The New York Times: Stanza: “The iPhone or iPod Touch can act as an electronic book reader.”
Tip of the Week: Turn Your iPhone Into an e-Book

Les parisiennes de Paris by Banville, Théodore Faullain de - CHAPITRE PREMIER

(download Open eBook Format)

Les parisiennes de Paris

CHAPITRE PREMIER

Où l'au­teur, éminem­ment col­oriste, prou­ve qu'il n'ap­par­tient pas à l'École du bon sens, et in­sin­ue qu'il pos­sède un dic­tio­nnaire des rimes français­es.

Au de­hors, la nu­it était sere­ine. Et cepen­dant ton âme, ô Médéric, était plus calme et plus sere­ine que cette blanche nu­it d'hiv­er où le clair de lune et les rayons des étoiles fai­saient danser leurs clairs es­prits sur la terre gelée.

Car il était dans sa cham­bre, le beau, le blond, le spir­ituel, l'heureux Médéric! Dans sa bonne cham­bre de la place de l'Odéon, n° 4, à l'en­tresol, cham­bre souri­ante, bi­en close, bi­en chaude, calfeu­trée par les étoffes de soie et les étoffes de laine, par la toile et le velours, et par les bour­relets in­nom­brables.

Il était com­mod­ément as­sis dans un bon fau­teuil, l'hon­nête Médéric; il était as­sis de­vant son feu, un grand feu, et ne fai­sait ab­sol­ument rien. Je me trompe, il fu­mait une cigarette. O cigarette, cigarette, pe­tite cour­tisane au panache bleu, folle­ment cam­pée dans ta robe de pa­pel de hi­lo, je ferai cer­taine­ment un poëme sur toi la prochaine fois que je retrou­verai mon dic­tio­nnaire des rimes. Ce sera un poëme en stro­phes de six vers, comme _La Malé­dic­tion de Vénus_, et je le ferai im­primer sur pa­pi­er à cigarettes, de sorte qu'on di­ra à l'avenir: voulez-​vous fumer un six­ain?

Il y avait un si grand feu que tout flam­boy­ait et craquait dans la cham­bre: stat­uettes, cristaux et porce­laines de Chine! Pour Médéric, pareil à un mon­sieur qui a sa loge à l'Opéra, il écoutait non­cha­la­mment les har­monies do­mes­tiques, sans se don­ner la peine d'ap­plaudir aux beaux en­droits.

Et d'abord, dans la flamme du foy­er, au mi­lieu des turquois­es et des émer­audes et des flo­raisons flam­boy­antes de ros­es bleues et au­rore, chan­tait et dan­sait, au bruit du tri­an­gle et des castag­nettes, la folle sala­man­dre, vêtue de toiles d'or et d'ar­gent, et de pa­pi­er mé­tallique avec toutes sortes d'ori­peaux et de pail­lettes! Et ses joy­aux de Venise, ses col­liers de verre, ses voiles de crêpe rose et bleu semés d'étoiles de fer-​blanc, tour­bil­lon­naient dans les éblouis­sants arcs-​en-​ciel des joyeux ti­sons.

--Je t'aime, di­sait-​elle à Médéric, moi qui su­is gaie comme l'oiseau, folle comme les comètes, éblouis­sante comme la prose de l'ami Théo, et qui rossig­nole comme une suite de tri­olets galam­ment troussés par un grand en­fileur de per­les! Je t'aime parce que tu es un hon­nête garçon et que tu aimes mieux me voir danser pour toi seul que d'aller ap­plaudir cette bégueule de Rosati, en com­pag­nie de quinze cents im­bé­ciles. Va, mon cher tré­sor, je te ferai des feux d'ar­ti­fice comme Rug­gieri n'en a pas rêvé, des au­rores boréales in­con­nues de Séraphi­tus-​Séraphi­ta, et des féeries comme tu n'en as ja­mais vu aux Fu­nam­bules, même le jour où Joséphine, ser­inée par moi, jouait _La Fille du feu_, avec trente-​deux mille es­car­boucles, sans compter ses yeux!

Et les torchères al­lumées, flammes fan­tasques, em­bar­rassées et tor­tillées en­tre elles comme de je­unes Les­bi­ennes, di­saient à Médéric:

--Nous sommes les as­tres et les étoiles de ta mai­son, et c'est pour toi que nous dan­sons nos folles sara­ban­des! Nous avons des robes or­ange, nous, et nous sommes rouges comme des ceris­es! Nous ne sommes pas comme nos mai­gres soeurs du ciel, qui se met­tent du blanc pour plaire aux poëtes ro­man­tiques! Nous t'ai­mons parce que tu es un je­une homme sage et que tu ne vas pas à Fey­deau, quoique tu de­meures à côté d'un ar­chi­tecte qui y va tous les soirs!