Apothéose triomphante de Naïs, crêpe bleu, lycopode et feux de Bengale.
Mais que m'importent Ninette, Louisa et madame Julie? La voilà celle que j'ai vraiment aimée! Oui, c'est toi, Naïs, Naïs, doux nom virgilien! nom de poëme et d'églogue.
Oui, je te vois, Naïs bien aimée! mes vraies amours; c'est ton corps deviné par le seul Rubens, et cette tête enfantine, toute blonde, ces grands yeux étonnés, cette petite bouche écarlate, bouche de petite fille! Ses dents étaient blanches, blanches, mais pas d'une blancheur cruelle, comme celles d'Henriette. J'aimais surtout ses pieds et ses mains, si beaux, si purs, si bien proportionnés, mais qui avaient le bonheur de n'être pas tout petits; car c'est une terrible chose, les mains et les pieds de roman! Elle avait été au couvent, et lorsqu'elle chantait le _Stabat_ ou _Inviolata_, c'était à ravir le paradis et Racine lui-même. Elle sait aussi des chansons populaires, cette enfant née au village, et je jure que c'est la vraie poésie et la vraie musique! Que me parlez-vous de mademoiselle Alboni et de madame Lauters? Il fallait entendre Naïs chanter:
Mes souliers sont rouges, Ma mie, ma mignonne; Mes souliers sont rouges, Adieu mes amours! J'ai de beaux souliers, Que ma mie m'a donnés, etc.
Et ceci:
J'ai un' commission à faire, Je ne sais qui la fera. Si je l'dis à l'alouette, L'alouette le dira. La violette se double, double, La violette se doublera.
Doux Ronsard, toi le vrai lyrique, tu aurais bien aimé Naïs! Elle avait imaginé un mot charmant: _dormette_ (cela voulait dire un lit). Pour _dormir_, elle disait aussi: _Je vais faire ma dormette_ (alors cela voulait dire: mon somme.)
Mais c'est qu'elle en avait inventé une merveilleuse _dormette_! En passant devant chez le serrurier qui vend des jardinières, sur le boulevard des Italiens, elle avait admiré, en souriant comme une petite folle, les petits berceaux d'enfants en fer doré et en soie jaune safran ou rose clair. Et Naïs, cette splendide femme de Flandre, s'était fait faire pour dormette un grand berceau rose et or!
C'est à Naïs, ce petit calepin à couverture d'argent niellé, ces souliers de chambre en soie blanche capitonnée, cette tresse de cheveux cendrés et ce marabout rose, (doux souvenir!) et encore cette poupée habillée par Palmyre; car elle joue à la poupée, Naïs.
Naïs, petite Naïs, ma bien-aimée, toi pour qui j'eusse essayé de traduire _Le Cantique des Cantiques_!
Poussée par une déesse, sans doute, je t'ai toujours vue arriver chez moi et frapper: toc! toc! les jours où j'allais faire une bêtise, et toujours tu m'en as empêché.
Petite Naïs, pourquoi n'es-tu pas venue me voir ce matin?
CHAPITRE V ET DERNIER
Le roman finit au moment où M. Bouquet allait devenir intéressant.
--Toc! toc!
(Mais je me suis trompé en écrivant le titre du chapitre précédent. C'est ici la vraie apothéose des Funambules, avec l'air rose! Il marche vivant dans son rêve étoilé.)
--Toc! toc!
C'est elle, Naïs, la petite Naïs avec sa robe de soie blanche et son cachemire collé à son beau corps! Naïs avec sa tête d'enfant noyée de tresses blondes!
--Mon cher seigneur, dit-elle en entrant, j'ai senti, où j'étais, que vous alliez faire une bêtise! Dites, mon âme?
--Mademoiselle, répond Médéric, asseyez-vous et buvez ce vin parfumé comme vos lèvres. Je vous jure que je vous aime comme jamais Juliette n'a aimé Roméo. Et voici votre _dormette_, qui étale sur sa couchette d'ébène des blancheurs de neige et d'ivoire!
Et Médéric fut si joyeux qu'il se récita tout d'une haleine _Le Triomphe de Pétrarque_, cette ode qui ressemble à un vase de diamants empli jusqu'aux bords de pleurs limpides.
Et il jeta par la fenêtre un exemplaire de _L'Ombre d'Éric_.
Au dehors, la nuit était sereine. Et cependant, ta poitrine, ô Naïs, brillait plus blanche que ce clair de lune!
Et ses lèvres! ô Sappho et Phryné, mes amantes idéales, qu'eussiez-vous dit en les voyant fleurir comme les lauriers-roses sur les bords argentés de vos fleuves!
Cependant, plus prompt que la mort envoyée par l'Objibewas, habile à lancer les traits;
Plus rapide que _Le Véloce_, qui brûlait plus de treize cents francs de charbon par jour pour porter Alexandre Dumas et sa compagnie;
M. Bouquet, l'estimable concierge de Médéric, courait à toutes jambes vers le numéro 1 de la rue du Havre, porteur d'une lettre ainsi conçue:
_A M. de Bourgjoly des Aubiers._
Monsieur,
Mon médecin et ami, le docteur Crestié, m'a, sur mes instances, laissé voir la triste vérité dans toute son horreur. Je suis poitrinaire, monsieur, et je ne verrai pas la nature renaître au printemps prochain.
Il ne me reste plus qu'à pleurer l'honneur de votre alliance et mademoiselle des Aubiers, cet ange pour lequel j'irai prier les anges du ciel.
Je mourrai, en me disant, monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
MÉDÉRIC.
Telle est, racontée avec soin par un narrateur impartial, l'histoire exacte des noces de Médéric.
Et, disons-le en terminant, notre assembleur de syllabes a su trouver résolûment le vrai bonheur. Combien de mortels, au contraire, cherchent dans des sentiers où n'a jamais passé le vent de son aile, ce chatoyant phénix dont les yeux sont des diamants noirs! C'est là une vérité qui vous sera démontrée victorieusement, si vous consentez à laisser vivre encore un peu la sultane Schéhérazade, et si vous voulez bien ne pas trop fermer les yeux ou détourner la tête jusqu'à la fin de cette petite heure, pendant laquelle défileront devant votre fauteuil _Un Valet comme on n'en voit pas_, _La Vie et la Mort de Minette_, _Le Conte pour faire peur_, _Sylvanie_ et _Le Festin des Titans_. La soirée sera terminée par _L'Illustre Théâtre_, épilogue curieux et surprenant, dans lequel toute notre troupe comique paraîtra avec des costumes entièrement neufs. Vous y reverrez surtout avec plaisir Arlequin, l'excellent compère, que nous avons recueilli pieusement, depuis le jour où messieurs les Comédiens français l'ont mis à la porte de chez Marivaux, comme rappelant trop exactement par son costume les arcs-en-ciel, les aurores boréales, les boutiques de joaillerie, les sonnets de Desportes, les paysages radieux et les bouquets de fleurs.
UN VALET COMME ON N'EN VOIT PAS
C'était au petit lever d'un des princes de la critique, entre dix et onze heures du matin. On causait. Tout à coup, un nouveau personnage, célèbre à plus d'un titre parmi les artistes, entra bruyamment, donna au feuilletoniste une vigoureuse poignée de main, et se laissa tomber dans une moelleuse bergère, en murmurant son fameux _ouf!_ plus connu à Paris que le _mon dieur-je!_ d'un bouffon célèbre.
--Louis, s'écria le critique, du rhum, des cigares!
--Ah! dit le nouveau-venu en admirant la noble candeur et l'impassibilité sérieuse avec laquelle Louis disposait sur un guéridon les jolis verres de Bohême, cet homme est heureux! Quel directeur-général d'une compagnie de chemin de fer, quel ténor, quel prélat du _Lutrin_ oserait se dire plus heureux que Louis? Comme vous, il a vu familièrement dans ce petit salon mademoiselle Rachel, M. le comte Demidoff, M. Ballard du Vaudeville, et toutes les célébrités contemporaines! Comme vous, il marche sur des tapis de la Savonnerie et prend son café dans une tasse de Saxe! Il a été de moitié dans tous vos bonheurs et dans toutes vos joies. De votre vie il n'ignore qu'une chose, et quelle chose! Il ne sait pas ce que c'est que de _faire de la copie_, l'heureux homme.
Ce fruit merveilleux de la gloire qui flotte devant vous comme le repas de Tantale, ce rocher du feuilleton que vous roulez incessamment comme Sisyphe, cette nue éclatante qui s'appelle la popularité, et que vous étreignez comme Ixion entre vos bras avides, il ne les connaît pas, si bien que ce fortuné gaillard passe comme vous depuis vingt ans à travers tous ces amours, toutes ces fêtes, tous ces événements gais ou tristes, toutes ces pantomimes et ces belles comédies racontées chaque matin, et qu'il n'a pas corrigé une seule épreuve! Il ignore ce que c'est que le _cicéro_ et le _petit-romain_; et le plus bel Horace de Baskerville ne vaut pour lui que cinquante centimes, comme pour l'épicier du coin! Que ne suis-je domestique!
--Tiens, s'écria un des assistants, vous avez dit cela comme: _Que ne suis-je la fougère?_
--Ah! messieurs, dit un peintre célèbre, ne rions pas. Après l'état de jolie femme, l'état de valet est bien le plus heureux que je sache. Vous savez que Gavarni a écrit si spirituellement: _Quand on a dit qu'on a une femme, ça veut dire qu'une femme vous a!_ C'est bien plutôt votre domestique qui vous a. Je vous jure ma parole d'honneur que le mien est parvenu, par ses intrigues, à me faire faire le portrait de sa maîtresse!
--Et le mien! dit un jeune maestro, auteur d'une symphonie à succès, le mien joue de la clarinette chez moi, malgré moi, et je le souffre!
--Vous voulez dire que vous en souffrez, dit le peintre.
--Pourquoi le souffrez-vous? hasarda timidement un petit astre encore non découvert, ce qu'on pourrait appeler un poëte lyrique de première année.
--Il le _fââllait_! reprit le musicien en parodiant le grand Bilboquet.
Et la conversation continua sur ce ton, chacun se renvoyant _le mot_, si bien comparé par Balzac à la balle élastique des écoliers.
--Le mien, dit quelqu'un, apporte chez moi des opéras comiques!
--Comiques! C'est inouï! Vous cire-t-il vos bottes?
--Quelquefois.
--Enfin! pourvu qu'il ne vous fasse pas cirer les siennes!
--Cela s'est vu. Un de nos plus grands poëtes a écrit des feuilletons tout exprès pour raconter à l'Europe les étourderies de son nègre. Voilà un garçon qui savait se faire cirer ses bottes par son maître! Quand les théâtres envoyaient des loges, ce charmant jeune homme, qu'on appelait Abdallah, faisait son choix dans le paquet de billets, et allait voir, en partie fine, un vaudeville selon son coeur.
--Faisait-il le feuilleton, au moins?
--Allons donc! Pour qui le prenez-vous? Par exemple, quand son maître l'envoyait toucher de l'argent dans quelque boutique, il s'acquittait scrupuleusement de la commission.
--Bah! il rapportait l'argent?
--Au contraire. C'était lui qu'on rapportait, au bout de trois jours, et avec un mémoire de deux cents francs. Comme je viens de vous le dire, il touchait très-bien l'argent; mais il avait l'habitude de le boire après.
--Et il buvait deux cents francs comme cela?
--Non, il consommait le reste en carreaux. Son maître l'adorait.
--Je comprends ça. Après tout, un valet comme Abdallah, bon teint, c'est la poule aux oeufs d'or, une source éternelle de copie.
--Mon Dieu, c'est selon la manière de voir. Il y a des maîtresses qui rapportent ça et qui coûtent moins cher.
--Oui, mais ça compromet.
--Tout compromet. C'est précisément pour ça qu'il faut avoir un valet qui vous empêche d'être compromis, et ça coûte cher, parce qu'il sait tous vos secrets. C'est une autre variété de nègre, l'ancien Frontin.
--Dans ce genre-là, dit le peintre, j'en ai connu autrefois un très-beau à Valentin, le caricaturiste du _Charivari_. On l'appelait M. Félix. Figurez-vous un beau garçon de cinq pieds trois pouces. Habits, cheveux à la dernière mode, bottes très-remarquables, tenue de dandy et les mains blanches. Eh bien, messieurs, il passait rue Le Peletier pour un sous-secrétaire d'ambassade, et il entretenait une marcheuse.
--Joli!
--Très-jolie. Par exemple, avec M. Félix, on n'entend jamais parler de créanciers, de parents, de maîtresses, ni de toutes ces espèces-là. Prix: dix mille francs par an!
--Ce n'est pas cher.
--Attendez donc. Dix mille francs par an, _qu'il faut payer_.
--Diable!
--M. Félix n'est pas breveté?
--Si, il a inventé une eau _Corinthienne_ qui fait pousser des cheveux.
--Où ça?
--Dans le prospectus. Il écrit très-bien.
--Messieurs, dit le musicien, voilà bien ce qui prouve la faiblesse de notre esprit. Nous voilà tous convaincus que l'état de valet est le meilleur de tous, et cependant nous n'en voudrions pas. Arrangez cela! D'ailleurs, qui servirions-nous? Nos laquais ne voudraient jamais se faire maîtres. Il n'y a que nous qui soyons assez bêtes pour cela.
--Amis, s'écria le critique qui n'avait rien dit encore, ne calomniez pas l'humanité tout entière. J'ai connu un homme d'esprit qui avait le courage de... votre opinion!
--Vraiment! fit l'ami pour lequel on avait apporté du rhum. Contez-nous cela, _vous qui contez si bien_!
Le critique s'arrangea et se pelotonna sur un divan, comme dut faire Énée avant de réciter six livres de _L'Enéide_ et parla ainsi:
--Mon ami s'appelait, par un caprice du sort, Louis Jodelet. Je l'ai beaucoup aimé. C'était un charmant garçon. J'avais fait sa connaissance chez une demoiselle allemande avec laquelle j'aimais beaucoup à causer, parce qu'elle ne savait pas le français.
--Est-ce que vous savez l'allemand?
--Non. Jodelet avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans. C'était bien le plus singulier garçon qui eût jamais bayé aux grues de la place de l'Odéon au boulevart des Italiens! Rêveur et folâtre, enthousiaste et résigné, hérissé de systèmes et d'utopies, il mettait le paradoxe, non pas dans sa conversation, comme le vulgaire, mais, à la façon des grands hommes, dans sa vie. Négligent comme un bohémien et paresseux comme un poëte, tout à coup on le voyait se faire faire quatre habits complets et écrire des volumes de roman; et il laissait le tout dans ses tiroirs. Il faisait la cour aux femmes, tantôt avec la timidité de Chérubin, tantôt avec la hardiesse de don Juan, toujours avec la persistance de Lovelace; mais il oubliait ordinairement d'aller chez ses maîtresses le jour où elles se proposaient de n'avoir plus rien à lui refuser.
A toutes ces originalités, Louis en joignait une plus grande encore, sous forme d'opinion philosophique. Il était persuadé que _la responsabilité personnelle étant la source de tous les maux humains_, il n'y a ici-bas que deux bons états, l'état de femme et l'état de domestique. Ne pouvant absolument devenir femme, il poursuivait le rêve de se faire valet.
--Ah! mon cher Léon, me disait-il souvent, le bonheur est là. Quel jour endosserai-je enfin cette livrée, qui est la liberté, l'indépendance, l'oisiveté, la rêverie, l'oubli du bien et du mal!
J'étais tellement habitué à ces boutades, que je n'y faisais plus guère attention. Un matin, je vis Jodelet entrer chez moi transfiguré.
--Enfin, s'écria-t-il, j'en ai fini! J'ai eu le courage d'être heureux! Oui, mon cher, ma dernière pièce de cinq francs avait vécu, je suis allé dans un bureau de placement, et tu vois en moi le valet de chambre de M. Bischoffsheim, riche banquier, comme on dit au théâtre.
Sans vouloir rien écouter, j'emmenai Louis. Nous montâmes dans un cabriolet et nous courûmes au bureau de placement où je dégageai, malgré lui, la parole de ce fou. Je le reconduisis jusque chez lui, je l'installai de force dans son propre fauteuil et je lui mis à la main un volume de Hugo. Cela fait, je renversai les tiroirs sens dessus dessous. La première chose qui me tomba sous la main était un manuscrit intitulé: _Véronique_. Sur-le-champ je me mis à lire.
Dès la seconde page, j'étais consterné d'étonnement. Le livre de Jodelet était un chef-d'oeuvre. Il y avait dans ces pages dédaignées par leur auteur toutes les grandes qualités des écoles modernes, les hautes conceptions, les larges vues morales et philosophiques, la hardiesse et l'élégance d'un style rompu à toutes les habiletés, et enfin cette lumière vive qui réchauffe la tranquille et puissante harmonie des compositions magistrales. Seulement, de loin en loin, je trouvais des développements parfaitement indiqués, mais que l'auteur avait négligé d'écrire, par dégoût ou par lassitude. Après avoir dévoré tout le manuscrit, je dis à Louis, qui, environné de fumée, semblait poursuivre son rêve favori:
--Écoute, Jodelet, je ne t'engage pas à compléter ton livre, je sais que ce serait inutile! Si tu veux, je souderai le tout et j'irai trouver Ladvocat. Mais sache bien une chose, il y a six mille francs là dedans.
--Fais comme tu voudras, me répondit Louis d'un ton dolent, mais à quoi bon! Un jour ou l'autre ne faudra-t-il pas finir par être domestique!
Je me levai furieux, et j'emportai le manuscrit. Huit jours après, Ladvocat au comble de la joie, m'envoyait les six billets de mille francs, dans un portefeuille enrichi d'une magnifique miniature d'Isabey. Il voulait absolument que le roman parût à quinze jours de là. Forcé par un douloureux événement de famille de faire un voyage à Tours, je suppliai Jodelet de revoir les épreuves avec soin. A mon retour, je trouvai une lettre de Ladvocat. Elle était courte, mais énergique. La voici dans toute sa simplicité:
«Mon cher Verdier,
»Vous m'avez fait _boire un bouillon_ que je ne vous pardonnerai jamais. Votre roman, qui en manuscrit m'avait paru un chef-d'oeuvre, est tout simplement une ignoble platitude. Venez recevoir à loisir toutes nos malédictions, en vidant avec nous quelques bouteilles de ce Château-Margaux que vous avez trouvé si bon.
»Je suis votre tout dévoué.»
Je courus chez mon complice Jodelet! Le misérable avait disparu sans laisser le moindre indice qui pût mettre sur sa trace. Seulement, lui aussi avait laissé une lettre pour moi. Je brisai le cachet avec rage; j'avais la fièvre:
«Mon cher Léon, tu as failli me perdre! Si je t'avais laissé faire, notre _Véronique_ se vendait à cinquante mille exemplaires et je devenais un littérateur célèbre! Merci. Où aurais-je trouvé après cela le courage de me faire domestique?»
Cette stupide raillerie m'avait exalté jusqu'au délire. Je ne sais comment j'arrivai chez Ladvocat. Sans le saluer, sans lui serrer la main, je me précipitai comme un fou sur un exemplaire de _Véronique_, et je lus!
Bonté divine! non jamais professeur de danse écrivant un poëme didactique, jamais poëte d'opérettes et d´opéras comiques n'auraient pu trouver dans leurs mauvais jours un galimatias pareil? Figurez-vous le chaos en délire, des figures ineptes, des accouplements d'images baroques et cruelles, pas d'idées, pas de style, la grammaire de Margot et l'orthographe de M. Marle! Atterré, confondu, j'aurais voulu être à six mille lieues de là, et je priais la terre de s'entr'ouvrir.
--Mon ami, dis-je à Ladvocat (et j'avais des larmes dans les yeux), j'y périrai ou je vous rendrai vos six mille francs.
--Non pas, me répondit Ladvocat avec cet aimable sourire et ces belles manières qui faisaient de lui le seul libraire de ce temps, vous ne me rendrez rien, mais vous me donnerez quarante mille livres de rente!
C'est avec des mots comme celui-là que ce grand homme nous renvoyait au travail plus forts, plus jeunes et plus audacieux après une chute. Quinze jours après, j'avais oublié cette histoire, et quant à Jodelet, je ne le revis pas de trois mois.
--Et où le revîtes-vous? demanda le peintre.
--Messieurs, c'est ici que l'histoire devient incroyable.
--Alors, dit le musicien, nous la croyons.
--C'était, reprit Verdier, au commencement de l'été, par une éclatante matinée de juin. Après avoir fait un très-bon déjeuner, je me promenais aux Champs-Elysées en songeant à une dame blonde, et en piétinant sur ces longs rubans d'asphalte que nous ont donnés des édiles prévoyants pour que nous puissions défier la fange et la poussière. L'air était pur, le ciel bleu, les nuages amusants; le feuillage éclatait sur ma tête avec des tressaillements de lumière chatoyante et fleurie, je ne songeais pas à mon feuilleton, j'étais ce qu'on appelle un homme content de vivre. Tout à coup, un spectacle singulier frappa mes regards.
Un jeune homme beau et fort, mais vêtu de haillons sordides, traînait une voiture de pains d'épices, à laquelle il était attelé! Une vieille, digne de Callot et de Goya, le suivait en criant d'une voix enrouée:
--Allons, hue! allons, hue! allons, hue!
Et parfois elle aiguillonnait, au moyen d'un méchant petit fouet, la paresse de ce coursier humain.
J'admirais cette scène comme le motif d'une jolie eau-forte, quand tout à coup l'attelage se jeta à mon cou sans quitter sa voiture et me dit d'un ton amical:
--Tiens, c'est Léon! comment te portes-tu?
--Malheureux! m'écriai-je.
J'avais reconnu Jodelet.
Je le regardai d'un air indigné. Sa figure exprimait un ravissement complet. Il avait l'air d'un homme aimé pour lui-même ou d'un boursier qui revient d'un voyage dans le bleu.
--O mon ami, s'écria-t-il, j'ai enfin trouvé le bonheur! je suis le domestique de madame! Le matin, nous venons de la place Maubert, toute la journée je traîne la voiture d'un bout à l'autre des Champs-Elysées, et le soir, je la remonte place Maubert! Madame me nourrit, me loge, m'habille, me donne six sous par jour; je n'ai à m'occuper de rien! C'est à présent seulement que je suis indépendant et libre! C'est à moi l'air, l'espace, les eaux, les feuillages, la nature, la rêverie, la poésie! C'est à moi et non pas à ceux qui ont à s'occuper de payer leurs loyers, leur nourriture et leur habillement, et surtout d'avoir de l'esprit!
Malgré tous ces beaux raisonnements, après avoir employé l'éloquence, la menace, la prière et tous les gestes nobles, je décidai enfin Jodelet à me suivre. En ôtant sa bride de son cou, il versa des larmes amères.
La vieille, restée sans domestique, nous suivit des yeux jusqu'à ce que nous fussions montés dans une voiture. Cette femme penchée avec désespoir sur sa charrette, semblait une Parque à qui l'on aurait enlevé le fil des destinées humaines.
--Ah! Léon, me dit Jodelet en sanglotant, voilà la seconde fois que tu m'empêches d'être heureux; tant que tu vivras, cela me sera bien difficile! Tu sais cependant qu'à mon sens il n'y a qu'un bon état:
Celui de domestique!
Décidément, il eût fallu être fou pour en douter, Jodelet ne voulait pas écrire des chefs-d'oeuvre.
Quoi tant de génie éteint, tant de jeunesse ensevelie! Ce domestique d'un rêve, cet esclave d'une raillerie ironique, toutes les muses s'offraient à lui et se donnaient sans résistance, et il leur préférait, pour en faire sa maîtresse, une marchande de pains d'épices! Ce poëte, il aurait pu sur les grandes ailes de l'ode élever nos âmes jusqu'au concert enivrant des sphères; il aurait pu, comme Théocrite, nous faire suivre d'un sourire mouillé de pleurs, le choeur charmant des amours idylliques sur le penchant des collines verdoyantes, au frais murmure des fontaines! S'il avait voulu nous raconter les tragédies de son âme, il aurait tordu la foule sous sa passion et sous sa colère. Esprit enthousiaste et hardi qui entrevoyait toujours le sourire des muses comiques à travers le terrible drame de la vie humaine, sans doute il aurait raillé comme Rabelais ou Henri Heine; peut-être il eût pu écrire le _Voyage Sentimental_, et il aimait mieux remplacer un cheval!
Heurter de front sa manie, c'était envoyer Jodelet tout droit chez le docteur Blanche. Mais ici, la difficulté devenait inouïe. Où trouver, de la Tamise au fleuve Jaune, une position de valet qui fût une position honorable? Il n'a guère jamais existé de lien bien sympathique entre les professions extrêmes. Si ce principe dut souffrir une exception, c'est seulement à propos des pairs de France et des marchands de peaux de lapins, et encore était-ce la toute-puissante fantaisie d'un humoriste qui avait rivé d'un trait de plume ces chaînes idéales! Que faire de Jodelet! Je m'y perdais.
Tout à coup j'eus une inspiration du ciel, un de ces éclairs qui, au moment des grandes batailles, illuminent d'une soudaine clarté le génie des capitaines.
J'avais trouvé mon affaire.
Messieurs, vous connaissez tous la marquise de T..., cette femme restée seule d'un grand siècle comme la figure vivante de la Courtoisie, cette grande dame qui fut aimée par un roi et par un poëte, et qui, presque centenaire, garde encore pour un historien à venir, les précieuses traditions de la politesse et des élégances françaises. Dès ce temps-là, la marquise m'honorait d'une amitié maternelle, et de tous les triomphes plus ou moins vides que j'ai dus à mon art, celui-là est le seul dont j'aie jamais été fier!
La dernière fois que je l'avais visitée dans son petit château de Bellevue, dans cette maison de briques roses peinte par Boucher, et où le grand Watteau lui-même a laissé tomber de sa palette radieuse quelques scènes attendrissantes et mélancoliques de son aventureuse élégie aux cent actes divers, j'avais trouvé la marquise très-triste. Les pieds sur ces tapis dont le moindre est un poëme comme _L'Astrée_, aux lueurs des torches voluptueuses, entourée de ces meubles contournés par les mains de la Grâce elle-même et sur lesquels les fleurs de marqueterie, déjà pâlissantes, se fanaient parmi les lacs d'amour, cette grande femme se sentait vaincue et désolée en voyant ainsi tomber autour d'elle tout ce qui avait été enfant au temps de sa jeunesse. Dans son parc dessiné par quelque noble élève de Lenôtre, dans ce lieu de délices où, reflétées par les eaux tranquilles, les naïades souriantes se mouraient sous le vert rideau des charmilles; parmi ces calmes vestiges d'un monde évanoui, la marquise faiblissait en sentant le souvenir l'abandonner, et enfin elle avait peur de ne pas mourir debout, une rose fleurie à la main, comme il convient à une femme de sa beauté et de sa race.
--Léon, m'avait-elle dit, vous pouvez me rendre un grand service, et je sais que vous êtes heureux d'obliger, comme nous l'étions autrefois. Vous le savez, je ne puis guère causer avec les livres; vos livres sont trop difficiles à vivre! De mon temps, les romans étaient pour nous des amis avec lesquels nous faisions de l'esprit et de l'amour comme avec nos autres amis; mais les vôtres, pour y trouver du plaisir, hélas! il faut d'abord les supplier de se laisser lire! Et puis, avouez, mon enfant, que vos poëmes n'ont rien compris à cette grande époque qui eut horreur de la laideur et de la mort, comme la Grèce d'autrefois.
--Ah! madame la marquise, répondis-je en tremblant, n'attendez pas de moi un livre qui vous rende ces joies du printemps et de la jeunesse! Tout au plus, au milieu de notre vie agitée à tous les vents, je pourrais raconter, dans quelque rhapsodie écrite au hasard, les faiblesses et les révoltes de nos âmes maladives qui ont soif de la joie et qui ne savent la chercher décidément ni sur la terre ni dans le ciel! Je pourrais faire agoniser devant vous une victime pâle et glacée, levant encore sur un lâche amant ses regards que voilent déjà les ténèbres de la mort! Mais un livre calme et spirituel, à lire les pieds sur les chenets, n'attendez pas cela de nous, madame, qui avons trop souffert et aussi trop espéré.
--Cher enfant, me dit la marquise, je ne vous demande pas un chef-d'oeuvre, hélas! C'est à peine si on en écrivait pour moi, du temps que Lancret peignait ce portrait où j'étais représentée en Diane demi-nue, avec mes lévriers couleur de rose! Ce que je vous demande, c'est une double bonne action à faire, quelque jeune homme savant et pauvre à sauver de la misère. Peut-être existe-t-il (et s'il existe, vous devez le connaître), un jeune poëte, grand et modeste, vaincu par l'envie ou par la misère, et qui consentirait à être le secrétaire d'une vieille femme qui n'a pas de lettres à écrire! En un mot, mon enfant, voilà ma dernière folie, je voudrais un secrétaire, assez instruit pour me parler de mes poëtes et de mes grandes dames comme s'il les avait connus. Je suis encore très-riche, et peut-être, pardonnez-moi cette dernière ambition, peut-être les ombrages et les fontaines de ce parc abandonné pourraient-ils encore donner à la France un poëte, auquel, moi, j'aurais donné d'abord cette médiocrité dorée que vous aimez, avec le calme, l'indépendance et la charmante oisiveté des retraites silencieuses.
Chercher la pierre philosophale aurait été plus court que de trouver ce jeune homme savant et modeste, et toutefois j'avais promis à la marquise de soulever, comme Asmodée, les toits de toutes les mansardes pour lui trouver ce livre vivant.
Peine inutile, comme vous pensez bien! mais une fois, en voiture avec Jodelet, je songeai à ces promesses, et comme je vous le disais, ce fut un éclair de génie. Lui seul peut-être était assez savant pour sauver la marquise et pour jouer auprès d'elle ce beau rôle de soeur de charité littéraire.
--Connais-tu ton dix-huitième siècle? lui demandai-je.
--Je crois que oui, me dit-il négligemment; et il se mit à me parler de la cour de Louis XV comme s'il y avait vécu toute sa vie.
Chose étrange! dans son insouciante existence de vingt-deux ans, Jodelet avait tout lu, et peut-être était-il arrivé au dégoût à force de science.
Le lendemain, quand je le présentai à la marquise, sous les ombrages de Bellevue, Jodelet, qui est né pour jouer tous les rôles, s'était mis en train d'avoir de grandes manières. Ses cheveux blonds, tourmentés par la bise, avaient l'air de la chevelure poudrée d'un marquis; mon habit noir lui allait comme s'il eût été taillé pour lui par le tailleur de Richelieu; il prenait du tabac à la rose et chiffonnait avec des airs de prince le jabot d'une de mes quatre chemises à jabot, seul héritage de mon grand-père!
Explique cela qui voudra! Jodelet fut grand seigneur comme la marquise fut grande dame. Moi-même, en écoutant sa conversation, ébloui, fasciné, je me trouvai transporté dans ce monde de scepticisme et d'élégance, avec les chevaliers, les paillettes, les épées en verrouil, les femmes en poudre, en paniers, en taille mince bariolée de soie et de dentelles, avec les bichons, les abbés, les rondeaux redoublés et les vers à mettre en chant! Parfois, dans cette causerie folle, étincelante, vague et poétique comme un rêve, je voyais bleuir autour de moi les forêts où le grand Watteau égare dans une lumière incertaine et divine son peuple de héros d'amour, frappés au coeur, mais cachant sous les livrées de la joie le désir inextinguible qui les dévore. J'y voyais sourire les Cidalises et les Florices enamourées, les Dorilas frappées de langueurs mortelles, tout ce troupeau fuyant vers Cythère sur une galère confiée aux flots infidèles!
A vrai dire, je vécus comme en songe jusqu'à l'heure où, repartant pour Paris, je laissai Jodelet installé chez la marquise avec six mille francs d'appointements et un pavillon où M. de Buffon aurait pu écrire en manchettes, le tout à la charge de lire la _Gazette de France_ à la marquise et de causer avec elle du dix-huitième siècle.
Je vous l'avouerai très-naïvement, j'étais fier de mon ouvrage, j'avais résolu un problème qui eût fait reculer d'effroi M. de Humboldt lui-même. Enfin, pour parler comme _Flambeau_ dans une charge devenue célèbre, Jodelet était domestique et il n'était pas domestique; il était domestique si l'on veut et il ne l'était pas si l'on ne veut pas; il était peut-être valet pour lui et il ne l'était pas pour les autres!
Ainsi je me berçais dans la gloire de mon triomphe, et considérez, mes amis, à quel point l'amour-propre d'auteur nous égare, tous tant que nous sommes! Mais je veux laisser parler la marquise, car je n'oublierai jamais avec quelle verve d'indignation cette excellente femme me raconta les nouvelles espiègleries de Jodelet.
--D'abord, me dit-elle, je fis prier votre ami de vouloir bien venir dîner avec moi, il me répondit qu'il mangerait à l'office, comme c'était le devoir de sa condition. Le lendemain, il me demanda quand sa livrée serait prête, et il me supplia de lui donner ma femme de chambre en mariage. Que vous dirai-je? En votre faveur, mon cher Léon, je m'étais imposé de prendre tout cela pour d'excellentes plaisanteries de chevalier en vacances, bien qu'elles me parussent un peu jeunes, adressées à une femme de mon âge. Malgré tout, j'aurais gardé mon secrétaire, car j'y tenais comme on tient à sa dernière fantaisie, mais jugez vous-même si cela m'a été possible!
--Bon, m'écriai-je, je gage qu'il vous aura brisé quelque meuble précieux ou quelque vase de vieux Sèvres, pour pasticher Jocrisse.
--Ah! si ce n'était que cela! s'écria la marquise. Votre ami, mon cher Léon, annoncé ici comme le fantôme de M. de Lauzun, me disait qu'il était _fantaisiste_! et mettait des gilets de cachemire écarlate. Il a absolument refusé d'ouvrir _La Gazette_, et il me lisait malgré moi un journal qui s'appelle _Le Charivari_. Enfin, sous prétexte qu'il était mon secrétaire, il prétendait que j'étais obligée d'écouter ses ouvrages, et il m'a forcée à entendre tout un livre qui avait pour titre: _De l'inutilité de l'Amour, des Arts et de la Littérature!_
En me racontant toutes ces folies, la pauvre marquise avait un sourire triste et semblait désespérer décidément d'un monde où les hommes de vingt ans trouvent l'amour inutile!
Je n'ai pas besoin de vous dire si je me confondis en excuses, et je crois que pour consoler ma vieille amie, je retrouvai dans ma mémoire au moins trois madrigaux inédits de Dorat et de Boufflers!
Mais, une fois sur la grande route, c'est alors que je laissai éclater ma colère et que je fis des serments terribles! Je jurai que, dussé-je retrouver Jodelet vêtu d'écarlate et de galons, je ne ferais plus rien pour le guérir de sa folie, et que je lui clouerais plutôt moi-même sa livrée sur le corps!
--En effet, dit le peintre à Verdier, il est fâcheux, pour l'intérêt de votre histoire, que vous n'ayez pas à la fin rencontré votre ami habillé en Scapin, en Pasquin ou en Basque. Ce serait plus complet.
--Je l'ai pardieu bien vu ainsi, reprit Verdier, et dans quelle circonstance, grands dieux! Je travaillais depuis six mois seulement au journal qui me fait l'honneur de me compter depuis vingt ans au nombre de ses collaborateurs. Le rédacteur en chef, M. B..., l'honnête et grand journaliste que vous savez, donnait un dîner auquel avaient été conviées toutes les illustrations des sciences et des arts. Bien entendu, je me bornais à écouter, et, ce jour-là, je devinai tout de suite combien de choses j'avais à apprendre! Seul, parmi tous les convives, l'Amphitryon _où l'on dînait_ me parut être resté un peu au-dessous de sa renommée.
Malgré cette parfaite courtoisie que vous lui connaissez, M. B..., passionné avant tout pour son journal, ne pouvait dissimuler une excessive impatience. Une heure avant le repas, il avait appris qu'une maladie grave retenait au lit le grand écrivain dont les articles _Variétés_ étaient alors l'événement en vogue dans tout le monde lettré. Il fallait laisser passer les nouvelles publications sans donner à un public, très-attentif dans ce temps-là, la suite des admirables travaux critiques qu'il attendait avec une réelle impatience.
Comme je songeais, à part moi, à cette insurmontable difficulté, mon attention fut tout à coup attirée par un des laquais qui servaient à table: ce valet, rose et blond, coiffé en Nicodème avec une queue et une cadenette, portait une culotte à agrafes et un habit rouge trop court, qui visait évidemment à rappeler la petite souquenille de Brunet.
Affairé; haletant, agile comme le clown le plus excentrique des théâtres de Londres, ce singulier domestique brisait des assiettes sur la tête des valets, enlevait les plats avant qu'on n'y eût touché, versait à boire coup sur coup à des personnages graves, et exécutait des tours de prestidigitation avec la serviette qu'il portait sous le bras, comme un marmiton dansant de Molière. Il se gardait bien de sortir de la salle sans faire le grand écart, et prenait des poses gracieuses.
Ma stupéfaction était au comble, quand le bizarre Jocrisse que j'avais sous les yeux ouvrit lui-même de gros yeux hébétés, étendit comme un danseur la jambe droite en avant, en roidissant la jambe gauche, et, levant les bras au ciel avec un entrain enthousiaste pareil à celui des paillasses de la foire, laissa tomber sur le parquet une énorme pile d'assiettes qui se brisa avec un fracas terrible.
--Tiens, dit Jodelet avec une excessive tranquillité, car bien entendu c'était Jodelet! c'est toi, Léon, comment te portes-tu?
--Malheureux, m'écriai-je avec une fureur étouffée, pas un mot!
Cependant j'avais beau vouloir me cacher, M. B... avait tout vu. Il n'y avait pas à tergiverser; il fallait à l'instant même prendre un parti.
Dès qu'on eut quitté la table, j'emmenai M. B... au fond du jardin.
--Monsieur, lui dis-je, par une de ces incroyables aventures que sans doute nous ne pourrons jamais expliquer, je viens de voir chez vous, caché sous la défroque d'un valet, le seul homme qui puisse vous tirer d'embarras. M. Jodelet est un des plus grands écrivains de notre époque. Seul peut-être, il a vu d'assez haut les questions économiques pour pouvoir vous donner, du jour au lendemain, l'article qui vous manque.
Vous riez, messieurs; le lendemain, Jodelet, traité par M. B... comme un prince de la science, donnait au journal un travail qui occupa pendant un an les revues anglaises et allemandes, et qui fut l'origine d'une polémique où furent dépensés des prodiges de patience et de génie.
--Alors, dit le musicien, Jodelet devint décidément, cette fois-là, un littérateur célèbre.
--Bon! reprit Verdier, vous ne le connaissez pas encore! il avait eu soin d'effacer sa signature sur les épreuves. Quand on le chercha pour l'accabler de remerciements, il avait irrévocablement disparu.
--Alors, il doit y avoir une dernière rencontre!
--Il y en a une, dit sentencieusement le critique, et celle-là, c'est précisément mon chapitre à effet, celui qui vaut seul un long poëme!
Il va sans dire, qu'à ce moment-là, on s'écria comme dans les comédies:
--Écoutons! écoutons!
--Encore par un jour de soleil, dit Verdier, je me trouvai arrêté sur le Pont-Neuf par un embarras de voitures.
L'une de ces voitures était une carriole normande attelée d'un bidet. Dans cette carriole, il y avait deux hommes. L'un maigre, bilieux, impatient, faisait claquer son fouet et se donnait un mal inouï pour dégager la carriole; l'autre, calme, digne, obèse comme un vieux chinois, frais comme un champ de roses et de lys, était majestueusement appuyé au fond de la voiture et semblait attendre les événements, avec l'impassibilité du juste chanté par Horace.
Celui-là, c'était Jodelet.
--Mon ami, me dit-il d'une voix grave, j'ai enfin trouvé exactement l'état que je voulais. Monsieur est propriétaire d'une délicieuse métairie normande entourée de pommiers; en avril, on vit là sous une voûte de neige odoriférante et fleurie. Monsieur me trouve extrêmement spirituel; je suis son domestique, il me sert à table et me cire mes bottes. Nous sommes venus ici toucher de l'argent que je compte dépenser à embellir la maison de Monsieur. Embrasse-moi pour la dernière fois.
Ce fut fini, je ne vis plus Jodelet.
--Messieurs, s'écria le musicien, je demande la parole pour proposer quelque chose d'extrêmement sensé. Si nous reparlons de cette aventure, nous tirerons des conclusions et nous gâterons l'histoire. C'est comme cela que La Fontaine a nui à ses fables. Ainsi donc, n'imitons pas Naucratès, et passons immédiatement à un autre ordre d'idées.
--Parbleu, dit le peintre, voilà le premier mot spirituel de la matinée.
LA VIE ET LA MORT DE MINETTE
Sous la restauration florissaient encore sur les théâtres du boulevart le mélodrame à spectacle et le mélodrame-féerie, genres tout à fait perdus aujourd'hui, et dont il est difficile de se faire une idée, même en se reportant aux chefs-d'oeuvre de cet ordre les plus connus; car Guilbert de Pixérécourt, que nous nous figurons à distance comme le héros de cette littérature pompeuse, n'en fut au fond que le Malherbe. Il s'en empara pour la civiliser, et par conséquent pour y déposer les premiers germes de destruction. En ce temps peu éloigné encore, il est vrai, mais déjà séparé de nous par tant de faits, le théâtre populaire se proposait un but radicalement opposé à celui qu'il poursuit aujourd'hui: au lieu de chercher à émouvoir l'ouvrier des faubourgs par le spectacle de sa propre vie, au lieu de lui représenter ses poignantes misères de chaque jour, il était la fantaisie qui les lui faisait oublier par des fictions où le merveilleux abondait comme dans les contes de fées et les récits des _Mille et une Nuits_.
Autant les auteurs cherchent aujourd'hui à atteindre une réalité d'où puissent découler des enseignements, autant alors, se bornant au rôle modeste d'étourdir et de distraire au lieu d'instruire, ils employaient tous leurs efforts à faire vivre le spectateur au milieu des plus étincelantes poésies du rêve. Aussi le côté moral n'était-il représenté dans leur oeuvre que par le triomphe complet de la vertu au dénoûment, conclusion aussi éminemment consolante qu'elle est fausse au point de vue humain et religieux, car tout terminer ici-bas, n'est-ce pas démontrer l'inutilité d'une autre vie?
--Qu'on me pardonne ces quelques lignes d'avant-propos, sans lesquelles on se figurerait involontairement tel qu'il est aujourd'hui le théâtre de la Gaîté, où s'est passée tout entière l'existence poétique et singulière que je veux essayer de retracer. Pour l'imaginer tel qu'il était alors, il faut rêver une sorte de compromis entre les théâtres où l'on joue l'opéra et les petits spectacles où nous voyons représenter des pantomimes. Décors à effet montrant les cieux, les enfers, et, comme paysages purement terrestres, les sites de montagnes les plus échevelés, avec les torrents, les cascades et les pins croulants sur des abîmes; machines compliquées, trucs, illusions, vols aériens, feux de Bengale; armées de danseuses, de comparses et de personnages amalgamant dans leurs riches et prétentieux costumes toutes les mythologies et toutes les époques chevaleresques, tel était l'effet général d'un théâtre de boulevart, à cette époque où le spectacle était encore la seule pâture donnée aux instincts artistiques du peuple.
Les habitants du Marais, pour qui la représentation d'un mélodrame était une si grande affaire que pendant quinze jours au moins ils en critiquaient jusqu'à la partition avec le sérieux réservé aujourd'hui aux discussions politiques; les amateurs de la vieille roche qui nomment avec tout le respect du souvenir Tautain, Frénoy, Ménier père et mademoiselle Lévesque, se rappellent, encore une actrice, nommée Adolphina, qui remplissait habituellement les rôles de fées ou de génies, et qui jouissait d'une incomparable célébrité pour l'adresse qu'elle apportait dans l'exercice vulgairement nommé: combat au sabre et à la hache.
En 1813, une année avant la naissance de sa fille Minette, qui a laissé, elle, une véritable réputation, Adolphina était une femme de seize ans à peu près, mais à qui tout le monde en aurait donné vingt-deux, tant sa tête était flétrie et déflorée par les habitudes les plus grossières. Magnifiquement proportionnée, mais d'une taille colossale, dont les statues de villes posées sur la place de la Concorde peuvent donner une idée avec leurs muscles de taureau et leurs membres athlétiques, cette amazone de bas étage eût été belle, si l'idée de beauté pouvait s'allier avec le manque complet d'intelligence et d'idéal. En effet, ses traits admirablement réguliers effrayaient et éloignaient pourtant le regard par tous les signes qui indiquent l'âme absente. Son front étroit, sur lequel empiétait encore une forêt touffue et inextricable de cheveux d'un blond fauve, l'expression hébétée et féroce de ses yeux d'un gris verdâtre, sa bouche charnue, exprimant tous les appétits sensuels, et meublée de dents blanches comme celles d'un nègre ou d'un animal carnassier, ses oreilles trop petites et d'une merveilleuse structure, enfin les taches de rousseur répandues à profusion sur sa peau où se brouillaient inégalement le blanc et le rose et l'or du hâle, tout en elle accusait ces races éternellement indomptées qui en pleine France vivent de la vie sauvage.
A sept ans, Adolphina s'était enfuie de chez ses parents, pauvres ouvriers de Châlon-sur-Saône, pour suivre des saltimbanques, dont elle avait depuis lors exercé le métier, fourrant sa tête dans la gueule des lions, faisant des armes avec des sergents-majors, enlevant avec ses dents des poids de cinq cents livres et se faisant fracasser des pavés sur le ventre. Remarquée à la foire de Saint-Cloud par un directeur qui l'avait trouvée superbe l'épée en main, elle avait été engagée au théâtre de la Gaîté. Peu de temps après, on y voyait entrer à sa suite l'homme à qui obéissait cette étrange créature, moitié femme moitié bête fauve.
Qui ne l'a observé? Le besoin de s'agenouiller devant un maître follement aimé existe chez ces natures sauvages au même degré que chez les âmes d'élite. Adolphina avait trouvé son vainqueur dans un clown, nommé Capitaine, qui, grâce à sa protection, avait quitté les baraques de la foire pour représenter dans les mélodrames-féeries les crapauds, les tortues et tous les monstres infernaux qui disparaissent par une trappe anglaise, au commandement de la sorcière. Il est inutile de dire que la sauteuse, en qui tout était vice, et qui passait son existence noire de coups et ivre d'eau-de-vie, ne pouvait se donner qu'au Vice; seulement, elle avait su en trouver une expression plus honteuse et plus basse que ce qu'elle était elle-même, car elle représentait du moins la Force aveugle et intrépide!
Au contraire, quoique lui aussi fût doué d'une vigueur qui le rendait redoutable, Capitaine était lâche. Haut de quatre pieds dix pouces à peu près, il avait tout à fait l'aspect d'un nain à côté de la géante qu'il tyrannisait et qu'il battait sans rien perdre de son prestige. Sa figure était exiguë et ignoble. Ses yeux noirs, humides, enfouis sous des sourcils épais, avaient l'air d'avoir été percés avec une vrille. Son nez grotesque, sa bouche démeublée et capricieusement fendue, son menton trop court exprimaient la cruauté stupide. Surmonté de cheveux rares, toujours trop bien frisés, ce visage était envahi tout entier par une barbe qui, même rasée avec soin, le laissait tout entier d'un bleu foncé. L'incroyable toilette de Capitaine ne contribuait pas peu à compléter cet ensemble. En tout temps, il portait sous un col rabattu une cravate de soie couleur de rose; son corps maigre flottait dans une redingote garnie de velours, et une énorme chaîne en chrysocale émaillé balançait sur son gilet de velours bleu de ciel. Ajoutez un pantalon de fantaisie collant, des chaussures toujours percées et toujours vernies, des mains courtes et maigres chargées de bagues et de pierreries, et une de ces pipes courtes et noires dites _brûle-gueule_, dont toute la personne du clown exhalait le parfum mêlé, à celui de l'alcool, vous aurez à peu près cette figure de mime, si ignoble qu'elle en devenait presque effrayante.
Tel était à peu près le couple que, même dans un monde trop exempt de préjugés, personne ne voyait sans terreur, après plusieurs mois de rapports quotidiens. Aussi, quand, le spectacle fini, Adolphina traversait les couloirs, appuyée sur le bras du monstre qu'elle appelait _son homme_, tout le monde s'écartait par un mouvement involontaire. Plusieurs fois, dans des guets-apens, Capitaine, qui était d'une habileté prodigieuse à tous les exercices du corps, avait laissé ses adversaires sur le carreau avec des dents brisées et des côtes enfoncées; d'ailleurs, on le savait capable de tout. Il inspirait un effroi mortel jusque dans la maison qu'il habitait avec Adolphina, rue de la Tour. Chaque soir on les voyait rentrer, portant l'un ou l'autre avec le paquet de hardes une bouteille de litre pleine d'eau-de-vie, et lorsqu'une demi-heure après commençaient les cris, les bruits de lutte et de vaisselle brisée, personne ne songeait à aller s'entremettre dans ces querelles de ménage, comme aussi personne ne s'avisait jamais de questionner Adolphina sur les coups de couteau dont elle portait les traces, ou sur les coups de bâton à la suite desquels elle se montrait avec le crâne fendu et sanglant.
Tous les voisins s'attendaient à voir le clown sortir seul quelque matin, et à trouver sa compagne assassinée. Pourtant les deux saltimbanques continuaient au contraire à s'adorer de cet amour mêlé de haine qui était le fond de leur vie, et c'est là surtout qu'il n'eût pas fait bon de venir mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Si la curiosité des voisins ne fut pas entièrement déçue, du moins ne se trouva-t-elle pas satisfaite par le dénouement qu'elle attendait; un jour, ils s'aperçurent que l'actrice était enceinte.
Dans quel étrange dessein la Providence pouvait-elle vouloir donner un enfant à cette créature qui, non-seulement n'avait rien d'une mère, mais qui n'avait rien d'une femme? Adolphina ne se souvenait pas d'avoir jamais été embrassée par sa mère, et les enfants lui faisaient horreur. A travers ses voyages de saltimbanque, quand par hasard elle avait vu une de ses compagnes allaiter un de ces petits anges dont la vue désarme même les coeurs les plus cruels, ce spectacle n'avait excité chez elle que du dégoût et de l'impatience. Du jour où elle sut qu'elle aussi allait être comme ces femmes qu'elle avait raillées, ses querelles avec son amant devinrent encore plus violentes et plus furieuses que par le passé. L'ivresse seule, cette ivresse de plomb qui succède à d'effroyables excès, pouvait mettre un terme à leurs combats toujours sanglants, et cependant Adolphina résistait à tout cela, grâce à son corps de fer. On croyait bien que le clown aurait tué vingt fois son enfant avant qu'il ne vînt au monde; mais personne n'osa aller le dénoncer aux magistrats. Enfin, le jour de la délivrance arriva sans que Capitaine eût cessé ses brutalités envers sa maîtresse, sans que celle-ci eût éprouvé un sentiment humain tandis que tressaillaient ses entrailles. Dans ce grand moment qui dompte les courages les plus fiers, ce ne furent pas des cris de douleur qu'elle poussa, mais des cris de rage.
Une fois qu'elle fut mère, il y eut un point sur lequel les deux amants s'entendirent à merveille: ce fut pour reporter sur l'enfant, mais cent fois plus vive, cent fois plus acharnée, cent fois plus implacable, la haine qu'ils avaient l'un pour l'autre.
Maintenant, quel enfant pouvait être né de parents semblables? Un collectionneur qui laissera une bibliothèque dramatique aussi complète que celle de M. de Soleinne et une remarquable galerie de tableaux représentant tous des acteurs, conserve deux beaux portraits de la jeune fille qui fut célèbre au théâtre sous le nom de Minette.
Le premier, daté de 1822, la représente à l'âge de sept ans, l'autre à celui de quatorze ans, où elle mourut à la suite d'un accident tragique dont le souvenir existe encore au boulevart.
Le lecteur voudrait sans doute un nom plus poétique, et je n'aurais pas manqué de le choisir tel, s'il m'eût été permis d'inventer. Mais celui-là a été consacré par les journaux du temps et par les pièces de théâtre imprimées, aussi dois-je le conserver. D'ailleurs, comme il arrive toutes les fois qu'on s'est habitué à attacher à un nom tout un ensemble de souvenirs, pour moi le nom étrange de Minette représente merveilleusement la douce et pâle figure de cette enfant morte si jeune.
Dans le premier portrait déjà, la pâleur nacrée et transparente de la tête sur laquelle flotte une indicible mélancolie, le nez et la bouche d'une finesse excessive, et pour ainsi dire exagérée, de grands yeux bleus d'un bleu céleste de myosotis, qui boivent tout le ciel, et des cheveux blonds comme ceux des saintes, qui se confondent avec l'auréole, séparés au milieu de la tête et aplatis tout droits au-dessus d'une oreille d'une délicatesse infinie, jettent l'âme dans un attendrissement profond, car on aperçoit sur cette image tous les signes dont sont marqués les êtres qui ne doivent pas vivre. Par un heureux caprice, l'artiste a eu le bon goût de ne rien changer à l'habillement de la petite Minette. Elle grelotte sous un fichu bleu troué, dont les plis fatigués et flasques ne peuvent pas du tout dissimuler une maigreur dont la vue fait peine.
Quant à l'autre portrait, je dirais qu'il est tout à fait celui d'une sainte, ravie en extase, si je ne craignais de blasphémer en parlant ainsi d'une pauvre fille qui mourut sans avoir été lavée par l'eau du baptême. Dans ce tableau, fait comme le premier par un artiste qui, sans connaître la petite Minette, avait admiré sa beauté angélique dans les coulisses de la Gaîté, le regard est tout à fait perdu dans l'infini, la bouche pâle et triste est éclairée par un sourire qui ne la quittera plus, même au delà de cette vie, les cheveux trop fins volent au souffle de la brise comme des fils de la Vierge, les mains amaigries et transparentes semblent vouloir saisir les palmes vertes du paradis.
Est-il besoin de dire quelle inguérissable tristesse s'empara de cette enfant délicate et frêle, glacée d'effroi dès que ses yeux s'ouvrirent, dès qu'elle commença à entendre et à comprendre, car elle n'entendit que des cris et des menaces et ne vit que des scènes de violence. Abandonnée sur un méchant berceau garni de haillons indescriptibles, elle s'était tout de suite habituée à serrer contre son corps ses pauvres petits membres quand le froid la saisissait, car elle avait bien vite compris que personne ne viendrait la couvrir; quand elle avait faim, elle se taisait, car elle savait qu'en le disant elle exciterait la colère de son père et de sa mère, et ferait redoubler ces cris qui la faisaient frémir. Pendant les six heures à peu près que durait le spectacle, la petite Minette restait sans lumière, toujours couchée dans son berceau défait, et frissonnant sous sa chemise de grosse toile qui lui déchirait la peau. Alors, une fois qu'elle avait entendu le double grincement de la clef qui l'enfermait, déchirée par le froid et la faim, enveloppée par la nuit noire, l'enfant se sentait élevée par les ailes du rêve, car c'est une grâce que Dieu ne refuse jamais aux créatures complètement malheureuses, de leur ouvrir la porte d'or qui mène aux paradis invisibles. Elle voyait des choses dont rien n'avait pu lui donner l'idée dans le triste galetas dont elle n'était pas sortie, des feuilles, des fontaines, de grands paysages pleins de fleurs, où passaient des figures de femmes en robes bleues semées d'étoiles.
Puis elle était réveillée par le retour de ses parents déjà à demi ivres, qui rentraient avec colère en renversant les meubles et en s'injuriant. Adolphina se délaçait en jurant et s'enveloppait de quelques méchantes jupes; Capitaine allumait son brûle-gueule et endossait une souquenille rouge pareille à celle que portent les forçats; puis assis chacun d'un côté à une table de bois blanc qu'éclairait une chandelle fumeuse, les deux mimes commençaient à boire de l'eau-de-vie en criant, en se disputant et en hurlant des chansons que l'enfant ne comprenait pas, mais qui la jetaient dans une profonde terreur. Enfin, l'ivresse allait croissant, et les coups se mettaient de la partie. La lutte s'engageait pour durer jusqu'à ce que les deux combattants tombassent ivres-morts sur le lit ou sur le carreau; et la chandelle dont la longue mèche rouge faisait flamboyer les ténèbres à l'entour, ne s'éteignait que lorsqu'elle était tout à fait consumée après avoir répandu sur le chandelier, sur la table et sur les verres des torrents de suif noirâtre.
Alors c'était de nouveau la nuit, l'ombre et le silence affreux, au milieu duquel les ronflements du clown et de sa maîtresse épouvantaient l'enfant presque autant que l'avaient fait leurs vociférations. Minette, les yeux tout grands ouverts, les mains pendantes hors de son petit lit, essayait de ressaisir les belles visions qui l'avaient bercée en l'absence de ses parents, et parfois elle parvenait à s'endormir parmi ces jolis rêves. Aussi tressaillait-elle de tout son corps au bruit horrible que faisait en se levant Capitaine, qui allumait sa pipe et vernissait ses bottes trouées en hurlant à tue-tête sa chanson favorite: _Il était un grenadier du régiment de Flan-an-dre_.
C'est ainsi que la pauvre petite fille atteignit l'âge de six ans, n'ayant jamais été embrassée et n'ayant jamais entendu un mot qui ne fût une injure. Alors ses parents songèrent à l'utiliser en lui faisant jouer des rôles d'enfant dans les mélodrames-féeries, et il fut décidé que Capitaine lui apprendrait à lire. Jusque-là, elle n'avait été que rudoyée; de ce jour elle commença à être battue. Mais de ce jour-là aussi s'ouvrit pour elle tout un monde de consolations, car son père avait choisi pour lui enseigner la lecture un exemplaire des _Contes des Fées_ de madame d'Aulnoy, imprimé sur papier gris, et qu'il avait acheté quatre sous sur le boulevard, à l'étalage d'un bouquiniste. Si elle tremblait comme la feuille en entendant son père l'appeler des noms les plus abominables, si elle devinait, à lui voir froncer les sourcils, qu'il allait encore lui briser ses pauvres petits doigts avec la tringle d'acier qu'il ne quittait pas pendant tout le temps que durait la leçon, si elle toussait à rendre l'âme, étouffée par les bouffées de fumée que le clown lui envoyait en plein visage, du moins elle put vivre en idée loin de la hideuse réalité qui la tuait.
Pour elle qui n'avait rien vu, qui ne savait rien, le monde enchanté de madame d'Aulnoy, avec ses féeries, ses princesses captives, ses palais magiques, ses combats, ses épreuves, ses triomphes, ses costumes splendides, fut le monde réel. En apprenant par ces poëmes si bien faits à l'image de la vie, qu'ici-bas toute félicité devait être achetée par des travaux et des souffrances, elle s'imagina qu'elle aussi respirerait un jour l'air pur, débarrassée de ses haillons et de l'enfer qui l'entourait, et elle sentait son front rafraîchi par le souffle de quelque bonne fée. Dans ses extases, elle traversa les airs sur des chariots célestes; accoudée sur une conque de nacre, elle glissa sur les eaux, aux chants des nymphes couronnées de fleurs. Quand elle avait marché toute une nuit au milieu d'une campagne aride où les ronces et les cailloux déchiraient ses pieds, alors, guidée par quelque lumineuse étoile, elle arrivait à un palais dont les portes de diamant s'ouvraient d'elles-mêmes, et où de belles servantes l'attendaient pour la laver dans les eaux de senteur, et pour lui passer, avec le linge blanc comme la neige, les colliers, les diamants, les saphirs, les robes couleur de soleil et couleur de lune. Debout, près de la table chargée d'aiguières d'or, un beau chevalier appuyé sur sa grande épée encore souillée du sang des monstres, l'attendait pour s'agenouiller devant elle et pour lui offrir le talisman qui fait obéir les génies. Ainsi elle vivait, désolée, meurtrie, mais donnant toute sa pensée à l'existence idéale dans laquelle elle se voyait transfigurée et heureuse.
Comme son père lui apprenait à lire, sa mère lui apprit à coudre, afin de l'employer à mettre en état les robes de ville et les oripeaux de théâtre. Adolphina maltraita sa fille plus cruellement encore que ne le faisait le clown; mais Minette, qui était née pour ainsi dire avec les suaves douceurs d'une âme résignée, était devenue la résignation même depuis que son esprit d'enfant avait trouvé une fenêtre ouverte pour s'envoler dans le ciel. En songeant aux jeunes filles des contes renfermées dans quelque grotte obscure, ou condamnées à de pénibles travaux par la méchanceté des enchanteurs, elle se sentait presque heureuse de ravauder les chiffons de sa mère et de tendre ses jolis doigts à la tringle d'acier de Capitaine. Maintenant qu'elle savait assez de couture pour faire adroitement ce que lui ordonnait Adolphina, on lui laissait de la chandelle pour passer la soirée, mais en lui infligeant un travail au-dessus de ses forces. De plus, elle devait préparer le souper de ses parents avec les provisions qu'on lui laissait, et se remettre ensuite à l'ouvrage. Mais elle avait bien vite expédié toute cette besogne avec ses doigts de fée, et elle pouvait revenir à son cher livre, qui lui racontait les aventures merveilleuses.
Elle lisait déjà si couramment et si bien que Capitaine avait arrêté là ses leçons, seule éducation que dût jamais recevoir Minette. Un jour, pour la première fois depuis longtemps, sa mère la lava et la peigna avec soin, lui mit du linge blanc, une petite robe neuve et un fichu de laine bleue qu'elle avait apportés du dehors, et ayant fait elle-même une toilette aussi soignée que le lui permettaient ses habitudes de désordre, dit à Minette:
--Prends ton livre, tu vas venir avec moi.
L'enfant ne savait que penser, mais suivit aussitôt Adolphina avec son obéissance accoutumée. Comme elle n'avait jamais passé la rue de la Tour, où ses plus longues courses consistaient à aller chez le boulanger, chez le charbonnier ou chez la fruitière, elle se sentit toute joyeuse en respirant l'air dans la rue des Fossés-du-Temple, où le boulevard envoyait quelques parfums de fleurs et de printemps, car on était en juin. Pendant la route, qui dura trois ou quatre minutes à peine, elle se demandait où la conduisait sa mère, lorsque celle-ci s'arrêta devant un grand bâtiment percé de nombreuses fenêtres et d'une petite porte au-dessus de laquelle on lisait en grosses lettres: _Entrée des artistes_. C'était le théâtre de la Gaîté.
--Entrons, dit Adolphina, c'est ici.
Puis, entraînant toujours l'enfant après elle, elle monta l'escalier, traversa les couloirs, la scène obscure, d'autres couloirs encore, arriva enfin à une antichambre meublée de quelques mauvaises banquettes et dit à une espèce d'huissier:
--Il m'attend, dis-lui que c'est moi.
--Dans un instant, répondit le domestique; madame Paul est avec lui; ils n'en ont pas pour cinq minutes.
En effet, moins de cinq minutes après, Minette ouvrit de grands yeux en voyant passer devant elle une femme élégamment parée qui lui représenta les fées et les princesses dont elle lisait tous les jours l'histoire; puis sa mère et elle furent introduites dans le cabinet du directeur.
--Ah! dit celui-ci à Adolphina, tu ne m'as pas trompé, l'enfant est très-jolie! Ah çà, comment diable as-tu fait pour être la mère d'un bijou pareil? Tu dis qu'elle sait lire?
--Comme toi et moi.
--Eh bien! dis-lui qu'elle me lise quelques lignes, à haute voix, et bien lentement.
L'enfant, tout interdite, ne bougeait pas.
--Tu n'entends donc pas, petite mendiante, petite misérable! lui cria sa mère en la frappant violemment sur l'épaule.
--Oh! fit le directeur, je vois qu'elle a été bien élevée.
Minette ouvrit son livre et se mit à lire le conte de _Gracieuse et Percinet_, mais avec tant d'âme et d'intelligence, car ce beau récit était pour elle une histoire vraie, avec une voix si délicieusement sympathique et suave, que le directeur charmé prêtait l'oreille comme à une musique! Sans doute il n'eût pas songé de longtemps à interrompre la petite fille dont il contemplait la tête blonde et mélancolique avec le plaisir qu'on éprouve à laisser se prolonger un rêve agréable; mais le domestique entra.
--Monsieur... dit-il.
--Va-t'en au diable! s'écria le directeur avec une voix si bourrue que le valet s'enfuit épouvanté.
Puis, se retournant vers Adolphina:
--Cela me va parfaitement, dit-il, aux conditions que tu sais. Demain on répète la féerie au théâtre; amène-la dès demain, et tâche qu'elle sache son petit rôle par coeur. Surtout ne bats plus ce pauvre petit ange, tu la tuerais!
--Bon, répondit Adolphina en emmenant sa fille, j'en ai reçu bien d'autres, et ça ne m'a pas empêché de grandir.
Tels furent les simples événements à la suite desquels Minette se trouva remplir un petit rôle de génie pendant les nombreuses répétitions d'un mélodrame fantastique, sans savoir ce que c'était que le théâtre, dont elle n'avait jamais entendu parler d'une manière qui fût compréhensible pour elle. Habituée qu'elle était par ses rêveries et par son livre à se figurer que toute existence humaine avait deux côtés bien distincts, l'un hideux comme ce qu'elle voyait chez sa mère, l'autre merveilleux comme les aventures qui occupaient toute sa pensée, elle ne s'étonna pas du tout d'entendre des hommes et des femmes en habit de ville s'appeler entre eux prince et princesse, ni de voir des nymphes des fontaines en manches à gigots et des génies du feu en polonaise verte. De même elle trouva tout naturel d'entendre parler de forêts magiques, de palais célestes et de torrents enchantés parmi de vieux châssis poudreux couverts de toile peinte; car elle se doutait bien qu'un jour la lumière inonderait ce monde enfoui dans l'obscurité et dans la poussière, et en ferait un monde de réelles féeries et de splendeurs éblouissantes. Elle devinait qu'alors sous les rayons qui perceraient toute cette ombre, les fleuves rouleraient des flots pleins de fraîcheurs et de murmures, que les feuillages se balanceraient sous le vent, que les fleurs s'épanouiraient éclatantes et parfumées, et que les palais découperaient sur l'azur du ciel leurs délicates sculptures.
Et, elle le sentait aussi, tout le peuple merveilleux qui devait habiter ces salles, ces clairières, ces paysages, ces maisons de diamant incendiées par le soleil, ces campagnes penchées sur des ondes endormies au clair de lune, toute cette foule passionnée, ivre d'amour, reprendrait ses riches habits, ses pierreries, sa dorure, et aussi la noblesse des traits et du geste. Vieillards à la chevelure de neige couronnés d'un cercle d'or; fées voltigeant sur un lis; chevaliers agitant leur épée flamboyante; jeunes femmes aux robes lamées, éperdues sous les menaces des divinités ennemies; génies et anges traversant le ciel comme des sillons de lumière; tous ces personnages de sa comédie laisseraient là leurs grossières enveloppes, et apparaîtraient tels que les lui avait montrés madame d'Aulnoy, éclairés par toutes les flammes que secoue sur ses créations la main mystérieuse de la Poésie.
Aussi dois-je le dire hardiment, au risque de paraître avancer une chose incroyable, le jour venu, la représentation, les décors, les costumes, les machines, les feux de la rampe et du lustre, la salle, les parures, les toilettes, la foule curieuse et palpitante n'excitèrent chez Minette aucune surprise. Les seuls étonnements qu'elle devait connaître de sa vie, elle les avait éprouvés chez sa mère, dans son berceau et dans son lit d'enfant, en ne comprenant pas que la vie pût être ce qu'elle voyait, ce taudis infect, cette chandelle rouge et fumeuse, ces chansons d'orgie, ces ivresses et ces combats horribles. Du moment où une révélation inattendue était venue lui dire: la vie n'est pas cela! elle y avait cru avidement; ces contes qu'elle avait lus étaient devenus pour elle l'histoire du monde. Aussi ne devait-elle jamais comprendre que le théâtre fût une fiction; pour elle, ces féeries dans lesquelles elle jouait un rôle devaient toujours être des drames réels. Jusqu'au jour où elle mourrait, son coeur devait se serrer quand l'héroïne se débattait contre des monstres qui, pour elle, sortaient en effet de l'enfer; et ce fut avec une émotion bien réelle, avec une croyance bien profonde, que, soutenue par un fil de fer auquel elle croyait moins qu'à ses petites ailes, elle s'arrêta au milieu des airs pour dire à son camarade Couturier: «Rassure-toi, prince Charmant, les puissances infernales se lasseront bientôt de te persécuter, et cette radieuse étoile dissipera les ténèbres qui te cachent la retraite d'Aventurine!» La pauvre petite, en étendant la main pour montrer son étoile en strass tenue par une queue de laiton, croyait bien vraiment porter dans ses mains un astre du ciel; illusion qui n'était pas même ébranlée lorsque le chef d'accessoires lui reprenait des mains cette verroterie.
Les critiques me demanderont sans doute comment ces rêveries ne s'enfuyaient pas au moment où tombait le rideau de manoeuvre, et comment Minette continuait à y croire une fois que le décor était défait, les quinquets éteints, et lorsque les chevaliers vainqueurs avaient quitté la cotte de maille pour la houppelande sous laquelle ils daignaient se laisser admirer au café Achille. D'abord je répondrais que j'essaye de raconter et non pas d'expliquer cette douce et poétique folie; mais n'y aurait-il pas là le sujet d'une remarquable étude psychologique? Une fois notre éducation faite, nous ne nous rappelons pas assez les peines qu'on s'est données pour séparer dans notre esprit le merveilleux du réel; nous oublions tout ce qu'il a fallu d'études, de raisonnements et d'expériences pour détruire en nous cette confusion qui enivre les âmes naïves. De même que nous ne naissons pas avec le sentiment des distances, et que l'expérience, la comparaison et le secours des sens nous apprennent seuls que tous les objets que nous pouvons apercevoir ne sont pas à la portée de notre main; de même aussi il nous faut tout un enseignement pour apprendre où finit l'ordre matériel des choses et où commence la vie surnaturelle; et encore les âmes et les hommes de génie ne le savent-ils jamais bien.
Pour la petite Minette, à qui rien n'avait été appris, elle voyait bien chaque jour s'arrêter à la même heure ce qui lui semblait être l'existence vraie, mais elle n'y croyait pas moins pour cela; même dépouillés de leur costume, les personnages de la féerie gardèrent toujours pour elle leur puissance, et, même vus dans leur réalité hideuse, les machines, les trappes, les cordages furent toujours pour elle les éléments d'enchantements formidables. Il y avait alors au théâtre de la Gaîté un machiniste nommé Simon, très-brave homme tout chargé de famille, exact à remplir ses devoirs, à qui la nature s'était plu à donner, par un jeu singulier, le physique rébarbatif des diables qui sortent des boîtes à surprise. Malgré tous les éloges que la petite Minette avait entendu faire de ce père excellent, et quoiqu'il lui témoignât une profonde douceur, elle le regardait comme un démon venu de l'enfer, et rien ne put la rassurer à ce sujet. En voyant le visage rouge de l'honnête Simon, ses yeux sanguinolents, ses sourcils terribles, et la crinière en broussailles qui lui servait de chevelure, elle reconnaissait un suppôt de Satan et de Proserpine, la dame au diadème de paillon rouge, à qui les mythologues du boulevard le mariaient si cavalièrement, sans respect pour les théogonies. Jamais elle ne montait sans tressaillir sur une machine ou dans une gloire dont le maniement était confié à Simon; et s'il fallait qu'elle passât à côté de lui dans un couloir, elle se reculait toute tremblante et se serrait contre le mur en se faisant si petite qu'on ne la voyait plus. Alors le bonhomme souriait tristement, et Minette tremblait plus fort, croyant voir le sourire d'un bourreau attendri d'avance sur la victime qu'il sera forcé d'égorger.
En revanche Minette avait une adoration pour une belle personne, pleine de douceur, madame Paul, qui jouait les bonnes fées, les princesses vertueuses, et en général tous les rôles sympathiques. Le fait est que c'était une jeune femme bienveillante et aimable, blanche et timide comme une colombe, et peu faite pour vivre au milieu des triomphants Almanzors qui composaient la troupe de la Gaîté. Madame Paul adorait la petite Minette: lorsqu'elle la voyait au foyer, elle la prenait sur ses genoux, l'embrassait, et lui donnait des bonbons qui faisaient moins de plaisir que les baisers à cette enfant toujours privée de caresses. Une fois que Minette regardait avec une convoitise involontaire un petit sachet turc brodé de soie et de paillettes, que madame Paul portait au cou, et qui dans la pièce représentait un talisman, celle-ci le lui donna après le spectacle. Une autre fois, un artiste avait apporté à madame Paul, dans les coulisses, plusieurs exemplaires d'une lithographie coloriée qui la représentait dans un costume de Fée des Eaux. Les dessins lithographiés, d'une invention encore toute récente alors, étaient un objet de grande curiosité; tout le monde s'empressait autour de la comédienne pour admirer ce portrait et pour tâcher d'en obtenir une épreuve. Minette qui, bien entendu, n'osait rien demander, mais qui ouvrait tout grands ses beaux yeux bleus, fut la première favorisée et faillit devenir folle de joie.
Le sachet qu'elle portait à son cou pour ne jamais le quitter, fut pour elle un véritable talisman. De même que dans les féeries elle voyait madame Paul, armée de sa baguette de diamant et couronnée de resplendissantes étoiles, terrasser les démons, rapporter la lumière au milieu des nuits funèbres et changer les voûtes infernales en paysages du paradis; de même elle s'imagina que cette bonne fée la sauverait de tous les périls, et ferait briller enfin d'une clarté pure sa vie maintenant voilée par tant de ténèbres. Elle avait attaché avec des épingles, sur le papier de la pauvre chambre qu'elle habitait avec son père et sa mère, le portrait dont elle faisait une idole; et quand par hasard on lui donnait quelques fleurs, elle en parait cette chère image. C'est devant elle qu'elle élevait son âme dans les rêveries qui étaient pour elle la prière, puisqu'elle ne savait aucune prière. C'est aussi devant cette image qu'elle passait de longues heures à broder, entre les répétitions et le spectacle.
En effet, Adolphina et Capitaine avaient bien vite pensé que cette enfant de leur haine ne leur rapportait pas encore assez d'argent, et qu'il fallait lui faire apprendre un métier. D'abord elle ne jouait pas dans toutes les pièces; puis sa mémoire lui permettait de dépenser très-peu de temps à étudier ses rôles. Justement, il y avait dans la maison une madame Lefèvre, entrepreneuse de broderies, dont le mari, monteur en bronze, avait pris Minette en amitié pour sa gentillesse. On fit marché avec cette femme, et on lui confia Minette, dont l'intelligence miraculeuse dévora là encore les difficultés avec une incroyable ardeur. En moins d'une année, elle était devenue une ouvrière de première force, et dès lors sa mère la reprit avec elle. Tous les trois ou quatre jours, elle allait chez les marchands, et apportait à Minette une tâche qui eût découragé les filleules des fées. Lorsque, en rentrant à l'heure du dîner, elle ne trouvait pas la tâche faite, elle battait sans pitié la pauvre enfant qui ne répliquait pas un mot, et pleurait sans rien dire. Pourtant, elle faisait des merveilles de prestesse et d'habileté. Sous ses doigts agiles, les fleurs, les fleurettes, les festons, les guirlandes, les arabesques; les feuillages naissaient par enchantement. Lorsque ses petits doigts n'en pouvaient plus, elle regardait le portrait de sa belle fée chérie et se mettait à travailler de plus belle, faisant jouer son aiguille et ses fins ciseaux, comme s'ils eussent été vivants.
A douze ans qu'elle avait alors, Minette, qui ne devait jamais connaître ni le nom du roi, ni l'existence de la cour, brodait déjà des chefs-d'oeuvre, qui, vendus pour rien à une célèbre marchande de la rue de la Paix, excitaient l'admiration à la cour de Charles X. Mais tant de fatigues l'avaient tuée. Ses traits, naturellement très-fins, étaient devenus d'une ténuité extrême; son nez aminci, ses lèvres pâlies, et les taches roses qui coloraient ses pommettes, indiquaient, sans que le doute fût possible, une maladie de poitrine qui allait devenir mortelle. Parfois, au foyer, quand madame Paul la mettait sur ses genoux, à la voir si souffrante et si frêle, elle pleurait en se rappelant une fille qu'elle avait perdue et qui aurait eu l'âge de Minette. Rafraîchie par ces larmes qui coulaient sur son front comme une douce rosée, l'enfant prenait dans ses petites mains la tête de son amie et la couvrait de baisers ardents. En termes assez mesurés pour ne pas fâcher Adolphina, madame Paul la suppliait de ménager sa fille.
--Vous la tuerez, disait-elle.
--Bah! répliquait la funambule en jouant avec son sabre de la pantomime, la mauvaise herbe croît toujours!
Plus Minette, en grandissant, avait montré d'intelligence, de soumission et de douceur, plus la haine de ses parents s'était accrue, sans que rien pût expliquer ce sentiment étrange. Au milieu de leur ivresse quotidienne, une seule pensée survivait en eux bien distincte et jamais endormie: celle de tourmenter et de désespérer leur enfant. Ces deux êtres violents, qui se craignaient et s'exécraient sans pouvoir se passer l'un de l'autre, voyaient-ils chacun dans la petite fille un portrait de l'être qu'ils haïssaient? Ou bien cet ange tendrement résigné leur semblait-il être un reproche vivant de leurs vices, de leurs débauches et de leur vie irréparablement souillée? Peut-être encore, en la voyant si délicate, si pareille en sa beauté aristocratique à ces enfants riches que leurs bonnes promènent aux Tuileries, sentaient-ils redoubler leur rage contre la vie honnête dont ils étaient à jamais exclus? Car, malgré leurs talents, et malgré tout le parti qu'ils tiraient de Minette, leur inconduite les condamnait forcément à la misère.
Sans doute, en regardant cette créature poétique, qui, toute maltraitée et abandonnée qu'elle était, ressemblait aux enfants nés pour le luxe, ils songeaient à ces maisons commodes et bien rangées, égayées par une élégance simple et éclairées par un feu souriant, que le soleil visite avec joie! Chacun d'eux, en regardant son sauvage compagnon, se disait à part soi: J'aurais tout cela si j'étais seul! Et alors leurs regards se tournaient féroces et impitoyables contre le pauvre être dont la naissance avait encore resserré une chaîne détestée. Du moins, ils le croyaient ainsi; car quelle femme assez robuste pour boire sans sourciller des litres d'eau-de-vie, et pour recevoir sans en être ébranlée des coups qui auraient terrassé un lutteur, pouvait remplacer pour Capitaine l'athlétique Adolphina; et, quant à elle, quel homme lui eût fait oublier son charmant clown à cravate rose?
Déjà Minette avait cette petite toux sèche, si effrayante quand on l'a déjà entendue, et qui retentit dans le coeur de ceux qui l'écoutent. Souvent, dans le foyer, les jambes et le col nus, vêtue en ange ou en amour, elle avait des quintes si terribles qu'elle semblait prête à rendre l'âme. Le sang affluait à son visage, ses yeux se fermaient, et elle pouvait à peine se soutenir. Alors sa mère lui criait:
--Veux-tu te taire, méchante drôlesse!
Elle la prenait par la main, la faisait sortir du foyer en la bousculant, et l'emmenait dans sa loge. Dès qu'elles étaient sorties, on frissonnait en entendant dans le couloir les menaces d'Adolphina et les pleurs étouffés de l'enfant. Capitaine, costumé en diable ou en grenouille, avec sa tête sous les bras, ne faisait aucune attention à cet épisode et continuait à fredonner quelque romance sentimentale. Si quelqu'un de ses camarades lui faisait remarquer les cruautés d'Adolphina:--Bah! disait-il, ce sont leurs affaires! Je n'entends rien aux questions de pot-au-feu, je suis un artiste!
Pourtant les souffrances de Minette, ce martyre de toutes les heures infligé à une enfant qu'on voyait déjà couronnée par les roses blanches de la mort, avaient attendri quelques honnêtes coeurs, et on fit des efforts pour intéresser le directeur à cette histoire fatale. Madame Paul, qui était entourée au théâtre de ce respect que savent imposer dans tous les mondes les caractères dignes, le supplia d'interposer son autorité.
--Hélas! madame, lui répondit le directeur, je souffre comme vous de voir assassiner, sous mes yeux, cette créature angélique; sa toux me bouleverse l'âme. Je donnerais tout au monde pour la sauver, mais j'y perdrais mes peines! Vous me demandez de moraliser ces familles de comédiens; mais j'ai déjà assez de peine à concilier leurs amours-propres et à obtenir qu'ils sachent leurs rôles! A ce que je vous dis là, vous devez croire que je n'ai pas de coeur. Le seul être que j'aie aimé sur la terre, ma propre fille, une enfant de quinze ans, belle comme une sainte, s'est enfuie de ma maison pour suivre un ténor sans voix, qui portait des cols en papier et des gants verts! Elle a subi toutes les horreurs de la pauvreté et de la faim, et elle est morte désespérée, sans soins et sans secours, avant que j'aie pu savoir ce qu'elle était devenue! Madame, ma pauvre Marie, pour qui j'aurais donné, une à une, toutes les gouttes de mon sang, elle a été battue! Elle a rendu le dernier soupir dans des draps déchirés et sales! Tenez, nous vivons du théâtre, sachons vivre au théâtre tel qu'il est, et que Dieu prenne pitié de la petite Minette!
Dieu prit pitié d'elle en effet, car il lui envoya ce qui est le dernier espoir des malheureux et des désespérés, la seule illusion qui puisse faire vivre encore les âmes profondément blessées et saignantes d'une plaie mortelle, l'amour! Quoi, direz-vous, à treize ans! Hélas! c'est la destinée de ces existences de hasard, que les âges mêmes soient déplacés pour elles, et que leur plus charmante promesse soit moissonnée en sa fleur! N'oubliez pas que nous sommes au théâtre de la Gaîté en 1828, c'est-à-dire que deux révolutions et tout un monde d'idées ont passé sur ces événements obscurs.
J'ai nommé Couturier, qui jouait le prince Charmant! Quelques années auparavant, tout le boulevard du Temple avait beaucoup parlé de Couturier, qui était le Lauzun d'un monde impossible. La vie de cet acteur, pour qui avaient soupiré les plus célèbres courtisanes du temps, et dont le nom mis en vedette sur l'affiche avait encore une influence directe sur la recette des avant-scènes, avait commencé de la manière la moins romanesque. A douze ans, il faisait partie de ces cohortes de gamins, nés dans le ruisseau de la rue, qui ramassent des bouts de cigares, ouvrent les portières des fiacres, vendent des contre-marques et se livrent en outre à tous les commerces non reconnus par le code de commerce. Couturier n'annonçait aucune des dispositions qui caractérisent l'enfance des hommes destinés à devenir illustres, si ce n'est qu'il avait une prédilection particulière pour la musique des régiments. Quand il avait suivi pendant une heure les soldats le long des boulevards et à travers les rues, il entrait avec eux dans la caserne et se faisait donner quelques sous, soit en faisant la roue suivant les traditions les plus pures, soit en chantant des chansons obscènes dont il savait un répertoire inépuisable. Dans ses fréquents rapports avec l'armée, le petit Couturier apprit à imiter d'une manière assez grotesque différents types de conscrits et de grognards, et de plus, acquit pour battre la caisse un talent dont se fût montré jaloux plus tard le héros du divin poëte Henri Heine.
C'est grâce à cette double spécialité de tambour et de chanteur qu'il fut engagé en qualité de tambour sauvage au café des Aveugles et du Sauvage, sous les galeries du Palais-Royal. Coiffé de plumes, vêtu d'un maillot couleur de chair sur lequel s'étalait une amulette de velours noir brodé d'argent, et affublé d'une barbe d'un noir terrible, Couturier tapait sur trois ou quatre timbales à la grande joie des vieillards qui viennent passer là deux ou trois heures devant une corbeille d'échaudés et une bouteille de bière. De là il se trouva tout naturellement amené à prendre un rôle dans les comédies à trois personnages qui remplissent les intervalles du concert, car le personnel du café des Aveugles n'était pas assez important pour permettre à Couturier de se borner à exercer exclusivement la profession de sauvage. Quoiqu'il fût petit et trapu, et que son front disparût presque entièrement sous une chevelure ondoyante et crespelée qui semblait vouloir manger sa figure, ce jeune homme pouvait passer alors pour beau. Ses traits, pour ainsi dire prétentieusement réguliers, offraient une vulgaire copie de ceux que la statuaire prête à l'Apollon antique, et il représentait assez bien un dieu grec devenu marchand de chaînes de sûreté. Il joua donc les amoureux, moyen infaillible pour faire des conquêtes, à Paris surtout, où les femmes voient toujours dans le comédien le héros qu'il représente. Aussi ne tarda-t-il pas à exciter une grande passion chez une femme à la mode, que protégeait ostensiblement un des plus hauts fonctionnaires du royaume. Dès lors on vit Couturier venir à sa cave en gants blancs, en chemise de batiste, et couvert de plus de rubis, de saphirs et d'émeraudes que n'en étale une madone italienne. Il fit fureur dans le monde des impures, et chaque jour, à cinq heures du soir, le café était encombré de bouquets à son adresse. Fleurs, bonnes fortunes et femmes élégantes, tout le suivit au théâtre Lazary, où il débuta peu de temps après par le rôle de Roméo dans «_Roméo et Juliette_, drame-vaudeville en deux actes, imité de l'anglais.»
Bien qu'il affichât cinq ou six maîtresses, depuis une riche marchande du quartier Saint-Martin jusqu'à la bouquetière en renom qui lui attachait à la boutonnière de délicieuses roses du Bengale, la femme qui avait mis en lumière cette perle enfouie continua ses folies pour Couturier au théâtre Lazary. Elle y avait loué à l'année deux loges d'avant-scène, dont les cloisons avaient été abattues de façon à ménager une petite antichambre, et qui, richement tendues d'étoffes de soie à crépines d'argent par le tapissier de la cour, faisaient à peu près l'effet d'un joyau de duchesse oublié sur la table d'un cabaret borgne. Par l'ostentation d'un bizarre caprice, la courtisane recevait les visites de ses familiers dans sa loge, où l'on savait la rencontrer de huit à dix heures du soir. Elle n'eut pas une amie intime qui ne tînt à honneur de rendre infidèle l'amant si complétement adoré, et Couturier ne fut plus appelé que _le beau Couturier_, nom sous lequel on le désigne encore au théâtre, en dépit de ses cinquante-trois ans.
Le directeur de la Gaîté, qui était, comme nous l'avons vu, un philosophe, ne voulut pas laisser aux petits théâtres une si éclatante réputation, et engagea le comédien «pour les avant-scènes», disait-il. Grâce à l'auréole dont l'entourait sa renommée, Couturier fut accepté sans conteste par les auteurs, par ses camarades et par le public, pour tous les rôles qui demandaient de la jeunesse, du charme et de l'élégance, quoique son talent fût absolument nul et sa distinction on ne peut plus contestable. A l'époque où nous le rencontrons au théâtre de la Gaîté, il avait eu la petite vérole, était devenu presque chauve, et, à vingt-sept ans, ne montrait plus que des ruines. Depuis longtemps, les fameuses émeraudes du café des Aveugles avaient été remplacées par des verroteries; Couturier, à force d'artifices, tâchait de persuader à ses camarades qu'il était toujours l'homme à bonnes fortunes d'autrefois; mais il sentait avec une profonde humiliation que personne ne croyait plus à ce mensonge, et que bientôt on ne ferait même plus semblant d'y croire. Il était complétement découragé, et se l'avouait enfin! D'abord, il avait espéré de jour en jour que quelque éclatante passion excitée chez une femme brillante lui rendrait tout son luxe et sa gloire ancienne; mais il était désabusé et ne comptait plus sur rien. Un seul rêve lui restait, habituel à ces natures lâches: il cherchait une femme à tourmenter, et voulait immoler à sa célébrité perdue une dernière victime. Sa dernière consolation, c'était l'idée qu'il ferait payer à quelque douce créature toutes les déconvenues dont il était abreuvé, et il tressaillait de joie en songeant qu'il pourrait encore sentir une proie vivante saigner sous ses griffes à demi arrachées. Ce fut le beau Couturier que Minette aima secrètement jusqu'à l'adoration, et sans espoir!
Pour cette âme enfantine qui flottait irrésolue dans les limbes célestes de l'idéal, pour cette vierge enthousiaste qui vivait dans un poëme et croyait aux féeries, Couturier était beau et brave, les princesses l'aimaient, les divinités assises sur des nuages roses venaient lui parler à l'oreille: il avait emporté l'eau de beauté de la grotte des Sirènes, il était le prince Percinet, il était le prince Charmant! Elle passait de longues heures à le regarder d'une coulisse agitant son épée au bruit des musiques triomphales; elle le voyait s'agenouiller devant de belles personnes toutes tremblantes, et elle l'écoutait, désolée et ravie, murmurer d'une voix persuasive les plus belles phrases de l'amour. Elle fixait sur lui ses yeux bleus, puis elle versait des torrents de larmes, car il lui semblait impossible qu'elle devînt jamais une de ces glorieuses filles de roi qu'elle saluait au sortir d'un bosquet de roses, ou pour lesquelles, pauvre petit génie, elle agitait au haut des airs les rameaux verdoyants et les étoiles enchantées.
Or elle se disait qu'à moins de se voir ainsi la couronne en tête, et suivie par de jeunes pages portant la queue de sa robe tissée de rayons, elle n'attirerait jamais les yeux de ce héros qui triomphait des géants et des enchanteurs. Alors elle se sauvait au foyer, elle se jetait dans les bras de madame Paul, et elle pleurait encore, jusqu'à ce que la cruelle Adolphina l'eût rappelée au sentiment de ses misères réelles par quelque parole dure et brutale.
Pourtant la pauvre Minette eût été trop heureuse si cet amour fût resté ignoré de celui qui l'inspirait, et il n'entrait pas dans sa destinée qu'elle évitât aucune souffrance. Elle devait être une de ces martyres qui, toutes brisées et meurtries par les coins et les chevalets des tortures humaines, s'envolent purifiées et une palme à la main à l'heure ou s'exhale leur dernier souffle. Un soir, au moment où Couturier, ses derniers cheveux au vent, récitait en scène un monologue de désespoir et se tournait vers la coulisse de gauche en s'écriant: «Et vous que j'invoque à votre tour, ne pourrez-vous rien non plus pour moi, puissances infernales, divinités de l'abîme!» à la lueur des flammes qui sortaient du parquet pour répondre à cet audacieux blasphème, il aperçut entre deux portants Minette, qui, les bras pendants, le col tendu, le regardait fixement, avec une expression à laquelle ne pouvait pas se tromper un homme déjà vieux dans la débauche. En même temps, il entendit la toux déchirante de l'enfant, et vit distinctement une grosse larme couler sur sa joue aux transparences de nacre.
Tout rompu aux planches qu'il était, Couturier oublia son rôle pendant deux secondes, et ne put retenir un mouvement de joie. Oh! se dit-il, cette enfant me sauve. Et il savoura d'avance les jouissances d'orgueil qu'il aurait à effeuiller la pâle couronne de cette blanche fiancée et à s'enivrer des adorations de cette mourante qui ne devait aimer personne après lui. Mais il était trop habile en ces matières pour ne pas se figurer qu'il devait employer les précautions les plus minutieuses, tant pour ne pas effrayer l'innocence de Minette que pour ne pas éveiller les soupçons d'Adolphina et de Capitaine. D'ailleurs, comme tous les hommes qui n'éprouvent absolument rien, il était admirablement apte à jouer le rôle d'un amoureux platonique et à s'accouder dans des poses à effet. Il pouvait d'autant mieux «contenir les élans de son coeur» que, tout déchu qu'il était, il avait encore su conserver deux ou trois maîtresses.
Jamais jeune homme de seize ans, amoureux de sa cousine, ne ramassa mieux les fleurs fanées et ne tressaillit en frôlant une robe de soie plus naturellement que ne le faisait Couturier, et ces plates comédies rendaient Minette folle de joie, car pour elle c'était l'amour même. Comme tous les roués, le comédien ignorait une seule chose: la passion vraie, et par conséquent il n'aurait pas pu se douter qu'il se donnait des peines inutiles.
Dès le premier moment, Minette s'était donnée à lui corps et âme en pensée; elle l'aurait suivi au bout du monde sans lui demander seulement: M'aimez-vous? et si Couturier lui avait dit: Je veux te tuer, elle n'aurait senti que du bonheur en tendant sa gorge au couteau. Il aurait pu la prendre dans ses bras, échevelée, et l'emporter où il aurait voulu, elle ne se serait pas détournée pour regarder derrière elle! Les gens vicieux ne croient jamais à ces amours-là, et c'est leur punition. Couturier se contentait de serrer à la dérobée la main de Minette, et il ne s'apercevait pas qu'elle recevait cette caresse banale comme une faveur inespérée. Une fois pourtant il la rencontra seule au théâtre dans une pièce peu éclairée, et elle le regarda avec un abandon si passionné, que Couturier la prit dans ses bras et posa sur sa bouche un long baiser. Toute renversée en arrière, Minette sentit son coeur battre un grand coup; tout son sang s'agita: elle crut mourir. Quelqu'un venait: Couturier, qui entendit du bruit, se sauva précipitamment, et Minette s'en alla avec le ciel dans son coeur.
A présent Minette avait trouvé ses vertes Florides; elle y marchait parmi les fleurs en écoutant chanter les oiseaux et murmurer les fontaines! Libre et joyeuse, elle allait, appuyée sur le bras du bien-aimé, livrant ses mains aux baisers, sa chevelure aux folles brises. Elle s'enivrait de parfums; elle s'arrêtait sous les berceaux de jasmins, pour y regarder passer les beaux papillons et les scarabées au corsage d'or. Elle se délassait au murmure des flots argentés; elle guérissait sa tête brûlante dans la fraîcheur des nuits d'étoiles. Quant à sa vie réelle, qu'était-ce auprès de ces rêves? Ses souffrances? Est-ce qu'elle les sentait seulement? Aimée, tout lui semblait doux, et son pénible travail de couturière et de brodeuse, et la servitude affreuse du ménage. Battue, meurtrie, prisonnière dans le bouge où sa mère buvait l'eau-de-vie, et où Capitaine fumait son brûle-gueule en chantant ses chansons infâmes, elle se trouvait heureuse, car l'espérance lui faisait un paradis, même de cette chambre, soudainement peuplée de visions riantes! Elle ne sentait plus sa poitrine déchirée, elle ne s'affligeait pas de sa toux opiniâtre, elle ne songeait qu'au bonheur de vivre! Le clown pouvait fredonner, dans les intervalles de ses colères, le _Grenadier du régiment de Flandre_; elle n'entendait que les hymnes des fées et les harpes de sainte Cécile!
Mais, hélas! il lui fallut bien sortir de cette extase pour entendre les cris qui éclataient dans son enfer, car de nouveaux événements y étaient survenus et rendaient sa vie tout à fait impossible. Depuis quelque temps Adolphina, devenue coquette, se parait d'une manière inusitée et ne rentrait presque plus à la maison. Les courts instants où elle y paraissait se passaient en querelles et en batailles abominables avec Capitaine. Le clown comprit qu'il était trompé, et s'abandonna à des fureurs insensées. La nouvelle passion d'Adolphina n'était déjà plus un secret pour personne; mais, comme toujours, Capitaine fut le dernier à apprendre qu'elle s'était follement éprise d'un jeune homme de dix-sept ans, écuyer au Cirque, et beau comme un enfant trouvé qu'il était. Au dire de la sauteuse, ce diable à quatre passait à travers les ronds de papier de soie avec une grâce qui devait faire rêver une femme! Toujours est-il qu'elle n'avait pas trop mal choisi, car son amant s'engagea dans l'armée quelques mois plus tard, et mourut en Afrique, officier de hussards et aide de camp d'un général. Capitaine battait et déchirait sa maîtresse sans obtenir un aveu; et Adolphina, que rien n'engageait plus à ménager son tyran, ne se faisait pas faute de lui rendre coups pour coups. Minette avait beau se jeter entre eux et tendre ses mains suppliantes, son père ou sa mère la foulait aux pieds sans plus s'inquiéter d'elle que si elle n'avait pas existé, et, leurs visages saignants, leurs cheveux arrachés, continuaient leurs luttes de bêtes fauves. Le plus souvent Minette, évanouie d'effroi et d'horreur, se trouvait seule quand elle revenait à elle.
Éperdue, elle se levait en versant des torrents de larmes, et sentait mille pointes aiguës déchirer sa poitrine. Elle s'épongeait le visage avec de l'eau froide, rajustait sa pauvre toilette fripée, et moitié folle, courait au théâtre, où elle retrouvait pour quelques heures sa vie d'enchantements, la musique, les lumières, et les poëmes animés, dont le héros était toujours celui dont la seule vue la faisait trembler de bonheur, et madame Paul son bon génie! Mais ces alternatives de terreur et de plaisir la laissaient brisée, sans souvenirs et sans force. L'harmonieuse pâleur d'une mort prochaine glaçait ses joues amaigries, ses prunelles s'éclairaient d'une flamme intérieure, et, comme une auréole, ses fins cheveux blonds frissonnaient dans une transparente lumière. Tout le monde le voyait, une année plus tard, cette douce enfant aurait fini de souffrir, et croisant ses mains délicates sur sa poitrine enfin apaisée, dormirait d'un calme sommeil.
Mais les cruels événements de sa vie n'étaient pas finis là. Voici le terrible drame auquel assistèrent un matin les locataires qui habitaient la rue de la Tour.
Après un tumulte épouvantable qui dura une demi-heure, et dans lequel se confondaient les cris de rage, les hurlements de douleur, les imprécations, le craquement des meubles qu'on brise et le bruit des vaisselles cassées, on entendit les vitres d'une fenêtre voler en éclats. Cette fenêtre était celle du logement où demeurait le clown. Les fragments des vitres tombèrent avec fracas sur les pavés et s'y émiettèrent; en une seconde tout le monde était dans la cour. On vit le châssis s'agiter comme si une personne faisait des tentatives désespérées pour l'ouvrir, et comme si une autre personne l'en empêchait avec violence. Enfin la fenêtre fut ouverte.
Adolphina parut, sanglante, percée de coups de couteau, les lèvres écumantes, terrible encore de l'effort affreux qu'elle venait de faire. Elle ouvrit la bouche comme pour parler, mais le sang l'étouffa; elle tournoya sur elle-même et retomba, cadavre inerte, contre l'appui de la fenêtre, sur lequel pendirent ses cheveux. Elle était morte. Alors seulement, on aperçut Capitaine dressé tout roide sur ses pieds, fou de fureur, les yeux sortis de leurs orbites, les cheveux hérissés. Ses manches de chemise étaient relevées sur ses bras tatoués de coeurs enflammés et de lacs d'amour; il tenait encore à la main le couteau avec lequel il venait d'assassiner sa maîtresse.
En voyant la cour pleine de monde, en entendant les cris qui le menaçaient, le clown bondit en arrière et se mit à tourner autour de la chambre comme un tigre forcé par les chasseurs. Avec sa force d'athlète, il traîna tous les meubles vers la porte, les entassa les uns sur les autres, et en fit une solide barricade. Il était temps. Déjà les crosses des fusils sonnaient sur le carreau dans le corridor. Alors, par un saut effrayant et qu'un clown seul pouvait tenter, car le logement était situé au troisième étage, Capitaine s'élança par la fenêtre. Il espérait tomber à terre sain et sauf, et s'enfuir, grâce à l'étonnement que causerait sa chute. Cette pensée avait traversé son esprit, et il l'avait exécutée en moins de temps que ne dure un éclair. Malheureusement pour lui, sa chemise s'accrocha à un gros clou enfoncé au deuxième étage, et le tint ainsi suspendu. Il entendait toujours crier; il sentait à quelques pieds au-dessous de lui la foule menaçante, il perdit complétement la tête et se débattit avec rage. La chemise céda, et vainement de ses mains étendues Capitaine chercha un point d'appui. Il tomba sur le pavé, mais non pas mort. Il avait le crâne ouvert, les deux jambes et une épaule brisées.
Au même instant Minette rentrait de la répétition. Elle se glissa dans la foule. D'un coup d'oeil elle vit sa mère morte, dont la tête échevelée pendait à la fenêtre, et son père gisant à ses pieds. Elle se dressa en arrière, étendit les mains et tomba sur le pavé inanimée, blanche elle aussi comme un cadavre, à côté du corps de Capitaine.
Ce fut seulement huit jours après que Minette, couchée dans un lit blanc à l'hôpital Saint-Louis, s'éveilla de son délire. Une bonne religieuse, la soeur Sainte-Thérèse, assise à son chevet, semblait épier ce moment, et se pencha vers elle avec sollicitude. Minette sentit en même temps une soif ardente et une horrible douleur dans sa tête, qu'assiégeaient à la fois tous ses souvenirs. Elle considérait avec étonnement la grande salle où elle était couchée, ce parquet ciré, ces nombreux lits aux rideaux blancs, ces bassins de cuivre, ces hautes fenêtres, ces infirmières allant et venant. La religieuse prit une mesure d'étain placée sur la table de nuit, remplit de tisane un gobelet et le tendit à Minette, qui but avidement.
--Ah! s'écria-t-elle, où est ma mère?
Tout le sang qu'elle avait vu le jour du fatal événement passa devant ses yeux, et avant que soeur Sainte-Thérèse eût eu le temps de lui répondre, la fièvre et le délire l'avaient reprise. Elle fut encore pendant quinze jours entre la vie et la mort. Le médecin en chef la soignait avec un zèle extrême, quoiqu'il se fût aperçu dès le premier moment que, si la fièvre pardonnait, la maladie de poitrine ne pardonnerait pas. Enfin le mal céda, et on put enlever la glace que Minette avait sur la tête, jour et nuit. Peu à peu le sentiment lui revint; mais elle était si pâle qu'elle faisait peine à voir, si faible qu'elle pouvait à peine articuler une parole, et elle toussait sans relâche. On était alors en février, et après l'avoir sauvée de la maladie aiguë, le médecin déclarait qu'en supposant les chances les plus heureuses, Minette ne vivrait plus six mois plus tard. Aussi la bonne soeur qu'elle avait intéressée voyait-elle surtout non pas un corps à sauver, mais une âme. Toutes les paroles échappées au délire de Minette, l'avaient non-seulement étonnée, mais alarmée. En effet, la jeune fille priait les fées de sauver son père et sa mère; elle se plaignait des sortiléges qui passaient sur eux et qui les rendaient méchants; elle embrassait son talisman en invoquant Couturier et madame Paul! Soeur Sainte-Thérèse pensa d'abord que c'étaient là des paroles incohérentes, produites seulement par une folie passagère; mais en remarquant chez sa petite malade la persistance avec laquelle revenaient les mêmes idées exprimées de la même façon, elle se prit à craindre que Minette n'eût reçu aucune éducation religieuse, et se promit d'amener à Dieu, si elle pouvait, cette pauvre brebis égarée.
Minette approchait assez de son rétablissement pour pouvoir supporter une émotion; mais le médecin avait recommandé avec une extrême sévérité de ne lui jamais faire savoir comment sa mère était morte, insistant sur ce point qu'une révélation pareille la tuerait à l'instant. La première fois qu'elle fit sa question habituelle, en demandant où étaient ses parents, la soeur la regarda avec une commisération profonde.
--Hélas, mon enfant, dit-elle, vous ne devez plus les revoir qu'au ciel!
--Au ciel! murmura Minette. Mais pourquoi ma mère était-elle ainsi étendue contre la fenêtre, les cheveux dénoués? Pourquoi mon père était-il couché dans la cour au milieu du verglas? Pourquoi cette foule criait-elle? Et qui les a conduits au ciel; pourquoi y sont-ils montés sans moi?
--Mon enfant, répondit la religieuse stupéfaite, Dieu nous y rappelle quand il lui plaît, et nous ne pouvons que nous soumettre à ses décrets.
--Dieu! répéta Minette avec étonnement. Puis elle ajouta: Ah! sans doute quelque mauvais sort les tourmente, mais si je pouvais voir ma chère fée Paul, elle les délivrerait, allez! et s'ils sont vraiment dans le ciel, elle m'y mènerait avec elle! Oui, voyez-vous, quand même il faudrait traverser les forêts pleines de démons! elle étendrait sa baguette, et elle rallumerait la lumière des étoiles! Et lui, lui, madame, il la défendrait bien contre les enchanteurs! Et puis, tenez, j'ai un talisman!
Et Minette, écartant sa chemise, montrait l'amulette qu'elle avait au cou. Puis, apercevant le chapelet de soeur Sainte-Thérèse, auquel pendait un crucifix de cuivre.
--Ah! dit-elle, est-ce aussi un talisman que vous avez là?
--Eh quoi, s'écria la soeur tout effrayée, ne connaissez-vous pas l'image du Sauveur, de celui qui est mort sur la croix pour racheter les péchés des hommes?
Soeur Sainte-Thérèse, avec une piété fervente, sut apitoyer sur le sort de la jeune fille qu'on avait déshéritée du pain de l'âme le vénérable aumônier de l'hôpital Saint-Louis. Il voulut parler à Minette qui se levait déjà et commençait à pouvoir marcher hors de la salle. En quelques conversations d'une simplicité et d'une élévation angéliques, il essaya de lui faire entrevoir les mystères de la religion. Minette écoutait avec enthousiasme tous les récits de ce digne homme qui se sentait surpris de trouver dans une enfant idolâtre une âme toute chrétienne et pleine de vertus. Elle s'attendrissait partout avec le prêtre, son coeur agonisait au jardin des Olives, et elle pleurait avec les saintes femmes sur les pieds sanglants du Christ; mais, hélas! jamais elle ne put concevoir la vérité des histoires divines, et cesser de les confondre avec les fictions de la poésie. La lumière avait pénétré dans son esprit sans en chasser les folles visions; aussi celui qui voulait être son père spirituel attendait-il que ces ténèbres se furent dissipées pour verser sur le front de Minette l'eau sainte du baptême. La jeune fille était devenue chère aux religieuses par son inaltérable douceur. Elle avait demandé les objets nécessaires pour broder, et pendant les deux mois qu'elle passa encore à l'hospice, elle acheva une nappe d'autel qui excitait l'admiration de ces pieuses filles.
Si leurs voeux et ceux de l'aumônier avaient pu être exaucés, Minette serait entrée dans une maison religieuse pour y passer le temps nécessaire à son éducation chrétienne. Mais comme Capitaine n'avait survécu que quelques heures à sa chute, le sort de Minette avait dû être immédiatement fixé. Le directeur de la Gaîté avait obtenu qu'elle restât au théâtre en vertu de l'engagement signé pour elle par sa mère; et, à défaut de tous parents, on lui avait donné pour tuteur M. Lefèvre, le mari de la brodeuse qui demeurait dans la maison rue de la Tour. Lui et sa femme vinrent plusieurs fois voir Minette en lui apportant des friandises et des fleurs, et enfin, comme elle était tout à fait guérie de sa fièvre, M. Lefèvre, après avoir pris l'avis du médecin, se décida à emmener sa pupille. Soeur Sainte-Thérèse voulut expliquer à l'artisan qu'il ferait une oeuvre méritoire en facilitant à la jeune fille les moyens de continuer à s'instruire des vérités religieuses, et de recevoir les sacrements. Mais aux premiers mots que lui répondit Lefèvre, elle comprit qu'elle devait renoncer à l'espoir de convaincre ce brave homme, profondément voltairien. Minette aurait ressenti un cuisant chagrin en disant adieu aux bonnes soeurs, et en quittant la triste et grande maison où, pour la première fois de sa vie, elle avait trouvé le calme, si elle avait pu croire à la mort de ses parents, mais rien ne l'avait persuadée. Avant le jour où elle s'était évanouie sur le corps de son père, elle n'avait jamais vu la mort, et ce mot affreux n'avait aucune signification pour elle. Comme le seul livre qu'elle avait lu, comme les féeries dans lesquelles elle vivait au théâtre, les paroles du prêtre, qu'elle n'avait que vaguement comprises, lui avaient enseigné que toutes les épreuves sont passagères. Rien ne pouvait lui ôter de l'idée qu'elle reverrait ses parents, non pas tels qu'elle les avait laissés, mais redevenus bons et aimants, pareils enfin à ces personnages des drames qui dépouillent tout à coup les haillons du vice et de la misère, pour apparaître souriants, étincelants de beauté et de jeunesse, et le coeur plein de joie.
--Mais, disait-elle au prêtre, ne m'assuriez-vous pas que ceux qui sont morts se relèveront pour goûter d'éternelles délices? Eh bien! si quelque bon génie a eu pitié d'eux, peut-être m'attendent-ils maintenant pour me faire partager leur bonheur?
N'ayant pu comprendre ni la mort ni la vie future, elle appliquait à notre vie terrestre toutes les diverses espérances de résurrection et d'existence purifiée qui nous donnent la force de supporter tous les maux. De même, elle prenait dans un sens purement matériel les saintes paroles qui nous montrent l'humilité et la résignation comme les plus puissantes de toutes les armes; aussi avait-elle hâte de revoir madame Paul, de qui sa superstition faisait un véritable ange du ciel. Elle ne savait pas que, pour porter le glaive à la main et la flamme au front, les âmes angéliques doivent avoir laissé à la terre leur dépouille mortelle. Elle croyait que sa bonne fée calmerait le feu qui lui brûlait la poitrine, puis, qu'elle la prendrait dans ses bras et la porterait jusqu'au pays inconnu où l'attendaient les baisers de sa mère. Les nuages et les flots obéiraient, les rochers s'entr'ouvriraient pour laisser passer la belle enchanteresse. Et puis Minette rêvait aussi de le retrouver, lui à qui elle s'était donnée, en tout ce qu'elle connaissait d'elle-même, lui aux pieds de qui elle aurait voulu verser en une fois, comme le parfum d'un vase, tout le trésor de sa délicate jeunesse.
Soeur Sainte-Thérèse craignait beaucoup pour elle l'impression que lui ferait la vue des vêtements de deuil, modestes, mais très-convenables, qu'on lui avait apportés. Elle n'avait voulu les lui montrer qu'au dernier moment, mais, ce moment venu, il fallait bien que Minette les mit pour sortir. Quoi que la bonne soeur eût supposé, les paroles de l'enfant furent bien autrement navrantes.
--Oh! la belle robe! c'est pour moi? s'écria-t-elle avec admiration. La pauvre petite ne savait pas ce que c'est que de porter le deuil; jusqu'alors on l'avait affublée de si misérables haillons, que la vue d'une robe de mérinos noir, d'un col et d'un bonnet en crêpe noir ne l'attristait pas! Elle ne s'était pas figuré qu'elle ne posséderait jamais, en dehors du théâtre, bien entendu, une aussi riche toilette! Elle embrassa mille fois soeur Sainte-Thérèse en lui disant adieu, et celle-ci lui donna un petit crucifix de cuivre pareil à celui qu'elle portait elle-même à son chapelet.
--O ma chère fille, lui dit-elle en la serrant dans ses bras et en lui tendant l'image du Christ; voilà le véritable talisman, le seul qui guérisse toutes les angoisses!
Une dernière fois encore, Minette tendit son front à la bonne soeur, et elle partit avec M. Lefèvre. Une demi-heure après, elle était de retour dans la maison où s'était écoulée sa triste enfance. Elle eut un serrement de coeur devant la porte du logement qu'elle avait habité avec ses parents, et demanda à M. Lefèvre la permission d'y entrer pour revoir les objets au milieu desquels elle avait vécu.
--Ma pauvre enfant, lui dit l'ouvrier, j'y consentirais bien volontiers, mais aucun de ces objets-là n'existe plus, pour toi du moins. A la mort de tes parents, il a fallu vendre leurs meubles pour payer les dettes qu'ils avaient laissées.
--Ah! dit Minette avec l'accent d'un vif regret.
--Ma foi oui, continua Lefèvre, on a mis un écriteau, et le logement a été loué tout de suite: tiens, à un acteur de ton théâtre, je crois, un chauve, pas jeune!
Certes, lors même qu'une fatalité invincible ne l'eût pas poussée à suivre sa destinée, Minette n'aurait pas reconnu à ce portrait, exact pourtant, _le beau Couturier_, l'idole de sa secrète passion.
--Ainsi, reprit-elle avec un air de doute, c'est bien vrai, mes parents sont morts? C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne les reverrai jamais?
--Hélas! dit Lefèvre, tu n'as plus d'autre famille que nous, ni d'autre maison que la nôtre. Mais viens, ma femme t'attend.
Ils montèrent les quelques marches et entrèrent. Madame Lefèvre vint au-devant de Minette, qui fondit en pleurs, car, en voyant sa maîtresse d'apprentissage, elle retrouva mille souvenirs de son enfance et de sa mère. La brodeuse fit à Minette un excellent accueil, et lui montra toute la bienveillance possible. Son mari avait tellement insisté auprès d'elle et auprès des ouvrières sur les recommandations du médecin, qu'il ne fut fait de près ni de loin aucune allusion à l'événement tragique par lequel avait péri Adolphina. Madame Lefèvre était d'ailleurs une très-bonne femme, n'ayant qu'un seul défaut, celui d'aimer l'argent avec idolâtrie; et encore cette passion était-elle excusable chez elle, car elle avait deux fils, pour lesquels elle rêvait un bel avenir; aussi comprenait-on la rapacité avec laquelle elle essayait d'entasser un trésor sou à sou.
--Ma petite, dit-elle à Minette, ici tu ne rouleras pas sur l'or, mais du moins tu ne seras ni injuriée ni battue. Tu auras pour te nipper tes petits appointements du théâtre, dont tu disposeras à ta guise. En attendant, voici un peu d'argent qui te revient sur la vente. Tu es si habile ouvrière, que ton travail chez nous suffira à ton entretien et à ta nourriture; mais, dame! il faudra piocher ferme.
Le logement, situé au quatrième étage, était trop exigu pour qu'il fût possible d'y coucher une personne de plus. Lefèvre avait donc loué au-dessus, au cinquième, une toute petite mansarde dans laquelle il avait mis un lit de fer et une petite commode antique. Madame Lefèvre prit Minette par la main, et la mena voir cette chambre qui devait être la sienne, puis elle lui donna la liberté d'aller au théâtre. C'était justement l'heure de la répétition. Minette entra au foyer, où on s'empressa autour d'elle avec tout le respect inspiré par son malheur. Son premier regard tomba sur Couturier, un nuage passa devant ses yeux, et elle s'évanouit presque. Madame Paul la prit sur ses genoux, et la réchauffa à force de baisers.
--Ah! chère Paul, dit la jeune fille, n'est-ce pas que je reverrai ma mère? N'est-ce pas que tu me conduiras vers elle?
--Oui, oui, mon enfant, répondit l'actrice.
--Bientôt, n'est-ce pas, tu me le promets?
--Oui, bientôt, je te le jure.
En prononçant ces derniers mots, madame Paul pouvait à peine cacher l'émotion qui faisait trembler sa voix. Car elle venait de regarder Minette, si pâle et de nouveau si amaigrie, et elle se disait que bientôt, en effet, la pauvre enfant serait près de sa mère.
Le directeur vint aussi parler affectueusement à Minette.
--Ma chère petite, lui dit-il, tu auras au moins quinze jours de liberté, et je suis heureux que tu puisses les consacrer à ta douleur. Soigne-toi et repose-toi bien pendant ce peu de temps-là! J'aurais voulu t'en laisser davantage, mais c'est impossible. Je donne une grande pièce pour laquelle tu m'es indispensable, et où tu joueras pour la première fois le rôle de jeune fille. Je veux que tu y sois charmante, et ta bonne amie que voilà m'a promis de t'aider de ses conseils.--Tout en rougissant, Minette remercia de son mieux, et madame Paul, qui n'avait plus affaire au théâtre, voulut la reconduire elle-même. Elles sortirent donc sans que Couturier pût adresser un mot à Minette, mais il avait vu l'évanouissement de la jeune fille causé par sa seule présence; il étouffait de joie et d'orgueil. Il se mit à marcher avec agitation dans le foyer, en passant fiévreusement ses mains dans ses rares cheveux.
--Tiens, lui dit un de ses camarades, qu'as-tu donc, _le beau Couturier_! Est-ce que tu médites un crime?
--Oh? dit l'amoureux en souriant avec l'adorable fatuité qui avait fait sa gloire, je médite toujours un crime!
Il faisait un beau soleil, quoique l'air fût encore froid; on était au milieu d'avril. Madame Paul monta dans un fiacre avec Minette, et la conduisit au cimetière. Elle savait, elle, comme il fallait parler à cet enfant pour ne pas heurter les illusions qui la consolaient. Elle fit ce que le prêtre n'avait pas pu faire; elle fit comprendre à Minette, autant que cela était possible, l'idée de la mort et l'idée de l'âme. Elles étaient arrivées devant la croix de bois qui indiquait la tombe d'Adolphina.
--Ainsi, dit Minette, en répondant à madame Paul et en montrant la terre à ses pieds avec un geste d'effroi, ma mère n'est pas là, n'est-ce pas?
--Non, dit l'actrice; mais puisque tu sais maintenant des prières, c'est ici que tu prieras pour elle. Mais, jamais seule! Nous y viendrons ensemble!
--Oui, répondit Minette.
Madame Paul bénit alors les circonstances qui avaient laissé cette jeune âme s'égarer dans un monde tout idéal, car, grâce à cette ignorance de tout, Minette, qui avait si peu de temps à vivre, ne saurait jamais qu'elle était la fille d'un criminel. Elle s'agenouilla sur la terre humide, et fit une courte prière. Minette l'imita. Puis elles partirent, et, après avoir cordialement embrassé sa protégée, madame Paul la quitta seulement à la porte de madame Lefèvre.
--Cher trésor, dit-elle, puisque tu m'appelles ta bonne fée, ne m'oublie jamais quand tu auras du chagrin.
--Oh! murmura Minette, jamais! Quand je souffrirai trop, je me mettrai à genoux, et je t'appellerai. Je suis bien sûre que tu sauras toujours venir à mon secours!
Et elle entra dans la maison, tandis que madame Paul lui envoyait pour dernière consolation son charmant sourire.
Et maintenant, avant d'écrire les dernières lignes de cette histoire (car le dénoûment en fut trop horrible pour ne pas devoir être raconté en quelques mots), j'ai besoin de rappeler au lecteur que c'est la réalité elle-même qui nous montre certaines existences vouées tout entières à une infortune imméritée et implacable. N'est-ce pas là l'irréfutable argument que Dieu nous donne pour prouver que tout ne finit pas à la tombe! Ce qu'avait souffert jusqu'alors la jeune fille que je tâche de faire revivre n'était rien auprès de ce qui lui restait à endurer, car elle devait mourir comme elle avait vécu, martyre.
Encore toute tremblante pour ainsi dire du coup qui avait failli la briser, troublée par les souvenirs qui abondaient dans sa tête brûlante, agitée par les mille idées confuses qui s'y pressaient au milieu des rêves et voulaient ouvrir leurs ailes encore captives, affaiblie par le mal qui la tuait, exaltée par l'amour tyrannique qui s'était emparé de tout son être, Minette s'était remise à sa vie laborieuse, et travaillait avec un acharnement qui aurait satisfait une maîtresse plus exigeante encore que madame Lefèvre. Pendant tout le jour, elle brodait avec cette activité fébrile qui endort la pensée, et, ne voulant songer à rien, elle s'absorbait dans cette tâche, qui, heureusement, demandait assez d'application et d'attention délicate pour endormir son âme. Elle avait beau s'apercevoir que sa force la trahissait, car, à peine levée, elle sentait ses membres engourdis par la fatigue et luttait contre de dévorantes envies de sommeil, elle avait beau retirer de ses lèvres son mouchoir, taché par de légers filets de sang, elle persistait, s'enivrant de la fatigue elle-même, jusqu'à ce que les feuillages et les fleurs de sa broderie arrivassent à l'affoler et à lui faire perdre le sentiment des choses extérieures. Ravie de cette application effrénée, madame Lefèvre se montrait très-bonne envers l'orpheline, car, les intérêts d'argent sauvegardés, elle était au demeurant, comme je l'ai dit, la meilleure femme du monde. Pendant les repas, tout le monde était affectueux pour Minette, et le soir, on lui laissait la meilleure place près de la lampe. La journée finie, elle montait à sa petite mansarde, engourdie par la lassitude, s'agenouillait devant son crucifix de cuivre en récitant les prières que l'aumônier de Saint-Louis lui avait apprises, et s'endormait de ce sommeil des malades que peuplent des songes accablants. C'est alors que tous les prestiges de féerie apparaissaient devant elle en se mêlant d'une façon douloureuse à sa propre histoire, et chaque nuit le même rêve venait la jeter dans l'épouvante. Après avoir traversé mille embûches, avoir échappé à la dent des lions et aux maléfices des génies cachés dans les noires forêts, après avoir atteint le rivage sauveur malgré la fureur des flots battus par la tempête, après être sortie vivante des flammes débordées, elle arrivait enfin dans une clairière sauvage où la pluie tombait à torrents et où flamboyaient les éclairs. Là, son père était couché, comme elle l'avait vu, sans mouvement. A côté de lui Adolphina, le visage sanglant, les cheveux épars, tournait vers Minette ses yeux éteints. Des monstres aux gueules enflammées, aux dents menaçantes, allaient s'élancer vers eux pour les déchirer. En vain Couturier, couvert d'une armure d'or, agitait son épée pour les mettre en fuite; en vain madame Paul, accourue dans les airs sur une nuée étincelante, étendait sa main protectrice; les parents de Minette ne pouvaient être sauvés que par elle, car elle seule possédait le talisman qui pouvait mettre en fuite les visions infernales.
Ce talisman, c'était l'amulette que lui avait donnée madame Paul.
Mais au moment où elle voulait y porter la main, une femme que Minette revoyait chaque nuit avec les mêmes traits, se dressait devant elle, et, la glaçant de frayeur, la forçait à rester immobile. Alors elle s'éveillait, les yeux rouges, le gosier brûlant, et comme étouffée. Même après qu'elle avait ouvert sa fenêtre, il se passait cinq ou six minutes avant qu'elle pût respirer avec liberté, et alors elle toussait si longtemps que parfois elle tombait inanimée sur le bord de sa couchette. La femme que Minette voyait ainsi était belle, mais de cette beauté cruelle et funèbre que nous attribuons aux divinités farouches. Sa haute taille, sa pâleur, ses yeux et ses cheveux noirs comme la nuit, ses lèvres menaçantes, ses mains et ses bras blancs comme un linge, la faisaient ressembler à ces magiciennes qui composent leurs philtres aux mouvantes clartés de la lune.
Quand Minette n'était pas obsédée par ce rêve, alors c'en étaient d'autres encore plus sinistres, dans lesquels cette ennemie inconnue la poursuivait toujours. Tantôt elle enfonçait un couteau dans la poitrine de la jeune fille, qui sentait le froid de l'acier; tantôt elle laissait échapper de sa main un serpent qui se glissait dans le sein de Minette et lui mordait le coeur. Minette torturait sa mémoire pour se rappeler quelle était la personne dont le spectre la tourmentait ainsi, et ses efforts restaient toujours inutiles, car en effet elle n'avait jamais vu cette femme. Mais quand le drame de leur vie se presse vers son dénouement, les âmes exaltées reçoivent presque toujours le don de voir dans un avenir prochain, soudainement éclairé par des pressentiments funestes. Voici comment ceux de Minette se réalisèrent.
Elle quittait ses hôtes et remontait chez elle vers dix heures. Un soir d'orage, que le vent souillait avec force, elle eut tellement peur dans sa chambre qu'elle eut envie de redescendre chez madame Lefèvre; mais elle recula à l'idée de l'éveiller. N'osant pas non plus se coucher, elle se mit à travailler à une broderie commencée, sans faire un mouvement et sans lever les yeux. Plus le temps s'écoulait, plus son malaise augmentait, car ses songes étaient devenus cette fois des hallucinations qui la tourmentaient même dans la veille. Aussi s'aperçut-elle avec un véritable désespoir que sa bougie finissait et qu'elle allait rester plongée dans l'obscurité. Elle résolut alors de descendre dans la rue, quoiqu'il fût près de minuit, pour acheter elle-même d'autres bougies, et elle y courut avec le courage fiévreux que donne pour un instant l'excessive frayeur. Comme elle remontait l'escalier, en passant sur le carré du troisième étage, une habitude invincible lui fit tourner les yeux vers la porte du logement qu'elle avait habité avec ses parents. Il y avait de la lumière dans ce logement, dont la porte était entr'ouverte, et Minette aperçut à l'entrée de la première pièce, Couturier, qui l'appelait par un geste silencieux. Sans plus réfléchir que l'oiseau fasciné, elle courut vers son amant. La lumière était déjà éteinte. La porte se referma, Minette, enlacée par les bras de Couturier, retrouva l'impression poignante que lui avait causée au théâtre le premier baiser qu'elle avait reçu, et dont elle avait failli mourir.
Elle s'était donnée comme se donne une vierge amoureuse, sans calcul, sans regret, sans lutte possible. Pendant les premiers jours de cette liaison, il lui semblait qu'elle venait de naître, tant elle était heureuse! Quelques instants avant l'heure où Couturier rentrait du théâtre, elle descendait chez lui en retenant son souffle. Les minutes lui semblaient des siècles; elle se jetait au cou de son amant comme s'il lui eût apporté la vie, et il lui jouait si bien la comédie de la passion qu'elle se croyait adorée. Mais, qui ne le devine? bientôt Minette subit le sort des pauvres créatures liées à des hommes sans coeur; elle ne fut plus qu'une victime et un objet dédaigné. Elle retrouva avec horreur l'image de son père dans le misérable toujours ivre et furieux qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer. Presque toujours, elle remontait chez elle le matin glacée et mourante, les yeux perdus, après avoir attendu inutilement toute la nuit Couturier, qui n'était pas rentré. Il ne la voyait plus que pendant quelques instants, à de rares intervalles, pour la brutaliser et lui voler le peu d'argent qu'elle possédait. Il lui avoua même cyniquement qu'il avait un autre amour, et poussa la cruauté jusqu'à se faire parer par Minette elle-même, quand il allait voir la femme pour qui il l'avait abandonnée. Madame Lefèvre ne tarda pas à s'apercevoir de l'intelligence de sa pupille avec Couturier; mais poussée par son avarice, qui l'engageait à ne pas perdre sa meilleure ouvrière, elle ne dit rien. Seulement, elle manifesta dès lors à Minette autant de haine qu'elle lui avait jusque-là montré d'amitié, et l'accabla de travail sans vouloir remarquer l'épuisement de ses forces. Arrivée à la suprême sérénité du désespoir, Minette qui crachait le sang et sentait son courage s'évanouir tout à fait, s'élançait en idée vers la région où elle devait retrouver sa mère, et ne vivait plus que par ses aspirations ardentes.
C'est alors qu'elle reçut, avec un petit mot aimable du directeur de la Gaîté, un bulletin de répétition pour la pièce nouvelle. L'ouvrage était prêt, car il avait été monté et mis en scène pendant que Minette était à l'hôpital. On devait reprendre les répétitions pendant une huitaine de jours seulement, tant pour elle que pour une actrice nouvellement engagée, nommée Bambinelli. Cette Italienne arrivait de Marseille, précédée d'une grande réputation à plus d'un titre, car elle s'était enfuie de Milan quelques années plus tôt, sous l'accusation d'avoir empoisonné un officier autrichien. Lorsqu'en la voyant, Minette reconnut la menaçante beauté qui avait si cruellement désolé ses rêves, elle comprit qu'il allait se passer quelque chose de terrible, car la Bambinelli était la nouvelle maîtresse de Couturier. Aux regards pleins de haine que cette femme lui jeta d'abord, la jeune fille se sentit perdue. Elle jouait le rôle de l'héroïne dont la destinée se débattait entre la bonne et la mauvaise fée, madame Paul et la Bambinelli! Celle-ci, qui savait avoir eu Minette pour rivale, car Couturier avait habilement fait valoir son prétendu sacrifice, la traitait avec le dédain le plus insultant, et semblait réellement lui adresser les menaces et les injures que contenait son rôle. Parfois ses regards et ses gestes causaient à Minette un tel malaise qu'elle fondait en larmes, et se jetait dans les bras de son amie, qui seule avait le don de la consoler.
Il y avait dans la nouvelle féerie un _vol_ assez dangereux; on imposait alors aux actrices des petits théâtres ces exercices périlleux que les danseuses et les mimes exécutent seuls aujourd'hui. Cette fois encore, Minette devait traverser le théâtre à une très-grande hauteur, suspendue par des fils de fer. Chaque fois que cela fut essayé, elle ressentit malgré elle un effroi inconnu, car il lui semblait que les yeux de son ennemie l'attiraient en bas, et devaient la précipiter. Mais la présence de madame Paul la rassurait. Pourtant le soir de la première représentation arrivé (après une belle journée de mai), le coeur lui manqua à ce moment. Elle ne put trouver madame Paul qui était malheureusement occupée à un changement de costume et se vit dédaigneusement toisée par Couturier qui passait dans les coulisses. Elle alla à lui.
--Je t'en supplie, embrasse-moi, lui dit-elle en lui prenant la main dans ses petites mains, et avec une expression qui eût fait pleurer les anges.
Comme le machiniste Simon venait accrocher les fils de fer à la ceinture de cuir cachée sous sa robe, Minette crut voir un regard affreux échangé entre lui et la Bambinelli. Involontairement, elle ferma les yeux en entendant la réplique qui précédait son apparition aérienne. Il se fit un bruit épouvantable, et il sembla à tous les spectateurs que pendant une seconde il avait fait nuit dans la salle. Les anciens habitués du boulevard se rappellent encore ce sinistre événement arrivé en 1829 et l'horreur qu'il excita. Les fils de fer s'étaient rompus; Minette était brisée, morte sur les planches. Le sort de cette Psyché inconnue ne fut-il pas celui de la Poésie ignorante d'elle-même, toujours assassinée par les violences brutales de la vie?
SYLVANIE
Il y a aux portes de Paris, à Villeneuve-Saint-Georges, de beaux paysages au milieu desquels la Seine se déroule si blanche et si limpide qu'on la prendrait pour la Loire, et sur les bords enchantés du fleuve, des châteaux si paisibles et si bien entourés de parcs touffus, qu'on les croirait ensevelis dans les solitudes féodales de l'Allier ou du Berry.
Par une chaude soirée de mai, où le soleil noyait d'or toute la campagne, au fond d'une de ces retraites quasi-royales que le voyageur admire en passant, deux personnes étaient réunies dans un petit salon situé au premier étage et donnant sur le parc assombri par les masses bleuâtres des arbres séculaires.
L'une de ces deux personnes était une femme de trente-cinq ans, encore belle, qui, depuis quelques instants déjà, semblait lutter silencieusement contre l'obsession d'une crainte amère.
Par intervalles, elle jetait de longs regards pleins de tendresse et de mélancolie sur Raoul de Créhange, son fils, beau jeune homme de dix-huit ans à peine, qui, assis les bras nus devant un petit piano moderne, promenait avec distraction ses doigts sur le clavier, et semblait trahir ses pensées intimes par des mélodies confuses et inachevées. On voyait que madame de Créhange avait dû être d'une beauté parfaite. Elle était brune; ses traits fins et arrêtés, ses cheveux abondants, ses grands cils, sa lèvre supérieure légèrement estompée, sa bouche rouge comme une fleur, ses dents blanches, et deux ou trois signes noirs jetés au hasard sur ses joues comme les mouches du XVIIIe siècle, tout en elle contribuait à répandre ce charme infini qui émane des femmes brunes, quand l'expression de leur visage n'est pas trop dure ou trop sensuelle. On ne pouvait pas même reprocher à cet ensemble harmonieux le léger embonpoint amené par l'âge; car il aidait encore à faire ressortir, par une heureuse opposition, les extrémités finement attachées et la grâce calme des mouvements.
Raoul de Créhange était le portrait exact de sa mère, que cette ressemblance rendait justement orgueilleuse. Seulement, la bouche de Raoul avait les extrémités plus spirituelles, ses yeux jetaient plus de flammes, son front était plus large et plus développé, et ses cheveux épars étaient de cette belle nuance d'un blond foncé que tous les peuples nous envient.
Fille unique et dernière héritière d'une famille riche et noble, mademoiselle Noémi de Geffré avait épousé à quinze ans, par amour, un jeune homme beau, riche et noble comme elle. Deux ans après, aux plus belles heures de cette union charmante, M. de Créhange était mort, enlevé tout à coup par une maladie cruelle. Désormais inconsolable, madame de Créhange avait concentré sur Raoul toute sa tendresse et n'avait vécu que pour lui. Comme tous les enfants bien nés, il était déjà un enfant accompli. Il grandit sans aucune de ces timidités farouches et de ces demi-misères qui courbent le front des jeunes hommes de ce temps. A seize ans, Raoul était un homme fait, heureux, fort, croyant à tout, aimant la vie, montant les chevaux les plus fougueux, tirant l'épée comme un vaillant, et comprenant tous les arts dans leur plus délicate essence.
Mais, depuis près d'une année, un grand changement s'était manifesté dans ce caractère si insoucieux. Tout à coup, Raoul était devenu sombre et taciturne; il se plongeait dans de longues rêveries et négligeait tous les exercices du corps. De là venaient la tristesse et le chagrin de madame de Créhange, qui d'avance tremblait pour sa chère idole, et n'osait plus se sentir heureuse. C'est là ce qui lui faisait épier avec une sollicitude inquiète la rêverie de son fils au moment où nous avons commencé ce récit.
Bientôt les doigts distraits de Raoul cessèrent de faire résonner les touches du piano. Le jeune homme laissa tomber les bras le long de son corps, et, les yeux fixés au ciel, s'absorba longtemps dans la contemplation muette des splendeurs du soleil couchant. Sa mère se leva de son fauteuil sans que Raoul détournât les yeux, et vint prendre une de ses mains, qu'elle tint dans les siennes.--Raoul! dit-elle, d'une voix douce.
Le jeune homme s'éveilla comme d'un songe et baisa avec effusion les mains de sa mère. Madame de Créhange se rassit, et quand son fils se fut posé à ses pieds, sur un petit tabouret de tapisserie, elle jeta sur lui un regard plein de ces trésors d'affection qui devraient désarmer le sort, puis elle parut faire un grand effort sur elle-même, et enfin, elle parla:--Raoul, dit-elle, tu sais combien je respecte ta liberté. Je ne veux avoir des mères que la tendresse. Mais ne dois-je pas aussi partager tes peines, moi qui t'ai dû toutes mes joies?
Et en parlant ainsi, madame de Créhange priait si bien, avec le regard et la voix, qu'elle était irrésistible. Elle continua.--L'amour, n'est-ce pas?
--Oui, répondit le jeune homme d'une voix altérée. Oh! ma mère! ma mère! ajouta-t-il avec des sanglots, ayez pitié de moi! si vous saviez comme je souffre!
Raoul semblait près de succomber à son émotion, ses yeux secs le brûlaient. Mais enfin, il put pleurer; il baissa la tête et versa des torrents de larmes. Quand il revint à lui, il appuya son front dans ses deux mains, et s'écria au milieu de ses sanglots:
--Sylvanie! Sylvanie!
Madame de Créhange prit la tête de Raoul dans ses mains, et à plusieurs reprises lui baisa le front avec une terreur folle.
--Malheureux enfant! s'écria-t-elle. Madame de Lillers? Ah! mieux vaudrait une courtisane! elle n'a pas de coeur!
Madame de Créhange n'osait rien dire pour consoler Raoul; elle voulut du moins pleurer avec son fils. Elle pleurait et leurs larmes se mêlaient dans le silence.
On frappa à la porte. C'était Julien de Chantenay, le meilleur ami de Raoul de Créhange et de sa mère. Raoul essuya ses larmes et s'enfuit précipitamment.
--Julien, Julien, dit madame de Créhange, voyez mon pauvre enfant; oh! comme il est malheureux! il aime... O Julien, savez-vous qui? Sylvanie de Lillers! allez le consoler, n'est-ce pas? Il faut qu'il vous dise tout. Oh! il ne refusera pas, j'en suis sûr, il vous aime tant!
--Hélas! madame, répondit Julien, vous réveillez toutes mes craintes. Notre pauvre Raoul est perdu. Vous connaissez madame de Lillers; vous savez son admirable beauté, sa pâleur qui la fait ressembler à une morte. Eh bien! jamais aucune émotion n'a mis de roses sur ce visage impérieux; ses dents sont des perles, mais elles n'ont jamais souri. Ses yeux verts et profonds comme la mer ne s'animent jamais sous l'arc inflexible de ses sourcils, et le vent lui-même ne ride pas ses magnifiques cheveux. Tout est mystère chez cette femme. Quand M. de Lillers mourut, à la suite d'un duel toujours inexpliqué, la belle Sylvanie n'a pas sourcillé en voyant la tête sanglante et fracassée de celui qui la rendait heureuse. Hélas! voilà la femme que Raoul aime d'un tel amour!
--Ah! qu'ai-je fait! s'écria madame de Créhange frappée d'une réflexion soudaine, elle doit venir ici, elle! et c'est demain même. O Julien, j'ai pu ordonner une fête et inviter madame de Lillers, j'étais donc folle! Mais non, certes, je ne veux pas voir cette créature maudite. Grâce au ciel, il est encore temps de prévenir ce nouveau malheur: je vais écrire!
--N'en faites rien, madame. Au point où en est venue la passion de ce malheureux enfant, l'absence est funeste. La froideur de Sylvanie le déchire, mais il meurt en ne la voyant pas.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria encore madame de Créhange, véritablement désolée et semblable à une Niobé qui voit tomber son dernier enfant.
Julien descendit à la hâte et se mit à chercher Raoul qui était allé cacher sa profonde tristesse sous les épais massifs du parc. Il faisait alors tout à fait nuit, et la lune argentait faiblement les contours des feuillages découpés.
Julien de Chantenay était, dans toute la rigueur du mot, un gentilhomme. Il terminait dignement une race illustre. Une entière conformité de goûts et d'idées l'avait rapproché de Raoul, auquel, malgré une assez grande différence d'âge, il avait voué une amitié toute fraternelle. Plus tard, quand il connut madame de Créhange, il ne put résister aux charmes de sa beauté et de son esprit, et en devint éperdument amoureux. Ce fut une de ces passions qui remplissent la vie et la brûlent jusqu'au dernier soupir. Mais Julien savait le coeur de madame de Créhange fermé à tout amour; il ne parla jamais. La noble femme sut apprécier ce silence et voua à Julien une amitié inaltérable. Au milieu de cette famille de son choix, Julien de Chantenay vécut aussi heureux qu'on peut l'être avec une passion sans espoir, jusqu'au jour où une autre passion plus fatale encore le fit trembler pour Raoul, qu'il chérissait comme son seul ami, et aussi comme l'enfant d'une femme idolâtrée.
Raoul s'était assis sur un vieux banc de pierre, humide et couvert de mousse. Julien le prit par le bras et le ramena au château à pas lents. Quand les deux jeunes gens furent rentrés et installés dans la chambre de Raoul; quand les bougies brillèrent dans les flambeaux d'argent, et jetèrent leurs vives lueurs sur la tenture de Perse aux fleurs luxuriantes, Julien parla le premier, en posant ses pieds sur les chenets polis où venait déjà se mirer la flamme, car à la campagne on a encore la bonne habitude de faire du feu toute l'année.
--Raoul, dit-il, il faut te confier à nous; ta mère est désolée. Je sais combien il en coûte pour remonter le cours de ses espoirs et de ses désenchantements; mais il le faut. Ton coeur se brise et ne peut contenir cet ennui qui le déborde. Dis-moi toutes tes folies, toutes tes misères, bien patiemment, une à une, et je les écouterai en frère; mon coeur sera avec le tien. C'est une bien triste histoire, n'est-ce pas?
--Oh! bien triste en effet, dit Raoul, mais écoute-la. Au fait, qui pourrait me comprendre et me soulager, sinon vous deux, les deux seuls êtres qui m'aimiez? Pardonne-moi seulement le désordre de mes souvenirs.
Tu connais Sylvanie; c'est chez ma mère, dans un bal, que je l'ai vue pour la première fois. Au milieu de toute cette gaze, de tout ce satin, au milieu de ces fleurs, de ces perles, de ces diamants, de cette lumière tumultueuse, qu'un bal parisien fait tourbillonner devant les yeux lassés; au milieu de cet enivrement de parfums, de mains gantées, de blanches épaules, seule, madame de Lillers se détachait comme une figure pensive. En l'apercevant, je vis passer devant moi toutes nos idées sur le calme et la majesté de l'art antique. Jamais je n'avais vu à un être vivant une bouche aussi rigide; j'admirais surtout, avec une sorte d'effroi, ces beaux cheveux fauves que tu lui connais, et qui ne semblent pas appartenir à une mortelle: des cheveux de déesse païenne et de sainte extasiée. Dès qu'elle parut, je sentis que ma volonté était morte et mon âme enchaînée. Toute la nuit, malgré moi-même, mes yeux furent attachés sur les siens.
Étrange femme! Elle était vêtue pour le bal; mais sa robe avait l'air d'une chlamyde. Sur elle la gaze devenait pierre. On chantait et elle chantait; on dansait et elle dansait: la valse l'entraînait comme tout le monde dans ses mille replis; mais au milieu de son chant, au milieu de sa danse, elle semblait comme emprisonnée dans les liens d'un rhythme inflexible. C'était une ode vivante. Quand sa voix se jouait dans les mille difficultés italiennes, on croyait, par moments, à son émotion, et son émotion vous gagnait; mais on sentait bien vite qu'elle n'atteignait les cordes des pleurs qu'à force de précision et de calcul, et on avait honte d'être ému. Chez elle, la voix, cette seconde âme, n'était qu'un instrument bien réglé. A la fin du bal, à ce moment des yeux noyés, des fleurs brisées, des mains furtives, je croyais parfois la voir entraînée, comme nous tous, par la musique, par ces dernières clartés qui luttent avec le jour naissant, par ce magnétisme de l'amour qui circule dans les mains frémissantes; mais alors, elle exécutait quelque pas difficile avec une grâce savante et ingénue, et en relevant la tête, je retrouvais sur sa figure son invariable demi-sourire de nymphe héroïque.
Je te dépeins aujourd'hui cette femme comme elle est, Julien, mais non comme je la vis alors. Ce jour-là, elle m'apparut comme une harmonie au milieu de l'harmonie, comme la lumière dans la lumière, comme un chant au milieu de mes rêves poétiques. Quelle qu'elle fût, je l'aimais avec adoration. Depuis, je la revis tous les jours; le soir aux deux Opéras, où chacun la remarquait, l'adorait de loin, un large bouquet de lilas blanc à la main en toute saison, penchée au bord de sa loge dorée, semblable à une fleur d'albâtre dans une coupe d'or; dans le jour, malgré le peu de sympathie de ma mère pour madame de Lillers, j'entraînais ma mère chez elle. Enfin, quelquefois j'y allais seul. Nous faisions de la musique ensemble. J'essayai de lui dire mon amour avec la langue divine de Rossini et de Mozart. O folle Rosine! O Anna! O Desdemone!
Elle était tout cela pour moi; sa voix seule était pour moi un orchestre, une tragédie. Oh! comme j'entendais résonner dans mon âme les harpes de la mélancolie et de la tristesse, les flûtes et les clairons de l'amour vainqueur! Julien! Julien! te dirai-je toutes mes alternatives de triomphe et d'abattement! Mon amour était toute ma vie, il éclatait dans ma voix, dans mes gestes, dans mes regards que je ne pouvais maîtriser. Elle le lisait à livre ouvert. Moi aussi, il me semblait parfois qu'elle laissait aller son âme à cette douce pente; je croyais entendre trembler sa voix; puis tout à coup elle redevenait la statue implacable dont je t'ai parlé et alors il me semblait avoir rêvé.
Quelquefois, quand j'arrivais, elle m'accueillait avec impatience, avec amertume; elle m'avait attendu une heure à sa fenêtre comme une Elvire désolée; je voulais me justifier et elle ne m'écoutait plus; elle me parlait de modes et de parures. J'étais à l'agonie. D'autres fois elle avait oublié qu'elle m'attendait, elle me traitait comme un étranger, et cependant elle me demandait compte de mes regards, de mes pensées, et je lui expliquais tout; je me justifiais, je lui appartenais comme un esclave. Souvent elle se laissait entraîner sur le terrain charmant des causeries d'amour; alors il semblait qu'elle avait sur les lèvres quelque parole venue du coeur; puis elle s'arrêtait tout à coup, comme si elle avait oublié ce qu'elle allait dire. Elle me renvoyait avec quelques brimborions, que sais-je? une fleur fanée, un gant flétri, un vieux ruban. J'étais fou alors. Et le lendemain je voyais quelque sigisbée mal accroupi sur un mauvais cheval galoper près de la calèche de Sylvanie; et elle lui répondait avec toutes ses grâces, elle était belle pour lui et ne semblait plus me connaître.
Je ne sais combien cela dura de temps; mais si cela avait duré un jour de plus, je serais mort. Enfin un soir, un soir d'été, je m'en souviens, nous étions seuls, il faisait nuit; elle s'était amusée pendant des heures entières à me torturer avec ses jalousies feintes, à m'élever sans cesse dans les cieux d'or de l'espérance pour me faire tomber après dans les abîmes sans fond du doute. Je n'y tenais plus, j'avais le coeur brisé, et je sentis tous les vagues bouillonnements de l'orgueil se révolter dans mon sein comme un océan.
--Mais, madame, m'écriai-je enfin avec épouvante, je ne vous ai rien demandé, moi!
--Mais, moi, je t'aime, Raoul! me dit-elle avec un grand cri.
Et j'étais déjà à genoux, et elle était déjà près de moi, ses deux mains dans mes cheveux, ses deux yeux dans mon coeur. Oh! qu'elle était belle alors, Sylvanie! La chambre était obscure; et pourtant Sylvanie, toute radieuse, était dans la lumière comme l'ange de Rembrandt!
Eh bien, Julien, te le dirai-je, malgré l'extase et le ravissement qui m'inondaient, ce mot charmant qu'elle m'avait dit tout haut et la première, ne me fit pas tout le bien que j'aurais cru, quand je songeais à ce double aveu comme à un bonheur inespéré. Mais comme elle me rassura! Comme elle avait bien l'esprit du coeur! Ce soir-là elle fut tout amour; je me crus transfiguré, et en la quittant il me sembla que j'avais des ailes.
Eh bien! dès que l'air froid de la rue frappa mon front, tout l'édifice de mon bonheur s'écroula comme un château de cartes. Tout changea de forme à mes yeux; et à mesure que je me rappelais froidement la démarche, la voix, les mots de Sylvanie, je pus croire qu'elle avait joué une scène d'amour.
C'est ainsi que je vivais dans des alternatives perpétuelles d'enivrement et de fureur.
Et quand elle se fut donnée à moi, quand je fus son amant, il faut bien dire ce mot-là, puisque tout finit par la réalité brutale, oh! c'est alors que ce fut bien pis encore! Moi, sortant de ses bras, humide encore de ses baisers, elle me traitait comme un laquais devant ses laquais et devant ses complaisants aux visages de poupées! O honte! Elle inventait des cruautés horribles sans aucun but, à propos de rien, des chimères impossibles. Elle me reprochait d'embrasser ma mère. Si je lui demandais humblement l'explication de quelque acte inouï, elle semblait d'abord vouloir dissiper mes craintes, puis elle me fermait la bouche avec une de ces injures doucereuses et polies par lesquelles les femmes exercent jusqu'à l'abus la tyrannie de la faiblesse. Ou bien elle s'égarait dans une suite de mensonges si grossiers, de raisonnements si diffus et si vides de sens, que je renonçais à l'y suivre. Je cherchais alors avec stupeur quels étaient son but et sa pensée, ce qu'elle voulait et comment une femme ose agir de la sorte et vous dire de semblables choses en face, sans rougir de honte; avec tout cela elle était pleine de charme et je l'adorais. Que dis-je? Je l'aime encore comme au premier jour! ô Julien!
Je me suis souvent demandé, dans le silence de mes nuits sans sommeil, comment, avec un noble coeur, on peut continuer à aimer une femme qui vous hait, qui vous trompe, et qui ne dissimule ni ses haines ni ses tromperies; une femme qui est spirituelle et ingénieuse comme les fées, et qui a le courage de vous dire des inepties quand votre âme saigne? Pourtant cela est ainsi; je l'ai vu, je le vois, je le sens.
--Raoul, dit Julien, ne serait-ce pas parce que notre esprit et notre coeur, à nous autres hommes, sont logiques, même dans leurs passions et dans leurs rêveries, et veulent arriver logiquement à la solution de tout problème? On éprouve, n'est-ce pas? un désir continu de s'expliquer la cause de tant de paroles et d'actions niaisement cruelles et audacieusement incohérentes. Le jour où l'on saurait ce qu'il y a dans la pensée d'une femme quand elle agit ainsi, ce jour-là on ne l'aimerait plus; on n'aurait plus ni curiosité, ni haine, mais du mépris.
--Je le crois, dit Raoul tout pensif.
--Malheureusement, dit Julien, on ne le devinera jamais.
--Pourquoi?
--Les femmes l'ignorent elles-mêmes; elles se font naïvement criminelles. Faites tout entières de nerfs et de sensations, elles ne peuvent vouloir le bien qu'en obéissant à leur inspiration spontanée ou aux préceptes qu'on leur a enseignés. Le raisonnement les conduit presque toujours à des paradoxes inhumains jusqu'à la démence.
Mais, ajouta Julien, ne nous perdons pas dans de vaines théories; n'inventons pas à grand'peine des aphorismes cent fois plus cruels que le souvenir lui-même de la douleur. Malgré le mal que cela te fait, continue le récit de ces poignantes angoisses! Il me semble que les coeurs vraiment bien placés deviennent meilleurs encore et très-indulgents en se ressouvenant à froid des mille tortures que leur a infligées la jalousie.
--Oh! oui, reprit Raoul, qui de tout cela n'entendit qu'un mot, la jalousie, c'était mon mal! mal horrible que tout envenime. Oh! je sais tout ce qu'on cherche, tout ce qu'on découvre, tout ce qu'on suppose quand on est jaloux! les mots surpris, entendus à demi, les espionnages suivis d'affreux remords, les lettres cachetées qu'on tourne et retourne dans la main en écumant de rage, les nuits passées sous une fenêtre, les pieds dans la boue; et les femmes qui _lui_ ressemblent et qu'on voit pour _elle_ d'un bout à l'autre du boulevart, ou aux Champs-Elysées dans une calèche qui s'envole! J'ai compris toutes les hyperboles des poëtes. J'étais, comme ils disent, jaloux de l'eau de son bain où mon imagination faisait ondoyer près de son beau corps une naïade amoureuse; j'étais jaloux du fruit vermeil que déchiquetaient ses dents d'ivoire; jaloux de la brise qui vient soulever follement ses petits cheveux, tendres comme un duvet, qui estompent les tempes et la nuque, et que le peigne oublie. Quel tourment que la jalousie qui flaire, qui poursuit, qui traque une proie invisible et qui cherche à dévorer, et qui ne sait à quoi s'en prendre!
--Et quand on le sait, dit Julien, n'est-ce pas cent fois pis encore? Si tu avais été jaloux de quelqu'un!
--Je l'ai été, reprit Raoul. Il y avait habituellement chez madame de Lillers un jeune homme parfait, M. Armand de Bressoles, que j'ai aimé d'abord comme un frère. C'est un jeune officier de spahis, grave comme les hommes qui ont souvent vu la mort de près, et doux comme ceux qui l'ont affrontée gaiement. Son esprit, qu'il semble vouloir cacher, se trahit par des lueurs exquises, et l'on résisterait difficilement à l'expression de loyauté virile qui anime son fier et mâle visage. Nous nous étions liés en quelques heures; notre rivalité nous sépara pour toujours.
Madame de Lillers me disait qu'elle devait souffrir les assiduités de M. de Bressoles pour mieux cacher notre amour. J'ai su plus tard qu'elle se servait d'une raison semblable pour expliquer à M. de Bressoles la nécessité de ma présence chez elle. Tous les deux nous cherchions une certitude, nous n'osions aborder une explication, et nous nous observions comme deux ennemis involontaires qui regrettent de ne pouvoir s'aimer. Enfin, un matin que je sortais de l'hôtel de Lillers par la petite porte des jardins (le soleil se levait, l'air était embaumé et les oiseaux chantaient délicieusement dans les branches), je vis appuyé contre un mur, pâle, échevelé, Armand de Bressoles, qui avait attendu là toute une nuit pour voir ce qu'il voyait. Nous allâmes chercher deux amis communs que nous trouvâmes encore couchés, et nous nous rendîmes en fiacre au bois de Vincennes. Armand était si navré déjà, si tremblant, qu'il pouvait à peine tenir son épée. Aux premières passes, je l'atteignis au-dessus du sein gauche, et il tomba. Oh! c'est alors que je frissonnai d'horreur en voyant le linge ensanglanté, les lèvres blanches, les doigts crispés de ce jeune homme si beau, qui gisait là, par terre, comme un lys coupé par une faucille.
Dès qu'Armand fut rétabli, nous nous présentâmes ensemble chez madame de Lillers. Nous avions eu l'affreux courage de lire tous deux ensemble, à haute voix, les lettres qu'elle nous avait écrites à tous deux. Nous nous attendions à des cris, à des pleurs, à d'incroyables feintes dont notre ressentiment déjouerait l'habileté.
Sylvanie nous reçut en reine offensée, froidement, dignement, avec l'air candide d'une vierge et l'imperturbable aplomb d'une courtisane. Elle sourit dédaigneusement de nos accusations, refusa tout à fait de s'expliquer, et nous ferma la bouche avec de détestables lieux-communs qui ne se donnaient pas la peine d'être adroits. Puis, elle sortit majestueusement, en poussant une porte à deux battants avec un beau geste tragique, nous laissant tous les deux irrités et confus comme des coupables.
Eh bien! le crois-tu, après avoir laissé, tous les deux ensemble, dans cette maison, notre bonheur déchiré en lambeaux sous les pieds de la même femme, nous eûmes tous deux la lâcheté.... oh! qu'il faut de courage! la lâcheté de retourner, chacun en nous cachant, chez cette femme tant aimée, et de l'aimer comme auparavant! Mais nous nous redoutions comme deux complices, et le regard de l'un faisait rougir l'autre comme un gant jeté à la face! Enfin, je résolus de m'arracher décidément à cette horrible vie, dans laquelle je me sentais devenir envieux et lâche. Je cessai de voir Sylvanie; je ne décachetai aucune de ses lettres; toutes ses instances furent vaines. De peur de succomber, j'ai suivi ma mère ici; et c'est ici, seul avec moi-même, que j'ai senti quelle place éternelle cet amour a prise dans mon coeur. C'est ici que j'ai rassemblé tout mon courage pour tâcher de l'étouffer à jamais, et qu'à la suite de cette lutte si inutile, hélas! je suis tombé dans la prostration où tu me vois! Ennui si implacable et si profond que je n'y trouve d'autre remède que la mort! Et ma mère?
Raoul se tut. Et les deux amis gardèrent un long silence, et tous deux pensèrent longtemps à cette triste histoire si vide d'événements, mais si pleine d'émotions. Enfin, Julien voulut engager Raoul à prendre un peu de sommeil; mais Raoul ne pouvait dormir. Jusqu'au matin ils veillèrent près du feu, tantôt pleurant tous les deux et parlant de Sylvanie, tantôt silencieux, se recueillant pour s'enivrer de lassitude et pensant chacun à son rêve envolé.
Enfin, le jour parut. Julien voulut à tout prix distraire Raoul et l'arracher à ses tristes préoccupations. Il le décida à faire une promenade à cheval, et au bout de quelques instants, tous deux galopaient bride abattue sur la route de Paris.
L'air était suave et embaumé; le soleil dorait toutes les cimes, et le vent éparpillait les cheveux des cavaliers. Raoul éprouva d'abord cette espèce de répit qu'un exercice ardent donne à ceux dont le coeur est las. Il respira plus librement, ses yeux reprirent leur éclat, et l'apparence d'un sourire éclaira ses lèvres entr'ouvertes. Mais bientôt Julien le vit pâlir et l'entendit balbutier. Au milieu d'un nuage de poussière, Raoul venait de reconnaître madame de Lillers dans une calèche que deux chevaux de race emportaient vers le château de Créhange.
Madame de Lillers fit arrêter sa voiture pour saluer Raoul et Julien. Comme la journée de la veille avait été brûlante, Sylvanie avait voulu partir de très-bonne heure et surprendre madame de Créhange dans la matinée. D'ailleurs, Sylvanie était d'une suprême distinction en tout, et il lui répugnait d'arriver en même temps que tout le monde, en choeur, comme un invité de comédie.
Elle était vêtue d'une amazone vert foncé, et en femme qui entendait admirablement la mise en scène de la vie et, ce qu'on appelle au théâtre, les _entrées_, elle avait fait mener, en tout cas, sa jument favorite. Cette admirable bête, harnachée pour Sylvanie avec grand soin, était menée en laisse par un groom, qui, en même temps, montait une belle jument arabe.
Comme par un charmant caprice, madame de Lillers se décida à finir la route à cheval, et Julien s'offrit à prendre les devants pour prévenir madame de Créhange de cette visite matinale.
Bientôt la calèche qui emportait le jeune homme disparut aux yeux de Raoul et de Sylvanie, et pour la première fois depuis longtemps, ils se trouvèrent seuls. Les yeux de Sylvanie étaient noyés d'amour; elle enveloppait Raoul de son sourire; l'abandon de sa pose était magique, il y avait de quoi oublier tout.
--Monsieur, dit-elle, vous avez été sans pitié. Que vous avais-je fait? mon Dieu!
L'audace de cette question étonna tellement le jeune homme qu'il ne sut que répondre. Enfin, il rassembla tout son courage et dit à demi-voix:
--Vous me le demandez?
--Ah! reprit vivement Sylvanie, croyez-vous donc que je ne vous aime pas? Oui, les hommes sont ainsi. Pourtant, il ne me faudrait qu'un mot pour me justifier, et ce mot, hélas! je ne puis le dire. Oh! les pauvres femmes! Souffrir, c'est leur sort!
--Et moi, madame, dit Raoul, croyez-vous que je n'aie pas souffert? Douter toujours, soupçonner tout et ne vouloir jamais apprendre que la moitié de la vérité, parce que la vérité serait trop cruelle!
--C'est que vous ne savez pas aimer, murmura Sylvanie avec résignation. L'amour, vois-tu, c'est la confiance. Quand on aime, on ne cherche pas à épier, on ne veut rien savoir, on croit! Ne pas t'aimer! hélas! hélas! Raoul, avez-vous oublié ce temps, le seul où j'aie vécu! Ce temps où nous existions tous deux, avec une même pensée, avec un même espoir, avec un même rêve!
--Et alors, reprit Raoul, quand j'avais pensé à un ruban ou à une fleur, le soir je vous revoyais, et le ruban était sur votre robe, et la fleur était dans vos cheveux! car alors votre âme était soeur de la mienne et nous nous comprenions sans rien dire; mais depuis!...
--Et, s'écria madame de Lillers, comme entraînée par son souvenir, lorsque j'ai senti mon coeur battre comme s'il allait se briser, et que je suis tombée dans tes bras en te disant la première: je t'aime! réponds, Raoul, te trompais-je alors!
--Oh! tu m'aimes! Sylvanie!
Raoul allait parler encore, lorsque, malgré le galop effréné des chevaux, la belle tête de Sylvanie se pencha jusqu'aux lèvres du jeune homme et lui ferma la bouche avec un baiser.
O mystère! de perfidies en perfidies, Raoul était allé au fond du coeur de cette femme et il en avait vu les déserts de glace dans toute leur sinistre étendue.
Eh bien, il avait suffi à Sylvanie de faire luire un rayon dans ses yeux et sur ses lèvres, et l'amant désabusé la veille croyait voir s'épanouir à présent dans cette âme dévastée toutes les floraisons et les verdures d'un printemps jonché de roses!
Elle n'avait rien dit, et elle était justifiée!
Mais elle déploya tant d'art, tant de coquetterie, tant de grâces naïves pour enchanter Raoul! Elle se donna tant de peine pour emplir encore une fois tout entier ce coeur d'où son image n'était pas sortie!
Arrivée au château, elle ne s'émut ni de la froideur de madame de Créhange, ni de la tristesse amère et méprisante qu'affecta Julien de Chantenay. Elle fut, malgré tout, bonne et charmante. Jusqu'au soir, les calèches armoriées et les équipages aux brillantes livrées se succédèrent à la grille dorée du château, et toutes les illustrations parisiennes vinrent affluer dans les salons et les jardins de madame de Créhange. Là, comme partout, Sylvanie fut l'objet de tous les voeux, le but de toutes les attaques, le prétexte de tous les madrigaux traduits en prose. On organisa, pour l'éblouir, quelques-unes de ces conversations à deux personnages où l'on entrechoque les mots, et où, des deux côtés, les flammes de l'éloquence éclatent en gerbes étincelantes, étoilées de traits et de saillies. Le soir, au bal, Sylvanie fut encore la plus belle et la plus courtisée dans la fête splendide, où les flambeaux, les diamants, les fleurs et les femmes luttaient de lumière et d'éclat.
Mais elle ne voulut être belle que pour un seul, et chacun de ses regards mettait aux pieds de Raoul tous ses triomphes. Armand de Bressoles, qui, lui aussi, était invité à cette fête, n'obtint pas même un sourire et madame de Lillers sembla le dédaigner et l'humilier à plaisir, pour jeter une proie à la jalousie inquiète de son amant.
Le coeur de Raoul était inondé de joie. Au lieu de cet homme et de cette femme, qui, si longtemps s'étaient combattus sans relâche avec le glaive à double tranchant de la haine et de l'amour, il n'y avait plus qu'un couple charmant et bien uni, deux âmes qu'on eût dites prêtes à se fondre en une seule. A cet instant-là, tous deux eussent payé de leur vie le bonheur de se parler une heure sans contrainte.
Le bal touchait à sa fin: on était à ce moment de gaieté fiévreuse où rien ne se remarque. Aussi personne ne s'aperçut que madame de Lillers et Raoul de Créhange venaient de quitter les salons.
Bientôt ils erraient furtivement sous les massifs du parc et échangeaient à voix basse des mots mystérieux d'amour et de rendez-vous. Ils rentrèrent avant qu'on eût pu remarquer leur absence. Raoul sentait brûler ses joues et ses lèvres où brillaient ardemment toutes les roses de l'espérance; madame de Lillers était calme et rayonnante comme un ange victorieux.
Enfin, les flambeaux s'éteignirent et le château rentra bientôt dans son grave et morne silence.
Raoul, resté seul avec sa mère, l'embrassa avec mille transports. Puis, quand tout fut endormi, il se leva, et, en silence, parcourut les corridors obscurs, en tremblant d'émotion, en mettant la main sur son coeur pour en étouffer les battements, et poussa une porte laissée entr'ouverte.
Sylvanie était déjà à ses pieds, couvrant ses mains de baisers, et lui disant d'une voix douce et vibrante comme un chant:
--Raoul! Raoul! me pardonnerez-vous tout ce que vous avez souffert?
Et, lui, baignait ses mains frémissantes dans les longs cheveux de sa maîtresse, dans ces beaux cheveux d'aurore et de flamme, et répondait en rêvant:
--Est-ce que je m'en souviens!
Au bout d'une heure il fallut se quitter; l'alouette matinale, funeste à Roméo, chantait déjà sur les sillons encore endormis. Mais, pendant cette heure, Sylvanie déploya sans doute de bien étranges séductions; car le coeur de Raoul était à elle, à elle pour toujours, mieux que si elle l'eût tenu dans sa main, attaché avec des liens d'or.
Raoul alla éveiller son ami. Il ne lui dit rien, mais Julien comprit tout dans un serrement de main. Tous deux s'habillèrent à la hâte, prirent leurs fusils, et marchèrent en courant follement, riant et causant comme deux écoliers, jusqu'à la belle forêt de Grosbois.
La nature en s'éveillant semblait toute nouvelle à Raoul. Les arbres et les gazons avaient ravivé leurs émeraudes à quelque soleil inconnu; les perles et les diamants de la rosée jetaient des feux plus splendides dans leurs montures de boutons d'argent et de chrysanthèmes; comme des miroirs, les ruisseaux murmurants et les myosotis de leurs rives s'emplissaient de l'azur du ciel; dans les bosquets et dans les antres tapissés de lierre, au fond de toutes les solitudes, Raoul écoutait bruire et s'agiter doucement tous les bruits mystérieux des églogues de sa jeunesse. Les petits oiseaux chantaient à son oreille ce que l'amour chantait dans son coeur. Il n'y avait pas de petite fleur humble et cachée qui n'eût quelque grand secret à lui dire.
Je ne sais combien d'heures les deux amis coururent ainsi au hasard, laissant leurs âmes s'éparpiller à toutes les harmonies de cette forêt silencieuse. Ils ne se parlaient pas, mais ils avaient les mêmes pensées. Raoul était heureux, et Julien était heureux du bonheur de Raoul. C'était une extase. Mais le bruit d'une voix rompit ce charme.
C'était près d'une clairière entourée de taillis et jetée comme un oasis au milieu du bois touffu.
Sous un chêne centenaire, dont les pieds se cachaient sous la mousse et la verdure, madame de Lillers, en robe blanche, les regards au ciel, était étendue. Armand de Bressoles, couché à ses pieds, les yeux mouillés de pleurs, tenait la main de Sylvanie, et lisait à haute voix _La Tristesse d'Olympio_.
Raoul sentit tout son sang monter à ses joues. Ses yeux semblaient sortir de sa tête. Il était horrible. Il jeta autour de lui un regard farouche et leva son fusil. Julien l'arrêta.
Aussitôt, Raoul devint pâle comme la neige et tomba comme un cadavre dans les bras de Julien.
M. de Bressoles ne reparut plus au château.
Raoul ranimé par les soins de Julien, s'éveilla dans le délire. Le jour même, une épouvantable fièvre cérébrale se déclara. Depuis lors elle ne fit qu'empirer, et bientôt Raoul se trouva à deux doigts de la tombe.
Julien avait expliqué par une chute l'événement de la forêt. Mais quand l'état de son ami ne laissa plus d'espoir, il se décida à parler.
Alors, madame de Créhange alla trouver madame de Lillers.
Il n'y avait rien chez elle de la femme offensée: ni haine ni menace. Humble et vêtue de deuil, c'était une mère suppliante.
--Madame, dit-elle, pardonnez-moi de vous parler ainsi; mais si vous deviniez toutes mes terreurs! Raoul vous aime et vous pouvez le guérir. Sauvez-le, madame, je vous en conjure!
--Madame, répondit froidement la superbe Sylvanie, je ne sais si M. de Créhange m'aime. Je ne puis rien pour le sauver.
--Hélas! pourquoi feindre, reprit madame de Créhange! vous avez toute son âme. Croyez-vous que je vous haïsse pour cela? Non, je vous chérirais, au contraire, je vous bénirais jusqu'au dernier souffle de ma vie! Rendez-moi mon fils! Tenez, je vous prie à genoux!
--Relevez-vous, madame, dit Sylvanie, je ne puis que partager votre affliction.
--Oh! méchante femme! s'écria madame de Créhange éperdue, laissez-moi! Vous me faites horreur.
Une heure après, madame de Lillers était partie et Raoul se mourait.
On le guérit pourtant, mais il ne put recouvrer ni ce teint de roses, ni cette poésie des dix-huit ans, ni toutes ces grâces charmantes qui attestaient encore l'enfance sous sa jeunesse en fleur. Pâle comme un spectre, il résolut de s'attacher comme un remords aux pas de madame de Lillers. Partout elle le retrouvait, inévitable, fatal, et pareil à l'ombre de lui-même. Au bois, il passait près de la calèche de Sylvanie, sombre, les cheveux au vent, et son cheval l'emportait dans un tourbillon de poussière comme les funèbres coursiers des rêves. A l'Opéra, elle le revoyait triste, accoudé à une colonne, et fixant sur elle des regards qui semblaient faire éclater leur colère et leur indignation avec les foudres de l'orchestre.
Madame de Lillers ne s'attristait pas de cet effrayant spectacle. Elle était de ces femmes pour qui le désespoir est un culte et le suicide un hommage. Déjà plusieurs hommes étaient morts pour elle, et lui avaient été une occasion de poses élégiaques et de jolis regards penchés. Elle était Parisienne et savait tout porter avec infiniment de goût.
Tout à coup, elle cessa de voir Raoul, et ne l'aperçut plus nulle part. Elle fut étonnée d'abord, puis elle sentit que le terrible drame de cette douleur lui manquait. Enfin elle s'émut, et l'absence fondit les glaces de son coeur que rien n'avait entraînées. Alors ce fut elle qui chercha Raoul, mais toutes ses recherches furent vaines. Vaincue à la fin, elle foula aux pieds tout son orgueil et osa affronter les mépris de madame de Créhange.
--Oh! dit en la voyant la mère de Raoul, vous êtes cruelle, madame! Venez-vous me tuer tout à fait?
--Oui! j'ai été infâme, répondit humblement Sylvanie; mais, je vous supplie, écoutez-moi, de grâce! vous me chasserez après si vous voulez. Oh! je le sais, j'ai été la cause de tous vos malheurs, mais j'étais folle. Je comprends à présent. Je sais bien que je n'étais pas digne d'être aimée par votre ange! Mais, par grâce, madame, laissez-moi voir Raoul une heure, une minute si vous voulez, ou seulement entendre sa voix! Je mourrai après s'il le faut. Mais l'entendre une dernière fois!
--Quoi, s'écria madame de Créhange, vous le croyez donc ici! Vous ne savez rien?
--Rien.
--Oh!
Madame de Créhange tendit à Sylvanie un papier froissé, flétri par les larmes. C'était une lettre écrite de Venise par Julien de Chantenay. Voici ce que lut, non sans frémir, madame de Lillers:
«A présent que vous avez pleuré vos larmes de sang, à présent que vous avez subi la plus abominable douleur qui puisse crucifier une femme et une mère, je sens bien que vous exigez de moi le récit devant lequel a jusqu'à présent hésité mon courage. Vous voulez savoir quelle a été la dernière heure de celui que nous pleurerons jusqu'à notre dernier souffle. Malheureux! comment aurai-je la force de tracer ces lignes déchirantes? La fièvre, la fièvre affreuse et lente qui brûlait la poitrine de Raoul, avait cessé, et avec elle ces agitations, ces fureurs, ces démences qui me désespéraient. Raoul n'était plus ce cruel malade que j'avais vu se lever de son lit, humide de sueur, pour se jeter dans une gondole en croyant poursuivre sa lâche maîtresse. Depuis huit jours, le calme était revenu, et Raoul savourait d'avance le bonheur ineffable de vous revoir. Comme dans la triste Venise, où le pied des palais se couvre d'une mousse verte, et où les ronces doubles grimpent autour des piliers de marbre, le printemps semblait renaître dans son coeur blessé. Il respirait avec extase l'haleine des jasmins et des chèvrefeuilles fleuris dans les vases des balcons; il s'attendrissait au chant des rossignols prisonniers cachés dans les feuillages. Hélas! il y a trois jours! (est-il possible que trois jours seulement se soient écoulés depuis le moment indicible après lequel j'ai vécu des siècles d'angoisse?) mon cher Raoul avait eu le caprice de suivre en gondole une barque pavoisée qui s'enfuyait sur le Grand-Canal, en éparpillant dans son sillage les enchantements d'une divine musique.--Julien, Julien, me disait-il, crois-tu que je ne puis pas me souvenir des tortures que j'ai souffertes? Non, il me semble que j'ai toujours été heureux comme tu me vois! _Elle-même_, je la retrouve dans ma pensée comme une personne qui m'aurait été étrangère, et je n'éprouve pas d'émotion en revoyant ainsi cette belle figure! Puis il ajoutait:--Vois comme les flots sont blancs d'étoiles, enivre-toi de ces parfums pénétrants et doux; admire avec moi cette nuit de délices! Comme il me parlait ainsi, nous avions presque atteint la barque chargée de musiciens. Je vis que Raoul regardait obstinément au milieu d'eux une jeune femme à la chevelure dorée, dont je ne pus distinguer le pâle visage. Puis, il se redressa violemment: Ce n'est pas elle! cria-t-il. Et il tomba évanoui dans mes bras. Depuis ce moment, Madame, l'horrible fièvre ne l'a pas quitté jusqu'à l'heure de répit suprême où il a reçu les consolations d'un prêtre. En s'éveillant de son long délire, il m'a regardé avec un sourire angélique.--Écoute, m'a-t-il dit, écoute-moi bien: je n'aime que ma mère! Et quand le prêtre l'eut quitté, quand son âme errante voltigeait déjà sur ses lèvres, il ne m'a dit que ces mots:--Julien, ma mère! Il a appuyé sa tête sur ma poitrine, il a contemplé mes traits avec une expression d'une suavité infinie, et il s'est endormi sous mon baiser.
»O noble et chère victime! encore une fois, pardonnez-moi de ne l'avoir pas sauvé, de n'avoir pas su vous le rendre. Tout ce qui est humainement possible, je l'ai fait; mais mon âme est pleine de remords. Si je sens encore en moi quelque énergie, c'est que je dois accomplir les démarches nécessaires pour pouvoir ramener près de vous les restes bien-aimés de Raoul. Je me repens, je m'accuse et je me désespère; je sens en moi comme un désert immense et aride dont rien ne rafraîchira la morne angoisse, priez pour nous deux!»
Dès qu'elle vit les premières lignes de cette lettre, Sylvanie de Lillers devint blanche comme un linge et se sentit chanceler. Pour achever la poignante lecture, elle dut s'accrocher à un meuble, et quand elle eut fini, une sueur froide ruisselait sur son visage. Elle voulut parler, mais aucune parole ne sortit de ses lèvres; elle ne put que jeter vers madame de Créhange un regard suppliant et passionné.
La désolée Noémi tira de son sein un médaillon qui contenait une boucle de cheveux. De ses doigts crispés, elle la sépara en deux et en tendit la moitié à madame de Lillers, en détournant la tête.
--Tenez, lui dit-elle.
Julien est revenu et console madame de Créhange avec l'affection mélancolique d'un amant et la tendresse soumise d'un fils. Il ne parlera jamais de son amour.
Souvent ils vont ensemble à l'Opéra, et cachés dans une baignoire, ils écoutent en silence les airs que Raoul aimait. Ils y rencontrent parfois, dans toute sa gloire, la belle Sylvanie.
Elle est plus à la mode que jamais, et l'année dernière un jeune lord s'est tué pour elle à Naples, en plein carnaval.
C'était un gentilhomme très-singulier et très-célèbre par ses manies. Il était connu au club par son amour exagéré pour les exercices périlleux.
Ce dandy excentrique a légué en mourant, au clown Mathews, une coupe d'or du prix de six cents livres sterling, ciselée à Florence d'après les dessins originaux de Jean Feuchères.
LE FESTIN DES TITANS
Ce jour-là, lord Angel Sidney avait le spleen un peu plus que de coutume, lorsqu'il passa de sa chambre à coucher dans son boudoir.
C'était pitié de voir ce jeune homme, beau comme un demi-dieu et triste comme un chérubin vaincu. L'implacable Satiété éteignait les flammes de ses yeux et les roses de ses lèvres, et à travers les manchettes de mousseline, ses mains, plus pâles que le marbre, se penchaient comme des lys brisés.--O ciel! murmura-t-il avec un soupir, c'en est donc fait, je m'ennuie à jamais! J'ai là, de l'autre côté de la mer, de vertes prairies plus immenses que des océans, et assez de châteaux pour donner pendant cent ans l'hospitalité à tous les rois de l'univers. De tous les coins du monde, cent navires m'apportent le duvet de l'eider, l'ivoire de l'Inde et la pourpre de Kashmyr, et mes flottes couvrent toutes les vagues de la mer. Mais le coin de prairie où sourit l'amour, le flot qui apporte le bonheur et l'oubli, je ne le connais pas!
Dites-moi, pâles Euménides, sombres compagnes de Macbeth et d'Oreste, que me reste-t-il à faire pour passer le temps? Il me semble pourtant que je n'ai rien oublié. J'ai fait courir sur tous les turfs de France et d'Angleterre mille chevaux, nés sans doute d'une flamme et d'une brise, car ils dévoraient l'espace comme des aigles. J'ai été l'amant des six reines occultes de Paris, depuis celle qui porte un nom de bête fauve jusqu'à celle qui s'appelle comme la dame de coeur; depuis celle qui a un _lavabo_ en argent massif, ciselé et doré, jusqu'à celle qui se vante d'avoir été adorée par tous les contemporains illustres, et je m'ennuie!
Il faut cependant prendre un parti. Vais-je sonner mon valet ou ma maîtresse géorgienne?... mon valet plutôt!
A peine la sonnette, éveillée en sursaut, avait chanté sa note d'argent, M. Tobie entra.
--Monsieur Tobie, dit Angel, vous qui avez des cheveux blancs, ne savez-vous rien pour chasser l'ennui qui m'obsède?
--Milord, répondit avec respect le vieux serviteur, il n'y a que Dieu et les poëtes.
--Monsieur Tobie, votre phrase est prétentieuse; faites-moi le plaisir d'ouvrir cette fenêtre et de me nommer les gens qui passent. Peut-être verrai-je le passant de Fantasio, celui qui a un si bel habit bleu! Et d'abord, dites-moi quel est ce grand jeune homme coiffé d'un incendie, qui porte à la main un parapluie rouge?
--Milord, c'est le plus spirituel de nos photographes; celui-là même qui a photographié en ballon la France cadastrale.
--Et celui qui porte un parapluie vert?
--C'est un photographe entomologiste, qui a photographié le parasite du parasite de l'abeille.
--Et celui dont le parapluie est marron?
--C'est un jardinier spécialiste, exclusivement cultivateur de fraises.
--Et ces deux gros messieurs bien vêtus qui passent en calèche avec des dames?
--L'un est le tailleur de milord avec une actrice des Délassements, et l'autre le bottier de milord avec une actrice des Bouffes-Parisiens.
Lord Angel ferma sa fenêtre avec colère.
--Eh! quoi! s'écria-t-il, est-ce donc à ce point-là qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et quand on ouvre la fenêtre par un jour de pluie, est-il donc absolument impossible de voir passer autre chose que des portraitistes, des bottiers et des horticulteurs en cravate blanche! Monsieur Tobie, d'ici à huit jours, je veux donner un grand festin, un festin magnifique, comme quand Lucullus dîna chez Lucullus! Il me faut, dussiez-vous égorger madame Chevet, des fruits de l'Inde et de la Guadeloupe. Il me faut un surtout d'or ciselé par Barye, et des bougies à travers lesquelles on puisse regarder à la loupe une miniature d'Isabey. Vous vous arrangerez pour qu'il y ait sur les miroirs et sur les vitres des fleurs peintes par Diaz. Et pour ce jour-là, entendez-vous, monsieur Tobie, vous me trouverez, fût-ce en Chine, des convives qui ne soient ni tailleurs, ni photographes, ni membres de la Société d'horticulture!
Je veux six gaillards au moins! cherchez-les où vous voudrez, exerçant des professions dont je n'aie jamais entendu parler sous aucun prétexte. Si je connais un seul des états que font ces gens-là, ne comptez plus sur mon amitié.
M. Tobie ne répliqua pas. Il savait que les ordres de son maître étaient absolus comme ceux du Destin. Il se contenta d'aller relire _l'Iliade_ et _Le Mariage de Figaro_ pour se donner de l'imagination; car il sentait bien que, cette fois, il fallait vaincre ou mourir.
Mais M. Tobie ne mourut pas. On ne meurt jamais quand on remue à pleines mains l'or, qui contient l'essence de la vie.
A quinze jours de là, une des salles à manger de lord Angel Sidney étincelait de lumière, de fleurs, de cristaux, d'orfèvrerie et de tout ce qui donne aux richesses du luxe leurs enivrantes clartés.
Cette salle à manger, tout entière en bois de noyer, les étoffes en cachemire vert, représentait avec d'ingénieux arrangements de bas-reliefs, de cariatides et de figures en ronde bosse, la guerre des Titans. Les deux immenses cheminées, bien reliées à l'ornementation générale, figuraient les gouffres implacables de l'Etna, et luttaient de flammes ardentes et flamboyantes.
Un magnifique groupe de Géants vaincus et terrassés soutenait le plateau de la table à manger; de telle façon qu'il y avait pour cent mille francs de sculpture à l'endroit où les Anglais passent habituellement l'après-dînée. Les siéges et les consoles étaient à l'avenant; et, dans chaque embrasure de croisée, il y avait, enfermé dans d'épais rideaux, le mobilier doré d'un petit salon de conversation.
Du reste, rien ne manquait à la fête, et M. Tobie avait suivi le programme en décorateur consciencieux. Sur les vitres, des potées de fleurs tombées de la palette de Diaz éteignaient les vraies fleurs des jardinières et faisaient paraître gris les coquelicots réels. Le portrait en pied et en miniature d'une mouche avait été payé dix mille francs à madame Herbelin, et collé la face contre une bougie. Vue au travers de la bougie, cette mouche semblait si bien vivante, que plusieurs fois les convives voulurent la chasser pendant le mémorable repas que je vais raconter. Isabey ne faisant plus de miniatures, M. Tobie avait dû se contenter de cet à-peu-près.
Mais je ne m'arrêterai pas à raconter les magnificences du festin, des bagatelles qu'on a déjà redites mille fois à propos de Trimalcion et des empereurs romains. Il s'agit des convives, que Callot seul eût décrits, et encore pas avec une plume. Ils étaient sept, cinq hommes et deux femmes, attendant dans un petit salon tendu de soie et éclairé par des lampes. Lord Angel ayant dit: six au moins, M. Tobie en avait mis sept, car il avait dans l'esprit cette admirable logique de Cadet-Roussel, raillé à tort par le chansonnier. Et encore, je ne compte pas un enfant de dix-huit ans, beau comme l'Amour, qui semblait fourvoyé dans cette société étrange, car Dieu sait comment ces messieurs portaient l'habillement noir complet que M. Tobie leur avait fait faire chez Dusautoy! Quant aux deux femmes, elles étaient mises comme la Mode elle-même, les jours où la Mode a du goût. Cette antithèse vient simplement de ce qu'un homme de génie se met toujours mal, et une femme de génie toujours bien. Or, comme on va le voir, tous les hôtes de lord Angel avaient du génie à revendre, et ils en revendaient.
Lord Angel Sidney, en grande toilette, avec les plaques de tous ses ordres, entra dans le petit salon, précédé de M. Tobie, qui lui présenta les convives en les prenant l'un après l'autre par la main. Après avoir baisé la main aux dames et salué les hommes comme des pairs d'Angleterre, lord Angel invita tout le monde à passer dans la salle à manger, où les cinq hommes, pareils à des tigres déchaînés, dévorèrent en une heure le dîner de vingt banquiers. C'était un spectacle inouï de voir étinceler ces mâchoires qui semblaient décidées à engloutir l'univers, et qui s'agitaient comme si jamais auparavant elles n'eussent rien broyé entre leurs dents terribles.
Quant aux deux dames, elles mangèrent raisonnablement, en femmes qui, à la vérité, n'ont pas lu Byron, mais qui, toutefois, ont fondu de ci et de là dans leurs verres quelques perles de Cléopâtre. Le jeune homme de dix-huit ans ne mangea, lui, qu'un ortolan et une demi-orange de la Chine, et certes, s'il cherchait un moyen de se faire remarquer, il tomba on ne peut mieux, car le moins affamé des autres convives semblait affecter de prendre les faisans dorés pour des mauviettes, et les avalait par douzaines. Un autre qui venait de faire disparaître en se jouant deux pâtés de foie gras, tirait un valet par sa boutonnière en lui disant:--Monsieur, ayez donc l'obligeance de me rapporter quelques-uns de ces petits fours! Et son voisin, tout en achevant sans emphase un demi-chevreuil, murmurait avec bonhomie:--Je reprendrai volontiers un peu de ce lapin! Enfin, c'était charmant à voir. Et quant aux vins qui furent bus avant que la conversation s'engageât, je mettrais les sables de la Nubie au défi d'en boire autant sans se changer en lacs!
Lord Angel semblait trouver tout cela fort naturel et faisait les honneurs de sa table avec une grâce parfaite. Quand le carnage commença à se ralentir un peu, non pas faute de combattants ou faute d'appétit, mais parce que quelques-uns des combattants s'étaient décroché la mâchoire, l'amphitryon s'adressa à ses hôtes avec un sourire d'une aménité exquise:
--Mesdames et messieurs, leur dit-il, vous le savez comme moi, ce qui a tué les beaux-arts et l'élégance dans notre société moderne, c'est le lieu commun et le _poncif_ qui, de jour en jour, nous envahissent davantage. De plus, tous les jeunes gens se jettent dans les mêmes professions, avocat, médecin ou économiste, avec une carrière politique au bout, et tout est dit. De là, ces générations entières taillées sur le même patron et qui semblent porter un uniforme. Riche comme je le suis, j'ai pensé qu'il me serait peut-être possible de rendre à mon époque un peu d'originalité en encourageant les _professions excentriques_, et naturellement, messieurs, j'ai cru pouvoir jeter les yeux sur vous, car je crois que personne ici n'est avocat ni médecin?
--Personne! s'écrièrent en choeur les convives.
--Messieurs, reprit vivement lord Sidney, vous êtes artistes en fait d'existence, comme d'autres sont artistes en mélodie, en statuaire ou en ciselure; vous ne devez pas refuser plus qu'eux les encouragements de la Richesse; car, vous le savez, en se donnant humblement aux artistes, la Richesse reste l'obligée et la servante des arts et ne fait qu'accomplir un devoir de reconnaissance. J'espère donc que vous ne refuserez pas un prix de dix mille francs.
--Nous ne le refuserons pas, dirent avec un enthousiasme unanime les messieurs en habit noir.
Lord Sidney reprit:
--Un prix de dix mille francs... de rente, que je désire offrir à celui d'entre vous qui exerce la profession la plus excentrique. Pour ce faire, vous aurez l'extrême obligeance de raconter chacun en peu de mots quelle est votre vie.
--Parfait, s'écria un personnage énorme, écarlate et souriant, un Roger-Bontemps taillé sur le modèle de sir John Falstaff. De cette façon-là chacun dira donc la sienne.
--Précisément, dit lord Angel; et, continua-t-il avec un salut charmant, comme je ne veux rien vous demander que je ne sois moi-même disposé à faire pour vous, je vous raconterai, si cela peut être agréable à ces dames, mon histoire et l'histoire de mes moyens d'existence.
--Milord, interrompit un personnage auquel, par une erreur bizarre, la nature s'était plu à donner le nez historique des Bourbons, vous nous faites honneur!
--Je vous en prie, dit une des dames en se tournant gracieusement vers lord Sidney.
--Mon Dieu, fit-il en souriant tristement, mon histoire est bien simple: je suis né de parents riches.
--Vous êtes bien heureux! fit un des convives, jeune homme au teint hâlé, mais dont les formes élégantes et sveltes faisaient songer aux Silvandres de Watteau.
--Comment l'entendez-vous? demanda d'une voix forte un athlète couvert de balafres comme un vieux reître du temps de la Ligue.
--Hélas! messieurs, reprit lord Sidney, il n'y a aucune manière de l'entendre, car c'est cette circonstance qui fait le malheur de toute ma vie! Forçat de la richesse, j'ai dépensé sans relâche dans ma vie, plus de ruse, d'énergie, de patience, d'imagination, d'intrigue, de volonté et d'esprit, pour devenir pauvre, que les trèscélèbres bohèmes de _La Vie de Bohême_ n'en mirent jamais à gagner, entre cinq et six heures du soir, ce qu'ils appellent la grande bataille. Et encore, ces hommes prodigieux parvenaient quelquefois à dîner, tandis, que moi je n'ai jamais pu arriver un seul jour à la médiocrité dorée dont parle Horace. J'ai toujours été ridiculement riche.
--Bah! demanda Roger-Bontemps en éclatant de rire, est-ce que vraiment vous trouvez cela ridicule?
--Très-ridicule. Il m'a toujours semblé absurde qu'un homme possédât dix mille fois plus qu'il ne peut dépenser, même en faisant à chaque seconde de sa vie des folies à faire frissonner d'étonnement l'ombre d'Héliogabale. Aussi, du jour où je me connais, ç'a été un duel à mort entre moi et ma fortune, et c'est elle qui m'a tué; car, sachez-le, je voulais être artiste! Oh! la fortune, elle m'a pris à bras le corps, elle m'a desséché les lèvres sous ses froids baisers, elle m'a fait des yeux couleur d'or, et un horizon d'or qui m'empêche de voir le soleil. Pour moi, grand Dieu! tous les fleuves sont le Pactole; ils roulent des paillettes d'or dans leurs vagues étincelantes. Pour moi, la musique c'est le chant de l'or; la lumière, c'est le reflet de l'or! L'or me poursuit comme un ennemi implacable; j'ai, comme le Juif-Errant, mes cinq sous; seulement, mes cinq sous, c'est cinquante millions. Je jette la richesse dans la rivière, et en me retournant je la trouve couchée dans mon lit; je la fuis au bout du monde, elle est là qui ricane dans mon portefeuille. Qui diable a donc osé dire qu'il y a des moyens de se ruiner?
--Ah! dit la plus âgée des femmes, milord n'a sans doute pas essayé des femmes?
--Ou, continua l'autre, milord n'aura pas rencontré de ces vraies grandes femmes, comprenant l'héroïsme de la vie moderne, auprès desquelles Sémiramis et Cléopâtre sont de petites pensionnaires à ceintures bleues, bonnes tout au plus à faire l'amour sentimental avec Werther, en mangeant des tartines de confitures. Moi, je connais une femme qui, à quatorze ans, a pris dans le monde, dans le grand monde, un homme de génie, riche, audacieux et bon, et qui en six mois l'a envoyé au bagne.
Ces paroles mutines furent prononcées d'une façon si magistrale et si farouche, que lord Sidney ne put s'empêcher de regarder avec une vive curiosité la belle enfant qui les avait dites.
C'était une jeune fille de seize ans, rousse comme un coucher de soleil, avec la peau mate et dorée, les sourcils presque bruns et les yeux d'un bleu sombre et étoile comme les cieux des belles nuits d'été. La bouche fine, ardente, pareille à une rose rouge trempée de pluie, laissait voir en s'ouvrant une de ces belles mâchoires de bête fauve que la nature donne aux femmes nées pour déchirer et dévorer les forces vives de la cité, l'or, l'amour et la vie. Tout cet ensemble imprégné, pour ainsi dire, d'une volupté amère, le corps agile, les mains et les pieds d'un grand style plébéien, inspirait un effroi plein de charmes et de convoitise. Aussi, mademoiselle Régine ne déparait-elle rien dans la salle des Titans sculptés, et vue d'une certaine façon, elle avait assez l'air d'une femme pour laquelle on met Pélion sur Ossa.
L'autre femme ressemblait à toutes les actrices qui ont joué en province les rôles de mademoiselle George.
--Mesdames, leur dit Sidney, sachez d'abord que le destin a été pour moi un second M. Scribe; il a abusé pour moi des oncles. Le frère de mon père et les deux frères de ma mère, riches tous trois et chefs de nombreuses familles, sont morts tous trois dans l'Inde, après avoir vu tomber un à un tous leurs fils victimes du choléra, des inflammations et des bêtes féroces, Indiens et serpents, comme si, dès ma plus tendre jeunesse, une monstrueuse fatalité se fût donné la tâche de tout renverser sur mon passage pour me jeter des trésors inutiles.
Ces fortunes, que la faiblesse de mon père m'avait abandonnées dès l'enfance, je les avais dévorées à vingt ans avec tous les débauchés de Londres, sans qu'il m'en fût resté autre chose, à ma connaissance, qu'un petit mouchoir de cou en cotonnade bleue et un portrait de femme peint par Tassaert.
Trois mois plus tard, la mort de mon père me rendait maître d'un patrimoine inépuisable. Je l'épuisai pourtant, ou peu s'en fallut. Mes châteaux des comtés, grands comme des villes, mes maisons, mes palais, mes jardins, mes serres où de froides courtisanes se promenaient dans les moindres allées en calèches à huit chevaux, je donnai tout au Vice, au Luxe, à la Luxure, au Jeu, que je défiais avec la fureur d'un combattant vainqueur sans cesse!
Quand il ne me resta plus qu'un million, je le jetai à l'Industrie tant qu'elle voulut et comme elle voulut. Canaux, chemins de fer, constructions de squares et de fabriques, je m'intéressai à tout, et je me mis à vivre dans une chambre comme un étudiant, après avoir confié mon million à l'Industrie dans l'espoir qu'elle ne me rendrait rien. Elle me rendit cinquante millions!
Je ne me décourageai pourtant pas. L'Industrie m'avait trompé, c'est alors que j'essayai des femmes, continua lord Sidney en se tournant vers Régine. Pour aller droit au but, je m'adressai tout de suite à la femme qui dans toute l'Europe coûtait le plus cher, et je la couvris littéralement de diamants.
Devenue, par l'étrange folie d'un vieillard, femme d'un duc et pair d'Angleterre, cette femme célèbre suivit son mari à Constantinople: deux jours après son départ, je reçus mes diamants changés en un bouquet colossal par un artiste plus grand que le florentin Cellini. Les diamants sont d'un grand prix; mais aucun roi de l'Europe ne pourrait en payer la monture.
--Ah! milord, dit Régine, vous êtes le premier homme qui m'inspiriez de la curiosité.
Lord Sidney salua modestement.
--Je ne vous rappellerai pas, reprit-il, l'épisode trop connu de mes amours avec la fille naturelle d'un roi que j'ai aimée jusqu'au désespoir, et qui est morte à vingt-deux ans d'une maladie de langueur, en me faisant l'héritier de tous ses biens. Je me bornerai à vous dire, pour terminer ce trop long récit, qu'une dernière fois, en désespoir de cause, j'éparpillai mon absurde opulence sur les navires de tous les armateurs anglais, avec mission de la risquer dans les entreprises les plus téméraires et sur les mers les plus périlleuses.
Mais la mer ne voulut pas de mes chaînes; elle me les rendit plus lourdes que jamais. A présent mon parti est pris; je suis résigné à l'impuissance et à l'ennui.
A la fin de cette histoire, que les convives n'avaient pas osé interrompre autrement que pour boire comme des cordeliers, un éclat de rire homérique ébranla la salle des Titans.
Roger-Bontemps tapait son couteau sur son assiette en ouvrant jusqu'aux oreilles une bouche démesurée, Silvandre gambadait, et le balafré brisait son fauteuil.
Le personnage au nez bourbonien échangeait des bourrades avec son voisin, sorte de rapin ayant un faux air de Rubens. Tous deux se donnaient des coups de poing et se tiraient les cheveux.
Mademoiselle Régine, extasiée, rêvait au bouquet de pierreries, et le jeune homme de dix-huit ans rêvait en regardant mademoiselle Régine avec des coeurs enflammés dans les yeux.
--Maintenant, dit lord Sidney, je vous écoute, messieurs.
Tobie apporta sur le surtout deux plats d'or, contenant, l'un, une inscription de dix mille francs de rente; l'autre, deux cents billets de mille francs.
--De cette façon, milord, dit le vieux serviteur, le lauréat pourra choisir.
--Allons, s'écria Roger-Bontemps en couvant de l'oeil les plats merveilleux, chaud! chaud! chacun la sienne!
--Et, reprit M. Tobie, j'ose faire espérer à votre grâce que cela ira de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet!
Le vin dans les verres, les flammes des bougies, la lumière sur les angles du noyer sculpté étincelèrent.
Roger-Bontemps commença en ces termes:
--Vous voyez en moi l' EMPLOYÉ AUX YEUX DE BOUILLON!
A ces mots prodigieux, les convives bondirent tous à la fois sur leurs chaises, et les apostrophes les plus hétéroclites se croisèrent, lancées à la fois de tous les coins de la table.
--Mesdames et messieurs, dit Roger-Bontemps, je demande à n'être pas interrompu. Ceci n'est pas une conversation, mais un concours!
--C'est juste, s'écria le faux Rubens, n'oublions pas qu'ici il ne s'agit pas de cinquante centimes!
--Accordé, dit lord Sidney, chacun parlera sans interruption, et souvenez-vous que, pour une heure, nous sommes constitués en ministère des beaux-arts... inconnus!
Roger-Bontemps reprit:--Enfant, je n'ai jamais mangé. Manger, voilà la grande affaire. Il y a deux races d'hommes; celle qui mange et celle qui ne mange pas. Les pauvres haïssent les riches parce que les riches mangent; les riches exècrent les pauvres parce que les pauvres voudraient manger. Je vis que tout était là, et que le sort de l'humanité s'agite autour des endroits où l'on fait la cuisine.
Dès lors, je me tins habituellement aux barrières, passant ma vie autour des cabarets et cherchant à me faufiler par quelque joint dans les choses culinaires. A force d'audace, j'usurpai quelques petites fonctions. Tour à tour chien de tournebroche, écorcheur de lapins et laveur de vaisselle, j'exerçais cette dernière profession au cabaret de la _Jambe-de-Bois_ et j'allais peut-être m'enfouir pour toute ma vie dans ces emplois subalternes, lorsque éclata entre la _Jambe-de-bois_ et le _Grand-Vainqueur_ la rivalité à laquelle je dois ma fortune.
Le _Grand-Vainqueur_ et la _Jambe-de-bois_ donnaient tous deux du bouillon à un sou la tasse, mais la _Jambe-de-bois_ avait pour elle la pratique des Auvergnats, et elle regardait en pitié le _Grand-Vainqueur_, réduit à attendre et solliciter les consommateurs de hasard.
Un matin pourtant, tous les Auvergnats de la _Jambe-de-bois_ émigrèrent pour le _Grand-Vainqueur_. Quand mon maître leur en demanda en pleurant la raison, ils lui répondirent que son bouillon n'avait pas d'yeux, tandis que celui du _Grand-Vainqueur_ en était inondé comme une queue de paon.
Messieurs, j'eus le courage de passer une nuit entière, caché dans une armoire de cuisine, au _Grand-Vainqueur_. Le lendemain, à l'heure où l'Aurore profite de ce qu'elle a des doigts de rose pour ouvrir les portes de l'Orient, je surpris le secret de notre rival.
Le misérable fourrait ses doigts dans un vase plein d'huile de poisson et les secouait ensuite sur les bols de bouillon alignés autour de la table. C'est ainsi qu'il y faisait des yeux!
Les yeux étaient nombreux, je ne dis pas, mais quels yeux! comme c'était fait! Pas de goût, pas de grâce! ni vraisemblance, ni idéal! Dans le trajet du _Grand-Vainqueur_ à la _Jambe-de-bois_, mille idées jetèrent tour à tour leurs ombres sur mon front, mais enfin une création lumineuse éclaira tout à coup mon cerveau de ses flammes aveuglantes.
La seringue était trouvée!
Tous les matins, armé de cette bienheureuse seringue, je vise les bouillons, et j'y exécute, la main levée, une mosaïque d'yeux à faire pâlir la nature.
Plus tard mon procédé a été surpris et imité; mais jamais on n'a pu atteindre à ma facture. Je défie tout le monde pour la main et le métier. Mon patron m'a engagé pour six ans, à dix francs par mois, avec cinq sous de feux et deux bénéfices. Les jours de bénéfice, le prix des soixante bouillons est pour moi, car il est inutile de vous dire que dès le lendemain de mon invention, nous avions reconquis les Auvergnats.
Ainsi maître d'une position faite, je brave désormais les destinées, car je suis d'un tempérament sage, je mets de l'argent de côté, et je ne commettrai pas la même faute que mademoiselle Mars et la célèbre George; je veux me retirer dans tout l'éclat de ma gloire!
L'employé aux yeux de bouillon se tut, au milieu d'un certain étonnement. Tout le monde se récria sur la singularité de cette profession, et les esprits inclinaient visiblement du côté de Roger-Bontemps, quand le faux Rubens prit la parole après avoir passé ses doigts dans ses cheveux et cassé une assiette pour s'emparer de l'attention générale.
--Messieurs, s'écria-t-il, vous voyez en moi le VERNISSEUR DES PATTES DE DINDON.
Inutile de décrire ici la vive émotion des auditeurs. Le faux Rubens la domina pourtant en secouant encore une fois sa chevelure qui faisait la nuit dans la salle, et dit avec feu:
--Je ne nie pas l'originalité des yeux de bouillon factices! Mais que faut-il pour arriver à ce trompe-l'oeil? Un léger sentiment de la ligne et quelque dextérité dans le poignet.
Moi, messieurs, je suis un coloriste!
Quand une volaille n'a pas été vendue en son temps, qu'arrive-t-il? Les pattes, d'abord si noires et si lustrées, s'affaissent et pâlissent, le ton en devient terne et triste, signe révélateur qui éloigne à jamais l'acheteur, initié aux mystères de la couleur par les admirables créations de Delacroix. Attiré souvent dans le marché aux volailles par cet amour de l'inconnu qui caractérise les artistes, je m'aperçus de cette mélancolie des pattes de dindon, et j'entrevis un nouvel art à créer à côté des anciens.
C'est à moi qu'on doit les vernis à l'aide desquels les marchands dissimulent aujourd'hui la vieillesse des rôtis futurs! vernis noirs, vernis bruns, vernis gris, roses, écarlates et orangés, une palette plus variée que celle de Véronèse! Mais posséder les vernis, ce n'est rien! tout le monde les a aujourd'hui; le sublime du métier, c'est de savoir saisir les nuances intimes de chaque espèce de pattes, et de les habiller chacune selon son tempérament!
Dans cette science difficile, qui égale, si elle ne le dépasse, l'âpre génie du portraitiste, je suis, sans modestie, le premier et le seul, et je me flatte qu'après moi, il n'y aura pas de vernisseur de pattes de dindon, pas plus qu'il n'y a eu de poëte tragique après Eschyle.
--Eh! quoi! dit lord Sidney, il y a vraiment dans le monde tant de choses que nous ne savons pas!
--C'est à ce point, observa mademoiselle Régine, que j'en suis étonnée moi-même. Mais j'aperçois M. Silvandre qui réclame son tour.
--Oh! moi, dit Silvandre avec la voix mélancolique d'un hautbois sous les feuillages, je suis parvenu à force d'intrigues, à créer dans ma mansarde, rue Pascal, n° 22, au-dessus de l'entre-sol, la porte à gauche, une prairie artificielle! Là, je possède un petit troupeau, que je garde en jouant de la musette, et je vis du produit de son lait.
Je suis BERGER EN CHAMBRE.
--Diable! dit lord Sidney, berger en chambre, celle-là demande à être expliquée!
--Elle ne s'explique pas, murmura Silvandre en regardant les plafonds d'un air rêveur.
--Alors, puisqu'elle ne s'explique pas, dit d'un ton de courtisan le personnage au nez bourbonien, permettez-moi de prendre la parole, car, après les états merveilleux de ces messieurs, je crains pour l'effet du mien, qui est bien modeste. Il a simplement pour but de protéger la famille contre la Fantaisie.
Dans ces temps où les bases de la morale publique sont sapées à toutes minutes, qui pourrait le nier, hélas! il se rencontre des bâtards pleins d'énergie et d'imagination, et capables d'arriver aux affaires publiques, voyez _Le Fils Naturel_! La société est donc exposée à se voir gouvernée par des hommes qui s'appellent pour tout nom Arthur ou Anatole!
J'ai voulu la sauver de cette position si délicate.
Possesseur d'un grand nom et pauvre comme Job, mais devant hériter d'un bien considérable dans trente ou quarante ans, c'est-à-dire quand je serai mort, j'ai conçu l'idée colossale de rendre un père à tous les infortunés auxquels la Providence a refusé cette seconde Providence.
Je suis RECONNAISSEUR D'ENFANTS!
Je reconnais tous ceux qui le veulent, pourvu, bien entendu, continua avec une adorable impertinence le vieux gentilhomme, pourvu qu'ils puissent faire honneur à leur père. C'est cinq cents francs, prix net... et six cents francs pour les nègres.
--Bah! s'écria Roger-Bontemps, vous avez reconnu un nègre?
--Plusieurs nègres et trois Indiens anthropophages. Pour les nains, c'est cinquante francs en plus, et je traite de gré à gré pour les infirmités physiques. La semaine dernière, j'ai eu un bon bossu. Un bossu de quinze cents francs; il est vrai qu'il portait des lunettes vertes.
Il est juste de dire que, tout en ne pouvant se défendre d'admirer cette profession sauvage, les convives de lord Sidney furent révoltés par le cynisme du personnage au nez aquilin.
--Moi, lui dit avec de grands airs la femme qui ressemblait à toutes celles qui ont joué en province les rôles de mademoiselle George, je vis comme vous de ma noblesse. Je suis duchesse d'O***, et ma mère vendait des pommes de terre cuites à l'eau sur le pont Saint-Michel.
Héritière de cette profession philanthropique, j'enviais pour ma vieillesse un fonds de fruitière, lorsque j'eus l'idée de former une société en participation avec une de mes amies marchande au Temple, et dont le fonds se compose d'un lorgnon en chrysocale et d'une robe de velours.
Quand un jeune homme sans protection a besoin d'être recommandé à un financier, il vient me trouver. Grâce à mon nom historique, j'entre tout droit chez le financier; mon amie me prête la robe de velours, et nous partageons! c'est vingt francs pour une recommandation ordinaire, et le double quand il faut _insister_.
--Cet état-là est bien gentil, dit Silvandre. Malheureusement, il n'a pas de nom.
--Le mien non plus, parbleu! fit mademoiselle Régine. Tous les états de femme sont des états sans nom.
Je suis la maîtresse d'un jeune fou idiot, natif de Weimar! et je suis payée pour cela par la famille de mon amant.
Ce malheureux, qui compose des sonates et des symphonies à faire geler la chute du Niagara, n'est par bonheur ni assez fou ni assez idiot pour que sa famille puisse le faire enfermer; mais elle garde ses deux cent mille livres de rente, et elle me donne deux mille francs par mois pour me charger de ce cadavre humain.
Mademoiselle Régine se tut. C'était simple, mais horrible!
Tout le monde frémit.
La jeune fille reprit après un silence:
--Quand Obermann sera mort (il s'appelle Obermann!), ses parents diront simplement: Le malheureux mangeait son bien avec des filles d'Opéra!
C'est moi qui joue les filles d'Opéra.
A ce monstrueux récit, lord Sidney se sentait frémir d'une secrète horreur, et le jeune homme de dix-huit ans ouvrait des yeux grands comme le monde. Il fallut cependant écouter encore l'homme à la balafre; mais l'effet était produit, et c'était, comme on dit, la petite pièce.
--Moi, dit cet athlète d'une voix formidable, je suis employé au théâtre Saint-Marcel, un théâtre situé rue Censier, dans un quartier de tanneurs.
On m'y appelle LE FIGURANT QUI REMPLACE LE MANNEQUIN.
Le théâtre Saint-Marcel est l'enfer de la pauvreté humaine. Les comédiens s'y peignent les pieds avec du noir pour imiter les bottes, et cirent des bottes réelles pendant l'entr'acte à la porte du spectacle. Un procès compliqué contre les quinze derniers directeurs du théâtre Saint-Marcel absorbe le peu d'argent que les artistes gagnent à cette industrie de commissionnaire. A ce théâtre, on ne se souvient pas d'avoir été jamais payé; et c'est à ce point qu'un maître tanneur ayant laissé tomber dans le foyer des comédiens une pièce de cinq francs, cette pièce est restée là jusqu'à ce que son propriétaire vint la chercher, car personne ne savait ce que c'était!
Le directeur nourrit les artistes chez un marchand de vins dont la boutique est située en face du théâtre; le matin, ils ont du petit-salé; le soir, la soupe, le boeuf et un morceau de fromage. Bien entendu, les amendes roulent là-dessus, puisque l'argent n'est pas connu au théâtre Saint-Marcel. Pour les petites amendes on leur ôte le fromage, pour les moyennes le boeuf, et les grosses amendes consistent à ne pas dîner du tout. Le malheureux comédien qui est à l'amende se promène avec désespoir devant la boutique du marchand de vins, en attendant l'heure où il jouera _Une passion_ et _Il y a seize ans_. Car au théâtre Saint-Marcel, faute d'avoir pu en monter d'autres depuis dix ans, on n'a jamais joué que deux pièces, _Il y a seize ans_ et _Une passion_.
Dans chacune de ces comédies il y a un mannequin, et le mannequin d'_Il y a seize ans_ est précipité du célèbre pont cassé, haut de douze pieds. Or, comme le costumier, homme intraitable, demandait quarante sous pour déshabiller et rhabiller le mannequin pour le drame, je suis, hélas! le figurant qui remplace le mannequin! Pour dîner et déjeuner à la cuisine chez le marchand de vins des artistes, je fais chaque soir ce saut terrible! Trois fois par semaine régulièrement, je tombe et je me mets le crâne en loques, voyez mes balafres! j'ai fait vingt ans la guerre sous l'Empire, et je n'en avais rapporté que deux blessures; mais le rôle du mannequin, ce sont de rudes campagnes! Seulement, comme je n'ai pas trouvé d'autre état que celui-là pour ne pas mourir de faim, je fais celui-là.
--Milord, s'écria vivement Roger-Bontemps, je demande à présenter une observation. La profession de monsieur n'est pas excentrique, elle est absurde!
--Messieurs, dit lord Sidney, n'attaquez pas vos professions réciproques, toutes ont bien leur mérite, et Paris lui-même serait embarrassé, car vous êtes plus de trois, et je ne sais vraiment comment vous satisfaire tous! Sachez seulement que je trouverais de très-mauvais goût de votre part de ne pas fourrer l'argenterie dans vos poches, et que moins on en retrouvera sur la table, plus je garderai de vous un agréable souvenir.
A cette apostrophe un peu directe, deux ou trois des convives rougirent d'avoir été deviné, mais ce ne fut qu'un nuage. Ceux qui ne s'étaient pas mis à l'aise jusque-là se rattrapèrent, et mademoiselle Régine en profita pour s'écrier:
--Ah! mon Dieu! je m'aperçois que je suis venue sans bouquet, et je vais au bal!
Lord Sidney, qui comprenait à demi-mot, lui fit apporter par Tobie le prestigieux bouquet de diamants et de pierreries, et lui dit avec un sans-façon digne de Richelieu: Excusez-moi si je vous le _donne_, mais j'ai si peu de temps à moi!
--Maintenant, dit-il en se tournant vers ses convives, remplissez les coupes, M. Tobie, et buvons une dernière fois aux dieux inconnus! Mademoiselle Régine voudra bien décerner le prix pour moi, car je me sens plein de perplexité entre tant de métiers excellents!
--Pardon, milord, murmura timidement le jeune homme de dix-huit ans, mais je n'ai pas encore parlé.
Les convives regardèrent avec dédain ce faible athlète.
--Eh quoi, lui dit lord Sidney avec un étonnement profond, exerceriez-vous à votre âge une industrie plus extraordinaire que les professions excentriques de ces messieurs? Mais alors quel démon peut l'avoir inventée?
--Milord, articula le jeune homme d'une voix douce, mais ferme, JE SUIS POÈTE LYRIQUE ET JE VIS DE MON ÉTAT.
A cette révélation foudroyante, tous les convives baissèrent la tête.
--Que ne parliez-vous plus tôt, s'écria lord Sidney, les dix mille livres de rente sont à vous, et bien à vous! Mais comment ferez-vous pour mourir à l'hôpital?
--Milord, dit finement Régine, je vais prier monsieur de m'offrir son bras. Et d'un geste de chatte, elle ramassa les deux cent mille francs et les fourra dans la poche du jeune homme.
Le bouquet et les yeux de mademoiselle Régine étincelaient comme des myriades d'étoiles frissonnantes. Elle prit la main de son cavalier improvisé.--Et votre fou? lui demanda-t-il en tremblant d'amour.
--Bah! répondit la terrible Parisienne avec un cynisme à effaroucher le marquis de Sade, plus on est de fous, plus on rit!
On se leva pour partir et on choqua les verres une dernière fois. Les bougies se mouraient et éclairaient la salle des Titans de reflets ensanglantés. Lord Sidney, sa coupe élevée dans sa belle main, entonna le refrain désespéré du poëte d'Albertus: _Ah! sans amour s'en aller sur sur la mer!_
Cette grande imprécation fut répétée en choeur, et les convives disparurent comme des ombres par les portes de la boiserie. Comme elles se refermaient, lord Sidney jeta un dernier regard sur ses convives.
--Oh! murmura-t-il, tandis que ses yeux erraient sur les bas-reliefs de la salle, ceux-là aussi sont des Titans vaincus!
M. Tobie s'avançait en souriant pour parler à son maître, mais celui-ci le congédia d'un geste. Resté seul, il s'écria: Hélas! il faut donc que de pareilles choses existent! Mais, sans cela, comment Fortunio aurait-il pu se faire bâtir en plein Paris un Eldorado artificiel!
Et, cachant son front dans ses mains, il pleura amèrement.
CONTE POUR FAIRE PEUR
--Non, monsieur, dit la triomphante Doralice au jeune Allemand mélancolique et blond-jaune qui n'avait cessé de fumer sa pipe de porcelaine en attachant ses yeux d'azur sur la petite Javanaise; non, monsieur, puisque votre seul but est de nous donner le frisson et de compléter l'effet de ces flammes de punch jouant sur la tapisserie, ne nous racontez pas une histoire de brigands et de fantômes. Les brigands, voyez-vous, cela n'avait plus cours que dans un endroit désormais aboli qu'on appelait le Spectacle des Funambules; et ils y servaient seulement à animer les paysages tyroliens et à accompagner les effets d'eau naturelle. Les spectres, ça se range dans une petite armoire à trucs, grande comme une boîte à musique. D'ailleurs, des meurtres, des fantômes, des souvenirs sanglants et funèbres, si vous saviez comme nous autres les charmantes, les divines, les adorées, nous en avons plein nos pensées et plein nos mémoires! Ah! vos brigands de la Forêt Noire qui boivent du kirschen-wasser en sculptant des ronds de serviettes! vos spectres qui ont lu Schlegel et le _Laocoon_ de Lessing! notre vie de tous les jours contient d'autres tragédies et des histoires bien autrement terribles! Et puisque vous tenez absolument à avoir peur, c'est moi, s'il vous plaît, qui vais vous dire un conte pour faire peur, tel que, par exemple, la légende de LA BOITE AU LAIT.
--Ah! dit le jeune Allemand, je la connais.
--Non, répondit Doralice. Ce conte-là est comme celui du sergent Laramée. Tout le monde le raconte et personne ne le sait. Voulez-vous de mon roman?
Ce ne fut qu'un cri unanime pour consentir, car Doralice a les dents si blanches! et une langue rose comme un pétale de rose. Son récit pouvait être ennuyeux, mais on était sûr de voir des perles vivantes et des lèvres mieux fardées que le front de l'Aurore. La belle dédaigneuse n'eut pas besoin de réclamer le silence et elle prit tout de suite la parole.
--Messieurs, dit-elle gracieusement, il y a comme cela à Paris beaucoup de demoiselles qui naissent avec une beauté aristocratique et divine, mais sans fortune, sans dot, sans même le petit peu d'argent qui peut servir à appartenir à Dieu et à être reçue dans un couvent. La nature leur a tout donné, la taille svelte des déesses, les longues mains blanches, le pied de race, les grands yeux sombres, étoilés, pleins de flammes, l'oreille gracieuse et pure et petite, la bouche éclairée de flammes roses, la distinction native, tout, excepté les rentes, les maisons de rapport, l'argent monnayé, les titres d'actions et les propriétés rurales. Elles ont de l'esprit à flots, elles ont du bon sens, elles sont venues au monde artistes et grandes dames; mais elles sont comme Cabochard, elles manquent de tout; on a oublié de leur faire avoir crédit chez le changeur et de leur donner leurs entrées à la Banque de France.
Ah! pauvre Lucile! à côté d'elle sa mère soupire et cherche la pierre philosophale: elle, la belle, la naïve, l'aimable, la spirituelle, la ravissante enfant, elle aiguise ses petites dents faites pour essayer les perles rares et elle n'en trouve pas l'emploi. Elle devine la profondeur de ses prunelles faites pour refléter les satins, les ors, les laques rouges, les sanguines de Watteau, et elle se demande si on lui a donné ces abîmes d'amour pour servir de miroir au papier à six sous le rouleau. Ses pieds, ses pieds adorables, ont été modelés seulement pour fouler les nobles tapis, les tapis au fond blanc où éclosent des fleurs splendides, et ils s'usent là, à quoi faire? dans de vilaines savates, sur le carreau rouge. «Patience,» dit la mère qui fait les cartes, et la jeune fille répond: «Oui, maman.» Cependant la nostalgie du diamant et l'instinct de l'élégance s'agitent dans ses veines. Elle aspire à un pays dont elle est chassée et qu'elle ne connaît pas, et qui est le sien. Dans ces ménages-là, il arrive nécessairement un jour ou l'autre que la femme de ménage, pressée de repasser des collerettes, s'en va de chez la mère de Lucile sans avoir songé à acheter les quatre sous de lait nécessaires au déjeuner du matin. Lucile prend la boîte au lait, et elle dit: «Maman, je vais acheter quatre sous de lait.»
Alors la mère de Lucile lève les yeux au ciel; pour un instant son visage flétri a retrouvé la beauté tragique; sur son front, vingt années, envolées si vite, font frissonner leurs ailes d'ombre, et une larme, une grosse larme sinistre, brûle et sillonne sa joue. Elle aussi, en son temps, elle est allée acheter quatre sous de lait, et elle sait ce que ce lait-là lui a coûté, et le temps que cela dure! Cependant Lucile est partie; elle tient ses quatre sous et sa boîte au lait dans la main droite; de la main gauche elle relève sa jupe; elle est sortie tout simplement avec sa jupe grisâtre et son caraco brun, nu-tête; la laitière est en face, et ça n'est pas long de traverser la rue. Mais quel diable de chemin Lucile a-t-elle pris pour aller chez la laitière? Elle ne se le rappelle pas bien, et la voilà qui se trouve en robe de chambre de soie piquée, en pantoufles blanches, dans un appartement tendu de papier doré, avec des tapis de moquette, des meubles en faux Boule et des bronzes en faux bronze. Assis autour d'elle, de faux seigneurs avec des faux-cols lui tiennent mille discours entachés de fausseté et lui font de l'esprit emprunté aux _Pensées d'un Emballeur_.--«Ah! se dit Lucile, ils m'ennuient ceux-là, j'aime mieux aller reporter le lait à maman.» Mais arrêtez donc la chute du Niagara!
Reporter le lait, c'est bientôt dit, Lucile ne le peut pas. Juliette va venir la prendre à trois heures pour aller au bois; ce soir elle va voir _Les Diables noirs_; on lui a apporté une loge. Demain, il y a le dentiste et la modiste, et le soir la Tour-d'Auvergne. Après-demain, elle va chez le peintre; puis, rendez-vous avec Eugène, un caprice. Eugène n'est pas amusant, mais il faut l'avoir eu, il est porté. Ah! que c'est vilain, les amies courtisanes qui sont des sottes, et le papier à fleurs d'or et le faux Boule! «Décidément je vais aller reporter le lait à maman.» Et à quelle heure? A deux heures de l'après-midi, elle est encore brisée du souper de la veille. O triste, triste vie, toujours les visites intéressées à l'hôtel des Princes, à l'hôtel de Castille, où l'on va faire son ouvrage et porter sa marchandise comme une marchande de casquettes va porter ses casquettes! Et encore, il ne faut pas fâcher madame Pl...., qui n'est pas commode tous les jours. «Ah! quelle vie! j'aime mieux reporter le lait à maman!»
Ah bien oui! reporter le lait! Elle est à Londres, elle est à Nice, elle est à Spa, elle est à Bade, elle monte à cheval, elle va au bal de souscription avec les vraies dames, elle est dame patronnesse,--dame patronnesse pour l'exportation, en province; elle boit du champagne, elle mange de l'argent, elle mange de l'or, elle prête des patrons de robe aux grandes dames de l'étranger; elle s'amuse, elle s'amuse mortellement; oh! comme elle s'ennuie! Avec qui vivre, à qui parler, où verser le trop plein de ce coeur qui est resté jeune et naïf et qui l'étouffé? La voilà bien revenue à Paris et la laitière n'est pas loin; mais quoi! le décor a encore changé. A présent c'est le vrai bronze, le vrai Boule, les vrais grands seigneurs, les vrais princes, la diplomatie, les ducs à duchés. O solitude, solitude, amère solitude!--Puis le décor est devenu tout à fait beau: voici les soies de la Chine, les meubles en laque d'or, un Raphaël; Lucile n'a plus d'amis, même dans le grand monde, elle a suivi les conseils de Juliette, elle a compris la vie, elle n'a plus de préjugés aristocratiques, on est toujours reçu chez elle, pourvu qu'on soit gentleman et qu'on se présente bien, avec un faux-col. «N'oubliez pas le faux-col,» dit Iago. Les amants? elle en a essayé: toujours la même chose, des âmes basses, des gens qui vous méprisent, qui vous trompent et qu'il faut tromper toute la vie pour ne pas avoir le temps de les regarder et de les prendre en dégoût! Un soir, par hasard, Lucile voit jouer _La Dame aux Camélias_ ou _L'Aventurière_; elle rentre chez elle, elle se hait, son coeur se brise en sanglots. Oh! se cacher, se fuir, trouver la nuit noire, une nuit où l'on ne puisse plus voir la honte et la solitude! «Allons! cette fois, j'y vais, je vais reporter à maman les quatre sous de lait.» Non, pas encore. Renoncera-t-elle, sans avoir entendu une minute, oh! une seule minute, une voix pareille à la sienne, une voix qui lui dise: «Je t'aime,» sans balbutier et sans mentir?
Dérision! qui le lui dirait? A présent, les hommes qui peuplent son salon sont des hommes-chevaux, qui parlent la langue des chevaux et déjeunent dans l'écurie. Habillés à la dernière mode, mais stupides. Pleins de faux-cols. Une fois, un poëte égaré là, bon et farouche, et timide, fier comme sa pauvreté, et si doux! a jeté sur elle un long regard; elle aussi l'a regardé et ils se sont reconnus frères. Oh! partir ensemble, fuir tout cela, vivre dans l'art, dans la liberté, dans l'amour! Non, laissez toute espérance. Tous les deux, ils sont trop purs pour faire du faux amour dans ce monde de carton, et ce monde de carton leur tient les pattes par mille ficelles! C'en est fait; un regard échangé, et les voilà séparés. Pour toujours peut-être. Quand se retrouveront-ils? Et la laitière, l'implacable laitière s'impatiente.
Qu'elle s'impatiente! Une seconde fois Lucile a trouvé une âme soeur de la sienne, des yeux comme les siens, étonnés et avides, une femme, une soeur, une amie, et celle-là ne s'enfuira pas; c'est une femme comme elle, une victime comme elle, comme elle une martyre vouée à la foule, et au champagne, et aux soupers, et à la solitude! Elles se sont rencontrées et elles se sont reconnues. «Eh bien, puisque l'amour est un mensonge, essayons de l'amitié, vivons toutes deux. Sans nous quitter, la main dans la main, jalouses, sauvages, fidèles, avec une amitié qui sera la haine et la honte de tout le reste! Puisqu'il le faut, nous irons à l'hôtel des Princes, à l'hôtel de Paris et à l'hôtel de Castille, mais toutes deux, mais ensemble, Paule et Lucile, et après, dans une joie ineffable, nous oublierons ensemble ces heures affreuses!» Non, ceci est encore un rêve. Paule aime les hussards, elle est infidèle, elle est jalouse, elle est sotte, elle écrit des lettres anonymes, elle fait des mots; c'est une admirable poupée, pas autre chose, et, un jour ou l'autre, elle va se marier avec un marchand de cuir bouilli ou un courtier-marron. On l'avait crue exaltée et bizarre, et elle n'était que vicieuse. Elle a voulu avoir les robes d'Impéria, l'esprit de madame de Sévigné, les joyaux de Cléopâtre, les vices de Clonarium, de Lééna et de Mégilla la riche Lesbienne, et elle a fait tout cela par à-peu-près, comme les calembours; elle n'a pas su être femme, elle n'a pas su être artiste, elle n'a eu que les robes à soixante francs le mètre, l'esprit du _Tintamarre_, les bijoux de Rudolphi, les vices de Marco! Elle a fait des dettes sottement, avec une maison mal tenue: elle a galvaudé sa beauté, elle a vécu avec des gens du monde sans apprendre l'élégance; elle n'a rien là; elle n'a pas même su aimer Lucile, qui avait dans le coeur des trésors d'amour que nul n'a soupçonnés. A présent, elle a envie d'avoir à Sceaux une maison de campagne avec un jet d'eau tombant sur des lys en zinc, et de pouvoir dire: «Mon mari» à un homme décoré. Dans son beau temps, elle était sotte avec un semblant d'esprit; à présent, elle est idiote. Et voilà quelle était la dernière ressource de Lucile, et son dernier espoir et sa dernière branche de salut! O malheureuse, malheureuse, misérable Lucile! Elle ne sait plus rien et elle ne croit plus à rien. Elle croit que Dieu la repousse et elle ne s'aime pas elle-même. Elle a bien une fille, mais grâce à mille intrigues et à mille peines, (il a fallu pour cela échafauder des montagnes de mensonges,) sa fille est élevée au Sacré-Coeur, et elle ne la voit pas, car elle désire que sa fille ne figure jamais dans _Les Cocottes_ et dans _Les Pieds qui r'muent_, et que jamais elle n'aille acheter quatre sous de lait dans aucune boîte au lait! Et, à ce propos, c'est le vrai moment; si sa mère n'a pas encore pris son café, elle doit s'impatienter; voilà l'heure, l'heure exacte de lui porter le lait. Cette fois Lucile trouve la laitière tout de suite. «Madame, voilà quatre sous, mettez-moi quatre sous de lait dans ma boîte.» Et toujours courant, elle arrive chez sa mère.--«Toc, toc.--Qui est là?--Ma mère, ma mie, c'est moi, ta petite Lucile.--Tirez la bobinette, la chevillette cherra!»
«--Maman, c'est moi, je vous apporte vos quatre sous de lait, et bien d'autres choses avec, un peu de rentes, pas beaucoup, mais le dégoût sans fond, l'ennui mortel et le désespoir sans bornes! Il faut vous dire que tous les hommes sont sots et infâmes. J'ai vu les grands seigneurs, ils sont mal élevés; j'ai vu les gens d'esprit, ils n'ont pas d'esprit; j'ai vu les financiers, ils n'ont pas d'argent; j'ai vu les diplomates, ils se laissent tromper comme des Cassandres. Il y a les hommes qui montent à cheval et ceux qui ne montent pas à cheval; les uns sont lâches et les autres sont imbéciles. De délicatesse dans l'âme de ces gens-là, il n'y en a pas plus que de roses mousseuses sur les rochers de Fontainebleau. Entre eux tous, les beaux, les brillants, les splendides, il n'y en a pas un qui sache payer une note de restaurateur d'une façon polie pour la femme qu'il accompagne! Les restaurateurs, parlons-en. Au café Bignon, où cela coûte un louis pour ouvrir la porte et dix francs pour passer devant, une salade de pommes de terre se paye le prix d'un diamant, et c'est une fausse salade de pommes de terre; l'huile est de l'huile d'oeillette et le vinaigre du vinaigre de bois, et il n'y a pas seulement de fourniture! Restent les plaisirs, je sors d'en prendre. Être femme de plaisir, cela veut dire passer sa vie à s'habiller dans un cabinet de toilette en perse verte capitonnée; sortir avec des grues et entendre les dames qui passent dire de vous: «Cette fille!» aller aux courses et manger de la poussière grise comme avec la cuiller; aller à la comédie, et, toute la soirée, avoir une ouvreuse qui vous fourre des _Entr'acte_ dans votre corsage et des petits bancs dans votre crinoline. D'ailleurs, on ne joue que du Laya, et les personnages de M. Laya sont aussi ennuyeux que ceux avec lesquels j'ai vécu pour gagner ma vie. Toutes les nuits il faut souper avec le même champagne et les mêmes écrevisses à la bordelaise, et il y a plus de dix ans que j'ai envie de manger un ragoût de chrétien. Figure-toi, les gens qui nous mènent souper ne soupent jamais, ils sont ivres; ils nous enfument avec de mauvais cigares dont ils font tomber la cendre sur nos robes et sur nos épaules, ils causent de la Bourse et racontent leurs bonnes fortunes, ce qui veut dire: traîner dans leur conversation les noms de femmes qu'ils ont assommées, excédées et abruties pour de l'argent; voilà ce qu'ils appellent leurs bonnes fortunes; et encore elles ne sont pas vraies; par-dessus le marché, c'est des mensonges! En dix ans, j'ai connu un jeune homme qui était beau; il était né avec un coeur d'usurier et de juif; quand il me menait dîner au restaurant, il buvait tout le vin sans me verser à boire, et, s'il avait par hasard quelques louis, il les cachait dans ses souliers. J'ai tant monté les escaliers à de l'hôtel des Princes, de l'hôtel de Paris et de l'hôtel de Castille, que sur chaque marche je sais par coeur les irrégularités du tapis; et la nuit, si par hasard je dors, je les vois en rêve. Il y a aussi ce qu'on appelle être au théâtre. Un métier où on gagne cent francs par mois et où l'on en dépense quinze cents, et puis il faut être très-polie. Polie avec le directeur, avec le régisseur, avec le portier, avec les acteurs, avec les journalistes, avec les machinistes, avec le garçon d'accessoires, et eux, quelquefois, ils ne sont pas polis. On se lève le matin à huit heures, et, de dix heures à quatre, on reste sur ses jambes dans un théâtre qui est un grand désert noir et glacé, à répéter de temps à autre: «Merci, ma mère! merci, mon Dieu! et la croix de ma mère!» Les planches sont toutes sales, couvertes de poussière et elles salissent le bas des robes. Le soir, on cause avec son habilleuse et on joue; c'est-à-dire qu'on répète à des hommes chauves assemblés les mêmes sottises qu'on répétait pendant le jour à l'épouvante de la nuit noire. Voilà ce qu'on appelle être comédienne et ce qu'on appelle être courtisane, et ce qu'on rencontre quand on va acheter du lait. Qu'est-ce que tu veux que je te dise? J'ai des yeux qui ne savent plus voir ni le ciel, ni l'eau, ni les arbres, ni les étoiles; pour l'éternité, mes prunelles refléteront la perse verte de mon cabinet de toilette et le papier doré des cabinets de Brébant. Je sais tout, j'en sais autant que ces dieux impassibles de l'Inde qui, depuis mille ans, enivrés de parfums, caressés par les grandes fleurs terribles, assis sur des trônes de diamant et sur des chariots d'astres, rêvent à la stupidité et à la méchanceté humaines. Je sais ce que pensent les regards et ce que les lèvres vont prononcer, et avant qu'un homme ne parle, je vois tout de suite qu'il va mentir. Je sais que la vie est une horrible chose et que les hommes sont de méchantes bêtes,--et je te rapporte les quatre sous de lait dans ta boîte au lait.»
--Ma fille, répond la mère, tu en sais autant que moi. Assieds-toi là, buvons notre café et faisons les cartes. Le bon Dieu te devrait bien un peu d'amour, mais c'est bien rare que le bon Dieu fasse un miracle, et il ne s'occupe guère de pauvres filles comme nous.--Ainsi finit l'histoire de Lucile. Désormais, dit en terminant la triomphante Doralice, c'est elle qui, tous les matins, va acheter le lait dans la boîte au lait; et elle ne reste jamais plus de trois minutes. Pour moi, (ajouta-t-elle,) j'en suis encore à m'amuser aux bagatelles de la porte chez Mombro et chez Janisset; mais il y a des jours de pluie tout découragés où mes petits doigts se tourmentent déjà comme pour chercher l'anse de la boîte en fer battu; et quant à maman, il y a positivement des fois que je pense à elle, et comme sa rue a été démolie, si mes amoureux m'ennuient trop, je finirai par demander son adresse.
--Brrr! fit Médéric, voilà un roman qui donne froid: je vais remettre du bois au feu.--Il en remit, en effet; une vaste clarté inonda l'atelier, tous les visages étaient pâles, et on s'aperçut alors que, profitant sans doute de la préoccupation générale, le jeune Allemand aux cheveux blond-jaune avait disparu en compagnie de la petite Javanaise.
L'ILLUSTRE THÉÂTRE
Tout annonce un événement dans le monde dramatique. Déjà les hommes de goût essuient les verres de leurs pince-nez. Au haut du ciel, des vapeurs écarlates et roses imitent les banderoles flottantes, et des demoiselles, brillantes comme des libellules, entrent en foule chez le marchand de gants à vingt-neuf sous.
Cependant elle s'impatiente derrière son rideau, la fille du divin Aristophane, la Comédie. Elle s'impatiente, et elle agite son front taché de lie, ombragé d'un bandeau de vigne et de raisins. Elle gourmande ses domestiques, et les frappe de sa marotte, où chantent des grelots d'argent et d'or.
--Allons, s'écrie-t-elle, courage, fainéants! O machinistes dépourvus de la flamme sacrée, ô régisseurs plus lents que des tortues, n'entendez-vous pas que le peuple le plus spirituel de l'univers commence à imiter les cris des animaux féroces, tout en mangeant ses grenades et ses pommes vertes? Ignorez-vous que mes cinq musiciens lui ont déjà exécuté par trois fois l'ouverture du _Jeune Henri_ et qu'il est temps de passer à d'autres exercices? Par Bacchus! un peu d'activité, je vous prie; que les sonnettes fassent _drelin drelin_, et les cloches _bimbam_, et que mes comédiens paraissent!
Qu'ils paraissent vêtus de jaune-safran, de violet tendre et de bleu-ciel, dans les costumes traditionnels appropriés à leurs caractères et que mon poëte lui-même s'avance, avec son habit noir et son chef-d'oeuvre. Et vous, astres, prêtez l'oreille!
Voici Pierrot, Arlequin, la Colombine toute pomponnée de rubans qui volent à la brise, et Cassandre, et la Fée avec son étoile de strass sur le front, et les gâte-sauce avec leurs pâtés, et les harengères portant les poissons de toile peinte, rembourrés de foin tout neuf, et voici, monté sur son chariot de pierreries à roulettes, attelé de deux colombes en bois découpé, l'enfant Amour indispensable aux féeries. Mais quoi, se moquent-ils du monde? Pierrot, jadis plus blanc que les lis du jardin et les neiges de l'Himalaya, crève à présent dans sa peau. Il est rouge comme une pivoine, comme le feu d'un londrès bien sec, comme la carapace d'un homard cuit à point!
Doux et naïf Pierrot, où donc avez-vous volé ces couleurs écarlates? Et toi, Arlequin, toi qui étais souple et gracieux comme un serpent du paradis d'Asie, toi qui brillais comme l'arc-en-ciel après un orage des tropiques, d'où te vient cet air triste et funeste, et pourquoi marches-tu ainsi le front courbé vers mon tréteau, comme un Arlequin prince de Danemark?
Toi Colombine, ma colombe, ma colombelle amoureuse et folle, que signifient cette petite toux sèche et ces airs bégueule! Ainsi parle la fille d'Aristophane, et elle ne semble pas du tout satisfaite de ses acteurs changés en nourrice. Eux pourtant se défendent le mieux qu'ils peuvent avec la simple éloquence de leur coeur.
--Hélas! madame, dit Pierrot, le diable sait que mes passions étaient bien innocentes. Voler le vin que la fée changeait, pour me punir, en fusée d'un sou, vider les tourtes de carton, pêcher à la ligne, et quelquefois manger des sangsues frites, tels étaient mes austères plaisirs! Aussi rien ne troublait la sereine candeur de mon visage blanc comme la robe d'une épousée. Mais qui peut fuir son destin? Pendant les _relâches pour réparations à la salle_, j'ai entendu les vers de l'École du bon sens et j'ai lu les romans réalistes, et tout de suite le rouge m'est monté à la face! J'ai voulu savonner ce visage imprudent et lui rendre sa blancheur première. Bah! lessive, potasse, savon-ponce, rien n'y a fait. Ce rouge est d'aussi bonne qualité que le noir des nègres! mais aussi pourquoi ont-ils changé la règle des participes?
Pour mon confrère Arlequin, il était la jeunesse, l'amour, la fantaisie, l'éclair de joie, le chérubin de Cidalise et le joujou des petites filles. Aujourd'hui toutes les qualités qu'il avait déplaisent fort aux dames! Les mangeuses de pommes ne mangent plus de pommes: les filleules d'Ève n'aiment plus que ces petites images gravées sur acier, appelées _fafiots_ à cause de leur frou-frou. Voilà pourquoi Arlequin-Hamlet fait des yeux blancs. Quant à mademoiselle Colombine...
--Oui, s'écria la déesse en faisant tintinnabuler ses clochettes, explique-moi un peu pourquoi Colombine est enrhumée du cerveau?
Colombine elle-même prit la parole en baissant modestement ses grands yeux assassins, frangés de cils noirs. Non, par Rabelais! ce n'était plus là la demoiselle si alerte à se sauver en compagnie de son cher don Juan, à travers les guérets tout frissonnants d'épis d'or, et à travers des cabarets où l'on boit le vert Suresne. La pauvre Colombine toussait à fendre l'âme des pierres, et sur ses pommettes brillait une triste-lueur de sang.
--Chère madame, murmurait-elle, j'ai été heureuse, j'ai été folâtre; je ne trouvais pas assez de moulins pour jeter mes bonnets par-dessus! Mais prenez pitié de moi! ils m'ont couverte de camellias, et je suis devenue insensiblement comme les camellias; un jeune maître plein d'esprit, hélas! m'a déguisée en fille de marbre, et il m'en est resté un froid de marbre qui m'a donné une fluxion de poitrine; ils m'ont dit de tousser pour rire, et à présent je tousse pour tout de bon: voilà mon histoire.
--Oh! voilà qui ne peut se soutenir, dit avec indignation la Comédie couronnée de raisins. Une Colombine poitrinaire! un Pierrot sanguin! un Arlequin avec du vague à l'âme! Au moins, j'espère que mon poëte m'aura écrit une belle satire en dialogues. Nous y verrons quelque petit robin se faisant donner de gros cornets d'épices qu'il va manger avec les ceintures dorées, tandis que Madame ordonne à Toinon de laisser la porte de la rue ouverte pour un grand drôle à plumet rouge et à longue rapière!
Et, en tout cas, je suis certaine que l'on n'a pas pu me cacher mon Cassandre, si réjouissant avec son asthme, sa canne à corbin et son chef branlant. A défaut de ceux-là, j'aurai Cassandre!
--Oh! déesse, répond le barbon, regardez-moi; je suis bien changé! Vous me croyez vieux; mais je suis jeune comme un louis d'or. Vous me croyez bête; je suis spirituel comme une liasse de billets de banque. Je suis jeune, charmant et adoré, car je m'appelle Prime, Actions, Obligations; je m'appelle robe de dentelles, parure et carrosse! Mes dents sont noires? Non, tant que Janisset vendra des perles de Ceylan et d'Ophir! En vérité nous avons changé tout cela, et je n'aurai pas les yeux éteints et chassieux tant que j'aurai les mains pleines de diamants. Aujourd'hui, Lovelace, c'est Cassandre: place à Lovelace!
La Comédie déchire son bandeau de vigne et de grappes noires.
--_Ohimè!_ s'écrie-t-elle, qui me rendra les comédiens au gros sel, les comédiens de la vieille gaieté et de la farce illustre, dont l'arrivée faisait dire dans les auberges: _V'là les comédiens, serrez les couverts!_ Poëte, ne parle pas. Je lis dans tes yeux que tu photographies ton portier! Écoutez-moi, mes bons serviteurs. A défaut de _Plutus_ et des _Oiseaux_, qu'on se rappelle la tragédie de Scapin et de Zerbiriette, et vous, tombez, masques ridicules! Arlequin, reprends la rose qui fait aimer, et toi ta face de clair de lune! Il me faut la vie, la passion, le regard flamboyant, le mot rapide, l'épigramme au tranchant d'acier, le vin dans les verres et le rire aux dents blanches, la lyre harmonieuse et le fouet sanglant, la joie bien portante et la sainte ironie: souvenez-vous que je viens d'Athènes!
FIN
TABLE
LES PARISIENNES DE PARIS
La Femme-Ange La Bonne des Grandes occasions L'Ingénue de Théâtre La Maîtresse qui n'a pas d'âge Le Coeur de marbre La Dame aux peignoirs Galatée idiote La Femme de treize ans La Jeune fille honnête L'Actrice en Ménage La Vieille Funambule La Divine Courtisane
L'ARMOIRE
LES NOCES DE MÉDÉRIC
Chapitre Ier.--Où l'auteur, éminemment coloriste, prouve qu'il n'appartient pas à l'École du bon sens, et insinue qu'il possède un dictionnaire des Rimes françaises
Chapitre II.--Où l'auteur, qui a lu les romans de Méry, et qui tient à étaler son érudition, met en scène des Chinois et un Suisse qui étonneront M. Stanislas Julien et feu M. Toppfer
Chapitre III.--Où Médéric regrette ses chandeliers, ses poteries, mademoiselle Ninette, mademoiselle Louisa, et une femme du monde qui désire garder l'anonyme
Chapitre IV.--Apothéose triomphante de Naïs, crêpe bleu, lycopode et feux de Bengale
Chapitre V et dernier.--Le roman finit au moment où M. Bouquet allait devenir intéressant