la rêver­ie de son fils au mo­ment où nous avons com­mencé ce réc­it.

Bi­en­tôt les doigts dis­traits de Raoul cessèrent de faire ré­son­ner les touch­es du pi­ano. Le je­une homme lais­sa tomber les bras le long de son corps, et, les yeux fixés au ciel, s'ab­sor­ba longtemps dans la con­tem­pla­tion muette des splen­deurs du soleil couchant. Sa mère se le­va de son fau­teuil sans que Raoul dé­tournât les yeux, et vint pren­dre une de ses mains, qu'elle tint dans les si­ennes.--Raoul! dit-​elle, d'une voix douce.

Le je­une homme s'éveil­la comme d'un songe et baisa avec ef­fu­sion les mains de sa mère. Madame de Créhange se ras­sit, et quand son fils se fut posé à ses pieds, sur un pe­tit tabouret de tapis­serie, elle je­ta sur lui un re­gard plein de ces tré­sors d'af­fec­tion qui de­vraient désarmer le sort, puis elle parut faire un grand ef­fort sur elle-​même, et en­fin, elle par­la:--Raoul, dit-​elle, tu sais com­bi­en je re­specte ta lib­erté. Je ne veux avoir des mères que la ten­dresse. Mais ne dois-​je pas aus­si partager tes peines, moi qui t'ai dû toutes mes joies?

Et en par­lant ain­si, madame de Créhange pri­ait si bi­en, avec le re­gard et la voix, qu'elle était ir­ré­sistible. Elle con­tin­ua.--L'amour, n'est-​ce pas?

--Oui, répon­dit le je­une homme d'une voix al­térée. Oh! ma mère! ma mère! ajou­ta-​t-​il avec des san­glots, ayez pitié de moi! si vous saviez comme je souf­fre!

Raoul sem­blait près de suc­comber à son émo­tion, ses yeux secs le brûlaient. Mais en­fin, il put pleur­er; il bais­sa la tête et ver­sa des tor­rents de larmes. Quand il revint à lui, il ap­puya son front dans ses deux mains, et s'écria au mi­lieu de ses san­glots:

--Syl­vanie! Syl­vanie!

Madame de Créhange prit la tête de Raoul dans ses mains, et à plusieurs repris­es lui baisa le front avec une ter­reur folle.

--Mal­heureux en­fant! s'écria-​t-​elle. Madame de Lillers? Ah! mieux vaudrait une cour­tisane! elle n'a pas de coeur!

Madame de Créhange n'os­ait rien dire pour con­sol­er Raoul; elle voulut du moins pleur­er avec son fils. Elle pleu­rait et leurs larmes se mêlaient dans le si­lence.

On frap­pa à la porte. C'était Julien de Chante­nay, le meilleur ami de Raoul de Créhange et de sa mère. Raoul es­suya ses larmes et s'en­fuit pré­cipi­ta­mment.

--Julien, Julien, dit madame de Créhange, voyez mon pau­vre en­fant; oh! comme il est mal­heureux! il aime... O Julien, savez-​vous qui? Syl­vanie de Lillers! allez le con­sol­er, n'est-​ce pas? Il faut qu'il vous dise tout. Oh! il ne re­fusera pas, j'en su­is sûr, il vous aime tant!

--Hélas! madame, répon­dit Julien, vous réveillez toutes mes craintes. Notre pau­vre Raoul est per­du. Vous con­nais­sez madame de Lillers; vous savez son ad­mirable beauté, sa pâleur qui la fait ressem­bler à une morte. Eh bi­en! ja­mais au­cune émo­tion n'a mis de ros­es sur ce vis­age im­périeux; ses dents sont des per­les, mais elles n'ont ja­mais souri. Ses yeux verts et pro­fonds comme la mer ne s'ani­ment ja­mais sous l'arc in­flex­ible de ses sour­cils, et le vent lui-​même ne ride pas ses mag­nifiques cheveux. Tout est mys­tère chez cette femme. Quand M. de Lillers mou­rut, à la suite d'un du­el tou­jours in­ex­pliqué, la belle Syl­vanie n'a pas sour­cil­lé en voy­ant la tête sanglante et fra­cassée de celui qui la rendait heureuse. Hélas! voilà la femme que Raoul aime d'un tel amour!

--Ah! qu'ai-​je fait! s'écria madame de Créhange frap­pée d'une réflex­ion soudaine, elle doit venir ici, elle! et c'est de­main même. O Julien, j'ai pu or­don­ner une fête et in­viter madame de Lillers, j'étais donc folle! Mais non, certes, je ne veux pas voir cette créa­ture mau­dite. Grâce au ciel, il est en­core temps de prévenir ce nou­veau mal­heur: je vais écrire!

--N'en faites rien, madame. Au point où en est venue la pas­sion de ce mal­heureux en­fant, l'ab­sence est fu­neste. La froideur de Syl­vanie le déchire, mais il meurt en ne la voy­ant pas.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria en­core madame de Créhange, véri­ta­ble­ment dé­solée et sem­blable à une Niobé qui voit tomber son dernier en­fant.

Julien de­scen­dit à la hâte et se mit à chercher Raoul qui était al­lé cacher sa pro­fonde tristesse sous les épais mas­sifs du parc. Il fai­sait alors tout à fait nu­it, et la lune ar­gen­tait faible­ment les con­tours des feuil­lages dé­coupés.

Julien de Chante­nay était, dans toute la rigueur du mot, un gen­til­homme. Il ter­mi­nait digne­ment une race il­lus­tre. Une en­tière con­for­mité de goûts et d'idées l'avait rap­proché de Raoul, auquel, mal­gré une as­sez grande dif­férence d'âge, il avait voué une ami­tié toute frater­nelle. Plus tard, quand il con­nut madame de Créhange, il ne put ré­sis­ter aux charmes de sa beauté et de son es­prit, et en devint éper­du­ment amoureux. Ce fut une de ces pas­sions qui rem­plis­sent la vie et la brû­lent jusqu'au dernier soupir. Mais Julien savait le coeur de madame de Créhange fer­mé à tout amour; il ne par­la ja­mais. La no­ble femme sut ap­préci­er ce si­lence et voua à Julien une ami­tié in­altérable. Au mi­lieu de cette famille de son choix, Julien de Chante­nay vé­cut aus­si heureux qu'on peut l'être avec une pas­sion sans es­poir, jusqu'au jour où une autre pas­sion plus fa­tale en­core le fit trem­bler pour Raoul, qu'il chéris­sait comme son seul ami, et aus­si comme l'en­fant d'une femme idol­âtrée.

Raoul s'était as­sis sur un vieux banc de pierre, hu­mide et cou­vert de mousse. Julien le prit par le bras et le ra­me­na au château à pas lents. Quand les deux je­unes gens furent ren­trés et in­stal­lés dans la cham­bre de Raoul; quand les bou­gies bril­lèrent dans les flam­beaux d'ar­gent, et jetèrent leurs vives lueurs sur la ten­ture de Perse aux fleurs lux­uri­antes, Julien par­la le pre­mier, en posant ses pieds sur les ch­enets po­lis où ve­nait déjà se mir­er la flamme, car à la cam­pagne on a en­core la bonne habi­tude de faire du feu toute l'an­née.

--Raoul, dit-​il, il faut te con­fi­er à nous; ta mère est dé­solée. Je sais com­bi­en il en coûte pour re­mon­ter le cours de ses es­poirs et de ses désen­chante­ments; mais il le faut. Ton coeur se brise et ne peut con­tenir cet en­nui qui le débor­de. Dis-​moi toutes tes folies, toutes tes mis­ères, bi­en patiem­ment, une à une, et je les écouterai en frère; mon coeur sera avec le tien. C'est une bi­en triste his­toire, n'est-​ce pas?

--Oh! bi­en triste en ef­fet, dit Raoul, mais écoute-​la. Au fait, qui pour­rait me com­pren­dre et me soulager, sinon vous deux, les deux seuls êtres qui m'aimiez? Par­donne-​moi seule­ment le dé­sor­dre de mes sou­venirs.

Tu con­nais Syl­vanie; c'est chez ma mère, dans un bal, que je l'ai vue pour la pre­mière fois. Au mi­lieu de toute cette gaze, de tout ce satin, au mi­lieu de ces fleurs, de ces per­les, de ces dia­mants, de cette lu­mière tu­multueuse, qu'un bal parisien fait tour­bil­lon­ner de­vant les yeux lassés; au mi­lieu de cet enivre­ment de par­fums, de mains gan­tées, de blanch­es épaules, seule, madame de Lillers se dé­tachait comme une fig­ure pen­sive. En l'aperce­vant, je vis pass­er de­vant moi toutes nos idées sur le calme et la ma­jesté de l'art an­tique. Ja­mais je n'avais vu à un être vi­vant une bouche aus­si rigide; j'ad­mi­rais surtout, avec une sorte d'ef­froi, ces beaux cheveux fauves que tu lui con­nais, et qui ne sem­blent pas ap­partenir à une mortelle: des cheveux de déesse païenne et de sainte ex­tasiée. Dès qu'elle parut, je sen­tis que ma volon­té était morte et mon âme en­chaînée. Toute la nu­it, mal­gré moi-​même, mes yeux furent at­tachés sur les siens.

Étrange femme! Elle était vêtue pour le bal; mais sa robe avait l'air d'une chlamyde. Sur elle la gaze de­ve­nait pierre. On chan­tait et elle chan­tait; on dan­sait et elle dan­sait: la valse l'en­traî­nait comme tout le monde dans ses mille replis; mais au mi­lieu de son chant, au mi­lieu de sa danse, elle sem­blait comme em­pris­on­née dans les liens d'un rhythme in­flex­ible. C'était une ode vi­vante. Quand sa voix se jouait dans les mille dif­fi­cultés ital­iennes, on croy­ait, par mo­ments, à son émo­tion, et son émo­tion vous gag­nait; mais on sen­tait bi­en vite qu'elle n'at­teignait les cordes des pleurs qu'à force de pré­ci­sion et de cal­cul, et on avait honte d'être ému. Chez elle, la voix, cette sec­onde âme, n'était qu'un in­stru­ment bi­en réglé. A la fin du bal, à ce mo­ment des yeux noyés, des fleurs brisées, des mains furtives, je croy­ais par­fois la voir en­traînée, comme nous tous, par la musique, par ces dernières clartés qui lut­tent avec le jour nais­sant, par ce mag­nétisme de l'amour qui cir­cule dans les mains frémis­santes; mais alors, elle exé­cu­tait quelque pas dif­fi­cile avec une grâce sa­vante et in­génue, et en rel­evant la tête, je retrou­vais sur sa fig­ure son in­vari­able de­mi-​sourire de nymphe héroïque.

Je te dépeins au­jourd'hui cette femme comme elle est, Julien, mais non comme je la vis alors. Ce jour-​là, elle m'ap­parut comme une har­monie au mi­lieu de l'har­monie, comme la lu­mière dans la lu­mière, comme un chant au mi­lieu de mes rêves poé­tiques. Quelle qu'elle fût, je l'aimais avec ado­ra­tion. Depuis, je la re­vis tous les jours; le soir aux deux Opéras, où cha­cun la re­mar­quait, l'ado­rait de loin, un large bou­quet de lilas blanc à la main en toute sai­son, penchée au bord de sa loge dorée, sem­blable à une fleur d'al­bâtre dans une coupe d'or; dans le jour, mal­gré le peu de sym­pa­thie de ma mère pour madame de Lillers, j'en­traî­nais ma mère chez elle. En­fin, quelque­fois j'y al­lais seul. Nous fai­sions de la musique en­sem­ble. J'es­sayai de lui dire mon amour avec la langue di­vine de Rossi­ni et de Mozart. O folle Ro­sine! O An­na! O Des­de­mone!

Elle était tout cela pour moi; sa voix seule était pour moi un or­chestre, une tragédie. Oh! comme j'en­tendais ré­son­ner dans mon âme les harpes de la mélan­col­ie et de la tristesse, les flûtes et les clairons de l'amour vain­queur! Julien! Julien! te di­rai-​je toutes mes al­ter­na­tives de tri­om­phe et d'abat­te­ment! Mon amour était toute ma vie, il éclatait dans ma voix, dans mes gestes, dans mes re­gards que je ne pou­vais maîtris­er. Elle le li­sait à livre ou­vert. Moi aus­si, il me sem­blait par­fois qu'elle lais­sait aller son âme à cette douce pente; je croy­ais en­ten­dre trem­bler sa voix; puis tout à coup elle re­de­ve­nait la stat­ue im­pla­ca­ble dont je t'ai par­lé et alors il me sem­blait avoir rêvé.

Quelque­fois, quand j'ar­rivais, elle m'ac­cueil­lait avec im­pa­tience, avec amer­tume; elle m'avait at­ten­du une heure à sa fenêtre comme une Elvire dé­solée; je voulais me jus­ti­fi­er et elle ne m'écoutait plus; elle me par­lait de modes et de parures. J'étais à l'ag­onie. D'autres fois elle avait ou­blié qu'elle m'at­tendait, elle me traitait comme un étranger, et cepen­dant elle me de­mandait compte de mes re­gards, de mes pen­sées, et je lui ex­pli­quais tout; je me jus­ti­fi­ais, je lui ap­parte­nais comme un es­clave. Sou­vent elle se lais­sait en­traîn­er sur le ter­rain char­mant des causeries d'amour; alors il sem­blait qu'elle avait sur les lèvres quelque pa­role venue du coeur; puis elle s'ar­rê­tait tout à coup, comme si elle avait ou­blié ce qu'elle al­lait dire. Elle me ren­voy­ait avec quelques brim­bo­ri­ons, que sais-​je? une fleur fanée, un gant flétri, un vieux ruban. J'étais fou alors. Et le lende­main je voy­ais quelque sigis­bée mal ac­croupi sur un mau­vais cheval ga­lop­er près de la calèche de Syl­vanie; et elle lui répondait avec toutes ses grâces, elle était belle pour lui et ne sem­blait plus me con­naître.

Je ne sais com­bi­en cela du­ra de temps; mais si cela avait duré un jour de plus, je serais mort. En­fin un soir, un soir d'été, je m'en sou­viens, nous étions seuls, il fai­sait nu­it; elle s'était amusée pen­dant des heures en­tières à me tor­tur­er avec ses jalousies feintes, à m'élever sans cesse dans les cieux d'or de l'es­pérance pour me faire tomber après dans les abîmes sans fond du doute. Je n'y tenais plus, j'avais le coeur brisé, et je sen­tis tous les vagues bouil­lon­nements de l'orgueil se ré­volter dans mon sein comme un océan.

--Mais, madame, m'écri­ai-​je en­fin avec épou­vante, je ne vous ai rien de­mandé, moi!

--Mais, moi, je t'aime, Raoul! me dit-​elle avec un grand cri.

Et j'étais déjà à genoux, et elle était déjà près de moi, ses deux mains dans mes cheveux, ses deux yeux dans mon coeur. Oh! qu'elle était belle alors, Syl­vanie! La cham­bre était ob­scure; et pour­tant Syl­vanie, toute radieuse, était dans la lu­mière comme l'ange de Rem­brandt!

Eh bi­en, Julien, te le di­rai-​je, mal­gré l'ex­tase et le ravisse­ment qui m'inondaient, ce mot char­mant qu'elle m'avait dit tout haut et la pre­mière, ne me fit pas tout le bi­en que j'au­rais cru, quand je songeais à ce dou­ble aveu comme à un bon­heur in­espéré. Mais comme elle me ras­sura! Comme elle avait bi­en l'es­prit du coeur! Ce soir-​là elle fut tout amour; je me crus trans­fig­uré, et en la quit­tant il me sem­bla que j'avais des ailes.

Eh bi­en! dès que l'air froid de la rue frap­pa mon front, tout l'éd­ifice de mon bon­heur s'écroula comme un château de cartes. Tout changea de forme à mes yeux; et à mesure que je me rap­pelais froide­ment la dé­marche, la voix, les mots de Syl­vanie, je pus croire qu'elle avait joué une scène d'amour.

C'est ain­si que je vi­vais dans des al­ter­na­tives per­pétuelles d'enivre­ment et de fureur.

Et quand elle se fut don­née à moi, quand je fus son amant, il faut bi­en dire ce mot-​là, puisque tout finit par la réal­ité bru­tale, oh! c'est alors que ce fut bi­en pis en­core! Moi, sor­tant de ses bras, hu­mide en­core de ses bais­ers, elle me traitait comme un laquais de­vant ses laquais et de­vant ses com­plaisants aux vis­ages de poupées! O honte! Elle in­ven­tait des cru­autés hor­ri­bles sans au­cun but, à pro­pos de rien, des chimères im­pos­si­bles. Elle me re­prochait d'em­brass­er ma mère. Si je lui de­mandais hum­ble­ment l'ex­pli­ca­tion de quelque acte in­ouï, elle sem­blait d'abord vouloir dis­siper mes craintes, puis elle me fer­mait la bouche avec une de ces in­jures doucereuses et polies par lesquelles les femmes ex­er­cent jusqu'à l'abus la tyran­nie de la faib­lesse. Ou bi­en elle s'égarait dans une suite de men­songes si grossiers, de raison­nements si dif­fus et si vides de sens, que je renonçais à l'y suiv­re. Je cher­chais alors avec stu­peur quels étaient son but et sa pen­sée, ce qu'elle voulait et com­ment une femme ose agir de la sorte et vous dire de sem­blables choses en face, sans rou­gir de honte; avec tout cela elle était pleine de charme et je l'ado­rais. Que dis-​je? Je l'aime en­core comme au pre­mier jour! ô Julien!

Je me su­is sou­vent de­mandé, dans le si­lence de mes nu­its sans som­meil, com­ment, avec un no­ble coeur, on peut con­tin­uer à aimer une femme qui vous hait, qui vous trompe, et qui ne dis­simule ni ses haines ni ses tromperies; une femme qui est spir­ituelle et in­génieuse comme les fées, et qui a le courage de vous dire des in­ep­ties quand votre âme saigne? Pour­tant cela est ain­si; je l'ai vu, je le vois, je le sens.

--Raoul, dit Julien, ne serait-​ce pas parce que notre es­prit et notre coeur, à nous autres hommes, sont logiques, même dans leurs pas­sions et dans leurs rêver­ies, et veu­lent ar­riv­er logique­ment à la so­lu­tion de tout prob­lème? On éprou­ve, n'est-​ce pas? un désir con­tinu de s'ex­pli­quer la cause de tant de paroles et d'ac­tions ni­aise­ment cru­elles et au­da­cieuse­ment in­co­hérentes. Le jour où l'on saurait ce qu'il y a dans la pen­sée d'une femme quand elle ag­it ain­si, ce jour-​là on ne l'aimerait plus; on n'au­rait plus ni cu­riosité, ni haine, mais du mépris.

--Je le crois, dit Raoul tout pen­sif.

--Mal­heureuse­ment, dit Julien, on ne le devin­era ja­mais.

--Pourquoi?

--Les femmes l'ig­norent elles-​mêmes; elles se font naïve­ment crim­inelles. Faites tout en­tières de nerfs et de sen­sa­tions, elles ne peu­vent vouloir le bi­en qu'en obéis­sant à leur in­spi­ra­tion spon­tanée ou aux pré­ceptes qu'on leur a en­seignés. Le raison­nement les con­duit presque tou­jours à des para­dox­es in­hu­mains jusqu'à la dé­mence.

Mais, ajou­ta Julien, ne nous per­dons pas dans de vaines théories; n'in­ven­tons pas à grand'peine des apho­rismes cent fois plus cru­els que le sou­venir lui-​même de la douleur. Mal­gré le mal que cela te fait, con­tin­ue le réc­it de ces poignantes an­goiss­es! Il me sem­ble que les coeurs vrai­ment bi­en placés de­vi­en­nent meilleurs en­core et très-​in­dul­gents en se ressou­venant à froid des mille tor­tures que leur a in­fligées la jalousie.

--Oh! oui, reprit Raoul, qui de tout cela n'en­ten­dit qu'un mot, la jalousie, c'était mon mal! mal hor­ri­ble que tout en­ven­ime. Oh! je sais tout ce qu'on cherche, tout ce qu'on dé­cou­vre, tout ce qu'on sup­pose quand on est jaloux! les mots sur­pris, en­ten­dus à de­mi, les es­pi­onnages suiv­is d'af­freux re­mords, les let­tres ca­chetées qu'on tourne et re­tourne dans la main en écumant de rage, les nu­its passées sous une fenêtre, les pieds dans la boue; et les femmes qui _lui_ ressem­blent et qu'on voit pour _elle_ d'un bout à l'autre du boule­vart, ou aux Champs-​Elysées dans une calèche qui s'en­vole! J'ai com­pris toutes les hy­per­boles des poëtes. J'étais, comme ils dis­ent, jaloux de l'eau de son bain où mon imag­ina­tion fai­sait on­doy­er près de son beau corps une naïade amoureuse; j'étais jaloux du fruit ver­meil que déchi­que­taient ses dents d'ivoire; jaloux de la brise qui vient soulever folle­ment ses pe­tits cheveux, ten­dres comme un du­vet, qui es­tom­pent les tem­pes et la nuque, et que le peigne ou­blie. Quel tour­ment que la jalousie qui flaire, qui pour­suit, qui traque une proie in­vis­ible et qui cherche à dévor­er, et qui ne sait à quoi s'en pren­dre!

--Et quand on le sait, dit Julien, n'est-​ce pas cent fois pis en­core? Si tu avais été jaloux de quelqu'un!

--Je l'ai été, reprit Raoul. Il y avait habituelle­ment chez madame de Lillers un je­une homme par­fait, M. Ar­mand de Bres­soles, que j'ai aimé d'abord comme un frère. C'est un je­une of­fici­er de spahis, grave comme les hommes qui ont sou­vent vu la mort de près, et doux comme ceux qui l'ont af­fron­tée gaiement. Son es­prit, qu'il sem­ble vouloir cacher, se trahit par des lueurs exquis­es, et l'on ré­sis­terait dif­fi­cile­ment à l'ex­pres­sion de loy­auté vir­ile qui ani­me son fi­er et mâle vis­age. Nous nous étions liés en quelques heures; notre ri­val­ité nous sé­para pour tou­jours.

Madame de Lillers me di­sait qu'elle de­vait souf­frir les as­siduités de M. de Bres­soles pour mieux cacher notre amour. J'ai su plus tard qu'elle se ser­vait d'une rai­son sem­blable pour ex­pli­quer à M. de Bres­soles la né­ces­sité de ma présence chez elle. Tous les deux nous cher­chions une cer­ti­tude, nous n'os­ions abor­der une ex­pli­ca­tion, et nous nous ob­servions comme deux en­ne­mis in­volon­taires qui re­gret­tent de ne pou­voir s'aimer. En­fin, un matin que je sor­tais de l'hô­tel de Lillers par la pe­tite porte des jardins (le soleil se lev­ait, l'air était em­baumé et les oiseaux chan­taient déli­cieuse­ment dans les branch­es), je vis ap­puyé con­tre un mur, pâle, échevelé, Ar­mand de Bres­soles, qui avait at­ten­du là toute une nu­it pour voir ce qu'il voy­ait. Nous al­lâmes chercher deux amis com­muns que nous trou­vâmes en­core couchés, et nous nous rendîmes en fi­acre au bois de Vin­cennes. Ar­mand était si navré déjà, si trem­blant, qu'il pou­vait à peine tenir son épée. Aux pre­mières pass­es, je l'at­teig­nis au-​dessus du sein gauche, et il tom­ba. Oh! c'est alors que je fris­son­nai d'hor­reur en voy­ant le linge en­sanglan­té, les lèvres blanch­es, les doigts crispés de ce je­une homme si beau, qui gi­sait là, par terre, comme un lys coupé par une fau­cille.

Dès qu'Ar­mand fut rétabli, nous nous présen­tâmes en­sem­ble chez madame de Lillers. Nous avions eu l'af­freux courage de lire tous deux en­sem­ble, à haute voix, les let­tres qu'elle nous avait écrites à tous deux. Nous nous at­ten­dions à des cris, à des pleurs, à d'in­croy­ables feintes dont notre ressen­ti­ment déjouerait l'ha­bileté.

Syl­vanie nous reçut en reine of­fen­sée, froide­ment, digne­ment, avec l'air can­dide d'une vierge et l'im­per­turbable aplomb d'une cour­tisane. Elle sourit dé­daigneuse­ment de nos ac­cu­sa­tions, re­fusa tout à fait de s'ex­pli­quer, et nous fer­ma la bouche avec de détesta­bles lieux-​com­muns qui ne se don­naient pas la peine d'être adroits. Puis, elle sor­tit ma­jestueuse­ment, en pous­sant une porte à deux bat­tants avec un beau geste trag­ique, nous lais­sant tous les deux ir­rités et con­fus comme des coupables.

Eh bi­en! le crois-​tu, après avoir lais­sé, tous les deux en­sem­ble, dans cette mai­son, notre bon­heur déchiré en lam­beaux sous les pieds de la même femme, nous eûmes tous deux la lâcheté.... oh! qu'il faut de courage! la lâcheté de re­tourn­er, cha­cun en nous cachant, chez cette femme tant aimée, et de l'aimer comme au­par­avant! Mais nous nous red­outions comme deux com­plices, et le re­gard de l'un fai­sait rou­gir l'autre comme un gant jeté à la face! En­fin, je ré­so­lus de m'ar­racher dé­cidé­ment à cette hor­ri­ble vie, dans laque­lle je me sen­tais de­venir en­vieux et lâche. Je ces­sai de voir Syl­vanie; je ne dé­ca­chetai au­cune de ses let­tres; toutes ses in­stances furent vaines. De peur de suc­comber, j'ai suivi ma mère ici; et c'est ici, seul avec moi-​même, que j'ai sen­ti quelle place éter­nelle cet amour a prise dans mon coeur. C'est ici que j'ai rassem­blé tout mon courage pour tâch­er de l'étouf­fer à ja­mais, et qu'à la suite de cette lutte si inu­tile, hélas! je su­is tombé dans la pros­tra­tion où tu me vois! En­nui si im­pla­ca­ble et si pro­fond que je n'y trou­ve d'autre remède que la mort! Et ma mère?

Raoul se tut. Et les deux amis gardèrent un long si­lence, et tous deux pen­sèrent longtemps à cette triste his­toire si vide d'événe­ments, mais si pleine d'émo­tions. En­fin, Julien voulut en­gager Raoul à pren­dre un peu de som­meil; mais Raoul ne pou­vait dormir. Jusqu'au matin ils veil­lèrent près du feu, tan­tôt pleu­rant tous les deux et par­lant de Syl­vanie, tan­tôt si­len­cieux, se re­cueil­lant pour s'enivr­er de las­si­tude et pen­sant cha­cun à son rêve en­volé.

En­fin, le jour parut. Julien voulut à tout prix dis­traire Raoul et l'ar­racher à ses tristes préoc­cu­pa­tions. Il le dé­ci­da à faire une prom­enade à cheval, et au bout de quelques in­stants, tous deux ga­lopaient bride abattue sur la route de Paris.

L'air était suave et em­baumé; le soleil do­rait toutes les cimes, et le vent éparpil­lait les cheveux des cav­aliers. Raoul éprou­va d'abord cette es­pèce de répit qu'un ex­er­ci­ce ar­dent donne à ceux dont le coeur est las. Il res­pi­ra plus li­bre­ment, ses yeux reprirent leur éclat, et l'ap­parence d'un sourire éclaira ses lèvres en­tr'ou­vertes. Mais bi­en­tôt Julien le vit pâlir et l'en­ten­dit bal­bu­ti­er. Au mi­lieu d'un nu­age de pous­sière, Raoul ve­nait de re­con­naître madame de Lillers dans une calèche que deux chevaux de race em­por­taient vers le château de Créhange.

Madame de Lillers fit ar­rêter sa voiture pour saluer Raoul et Julien. Comme la journée de la veille avait été brûlante, Syl­vanie avait voulu par­tir de très-​bonne heure et sur­pren­dre madame de Créhange dans la mat­inée. D'ailleurs, Syl­vanie était d'une suprême dis­tinc­tion en tout, et il lui répug­nait d'ar­riv­er en même temps que tout le monde, en choeur, comme un in­vité de comédie.

Elle était vêtue d'une ama­zone vert fon­cé, et en femme qui en­tendait ad­mirable­ment la mise en scène de la vie et, ce qu'on ap­pelle au théâtre, les _en­trées_, elle avait fait men­er, en tout cas, sa ju­ment fa­vorite. Cette ad­mirable bête, har­nachée pour Syl­vanie avec grand soin, était menée en laisse par un groom, qui, en même temps, mon­tait une belle ju­ment arabe.

Comme par un char­mant caprice, madame de Lillers se dé­ci­da à finir la route à cheval, et Julien s'of­frit à pren­dre les de­vants pour prévenir madame de Créhange de cette vis­ite mati­nale.

Bi­en­tôt la calèche qui em­por­tait le je­une homme dis­parut aux yeux de Raoul et de Syl­vanie, et pour la pre­mière fois depuis longtemps, ils se trou­vèrent seuls. Les yeux de Syl­vanie étaient noyés d'amour; elle en­velop­pait Raoul de son sourire; l'aban­don de sa pose était mag­ique, il y avait de quoi ou­bli­er tout.

--Mon­sieur, dit-​elle, vous avez été sans pitié. Que vous avais-​je fait? mon Dieu!

L'au­dace de cette ques­tion éton­na telle­ment le je­une homme qu'il ne sut que répon­dre. En­fin, il rassem­bla tout son courage et dit à de­mi-​voix:

--Vous me le de­man­dez?

--Ah! reprit vive­ment Syl­vanie, croyez-​vous donc que je ne vous aime pas? Oui, les hommes sont ain­si. Pour­tant, il ne me faudrait qu'un mot pour me jus­ti­fi­er, et ce mot, hélas! je ne puis le dire. Oh! les pau­vres femmes! Souf­frir, c'est leur sort!

--Et moi, madame, dit Raoul, croyez-​vous que je n'aie pas souf­fert? Douter tou­jours, soupçon­ner tout et ne vouloir ja­mais ap­pren­dre que la moitié de la vérité, parce que la vérité serait trop cru­elle!

--C'est que vous ne savez pas aimer, mur­mu­ra Syl­vanie avec résig­na­tion. L'amour, vois-​tu, c'est la con­fi­ance. Quand on aime, on ne cherche pas à épi­er, on ne veut rien savoir, on croit! Ne pas t'aimer! hélas! hélas! Raoul, avez-​vous ou­blié ce temps, le seul où j'aie vécu! Ce temps où nous ex­is­tions tous deux, avec une même pen­sée, avec un même es­poir, avec un même rêve!

--Et alors, reprit Raoul, quand j'avais pen­sé à un ruban ou à une fleur, le soir je vous revoy­ais, et le ruban était sur votre robe, et la fleur était dans vos cheveux! car alors votre âme était soeur de la mi­enne et nous nous com­pre­nions sans rien dire; mais depuis!...

--Et, s'écria madame de Lillers, comme en­traînée par son sou­venir, lorsque j'ai sen­ti mon coeur bat­tre comme s'il al­lait se bris­er, et que je su­is tombée dans tes bras en te dis­ant la pre­mière: je t'aime! réponds, Raoul, te trompais-​je alors!

--Oh! tu m'aimes! Syl­vanie!

Raoul al­lait par­ler en­core, lorsque, mal­gré le ga­lop ef­fréné des chevaux, la belle tête de Syl­vanie se pen­cha jusqu'aux lèvres du je­une homme et lui fer­ma la bouche avec un bais­er.

O mys­tère! de per­fi­dies en per­fi­dies, Raoul était al­lé au fond du coeur de cette femme et il en avait vu les déserts de glace dans toute leur sin­istre éten­due.

Eh bi­en, il avait suf­fi à Syl­vanie de faire luire un ray­on dans ses yeux et sur ses lèvres, et l'amant dés­abusé la veille croy­ait voir s'épanouir à présent dans cette âme dé­vastée toutes les flo­raisons et les ver­dures d'un print­emps jonché de ros­es!

Elle n'avait rien dit, et elle était jus­ti­fiée!

Mais elle dé­ploya tant d'art, tant de co­quet­terie, tant de grâces naïves pour en­chanter Raoul! Elle se don­na tant de peine pour em­plir en­core une fois tout en­tier ce coeur d'où son im­age n'était pas sor­tie!

Ar­rivée au château, elle ne s'émut ni de la froideur de madame de Créhange, ni de la tristesse amère et méprisante qu'af­fec­ta Julien de Chante­nay. Elle fut, mal­gré tout, bonne et char­mante. Jusqu'au soir, les calèch­es ar­moriées et les équipages aux bril­lantes livrées se suc­cédèrent à la grille dorée du château, et toutes les il­lus­tra­tions parisi­ennes vin­rent af­fluer dans les sa­lons et les jardins de madame de Créhange. Là, comme partout, Syl­vanie fut l'ob­jet de tous les voeux, le but de toutes les at­taques, le pré­texte de tous les madri­gaux traduits en prose. On or­gan­isa, pour l'éblouir, quelques-​un­es de ces con­ver­sa­tions à deux per­son­nages où l'on en­tre­choque les mots, et où, des deux côtés, les flammes de l'élo­quence écla­tent en gerbes ét­ince­lantes, étoilées de traits et de sail­lies. Le soir, au bal, Syl­vanie fut en­core la plus belle et la plus cour­tisée dans la fête splen­dide, où les flam­beaux, les dia­mants, les fleurs et les femmes lut­taient de lu­mière et d'éclat.

Mais elle ne voulut être belle que pour un seul, et cha­cun de ses re­gards met­tait aux pieds de Raoul tous ses tri­om­phes. Ar­mand de Bres­soles, qui, lui aus­si, était in­vité à cette fête, n'obtint pas même un sourire et madame de Lillers sem­bla le dé­daign­er et l'hu­mi­li­er à plaisir, pour jeter une proie à la jalousie in­quiète de son amant.

Le coeur de Raoul était inondé de joie. Au lieu de cet homme et de cette femme, qui, si longtemps s'étaient com­bat­tus sans relâche avec le glaive à dou­ble tran­chant de la haine et de l'amour, il n'y avait plus qu'un cou­ple char­mant et bi­en uni, deux âmes qu'on eût dites prêtes à se fon­dre en une seule. A cet in­stant-​là, tous deux eu­ssent payé de leur vie le bon­heur de se par­ler une heure sans con­trainte.

Le bal touchait à sa fin: on était à ce mo­ment de gai­eté fiévreuse où rien ne se re­mar­que. Aus­si per­son­ne ne s'aperçut que madame de Lillers et Raoul de Créhange ve­naient de quit­ter les sa­lons.

Bi­en­tôt ils er­raient furtive­ment sous les mas­sifs du parc et échangeaient à voix basse des mots mys­térieux d'amour et de ren­dez-​vous. Ils ren­trèrent avant qu'on eût pu re­mar­quer leur ab­sence. Raoul sen­tait brûler ses joues et ses lèvres où bril­laient ardem­ment toutes les ros­es de l'es­pérance; madame de Lillers était calme et ray­on­nante comme un ange vic­to­rieux.

En­fin, les flam­beaux s'éteignirent et le château ren­tra bi­en­tôt dans son grave et morne si­lence.

Raoul, resté seul avec sa mère, l'em­bras­sa avec mille trans­ports. Puis, quand tout fut en­dor­mi, il se le­va, et, en si­lence, par­cou­rut les cor­ri­dors ob­scurs, en trem­blant d'émo­tion, en met­tant la main sur son coeur pour en étouf­fer les bat­te­ments, et pous­sa une porte lais­sée en­tr'ou­verte.

Syl­vanie était déjà à ses pieds, cou­vrant ses mains de bais­ers, et lui dis­ant d'une voix douce et vi­brante comme un chant:

--Raoul! Raoul! me par­don­nerez-​vous tout ce que vous avez souf­fert?

Et, lui, baig­nait ses mains frémis­santes dans les longs cheveux de sa maîtresse, dans ces beaux cheveux d'au­rore et de flamme, et répondait en rê­vant:

--Est-​ce que je m'en sou­viens!

Au bout d'une heure il fal­lut se quit­ter; l'alou­ette mati­nale, fu­neste à Roméo, chan­tait déjà sur les sil­lons en­core en­dormis. Mais, pen­dant cette heure, Syl­vanie dé­ploya sans doute de bi­en étranges sé­duc­tions; car le coeur de Raoul était à elle, à elle pour tou­jours, mieux que si elle l'eût tenu dans sa main, at­taché avec des liens d'or.

Raoul al­la éveiller son ami. Il ne lui dit rien, mais Julien com­prit tout dans un ser­re­ment de main. Tous deux s'ha­bil­lèrent à la hâte, prirent leurs fusils, et marchèrent en courant folle­ment, ri­ant et cau­sant comme deux écol­iers, jusqu'à la belle forêt de Gros­bois.

La na­ture en s'éveil­lant sem­blait toute nou­velle à Raoul. Les ar­bres et les gazons avaient ra­vivé leurs émer­audes à quelque soleil in­con­nu; les per­les et les dia­mants de la rosée je­taient des feux plus splen­dides dans leurs mon­tures de bou­tons d'ar­gent et de chrysan­thèmes; comme des miroirs, les ruis­seaux mur­mu­rants et les myoso­tis de leurs rives s'em­plis­saient de l'azur du ciel; dans les bosquets et dans les antres tapis­sés de lierre, au fond de toutes les soli­tudes, Raoul écoutait bruire et s'agiter douce­ment tous les bruits mys­térieux des ég­logues de sa je­unesse. Les pe­tits oiseaux chan­taient à son or­eille ce que l'amour chan­tait dans son coeur. Il n'y avait pas de pe­tite fleur hum­ble et cachée qui n'eût quelque grand se­cret à lui dire.

Je ne sais com­bi­en d'heures les deux amis cou­rurent ain­si au hasard, lais­sant leurs âmes s'éparpiller à toutes les har­monies de cette forêt si­len­cieuse. Ils ne se par­laient pas, mais ils avaient les mêmes pen­sées. Raoul était heureux, et Julien était heureux du bon­heur de Raoul. C'était une ex­tase. Mais le bruit d'une voix rompit ce charme.

C'était près d'une clair­ière en­tourée de tail­lis et jetée comme un oa­sis au mi­lieu du bois touf­fu.

Sous un chêne cen­te­naire, dont les pieds se cachaient sous la mousse et la ver­dure, madame de Lillers, en robe blanche, les re­gards au ciel, était éten­due. Ar­mand de Bres­soles, couché à ses pieds, les yeux mouil­lés de pleurs, tenait la main de Syl­vanie, et li­sait à haute voix _La Tristesse d'Olym­pio_.

Raoul sen­tit tout son sang mon­ter à ses joues. Ses yeux sem­blaient sor­tir de sa tête. Il était hor­ri­ble. Il je­ta au­tour de lui un re­gard farouche et le­va son fusil. Julien l'ar­rê­ta.

Aus­sitôt, Raoul devint pâle comme la neige et tom­ba comme un ca­davre dans les bras de Julien.

M. de Bres­soles ne reparut plus au château.

Raoul ran­imé par les soins de Julien, s'éveil­la dans le délire. Le jour même, une épou­vantable fièvre cérébrale se déclara. Depuis lors elle ne fit qu'em­pir­er, et bi­en­tôt Raoul se trou­va à deux doigts de la tombe.

Julien avait ex­pliqué par une chute l'événe­ment de la forêt. Mais quand l'état de son ami ne lais­sa plus d'es­poir, il se dé­ci­da à par­ler.

Alors, madame de Créhange al­la trou­ver madame de Lillers.

Il n'y avait rien chez elle de la femme of­fen­sée: ni haine ni men­ace. Hum­ble et vêtue de deuil, c'était une mère sup­pli­ante.

--Madame, dit-​elle, par­don­nez-​moi de vous par­ler ain­si; mais si vous deviniez toutes mes ter­reurs! Raoul vous aime et vous pou­vez le guérir. Sauvez-​le, madame, je vous en con­jure!

--Madame, répon­dit froide­ment la su­perbe Syl­vanie, je ne sais si M. de Créhange m'aime. Je ne puis rien pour le sauver.

--Hélas! pourquoi fein­dre, reprit madame de Créhange! vous avez toute son âme. Croyez-​vous que je vous haïsse pour cela? Non, je vous chéri­rais, au con­traire, je vous béni­rais jusqu'au dernier souf­fle de ma vie! Ren­dez-​moi mon fils! Tenez, je vous prie à genoux!

--Relevez-​vous, madame, dit Syl­vanie, je ne puis que partager votre af­flic­tion.

--Oh! méchante femme! s'écria madame de Créhange éper­due, lais­sez-​moi! Vous me faites hor­reur.

Une heure après, madame de Lillers était par­tie et Raoul se mourait.

On le guérit pour­tant, mais il ne put re­cou­vr­er ni ce teint de ros­es, ni cette poésie des dix-​huit ans, ni toutes ces grâces char­mantes qui at­tes­taient en­core l'en­fance sous sa je­unesse en fleur. Pâle comme un spec­tre, il ré­so­lut de s'at­tach­er comme un re­mords aux pas de madame de Lillers. Partout elle le retrou­vait, in­évitable, fa­tal, et pareil à l'om­bre de lui-​même. Au bois, il pas­sait près de la calèche de Syl­vanie, som­bre, les cheveux au vent, et son cheval l'em­por­tait dans un tour­bil­lon de pous­sière comme les funèbres cour­siers des rêves. A l'Opéra, elle le revoy­ait triste, ac­coudé à une colonne, et fix­ant sur elle des re­gards qui sem­blaient faire éclater leur colère et leur in­dig­na­tion avec les foudres de l'or­chestre.

Madame de Lillers ne s'at­tris­tait pas de cet ef­frayant spec­ta­cle. Elle était de ces femmes pour qui le dés­espoir est un culte et le sui­cide un hom­mage. Déjà plusieurs hommes étaient morts pour elle, et lui avaient été une oc­ca­sion de pos­es élé­giaques et de jo­lis re­gards penchés. Elle était Parisi­enne et savait tout porter avec in­fin­iment de goût.

Tout à coup, elle ces­sa de voir Raoul, et ne l'aperçut plus nulle part. Elle fut éton­née d'abord, puis elle sen­tit que le ter­ri­ble drame de cette douleur lui man­quait. En­fin elle s'émut, et l'ab­sence fon­dit les glaces de son coeur que rien n'avait en­traînées. Alors ce fut elle qui cher­cha Raoul, mais toutes ses recherch­es furent vaines. Vain­cue à la fin, elle foula aux pieds tout son orgueil et osa af­fron­ter les mépris de madame de Créhange.

--Oh! dit en la voy­ant la mère de Raoul, vous êtes cru­elle, madame! Venez-​vous me tuer tout à fait?

--Oui! j'ai été in­fâme, répon­dit hum­ble­ment Syl­vanie; mais, je vous sup­plie, écoutez-​moi, de grâce! vous me chas­serez après si vous voulez. Oh! je le sais, j'ai été la cause de tous vos mal­heurs, mais j'étais folle. Je com­prends à présent. Je sais bi­en que je n'étais pas digne d'être aimée par votre ange! Mais, par grâce, madame, lais­sez-​moi voir Raoul une heure, une minute si vous voulez, ou seule­ment en­ten­dre sa voix! Je mour­rai après s'il le faut. Mais l'en­ten­dre une dernière fois!

--Quoi, s'écria madame de Créhange, vous le croyez donc ici! Vous ne savez rien?

--Rien.

--Oh!

Madame de Créhange ten­dit à Syl­vanie un pa­pi­er frois­sé, flétri par les larmes. C'était une let­tre écrite de Venise par Julien de Chante­nay. Voici ce que lut, non sans frémir, madame de Lillers:

«A présent que vous avez pleuré vos larmes de sang, à présent que vous avez subi la plus abom­inable douleur qui puisse cru­ci­fi­er une femme et une mère, je sens bi­en que vous ex­igez de moi le réc­it de­vant lequel a jusqu'à présent hésité mon courage. Vous voulez savoir quelle a été la dernière heure de celui que nous pleurerons jusqu'à notre dernier souf­fle. Mal­heureux! com­ment au­rai-​je la force de trac­er ces lignes déchi­rantes? La fièvre, la fièvre af­freuse et lente qui brûlait la poitrine de Raoul, avait cessé, et avec elle ces ag­ita­tions, ces fureurs, ces dé­mences qui me dés­espéraient. Raoul n'était plus ce cru­el malade que j'avais vu se lever de son lit, hu­mide de sueur, pour se jeter dans une gon­do­le en croy­ant pour­suiv­re sa lâche maîtresse. Depuis huit jours, le calme était revenu, et Raoul savourait d'avance le bon­heur in­ef­fa­ble de vous revoir. Comme dans la triste Venise, où le pied des palais se cou­vre d'une mousse verte, et où les ronces dou­bles grimpent au­tour des piliers de mar­bre, le print­emps sem­blait re­naître dans son coeur blessé. Il res­pi­rait avec ex­tase l'haleine des jas­mins et des chèvrefeuilles fleuris dans les vas­es des bal­cons; il s'at­ten­dris­sait au chant des rossig­nols pris­on­niers cachés dans les feuil­lages. Hélas! il y a trois jours! (est-​il pos­si­ble que trois jours seule­ment se soient écoulés depuis le mo­ment in­di­ci­ble après lequel j'ai vécu des siè­cles d'an­goisse?) mon cher Raoul avait eu le caprice de suiv­re en gon­do­le une bar­que pavoisée qui s'en­fuyait sur le Grand-​Canal, en éparpil­lant dans son sil­lage les en­chante­ments d'une di­vine musique.--Julien, Julien, me di­sait-​il, crois-​tu que je ne puis pas me sou­venir des tor­tures que j'ai souf­fertes? Non, il me sem­ble que j'ai tou­jours été heureux comme tu me vois! _Elle-​même_, je la retrou­ve dans ma pen­sée comme une per­son­ne qui m'au­rait été étrangère, et je n'éprou­ve pas d'émo­tion en revoy­ant ain­si cette belle fig­ure! Puis il ajoutait:--Vois comme les flots sont blancs d'étoiles, enivre-​toi de ces par­fums péné­trants et doux; ad­mire avec moi cette nu­it de délices! Comme il me par­lait ain­si, nous avions presque at­teint la bar­que chargée de mu­si­ciens. Je vis que Raoul re­gar­dait ob­stiné­ment au mi­lieu d'eux une je­une femme à la chevelure dorée, dont je ne pus dis­tinguer le pâle vis­age. Puis, il se re­dres­sa vi­olem­ment: Ce n'est pas elle! cria-​t-​il. Et il tom­ba évanoui dans mes bras. Depuis ce mo­ment, Madame, l'hor­ri­ble fièvre ne l'a pas quit­té jusqu'à l'heure de répit suprême où il a reçu les con­so­la­tions d'un prêtre. En s'éveil­lant de son long délire, il m'a re­gardé avec un sourire angélique.--Écoute, m'a-​t-​il dit, écoute-​moi bi­en: je n'aime que ma mère! Et quand le prêtre l'eut quit­té, quand son âme er­rante voltigeait déjà sur ses lèvres, il ne m'a dit que ces mots:--Julien, ma mère! Il a ap­puyé sa tête sur ma poitrine, il a con­tem­plé mes traits avec une ex­pres­sion d'une suavité in­finie, et il s'est en­dor­mi sous mon bais­er.

»O no­ble et chère vic­time! en­core une fois, par­don­nez-​moi de ne l'avoir pas sauvé, de n'avoir pas su vous le ren­dre. Tout ce qui est hu­maine­ment pos­si­ble, je l'ai fait; mais mon âme est pleine de re­mords. Si je sens en­core en moi quelque én­ergie, c'est que je dois ac­com­plir les dé­march­es néces­saires pour pou­voir ramen­er près de vous les restes bi­en-​aimés de Raoul. Je me repens, je m'ac­cuse et je me dés­espère; je sens en moi comme un désert im­mense et aride dont rien ne rafraîchi­ra la morne an­goisse, priez pour nous deux!»

Dès qu'elle vit les pre­mières lignes de cette let­tre, Syl­vanie de Lillers devint blanche comme un linge et se sen­tit chancel­er. Pour achev­er la poignante lec­ture, elle dut s'ac­crocher à un meu­ble, et quand elle eut fi­ni, une sueur froide ruis­se­lait sur son vis­age. Elle voulut par­ler, mais au­cune pa­role ne sor­tit de ses lèvres; elle ne put que jeter vers madame de Créhange un re­gard sup­pli­ant et pas­sion­né.

La dé­solée Noé­mi tira de son sein un mé­dail­lon qui con­te­nait une boucle de cheveux. De ses doigts crispés, elle la sé­para en deux et en ten­dit la moitié à madame de Lillers, en dé­tour­nant la tête.

--Tenez, lui dit-​elle.

Julien est revenu et con­sole madame de Créhange avec l'af­fec­tion mélan­col­ique d'un amant et la ten­dresse soumise d'un fils. Il ne par­lera ja­mais de son amour.

Sou­vent ils vont en­sem­ble à l'Opéra, et cachés dans une baig­noire, ils écoutent en si­lence les airs que Raoul aimait. Ils y ren­con­trent par­fois, dans toute sa gloire, la belle Syl­vanie.

Elle est plus à la mode que ja­mais, et l'an­née dernière un je­une lord s'est tué pour elle à Naples, en plein car­naval.

C'était un gen­til­homme très-​sin­guli­er et très-​célèbre par ses ma­nies. Il était con­nu au club par son amour ex­agéré pour les ex­er­ci­ces périlleux.

Ce dandy ex­cen­trique a légué en mourant, au clown Math­ews, une coupe d'or du prix de six cents livres ster­ling, ciselée à Flo­rence d'après les dessins orig­in­aux de Jean Feuchères.

LE FES­TIN DES TI­TANS

Ce jour-​là, lord An­gel Sid­ney avait le spleen un peu plus que de cou­tume, lorsqu'il pas­sa de sa cham­bre à couch­er dans son boudoir.

C'était pitié de voir ce je­une homme, beau comme un de­mi-​dieu et triste comme un chéru­bin vain­cu. L'im­pla­ca­ble Satiété éteignait les flammes de ses yeux et les ros­es de ses lèvres, et à travers les manchettes de mous­se­line, ses mains, plus pâles que le mar­bre, se pen­chaient comme des lys brisés.--O ciel! mur­mu­ra-​t-​il avec un soupir, c'en est donc fait, je m'en­nuie à ja­mais! J'ai là, de l'autre côté de la mer, de vertes prairies plus im­menses que des océans, et as­sez de châteaux pour don­ner pen­dant cent ans l'hos­pi­tal­ité à tous les rois de l'univers. De tous les coins du monde, cent navires m'ap­por­tent le du­vet de l'ei­der, l'ivoire de l'Inde et la pour­pre de Kash­myr, et mes flottes cou­vrent toutes les vagues de la mer. Mais le coin de prairie où sourit l'amour, le flot qui ap­porte le bon­heur et l'ou­bli, je ne le con­nais pas!

Dites-​moi, pâles Eu­ménides, som­bres com­pagnes de Mac­beth et d'Oreste, que me reste-​t-​il à faire pour pass­er le temps? Il me sem­ble pour­tant que je n'ai rien ou­blié. J'ai fait courir sur tous les turfs de France et d'An­gleterre mille chevaux, nés sans doute d'une flamme et d'une brise, car ils dévo­raient l'es­pace comme des aigles. J'ai été l'amant des six reines oc­cultes de Paris, depuis celle qui porte un nom de bête fauve jusqu'à celle qui s'ap­pelle comme la dame de coeur; depuis celle qui a un _lavabo_ en ar­gent mas­sif, ciselé et doré, jusqu'à celle qui se vante d'avoir été adorée par tous les con­tem­po­rains il­lus­tres, et je m'en­nuie!

Il faut cepen­dant pren­dre un par­ti. Vais-​je son­ner mon valet ou ma maîtresse géorgi­en­ne?... mon valet plutôt!

A peine la son­nette, éveil­lée en sur­saut, avait chan­té sa note d'ar­gent, M. To­bie en­tra.

--Mon­sieur To­bie, dit An­gel, vous qui avez des cheveux blancs, ne savez-​vous rien pour chas­ser l'en­nui qui m'ob­sède?

--Milord, répon­dit avec re­spect le vieux servi­teur, il n'y a que Dieu et les poëtes.

--Mon­sieur To­bie, votre phrase est pré­ten­tieuse; faites-​moi le plaisir d'ou­vrir cette fenêtre et de me nom­mer les gens qui passent. Peut-​être ver­rai-​je le pas­sant de Fan­ta­sio, celui qui a un si bel habit bleu! Et d'abord, dites-​moi quel est ce grand je­une homme coif­fé d'un in­cendie, qui porte à la main un para­pluie rouge?

--Milord, c'est le plus spir­ituel de nos pho­tographes; celui-​là même qui a pho­tographié en bal­lon la France cadas­trale.

--Et celui qui porte un para­pluie vert?

--C'est un pho­tographe en­to­mol­ogiste, qui a pho­tographié le par­asite du par­asite de l'abeille.

--Et celui dont le para­pluie est mar­ron?

--C'est un jar­dinier spé­cial­iste, ex­clu­sive­ment cul­ti­va­teur de frais­es.

--Et ces deux gros messieurs bi­en vê­tus qui passent en calèche avec des dames?

--L'un est le tailleur de milord avec une ac­trice des Délasse­ments, et l'autre le bot­ti­er de milord avec une ac­trice des Bouffes-​Parisiens.

Lord An­gel fer­ma sa fenêtre avec colère.

--Eh! quoi! s'écria-​t-​il, est-​ce donc à ce point-​là qu'il n'y a rien de nou­veau sous le soleil, et quand on ou­vre la fenêtre par un jour de pluie, est-​il donc ab­sol­ument im­pos­si­ble de voir pass­er autre chose que des por­traitistes, des bot­tiers et des hor­tic­ul­teurs en cra­vate blanche! Mon­sieur To­bie, d'ici à huit jours, je veux don­ner un grand fes­tin, un fes­tin mag­nifique, comme quand Lu­cul­lus dî­na chez Lu­cul­lus! Il me faut, dussiez-​vous égorg­er madame Chevet, des fruits de l'Inde et de la Guade­loupe. Il me faut un surtout d'or ciselé par Barye, et des bou­gies à travers lesquelles on puisse re­garder à la loupe une minia­ture d'Is­abey. Vous vous ar­ran­gerez pour qu'il y ait sur les miroirs et sur les vit­res des fleurs peintes par Di­az. Et pour ce jour-​là, en­ten­dez-​vous, mon­sieur To­bie, vous me trou­verez, fût-​ce en Chine, des con­vives qui ne soient ni tailleurs, ni pho­tographes, ni mem­bres de la So­ciété d'hor­ti­cul­ture!

Je veux six gail­lards au moins! cherchez-​les où vous voudrez, ex­erçant des pro­fes­sions dont je n'aie ja­mais en­ten­du par­ler sous au­cun pré­texte. Si je con­nais un seul des états que font ces gens-​là, ne comptez plus sur mon ami­tié.

M. To­bie ne ré­pli­qua pas. Il savait que les or­dres de son maître étaient ab­so­lus comme ceux du Des­tin. Il se con­tenta d'aller re­lire _l'Il­iade_ et _Le Mariage de Fi­garo_ pour se don­ner de l'imag­ina­tion; car il sen­tait bi­en que, cette fois, il fal­lait vain­cre ou mourir.

Mais M. To­bie ne mou­rut pas. On ne meurt ja­mais quand on re­mue à pleines mains l'or, qui con­tient l'essence de la vie.

A quinze jours de là, une des salles à manger de lord An­gel Sid­ney ét­ince­lait de lu­mière, de fleurs, de cristaux, d'or­fèvrerie et de tout ce qui donne aux richess­es du luxe leurs enivrantes clartés.

Cette salle à manger, tout en­tière en bois de noy­er, les étoffes en ca­chemire vert, représen­tait avec d'in­génieux ar­range­ments de bas-​re­liefs, de cari­atides et de fig­ures en ronde bosse, la guerre des Ti­tans. Les deux im­menses chem­inées, bi­en re­liées à l'orne­men­ta­tion générale, fig­uraient les gouf­fres im­pla­ca­bles de l'Et­na, et lut­taient de flammes ar­dentes et flam­boy­antes.

Un mag­nifique groupe de Géants vain­cus et ter­rassés soute­nait le plateau de la ta­ble à manger; de telle façon qu'il y avait pour cent mille francs de sculp­ture à l'en­droit où les Anglais passent habituelle­ment l'après-​dînée. Les siéges et les con­soles étaient à l'avenant; et, dans chaque em­bra­sure de croisée, il y avait, en­fer­mé dans d'épais rideaux, le mo­bili­er doré d'un pe­tit sa­lon de con­ver­sa­tion.

Du reste, rien ne man­quait à la fête, et M. To­bie avait suivi le pro­gramme en dé­co­ra­teur con­scien­cieux. Sur les vit­res, des potées de fleurs tombées de la palette de Di­az éteignaient les vraies fleurs des jar­dinières et fai­saient paraître gris les co­queli­cots réels. Le por­trait en pied et en minia­ture d'une mouche avait été payé dix mille francs à madame Her­be­lin, et col­lé la face con­tre une bougie. Vue au travers de la bougie, cette mouche sem­blait si bi­en vi­vante, que plusieurs fois les con­vives voulurent la chas­ser pen­dant le mé­morable repas que je vais racon­ter. Is­abey ne faisant plus de minia­tures, M. To­bie avait dû se con­tenter de cet à-​peu-​près.

Mais je ne m'ar­rêterai pas à racon­ter les mag­nif­icences du fes­tin, des bagatelles qu'on a déjà red­ites mille fois à pro­pos de Tri­mal­cion et des em­pereurs ro­mains. Il s'ag­it des con­vives, que Cal­lot seul eût décrits, et en­core pas avec une plume. Ils étaient sept, cinq hommes et deux femmes, at­ten­dant dans un pe­tit sa­lon ten­du de soie et éclairé par des lam­pes. Lord An­gel ayant dit: six au moins, M. To­bie en avait mis sept, car il avait dans l'es­prit cette ad­mirable logique de Cadet-​Rous­sel, rail­lé à tort par le chan­son­nier. Et en­core, je ne compte pas un en­fant de dix-​huit ans, beau comme l'Amour, qui sem­blait four­voyé dans cette so­ciété étrange, car Dieu sait com­ment ces messieurs por­taient l'ha­bille­ment noir com­plet que M. To­bie leur avait fait faire chez Dusautoy! Quant aux deux femmes, elles étaient mis­es comme la Mode elle-​même, les jours où la Mode a du goût. Cette an­tithèse vient sim­ple­ment de ce qu'un homme de génie se met tou­jours mal, et une femme de génie tou­jours bi­en. Or, comme on va le voir, tous les hôtes de lord An­gel avaient du génie à reven­dre, et ils en revendaient.

Lord An­gel Sid­ney, en grande toi­lette, avec les plaques de tous ses or­dres, en­tra dans le pe­tit sa­lon, précédé de M. To­bie, qui lui présen­ta les con­vives en les prenant l'un après l'autre par la main. Après avoir baisé la main aux dames et salué les hommes comme des pairs d'An­gleterre, lord An­gel in­vi­ta tout le monde à pass­er dans la salle à manger, où les cinq hommes, pareils à des ti­gres déchaînés, dévorèrent en une heure le dîn­er de vingt ban­quiers. C'était un spec­ta­cle in­ouï de voir ét­inceler ces mâ­choires qui sem­blaient dé­cidées à en­gloutir l'univers, et qui s'ag­itaient comme si ja­mais au­par­avant elles n'eu­ssent rien broyé en­tre leurs dents ter­ri­bles.

Quant aux deux dames, elles mangèrent raisonnable­ment, en femmes qui, à la vérité, n'ont pas lu By­ron, mais qui, toute­fois, ont fon­du de ci et de là dans leurs ver­res quelques per­les de Cléopâtre. Le je­une homme de dix-​huit ans ne mangea, lui, qu'un or­tolan et une de­mi-​or­ange de la Chine, et certes, s'il cher­chait un moyen de se faire re­mar­quer, il tom­ba on ne peut mieux, car le moins af­famé des autres con­vives sem­blait af­fecter de pren­dre les faisans dorés pour des mau­vi­ettes, et les avalait par douzaines. Un autre qui ve­nait de faire dis­paraître en se jouant deux pâtés de foie gras, tirait un valet par sa bou­ton­nière en lui dis­ant:--Mon­sieur, ayez donc l'obligeance de me rap­porter quelques-​uns de ces pe­tits fours! Et son voisin, tout en achevant sans em­phase un de­mi-​chevreuil, mur­mu­rait avec bon­homie:--Je reprendrai volon­tiers un peu de ce lapin! En­fin, c'était char­mant à voir. Et quant aux vins qui furent bus avant que la con­ver­sa­tion s'en­gageât, je met­trais les sables de la Nu­bie au dé­fi d'en boire au­tant sans se chang­er en lacs!

Lord An­gel sem­blait trou­ver tout cela fort na­turel et fai­sait les hon­neurs de sa ta­ble avec une grâce par­faite. Quand le car­nage com­mença à se ralen­tir un peu, non pas faute de com­bat­tants ou faute d'ap­pétit, mais parce que quelques-​uns des com­bat­tants s'étaient décroché la mâ­choire, l'am­phit­ry­on s'adres­sa à ses hôtes avec un sourire d'une aménité exquise:

--Mes­dames et messieurs, leur dit-​il, vous le savez comme moi, ce qui a tué les beaux-​arts et l'élé­gance dans notre so­ciété mod­erne, c'est le lieu com­mun et le _pon­cif_ qui, de jour en jour, nous en­vahissent da­van­tage. De plus, tous les je­unes gens se jet­tent dans les mêmes pro­fes­sions, av­ocat, médecin ou économiste, avec une car­rière poli­tique au bout, et tout est dit. De là, ces généra­tions en­tières tail­lées sur le même pa­tron et qui sem­blent porter un uni­forme. Riche comme je le su­is, j'ai pen­sé qu'il me serait peut-​être pos­si­ble de ren­dre à mon époque un peu d'orig­inal­ité en en­cour­ageant les _pro­fes­sions ex­cen­triques_, et na­turelle­ment, messieurs, j'ai cru pou­voir jeter les yeux sur vous, car je crois que per­son­ne ici n'est av­ocat ni médecin?

--Per­son­ne! s'écrièrent en choeur les con­vives.

--Messieurs, reprit vive­ment lord Sid­ney, vous êtes artistes en fait d'ex­is­tence, comme d'autres sont artistes en mélodie, en stat­uaire ou en ciselure; vous ne de­vez pas re­fus­er plus qu'eux les en­cour­age­ments de la Richesse; car, vous le savez, en se don­nant hum­ble­ment aux artistes, la Richesse reste l'obligée et la ser­vante des arts et ne fait qu'ac­com­plir un de­voir de re­con­nais­sance. J'es­père donc que vous ne re­fuserez pas un prix de dix mille francs.

--Nous ne le re­fuserons pas, di­rent avec un en­thou­si­asme unanime les messieurs en habit noir.

Lord Sid­ney reprit:

--Un prix de dix mille francs... de rente, que je désire of­frir à celui d'en­tre vous qui ex­erce la pro­fes­sion la plus ex­cen­trique. Pour ce faire, vous au­rez l'ex­trême obligeance de racon­ter cha­cun en peu de mots quelle est votre vie.

--Par­fait, s'écria un per­son­nage énorme, écar­late et souri­ant, un Roger-​Bon­temps tail­lé sur le mod­èle de sir John Fal­staff. De cette façon-​là cha­cun di­ra donc la si­enne.

--Pré­cisé­ment, dit lord An­gel; et, con­tin­ua-​t-​il avec un salut char­mant, comme je ne veux rien vous de­man­der que je ne sois moi-​même dis­posé à faire pour vous, je vous racon­terai, si cela peut être agréable à ces dames, mon his­toire et l'his­toire de mes moyens d'ex­is­tence.

--Milord, in­ter­rompit un per­son­nage auquel, par une er­reur bizarre, la na­ture s'était plu à don­ner le nez his­torique des Bour­bons, vous nous faites hon­neur!

--Je vous en prie, dit une des dames en se tour­nant gra­cieuse­ment vers lord Sid­ney.

--Mon Dieu, fit-​il en souri­ant tris­te­ment, mon his­toire est bi­en sim­ple: je su­is né de par­ents rich­es.

--Vous êtes bi­en heureux! fit un des con­vives, je­une homme au teint hâlé, mais dont les formes élé­gantes et sveltes fai­saient songer aux Sil­van­dres de Wat­teau.

--Com­ment l'en­ten­dez-​vous? de­man­da d'une voix forte un ath­lète cou­vert de bal­afres comme un vieux reître du temps de la Ligue.

--Hélas! messieurs, reprit lord Sid­ney, il n'y a au­cune manière de l'en­ten­dre, car c'est cette cir­con­stance qui fait le mal­heur de toute ma vie! Forçat de la richesse, j'ai dépen­sé sans relâche dans ma vie, plus de ruse, d'én­ergie, de pa­tience, d'imag­ina­tion, d'in­trigue, de volon­té et d'es­prit, pour de­venir pau­vre, que les trèscélèbres bo­hèmes de _La Vie de Bo­hême_ n'en mirent ja­mais à gag­ner, en­tre cinq et six heures du soir, ce qu'ils ap­pel­lent la grande bataille. Et en­core, ces hommes prodigieux par­ve­naient quelque­fois à dîn­er, tan­dis, que moi je n'ai ja­mais pu ar­riv­er un seul jour à la mé­di­ocrité dorée dont par­le Ho­race. J'ai tou­jours été ridicule­ment riche.

--Bah! de­man­da Roger-​Bon­temps en écla­tant de rire, est-​ce que vrai­ment vous trou­vez cela ridicule?

--Très-​ridicule. Il m'a tou­jours sem­blé ab­surde qu'un homme pos­sédât dix mille fois plus qu'il ne peut dépenser, même en faisant à chaque sec­onde de sa vie des folies à faire fris­son­ner d'éton­nement l'om­bre d'Héli­oga­bale. Aus­si, du jour où je me con­nais, ç'a été un du­el à mort en­tre moi et ma for­tune, et c'est elle qui m'a tué; car, sachez-​le, je voulais être artiste! Oh! la for­tune, elle m'a pris à bras le corps, elle m'a desséché les lèvres sous ses froids bais­ers, elle m'a fait des yeux couleur d'or, et un hori­zon d'or qui m'em­pêche de voir le soleil. Pour moi, grand Dieu! tous les fleuves sont le Pactole; ils roulent des pail­lettes d'or dans leurs vagues ét­ince­lantes. Pour moi, la musique c'est le chant de l'or; la lu­mière, c'est le re­flet de l'or! L'or me pour­suit comme un en­ne­mi im­pla­ca­ble; j'ai, comme le Juif-​Er­rant, mes cinq sous; seule­ment, mes cinq sous, c'est cin­quante mil­lions. Je jette la richesse dans la riv­ière, et en me re­tour­nant je la trou­ve couchée dans mon lit; je la fuis au bout du monde, elle est là qui ri­cane dans mon porte­feuille. Qui di­able a donc osé dire qu'il y a des moyens de se ru­in­er?

--Ah! dit la plus âgée des femmes, milord n'a sans doute pas es­sayé des femmes?

--Ou, con­tin­ua l'autre, milord n'au­ra pas ren­con­tré de ces vraies grandes femmes, com­prenant l'héroïsme de la vie mod­erne, auprès desquelles Sémi­ramis et Cléopâtre sont de pe­tites pen­sion­naires à cein­tures bleues, bonnes tout au plus à faire l'amour sen­ti­men­tal avec Werther, en mangeant des tartines de con­fi­tures. Moi, je con­nais une femme qui, à qua­torze ans, a pris dans le monde, dans le grand monde, un homme de génie, riche, au­da­cieux et bon, et qui en six mois l'a en­voyé au bagne.

Ces paroles mu­tines furent pronon­cées d'une façon si magis­trale et si farouche, que lord Sid­ney ne put s'em­pêch­er de re­garder avec une vive cu­riosité la belle en­fant qui les avait dites.

C'était une je­une fille de seize ans, rousse comme un couch­er de soleil, avec la peau mate et dorée, les sour­cils presque bruns et les yeux d'un bleu som­bre et étoile comme les cieux des belles nu­its d'été. La bouche fine, ar­dente, pareille à une rose rouge trem­pée de pluie, lais­sait voir en s'ou­vrant une de ces belles mâ­choires de bête fauve que la na­ture donne aux femmes nées pour déchir­er et dévor­er les forces vives de la cité, l'or, l'amour et la vie. Tout cet en­sem­ble im­prégné, pour ain­si dire, d'une volup­té amère, le corps ag­ile, les mains et les pieds d'un grand style plébéien, in­spi­rait un ef­froi plein de charmes et de con­voitise. Aus­si, made­moi­selle Régine ne dé­parait-​elle rien dans la salle des Ti­tans sculp­tés, et vue d'une cer­taine façon, elle avait as­sez l'air d'une femme pour laque­lle on met Pélion sur Os­sa.

L'autre femme ressem­blait à toutes les ac­tri­ces qui ont joué en province les rôles de made­moi­selle George.

--Mes­dames, leur dit Sid­ney, sachez d'abord que le des­tin a été pour moi un sec­ond M. Scribe; il a abusé pour moi des on­cles. Le frère de mon père et les deux frères de ma mère, rich­es tous trois et chefs de nom­breuses familles, sont morts tous trois dans l'Inde, après avoir vu tomber un à un tous leurs fils vic­times du choléra, des in­flam­ma­tions et des bêtes féro­ces, In­di­ens et ser­pents, comme si, dès ma plus ten­dre je­unesse, une mon­strueuse fa­tal­ité se fût don­né la tâche de tout ren­vers­er sur mon pas­sage pour me jeter des tré­sors inu­tiles.

Ces for­tunes, que la faib­lesse de mon père m'avait aban­don­nées dès l'en­fance, je les avais dévorées à vingt ans avec tous les débauchés de Lon­dres, sans qu'il m'en fût resté autre chose, à ma con­nais­sance, qu'un pe­tit mou­choir de cou en co­ton­nade bleue et un por­trait de femme peint par Tas­saert.

Trois mois plus tard, la mort de mon père me rendait maître d'un pat­ri­moine in­épuis­able. Je l'épui­sai pour­tant, ou peu s'en fal­lut. Mes châteaux des comtés, grands comme des villes, mes maisons, mes palais, mes jardins, mes ser­res où de froides cour­tisanes se prom­enaient dans les moin­dres al­lées en calèch­es à huit chevaux, je don­nai tout au Vice, au Luxe, à la Lux­ure, au Jeu, que je dé­fi­ais avec la fureur d'un com­bat­tant vain­queur sans cesse!

Quand il ne me res­ta plus qu'un mil­lion, je le je­tai à l'In­dus­trie tant qu'elle voulut et comme elle voulut. Canaux, chemins de fer, con­struc­tions de squares et de fab­riques, je m'in­téres­sai à tout, et je me mis à vivre dans une cham­bre comme un étu­di­ant, après avoir con­fié mon mil­lion à l'In­dus­trie dans l'es­poir qu'elle ne me rendrait rien. Elle me ren­dit cin­quante mil­lions!

Je ne me dé­courageai pour­tant pas. L'In­dus­trie m'avait trompé, c'est alors que j'es­sayai des femmes, con­tin­ua lord Sid­ney en se tour­nant vers Régine. Pour aller droit au but, je m'adres­sai tout de suite à la femme qui dans toute l'Eu­rope coû­tait le plus cher, et je la cou­vris lit­térale­ment de dia­mants.

De­venue, par l'étrange folie d'un vieil­lard, femme d'un duc et pair d'An­gleterre, cette femme célèbre suiv­it son mari à Con­stantino­ple: deux jours après son dé­part, je reçus mes dia­mants changés en un bou­quet colos­sal par un artiste plus grand que le flo­rentin Celli­ni. Les dia­mants sont d'un grand prix; mais au­cun roi de l'Eu­rope ne pour­rait en pay­er la mon­ture.

--Ah! milord, dit Régine, vous êtes le pre­mier homme qui m'in­spiriez de la cu­riosité.

Lord Sid­ney salua mod­este­ment.

--Je ne vous rap­pellerai pas, reprit-​il, l'épisode trop con­nu de mes amours avec la fille na­turelle d'un roi que j'ai aimée jusqu'au dés­espoir, et qui est morte à vingt-​deux ans d'une mal­adie de langueur, en me faisant l'héri­ti­er de tous ses bi­ens. Je me bornerai à vous dire, pour ter­min­er ce trop long réc­it, qu'une dernière fois, en dés­espoir de cause, j'éparpil­lai mon ab­surde op­ulence sur les navires de tous les ar­ma­teurs anglais, avec mis­sion de la ris­quer dans les en­trepris­es les plus téméraires et sur les mers les plus périlleuses.

Mais la mer ne voulut pas de mes chaînes; elle me les ren­dit plus lour­des que ja­mais. A présent mon par­ti est pris; je su­is résigné à l'im­puis­sance et à l'en­nui.

A la fin de cette his­toire, que les con­vives n'avaient pas osé in­ter­rompre autrement que pour boire comme des corde­liers, un éclat de rire homérique ébran­la la salle des Ti­tans.

Roger-​Bon­temps tapait son couteau sur son assi­ette en ou­vrant jusqu'aux or­eilles une bouche démesurée, Sil­van­dre gam­badait, et le bal­afré bri­sait son fau­teuil.

Le per­son­nage au nez bour­bonien échangeait des bour­rades avec son voisin, sorte de rapin ayant un faux air de Rubens. Tous deux se don­naient des coups de po­ing et se tiraient les cheveux.

Made­moi­selle Régine, ex­tasiée, rê­vait au bou­quet de pier­reries, et le je­une homme de dix-​huit ans rê­vait en re­gar­dant made­moi­selle Régine avec des coeurs en­flam­més dans les yeux.

--Main­tenant, dit lord Sid­ney, je vous écoute, messieurs.

To­bie ap­por­ta sur le surtout deux plats d'or, con­tenant, l'un, une in­scrip­tion de dix mille francs de rente; l'autre, deux cents bil­lets de mille francs.

--De cette façon, milord, dit le vieux servi­teur, le lau­réat pour­ra choisir.

--Al­lons, s'écria Roger-​Bon­temps en cou­vant de l'oeil les plats merveilleux, chaud! chaud! cha­cun la si­enne!

--Et, reprit M. To­bie, j'ose faire es­pér­er à votre grâce que cela ira de plus fort en plus fort, comme chez Nico­let!

Le vin dans les ver­res, les flammes des bou­gies, la lu­mière sur les an­gles du noy­er sculp­té ét­incelèrent.

Roger-​Bon­temps com­mença en ces ter­mes:

--Vous voyez en moi l' EM­PLOYÉ AUX YEUX DE BOUIL­LON!

A ces mots prodigieux, les con­vives bondi­rent tous à la fois sur leurs chais­es, et les apos­tro­phes les plus hétéro­clites se croisèrent, lancées à la fois de tous les coins de la ta­ble.

--Mes­dames et messieurs, dit Roger-​Bon­temps, je de­mande à n'être pas in­ter­rompu. Ce­ci n'est pas une con­ver­sa­tion, mais un con­cours!

--C'est juste, s'écria le faux Rubens, n'ou­blions pas qu'ici il ne s'ag­it pas de cin­quante cen­times!

--Ac­cordé, dit lord Sid­ney, cha­cun par­lera sans in­ter­rup­tion, et sou­venez-​vous que, pour une heure, nous sommes con­sti­tués en min­istère des beaux-​arts... in­con­nus!

Roger-​Bon­temps reprit:--En­fant, je n'ai ja­mais mangé. Manger, voilà la grande af­faire. Il y a deux races d'hommes; celle qui mange et celle qui ne mange pas. Les pau­vres haïssent les rich­es parce que les rich­es man­gent; les rich­es exècrent les pau­vres parce que les pau­vres voudraient manger. Je vis que tout était là, et que le sort de l'hu­man­ité s'agite au­tour des en­droits où l'on fait la cui­sine.

Dès lors, je me tins habituelle­ment aux bar­rières, pas­sant ma vie au­tour des cabarets et cher­chant à me fau­fil­er par quelque joint dans les choses culi­naires. A force d'au­dace, j'usurpai quelques pe­tites fonc­tions. Tour à tour chien de tourne­broche, écorcheur de lap­ins et laveur de vais­selle, j'ex­erçais cette dernière pro­fes­sion au cabaret de la _Jambe-​de-​Bois_ et j'al­lais peut-​être m'en­fouir pour toute ma vie dans ces em­plois sub­al­ternes, lorsque écla­ta en­tre la _Jambe-​de-​bois_ et le _Grand-​Vain­queur_ la ri­val­ité à laque­lle je dois ma for­tune.

Le _Grand-​Vain­queur_ et la _Jambe-​de-​bois_ don­naient tous deux du bouil­lon à un sou la tasse, mais la _Jambe-​de-​bois_ avait pour elle la pra­tique des Au­vergnats, et elle re­gar­dait en pitié le _Grand-​Vain­queur_, ré­duit à at­ten­dre et sol­liciter les con­som­ma­teurs de hasard.

Un matin pour­tant, tous les Au­vergnats de la _Jambe-​de-​bois_ émi­grèrent pour le _Grand-​Vain­queur_. Quand mon maître leur en de­man­da en pleu­rant la rai­son, ils lui répondi­rent que son bouil­lon n'avait pas d'yeux, tan­dis que celui du _Grand-​Vain­queur_ en était inondé comme une queue de paon.

Messieurs, j'eus le courage de pass­er une nu­it en­tière, caché dans une ar­moire de cui­sine, au _Grand-​Vain­queur_. Le lende­main, à l'heure où l'Au­rore prof­ite de ce qu'elle a des doigts de rose pour ou­vrir les portes de l'Ori­ent, je sur­pris le se­cret de notre ri­val.

Le mis­érable four­rait ses doigts dans un vase plein d'huile de pois­son et les sec­ouait en­suite sur les bols de bouil­lon alignés au­tour de la ta­ble. C'est ain­si qu'il y fai­sait des yeux!

Les yeux étaient nom­breux, je ne dis pas, mais quels yeux! comme c'était fait! Pas de goût, pas de grâce! ni vraisem­blance, ni idéal! Dans le tra­jet du _Grand-​Vain­queur_ à la _Jambe-​de-​bois_, mille idées jetèrent tour à tour leurs om­bres sur mon front, mais en­fin une créa­tion lu­mineuse éclaira tout à coup mon cerveau de ses flammes aveuglantes.

La seringue était trou­vée!

Tous les matins, ar­mé de cette bi­en­heureuse seringue, je vise les bouil­lons, et j'y exé­cute, la main lev­ée, une mosaïque d'yeux à faire pâlir la na­ture.

Plus tard mon procédé a été sur­pris et im­ité; mais ja­mais on n'a pu at­tein­dre à ma fac­ture. Je dé­fie tout le monde pour la main et le méti­er. Mon pa­tron m'a en­gagé pour six ans, à dix francs par mois, avec cinq sous de feux et deux béné­fices. Les jours de béné­fice, le prix des soix­ante bouil­lons est pour moi, car il est inu­tile de vous dire que dès le lende­main de mon in­ven­tion, nous avions re­con­quis les Au­vergnats.

Ain­si maître d'une po­si­tion faite, je brave dé­sor­mais les des­tinées, car je su­is d'un tem­péra­ment sage, je mets de l'ar­gent de côté, et je ne com­met­trai pas la même faute que made­moi­selle Mars et la célèbre George; je veux me re­tir­er dans tout l'éclat de ma gloire!

L'em­ployé aux yeux de bouil­lon se tut, au mi­lieu d'un cer­tain éton­nement. Tout le monde se récria sur la sin­gu­lar­ité de cette pro­fes­sion, et les es­prits in­cli­naient vis­ible­ment du côté de Roger-​Bon­temps, quand le faux Rubens prit la pa­role après avoir passé ses doigts dans ses cheveux et cassé une assi­ette pour s'em­par­er de l'at­ten­tion générale.

--Messieurs, s'écria-​t-​il, vous voyez en moi le VERNISSEUR DES PAT­TES DE DIN­DON.

Inu­tile de décrire ici la vive émo­tion des au­di­teurs. Le faux Rubens la dom­ina pour­tant en sec­ouant en­core une fois sa chevelure qui fai­sait la nu­it dans la salle, et dit avec feu:

--Je ne nie pas l'orig­inal­ité des yeux de bouil­lon fac­tices! Mais que faut-​il pour ar­riv­er à ce trompe-​l'oeil? Un léger sen­ti­ment de la ligne et quelque dex­térité dans le poignet.

Moi, messieurs, je su­is un col­oriste!

Quand une volaille n'a pas été ven­due en son temps, qu'ar­rive-​t-​il? Les pat­tes, d'abord si noires et si lus­trées, s'af­fais­sent et pâlis­sent, le ton en de­vient terne et triste, signe révéla­teur qui éloigne à ja­mais l'acheteur, ini­tié aux mys­tères de la couleur par les ad­mirables créa­tions de Delacroix. At­tiré sou­vent dans le marché aux volailles par cet amour de l'in­con­nu qui car­ac­térise les artistes, je m'aperçus de cette mélan­col­ie des pat­tes de din­don, et j'en­tre­vis un nou­vel art à créer à côté des an­ciens.

C'est à moi qu'on doit les ver­nis à l'aide desquels les marchands dis­simu­lent au­jourd'hui la vieil­lesse des rôtis fu­turs! ver­nis noirs, ver­nis bruns, ver­nis gris, ros­es, écar­lates et orangés, une palette plus var­iée que celle de Véronèse! Mais pos­séder les ver­nis, ce n'est rien! tout le monde les a au­jourd'hui; le sub­lime du méti­er, c'est de savoir saisir les nu­ances in­times de chaque es­pèce de pat­tes, et de les ha­biller cha­cune selon son tem­péra­ment!

Dans cette sci­ence dif­fi­cile, qui égale, si elle ne le dé­passe, l'âpre génie du por­traitiste, je su­is, sans mod­estie, le pre­mier et le seul, et je me flat­te qu'après moi, il n'y au­ra pas de vernisseur de pat­tes de din­don, pas plus qu'il n'y a eu de poëte trag­ique après Es­chyle.

--Eh! quoi! dit lord Sid­ney, il y a vrai­ment dans le monde tant de choses que nous ne savons pas!

--C'est à ce point, ob­ser­va made­moi­selle Régine, que j'en su­is éton­née moi-​même. Mais j'aperçois M. Sil­van­dre qui ré­clame son tour.

--Oh! moi, dit Sil­van­dre avec la voix mélan­col­ique d'un haut­bois sous les feuil­lages, je su­is par­venu à force d'in­trigues, à créer dans ma mansarde, rue Pas­cal, n° 22, au-​dessus de l'en­tre-​sol, la porte à gauche, une prairie ar­ti­fi­cielle! Là, je pos­sède un pe­tit trou­peau, que je garde en jouant de la musette, et je vis du pro­duit de son lait.

Je su­is BERG­ER EN CHAM­BRE.

--Di­able! dit lord Sid­ney, berg­er en cham­bre, celle-​là de­mande à être ex­pliquée!

--Elle ne s'ex­plique pas, mur­mu­ra Sil­van­dre en re­gar­dant les pla­fonds d'un air rêveur.

--Alors, puisqu'elle ne s'ex­plique pas, dit d'un ton de cour­tisan le per­son­nage au nez bour­bonien, per­me­ttez-​moi de pren­dre la pa­role, car, après les états merveilleux de ces messieurs, je crains pour l'ef­fet du mien, qui est bi­en mod­este. Il a sim­ple­ment pour but de pro­téger la famille con­tre la Fan­taisie.

Dans ces temps où les bases de la morale publique sont sapées à toutes min­utes, qui pour­rait le nier, hélas! il se ren­con­tre des bâ­tards pleins d'én­ergie et d'imag­ina­tion, et ca­pa­bles d'ar­riv­er aux af­faires publiques, voyez _Le Fils Na­turel_! La so­ciété est donc ex­posée à se voir gou­vernée par des hommes qui s'ap­pel­lent pour tout nom Arthur ou Ana­tole!

J'ai voulu la sauver de cette po­si­tion si déli­cate.

Pos­sesseur d'un grand nom et pau­vre comme Job, mais de­vant hérit­er d'un bi­en con­sid­érable dans trente ou quar­ante ans, c'est-​à-​dire quand je serai mort, j'ai conçu l'idée colos­sale de ren­dre un père à tous les in­for­tunés auxquels la Prov­idence a re­fusé cette sec­onde Prov­idence.

Je su­is RE­CON­NAIS­SEUR D'EN­FANTS!

Je re­con­nais tous ceux qui le veu­lent, pourvu, bi­en en­ten­du, con­tin­ua avec une adorable im­per­ti­nence le vieux gen­til­homme, pourvu qu'ils puis­sent faire hon­neur à leur père. C'est cinq cents francs, prix net... et six cents francs pour les nè­gres.

--Bah! s'écria Roger-​Bon­temps, vous avez re­con­nu un nè­gre?

--Plusieurs nè­gres et trois In­di­ens an­thro­pophages. Pour les nains, c'est cin­quante francs en plus, et je traite de gré à gré pour les in­fir­mités physiques. La se­maine dernière, j'ai eu un bon bossu. Un bossu de quinze cents francs; il est vrai qu'il por­tait des lunettes vertes.

Il est juste de dire que, tout en ne pou­vant se défendre d'ad­mir­er cette pro­fes­sion sauvage, les con­vives de lord Sid­ney furent ré­voltés par le cynisme du per­son­nage au nez aquilin.

--Moi, lui dit avec de grands airs la femme qui ressem­blait à toutes celles qui ont joué en province les rôles de made­moi­selle George, je vis comme vous de ma no­blesse. Je su­is duchesse d'O***, et ma mère vendait des pommes de terre cuites à l'eau sur le pont Saint-​Michel.

Héri­tière de cette pro­fes­sion phi­lan­thropique, j'en­vi­ais pour ma vieil­lesse un fonds de fruitière, lorsque j'eus l'idée de for­mer une so­ciété en par­tic­ipa­tion avec une de mes amies marchande au Tem­ple, et dont le fonds se com­pose d'un lorgnon en chryso­cale et d'une robe de velours.

Quand un je­une homme sans pro­tec­tion a be­soin d'être recom­mandé à un fi­nancier, il vient me trou­ver. Grâce à mon nom his­torique, j'en­tre tout droit chez le fi­nancier; mon amie me prête la robe de velours, et nous parta­geons! c'est vingt francs pour une recom­man­da­tion or­di­naire, et le dou­ble quand il faut _in­sis­ter_.

--Cet état-​là est bi­en gen­til, dit Sil­van­dre. Mal­heureuse­ment, il n'a pas de nom.

--Le mien non plus, par­bleu! fit made­moi­selle Régine. Tous les états de femme sont des états sans nom.

Je su­is la maîtresse d'un je­une fou id­iot, natif de Weimar! et je su­is payée pour cela par la famille de mon amant.

Ce mal­heureux, qui com­pose des sonates et des sym­phonies à faire gel­er la chute du Ni­agara, n'est par bon­heur ni as­sez fou ni as­sez id­iot pour que sa famille puisse le faire en­fer­mer; mais elle garde ses deux cent mille livres de rente, et elle me donne deux mille francs par mois pour me charg­er de ce ca­davre hu­main.

Made­moi­selle Régine se tut. C'était sim­ple, mais hor­ri­ble!

Tout le monde frémit.

La je­une fille reprit après un si­lence:

--Quand Ober­mann sera mort (il s'ap­pelle Ober­mann!), ses par­ents diront sim­ple­ment: Le mal­heureux mangeait son bi­en avec des filles d'Opéra!

C'est moi qui joue les filles d'Opéra.

A ce mon­strueux réc­it, lord Sid­ney se sen­tait frémir d'une se­crète hor­reur, et le je­une homme de dix-​huit ans ou­vrait des yeux grands comme le monde. Il fal­lut cepen­dant écouter en­core l'homme à la bal­afre; mais l'ef­fet était pro­duit, et c'était, comme on dit, la pe­tite pièce.

--Moi, dit cet ath­lète d'une voix formidable, je su­is em­ployé au théâtre Saint-​Mar­cel, un théâtre situé rue Cen­si­er, dans un quarti­er de tan­neurs.

On m'y ap­pelle LE FIG­URANT QUI REM­PLACE LE MAN­NEQUIN.

Le théâtre Saint-​Mar­cel est l'en­fer de la pau­vreté hu­maine. Les comé­di­ens s'y peignent les pieds avec du noir pour imiter les bottes, et cirent des bottes réelles pen­dant l'en­tr'acte à la porte du spec­ta­cle. Un procès com­pliqué con­tre les quinze derniers di­recteurs du théâtre Saint-​Mar­cel ab­sorbe le peu d'ar­gent que les artistes gag­nent à cette in­dus­trie de com­mis­sion­naire. A ce théâtre, on ne se sou­vient pas d'avoir été ja­mais payé; et c'est à ce point qu'un maître tan­neur ayant lais­sé tomber dans le foy­er des comé­di­ens une pièce de cinq francs, cette pièce est restée là jusqu'à ce que son pro­prié­taire vint la chercher, car per­son­ne ne savait ce que c'était!

Le di­recteur nour­rit les artistes chez un marc­hand de vins dont la bou­tique est située en face du théâtre; le matin, ils ont du pe­tit-​salé; le soir, la soupe, le boeuf et un morceau de fro­mage. Bi­en en­ten­du, les amendes roulent là-​dessus, puisque l'ar­gent n'est pas con­nu au théâtre Saint-​Mar­cel. Pour les pe­tites amendes on leur ôte le fro­mage, pour les moyennes le boeuf, et les gross­es amendes con­sis­tent à ne pas dîn­er du tout. Le mal­heureux comé­di­en qui est à l'amende se promène avec dés­espoir de­vant la bou­tique du marc­hand de vins, en at­ten­dant l'heure où il jouera _Une pas­sion_ et _Il y a seize ans_. Car au théâtre Saint-​Mar­cel, faute d'avoir pu en mon­ter d'autres depuis dix ans, on n'a ja­mais joué que deux pièces, _Il y a seize ans_ et _Une pas­sion_.

Dans cha­cune de ces comédies il y a un man­nequin, et le man­nequin d'_Il y a seize ans_ est pré­cip­ité du célèbre pont cassé, haut de douze pieds. Or, comme le cos­tu­mi­er, homme in­traitable, de­mandait quar­ante sous pour désha­biller et rha­biller le man­nequin pour le drame, je su­is, hélas! le fig­urant qui rem­place le man­nequin! Pour dîn­er et dé­je­uner à la cui­sine chez le marc­hand de vins des artistes, je fais chaque soir ce saut ter­ri­ble! Trois fois par se­maine régulière­ment, je tombe et je me mets le crâne en lo­ques, voyez mes bal­afres! j'ai fait vingt ans la guerre sous l'Em­pire, et je n'en avais rap­porté que deux blessures; mais le rôle du man­nequin, ce sont de rudes cam­pagnes! Seule­ment, comme je n'ai pas trou­vé d'autre état que celui-​là pour ne pas mourir de faim, je fais celui-​là.

--Milord, s'écria vive­ment Roger-​Bon­temps, je de­mande à présen­ter une ob­ser­va­tion. La pro­fes­sion de mon­sieur n'est pas ex­cen­trique, elle est ab­surde!

--Messieurs, dit lord Sid­ney, n'at­taquez pas vos pro­fes­sions ré­cipro­ques, toutes ont bi­en leur mérite, et Paris lui-​même serait em­bar­rassé, car vous êtes plus de trois, et je ne sais vrai­ment com­ment vous sat­is­faire tous! Sachez seule­ment que je trou­verais de très-​mau­vais goût de votre part de ne pas four­rer l'ar­gen­terie dans vos poches, et que moins on en retrou­vera sur la ta­ble, plus je garderai de vous un agréable sou­venir.

A cette apos­tro­phe un peu di­recte, deux ou trois des con­vives rou­girent d'avoir été dev­iné, mais ce ne fut qu'un nu­age. Ceux qui ne s'étaient pas mis à l'aise jusque-​là se rat­trapèrent, et made­moi­selle Régine en prof­ita pour s'écrier:

--Ah! mon Dieu! je m'aperçois que je su­is venue sans bou­quet, et je vais au bal!

Lord Sid­ney, qui com­pre­nait à de­mi-​mot, lui fit ap­porter par To­bie le pres­tigieux bou­quet de dia­mants et de pier­reries, et lui dit avec un sans-​façon digne de Riche­lieu: Ex­cusez-​moi si je vous le _donne_, mais j'ai si peu de temps à moi!

--Main­tenant, dit-​il en se tour­nant vers ses con­vives, rem­plis­sez les coupes, M. To­bie, et bu­vons une dernière fois aux dieux in­con­nus! Made­moi­selle Régine voudra bi­en décern­er le prix pour moi, car je me sens plein de per­plex­ité en­tre tant de métiers ex­cel­lents!

--Par­don, milord, mur­mu­ra timide­ment le je­une homme de dix-​huit ans, mais je n'ai pas en­core par­lé.

Les con­vives re­gardèrent avec dé­dain ce faible ath­lète.

--Eh quoi, lui dit lord Sid­ney avec un éton­nement pro­fond, ex­erceriez-​vous à votre âge une in­dus­trie plus ex­traor­di­naire que les pro­fes­sions ex­cen­triques de ces messieurs? Mais alors quel dé­mon peut l'avoir in­ven­tée?

--Milord, ar­tic­ula le je­une homme d'une voix douce, mais ferme, JE SU­IS POÈTE LYRIQUE ET JE VIS DE MON ÉTAT.

A cette révéla­tion foudroy­ante, tous les con­vives bais­sèrent la tête.

--Que ne par­liez-​vous plus tôt, s'écria lord Sid­ney, les dix mille livres de rente sont à vous, et bi­en à vous! Mais com­ment fer­ez-​vous pour mourir à l'hôpi­tal?

--Milord, dit fine­ment Régine, je vais prier mon­sieur de m'of­frir son bras. Et d'un geste de chat­te, elle ra­mas­sa les deux cent mille francs et les four­ra dans la poche du je­une homme.

Le bou­quet et les yeux de made­moi­selle Régine ét­ince­laient comme des myr­iades d'étoiles fris­son­nantes. Elle prit la main de son cav­alier im­pro­visé.--Et votre fou? lui de­man­da-​t-​il en trem­blant d'amour.

--Bah! répon­dit la ter­ri­ble Parisi­enne avec un cynisme à ef­farouch­er le mar­quis de Sade, plus on est de fous, plus on rit!

On se le­va pour par­tir et on choqua les ver­res une dernière fois. Les bou­gies se mouraient et éclairaient la salle des Ti­tans de re­flets en­sanglan­tés. Lord Sid­ney, sa coupe élevée dans sa belle main, en­ton­na le re­frain dés­espéré du poëte d'Al­ber­tus: _Ah! sans amour s'en aller sur sur la mer!_

Cette grande im­pré­ca­tion fut répétée en choeur, et les con­vives dis­parurent comme des om­bres par les portes de la bois­erie. Comme elles se refer­maient, lord Sid­ney je­ta un dernier re­gard sur ses con­vives.

--Oh! mur­mu­ra-​t-​il, tan­dis que ses yeux er­raient sur les bas-​re­liefs de la salle, ceux-​là aus­si sont des Ti­tans vain­cus!

M. To­bie s'avançait en souri­ant pour par­ler à son maître, mais celui-​ci le con­gé­dia d'un geste. Resté seul, il s'écria: Hélas! il faut donc que de pareilles choses ex­is­tent! Mais, sans cela, com­ment For­tu­nio au­rait-​il pu se faire bâtir en plein Paris un El­do­ra­do ar­ti­fi­ciel!

Et, cachant son front dans ses mains, il pleu­ra amère­ment.

CON­TE POUR FAIRE PEUR

--Non, mon­sieur, dit la tri­om­phante Do­ral­ice au je­une Alle­mand mélan­col­ique et blond-​jaune qui n'avait cessé de fumer sa pipe de porce­laine en at­tachant ses yeux d'azur sur la pe­tite Ja­vanaise; non, mon­sieur, puisque votre seul but est de nous don­ner le fris­son et de com­pléter l'ef­fet de ces flammes de punch jouant sur la tapis­serie, ne nous racon­tez pas une his­toire de brig­ands et de fan­tômes. Les brig­ands, voyez-​vous, cela n'avait plus cours que dans un en­droit dé­sor­mais aboli qu'on ap­pelait le Spec­ta­cle des Fu­nam­bules; et ils y ser­vaient seule­ment à ani­mer les paysages ty­roliens et à ac­com­pa­gn­er les ef­fets d'eau na­turelle. Les spec­tres, ça se range dans une pe­tite ar­moire à trucs, grande comme une boîte à musique. D'ailleurs, des meurtres, des fan­tômes, des sou­venirs sanglants et funèbres, si vous saviez comme nous autres les char­mantes, les di­vines, les adorées, nous en avons plein nos pen­sées et plein nos mé­moires! Ah! vos brig­ands de la Forêt Noire qui boivent du kirschen-​wass­er en sculp­tant des ronds de servi­ettes! vos spec­tres qui ont lu Schlegel et le _Lao­coon_ de Less­ing! notre vie de tous les jours con­tient d'autres tragédies et des his­toires bi­en autrement ter­ri­bles! Et puisque vous tenez ab­sol­ument à avoir peur, c'est moi, s'il vous plaît, qui vais vous dire un con­te pour faire peur, tel que, par ex­em­ple, la lé­gende de LA BOITE AU LAIT.

--Ah! dit le je­une Alle­mand, je la con­nais.

--Non, répon­dit Do­ral­ice. Ce con­te-​là est comme celui du ser­gent Laramée. Tout le monde le racon­te et per­son­ne ne le sait. Voulez-​vous de mon ro­man?

Ce ne fut qu'un cri unanime pour con­sen­tir, car Do­ral­ice a les dents si blanch­es! et une langue rose comme un pé­tale de rose. Son réc­it pou­vait être en­nuyeux, mais on était sûr de voir des per­les vi­vantes et des lèvres mieux fardées que le front de l'Au­rore. La belle dé­daigneuse n'eut pas be­soin de ré­clamer le si­lence et elle prit tout de suite la pa­role.

--Messieurs, dit-​elle gra­cieuse­ment, il y a comme cela à Paris beau­coup de demoi­selles qui nais­sent avec une beauté aris­to­cra­tique et di­vine, mais sans for­tune, sans dot, sans même le pe­tit peu d'ar­gent qui peut servir à ap­partenir à Dieu et à être reçue dans un cou­vent. La na­ture leur a tout don­né, la taille svelte des déess­es, les longues mains blanch­es, le pied de race, les grands yeux som­bres, étoilés, pleins de flammes, l'or­eille gra­cieuse et pure et pe­tite, la bouche éclairée de flammes ros­es, la dis­tinc­tion na­tive, tout, ex­cep­té les rentes, les maisons de rap­port, l'ar­gent mon­nayé, les titres d'ac­tions et les pro­priétés ru­rales. Elles ont de l'es­prit à flots, elles ont du bon sens, elles sont venues au monde artistes et grandes dames; mais elles sont comme Cabochard, elles man­quent de tout; on a ou­blié de leur faire avoir crédit chez le changeur et de leur don­ner leurs en­trées à la Banque de France.

Ah! pau­vre Lu­cile! à côté d'elle sa mère soupire et cherche la pierre philosophale: elle, la belle, la naïve, l'aimable, la spir­ituelle, la ravis­sante en­fant, elle aigu­ise ses pe­tites dents faites pour es­say­er les per­les rares et elle n'en trou­ve pas l'em­ploi. Elle devine la pro­fondeur de ses prunelles faites pour re­fléter les satins, les ors, les laques rouges, les san­guines de Wat­teau, et elle se de­mande si on lui a don­né ces abîmes d'amour pour servir de miroir au pa­pi­er à six sous le rouleau. Ses pieds, ses pieds adorables, ont été mod­elés seule­ment pour fouler les no­bles tapis, les tapis au fond blanc où éclosent des fleurs splen­dides, et ils s'usent là, à quoi faire? dans de vi­laines sa­vates, sur le car­reau rouge. «Pa­tience,» dit la mère qui fait les cartes, et la je­une fille répond: «Oui, ma­man.» Cepen­dant la nos­tal­gie du dia­mant et l'in­stinct de l'élé­gance s'agi­tent dans ses veines. Elle as­pire à un pays dont elle est chas­sée et qu'elle ne con­naît pas, et qui est le sien. Dans ces mé­nages-​là, il ar­rive néces­saire­ment un jour ou l'autre que la femme de mé­nage, pressée de repass­er des collerettes, s'en va de chez la mère de Lu­cile sans avoir songé à acheter les qua­tre sous de lait néces­saires au dé­je­uner du matin. Lu­cile prend la boîte au lait, et elle dit: «Ma­man, je vais acheter qua­tre sous de lait.»

Alors la mère de Lu­cile lève les yeux au ciel; pour un in­stant son vis­age flétri a retrou­vé la beauté trag­ique; sur son front, vingt an­nées, en­volées si vite, font fris­son­ner leurs ailes d'om­bre, et une larme, une grosse larme sin­istre, brûle et sil­lonne sa joue. Elle aus­si, en son temps, elle est al­lée acheter qua­tre sous de lait, et elle sait ce que ce lait-​là lui a coûté, et le temps que cela dure! Cepen­dant Lu­cile est par­tie; elle tient ses qua­tre sous et sa boîte au lait dans la main droite; de la main gauche elle relève sa jupe; elle est sor­tie tout sim­ple­ment avec sa jupe grisâtre et son cara­co brun, nu-​tête; la laitière est en face, et ça n'est pas long de tra­vers­er la rue. Mais quel di­able de chemin Lu­cile a-​t-​elle pris pour aller chez la laitière? Elle ne se le rap­pelle pas bi­en, et la voilà qui se trou­ve en robe de cham­bre de soie piquée, en pan­tou­fles blanch­es, dans un ap­parte­ment ten­du de pa­pi­er doré, avec des tapis de mo­quette, des meubles en faux Boule et des bronzes en faux bronze. As­sis au­tour d'elle, de faux seigneurs avec des faux-​cols lui ti­en­nent mille dis­cours en­tachés de faus­seté et lui font de l'es­prit em­prun­té aux _Pen­sées d'un Em­balleur_.--«Ah! se dit Lu­cile, ils m'en­nuient ceux-​là, j'aime mieux aller re­porter le lait à ma­man.» Mais ar­rêtez donc la chute du Ni­agara!

Re­porter le lait, c'est bi­en­tôt dit, Lu­cile ne le peut pas. Juli­ette va venir la pren­dre à trois heures pour aller au bois; ce soir elle va voir _Les Di­ables noirs_; on lui a ap­porté une loge. De­main, il y a le den­tiste et la modiste, et le soir la Tour-​d'Au­vergne. Après-​de­main, elle va chez le pein­tre; puis, ren­dez-​vous avec Eu­gène, un caprice. Eu­gène n'est pas amu­sant, mais il faut l'avoir eu, il est porté. Ah! que c'est vi­lain, les amies cour­tisanes qui sont des sottes, et le pa­pi­er à fleurs d'or et le faux Boule! «Dé­cidé­ment je vais aller re­porter le lait à ma­man.» Et à quelle heure? A deux heures de l'après-​mi­di, elle est en­core brisée du souper de la veille. O triste, triste vie, tou­jours les vis­ites in­téressées à l'hô­tel des Princes, à l'hô­tel de Castille, où l'on va faire son ou­vrage et porter sa marchan­dise comme une marchande de cas­quettes va porter ses cas­quettes! Et en­core, il ne faut pas fâch­er madame Pl...., qui n'est pas com­mode tous les jours. «Ah! quelle vie! j'aime mieux re­porter le lait à ma­man!»

Ah bi­en oui! re­porter le lait! Elle est à Lon­dres, elle est à Nice, elle est à Spa, elle est à Bade, elle monte à cheval, elle va au bal de souscrip­tion avec les vraies dames, elle est dame pa­tron­nesse,--dame pa­tron­nesse pour l'ex­por­ta­tion, en province; elle boit du cham­pagne, elle mange de l'ar­gent, elle mange de l'or, elle prête des pa­trons de robe aux grandes dames de l'étranger; elle s'amuse, elle s'amuse mortelle­ment; oh! comme elle s'en­nuie! Avec qui vivre, à qui par­ler, où vers­er le trop plein de ce coeur qui est resté je­une et naïf et qui l'étouf­fé? La voilà bi­en rev­enue à Paris et la laitière n'est pas loin; mais quoi! le dé­cor a en­core changé. A présent c'est le vrai bronze, le vrai Boule, les vrais grands seigneurs, les vrais princes, la diplo­matie, les ducs à duchés. O soli­tude, soli­tude, amère soli­tude!--Puis le dé­cor est de­venu tout à fait beau: voici les soies de la Chine, les meubles en laque d'or, un Raphaël; Lu­cile n'a plus d'amis, même dans le grand monde, elle a suivi les con­seils de Juli­ette, elle a com­pris la vie, elle n'a plus de préjugés aris­to­cra­tiques, on est tou­jours reçu chez elle, pourvu qu'on soit gen­tle­man et qu'on se présente bi­en, avec un faux-​col. «N'ou­bliez pas le faux-​col,» dit Ia­go. Les amants? elle en a es­sayé: tou­jours la même chose, des âmes bass­es, des gens qui vous méprisent, qui vous trompent et qu'il faut tromper toute la vie pour ne pas avoir le temps de les re­garder et de les pren­dre en dé­goût! Un soir, par hasard, Lu­cile voit jouer _La Dame aux Camélias_ ou _L'Aven­turière_; elle ren­tre chez elle, elle se hait, son coeur se brise en san­glots. Oh! se cacher, se fuir, trou­ver la nu­it noire, une nu­it où l'on ne puisse plus voir la honte et la soli­tude! «Al­lons! cette fois, j'y vais, je vais re­porter à ma­man les qua­tre sous de lait.» Non, pas en­core. Renon­cera-​t-​elle, sans avoir en­ten­du une minute, oh! une seule minute, une voix pareille à la si­enne, une voix qui lui dise: «Je t'aime,» sans bal­bu­ti­er et sans men­tir?

Déri­sion! qui le lui di­rait? A présent, les hommes qui pe­uplent son sa­lon sont des hommes-​chevaux, qui par­lent la langue des chevaux et dé­je­unent dans l'écurie. Ha­bil­lés à la dernière mode, mais stupi­des. Pleins de faux-​cols. Une fois, un poëte égaré là, bon et farouche, et timide, fi­er comme sa pau­vreté, et si doux! a jeté sur elle un long re­gard; elle aus­si l'a re­gardé et ils se sont re­con­nus frères. Oh! par­tir en­sem­ble, fuir tout cela, vivre dans l'art, dans la lib­erté, dans l'amour! Non, lais­sez toute es­pérance. Tous les deux, ils sont trop purs pour faire du faux amour dans ce monde de car­ton, et ce monde de car­ton leur tient les pat­tes par mille fi­celles! C'en est fait; un re­gard échangé, et les voilà sé­parés. Pour tou­jours peut-​être. Quand se retrou­veront-​ils? Et la laitière, l'im­pla­ca­ble laitière s'im­pa­tiente.

Qu'elle s'im­pa­tiente! Une sec­onde fois Lu­cile a trou­vé une âme soeur de la si­enne, des yeux comme les siens, éton­nés et avides, une femme, une soeur, une amie, et celle-​là ne s'en­fuira pas; c'est une femme comme elle, une vic­time comme elle, comme elle une mar­tyre vouée à la foule, et au cham­pagne, et aux soupers, et à la soli­tude! Elles se sont ren­con­trées et elles se sont re­con­nues. «Eh bi­en, puisque l'amour est un men­songe, es­sayons de l'ami­tié, vivons toutes deux. Sans nous quit­ter, la main dans la main, jalous­es, sauvages, fidèles, avec une ami­tié qui sera la haine et la honte de tout le reste! Puisqu'il le faut, nous irons à l'hô­tel des Princes, à l'hô­tel de Paris et à l'hô­tel de Castille, mais toutes deux, mais en­sem­ble, Paule et Lu­cile, et après, dans une joie in­ef­fa­ble, nous ou­blierons en­sem­ble ces heures af­freuses!» Non, ce­ci est en­core un rêve. Paule aime les hus­sards, elle est in­fidèle, elle est jalouse, elle est sotte, elle écrit des let­tres anonymes, elle fait des mots; c'est une ad­mirable poupée, pas autre chose, et, un jour ou l'autre, elle va se mari­er avec un marc­hand de cuir bouil­li ou un courtier-​mar­ron. On l'avait crue ex­altée et bizarre, et elle n'était que vi­cieuse. Elle a voulu avoir les robes d'Im­péria, l'es­prit de madame de Sévi­gné, les joy­aux de Cléopâtre, les vices de Clonar­ium, de Léé­na et de Mégilla la riche Les­bi­enne, et elle a fait tout cela par à-​peu-​près, comme les calem­bours; elle n'a pas su être femme, elle n'a pas su être artiste, elle n'a eu que les robes à soix­ante francs le mètre, l'es­prit du _Tin­ta­marre_, les bi­joux de Rudol­phi, les vices de Mar­co! Elle a fait des dettes sot­te­ment, avec une mai­son mal tenue: elle a gal­vaudé sa beauté, elle a vécu avec des gens du monde sans ap­pren­dre l'élé­gance; elle n'a rien là; elle n'a pas même su aimer Lu­cile, qui avait dans le coeur des tré­sors d'amour que nul n'a soupçon­nés. A présent, elle a en­vie d'avoir à Sceaux une mai­son de cam­pagne avec un jet d'eau tombant sur des lys en zinc, et de pou­voir dire: «Mon mari» à un homme dé­coré. Dans son beau temps, elle était sotte avec un sem­blant d'es­prit; à présent, elle est id­iote. Et voilà quelle était la dernière ressource de Lu­cile, et son dernier es­poir et sa dernière branche de salut! O mal­heureuse, mal­heureuse, mis­érable Lu­cile! Elle ne sait plus rien et elle ne croit plus à rien. Elle croit que Dieu la re­pousse et elle ne s'aime pas elle-​même. Elle a bi­en une fille, mais grâce à mille in­trigues et à mille peines, (il a fal­lu pour cela échafaud­er des mon­tagnes de men­songes,) sa fille est élevée au Sacré-​Coeur, et elle ne la voit pas, car elle désire que sa fille ne fig­ure ja­mais dans _Les Co­cottes_ et dans _Les Pieds qui r'muent_, et que ja­mais elle n'aille acheter qua­tre sous de lait dans au­cune boîte au lait! Et, à ce pro­pos, c'est le vrai mo­ment; si sa mère n'a pas en­core pris son café, elle doit s'im­pa­tien­ter; voilà l'heure, l'heure ex­acte de lui porter le lait. Cette fois Lu­cile trou­ve la laitière tout de suite. «Madame, voilà qua­tre sous, met­tez-​moi qua­tre sous de lait dans ma boîte.» Et tou­jours courant, elle ar­rive chez sa mère.--«Toc, toc.--Qui est là?--Ma mère, ma mie, c'est moi, ta pe­tite Lu­cile.--Tirez la bobi­nette, la chevil­lette cher­ra!»

«--Ma­man, c'est moi, je vous ap­porte vos qua­tre sous de lait, et bi­en d'autres choses avec, un peu de rentes, pas beau­coup, mais le dé­goût sans fond, l'en­nui mor­tel et le dés­espoir sans bornes! Il faut vous dire que tous les hommes sont sots et in­fâmes. J'ai vu les grands seigneurs, ils sont mal élevés; j'ai vu les gens d'es­prit, ils n'ont pas d'es­prit; j'ai vu les fi­nanciers, ils n'ont pas d'ar­gent; j'ai vu les diplo­mates, ils se lais­sent tromper comme des Cas­san­dres. Il y a les hommes qui mon­tent à cheval et ceux qui ne mon­tent pas à cheval; les uns sont lâch­es et les autres sont im­bé­ciles. De déli­catesse dans l'âme de ces gens-​là, il n'y en a pas plus que de ros­es mousseuses sur les rochers de Fontainebleau. En­tre eux tous, les beaux, les bril­lants, les splen­dides, il n'y en a pas un qui sache pay­er une note de restau­ra­teur d'une façon polie pour la femme qu'il ac­com­pa­gne! Les restau­ra­teurs, par­lons-​en. Au café Bignon, où cela coûte un louis pour ou­vrir la porte et dix francs pour pass­er de­vant, une salade de pommes de terre se paye le prix d'un dia­mant, et c'est une fausse salade de pommes de terre; l'huile est de l'huile d'oeil­lette et le vinai­gre du vinai­gre de bois, et il n'y a pas seule­ment de four­ni­ture! Restent les plaisirs, je sors d'en pren­dre. Être femme de plaisir, cela veut dire pass­er sa vie à s'ha­biller dans un cab­inet de toi­lette en perse verte capi­ton­née; sor­tir avec des grues et en­ten­dre les dames qui passent dire de vous: «Cette fille!» aller aux cours­es et manger de la pous­sière grise comme avec la cuiller; aller à la comédie, et, toute la soirée, avoir une ou­vreuse qui vous fourre des _En­tr'acte_ dans votre cor­sage et des pe­tits bancs dans votre crino­line. D'ailleurs, on ne joue que du Laya, et les per­son­nages de M. Laya sont aus­si en­nuyeux que ceux avec lesquels j'ai vécu pour gag­ner ma vie. Toutes les nu­its il faut souper avec le même cham­pagne et les mêmes écreviss­es à la bor­de­laise, et il y a plus de dix ans que j'ai en­vie de manger un ragoût de chré­tien. Fig­ure-​toi, les gens qui nous mè­nent souper ne soupent ja­mais, ils sont ivres; ils nous en­fu­ment avec de mau­vais cigares dont ils font tomber la cen­dre sur nos robes et sur nos épaules, ils causent de la Bourse et racon­tent leurs bonnes for­tunes, ce qui veut dire: traîn­er dans leur con­ver­sa­tion les noms de femmes qu'ils ont as­som­mées, ex­cédées et abru­ties pour de l'ar­gent; voilà ce qu'ils ap­pel­lent leurs bonnes for­tunes; et en­core elles ne sont pas vraies; par-​dessus le marché, c'est des men­songes! En dix ans, j'ai con­nu un je­une homme qui était beau; il était né avec un coeur d'usuri­er et de juif; quand il me menait dîn­er au restau­rant, il bu­vait tout le vin sans me vers­er à boire, et, s'il avait par hasard quelques louis, il les cachait dans ses souliers. J'ai tant mon­té les es­caliers à de l'hô­tel des Princes, de l'hô­tel de Paris et de l'hô­tel de Castille, que sur chaque marche je sais par coeur les ir­régu­lar­ités du tapis; et la nu­it, si par hasard je dors, je les vois en rêve. Il y a aus­si ce qu'on ap­pelle être au théâtre. Un méti­er où on gagne cent francs par mois et où l'on en dépense quinze cents, et puis il faut être très-​polie. Polie avec le di­recteur, avec le régis­seur, avec le porti­er, avec les ac­teurs, avec les jour­nal­istes, avec les ma­chin­istes, avec le garçon d'ac­ces­soires, et eux, quelque­fois, ils ne sont pas po­lis. On se lève le matin à huit heures, et, de dix heures à qua­tre, on reste sur ses jambes dans un théâtre qui est un grand désert noir et glacé, à répéter de temps à autre: «Mer­ci, ma mère! mer­ci, mon Dieu! et la croix de ma mère!» Les planch­es sont toutes sales, cou­vertes de pous­sière et elles salis­sent le bas des robes. Le soir, on cause avec son ha­billeuse et on joue; c'est-​à-​dire qu'on répète à des hommes chauves as­sem­blés les mêmes sot­tis­es qu'on répé­tait pen­dant le jour à l'épou­vante de la nu­it noire. Voilà ce qu'on ap­pelle être comé­di­enne et ce qu'on ap­pelle être cour­tisane, et ce qu'on ren­con­tre quand on va acheter du lait. Qu'est-​ce que tu veux que je te dise? J'ai des yeux qui ne savent plus voir ni le ciel, ni l'eau, ni les ar­bres, ni les étoiles; pour l'éter­nité, mes prunelles re­fléteront la perse verte de mon cab­inet de toi­lette et le pa­pi­er doré des cab­inets de Brébant. Je sais tout, j'en sais au­tant que ces dieux im­pas­si­bles de l'Inde qui, depuis mille ans, enivrés de par­fums, ca­ressés par les grandes fleurs ter­ri­bles, as­sis sur des trônes de dia­mant et sur des char­iots d'as­tres, rêvent à la stu­pid­ité et à la méchanceté hu­maines. Je sais ce que pensent les re­gards et ce que les lèvres vont pronon­cer, et avant qu'un homme ne par­le, je vois tout de suite qu'il va men­tir. Je sais que la vie est une hor­ri­ble chose et que les hommes sont de méchantes bêtes,--et je te rap­porte les qua­tre sous de lait dans ta boîte au lait.»

--Ma fille, répond la mère, tu en sais au­tant que moi. Assieds-​toi là, bu­vons notre café et faisons les cartes. Le bon Dieu te de­vrait bi­en un peu d'amour, mais c'est bi­en rare que le bon Dieu fasse un mir­acle, et il ne s'oc­cupe guère de pau­vres filles comme nous.--Ain­si finit l'his­toire de Lu­cile. Dé­sor­mais, dit en ter­mi­nant la tri­om­phante Do­ral­ice, c'est elle qui, tous les matins, va acheter le lait dans la boîte au lait; et elle ne reste ja­mais plus de trois min­utes. Pour moi, (ajou­ta-​t-​elle,) j'en su­is en­core à m'amus­er aux bagatelles de la porte chez Mom­bro et chez Janis­set; mais il y a des jours de pluie tout dé­couragés où mes pe­tits doigts se tour­mentent déjà comme pour chercher l'anse de la boîte en fer bat­tu; et quant à ma­man, il y a pos­itive­ment des fois que je pense à elle, et comme sa rue a été dé­molie, si mes amoureux m'en­nuient trop, je fini­rai par de­man­der son adresse.

--Br­rr! fit Médéric, voilà un ro­man qui donne froid: je vais remet­tre du bois au feu.--Il en re­mit, en ef­fet; une vaste clarté inon­da l'ate­lier, tous les vis­ages étaient pâles, et on s'aperçut alors que, prof­itant sans doute de la préoc­cu­pa­tion générale, le je­une Alle­mand aux cheveux blond-​jaune avait dis­paru en com­pag­nie de la pe­tite Ja­vanaise.

L'IL­LUS­TRE THÉÂTRE

Tout an­nonce un événe­ment dans le monde dra­ma­tique. Déjà les hommes de goût es­suient les ver­res de leurs pince-​nez. Au haut du ciel, des vapeurs écar­lates et ros­es imi­tent les ban­deroles flot­tantes, et des demoi­selles, bril­lantes comme des li­bel­lules, en­trent en foule chez le marc­hand de gants à vingt-​neuf sous.

Cepen­dant elle s'im­pa­tiente der­rière son rideau, la fille du di­vin Aristo­phane, la Comédie. Elle s'im­pa­tiente, et elle agite son front taché de lie, om­bragé d'un ban­deau de vi­gne et de raisins. Elle gour­mande ses do­mes­tiques, et les frappe de sa marotte, où chantent des grelots d'ar­gent et d'or.

--Al­lons, s'écrie-​t-​elle, courage, fainéants! O ma­chin­istes dépourvus de la flamme sacrée, ô régis­seurs plus lents que des tortues, n'en­ten­dez-​vous pas que le pe­uple le plus spir­ituel de l'univers com­mence à imiter les cris des an­imaux féro­ces, tout en mangeant ses grenades et ses pommes vertes? Ig­norez-​vous que mes cinq mu­si­ciens lui ont déjà exé­cuté par trois fois l'ou­ver­ture du _Je­une Hen­ri_ et qu'il est temps de pass­er à d'autres ex­er­ci­ces? Par Bac­chus! un peu d'ac­tiv­ité, je vous prie; que les son­nettes fassent _drelin drelin_, et les cloches _bim­bam_, et que mes comé­di­ens parais­sent!

Qu'ils parais­sent vê­tus de jaune-​safran, de vi­olet ten­dre et de bleu-​ciel, dans les cos­tumes tra­di­tion­nels ap­pro­priés à leurs car­ac­tères et que mon poëte lui-​même s'avance, avec son habit noir et son chef-​d'oeu­vre. Et vous, as­tres, prêtez l'or­eille!

Voici Pier­rot, Ar­lequin, la Colom­bine toute pom­pon­née de rubans qui vo­lent à la brise, et Cas­san­dre, et la Fée avec son étoile de strass sur le front, et les gâte-​sauce avec leurs pâtés, et les harengères por­tant les pois­sons de toile peinte, rem­bour­rés de foin tout neuf, et voici, mon­té sur son char­iot de pier­reries à roulettes, at­telé de deux colombes en bois dé­coupé, l'en­fant Amour in­dis­pens­able aux féeries. Mais quoi, se mo­quent-​ils du monde? Pier­rot, jadis plus blanc que les lis du jardin et les neiges de l'Hi­malaya, crève à présent dans sa peau. Il est rouge comme une pivoine, comme le feu d'un lon­drès bi­en sec, comme la cara­pace d'un homard cuit à point!

Doux et naïf Pier­rot, où donc avez-​vous volé ces couleurs écar­lates? Et toi, Ar­lequin, toi qui étais sou­ple et gra­cieux comme un ser­pent du par­adis d'Asie, toi qui bril­lais comme l'arc-​en-​ciel après un or­age des tropiques, d'où te vient cet air triste et fu­neste, et pourquoi march­es-​tu ain­si le front cour­bé vers mon tréteau, comme un Ar­lequin prince de Dane­mark?

Toi Colom­bine, ma colombe, ma colombelle amoureuse et folle, que sig­ni­fient cette pe­tite toux sèche et ces airs bégueule! Ain­si par­le la fille d'Aristo­phane, et elle ne sem­ble pas du tout sat­is­faite de ses ac­teurs changés en nour­rice. Eux pour­tant se défend­ent le mieux qu'ils peu­vent avec la sim­ple élo­quence de leur coeur.

--Hélas! madame, dit Pier­rot, le di­able sait que mes pas­sions étaient bi­en in­no­centes. Vol­er le vin que la fée changeait, pour me punir, en fusée d'un sou, vider les tour­tes de car­ton, pêch­er à la ligne, et quelque­fois manger des sang­sues frites, tels étaient mes austères plaisirs! Aus­si rien ne trou­blait la sere­ine can­deur de mon vis­age blanc comme la robe d'une épousée. Mais qui peut fuir son des­tin? Pen­dant les _relâch­es pour ré­pa­ra­tions à la salle_, j'ai en­ten­du les vers de l'École du bon sens et j'ai lu les ro­mans réal­istes, et tout de suite le rouge m'est mon­té à la face! J'ai voulu savon­ner ce vis­age im­pru­dent et lui ren­dre sa blancheur pre­mière. Bah! lessive, potasse, savon-​ponce, rien n'y a fait. Ce rouge est d'aus­si bonne qual­ité que le noir des nè­gres! mais aus­si pourquoi ont-​ils changé la rè­gle des par­ticipes?

Pour mon con­frère Ar­lequin, il était la je­unesse, l'amour, la fan­taisie, l'éclair de joie, le chéru­bin de Cidalise et le jou­jou des pe­tites filles. Au­jourd'hui toutes les qual­ités qu'il avait dé­plaisent fort aux dames! Les mangeuses de pommes ne man­gent plus de pommes: les filleules d'Ève n'ai­ment plus que ces pe­tites im­ages gravées sur aci­er, ap­pelées _fafiots_ à cause de leur frou-​frou. Voilà pourquoi Ar­lequin-​Ham­let fait des yeux blancs. Quant à made­moi­selle Colom­bine...

--Oui, s'écria la déesse en faisant tintinnab­uler ses clo­chettes, ex­plique-​moi un peu pourquoi Colom­bine est en­rhumée du cerveau?

Colom­bine elle-​même prit la pa­role en bais­sant mod­este­ment ses grands yeux as­sas­sins, frangés de cils noirs. Non, par Ra­belais! ce n'était plus là la demoi­selle si alerte à se sauver en com­pag­nie de son cher don Juan, à travers les guérets tout fris­son­nants d'épis d'or, et à travers des cabarets où l'on boit le vert Suresne. La pau­vre Colom­bine tou­ssait à fendre l'âme des pier­res, et sur ses pom­mettes bril­lait une triste-​lueur de sang.

--Chère madame, mur­mu­rait-​elle, j'ai été heureuse, j'ai été folâtre; je ne trou­vais pas as­sez de moulins pour jeter mes bon­nets par-​dessus! Mais prenez pitié de moi! ils m'ont cou­verte de camel­lias, et je su­is de­venue in­sen­si­ble­ment comme les camel­lias; un je­une maître plein d'es­prit, hélas! m'a déguisée en fille de mar­bre, et il m'en est resté un froid de mar­bre qui m'a don­né une flux­ion de poitrine; ils m'ont dit de tou­ss­er pour rire, et à présent je tou­sse pour tout de bon: voilà mon his­toire.

--Oh! voilà qui ne peut se soutenir, dit avec in­dig­na­tion la Comédie couron­née de raisins. Une Colom­bine poitri­naire! un Pier­rot san­guin! un Ar­lequin avec du vague à l'âme! Au moins, j'es­père que mon poëte m'au­ra écrit une belle satire en di­alogues. Nous y ver­rons quelque pe­tit robin se faisant don­ner de gros cor­nets d'épices qu'il va manger avec les cein­tures dorées, tan­dis que Madame or­donne à Toinon de laiss­er la porte de la rue ou­verte pour un grand drôle à plumet rouge et à longue rapière!

Et, en tout cas, je su­is cer­taine que l'on n'a pas pu me cacher mon Cas­san­dre, si réjouis­sant avec son asthme, sa canne à corbin et son chef bran­lant. A dé­faut de ceux-​là, j'au­rai Cas­san­dre!

--Oh! déesse, répond le bar­bon, re­gardez-​moi; je su­is bi­en changé! Vous me croyez vieux; mais je su­is je­une comme un louis d'or. Vous me croyez bête; je su­is spir­ituel comme une liasse de bil­lets de banque. Je su­is je­une, char­mant et adoré, car je m'ap­pelle Prime, Ac­tions, Obli­ga­tions; je m'ap­pelle robe de den­telles, parure et car­rosse! Mes dents sont noires? Non, tant que Janis­set ven­dra des per­les de Cey­lan et d'Ophir! En vérité nous avons changé tout cela, et je n'au­rai pas les yeux éteints et chas­sieux tant que j'au­rai les mains pleines de dia­mants. Au­jourd'hui, Lovelace, c'est Cas­san­dre: place à Lovelace!

La Comédie déchire son ban­deau de vi­gne et de grappes noires.

--_Ohimè!_ s'écrie-​t-​elle, qui me ren­dra les comé­di­ens au gros sel, les comé­di­ens de la vieille gai­eté et de la farce il­lus­tre, dont l'ar­rivée fai­sait dire dans les auberges: _V'là les comé­di­ens, ser­rez les cou­verts!_ Poëte, ne par­le pas. Je lis dans tes yeux que tu pho­togra­phies ton porti­er! Écoutez-​moi, mes bons servi­teurs. A dé­faut de _Plu­tus_ et des _Oiseaux_, qu'on se rap­pelle la tragédie de Scapin et de Zer­biri­ette, et vous, tombez, masques ridicules! Ar­lequin, reprends la rose qui fait aimer, et toi ta face de clair de lune! Il me faut la vie, la pas­sion, le re­gard flam­boy­ant, le mot rapi­de, l'épi­gramme au tran­chant d'aci­er, le vin dans les ver­res et le rire aux dents blanch­es, la lyre har­monieuse et le fou­et sanglant, la joie bi­en por­tante et la sainte ironie: sou­venez-​vous que je viens d'Athènes!

FIN

TA­BLE

LES PARISI­ENNES DE PARIS

La Femme-​Ange La Bonne des Grandes oc­ca­sions L'In­génue de Théâtre La Maîtresse qui n'a pas d'âge Le Coeur de mar­bre La Dame aux peignoirs Galatée id­iote La Femme de treize ans La Je­une fille hon­nête L'Ac­trice en Mé­nage La Vieille Fu­nam­bule La Di­vine Cour­tisane

L'AR­MOIRE

LES NO­CES DE MÉDÉRIC

Chapitre Ier.--Où l'au­teur, éminem­ment col­oriste, prou­ve qu'il n'ap­par­tient pas à l'École du bon sens, et in­sin­ue qu'il pos­sède un dic­tio­nnaire des Rimes français­es

Chapitre II.--Où l'au­teur, qui a lu les ro­mans de Méry, et qui tient à étaler son éru­di­tion, met en scène des Chi­nois et un Su­isse qui éton­neront M. Stanis­las Julien et feu M. Toppfer

Chapitre III.--Où Médéric re­grette ses chan­de­liers, ses po­ter­ies, made­moi­selle Ninette, made­moi­selle Louisa, et une femme du monde qui désire garder l'anonyme

Chapitre IV.--Apothéose tri­om­phante de Naïs, crêpe bleu, ly­copode et feux de Ben­gale

Chapitre V et dernier.--Le ro­man finit au mo­ment où M. Bou­quet al­lait de­venir in­téres­sant