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Les parisiennes de Paris by Banville, Théodore Faullain de - CHAPITRE II

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Les parisiennes de Paris

CHAPITRE II

Où l'au­teur, qui a lu les ro­mans de Méry, et qui tient à étaler son éru­di­tion, met en scène des Chi­nois et un Su­isse qui éton­neront M. Stanis­las Julien et feu M. Toppfer.

Et dans la pen­dule ro­caille, re­traite char­mante où plus d'une fois s'était égarée la rêver­ie de madame de Pom­padour, l'heure di­sait à Médéric:

--Je su­is née au temps des belles amours et des beaux jardins, à cette époque fleurie où les parter­res étalés sur des robes de soie ressem­blaient aux jardins en fleur! Je t'aime et je t'en­voie mille bais­ers de ma bouche en coeur, car je su­is tou­jours je­une et char­mante, bi­en que j'aie vu cet âge d'or où les femmes lais­saient leur gorge à nu et met­taient des guir­lan­des sur leur tête poudrée à blanc, pour sig­ni­fi­er la neige des coeurs et l'in­car­nat des ros­es mys­tiques! Je t'aime, et c'est pour toi que je frappe mon har­mon­ica de cuiv­re doré, sur lequel je fais sans fin courir mon pied sonore!

Et nues dans les carafes de Venise, les naïades di­saient en­sem­ble:

--Nous ai­mons, ô Médéric, cette prison ét­ince­lante de laque­lle nous passerons sur tes lèvres ou sur le cou de tes je­unes amantes. Nous au­ri­ons pu vers­er notre onde dans les vertes prairies, par­mi les myoso­tis célestes, et nous re­pos­er après dans le lit de la Loire im­mense, qu'om­bra­gent les grands pe­upli­ers. Nous au­ri­ons pu avoir pour prison de beaux tuyaux de plomb solide­ment soudés et ré­parés, chaque an­née, par les soins du con­seil mu­nic­ipal de la ville de Paris, et nous au­ri­ons ver­sé nos pleurs à travers de belles urnes, tenues par une déesse égyp­ti­enne et sur­mon­tées d'un dis­tique latin de San­teuil. Mais nous préférons pour palais et pour ca­chot tes carafes de Venise, à travers lesquelles nous voyons ray­on­ner ton je­une sourire!

Et dans la vaste coupe au­tour de laque­lle court dans le cristal une orgie sanglante, chef-​d'oeu­vre de La­hoche, la bac­cha­nte di­sait tout émue:

--C'est pour toi que j'ai suivi sur les monts et les coteaux de la fer­tile Bour­gogne, le beau Ly­oeus au vis­age de femme. J'ai déchiré de mes mains aiguës les grappes aux poitrines re­bondies, pour te faire boire leur sang qui te ren­dra pareil aux dieux. Vierge vain­cue, je t'of­fre, ô mon amant, mes lèvres plus chaudes que le soleil et plus em­baumées que le miel de l'Hymète!

Et sur les plats, les rideaux, les par­avents, les soucoupes et les éven­tails, tout le pe­uple des Chi­nois peints, di­sait à Médéric:

--C'est pour toi que nous avons quit­té le pays du grand Yao et du grand Yu, le céleste em­pire où sur les fleuves in­di­go, les bar­ques d'or, pareilles à des co­quilles d'oeuf, voguent au mi­lieu des soleils d'ar­ti­fices et de mon­stres écar­lates et verts en pa­pi­er huilé. Pour toi, nous avons quit­té le fleuve Choo-​keang qui roule ses vagues célestes sous des voûtes de tamarins échevelés, et les forêts de syco­mores où fleuris­sent à l'om­bre, l'haï­tang, le jas­min et le pégé-​long, aux fleurs écar­lates! Nous t'ai­mons, ô Médéric, parce que tu ne vas voir jouer au­cune féerie chi­noise, et que tu n'achètes pas de thé à la Porte Chi­noise!

Et au bruit perçant du tam-​tam, une je­une Chi­noise, peinte à la gouache sur du pa­pi­er brun, di­sait à Médéric:

--Vois mes yeux pareils à des oiseaux, ma bouche qui a l'air d'un gros bou­ton de rose, et mes on­gles plus lu­mineux que les étoiles, plus doux que les plumes du paon!

Mais au mo­ment où la je­une Kia al­lait ou­bli­er, en pinçant du lutchun à treize cordes, que la pudeur est la pre­mière ver­tu des femmes chi­nois­es, le coucou de Nurem­berg se mit à son­ner huit heures du soir avec un ef­froy­able car­il­lon de son­ner­ies et de son­nettes. Et aus­sitôt seize portes, comme à toutes les heures, s'ou­vrirent dans le coucou prodigieux, et par ces portes s'élancèrent les oiseaux de bois, blancs et rouges, qui chantent mieux que les rossig­nols, les pe­tits sol­dats qui mon­tent la garde, les chemins de fer avec les wag­ons en mou­ve­ment, la pe­tite sainte qui joue de la vi­ole, et l'em­pereur Frédéric Bar­ber­ousse.

Et quand tout ce monde-​là eut dé­filé bi­en en or­dre et gen­ti­ment sa pe­tite pa­rade, une porte plus grande que les autres s'ou­vrit vi­olem­ment, et par cette porte sor­tit, comme d'habi­tude, le bon Su­isse, qui est le roi du coucou de Médéric.

Le bon Su­isse du coucou de Médéric a de pe­tits yeux gris, un nez écar­late, des joues écar­lates, un cha­peau très-​bas de forme, un habit bleu bou­ton­né, un gilet vert-​bouteille, et des mains de fan­taisie. Ses souliers sont ver­nis, son habit bleu est verni, son cha­peau est verni, son nez écar­late et ses joues écar­lates sont ver­nis. Le bon Su­isse est par­faite­ment verni et brille comme une paire de bottes neuves.

Il s'avança grave­ment avec la pe­tite planche qui lui sert de so­cle, et dit à Médéric en ôtant son cha­peau:

--Bon­jour, mon­sieur. Je vous salue, mon­sieur. Vous voyez, mon­sieur, que j'ar­rive fort ex­acte­ment à l'heure juste, et que mon coucou est en rè­gle. Les Su­iss­es, mon­sieur, sont d'hon­nêtes gens, économes, mais servi­ables. Vous êtes un je­une homme rangé, qui restez chez vous au lieu d'aller voir jouer _Les trois Maupin_ de M. Scribe. Je vous en félicite, mon­sieur. Je vous salue, mon­sieur. Bon­soir, mon­sieur.

Toutes les portes du coucou claquèrent en se refer­mant les un­es après les autres, et la porte du bon Su­isse se refer­ma avec un cri sec.