Les parisiennes de Paris by Banville, Théodore Faullain de - Les parisiennes de Paris

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Les parisiennes de Paris

Project Guten­berg's Les parisi­ennes de Paris, by Théodore de Banville

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Ti­tle: Les parisi­ennes de Paris

Au­thor: Théodore de Banville

Re­lease Date: March 4, 2006 [EBook #17915]

Lan­guage: French

Char­ac­ter set en­cod­ing: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTEN­BERG EBOOK LES PARISI­ENNES DE PARIS ***

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THÉODORE DE BANVILLE

LES PARISI­ENNES DE PARIS

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LI­BRAIRES ÉDI­TEURS RUE VIVI­ENNE, 2 BIS, ET BOULE­VARD DES ITAL­IENS, 15 _A LA LI­BRAIRIE NOU­VELLE_

1866

A THÉODORE BAR­RIÈRE

MON CHER AMI,

Un Parisien con­va­in­cu, fût-​il même oc­cupé sans relâche à faire vi­br­er les ter­ri­bles cordes de la Lyre fab­uleuse, dé­cou­vre in­volon­taire­ment plus de Florides ig­norées que le plus har­di nav­iga­teur con­duit vers l'In­con­nu par les oura­gans, les flots et les étoiles. A mes mo­ments per­dus, quand la farouche maîtresse lais­sait une heure de répit à ma fièvre, j'ai es­sayé, moi aus­si, de rassem­bler mes sou­venirs et de re­cueil­lir quelques notes pour la Comédie de notre temps. Ces im­pres­sions, fixées à la hâte, ne dois-​je pas vous les of­frir, à vous qui avez pu con­tem­pler sans voile la pres­tigieuse Thalie mod­erne, et qui l'avez si ré­solû­ment em­brassée sans vous laiss­er mor­dre par les flammes de ses prunelles, ni as­sour­dir par ses grelots sonores? Mes _Parisi­ennes_, ar­rachées toutes pal­pi­tantes à la vie actuelle, de­vront être merveilleuse­ment pro­tégées par le nom vic­to­rieux qui a signé _L'Héritage de Mon­sieur Plumet_ et _Les Faux Bons-​Hommes_; mais cette dédi­cace ne vous porte pas seule­ment le té­moignage de ma sincère et vive sym­pa­thie pour votre tal­ent lit­téraire, veuillez y voir aus­si l'as­sur­ance des sen­ti­ments bi­en af­fectueux de votre dévoué,

Th. de B.

DE­VANT LE RIDEAU

O Mus­es mod­ernes! vous dont les cha­peaux tout pe­tits sont des merveilles de caprice et dont les robes ef­frénées sem­blent vouloir en­gloutir l'univers sous des flots d'étoffes de soie aux mille couleurs, in­spirez-​moi! soyez mes soleils, grappes, agrafes et noeuds de dia­mants! Par­fums de la poudre de fleur de riz à l'iris et du savon vert ten­dre au suc de laitue, don­nez à cette oeu­vre une ac­tu­al­ité agaçante! Car je veux cray­on­ner à la san­guine quelques Parisi­ennes, vi­vantes à l'heure même où je fume la cigarette que voici, avec la tran­quil­lité d'un sage. Pour­tant, je le sais de reste, il serait plus pru­dent mille fois de lut­ter con­tre Price et con­tre Bon­naire, con­tre l'homme au trem­plin et l'homme à la perche, et il serait plus facile aus­si de mon­ter, comme nous l'avons vu faire, au som­met d'une échelle que rien ne sou­tient, et de jouer là, sur la qua­trième corde, les vari­ations de Pa­gani­ni, que de vouloir re­trac­er ces types ef­froy­able­ment in­vraisem­blables à force de vérité! Mais l'artiste ne doit-​il pas se résign­er gaiement à dompter, chaque jour, à grands ef­forts de mus­cles et de reins, les voluptueuses Chimères de l'Im­pos­si­ble, et à les en­chaîn­er de liens d'or, sans avoir un in­stant cessé de sourire? Donc, cher lecteur, re­garde pass­er, au bruit du satin qu'on froisse et au bruit de l'or, pudiques et amoureuses, et in­so­lentes et sou­veraine­ment maîtress­es des élé­gances, les Parisi­ennes de Paris, ces femmes mys­térieuses dont les toutes pe­tites mains dé­pla­cent des mon­tagnes. Si je faib­lis en voulant pénétr­er et traduire le se­cret par­fois surhu­main de ces ex­is­tences, du moins j'au­rai choisi des mod­èles dignes de ton at­ten­tion et que tu ne ver­ras pas représen­ter à tous les coins de rue par la lithogra­phie à deux sous. Je n'imit­erai pas ces cru­els faiseurs de Phys­iolo­gies qui te rap­por­tent tous les ans comme des types nou­veaux et curieux la Lorette, la Grisette, la Por­tière et l'Élève du Con­ser­va­toire. Mes femmes, qui vivront si quelque Vénus com­plaisante les ani­me selon ma prière, n'ont pas été déflorées par le théâtre et par les im­ages, et avant de les voir dé­fil­er dans ce pe­tit livre, tu ne les as ren­con­trées que dans la vie, où l'on coudoie tout le monde sans voir per­son­ne, car cha­cun marche de­vant lui en aveu­gle, ivre de sa pas­sion et de son rêve! Mais je te dois l'ex­pli­ca­tion de mon titre, qui eût fait frémir le bon Nodi­er à l'époque où ce poëte prévoy­ait déjà que nous par­leri­ons bi­en­tôt un français de fan­taisie, et que Vauge­las pour­rait se promen­er sans être re­con­nu à travers les nou­velles al­lées du jardin lit­téraire. Toute­fois je ne te ferai pas l'in­jure de redire ici qu'il peut y avoir des Parisi­ennes ailleurs qu'à Paris, puisque tu as là sous la main un ex­em­plaire bi­en com­plet de ta chère _Comédie Hu­maine_. Il est bi­en en­ten­du, n'est-​ce pas, que par toute la terre et partout où l'homme a bâti des villes, une femme réelle­ment belle, riche, élé­gante et spir­ituelle est une Parisi­enne. D'abord et avant tout être une femme hon­nête, pos­séder trente mille francs de rente et se faire ha­biller par une vraie cou­turière, savoir la musique à fond et ne ja­mais touch­er du pi­ano, avoir lu les poëtes et les his­to­riens et ne pas écrire, mon­tr­er une chevelure ir­réprochable­ment brossée et des dents net­te­ment blanch­es, porter des bas fins comme une nuée tramée et bi­en tirés sur la jambe, être gan­tée et chaussée avec génie, savoir ar­ranger une cor­beille de fruits et dis­pos­er les fleurs d'une jar­dinière et touch­er à un livre sans le flétrir, en­fin pou­voir don­ner le ton et la ré­plique dans une causerie, sont des qual­ités qu'on ne réu­nit pas sans être néces­saire­ment une Parisi­enne, lors même qu'on habit­erait Châteaudun et les plus plates villes de la Beauce. Mais Paris, cette ville con­sacrée à la pen­sée, au tra­vail et à l'amour, où tout le monde mène à fin des oeu­vres gi­gan­tesques, et où, sans se lass­er, on recom­mence sans cesse à vouloir rouler au haut de la mon­tagne ver­doy­ante un amour qui re­tombe sur vous comme le rocher de Sisyphe et vous écrase, Paris dés­espéré de pas­sions et af­folé de joie, fé­cond jusqu'à épou­van­ter, et si mag­nifique­ment élo­quent, spir­ituel et avide de poésie, crée pour lui et par la force des choses des Parisi­ennes spé­ciales, qui ne peu­vent ex­is­ter qu'à Paris, par Paris et pour Paris. Passé la ban­lieue, elles s'évanouiraient comme des om­bres vaines, car elles n'au­raient plus de rai­son d'être et ne trou­veraient plus au­tour d'elles l'air qu'elles respirent. Celles-​là, nées par­mi les en­chante­ments, et qui sont sor­ties par­faites de la chaudière où Paris, comme les dé­mons de _La Ten­ta­tion_, en­tasse des pa­pil­lons et des vipères, celles-​là, dis-​je, sont nos héroïnes, les Parisi­ennes de Paris, fugi­tives et éblouis­santes fig­ures que j'es­quis­serai de mon mieux avec ton aide, ô lecteur, dont l'in­tel­li­gence créa­trice a col­laboré à tous les poëmes. Bi­en­tôt peut-​être, et Dieu le veuille, un véri­ta­ble pein­tre nous pren­dra ces cray­on­nages, et les trans­portera sur une toile pal­pi­tante de vie. Alors le sang cour­ra sous les belles chairs; dans les chevelures, l'or de Rubens fris­son­nera sous le vent, les draperies frémiront ag­itées par des mou­ve­ments hardis, et nos femmes marcheront sous les lam­bris et sous le ciel, foulant les fleurs des tapis et les gazons des grands jardins lux­uri­ants. Ce cher voleur sera le bi­en­venu et pour­ra usurp­er son bi­en où il le trou­vera, car nous lui lais­serons la clef sur la porte, et nous ne voulons pas même nouer les cor­dons des car­tons où nous al­lons en­fer­mer ces feuilles légères. Quand on trou­ve toute faite une scène comme celle des _Fourberies de Scapin_: «Que di­able al­lait-​il faire dans cette galère?» on a par­faite­ment rai­son de l'em­prunter pour tou­jours; vi­enne donc Molière! Mais nous, tâ­chons du moins d'être Cyra­no, et de pré­par­er quelques proies à dévor­er, si nous en avons le temps et le pou­voir, en­tre deux son­nets à Phyl­lis et en­tre deux voy­ages au pays de la Lune!

LES PARISI­ENNES DE PARIS

I

LA FEMME-​ANGE

--ÉLODIE DE LUXEUIL--

Vous avez ren­con­tré Élodie.

Vous con­nais­sez ces pre­mières représen­ta­tions qui sont un événe­ment dans la ville. Lorsqu'il s'ag­it de juger l'oeu­vre d'un homme émi­nent ou même une comédie à scan­dale, il sem­ble que dès le matin Paris bouil­lonne comme si la pen­sée du poète par­lait d'avance à nos âmes à travers le rideau im­mo­bile et à travers le manuscrit fer­mé. Le soir venu, par une in­ex­pli­ca­ble magie, tout s'ani­me jusqu'au parox­ysme de la vie fébrile. Les toi­lettes et les vis­ages ray­on­nent dans la lu­mière folle; plaintes, gémisse­ments et fan­fares d'al­lé­gresse, les cordes des in­stru­ments et les cuiv­res de Sax ré­son­nent d'une sonorité in­con­nue. Un vent d'or­age courbe si­len­cieuses ces mille têtes par­mi lesquelles la foule re­con­naît et salue ses idol­es.

Tout à coup, par un mou­ve­ment im­prévu, quelques per­son­nes s'écar­tent ou changent de place, et lais­sent à dé­cou­vert une loge jusque-​là cachée; alors se dé­tache de­vant vous une ap­pari­tion dont vous ne per­drez ja­mais le sou­venir.

Pâle, idéale, trem­blante, molle­ment ac­coudée sur le de­vant de cette loge éclairée par un globe dépoli, une poé­tique fig­ure rêve, ab­sorbée dans quelque douloureuse ex­tase. Les om­bres d'une in­guériss­able mélan­col­ie flot­tent par­mi les lignes di­vine­ment naïves de son vis­age. Vêtue d'une robe de soie blanche unie, la tête et le cou en­velop­pés et noyés dans une brume de gaze blanche, blanche elle-​même comme ses voiles, cette femme, est-​ce une femme? sem­ble pleur­er amère­ment les cieux d'où elle est de­scen­due. Ses grands yeux d'or, avides d'éther, veu­lent percer les voûtes du théâtre et boire le ciel. Évidem­ment elle cherche avec in­quié­tude ses ailes sans tache, et si ses pe­tites mains s'agi­tent ain­si, c'est qu'elles ne trou­vent plus à son côté la harpe sur laque­lle elle chan­tait des joies in­ef­fa­bles, là-​haut dans les voies lac­tées fleuries d'étoiles. Vous diriez d'un lis trans­plan­té dans le verg­er d'un bour­geois: elle va mourir.

--Messieurs, dit au foy­er l'im­pla­ca­ble cri­tique Rosier, vous voilà bi­en avec votre amour du merveilleux à tout prix, et vous avez bi­en vite fait de tiss­er une robe vir­ginale. Je veux bi­en tout ce que vous voudrez, et l'autre soir, pen­dant que madame La­fontaine jouait _L'École des Femmes_, j'ai vu comme vous l'éton­nement de madame de Luxeuil. Certes, et j'en tombe d'ac­cord, au mo­ment où Arnolphe ex­pose les sin­gulières idées d'Ag­nès sur la manière dont les en­fants vi­en­nent au monde, les beaux re­gards de votre Élodie ont eu une ex­pres­sion que ni Mars ni Dor­val n'au­raient pu jouer. Ils di­saient claire­ment, élo­quem­ment: _N'est-​ce donc pas ain­si?_ Mais en­fin, que pou­vez-​vous en con­clure? Ce pau­vre Luxeuil était un très-​ter­restre colonel de cara­biniers, et les trois en­fants qu'il a lais­sés à sa femme se por­tent bi­en.

--Ah! répon­dit le blond et doux poëte Émile de Nan­teuil, il ne faut pas vouloir tout ex­pli­quer! Si madame de Luxeuil jouait cette comédie-​là, elle serait la plus cynique des créa­tures et elle ne nous oc­cu­perait pas ain­si tous. Pourquoi ne pas ad­met­tre le sur­na­turel, tou­jours bi­en plus facile à com­pren­dre que ce que nous voyons dans la vie?

--Et, fit à son tour le jour­nal­iste Si­mon­et, pourquoi ne pas ad­met­tre aus­si que Célimène a fait des pro­grès depuis le grand siè­cle? Vous savez que les anges, s'ils ne don­nent rien, veu­lent être adorés à toute force. Une bonne fois, trois des lévites ont poussé à bout votre Élodie im­matérielle, et lui ont de­mandé en face des ex­pli­ca­tions. Devinez ce qu'elle a répon­du? Vous allez me dire si l'autre Célimène peut bi­en se pen­dre! Elle a em­brassé dans un même re­gard ses trois amoureux, et d'une voix émue, at­ten­drie, dés­espérée comme la lyre, elle a crié ces mots sub­limes: _Ah! vous ne m'aimez pas!_ Tout haut, notez bi­en cela, et per­son­ne n'a bougé, ce qui paraît être le comble de l'art.

--Oui, reprit Rosier, qu'on se promène vers le soir sur le lac d'En­ghien ou sur le lac de Côme, on la ren­con­tre tou­jours échevelée à la brise, dans de pe­tits bateaux! Preuve cer­taine qu'elle a trop lu Lamar­tine et qu'elle veut ac­ca­parer cette corde-​là. Cette je­une et jolie veuve a com­pris tout bon­nement qu'à Paris les af­faires d'ar­gent et les af­faires d'amour nous lais­sent une af­freuse fa­tigue de la réal­ité, et elle a pris comme spé­cial­ité l'Idéal.

Le poëte re­gar­da fine­ment ses in­ter­locu­teurs.

--Voilà qui est trop sim­ple, dit-​il. Comme moi, l'un de vous au moins a été une fois dans sa vie per­suadé par une con­ver­sa­tion d'un quart d'heure, et tout le monde le serait.

--Per­suadé de quoi? Per­suadé qu'Élodie est un ange... tout à fait ig­no­rant?

--Oui.

--Mais ses en­fants?

--Mon Dieu! la let­tre tue! Tenez, voulez-​vous en­ten­dre ce que madame de Luxeuil m'a dit à moi-​même? Mon pau­vre ami, ce pein­tre que vous savez, était par­ti pour Nice, où il va _ne pas_ se guérir des al­ter­na­tives d'es­poir et de dés­espoir que crée in­volon­taire­ment Élodie. Car (moi j'en su­is sûr!) elle va au ciel toutes les nu­its, et ne se rap­pelle pas le lende­main ce qu'elle a dit la veille: «Mais, en­fin, mon cher Émile, m'a de­mandé madame de Luxeuil avec la cu­riosité in­génue d'un en­fant, pourquoi votre ami est-​il par­ti? _Que voulait-​il donc de moi?_»

A ce mo­ment-​là, je l'ai re­gardée fix­ement, ébloui, fou, ir­rité; j'avais dans mes yeux toute l'in­dig­na­tion d'un coeur hon­nête. Élodie ne s'est pas trou­blée, elle n'a pas rou­gi, rien n'était joué, elle ne men­tait pas. Comme vous l'imag­inez, les bras m'en tombaient, mais j'ai été con­va­in­cu, et il fal­lait être con­va­in­cu à moins d'être un athée ou un im­bé­cile.

--C'est égal, dit Rosier, au di­able la poésie lamar­tini­enne, et tous ceux qui boivent des cas­catelles et qui s'en vont dans les clair­ières manger, sur le coup de mi­nu­it, des salades de sen­si­tives! En ren­trant chez moi, je veux qu'on m'ap­porte un jam­bon d'York bi­en rose et mon Ra­belais, et une bouteille d'un de ces grands vins qui con­ti­en­nent non-​seule­ment l'amour et l'es­prit, mais aus­si tout le bon sens français. Car vous au­riez bi­en pu me ren­dre fou!

--D'ailleurs voilà l'en­tr'acte fi­ni. Al­lons un peu voir le sec­ond acte des _Parisiens_ et écouter ce que dit Des­ge­nais.

II

LA BONNE DES GRANDES OC­CA­SIONS

--THÉRÈSE--

En général, j'ai l'amour de la ty­pogra­phie clas­sique; mais, spé­ciale­ment pour ce chapitre, per­me­ttez-​moi l'al­inéa! L'al­inéa seul, à dé­faut du rhythme, peut me fournir le lyrisme in­dis­pens­able à ce cou­plet de la vie tran­scen­dante.

On sup­pose par­fois que l'ex­is­tence de cour­tisane est ce qu'il y a au monde de plus aisé à en­trepren­dre et à soutenir. N'est-​ce pas le cas de répéter avec Mi­mi: «On croit que c'est facile, on se trompe joli­ment, va!»

Nos lecteurs ont plus d'in­stinct que cela. Ils devi­nent que beauté surhu­maine, grâce en­chanter­esse, force, résig­na­tion, pa­tience, l'agilité du ser­pent et la sou­plesse du ti­gre, l'es­prit parisien et le féroce amour de l'or, il faut déjà réu­nir toutes les qual­ités avec lesquelles on re­muerait l'univers, pour ar­riv­er à ce triste ré­sul­tat d'être une créa­ture adorée, en­viée et méprisée sous sa robe écla­tante, sous ses ru­bis teints de sang hu­main, et sous ses dia­mants, qui sont des larmes de dés­espoir cristallisées.

Il y a une haine qui dure depuis cinq mille ans, un du­el ter­ri­ble. Toute en­fant, rose et blonde, couchée dans son berceau, quand la pe­tite fille pau­vre va sourire à sa mère, elle aperçoit de­bout sur le seuil un mai­gre fan­tôme, et elle crie, mal­gré les ca­ress­es de sa mère.

Puis elle grandit; comme les oiseaux, elle en­voie au ciel sa je­une chan­son. Elle se re­garde dans un bout de miroir cassé: elle est belle.

Elle voit aux vit­rines des peignes d'écaille blonde, et elle se dit: «Voilà qui peign­era bi­en ma chevelure de soleil et d'or; voilà pour en at­tach­er les noeuds, les boucles ruis­se­lantes et les tor­sades ef­frénées.»

Elle voit de rich­es étoffes. «Voilà, dit-​elle, pour par­er mon corps gra­cieux et sou­ple.»

Elle voit chez le marc­hand de co­mestibles des forêts d'as­perges plus gross­es que des cè­dres, des per­dreaux dés­espéré­ment truf­fés, des frais­es rougis­santes et par­fumées. Elle dit: «Voilà ce que j'aimerai à déchi­queter et ce que je cro­querai bi­en avec mes dents blanch­es!» Et elle dit en re­gar­dant les fla­cons: «Je rem­pli­rai mon verre de ces vins d'écar­late, et, lev­ant mes bras, je boirai à la je­unesse amoureuse!»

Mais le fan­tôme ne l'a pas quit­tée. Il lui tend un morceau de pain de mu­ni­tion, un verre d'eau trou­ble et un say­on de toile rapiécé. Il mur­mure à son or­eille: «Tu es à moi. Voici ton fes­tin et voici ta robe.» Ah! quelle moue fait à ce coup-​là la pe­tite demoi­selle!

Mais quoi! on l'in­stru­it bi­en vite et elle ap­prend les nou­velles! Elle en­tend dire que, moyen­nant quelques con­ces­sions, des per­son­nes obligeantes vous lo­gent dans des ap­parte­ments si bi­en ten­dus de soie, et mate­lassés, et capi­ton­nés, et gar­nis de tapis d'Aubus­son, qu'on n'en­tend plus marcher dans le cor­ri­dor les pieds de mar­bre du fan­tôme.

Dans ces heureuses de­meures, il y a aux portes de si jo­lis pe­tits ver­rous et de si ex­cel­lentes ser­rures anglais­es, que le fan­tôme ne peut pas en­tr­er et se casse les on­gles con­tre le fer poli et le bois de chêne.

Aus­sitôt la je­une fille se met en quête des écriteaux de lo­ca­tion. Un mon­sieur soigneux fait met­tre à ses portes pour trois cent mille francs de ser­rures et de ver­rous, et elle-​même, la folle Musette, elle s'en­veloppe d'un di­vin peignoir de ca­chemire, elle tend à son amant un cigare bi­en sec et bi­en al­lumé, et elle dit à sa ser­vante Julie de faire flam­ber un grand feu dans l'âtre. Puis elle al­lume les bou­gies, elle rem­plit les ver­res et elle saute de joie, et, frap­pant dans ses pe­tites mains, elle in­ter­pelle le fan­tôme à travers la porte:

«Va! lui crie-​t-​elle, va, Mis­ère ma mie, mor­fonds-​toi bi­en sur ma nat­te et casse bi­en tes on­gles con­tre ma ser­rure! Moi j'ai chaud et je su­is heureuse! J'ai mes bras passés au­tour du cou d'un beau je­une homme, et je chante de­vant le feu clair, et je bois le vin du Vé­suve; et voilà comme je su­is à toi, abom­inable vi­sion de mon en­fance!»

Bah! peine per­due que tout cela.

Sitôt qu'un je­une amoureux im­pru­dent ou une femme de cham­bre trop égril­larde lais­sent par hasard la porte en­tr'ou­verte en al­lant acheter du tabac à fumer ou du cold-​cream, la Mis­ère en­tre.

Elle ou­vre les fenêtres toutes grandes.

Elle va aux porte-​man­teaux, aux garde-​robes, aux ar­moires à glace, aux ar­moires sans glace. Elle prend les toiles fines, les batistes, les linons, les den­telles, les soieries, les velours, les moires, les joy­aux. Elle jette le tout dans la rue et tend à Musette son vieux say­on rapiécé.

Elle va à la cui­sine, ôte le rôti de la broche, le jette à la rue, et, dans le plat qui était des­tiné à le re­cevoir, elle glisse à sa place la hideuse char­cu­terie, qu'elle a ap­portée dans un pa­pi­er huileux.

Elle jette les émaux, les chan­de­liers d'ar­gent, les vas­es craque­lés, les coupes de Sèvres, et pose sur la chem­inée nue le pot à l'eau ébréché et la chan­delle fichée dans une bouteille.

Elle fait signe à de grands di­ables de com­mis­sion­naires, qui vi­en­nent em­porter les meubles, les tapis, les rideaux, les ten­tures, et qui, à la place de tout cela, in­stal­lent le lit de bois blanc peint en aca­jou, les deux chais­es de merisi­er teint, la malle, la gravure à l'aquat­inte, et les deux tass­es dorées gag­nées au jeu de bil­lard du bal Ma­bille.

Puis elle sort menaçante et sere­ine, en lais­sant der­rière elle une odeur de moi­sis­sure et des mon­tagnes de pa­pi­er tim­bré, tan­dis que Musette se tord les bras et éclate en san­glots, ou, abru­tie par la douleur, s'assied sur la malle et reste im­mo­bile comme une id­iote.

Alors,

Quand la Mis­ère est vrai­ment bi­en en­trée chez la cour­tisane;

Lorsqu'il n'y a plus de ressource ni de spec­tre de ressource, ni de vain es­poir d'une ressource chimérique;

Que tout est fi­ni;

Lorsqu'il n'y a plus ni le pro­tecteur, ni le «mon­sieur qui vient seule­ment quelque­fois pour caus­er,» ni l'amant, ni l'ami de l'amant, ni l'amant de l'amie, ni le «je­une homme avec qui l'amant s'est brouil­lé parce qu'il le soupçon­nait à tort de faire la cour à Musette,» ni «l'artiste qu'on aime seule­ment comme un frère parce qu'il a été si obligeant,» ni «le grand garçon qu'on méprise, mais qu'on reçoit cepen­dant parce qu'il faut mé­nag­er ces gens-​là,» ni le pe­tit filleul sans con­séquence qui n'a que dix-​sept ans;

Lorsqu'on a épuisé les cent francs et les louis, et les dix francs, et les cinq francs et les quar­ante sous;

Quand on a em­prun­té vingt sous à la femme de mé­nage, et dix sous à la por­tière, et deux sous à la laitière;

Quand on a ven­du la dernière chemise à la dernière marchande à la toi­lette, et le dernier mou­choir de co­ton à la dernière reven­deuse borgne;

Quand on a em­prun­té un bouil­lon à la voi­sine sous pré­texte que son pot-​au-​feu avait bonne mine, et que, depuis ce bouil­lon avalé, on est restée un jour et de­mi sans manger;

Lorsqu'il n'y a plus qu'à mourir;

Alors,

On va chercher THÉRÈSE, _la bonne des grandes oc­ca­sions_. On va chercher Thérèse, et Thérèse trou­ve de l'ar­gent, comme Scapin et comme Mas­car­ille; que dis-​je! avec plus de génie cent fois, car ces princes de la Bo­hème souti­raient des écus aux plus cré­dules des pères, tan­dis que Thérèse les grat­te et les ar­rache sur les im­pla­ca­bles rochers de la civil­isa­tion parisi­enne. Elle force les pier­res à suer de l'or, mon­noie le néant, es­compte le brouil­lard, et vend le di­able caché au fond des bours­es vides.

Elle trou­ve de l'ar­gent! elle en trou­ve pour pay­er le pro­prié­taire, pour ravoir les dia­mants et pour acheter du jam­bon de Bay­onne. Par quel procédé? par quelle in­trigue? par quels abom­inables malé­fices? M. de Hum­boldt, qui sait tout, ne devin­erait as­suré­ment pas cela; mais quand on a vu Thérèse par­tir en chas­se avec l'oeil bouil­lant de cour­roux, Thérèse ag­itant, comme une men­ace et comme un dé­fi, le cabas de paille qu'elle em­porte tou­jours vide et qu'elle rap­porte tou­jours plein, on peut juger qu'elle ne s'en va pas à des com­bats pour rire! A-​t-​elle un charme pour mag­né­tis­er les pièces d'or comme on a cru que les ser­pents mag­néti­saient les oiseaux, ou bi­en, comme l'au­rait pen­sé Théodore Hoff­mann, est-​ce le di­able lui-​même qui les lui donne dans quelque bouge ob­scur, rue de la Li­mace?

Quoi qu'il en soit, il y a trente ans, mille ans peut-​être! que Thérèse trou­ve de l'ar­gent, et elle n'a ja­mais eu d'ar­gent. Elle ne veut pas en avoir, elle dé­daigne l'ar­gent, elle dé­daigne la vie, et se hait elle-​même; elle ne vit plus que par une pas­sion sauvage, celle de l'_In­car­na­tion_, par laque­lle Vautrin se voy­ait re­vivre sous les traits char­mants de Lu­cien de Rube­mpré. Elle de­vient la ressource, l'âme et la vie même des cour­tisanes dés­espérées; elle leur in­suf­fle sa volon­té et leur in­fuse son sang.

A la voix de Thérèse, le boulanger, le bouch­er et l'épici­er sont ren­trés dans le de­voir; des meubles de palis­san­dre, des robes de soie et une vais­selle neuve ont paru par en­chante­ment; mais la cour­tisane a un maître, comme si elle avait signé un pacte avec son sang.

Elle n'a plus le droit de vouloir ni de penser, ni de rêver. Cru­elles amours, et vous caprices di­vins, fer­mez vos ailes! il faut obéir à Thérèse. Cette Mar­co échevelée qui menait hi­er la gen­try à coups de cravache, au­jourd'hui, voyez-​la au bal­con des Ital­iens! Avant de répon­dre a un re­gard ar­dent, elle lève timide­ment les yeux vers Thérèse pour savoir si Thérèse lui per­met d'être touchée et de sen­tir brûler ses veines. Un soir elle s'est échap­pée; la voilà à de­mi couchée sur un lit de re­pos; à côté d'elle, sur un guéri­don, le vin du Rhin, ver­sé dans les ver­res couleur d'émer­aude, at­tire les rayons d'une lampe dis­crète. A ses pieds, un en­fant, beau comme l'Amour, la sup­plie tout en larmes, et elle lui aban­donne ses mains moites et trem­blantes.

Mais tout à coup mi­nu­it sonne; elle se lève comme poussée par un ressort; elle s'écrie avec con­ster­na­tion: «Il faut que je parte.»

Après mille prières, après avoir épuisé tous les moyens de la retenir, le je­une homme lui dit en­fin:--«Mais qui vous rap­pelle chez vous, est-​ce votre mère?»

--«Ah! répond la je­une fille, si ce n'était qu'une mère!» et elle ajoute avec la som­bre douleur des damnés: «C'est Thérèse!»

Comme si ce nom de­vait répon­dre à tout, et, en ef­fet, il répond à tout.

Il faut voir Thérèse ren­tr­er en pos­ses­sion des maisons d'où l'avait ex­ilée le Bon­heur. Avec quelle ar­ro­gance elle tend des cordes aux murs du sa­lon pour y faire séch­er _son_ linge, et comme elle sait dire en tragé­di­enne: «Passez-​vous donc de moi!» Re­gardez-​la, menaçante, de­mi-​ivre, avec ses pe­tits yeux, sa bouche fendue à coups de sabre et ses épais cheveux gris! Vient-​elle de la nu­it du Walpur­gis, ou tra­vail­lait-​elle, en at­ten­dant Mac­beth, au fameux pot-​au-​feu des sor­cières?

Ja­mais de comptes avec Thérèse. Elle four­nit tou­jours, elle donne tou­jours, et elle met tout cela _sur son livre_. Quand on sera heureuse, quand on l'au­ra chas­sée avec toutes les plus folles ivress­es de la joie, on lui pay­era la dette tous les mois par à-​compte. Thérèse sait avec quel bon­heur on la chas­sera, elle le dit tous les jours, elle s'en vante et elle s'en venge. Ah! quoi qu'en dise un poëte, le seul livre, ce n'est pas l'_Il­iade_, c'est le livre de Thérèse!

On sait qu'à la suite de ses folles amours avec un aven­turi­er es­pag­nol, la plus grande can­ta­trice de l'Eu­rope, cette Luigia qu'on paye qua­tre mille francs par soirée, avait vu sa for­tune presque détru­ite. Avant de par­tir pour l'Amérique, pen­dant les deux derniers mois qu'elle pas­sa à Lon­dres et à Paris, il lui fal­lut pren­dre la bonne des grandes oc­ca­sions, l'im­mortelle Thérèse.

En­tourée d'amis fidèles qui l'avaient ac­com­pa­gnée jusqu'au navire sur lequel elle s'em­bar­quait pour la con­quête de la Toi­son-​d'Or, la bonne et joyeuse artiste ri­ait très-​gaiement de ses mésaven­tures. Mais à une pen­sée soudaine, un nu­age pas­sa sur ses yeux, et elle fit l'adorable pe­tite moue que nous ai­mons tant.

--«Ah! mur­mu­ra-​t-​elle en met­tant le pied sur le navire, il y a une seule chose qui m'en­nuie, c'est le mil­lion que je dois à Thérèse!»

Deux jours après le dé­part de Luigia, un de ceux qui étaient venus lui ser­rer une dernière fois la main, ren­con­trait à Paris, sur le boule­vard du Tem­ple, la grisette Mous­se­line, cette vi­olette du print­emps.

--«Mon pau­vre ami! s'écria la naïve fil­lette, j'ai été bi­en mal­heureuse, allez; vous savez que j'avais ven­du mes meubles pour Loredan, qui joue à Batig­nolles. J'ai tant tra­vail­lé que je me su­is tirée d'af­faire. Mais, dit-​elle en bais­sant ses jo­lis yeux de per­venche, le mal­heur, c'est que je dois trois cents francs à Thérèse, sur son livre! Il me fau­dra au moins deux ans _pour me rac­quit­ter_.»

Deux êtres sont liés l'un à l'autre par la fa­tal­ité bizarre de leur ex­is­tence, le je­une F..., qui a ac­cep­té à Paris la suc­ces­sion de don Juan, et Thérèse. Depuis dix ans, sans se don­ner ren­dez-​vous, ils vivent sous le même toit, chez des femmes di­vers­es! Chaque fois qu'ils se ren­con­trent dans une mai­son nou­velle, leur re­gard dit comme au bagne: «Quand sera-​ce fi­ni!»

Thérèse a sur les hommes et les choses des ap­pré­ci­ations à réveiller un mort. Vous nom­mez de­vant elle un de ces per­son­nages dont la haute po­si­tion et le génie in­con­testé ti­en­nent l'Eu­rope en éveil.

--«Si je le con­nais? dit-​elle: je le tu­toie! Je l'ai vu chez Pélagie, du temps qu'elle le cachait de ses créanciers dans une pe­tite cham­bre, au sep­tième!»

L'IN­GÉNUE DE THÉÂTRE

--ÉMÉRANCE--

«_A made­moi­selle Jacque­line Bouron, artiste dra­ma­tique en représen­ta­tion à Bourges._

»Mon cher tré­sor,

»Il paraît que tu as un suc­cès à tout cass­er, là-​bas! et, s'il en était autrement, la ville de Jacques Coeur serait un peu bi­en dif­fi­cile, surtout pour une ville qui est morte. Depuis que l'om­nibus du chemin de fer brou­ette à l'hô­tel du _Boeuf-​En­ragé_ des célébrités parisi­ennes, ils n'ont pas vu sou­vent, j'imag­ine, une ser­vante de Molière qui se porte comme celle-​là, en vraie fille de Toinon et de Dorine! Si ces tré­passés ne s'étaient pas réveil­lés un peu en voy­ant tes yeux d'en­fer et tes noirs sour­cils et tes lèvres que rougis­sent toutes les ardeurs de la san­té et de l'amour, s'ils n'étaient pas restés ex­tasiés de­vant ce chignon de cheveux noirs, as­sez lourd pour courber une tête moins fière que la ti­enne; en­fin, comme dit ma tante, _si leur sang n'avait pas fait trois tours_ lorsqu'ils ont en­ten­du ta voix hardie et su­perbe, c'est qu'ils au­raient été glacés et re­froidis à ja­mais, et il n'y avait plus d'es­pérance. Mais quoi! la na­ture a eu soin de te pos­er sur la joue une mouche as­sas­sine que t'en­vient toutes les femmes réelles; partout où il y au­ra un homme, prince ou char­bon­nier, tu tri­om­pheras et vain­cras par ce signe!

»Donc, c'est con­venu, à Bourges comme partout, tu es en­viée, fêtée, ap­plaudie, et, ce qui vaut mieux, aimée, et, ce qui vaut mieux, heureuse! Rap­porte-​nous des tombereaux de fleurs et surtout beau­coup d'ar­gent, et même, si tu veux, des sou­venirs. Mais, ô Jacque­line for­tunée en­tre toutes les comé­di­ennes, est-​ce que tu as le temps d'avoir des sou­venirs, toi déesse et reine de l'heure présente, tou­jours oc­cupée à press­er dans le cristal de ta coupe quelque grappe fraîche­ment cueil­lie!

»D'ailleurs, ce n'est pas de toi, mais de moi que je veux te par­ler au­jourd'hui. Je t'écrirai une let­tre tout égoïste, et j'ai be­soin de te con­fi­er tout, car aus­si bi­en j'étouffe, et je me meurs d'en­nui, de dé­goût et de dés­espoir. Oui, ma chérie! et, si ça n'était pas trop bête, je crois que j'irais me jeter à l'eau comme une grisette; mon âme est triste jusqu'au sui­cide et jusqu'au réchaud de char­bon des repasseuses. Ce n'est pas que je sois lasse de vivre, non! mais, tu le sais, toi qui me con­nais jusque dans la moelle des os, au con­traire, je su­is lasse de ne pas vivre, de m'agiter dans une éter­nelle fic­tion et d'être rivée à un men­songe qui ne finit pas. Oh! Jacque­line, quel sort!

»Ne prends pas le temps de t'éton­ner, écoute-​moi bi­en. Je t'écris après une rup­ture, en­core! après une rup­ture lâche, as­sas­sine, en­tourée d'hypocrisie comme tout ce qui est ma vie. Mon coeur est déchiré en deux, et per­son­ne ne peut me plain­dre pour la catas­tro­phe d'un amour que je n'ai avoué à per­son­ne, et que d'ailleurs j'ai brisé moi-​même. Il y a bi­en ma mère qui sait tout; mais, ma mère!...

»Hein, les poëtes qui se sont plu à racon­ter les des­tinées ironiques et à met­tre des pleurs dans les yeux de Tri­boulet, s'ils con­nais­saient la vie d'une in­génue de théâtre!... Mais, ex­cep­té nous deux, qui la con­naî­trait? Oui, tout saigne en moi, et il faut que je te fasse touch­er une à une toutes mes blessures; je veux te mon­tr­er le cal­ice que j'épuise goutte à goutte, grand Dieu! depuis dix an­nées.

»Pour une femme qui joue les in­génues, _les pe­tites grues_, comme tu dis si bi­en, ces anges do­mes­tiques, Rose, Em­ma, Adèle, douées par les au­teurs de toutes les grâces en­fan­tines, on croit que la comédie est finie quand le rideau est bais­sé; hélas, c'est là qu'elle com­mence! Avoir pris pen­dant qua­tre heures des in­flex­ions et des moues de pe­tite fille, avoir cou­ru après les pa­pil­lons en menaçant de s'en­vol­er soi-​même, avoir caché son coeur et sa gorge sous cette robe de mous­se­line blanche et sous ce ridicule tabli­er de soie à bretelles qui au théâtre sont le sym­bole de la je­unesse, ce n'est rien en­core!

»Le pub­lic est féroce et veut plus que cela. Je gagne quinze mille francs, soit; et les jour­naux procla­ment que je su­is, depuis made­moi­selle Anaïs Aubert, la pre­mière et la seule in­génue; sais-​tu à quel prix? Tu te rap­pelles dans la _Phys­iolo­gie du Mariage_ ces phras­es dé­ci­sives comme le couteau de la guil­lo­tine, au-​dessus desquelles Balzac écrit le mot _Ax­iomes_ en let­tres cap­itales? Eh bi­en, écoutes-​en une comme ça; celle-​là, je su­is payée pour pou­voir la faire!»

AX­IOME:

«_La répu­ta­tion de tal­ent d'une in­génue au théâtre, est en rai­son di­recte de sa répu­ta­tion d'in­gé­nu­ité à la ville._»

«Ces quelques mots ne te dis­ent-​ils pas toute l'hor­reur de ma vie?

»Si elle a plus de dix-​sept ans,

»Si elle prend un amant,

»Si elle se marie,

»Si elle se mon­tre coif­fée à la Russe,

»Si elle cesse une minute de s'ha­biller en ba­by et de par­ler _gnan-​gnan_,

»Si ses cheveux brunis­sent,

»S'il lui vient, comme à tout le monde, des bras et des épaules, et le reste; si ses mains s'achèvent,

»Si on la ren­con­tre dans la rue don­nant le bras à un ami de son père (ce qui ar­rive aux plus hon­nêtes je­unes filles),

»En­fin,

»Si elle est soupçon­née d'en savoir plus qu'Ag­nès,

»Et d'avoir lu autre chose que les _Con­tes de Per­rault_ et _Paul et Vir­ginie_,

»L'in­génue n'ex­iste plus, le théâtre n'en veut plus, les au­teurs n'en veu­lent plus, les jour­naux n'en veu­lent plus, elle n'a qu'à faire ses malles et à aller jouer les duègnes en province!

»Pour les autres comé­di­ens, quand la pièce est finie, tout est fi­ni. M. Beau­val­let n'est pas for­cé d'être ter­ri­ble, ni M. Hy­acinthe bouf­fon lorsqu'ils se promè­nent sur le boule­vard; moi, je ne peux ja­mais quit­ter mon masque, et je couche avec! Toi, n'est-​ce pas? tu as vingt-​deux ans, tu l'avoues, et tu te pares de ton écla­tante je­unesse. Ces mag­nifiques sour­cils dont je te par­lais, et qui sont une de tes beautés, tu les vois sans crainte épais­sir en­core et se re­join­dre en arc, comme ceux d'une femme amoureuse et jalouse. En s'achevant, tes formes sont de­venues lux­uri­antes et splen­dides comme celles de la maîtresse de Ti­tien, et Molière ne s'en plaint pas. A seize ans, tu as aimé, et pour ceux qui te voy­aient, pareille à une poé­tique bac­cha­nte des an­ciens âges, ar­dente et franche Bour­guignonne de Joigny, fille de vi­gnerons à la noire chevelure, il au­rait pour ain­si dire sem­blé mon­strueux qu'il en fût autrement. Mais moi! je le répète, j'ai dix-​sept ans et il faut que j'aie dix-​sept ans; j'y su­is con­damnée. Mais, me di­ras-​tu, pen­dant com­bi­en de temps? pen­dant tou­jours! Mais si on se sou­vient que j'avais dix-​sept ans l'an­née dernière, et que depuis cela il s'est écoulé une an­née? Ah! oui, ques­tion ter­ri­ble! Eh bi­en! voilà la réponse, il ne faut pas qu'on s'en sou­vi­enne. Mais si mon coeur par­le, si mon coeur bat? Il ne faut pas qu'il bat­te! Rose, Em­ma et Adèle n'ont pas de coeur chez M. Scribe, et moi je su­is Rose, je su­is Em­ma, je su­is Adèle! Tout au plus peu­vent-​elles répon­dre en bais­sant les yeux aux madri­gaux mur­murés par un fi­ancé qui est leur cousin ou par un cousin qui est leur fi­ancé, sur l'air de _La Robe et les Bottes_, et c'est ce que je peux faire comme elles si le coeur m'en dit, car ma mère m'a déniché pour cela un cousin qui est né avec des gants, et qui copie ses habits, ses cra­vates, son sourire et jusqu'à ses mous­tach­es ab­sentes et à ses airs de tête sur ceux de M. Berton, du Gym­nase!

»Sans ironie, à présent, Jacque­line, voici la réal­ité de mon atroce ex­is­tence. Je me nomme, sur mon acte de nais­sance, Hen­ri­ette-​Cé­cile, de beaux noms, comme tu vois, et pour avoir une al­lure en­fan­tine, il m'a fal­lu ac­cepter le ridicule nom d'Émérance, em­prun­té à un ro­man de madame An­celot. Il m'a fal­lu con­serv­er à mes ban­deaux, par quels procédés! cette nu­ance en­fan­tine de blond pâle avec des lu­mières d'or femelle que nul en­fant ne garde passé qua­tre ans, quoi qu'il ar­rive! Ces cheveux qui, soignés comme d'autres, au­raient vécu quar­ante ans, et qui meurent de sécher­esse, je vois ce qu'il en reste après le démêloir, tous les jours! Je porte une nat­te. En­fin, ô Jacque­line! j'ai vingt-​qua­tre ans! Sous cette fausse en­fance que je fais dur­er avec épou­vante et à force d'in­trigues, je sens poindre des rides qui ne par­don­neront pas. Chez ma mère, comme au théâtre, crois-​tu que j'aie ja­mais eu le droit de quit­ter les ab­sur­des pe­tits ou­vrages au cro­chet et de pren­dre un livre sérieux qui m'in­stru­irait, ou un beau ro­man qui me racon­terait les pen­sées et la vie des autres, puisque moi je ne puis ni penser ni vivre! Non, car on peut venir, et il faut qu'on me trou­ve vêtue du tabli­er de soie à bretelles, par­lant _gnan-​gnan_, et même dans le sa­lon de ma mère, courant après les pa­pil­lons de M. Scribe! Surtout et avant tout, à tout ce qu'on dit et à tout ce qu'on nomme, il faut que je baisse les yeux et que je rougisse, et pour cela, je te prie de le croire, je n'ai pas de peine, car mon sang m'étouffe!

»Pour­tant, j'ai aimé; ce n'est pas avec toi que je ferai la bégueule! Deux fois, hélas, oui! deux fois déjà j'ai es­sayé d'ou­bli­er mon en­fer dans les il­lu­sions de ce rêve! J'ai con­nu l'amour, mais non pas comme toi, en avouant fière­ment celui que j'avais choisi et en me glo­ri­fi­ant d'une pas­sion sincère. C'est hyp­ocrite­ment, en men­tant, en me cachant, que j'ai prêté mon coeur sans le don­ner, avec l'ar­rière-​pen­sée que je ten­tais une chose im­pos­si­ble. Ces douces con­fi­dences, qui s'échangent aux clartés amies de la nu­it et par­mi ses om­bres si­len­cieuses, c'est le jour que je les ai faites, au grand soleil qui les ef­fare, dans une mai­son où j'en­trais voilée, et d'où je sor­tais trem­blante, masquée avec ef­froi de ma pudeur jouée et de mon en­fance d'em­prunt. Et pour­tant, chaque fois que j'ai es­sayé ain­si d'échap­per à ma soli­tude j'es­pérais bi­en que ce serait pour tou­jours; mais chaque fois il m'a fal­lu rompre en me lais­sant juger comme la dernière des femmes sans coeur, car tu con­nais notre sit­ua­tion?

»Dix mille francs au moins par an­née pour la toi­lette de théâtre et la toi­lette de ville, c'est ce que je dépense au bas mot pour être pau­vre­ment vêtue au mi­lieu des grandes ac­tri­ces, par­mi lesquelles je compte. Reste donc cinq mille francs pour vivre, ma mère, ma tante et moi, dans un ap­parte­ment qui en coûte déjà deux mille, et pour pay­er la pen­sion de ma pe­tite soeur. Il ar­rive tou­jours un mo­ment où les dettes s'ac­cu­mu­lent au point de ren­dre la vie im­pos­si­ble. Alors il faut avoir re­cours à ces ressources mortelles que la vie de théâtre nous im­pose, et ac­cepter cet or que le Vice et la Richesse nous vendent si cher. Mais, comme je su­is une in­génue! on ob­tient de notre _sauveur_ que tout se passera mys­térieuse­ment et qu'il ne fera pas trophée de ma dé­faite. On ob­tient un con­gé du di­recteur, et _je vais pass­er quelques se­maines chez une par­ente_.

»_C'est là_ que je su­is en ce mo­ment; chez quelle par­ente? dois-​je te la pein­dre? Dans un nid doré de Vil­leneuve-​Saint-​Georges, qui a coûté deux mil­lions à em­bel­lir! Et, comme je te le di­sais, c'est pour venir chez cette par­ente que j'ai rompu le seul amour pour lequel j'au­rais pu vivre; j'ai af­fron­té le mépris du seul homme qui fût digne de moi. Hélas! Jacque­line, il aimait ton Émérance comme sa soeur--et comme son en­fant; il m'ap­pre­nait à penser, il me re­donnait la force de lever les yeux au ciel. Pour sa fig­ure, pour son es­prit, je ne t'en par­lerai pas; il m'avait ap­porté toute son âme, je pou­vais à mon gré la fouler sous mes pieds dé­daigneux ou la réchauf­fer sous mes lèvres. Com­ment je l'ai quit­té, lui, lui à qui je m'étais vrai­ment don­née, c'est une his­toire qui te ferait lever le coeur. Ma mère a joué, avec mon con­sen­te­ment, l'éter­nelle et hon­teuse comédie que tu con­nais, et... elle ne m'a plus quit­tée dans les couliss­es! Je su­is par­tie sans qu'il ait pu me dire un mot, et moi, que lui au­rais-​je répon­du? O ciel! quel men­songe au­rais-​je osé ajouter à tous mes men­songes? Ami déjà tant pleuré et que je n'ai pas même le droit de pleur­er! Main­tenant, je pense, avec mille re­mords, qu'il peut ne pas se con­sol­er, et j'ai une idée plus douloureuse en­core: je songe qu'il peut se con­sol­er et m'ou­bli­er, comme ce serait jus­tice!

»Imag­ine ce que nous sommes l'une et l'autre, ma mère et moi, et ce que j'éprou­ve quand elle me dit comme à un en­fant: «Tenez-​vous droite!» A présent je dois être un mon­stre à tes yeux, mais ne fal­lait-​il pas que tu me viss­es telle que je su­is pour m'aimer un peu en­core, mal­gré tout, afin qu'il me reste au monde une af­fec­tion que je n'aie pas volée?

»Quant à ma mère, mon rôle d'in­génue à la ville lui im­po­sait l'obli­ga­tion de me par­ler tou­jours sévère­ment, comme à une pe­tite fille élevée à la mode anglaise, et elle a pris le sien as­sez au sérieux pour me tra­cass­er en­core les portes fer­mées, et comme si elle croy­ait réelle­ment ce que tout le monde croit. Ce que je subis de tour­ments est in­énarrable, et moi, dont le passé cache déjà tant de re­grets, je su­is surveil­lée et gou­vernée comme si j'avais qua­tre ans!

»Pour­tant cette po­si­tion n'est pas sans remède, ma mère me le prêche tous les jours, et c'est heureux, car, pour vivre plus longtemps de la sorte, je ne le pour­rais pas. Il y a une chose que l'on par­donne à une in­génue dont la répu­ta­tion est faite, comme la mi­enne l'est, c'est de chang­er d'état par un coup de foudre, et as­sez bril­lam­ment pour éblouir tout Paris d'un luxe princi­er. Alors on reste _in­génue_, et on passe _grande artiste_, n'est-​ce pas mon seul re­cours à moi qui ai si peu de tal­ent, et qui le sais si bi­en! Avec ma famille et mes dettes, et pour ne rien per­dre de mon au­réole artis­tique, c'est quelque chose comme un de­mi-​mil­lion qu'il nous faut; or, je sais un homme qui peut et qui veut me le don­ner. Mais cet homme..... ô Jacque­line! quel dénoû­ment pour une fig­ure que tous les poètes lyriques ont chan­tée! quelle chute pour une je­une fille que Delacroix et Ary Schef­fer ont idéal­isée en Ophélie et en Juli­ette! Cet homme, c'est..... ô ma je­unesse! mes rêves de print­emps dorés! O ser­re­ments de mains! O pre­mières an­goiss­es de ma beauté que rien n'avait pro­fanée! O nos bais­ers de je­unes filles et nos con­fi­dences à mi-​voix sous les tilleuls! Cet homme, c'est.... eh bi­en! oui..... un drogu­iste! Un drogu­iste de la rue des Lom­bards, à cas­quette rouge! _Qu'est-​ce que_ tu me con­seilles? Réponds vite avec ton âme pas­sion­née et avec ton suprême bon sens à celle qui est,

»A toi pour la vie,

»ÉMÉRANCE.»

IV

LA MAÎTRESSE QUI N'A PAS D'AGE

--HEN­RI­ETTE DE LYSLE--

En relisant Balzac, et en voy­ant avec quelle in­sis­tance ce grand his­to­rien a fait de Paris et de la Province deux mon­des ab­sol­ument divers, aus­si dif­férents et aus­si éloignés l'un de l'autre que Jupiter et la Lune, les provin­ci­aux se frot­tent au­jourd'hui les mains et sec­ouent la tête en souri­ant.

«Bi­en, dis­ent-​ils, pour l'époque an­ci­enne que décrivait le poëte de _La Comédie hu­maine_, pour ces rapi­des an­nées de la Restau­ra­tion, en­volées aus­si loin de nous déjà que ces âges où la reine Berthe fi­lait, et où, comme dans la _Gabrielle_ de M. Emile Augi­er, la suprême ver­tu d'une femme du monde était de rac­com­mod­er les chaus­settes! Mais nous, au­jourd'hui! re­gardez nos champs et nos villes. Nous con­nais­sons comme vous le linge à bon marché, le vin à bon marché et les ob­jets d'art en zinc! Comme le pre­mier Parisien venu, nous savons nous faire de faux mo­biliers artis­tiques avec de faux meubles de Boule et de fauss­es mar­que­ter­ies, et mari­er le faux damas an­tique avec le noy­er et le chêne sculp­tés par des char­pen­tiers! Nos femmes elles-​mêmes ne font plus ét­inceler et on­doy­er au­tour d'elles ces chari­varis d'étoffes bril­lantes qui les fai­saient ressem­bler à des potées de fleurs éclos­es sous les bross­es d'Hip­poly­te Bal­lue ou de Nar­cisse Di­az. Bi­en plus, nous avons renon­cé à la bi­jouterie du Palais-​Roy­al et aux cannes à pommes de turquois­es! Nous faisons des _mots_ d'après _Le Pi­ano de Berthe_ et _La Vie de Bo­hême_, et, depuis les chemins de fer, on voit, sur les en­seignes de nos marchands, des let­tres qui n'ont pas été, comme autre­fois, peintes par des char­cutiers. De sorte que Paris est de­venu province et que la Province est de­venue Paris, et cela pour tou­jours, et dé­cidé­ment, et si bi­en qu'en nous voy­ant pass­er tous vê­tus de noir, provin­ci­aux et Parisiens, on ne sait plus si c'est la Mai­son-​d'Or qui est à Car­pen­tras, ou si c'est la Can­nebière qui est le boule­vard des Ital­iens!»

Les provin­ci­aux se trompent, et la province sera la province et Paris sera Paris, _tant qu'en­tier le monde dur­era!_

Re­gardez bi­en, ici et là-​bas, dans cette Chine non dé­cou­verte en­core et dans cette Athènes lux­uri­ante, ville de Péri­clès et d'Al­cib­iade, il sem­ble au pre­mier abord que ces hommes-​là et ces hommes-​ci se livrent à une oc­cu­pa­tion rigoureuse­ment iden­tique. Depuis l'heure où l'Au­rore aux on­gles ros­es fait gliss­er sur leurs tringles d'or les por­tières de l'Ori­ent, jusqu'à cette heure en­chan­tée où la Con­cep­cion Ruiz lance son dernier en­trechat et son dernier sourire, tous ces mor­tels ont l'es­prit ten­du vers le même point. Ils ten­tent de gag­ner, d'ac­quérir, de trou­ver, de mendi­er, de déter­rer, de décrocher, de grat­ter, d'em­poign­er, d'en­tass­er, d'em­pil­er l'or, l'ar­gent, le cuiv­re mon­noyé, les bil­lets de banque, les bons au por­teur, les coupons d'ac­tion, les promess­es d'ac­tion, les coupons de rente, les créances, les titres, les valeurs, les champs de blé, les ar­pents de forêts, les verg­ers, les jardins, les coteaux de vi­gnes, les droits d'au­teur et le lau­ri­er d'or, le prix de la copie et le salaire du tra­vail manuel, tout ce qui se vend, tout ce qui se place, tout ce qui s'es­compte, tout ce qui se né­go­cie et ce qui se mon­noie, depuis les mil­lions de l'Usure jusqu'aux qua­tre sous de la Poésie lyrique, depuis les bais­ers de la Tor­pille, qui va­lent mille écus la pièce, jusqu'aux pail­lettes d'Ar­lequin, qui se vendent vingt-​cinq sous le mille au pas­sage de l'An­cre!

Tous s'ap­pliquent à de­venir rich­es. Et puis? Et puis, rien. Seule­ment, voici juste­ment le point im­por­tant et la dif­férence cap­itale, cette Chimère aux ailes cha­toy­antes, si dés­espéré­ment pour­suiv­ie dans une chas­se en­ragée; la di­vine et céleste Op­ulence que de­vien­dra-​t-​elle en­tre les mains de celui qui parvien­dra à ac­crocher un mors de dia­mant dans sa bouche sanglante? Au­ra-​t-​elle là-​bas ou ici la même des­tinée? Voilà où l'er­reur serait grossière!

En province, la richesse est le but; à Paris, elle est le moyen. En de­hors des for­ti­fi­ca­tions, on s'en­ri­chit pour pou­voir dire: «Mes forêts, mon château, mes vi­gnes!» A Paris, ce qu'on veut pou­voir dire, c'est... mais ce­ci de­mande une autre ex­pli­ca­tion.

O spec­ta­teur de ce beau drame shak­spearien aux cent actes ap­pelé la Vie Parisi­enne, Paris vous trompe et se trompe lui-​même! Vous le croyez oc­cupé de chanter, de penser, de tra­vailler, de re­bâtir ses palais, de ten­dre des fils élec­triques dont l'autre bout ira s'at­tach­er sur les bor­ds du Mis­sis­sipi, à quelque pont de palmiers et de lianes? Paris ne songe pas à tout cela. Il n'a qu'une pen­sée, il n'a qu'un rêve, il n'a qu'une idée fixe.

Paris, écoutez, je n'en ra­bat­trai rien! Paris tout en­tier vit dans une folie ar­dente, in­guériss­able, fé­conde, sub­lime, nour­rice d'oeu­vres et d'ef­forts: la folie de l'Amour.

Être aimé, aimer au mi­lieu du luxe, tel est l'Idéal auquel sont gaiement sac­ri­fiées toutes ces ex­is­tences que broie l'impi­toy­able meule du Tra­vail in­ces­sant. A Paris, der­rière le mi­lieu qu'on am­bi­tionne, il y a tou­jours une fig­ure de femme qui sourit et qui vous ap­pelle avec le geste déli­cieux des sirènes.

Dans les vil­las et dans les châteaux qu'on veut gag­ner au prix des in­nom­brables mar­tyres de l'Art et de l'In­dus­trie, d'avance on dresse pour elle un berceau de feuil­lage et un banc de ver­dure! D'avance, dans le boudoir où doivent marcher ses pieds déli­cats, on étend sous ses pas les tapis d'Aubus­son, et on cloue sur le mur les soieries de la Chine aux mille oiseaux!

Ici les femmes savent comme nous quel est le but de la vie. A Paris seule­ment, elles sont déess­es, adorées bi­en plutôt qu'aimées, et aus­si elles ont la con­fi­ance et le re­spect de leur di­vinité. Sans cesse em­bel­lies et lavées à l'im­mortelle Jou­vence, elles os­ent s'aimer elles-​mêmes, et tâchent de gravir marche à marche l'es­calier de cristal de la Per­fec­tion.

Et, pour nom­mer un chat un chat, voilà pourquoi l'homme qui pos­sède, soit à titre de mari, soit à titre d'amant, une vraie femme, en­vié, ad­miré, célébré, haï, chan­son­né, traîné dans la boue et porté aux nues, est ici un per­son­nage comme le sa­vant, comme le mil­lion­naire, comme le grand poëte, et plus que ces gens-​là en­sem­ble, puisqu'il se promène en pan­tou­fles dans l'El­do­ra­do qu'ils en­trevoient à peine en­touré de fos­sés et fer­mé de grilles, là-​bas, là-​bas, au bout de leur route.

Ne vous éton­nez donc pas de la prodigieuse célébrité ar­rivée en un jour à un brave garçon nom­mé Pierre Buis­son, dont le nom était resté par­faite­ment ob­scur, mal­gré d'as­sez beaux travaux lit­téraires et sci­en­tifiques, car sa maîtresse, Hen­ri­ette de Lysle, fut le parangon même de la beauté, de la grâce et de l'élé­gance, ad­mirable à faire douter si les soleils se prom­enaient dans la rue?

Svelte et fière, hardie et chaste, la pâleur dorée de ses beaux traits s'har­mon­isait avec sa riche et soyeuse chevelure blonde, ses sour­cils noirs or­don­naient et son sourire de reine était doux, et quel spec­ta­cle lorsqu'elle bais­sait ses paupières et qu'on pou­vait ad­mir­er dans leur longueur ses cils bruns démesurés! Son cou et ses mains, ceux de la Polym­nie; sa voix, une musique! et en voy­ant ses pieds nus, au­cun cor­don­nier n'au­rait pu af­firmer qu'ils eu­ssent ja­mais été chaussés!

Rich­es tous deux, Pierre et Hen­ri­ette, je ne crois pas qu'il y ait ja­mais eu sur la terre un pareil bon­heur. Elle pou­vait chanter Auber et jouer du Mozart, elle était spir­ituelle, elle com­pre­nait tout, même elle savait lire et elle ne fai­sait pas de fautes d'or­thographe! Pour­tant, comme le sybarite est tou­jours couché sur une feuille de rose, Pierre s'in­quié­tait un peu d'ad­mir­er chez son amie une in­ef­fa­ble sérénité et une pureté de gestes pour ain­si dire mu­si­cale, dont rien, chez au­cune, femme, n'avait pu lui don­ner l'idée, car il sem­ble qu'il ait dû fal­loir mille ans pour ap­pren­dre ain­si à imiter na­turelle­ment le calme har­monieux des stat­ues: mais Hen­ri­ette avait la je­unesse d'un lys!

Tou­jours reçu chez Hen­ri­ette, Pierre Buis­son s'af­fligeait sou­vent qu'elle n'eût ja­mais voulu franchir le seuil de son lo­ge­ment de garçon. Une fois il eut à faire un voy­age de qua­tre jours, et, à son re­tour, il trou­va madame de Lysle l'at­ten­dant chez lui au coin du feu. Pen­dant l'ab­sence de Pierre, elle avait fait in­staller et meubler chez lui une salle de bains et un cab­inet de toi­lette ab­sol­ument pareils à ceux qu'il ad­mi­rait, dans l'ap­parte­ment d'Hen­ri­ette; et, depuis lors, elle vint toutes les fois qu'il l'en pria.

Hen­ri­ette avait la douce res­pi­ra­tion d'un en­fant et dor­mait avec la grâce im­mo­bile des toutes je­unes filles. Son souf­fle était si doux et ses mou­ve­ments si ailés, qu'un homme en­dor­mi ne pou­vait s'apercevoir qu'elle s'éveil­lât; pour­tant, je ne sais par quel in­di­ci­ble in­stinct, Pierre eut le sen­ti­ment qu'il était tou­jours seul à ces pre­mières heures du matin où l'âme lutte en­tre la mort et le réveil, et qu'alors Hen­ri­ette n'était plus auprès de lui. Mais cette im­pres­sion ne se for­mu­la pas, et d'ailleurs, noyé dans le ciel des anges, il n'y avait de place en lui pour au­cune pen­sée.

Donc, une si rare félic­ité fit émeute dans Paris. On en par­la, on en cria, tout le monde em­bras­sait Pierre Buis­son dans l'es­poir de l'étouf­fer; on lui prê­tait de l'ar­gent de force, quoiqu'il n'en eût pas be­soin, et je crois que s'il se fût promené la nu­it dans une forêt, fût-​ce au bois de Boulogne, il au­rait été égorgé comme un loup ou em­poi­son­né comme un chien.

Par un soir de juin, il y a deux ans de cela, une so­ciété toute parisi­enne était réu­nie dans le parc du château que M. V... oc­cu­pait alors à Au­teuil; des dames char­mantes d'abord, puis M. Achille B..., M. Nestor R..., M. S...-B..., le comte Ho­race de V..., Adolphe A..., Paul S..., René, et j'en passe. Comme Pierre Buis­son était le li­on du mo­ment, et comme sa li­ai­son était le plus grand suc­cès parisien depuis _La Dame aux Camélias_, tout le monde louait à l'en­vi Hen­ri­ette de Lysle, celui-​ci décrivant ses pieds comme un stat­uaire, celui-​là racon­tant sa voix de brise et de lyre, cet autre ar­rangeant en poëme de prose par­lée le poëme de ses ajuste­ments et de sa parure.

On était dans une telle veine de phras­es heureuses que chaque con­vive enivrait tous les autres; on se serait cru dans ces féeries où les lèvres lais­sent tomber des pier­res pré­cieuses; seule­ment on voy­ait la bouche de Nestor R... se pliss­er de ce sourire fin qui court sur ses lèvres au mo­ment où il va lancer un de ces traits qui restent vingt ans dans la blessure, et on en avait peur.

En ef­fet, il prit son air bon­homme et fit des ronds sur le sable avec sa canne, et, comme on célébrait avec plus d'en­thou­si­asme en­core Hen­ri­ette belle, Hen­ri­ette ma­jestueuse et pleine de grâce, Nestor R... bais­sa les yeux et de­man­da comme nég­ligem­ment:

--«QUEL AGE A-​T-​ELLE?»

A ce mot, il sem­bla que tout le monde s'éveil­lait; il se fit un af­freux si­lence.

Pierre Buis­son crut sen­tir qu'on lui mor­dait le coeur; il devint pale comme un linge, un nu­age de sang pas­sa de­vant ses yeux. Il s'évanouit, et fut heureuse­ment sec­ou­ru par le doc­teur L... qui se trou­vait là; puis, revenu à lui, il se sau­va, à pied et comme un fou, sur la route de Paris.

A présent, il songeait, il com­pre­nait tout, une lu­mière ter­ri­ble s'était faite en lui. Il em­bras­sait d'un coup d'oeil idéal toute la beauté d'Hen­ri­ette, et recom­mençait à se pos­er à lui-​même l'im­pla­ca­ble ques­tion: «Quel âge a-​t-​elle?» La vie de la femme est comme une per­pétuelle en­fance, et le jour où sa beauté ar­rive à être par­faite, elle com­mence déjà à se dé­grad­er. Même au mo­ment où elle voit son ou­vrage se détru­ire, la Na­ture ne renonce ja­mais à ce tra­vail de per­fec­tion­nement qu'elle fait sur toutes ses créa­tures. Ce sont les mains qui de jour en jour se pré­cisent, c'est une rougeur ver­meille qui dis­paraît pour laiss­er plus pur un mé­plat d'ivoire; c'est la chevelure qui se re­plante mieux et s'ar­range à l'air du vis­age. Chez Hen­ri­ette, rien de tout cela! Elle est ac­com­plie comme la Vénus de Cléomène et comme Ni­non de Lenc­los à son dernier amour, achevée comme une fleur, polie comme une pierre pré­cieuse. Doute ef­froy­able: Quel âge a-​t-​elle?

L'his­toire de Pan­dore est l'his­toire de toutes les boîtes qu'on ne doit pas ou­vrir. Vous devinez les luttes, les re­mords, les para­dox­es où s'égara Pierre Buis­son, et qu'un jour en­fin, à force de las­si­tude et de haine con­tre lui-​même, au mo­ment où Hen­ri­ette cachait sa belle tête sur le sein de ce lâche amant, un dé­mon lui ar­racha les paroles coupables, et qu'il bal­bu­tia à voix basse, comme un as­sas­sin, ces mots qui en pas­sant lui brûlèrent les lèvres: «Je voudrais savoir ton âge!»

Tel sans doute le dieu Amour cria de douleur en s'éveil­lant sous la goutte d'huile brûlante de Psy­ché; pareille à une li­onne blessée et à une femme in­sultée, Hen­ri­ette s'ar­racha des bras de Pierre en pous­sant un grand cri de dés­espoir et d'amour trompé, un cri tel que la grande Rachel au­rait seule pu le retrou­ver dans ses délires. Et elle s'en­fuit.

Quinze jours après, comme Pierre Buis­son, as­sis sur un di­van, cachait sa tête dans ses deux mains, son do­mes­tique lui re­mit un pa­quet soigneuse­ment ca­cheté. L'adresse était écrite de la main d'Hen­ri­ette de Lysle; l'en­veloppe ne con­te­nait qu'un pa­pi­er: l'acte de nais­sance d'Hen­ri­ette de Lysle.

Pierre le­va les bras au ciel.

--«Oh! mur­mu­ra-​t-​il, c'était donc vrai!

--»Eh bi­en! oui, dit en en­trant la gen­tille et pim­pante Naïs, elle a cet âge-​là! Vous le savez: vous voilà heureux! Sans compter que vous avez tout à fait agi comme un im­bé­cile, en sac­ri­fi­ant votre vie au spec­tre d'une om­bre et à l'écho d'un mur­mure! Et qui vous con­sol­era? Ni moi ni d'autres, car on ne con­sole pas d'une Hen­ri­ette! Tenez, j'ai vingt-​trois ans, et vous le savez. Eh bi­en! voici des rides, voici des cheveux qui s'éclair­cis­sent; mais Hen­ri­ette était, non pas une je­une femme, mais la Je­unesse même! Sculp­teur et stat­ue, elle s'était faite di­vine après que Dieu l'avait faite belle! Celui qui a dit le pre­mier: _On a l'âge qu'on parait avoir_, a dit là une grande naïveté; il fal­lait écrire en let­tres d'or: _On a l'âge qu'on a la puis­sance et la ver­tu de se don­ner_. Mais vos coeurs bat­tent pour des pa­piers tim­brés! Pourquoi n'allez-​vous pas aus­si de­man­der à Lamar­tine s'il ne se sert pas d'un _Dic­tio­nnaire des rimes?_ Car vous voulez tout savoir! Eh bi­en! sachez donc ce que fai­sait Hen­ri­ette quand vous ne la sen­tiez pas à vos côtés: à qua­tre heures du matin, en jan­vi­er, comme Di­ane de Poitiers, elle se baig­nait dans l'eau froide, pour ren­dre sa beauté pure et im­mortelle.»

Pierre Buis­son a ven­du au bouquin­iste du pas­sage des Panora­mas ses livres, ses chères édi­tions de prix aux re­li­ures prin­cières, et main­tenant il vit dans le cab­inet de toi­lette qu'Hen­ri­ette avait fait faire chez lui; là, si­len­cieux, les yeux fixés sur les peignes d'écaille et d'ivoire qui ont touché la chevelure de son amie, et sur les blon­des éponges qui lui don­naient le bais­er glacé des eaux vives, il tâche d'ap­pren­dre la Sagesse.

V

LE COEUR DE MAR­BRE

--VALEN­TINE--

Ce­ci, chers lecteurs, serait un con­te dif­fi­cile à dire, si vous n'étiez pas là pour nous aider, tous tant que nous sommes, quand la tâche de­vient trop déli­cate. N'est-​ce pas à vous qu'on doit la suave fig­ure de Mignon, non décrite par le poëte? N'avez-​vous pas dess­iné Lau­re et Béa­trix d'après votre rêve, et Ariel d'après votre fan­taisie? N'avez-​vous pas tra­vail­lé, pour la moitié au moins, aux ro­mans de Boc­cace et à ceux de La Fontaine, et n'êtes-​vous pas tou­jours là pour don­ner le fameux _ut_ à la place de Guey­mard et à la place de Tam­ber­lick? Cet _ut_ (qu'on ne s'y trompe pas!) sort bi­en moins de leurs gosiers que de vos poitrines, et quand Pa­gani­ni jouait du vi­olon avec une canne, c'était avec votre canne. Aidez-​moi donc à marcher dans mon sen­tier si étroit, en­tre des abîmes! car j'en­treprends une rude af­faire; je veux faire pass­er sous vos yeux le pro­fil in­dé­cis de la trop célèbre VALEN­TINE: mais... ne le fal­lait-​il pas?

Partout où l'on prononce le nom de Valen­tine, que ce soit sous les poutres sculp­tées et dorées ou sous les pla­fonds blancs et nus, on en­tend s'éveiller et mur­mur­er un es­saim de sou­venirs poignants, comme des dé­mons qui fou­et­teraient l'air de leurs ailes. Par­mi les as­sis­tants, les uns es­suient une de ces larmes brûlantes qui creusent des rides sur le vis­age, les autres por­tent la main à leur poitrine comme pour y étanch­er le sang d'une blessure en­core ou­verte; ceux-​ci tres­sail­lent, ceux-​là bais­sent vers la terre des re­gards pleins de re­grets et de honte. Car Valen­tine a été de moitié dans tous les amours qui tuent la foi et la je­unesse de l'âme, et les lus­tres de toutes les or­gies ont baigné son front d'une lu­mière bla­farde, et, depuis sept ans, il n'y a pas eu un verre em­pli de vin par des mains trem­blantes et pâlies dans lequel elle n'ait trem­pé sa chevelure. L'Ag­onie la salue avec un sourire, et le râle des mourants lui dit: ma soeur! car elle s'ap­pelle Dé­mence et elle s'ap­pelle Lux­ure, et les in­nom­brables bais­ers qui ont à peine ef­filé les doigts de cette Om­phale au­raient suf­fi à us­er les de­grés de gran­it qui mè­nent aux vestibules des palais. Goules et vam­pires se con­tenteraient de boire pour se réchauf­fer le je­une sang de vos veines; mais Valen­tine boit ce ray­on de lu­mière et de flamme que Dieu a mis sur les vis­ages hu­mains comme le signe de leur race, et elle les laisse pareils à ces or­anges qu'une femme capricieuse a déchi­quetées en­tre ses lèvres. Plus dan­gereuse, en ef­fet, que l'in­no­cente et naïve Mar­co, elle a ab­sorbé plus de Raphaëls que l'ar­mée de Sam­bre-​et-​Meuse n'a usé de paires de souliers, et ses amours ressem­blent à ces troupes de grands Anges en armes qui pla­nent au-​dessus d'un champ de bataille jonché de ca­davres. Elle dis­perse l'or comme le vent d'au­tomne dis­perse les feuilles mortes. Hon­neur, ver­tu, le re­spect de la pa­trie, l'ami­tié sainte, la vénéra­tion fil­iale, au souf­fle de Valen­tine tout tombe en cen­dres dans les coeurs desséchés et brûlés. Le je­une homme égorge pour elle son avenir et l'avenir des siens; et sous la bise de jan­vi­er, le père de famille se promène sous la fenêtre de Valen­tine, ser­rant en­tre ses mains la dot de ses filles qu'il vient de vol­er. Le fils de son porti­er, en­fant de treize ans, est amoureux d'elle et vole sa mère pour lui en­voy­er des bou­quets de camel­lias.

Surtout, sou­venez-​vous qu'il s'ag­it ici des Parisi­ennes, et n'allez pas com­met­tre la faute de vous fig­ur­er Valen­tine sous les traits ef­froy­ables et mag­nifiques d'une belle Fu­rie, sec­ouant des chevelures de ser­pents et des torch­es flam­boy­antes. Valen­tine est je­une et jolie, elle a l'air dé­cent et dis­tin­gué, par­faite­ment élé­gant et as­sez hon­nête. Les ban­deaux liss­es, à rouleaux revenant pardessus, em­ploient à merveille ses cheveux bruns; ses yeux noirs, grands, noyés et éton­nés, son nez presque réguli­er, ses lèvres où le mini­um n'a pas été épargné et dont les coins sont heureuse­ment coupés, et sa prestance dé­je­une pre­mière s'ar­rangent à souhait avec les chif­fons de Lau­re et de Palmyre et avec les ex­trav­agances des den­telles. En­fin, Valen­tine, _qui touche un peu du pi­ano_, a surtout un vrai tal­ent pour le style épis­to­laire et per­son­ne n'écrit mieux qu'elle la fameuse let­tre: «Mon cher bi­en-​aimé, il est trois heures du matin et je m'éveille toute triste. Tu sais comme ta Valen­tine devine ce qui te touche. Il me sem­ble que tu dois souf­frir, et, par je ne sais quel pressen­ti­ment, je sens que quelque chose t'af­flige en ce mo­ment même. Ras­sure tout de suite celle dont tu es la seule vie.....» Main­tenant voici son his­toire:

Valen­tine passe pour la fille na­turelle de ce vi­comte de Perthuis, dont les ex­cen­tric­ités oc­cu­paient si fort les nou­vel­listes de la Restau­ra­tion, et qui méri­ta plus que ja­mais sa répu­ta­tion en avan­tageant d'une grande for­tune cette en­fant, dont la pa­ter­nité lui était fort con­testée par les événe­ments eux-​mêmes. Le vi­comte de Perthuis mou­rut de la goutte comme Valen­tine en­trait dans sa seiz­ième an­née, et la je­une fille se trou­va du même coup riche et tout à fait li­bre, car sa mère, la célèbre comé­di­enne Madeleine Ver­teuil, dont les suc­cès avaient pu tenir en échec pen­dant quelques an­nées ceux de madame Men­jaud et ceux de made­moi­selle Mars, n'était plus alors qu'une co­quette suran­née, re­tirée du théâtre et ac­ca­parée par le culte des per­ruch­es. N'ayant pu as­sem­bler deux idées au temps de sa gloire, elle était trop oc­cupée alors à re­lire dans les al­manachs des Mus­es et des Grâces les madri­gaux qui avaient célébré sa je­unesse, pour faire la moin­dre at­ten­tion à sa fille. D'ailleurs made­moi­selle Madeleine Ver­teuil avait été nour­rie dans les principes de l'an­cien théâtre et avait pro­fessé dans sa vie la plus grande in­dul­gence pour les amourettes et pour «_tout ce qui relève de la galanterie_.»

Logique­ment, Valen­tine au­rait donc dû se laiss­er vol­er son coeur et le reste par le pre­mier maître de clavecin un peu har­di; mais le hasard en dé­ci­da tout autrement. Elle éprou­va un amour sérieux pour un je­une of­fici­er nom­mé Emile Lev­asseur, âme can­dide et loyale dans un corps de bronze, et cette pas­sion promenée pen­dant trois mois au mi­lieu de toutes les fêtes et de toutes nos cam­pagnes ver­doy­antes, fut une des plus aimables élé­gies parisi­ennes de l'été de 1857. Emile par­tait pour re­join­dre son rég­iment à Saumur, et de­vait sol­liciter le plus tôt pos­si­ble un nou­veau con­gé pour revenir con­clure son mariage avec Valen­tine.

Sou­vent celle-​ci re­di­sait en longues con­fi­dences à son amie in­time Ma­ri­ette (que nous avons depuis ap­plaudie au théâtre du Vaudeville) toute l'ex­tase dont son âme débor­dait.--«Oh! chère Marie, s'écri­ait-​elle, s'il fal­lait per­dre mon Émile, je mour­rais, car par qui serais-​je aimée ain­si avec la con­fi­ance d'un en­fant et avec cet in­ef­fa­ble ten­dresse? Il me sem­ble que son souf­fle est ma vie, et je voudrais pass­er des heures à le con­tem­pler à genoux!»

Aus­si made­moi­selle Ma­ri­ette fut-​elle as­sez vive­ment éton­née de ce qu'elle vit de ses yeux, un mois juste après le dé­part d'Émile Lev­asseur. C'était, je crois, à un bal d'artistes, chez made­moi­selle Léon­tine Berlin, rue Tronchet. Suf­fo­quée par la chaleur et toute déchevelée à la suite d'une valse très-​ar­dente, Ma­ri­ette avait cher­ché seule un pe­tit boudoir où elle voulait se remet­tre un peu et rar­ranger ses belles boucles de cheveux d'or. Elle croy­ait bi­en sincère­ment ne trou­ver per­son­ne dans cette oa­sis de soie de la Chine, mais elle avait comp­té sans le poëte Hen­ri B... qui était oc­cupé là à dire les plus jolies choses du monde, tout en sou­tenant une je­une fille à de­mi ren­ver­sée et pâmée dans ses bras. Mais quel fut l'éton­nement de Ma­ri­ette en re­con­nais­sant la fille de made­moi­selle Ver­teuil!

Hen­ri B... s'était es­quivé en homme ha­bile à mé­nag­er les tran­si­tions. Valen­tine tom­ba en pleu­rant et en san­glotant dans les bras de son amie, et la cou­vrit longtemps de bais­ers et de larmes avant de pou­voir par­ler.

--«Écoute, Marie, lui dit-​elle en­fin, tu me mépris­es! ap­prends donc mon af­freux se­cret! Tu as en­ten­du par­ler comme moi de femmes au sang glacé, dont l'es­prit et l'imag­ina­tion seuls vivent, mais dont le coeur ne pal­pite ja­mais, et qui restent de mar­bre sous les bais­ers. Eh bi­en! je sens que je su­is une de ces femmes. Oui, je crains d'être une d'elles, et cette idée me rem­plit d'épou­vante. Lorsque Émile était là près de moi et qu'il tenait mes mains dans les si­ennes, quand ses lèvres ef­fleu­raient mon front, ma pen­sée s'en est al­lée en mille rêves déli­cieux, mais au­cun fris­son n'a passé dans mes veines, mon coeur n'a pas bat­tu, je n'ai pas sen­ti mes mains moites et brûlantes. Moi qui aime Émile à lui don­ner une à une toutes les gouttes de mon sang, su­is-​je con­damnée, lorsqu'il m'au­ra nom­mée sa femme, à n'ap­porter dans ses bras qu'un ca­davre in­sen­si­ble?

»Je le saurai de­main.

--»A ce prix? de­man­da Ma­ri­ette.

--»A tout prix! dit Valen­tine, qui, à ce mo­ment-​là, fit en­trevoir dans un re­gard l'im­pla­ca­ble ré­so­lu­tion qu'elle de­vait mon­tr­er depuis. Ce poëte décrit trop bi­en les joies de l'amour pour ne pas les con­naître. Il me con­duira dans le par­adis en­chan­té, et alors je saurai bi­en me pu­ri­fi­er d'avoir été in­fidèle! et je ne sen­ti­rai plus cette douloureuse ter­reur d'ap­porter mon dés­espoir en dot à celui que j'aime.»

Le lende­main Ma­ri­ette volait chez Valen­tine.

--«Eh bi­en? fit-​elle en l'in­ter­ro­geant avec anx­iété.

--»Eh bi­en! dit Valen­tine, je su­is une stat­ue et rien ne vit en moi; mon coeur est comme celui des dieux. Mais si quelqu'un peut l'ani­mer, je trou­verai celui-​là, dusse-​je le chercher comme un grain de sable au mi­lieu des grains de sable de la mer!

--»Oh! mur­mu­ra Ma­ri­ette, je te vois per­due. Pleure plutôt ta faute amère­ment, et rap­pelle Émile. Sois sa femme et vis de l'ami­tié de cet hon­nête homme.»

Valen­tine sec­oua sa noire chevelure.

--» Laisse-​moi, dit-​elle, l'ami­tié n'est pas as­sez pour moi. Y songes-​tu! me sen­tir, im­age de pierre, pressée en­tre des bras vi­vants et que j'adore! voir ses trans­ports et ne pas les partager! ce serait trop sou­vent mourir! Non, je m'aban­donne à ma des­tinée, et si ja­mais ce sim­ulacre est vi­vant, si cette neige s'ani­me, il fau­dra bi­en qu'Émile me par­donne, dusse-​je m'en­sevelir cinq ans dans un cou­vent avant de touch­er sa main, dusse-​je marcher nue sous les pluies du ciel pour laver mes fautes!»

Et Valen­tine l'a fait comme elle le di­sait. Fou­et­tée par le vent de sa folie, elle a com­mencé sa course fu­rieuse et in­sen­sée à travers le monde.

Un jour, tout Paris était age­nouil­lé de­vant le grand pi­aniste qui prête sa pas­sion aux touch­es im­bé­ciles.--«Oh! se di­sait Valen­tine, ce génie fait vivre le bois et l'ivoire, il éveille dans ce cof­fre ridicule des tor­rents d'har­monie, des larmes, mille douleurs poignantes, tout un monde! Ne saura-​t-​il pas me faire tres­sail­lir comme ces cordes de laiton et ces morceaux d'ébène? Il trans­fig­ure la matière in­erte; celui-​là saura le mot que je cherche.»

Mais le pi­aniste ne le savait pas.

Ou bi­en elle pen­sait: «Cet in­génieur a jeté des ponts d'un rocher à l'autre sur un océan ir­rité et sauvage; il sait dompter la na­ture et faire l'im­pos­si­ble!» Elle se di­sait: «Ce stat­uaire a sur­pris le se­cret de la vie! Ce comé­di­en a l'art de faire fris­son­ner les nerfs par sa voix émue et sym­pa­thique! Ils trou­veront la femme cachée en moi.»

Mais tous ces en­chanteurs con­tin­uaient à faire leurs prodi­ges, sans pou­voir con­jur­er la malé­dic­tion céleste.

Elle al­lait au matin dans le gre­nier où l'on est si bi­en à vingt ans, et où il y a trois pieds d'un vers char­bon­nés sur le mur! Elle ac­crochait son châle à la fenêtre en guise de rideau, et elle s'as­seyait sur l'hum­ble couchette, et elle di­sait:--«Je su­is Lisette! par­le-​moi de l'amour et du print­emps, et chante-​moi des je­unes chan­sons!»

Elle di­sait aux sol­dats:--«Venez, que je vous verse du vin bleu sur la ta­ble de la guinguette, et faites-​moi voir com­ment vous em­brassez la Vic­toire avec vos mains franch­es et bru­tales!» Elle di­sait aux valets, aux es­claves:--«Mon­trez-​moi ce que va­lent vos ré­voltes, et s'il y a de quoi s'en­thou­si­as­mer pour vos haines?» Elle suiv­ait les saltim­ban­ques, les déshérités de l'art, pour savoir si on peut s'enivr­er de pau­vreté et de grand air en mi­rant tous les soleils dans le miroir des pail­lettes vagabon­des! D'autres fois, elle achetait des palais, et à tous les murs elle fai­sait percer des fenêtres pour y jeter son or et l'or des vieil­lards em­pressés au­tour d'elle, et l'or des je­unes gens as­servis à ses caprices, l'or du Vice, l'or de l'Usure, le tré­sor du riche, l'épargne du pau­vre! Mais tou­jours son coeur restait im­mo­bile dans sa poitrine.

Et voici quelle fut la plus grande dé­mence de Valen­tine: elle pen­sa que peut-​être elle trou­verait dans un mariage bi­en bour­geois et bi­en calme, en­tre le pot-​au-​feu et le livre de cui­sine, ce que lui avaient re­fusé les fan­taisies ef­frénées! «Sans doute, dit-​elle, la fleur bleue de l'Idéal fleu­rit dans quelque champ pais­ible, à l'om­bre de la mod­este haie d'aubépine, et non pas dans les forêts lux­uri­antes, au bord des grands lacs, sous les guir­lan­des de lianes et les ar­chi­tec­tures de feuil­lage.» Et, à la grande joie de sa mère, Valen­tine se maria avec M. Anachar­sis, riche fab­ri­cant de Chemins de la Croix et d'ob­jets re­ligieux; établi rue Cas­sette. Elle se mit à rac­com­mod­er les chaus­settes avec frénésie, et à écrire sur le livre de cui­sine, en comptes de menues dépens­es, la valeur des oeu­vres com­plètes de Voltaire! Elle fit une orgie de vie bour­geoise, oc­cupée du linge, du comp­toir, don­nant des or­dres, faisant des con­serves, re­ce­vant le soir de vieux voisins qui ve­naient jouer au boston à un sou la fiche. Hélas! vains ef­forts! Au­cune fleur bleue ne s'épanouit au souf­fle de cette brise do­mes­tique, et madame Anachar­sis res­ta, comme Valen­tine, une stat­ue.

Alors elle je­ta son bon­net par-​dessus les moulins! Il y eut madame Anachar­sis in­fidèle, quit­tant son mari, le per­dant, le retrou­vant, cher­chant à con­naître les âpres saveurs de ces fruits défendus que cro­quent à belles dents les épous­es fugi­tives. Il y eut madame Anachar­sis don­nant à ses amoureux des al­liances de mariage, et al­lant faire bénir à Greet­na-​Green ses unions adultères. Puis les voy­ages! La Su­isse et l'Ital­ie vues en com­pag­nie d'un je­une Anglais aux cheveux dorés ou d'un féroce Brésilien, qui sait si bi­en dire: «Si ja­mais tu me trompes, je te tuerai!» Valen­tine a bu la neige des tor­rents, elle a lais­sé bondir sur son sein les cas­cades échevelées, elle a frap­pé du po­ing les rocs et mor­du l'écorce des ar­bres en cri­ant à toute cette na­ture: «Dis-​moi ton se­cret!» Ce se­cret, elle l'a de­mandé aux noires forêts, aux grottes ob­scures où pen­dent les sta­lac­tites, aux fleuves im­menses, aux villes, aux basiliques, à la vieille Venise en­dormie en son linceul! Mais la Na­ture a gardé son se­cret pour elle et pour les hommes de bonne volon­té, et madame Anachar­sis, ivre et folle, à con­tin­ué à faire la joie du Paris folâtre en prom­enant son éter­nelle in­ter­ro­ga­tion des agents de change aux poëtes lyriques et des princes russ­es aux marchands de peaux de lapin, et elle se con­sole en lisant _Lélia_.

Émile Lev­asseur, qui a quit­té le ser­vice, et qui, lui aus­si, est de­venu fou de dés­espoir, a joué à la Bourse par dépra­va­tion et y gagne des mil­lions dont il ne sait que faire. Vingt fois il a voulu ar­racher Valen­tine à son af­freuse vie et l'a sup­pliée à genoux d'ac­cepter le par­don qu'il lui of­frait avec une résig­na­tion abom­inable et sub­lime. Mais madame Anacharis est du moins restée fidèle à son rêve de je­une fille. Elle a tout traîné dans le ruis­seau des rues, ex­cep­té son pre­mier et son seul amour, et d'ailleurs elle ne renonce pas en­core à vivre! Par­fois, elle s'ex­tasie pen­dant de longues heures sur le ro­man de madame Beech­er Stowe et se de­mande si, par­mi cette race noire, op­primée et héroïque au dire de l'il­lus­tre écrivain, il n'y a pas quelque Oth­el­lo dont la lèvre lip­pue échauf­ferait son COEUR DE MAR­BRE.

Mais apaise-​t-​on la soif des damnés lors même qu'on leur fait boire toute l'eau de la pluie et toute l'eau des fleuves? Tou­jours, tou­jours les Eu­ménides chas­sent de­vant elles, en les meur­tris­sant à coups de sanglantes vipères, tout un trou­peau de vic­times fu­rieuses, mar­quées au front pour la Dé­mence et pour le Crime. At­tachés à leurs flancs, un vau­tour leur mord le foie, un taon avide le dévore, et l'oura­gan qui fou­ette leurs vis­ages aveuglés, les em­pêche d'en­ten­dre les gémisse­ments plain­tifs, les doux san­glots et le chant con­so­la­teur des Océanides.

VI

LA DAME AUX PEIGNOIRS

--BERTHE--

Et sans plus at­ten­dre, amis, con­tin­uons cette pe­tite sym­phonie à grand or­chestre qui vous suit à Cha­tou au bord des flots d'ar­gent, et sous les ri­ants om­brages de Maisons-​Laf­fitte, où l'on en­tend de si joyeuses chan­sons s'en­vol­er, comme des troupes de rossig­nols, de la chau­mière habitée par made­moi­selle Bras­sine! Donc, on ve­nait de con­ter l'his­toire de Valen­tine au coeur de mar­bre, et je ne sais plus si c'était Lau­re ou Pamp­inée, ou Dio­neo, ou Flam­mette qui achevait cette lé­gende sin­istre par une péro­rai­son re­nou­velée d'Es­chyle, mais je me sou­viens que le Dé­caméron se mur­mu­rait ce soir-​là dans cette déli­cieuse pe­tite loge du théâtre de la Gaîté, dont made­moi­selle Jacque­line Bouron a fait un par­adis de soie vert d'eau à fleurs rouges et ros­es, fond char­mant, sur lequel les trois dessins à la san­guine de Wat­teau, la _Bo­hémi­enne_ de Célestin Nan­teuil et les qua­tre aquarelles si amu­santes d'Eu­gène La­mi sem­blent heureux comme des pois­sons dans la riv­ière.

--«Eh bi­en, dit la maîtresse de la mai­son en se tour­nant vers le con­teur, moi aus­si j'ai con­nu une Valen­tine! plus gaie que la vôtre, et ap­par­tenant, celle-​là, à la vie heureuse. Mais (ajou­ta-​t-​elle, en me re­gar­dant avec une douce ironie) je ne vous en­gage pas à clouer ce joli pa­pil­lon sur un feuil­let de votre livre! Pour touch­er à ses ailes, il faudrait, je crois, une femme; j'en­tends une femme aux mains déli­cates, c'est-​à-​dire ce qu'il y a de plus rare au monde, car les filleules d'Ève ne peu­vent faire ni des maîtres d'hô­tel, ni des re­lieurs, ni même des corsetières sérieuses! Je vous di­rai toute­fois quelle fut Berthe, l'in­soucieuse et l'adorée, et tâchez, s'il se peut, d'en tir­er pied ou aile, mais cette fois en­core, dé­fiez-​vous de la manière de M. Courbet et gardez-​vous de faire une orgie de réal­isme!

» Berthe était avec nous au Théâtre-​His­torique, à l'époque où l'on y jouait ces longues chroniques d'Alexan­dre Du­mas, pareilles à de grandes fresques brossées par un maître sur les mu­railles d'un palais de géants. Berthe ex­cel­lait à représen­ter ces héroïnes de la Fronde et de la Guerre des Femmes, qui courent les grands chemins en habit de gen­til­homme, le feu­tre sur l'or­eille et la plume au vent, à côté d'un cap­itaine d'aven­ture. Elle représen­tait d'ailleurs tout ce qu'on voulait, car s'il eût été pos­si­ble d'in­ven­ter une femme ex­près pour le méti­er du théâtre, on ne l'au­rait pas mieux réussie. Ses traits, pareils à ceux de la je­une Niobé, avec un peu plus de fi­nesse et surtout avec la grâce mod­erne, son nez droit, ses yeux d'un or fon­cé et ét­ince­lant, aux cils noirs comme de l'en­cre, ses lèvres rich­es, en­fin son ex­ces­sive pâleur qui n'avait rien de mal­adif, la rendaient ca­pa­ble de sup­port­er toutes les coif­fures et toutes les per­ruques, depuis le tig­nasse rouge du pe­tit paysan, jusqu'aux di­adèmes de dia­mants at­tachés sur les _Sévi­gnés_ va­poreuses si bi­en exé­cutées par M. Au­guste! Et faite! si mince et hardi­ment svelte que, sans ses bras et ses épaules, les gens qui n'y voient pas au­raient pu la croire mai­gre, véri­ta­ble for­tune au théâtre! Mais en réal­ité, si elle eût été ac­cusée de quelque chose de­vant un aréopage quel­conque, son av­ocat au­rait pu, comme celui de Phryné, lui déchir­er élo­quem­ment sa robe, et dé­cou­vrir un sein pareil à celui que mon­tre le por­trait con­nu d'Ag­nès Sorel. J'ajouterai un dé­tail in­ouï pour ceux qui con­nais­sent la dif­fi­culté d'ha­biller une ac­trice. Dans son _Catili­na_, M. Du­mas avait don­né à Berthe un rôle de je­une es­clave grec, et son cos­tume se com­po­sait unique­ment de ce­ci: un mail­lot de soie à doigts avec des cothurnes de pour­pre, une tu­nique et un man­teau, un bon­net phry­gien, et voilà tout! Pas l'om­bre d'un jupon, ni d'un corset, ni d'une bras­sière, ni d'une cein­ture! Faites le tour des théâtres de Paris et de la ban­lieue, y com­pris le théâtre Séraphin et l'École Lyrique, et si vous trou­vez deux comé­di­ennes qui puis­sent en faire au­tant, vous éton­nerez plusieurs per­son­nes! Vous pensez qu'une femme bâtie de la sorte ne de­vait guère con­naître la Mélan­col­ie; aus­si Berthe pou­vait-​elle dire de ce doux et pâle génie couron­né de vi­olettes, comme Sosthènes de Pag­nani: Je ne sais pas où il de­meure!

»Sans doute, vous me de­man­derez où je veux en venir avec cette pho­togra­phie de Berthe, et quel fut le mys­tère de son ex­is­tence, car il est en­ten­du qu'une ex­is­tence n'a pas be­soin d'être racon­tée si elle ne cache au­cun mys­tère. Il y en avait bi­en un! j'y ar­rive, et c'est pré­cisé­ment ce qui m'em­bar­rasse. D'abord, pour achev­er le por­trait, fig­urez-​vous une per­son­ne tou­jours gaie et sere­ine, d'une humeur par­faite­ment égale et af­fa­ble, avec beau­coup de dig­nité pour­tant, sachant se faire re­specter de tous par sa seule manière d'être, et en re­tour se mon­tr­er con­stam­ment aimable. Elle par­lait de tout avec ai­sance et sans prud­erie, mais il ne fût venu à per­son­ne l'idée de dire de­vant elle un mot grossier ou de lui faire subir une plaisan­terie équiv­oque. Elle obligeait tout le monde et n'im­po­sait ja­mais son caprice; mais aus­si elle n'au­rait pas sac­ri­fié au schah de Perse sa volon­té ni son plaisir, et, pour ré­sumer tout, elle avait à dix-​neuf ans la _tenue_ d'une femme ac­com­plie. Si, par hasard, on se trou­vait avec elle au restau­rant (car, bi­en sou­vent, nous ne voulions pas faire subir à nos familles les ridicules heures de repas im­posées par des représen­ta­tions qui com­mençaient à six heures et demie), Berthe de­mandait d'abord pour elle le plat dont elle avait en­vie, et le partageait gra­cieuse­ment avec ceux des con­vives qui ac­cep­taient son of­fre. Après cela, on pou­vait bi­en de­man­der des cuiss­es de rhinocéros ou des bifteks d'ours, elle n'y fai­sait pas la moin­dre ob­jec­tion, et s'en sou­ci­ait comme M. Pereyre d'une poésie lyrique. Dans la mesure per­mise à une femme, elle tenait tête aux bu­veurs jusqu'à la fin du dernier fla­con, et je­tait dans la causerie une verve in­épuis­able, sans ja­mais sor­tir de la réserve im­posée même à une artiste qui veut être re­spec­tée. D'ailleurs, les fa­tigues et les veilles ne lais­saient pas la moin­dre trace sur son vis­age. Lorsqu'on fai­sait relâche pour met­tre en scène les grandes _ma­chines_ d'Alexan­dre Du­mas, il ar­rivait par­fois que ces répéti­tions du­raient jusqu'à trois ou qua­tre heures du matin, et alors les ac­teurs tombaient lit­térale­ment de fa­tigue. Vers ces dernières heures du matin où la flamme des quin­quets mourait et où un vague cré­pus­cule en­vahis­sait la scène, notre troupe, domp­tée et brisée, of­frait avec un de­gré d'in­ten­sité mille fois plus grand le spec­ta­cle que mon­tre un bal du grand monde sur­pris par l'au­rore. Les femmes surtout étaient af­freuses à voir. Cheveux dépeignés et dé­noués, robes lâch­es, mains noir­cies par la pous­sière, elles suc­com­baient, et leurs teints verdis et leurs yeux gon­flés au­raient sérieuse­ment api­toyé tout autre qu'un au­teur dra­ma­tique. Mais lorsque en­fin, pâmées de las­si­tude, sen­tant leurs jambes se dérober et les mots ex­pir­er sur leurs lèvres, elles joignaient les mains vers le poëte:--Al­lons, di­sait celui-​ci avec la plus aimable des brus­queries, il n'y a pas moyen de tra­vailler avec vous. Voyez made­moi­selle Berthe: elle n'est pas fa­tiguée, elle! En ef­fet, on re­gar­dait Berthe, ses yeux étaient vifs et limpi­des, ses lèvres étaient ros­es, sa chevelure nette et lisse. Il sem­blait qu'elle sor­tit des mains de sa femme de cham­bre, après avoir pris un bain d'eau de sen­teur.--A la bonne heure, mur­mu­rait en s'éveil­lant à de­mi notre ca­ma­rade Col­brun, qui, tout de­bout, s'était en­dor­mi d'un som­meil héroïque: à la bonne heure! mais si made­moi­selle Berthe est vam­pire et boit ici le sang de quelqu'un, je ne puis pas en être re­spon­sable!

»Elle ne bu­vait pas de sang. Mais, je dois le dire, une chose m'éton­na vive­ment dès mon ar­rivée au Théâtre-​His­torique. A ce boule­vard du Tem­ple où, mar­iés ou non mar­iés, tout le monde se promène par cou­ples comme dans les comédies galantes de Shak­speare, Berthe était seule, et c'était sa femme de cham­bre Lucette qui ve­nait la chercher pour la ramen­er chez elle après le spec­ta­cle. Plus tard, et quand je me fus un peu liée avec elle, ses rap­ports avec les comé­di­ens m'éton­nèrent plus que je ne saurais l'ex­primer. Tous lui par­laient avec déférence et re­spect; mais cent fois, der­rière un de ces im­menses por­tants que fab­ri­quaient nos dé­co­ra­teurs, ou sur un es­calier, ou dans l'om­bre vague d'un couloir, il me sem­bla voir des mains press­er furtive­ment la si­enne ou lui gliss­er un bil­let plié menu, ou même je croy­ais en­ten­dre des mignardis­es de tu­toiement mur­murées à voix basse, ou le susurre­ment d'un ar­dent bais­er qui fai­sait fris­son­ner mes or­eilles sur­pris­es. Mais, comme toutes les fois que le té­moignage de nos sens nous dénonce un fait que notre rai­son se refuse à ad­met­tre, je me forçais à douter du té­moignage de mes sens. Une autre cir­con­stance vint me plonger dans une grande per­plex­ité. Il ar­ri­va que pen­dant la durée de nos in­ter­minables représen­ta­tions, des hasards de rubans ou d'épin­gles m'ame­naient deux ou trois fois en une seule soirée dans la loge de Berthe pen­dant les en­tr'actes. Chaque fois je trou­vais as­sis à côté d'elle un de nos ca­ma­rades ou quelque au­teur, ou même un artiste étranger à nous, en qui j'ob­ser­vais l'at­ti­tude d'un ami de coeur dis­cret et bi­en élevé, s'at­tachant à ne pas com­pro­met­tre celle qui l'a choisi. Ce qui me frap­pa le plus, c'est qu'à chaque vis­iteur nou­veau je voy­ais à Berthe un nou­veau désha­bil­lé, des peignoirs déli­cieux, blancs ou à fleurettes, et je me de­mandais si l'on avait caché les ma­ga­sins de la Ville de Paris et des Villes de France dans la pe­tite ar­moire de sa pe­tite loge! Et en voy­ant l'in­altérable sérénité de ses traits, tan­dis que tant d'im­pres­sions équiv­oques reve­naient à ma pen­sée et la sil­lon­naient comme un éclair, je me sen­tais tout in­dé­cise, cher­chant si j'avais af­faire à un ange im­mac­ulé ou à une cour­tisane sans frein.

«Un soir, par un hasard très-​na­turel, car on jouait en ce mo­ment-​là sur la scène un tableau de bataille où il se dis­tribuait de grands coups d'épée sur les boucliers en fer-​blanc de M. Granger, il n'y avait au foy­er que des femmes. C'était par un de ces pre­miers jours d'été où les grandes fleurs s'ou­vrent, où l'air est comme em­pli de sen­teurs amoureuses, et nous sen­tions toutes peser sur nous une én­er­vante las­si­tude.--Ma foi, dit made­moi­selle R..., par­tie depuis pour l'Aus­tralie, celle qui ne s'avouera pas plus sen­si­ble par ces soirs-​là qu'au beau temps des bis­es de décem­bre, quand les talons des bot­tines font cra­quer le givre, ne sera franche qu'à moitié!--Oui, répon­dit Lau­rette, être près d'un de ces beaux lacs bleus que nous avons vus en­sem­ble en courant la Su­isse et l'Ital­ie, dans la troupe de M. Mey­nadier! Le ciel est d'étoiles, une bar­que s'ar­rête au ri­vage, un je­une homme en de­scend et vous tend sa main. Il ne vous dit rien, mais à son re­gard on voit qu'on l'at­tendait et que c'est bi­en lui, et on va chanter aux flots har­monieux la _Dernière pen­sée de We­ber!_--Moi, mur­mu­ra Béa­trix, je rêve cela plus près de Paris, sous cette noire forêt de Saint-​Ger­main, douce à la tristesse! On a les bras passés au cou d'un en­fant qui vous dit sa dernière chan­son sans or­chestre et sans musique, et on a l'âme noyée de joie.--Et comme cha­cun lais­sait ain­si débor­der sa rêver­ie, Berthe restait si­len­cieuse, et toutes les femmes la re­gar­daient, ef­frayées en quelque sorte et comme hu­mil­iées de son si­lence; et made­moi­selle R... ne put s'em­pêch­er d'in­ter­peller Berthe:--Vous ne dites rien, Berthe, fit-​elle avec une ex­pres­sion de dé­fi­ance; voudriez-​vous nous faire croire que vous n'avez ja­mais eu de ces idées-​là?--Non, répon­dit Berthe très-​sim­ple­ment, moi je les ai tou­jours. Et elle sor­tit du foy­er avec un pas de déesse.

«Vous devinez que le mot nous avait frap­pées! Je l'avouerai, mal­gré moi et presque à mon in­su, je me lais­sai aller à un es­pi­onnage de com­mis voyageur, tant ma cu­riosité était ex­citée jusqu'à la souf­france. Sans le vouloir, sans le savoir, j'épi­ai Berthe sur la scène, dans les couloirs, dans sa loge, partout. Tout ce que j'avais cru voir, les ser­re­ments de main, les bil­lets, les bais­ers, tout cela était vrai. Je voulus la mépris­er; mais en re­gar­dant ses yeux limpi­des, pleins d'in­no­cence, cela m'était im­pos­si­ble, et au con­traire je me li­ai de plus en plus avec elle. En­fin, en­ragée de savoir, je me livrai à ces pe­tites fi­ness­es bêtes qui réus­sis­sent tou­jours.--Je di­sais à L..., notre pre­mier rôle:--Vous aimez le vi­olet, à ce qu'il paraît?--Oui, pourquoi cela?--C'est que Berthe vous at­tendait, m'a-​t-​elle dit, et elle avait mis un peignoir à pe­tites fleurs pen­sée!--Eh bi­en, répondait-​il, c'est vrai, puisqu'elle vous l'a dit!--Et moi j'étais stupé­faite, car l'ex­péri­ence répétée dix fois à pro­pos de la même soirée réus­sis­sait tou­jours de même, et Berthe avait tou­jours eu, ce même soir-​là, le peignoir safran et le peignoir rose, et le bleu ciel, et le vert d'eau, et le lilas ten­dre, et des fleurettes de toutes les couleurs de fleurettes!

»Quand je fus tout à fait son amie, il fal­lut par­ler, car cela m'étouf­fait. Per­me­ts-​moi, lui dis-​je, une ques­tion qui va sans doute nous brouiller, mais je t'aime tant, belle et bonne comme tu es, que je ne puis me résign­er plus longtemps à douter de toi.--Douter de moi? fit-​elle avec un air réelle­ment at­tristé. T'ai-​je don­né une oc­ca­sion de me croire égoïste; et t'es-​tu quelque­fois adressée à ma com­plai­sance ou à ma pitié pour les mal­heureux sans obtenir ce que tu désir­ais?--Non pas, mur­mu­rai-​je, un peu hon­teuse déjà de ma vi­laine ac­tion, mais je voudrais com­pren­dre.... dans quels rap­ports tu es avec nos ca­ma­rades?--Mais, dans les rap­ports les meilleurs et les plus sim­ples.--Mais, dis-​je, im­pa­tien­tée, je voudrais savoir s'ils sont tes amis ou... --Ou... achève!--Eh bi­en! tu m'y forces, ou tes amants!--Ma foi, ma chère, dit Berthe, tou­jours af­fa­ble et pour­tant avec une cer­taine nu­ance de rail­lerie, per­me­ts-​moi de te faire ob­serv­er que la dis­tinc­tion m'échappe lorsqu'il s'ag­it d'af­fec­tion en­tre des hommes et une femme, mais peut-​être ne com­pre­nais-​je pas bi­en le mot dont tu t'es servie? Veux-​tu me de­man­der par là si je dois à l'ad­mi­ra­tion et à la générosité d'un de ces messieurs la robe que j'ai sur le dos et les bot­tines que tu me vois aux pieds et le châle de l'Inde que Lucette me tient sur son bras en ce mo­ment-​ci? Si c'est cela, non, Jacque­line, ils ne sont pas _mes amants_, comme tu dis avec ce pluriel am­bitieux; je paye mes souliers au cor­don­nier et mes cha­peaux à la modiste, comme ma viande au bouch­er et mon épicerie à mon épici­er, avec l'ar­gent que le caissier me compte le pre­mier du mois! et je su­is toute à toi, et la ques­tion ne nous brouillera pas, car on ne saurait se brouiller pour des ques­tions qui n'ont au­cun sens!

»Il était réservé à une autre oc­ca­sion de me faire en­ten­dre la pro­fes­sion de foi de Berthe. A ce pro­pos, per­me­ttez-​moi de pass­er légère­ment sur ce qui touche à ma pro­pre vie. J'en étais, vous m'avez tous con­nue alors, à mon grand dés­espoir pour ce beau comé­di­en ital­ien qui rap­pelait la fameuse déf­ini­tion de l'écrevisse, _pe­tit pois­son rouge qui marche à recu­lons_, si heureuse­ment cor­rigée par Cu­vi­er à l'Académie française, en ce sens qu'il n'était ni comé­di­en, ni Ital­ien, ni beau surtout. Je me mourais dans ces jo­lis in­stants de rage où l'on se casse la tête con­tre des murs et où l'on ar­rache à pleines mains de longs cheveux, si cru­elle­ment re­gret­tés six mois après. Berthe me con­so­lait comme une soeur avec une douceur et une pa­tience angéliques; mais, je dois le dire, ces con­so­la­tions mêmes m'ir­ri­taient, car elle sem­blait trop man­ifeste­ment ig­nor­er, quant à elle, les souf­frances qu'elle ve­nait soulager, et sa pitié, par trop sere­ine, me rem­plis­sait de con­fu­sion. On eût dit un être supérieur venant vers­er un baume di­vin sur des blessures qu'il ne con­naî­tra ja­mais, et tout mon coeur se ré­voltait con­tre cette fierté su­perbe.

--»Ain­si, lui dis-​je ex­as­pérée en­fin, tu n'as ja­mais eu ni amant ni cha­grin d'amour, et j'ajoutai avec colère: ni sang dans les veines prob­able­ment?--Amie, me répon­dit Berthe avec une grande douceur, je crois que vous con­fondez, toutes tant que vous êtes, des choses qui hurlent de se trou­ver en­sem­ble, et peut-​être passez-​vous votre vie à vous faire des il­lu­sions et à les per­dre? Vous don­nez votre âme, vos se­crets, votre mai­son, votre lib­erté au pre­mier venu, et vous faites après cela grand bruit, vous, des bo­hémi­ennes de grand chemin, pour lui aban­don­ner un bi­en que les héroïnes de l'an­tiq­ui­té et les mar­quis­es du XVI­IIe siè­cle n'es­ti­maient pas si haut que vous le faites. La rai­son ne con­seillerait-​elle pas de faire tout le con­traire? Les faveurs que vous ac­cordez vous sem­blent d'un si haut prix que l'homme qui les a reçues est dis­pen­sé de toute po­litesse. Lui seul est beau, spir­ituel, sacré en­tre les hommes, et c'est vous of­fenser di­recte­ment que de voir la beauté et l'es­prit ailleurs que chez lui. Puis, quand vous apercevez qu'il n'est rien de ce que vous aviez in­ven­té, vous ar­rachez vos cheveux que per­son­ne ne vous rem­plac­era. Pour moi, ma chère Jacque­line, j'ai du sang dans les veines, quoi que tu en dis­es; mais si j'ad­mire des yeux noirs je ne me fig­ure pas pour cela qu'il n'y a plus au monde d'autres yeux noirs, et surtout je ne leur donne pas le droit de lire jusqu'au fond de mon âme. Je me crois quitte en­vers les plus belles lèvres du monde quand je leur ai per­mis de bais­er ma joue. Si je ne me su­is pas mar­iée, c'est pour ne pas avoir de mari; mais je vois que vous en avez tou­jours un. J'ai gag­né ma vie depuis l'âge de dix ans, et pour prévoir le cas où je de­vrais aban­don­ner notre art, j'ai ap­pris non pas un méti­er, mais tous les métiers de femme, et je les sais tous comme une ex­cel­lente ou­vrière. Aus­si su­is-​je par­faite­ment li­bre! Je met­trais à la porte un mon­sieur qui m'of­frirait une bague de quinze sous, mais je ne con­sen­ti­rai ja­mais à dire qu'il n'y a qu'un seul homme au monde, fût-​il Anti­noüs ressus­cité avec l'es­prit de Ri­varol! Artiste, j'aime la beauté; femme, l'es­prit et les bonnes manières, comme j'aime les fleurs, la musique et les vins de soleil, et si vous voulez me par­ler de cer­taines faib­less­es qu'il n'est ja­mais de bon goût d'avouer, je vous di­rai qu'une femme a tou­jours le droit de ne pas se les rap­pel­er elle-​même! Et laisse-​moi ajouter ce­ci, vous me sem­blez toutes plus avares que le ciel et la na­ture, car ils ne choi­sis­sent pas une seule fleur cachée et un seul coin de terre pour y vers­er à flots la lu­mière et la joie! Mais, ajoutait-​elle, je vois bi­en que nous ne nous com­prenons pas: laisse-​moi.

»Ain­si par­lait Berthe, plus élo­quem­ment sans doute, car ses yeux et ses lèvres si fières ex­pri­maient toute l'ardeur de son sang, et moi je l'écoutais songeuse, me dis­ant pour­tant que je n'échang­erais pas mes âpres souf­frances con­tre cette tran­quil­lité trop surhu­maine. Voulez-​vous un dernier trait pour cette bi­ogra­phie à bâ­tons rom­pus: J'ai con­nu un je­une pi­aniste nom­mé Oc­tave, très-​épris de Berthe, et se mourant d'amour pour elle, _quoiqu'elle ne l'eût pas re­poussé_. J'avais vu cet en­fant vers­er tant de larmes et don­ner tant de mar­ques d'une douleur vraie, que je ne pus m'em­pêch­er d'aller sup­pli­er Berthe pour lui.--Mais, ma bonne Jacque­line, me répon­dit-​elle, je com­prends mal ce qu'il veut; je ne lui ai ja­mais fer­mé ma porte ni re­fusé ma main. Il me de­mande si je lui su­is fidèle, et je ne sais pas bi­en ce qu'il veut dire! Pen­dant les bonnes et longues heures que j'ai passées avec lui, il est cer­tain que je m'oc­cu­pais de lui et non pas d'un autre, car rien ne m'em­pêchait de les pass­er ailleurs si tel eût été mon bon plaisir. Me de­mande-​t-​il si je pressen­tais sa venue et si j'ai passé ma vie à l'ador­er, même à l'époque où ma nour­rice m'en­dor­mait dans ses bras? Il est cer­tain que j'ai aus­si mangé des tartines de con­fi­ture, et plus tard ap­pris des rôles, et il y a aus­si des heures où je vais les répéter au théâtre. Est-​ce là ce qu'il me re­proche, ou désire-​t-​il savoir si j'aimerai en­core ses cheveux blonds et ses dents blanch­es quand ses dents seront de­venues noires et ses cheveux blancs? Pour cela, non, tu peux le lui dire d'avance; mais s'il veut que je m'en­gage à n'aimer ja­mais que ce que j'ai aimé, la Beauté, la Je­unesse et le Charme, il peut en être cer­tain d'avance, et je ne lui de­mande pas d'autre fidél­ité que celle-​là! Peut-​être a-​t-​il une fée pour mar­raine, et elle lui promet qu'il gardera tous ces dons jusqu'à qua­tre-​vingts ans, comme Ni­non; mais, Jacque­line, nous ne croyons guère à cela, nous qui jouons si sou­vent les fées, et d'ailleurs, si cela ar­rive, nous le ver­rons bi­en. Va, Jacque­line, tu peux lui dire que je lui su­is très-​fidèle!

»Berthe di­sait aus­si: Je con­nais un poëte très-​sen­sé, qui, bi­en en­ten­du, ne fait pas par­tie de l'École du Bon Sens. Quand il adore une maîtresse, il ne fait pas faire son por­trait, car ja­mais un artiste ne peut re­pro­duire un ob­jet qu'il a sous les yeux, et si les pein­tres en dé­cors es­quis­sent si bi­en les fleurs, les fruits et tous les ac­ces­soires matériels, c'est qu'ils le font sans mod­èles et seule­ment de sou­venir. Le poëte de qui je par­le court les marchands de tableaux et les bou­tiques de bric-​à-​brac jusqu'à ce qu'il ait trou­vé le por­trait qu'il cherche, et il le trou­ve. Il y a tou­jours un homme de génie qui, sa palette à la main, a dev­iné, deux cents ans d'avance, une per­son­ne qui de­vait naître. Eh bi­en, avec un peu plus de pa­tience, la femme qui re­grette un amant per­du pour­ra de même retrou­ver son por­trait vi­vant, car la na­ture a bi­en moins d'imag­ina­tion qu'on ne pense et tire le même type à des mil­liers d'ex­em­plaires. Aus­si les dés­espoirs amoureux ont-​ils été in­ven­tés par les pa­resseux qui cherchent des pré­textes pour ne pas tra­vailler et qui ne pren­nent pas de bains russ­es!

»Il y avait au théâtre une sorte de ma­ga­sin dont les fenêtres don­naient sur la rue Basse-​du-​Tem­ple; dans l'in­ter­valle d'une longue répéti­tion, Berthe était venue là pour respir­er un peu, et elle avait ôté son fichu de cou. Ain­si ap­puyée sur la barre de la fenêtre, son beau corps for­mait une ligne idéale, et son cou et sa poitrine nus au­raient damné les anges. M..., notre je­une pre­mier, qui était en­tré der­rière elle, sen­tit tout son sang re­fluer vers son coeur, et les yeux trou­blés, fasciné et ébloui de ce spec­ta­cle di­vin, il s'avança à pas si­len­cieux et posa un bais­er sur ce col nu dont la blancheur l'at­ti­rait d'une manière ir­ré­sistible.

»Berthe ne se re­tour­na pas.

»M... perdit tout à fait la tête, et cette fois, ce fut le mil­li­er de bais­ers dont par­le Cat­ulle! En­fin, Berthe tour­na lente­ment la tête.--Tiens, c'est toi, M..., dit-​elle, je croy­ais que tu ne jouais pas au­jourd'hui? Comme j'en­trais aus­si à ce mo­ment-​là, M... sor­tit presque fou.--Eh quoi! dis-​je à Berthe, tu ne savais pas qui c'était?--Oh! répon­dit-​elle en souri­ant, sa main avait touché la mi­enne, et je savais tout ce qu'il fal­lait savoir! Je me su­is sou­vent de­mandé si dans un siè­cle païen Berthe n'au­rait pas été la Sagesse elle-​même? Elle ne l'est pas à coup sûr dans un âge de rédemp­tion où nous ne pou­vons pas lever les yeux au-​dessus de notre four­mil­ière fangeuse, sans voir de grandes croix d'or se dé­couper sur l'opale des nuées et sur l'azur du ciel.»

Tout le monde ad­mi­ra beau­coup cette dernière re­stric­tion de madame Philomène, et la reine fit signe à madame Fi­ammette que c'était à son tour de par­ler.

--«Mes­dames, dit Fi­ammette...»

VII

GALATÉE ID­IOTE

--IR­MA CARON--

Un matin que le dieu as­sem­bleur de nu­ages, Jupiter lui-​même, était al­lé courir les amourettes, qui sait? peut-​être sous son habit de cygne, ou bi­en déguisé en pluie d'or et en oura­gan de ban­knotes, les autres dieux eu­rent la fan­taisie d'en­tr­er dans l'ate­lier où le fils de Sat­urne passe ses jours à mod­el­er des fig­ures d'hommes et de femmes, sans le sec­ours d'au­cun rapin, ni mod­èle, ni prati­cien quel­conque. Comme chez tous les artistes, la porte fer­mait as­sez mal, et, quoiqu'ils n'eu­ssent pas la clef, les olympi­ens n'éprou­vèrent que très-​peu de dif­fi­culté à pénétr­er chez le maître.

Une fois in­tro­duits dans le sanc­tu­aire, ils se mirent à re­garder avec cu­riosité les ébauch­es, les fig­ures in­achevées qu'on avait cou­vertes de grands linges mouil­lés pour em­pêch­er la terre de se dur­cir, et celles que le mar­bre domp­té et ré­volté em­pris­on­nait en­core à de­mi. Apol­lon, Mer­cure et le je­une Bac­chus re­gar­daient surtout avec cu­riosité les im­ages féminines, tan­dis que Di­ane et Vénus elle-​même de­ve­naient rêveuses de­vant le torse nu d'un berg­er ado­les­cent. Les déess­es couraient comme des folles sur les échafaudages, et jouaient avec les ébau­choirs. Vous voyez d'ici l'es­piè­glerie que de­vaient amen­er ces en­fan­til­lages.

On ré­so­lut de met­tre à prof­it l'ab­sence du ter­ri­ble Zeus pour sculpter sans lui, avec sa pro­pre argile et ses pro­pres out­ils, une femme par­faite­ment belle.

Comme toutes les fois qu'on joue la comédie en so­ciété ou qu'on fait de l'art en­tre am­ateurs, on chargea du gros de l'ou­vrage le seul artiste qui fût présent, Vul­cain. C'est lui qui mod­ela en terre la nou­velle Galatée, et quel chef-​d'oeu­vre! Traits en­fantins et su­perbes, ar­dente et riche crinière, bras dignes de l'arc, corps d'ama­zone vic­to­rieuse, pieds aux on­gles purs, aux doigts écartés; Coy­sevox lui-​même n'au­rait pas fait mieux.

Puis Vénus dé­noua sa cein­ture et toucha le sein de Galatée, et elle lui don­na ain­si le charme ir­ré­sistible.

Les autres dieux firent aus­si leurs présents.

Bac­chus, pareil aux femmes, ac­cor­da à Galatée le pou­voir d'af­fol­er et d'enivr­er les en­fants et les vieil­lards.

Apol­lon la doua de la symétrie; il lui don­na le nom­bre et le rhythme har­monieux des mou­ve­ments.

Mars, l'ardeur héroïque; Junon, la fierté; Pal­las, les colères ven­ger­ess­es; Cérès, la couleur blonde; Mer­cure, l'ha­bileté en af­faires, l'art d'élever des amants et de s'en faire trois cent mille livres de revenu; Di­ane, cet air de vir­ginité sans lequel une femme n'est pas adorable.

Le cru­el Amour don­na à ses dents la blancheur et la force des dents de ti­gresse, à ses on­gles la rage meur­trière de ceux des bêtes fauves.

La Nu­it et les Par­ques lui firent des sour­cils noirs et de grands cils noirs.

Ain­si l'ou­vrage était bon. Et toute­fois, avant de l'exé­cuter en mar­bre, il fal­lait com­pléter le mod­èle et lui met­tre les deux pe­tites choses qui lui man­quaient, l'in­tel­li­gence et l'âme. Mais l'ate­lier était si mal en or­dre! On eut beau fouiller les bahuts et re­tourn­er les cof­fres, im­pos­si­ble de trou­ver les in­tel­li­gences et les âmes, et de devin­er où Jupiter avait pu les ranger.

--Pour ce qui est de l'âme, dit Amour, j'en ai bi­en une sur moi, as­sez mé­diocre, à la vérité, comme toutes celles que je donne, et je puis bi­en en faire cadeau à Galatée; quant à l'in­tel­li­gence, cherchez!

Mais on n'eut pas le temps de chercher. On en­ten­dit Jupiter qui fre­donnait sa chan­son de Vert-​Galant et de Di­able-​à-​Qua­tre en mon­tant l'es­calier; ce fut un sauve-​qui-​peut général.

Galatée res­ta belle, har­monieuse, ha­bile, vir­ginale, charmer­esse et féroce, mais id­iote.

Telle est, en réal­ité, l'orig­ine de made­moi­selle Juli­ette Caron, la même qui, de­vant nous tous, est de­venue si célèbre comme danseuse d'abord, puis comme comé­di­enne à l'Opéra et au théâtre des Var­iétés, sous le nom d'IR­MA CARON, qu'elle a adop­té; la même aus­si qui doit se mari­er la se­maine prochaine avec un écrivain célèbre, s'il faut en croire les jour­naux habituelle­ment mal in­for­més.

Phénomène véri­ta­ble­ment in­ouï, dont l'ab­sence se fait cru­elle­ment sen­tir dans la mé­nagerie rassem­blée à grands frais par Dau­mi­er, cette je­une artiste unit dans des pro­por­tions fab­uleuses la rouerie la plus machi­avélique à une stu­pid­ité qui dé­passe tous les délires les plus pas­sion­nés de la bê­tise ex­trav­agante. Pour faire en­trevoir son im­mense as­tuce, je racon­terai tout à l'heure briève­ment l'his­toire de sa vie, mais quelques-​uns de ses mots, de­venus célèbres, suf­firont à don­ner une idée de ce qu'elle est comme je­une demoi­selle id­iote.

C'est à elle que va comme un gant la com­para­ison homérique: Elle s'avance, pareille à une oie grasse! La lu­mière étonne ses beaux yeux, l'air étonne ses lèvres suaves, la brise étonne ses cheveux, et ce qu'elle porte surtout avec éton­nement ce sont les tré­sors de son riche cor­sage! Un homme mai­gre qui sen­ti­rait tout à coup pouss­er et poindre sur sa poitrine ces monts de neige an­imés et de mar­bre vi­vant ne les porterait pas, à coup sûr, d'une manière plus gauche et plus em­bar­rassée. Les seuls cas où Galatée ne puisse pas s'éton­ner, ce sont ceux où il faudrait pour cela as­sem­bler deux idées. Alors elle est comme une pierre, ou comme _est au Fes­tin de Pierre_ la stat­ue dont par­le Boileau! A ce su­jet, on cite au théâtre des anec­dotes dont le seul réc­it en­cour­age tous les étrangers à pren­dre les Français pour des menteurs. Une fois, pen­dant une répéti­tion, un rideau de fond se dé­tacha des cin­tres et tom­ba avec un bruit ef­froy­able; une autre fois, six fusils chargés pour une répéti­tion générale de­vant l'in­specteur des théâtres, par­tirent par ac­ci­dent. On sait ce que sont ces vi­olentes sur­pris­es, qui ar­rachent un mou­ve­ment d'ef­froi aus­sitôt réprimé à l'homme le plus brave et le plus sûr de lui-​même.

Ir­ma seule ne bougea pas, ne tres­sail­lit pas, ne se re­tour­na pas. Il lui avait été ab­sol­ument im­pos­si­ble d'as­soci­er l'idée de bruit à l'idée de dan­ger, sem­blable en cela au bouil­lant Ajax! Pour elle, comme pour toutes les moisson­neuses de bluets qui sont en­trées demoi­selles de comp­toir dans le ma­ga­sin de Thalie, le jour ar­ri­va, il ar­rive tou­jours! où elle lais­sa ef­feuiller la blanche couronne qui lui tombait jusque sur les yeux, par les mains d'un je­une pre­mier scrupuleuse­ment gan­té de gants à qua­tre francs cin­quante cen­times. Eh bi­en, le lende­main du soir où cet artiste dra­ma­tique avait marché vi­vant dans son rêve étoilé, il pou­vait racon­ter à ses amis la plus étrange his­toire. Au mo­ment où made­moi­selle Caron avait don­né sa ré­plique dans cette éter­nelle et touchante comédie de l'_Oaris­tis_; au mo­ment où Di­ane avait fui cour­roucée, tan­dis que les ailes sans tache tombaient en pous­sière et où le berg­er avait pu s'écrier, ivre de son idylle: «Te voilà femme main­tenant, et chère à Aphrodite!» à cet in­stant suprême que l'on se rap­pelle, dit un poëte, même après que l'on a ou­blié le nom de son pays et le nom de sa mère, Ir­ma n'avait pas sour­cil­lé; le plus in­sai­siss­able éclair d'émo­tion n'avait pas traver­sé son vis­age; elle avait gardé la sérénité im­pos­si­ble de ces nymphes de pierre qui, depuis trois cents ans, ren­versent leurs urnes in­épuis­ables dans les bassins mur­mu­rants des fontaines.

Voici quelques-​uns de ses mots: il y en au­rait mille.

Made­moi­selle O... di­sait au foy­er à made­moi­selle Caron, en lui par­lant d'un homme à bonnes for­tunes déjà mûr, et plus con­nu comme vaudevil­liste que comme em­ployé au min­istère des fi­nances:

--Oh! ma chère, prends garde à V.... il est bi­en en­nuyeux, va! c'est un homme qui est pen­du toute la journée _après_ une femme!

--Al­lons donc! répon­dit Ir­ma, il ne peut pas, puisqu'il a un bu­reau!

Ir­ma se fig­ure l'univers comme une ligne droite, par­tant de Paris pour aboutir à un point, qui, pour elle, reste dans le vague. Comme un des rois de la fash­ion ve­nait lui faire sa vis­ite d'adieu:

--Vous partez, dit-​elle, est-​ce que vous allez loin?

--Non, fit le dandy, à vingt lieues seule­ment.

--A vingt lieues? alors vous de­vriez bi­en vous charg­er d'une let­tre pour V..., il y est. (A vingt lieues!)

Après celle-​là, faut-​il tir­er l'échelle? Non.

Vis­ible­ment trou­blée depuis longtemps par quelque chose qui lui était in­con­nu, Ir­ma se dé­ci­da en­fin à éclair­cir ses doutes en s'adres­sant à made­moi­selle O...

--Quel est donc, lui dit-​elle, ce mar­tyr dont le vis­age a une ex­pres­sion si di­vine, et qu'on voit chez tous les marchands d'im­ages, les mains clouées sur une croix?

A cette ques­tion prodigieuse, made­moi­selle O..., épou­van­tée, ef­farée, at­ter­rée, fail­lit tomber à la ren­verse.

--Voyons, de­man­da-​t-​elle à Ir­ma en la re­gar­dant en­tre les deux yeux et sans pou­voir dis­simuler sa stu­peur, est-​ce que tu n'as pas fait ta pre­mière com­mu­nion?

--Eh bi­en! qu'est-​ce que tu as à présent, s'écria made­moi­selle Caron en se met­tant à pleur­er; si, je l'ai faite; mais il y a si longtemps! je ne me rap­pelle pas ce qu'on m'a dit!

A cela ajoutez une seule touche. Ain­si que je l'ai con­staté plus haut, Galatée, qui de son vrai nom se nom­mait Juli­ette Caron, a volon­taire­ment, spon­tané­ment, sans que rien l'y forçât, changé ce nom en celui d'Ir­ma Caron. Se com­plaît-​elle dans l'ad­mi­ra­tion du jeu de mots abom­inable et in­génu que forme cet as­sem­blage de syl­labes, ou n'en a-​t-​elle pas eu con­science? A cela, on peut faire la réponse du ser­gent Pi­lou: Ce sera éter­nelle­ment un se­cret en­tre Dieu et elle!

Main­tenant, qui éton­nerai-​je (pas Balzac as­suré­ment, s'il était vi­vant!) en dis­ant qu'avec cet es­prit-​là made­moi­selle Ir­ma Caron, qui n'a pas vingt-​trois ans, a déjà gag­né trente bonnes ou mau­vais­es mille livres de rente? Notez d'abord qu'elle pos­sède une des plus jolies tantes d'ac­tri­ces qui aient ja­mais pronon­cé _ar­moire_ et _cas­trole_! Une tante si élé­giaque et si cru­elle­ment blanchie à la poudre de fleur de riz et qu'un fan­tai­siste croy­ait de­voir at­tribuer à sa mono­manie le prix élevé auquel se vend le riz au lait au café du théâtre des Var­iétés. Pen­dant toutes les an­nées passées à l'Opéra, cette tante de génie eut l'art de reven­dre suc­ces­sive­ment à vingt fi­nanciers (à celui-​ci pour une rente, à celui-​là pour une mai­son de cam­pagne, tou­jours don­nées d'avance!) cette dernière larme furtive et ce dernier geste dés­espéré de l'in­no­cence que l'on ne peut cepen­dant livr­er qu'une fois. Mais elle, très-​forte, ne livrait rien! Elle se bor­nait à dire: C'est im­pos­si­ble, ma nièce est trop dés­espérée!--Eh bi­en! répondait Plu­tus ou Mi­das, je veux par­ler moi-​même à Ir­ma.

Oui, mais com­ment s'ex­pli­quer avec une id­iote? et on gar­dait la mai­son de cam­pagne.

Il fal­lut cepen­dant qu'Ir­ma quit­tât l'Opéra, un cadre ex­cel­lent pour elle! Mais un soir qu'elle dan­sait pour la quar­an­tième fois dans _Robert-​le-​Di­able_, quelqu'un lui de­man­da:

--Dans quoi jouez-​vous ce soir?

--Je ne sais pas, dit Ir­ma, je joue les nonnes!

Le mot fut rap­porté à M. Duponchel et le fit sou­venir que, depuis ce temps, Mac­aron, comme on l'ap­pelait au pe­tit quadrille, n'avait pas dan­sé une fois en mesure, et Mac­aron fut re­mer­ciée.

C'est alors qu'Ir­ma se mon­tra digne de sa tante, et, si elle con­tin­uait à ne rien com­pren­dre, prou­va du moins un in­stinct mirac­uleux de la manière dont nous en­ten­dons les arts en France. Elle fut reçue au Con­ser­va­toire en réc­itant le rôle d'Ag­nès; elle y obtint un ac­ces­sit, puis un sec­ond prix, tou­jours avec le rôle d'Ag­nès; elle fut en­gagée à l'Odéon, puis à Rouen, tou­jours avec le rôle d'Ag­nès, puis en­fin, il y a qua­tre ans, aux Var­iétés, sur la foi des sou­venirs qu'elle a lais­sés dans le rôle d'Ag­nès.

A Rouen, elle a joué à elle seule (pas sur la scène) une longue et ad­mirable comédie qui la fait devin­er tout en­tière. Deux hommes, très-​spir­ituels tous les deux, s'étaient as­so­ciés pour diriger le théâtre. Aimée of­fi­cielle­ment du plus âgé, elle se lais­sait aimer en ca­chette par l'autre. Pen­dant trois an­nées elle a dirigé le théâtre sous leurs noms; ni l'un ni l'autre ne se dou­ta ja­mais de son in­flu­ence, tant ils la voy­aient stupi­de! Mais in­spi­rant, sans avoir l'air d'y touch­er, toutes les ré­so­lu­tions, la pru­dence la mieux éveil­lée échouait con­tre les re­gards de ses yeux de faïence, et elle mul­ti­pli­ait les traits de génie avec au­tant de prodi­gal­ité que les coq-​à-​l'âne. Com­ment les deux di­recteurs ne se sont-​ils pas aperçus qu'elle les jouait tous deux? Et lorsqu'ils s'abor­daient, cha­cun voulant obtenir de son as­so­cié une aug­men­ta­tion ou un béné­fice pour l'adorée, com­ment n'ont-​ils pas éclair­ci le quipro­quo? Et plus tard, com­ment Ir­ma Caron a-​t-​elle domp­té les au­teurs dra­ma­tiques, la presse, tout le mon­stre parisien?

C'est qu'elle pos­sède cette force supérieure à la vapeur, à l'élec­tric­ité et au génie qui les em­ploie, cette force faute de laque­lle les poëtes vont mourir à l'hôpi­tal ou à la porte de l'hôpi­tal: la douce, l'im­mac­ulée, l'im­muable, la tri­om­phante et sere­ine Bê­tise.

VI­II

LA FEMME DE TREIZE ANS

--EM­ME­LINE--

Peut-​être faudrait-​il mon­tr­er une femme après cette comé­di­enne; mais les procédés lit­téraires, j'en­tends les plus in­génieux et les plus déli­cats, sont de­venus si grossiers à force d'avoir été em­ployés, qu'il vaut mieux les ou­bli­er franche­ment et marcher tout droit de­vant soi.

Je su­is à l'Opéra; j'y reste. Si vous avez traver­sé les couliss­es de l'Opéra pen­dant l'hiv­er de 1853, vous de­vez vous rap­pel­er la fu­rie d'en­thou­si­asme avec laque­lle on y ad­mi­rait alors la beauté d'une je­une fille de treize ans, la pe­tite Mignon, de son vrai nom Em­me­line Bazin, fille de madame Bazin, marchande à la toi­lette dans la rue de Provence. A la classe, au théâtre, chez les di­recteurs, c'était un en­goue­ment pas­sion­né pour cette tête vir­ginale et mourante, si raphaé­lesque sous sa chaude pâleur et sous ses cheveux noirs, plus fins qu'abon­dants. Les yeux ar­dents sous des cils démesurés, des lèvres si douces et si tristes, ces pe­tites mains longues et déjà blanch­es et par-​dessus tout l'ex­pres­sion résignée et poé­tique des traits qui don­nait un charme douloureux à tant de grâces en­fan­tines, pre­naient et sub­juguaient les âmes. Camille Roque­plan a peint d'après Em­me­line une tête qui reste un de ses chefs-​d'oeu­vre, et que M. Agua­do vient de re­pro­duire tout dernière­ment par la pho­togra­phie. Ce por­trait, type de la beauté angélique, sem­ble celui d'une je­une mar­tyre, des­tinée à être égorgée sous ses ros­es blanch­es avant même d'avoir mouil­lé ses lèvres au bord de la coupe, et ex­plique la sé­duc­tion ir­ré­sistible ex­er­cée par Em­me­line sur un monde où il se re­mue pour­tant sans relâche tant d'or et tant d'idées, et qui ne perd pas les min­utes à s'at­ten­drir.

On l'ado­rait d'au­tant plus que c'était une véri­ta­ble en­fant, si émue et émerveil­lée pour un ho­chet ou pour un bout de ruban, pour quelques bon­bons que lui don­naient ces char­mantes femmes, made­moi­selle Louise Mar­quet ou made­moi­selle Mathilde Mar­quet, ou made­moi­selle Legrain, ou made­moi­selle Nathan, ou made­moi­selle Crétin, qui ressem­ble au por­trait de la Jo­conde! Madame Cer­ri­to et cette il­lus­tre Al­boni, qui est bonne par-​dessus le marché, mangeaient de bais­ers la pe­tite Mignon, et, pen­dant la représen­ta­tion, lorsqu'elle pou­vait en­tr­er pour quelques in­stants dans une des «lo­ges sur le théâtre,» dans celle de M. Bar­bi­er ou dans celle d'Arthur Kalbren­ner, on la fê­tait comme une pe­tite princesse. Et elle re­mer­ci­ait si gen­ti­ment, si naïve­ment! Made­moi­selle Al­boni lui di­sait un jour: Pe­tite Mignon, aimerais-​tu à être la fille d'une reine?--Si je n'avais pas ma mère, répon­dit Em­me­line. Oh! oui, sans doute, oui, madame, car je me sens bi­en heureuse quand vous m'em­brassez! (O di­vine in­spi­ra­tion des en­fances ray­on­nantes!) Mais c'est ici qu'il faut plac­er l'his­to­ri­ette du pein­tre Abel Ser­vais, mort d'une mal­adie de langueur à Nice, _Niz­za Marit­ta_, le 20 mai dernier, à cette époque de l'an­née où le poëte s'écrie: «_Voici le temps de respir­er les ros­es!_» Je copie ici, pour ex­pli­quer la sit­ua­tion, un frag­ment d'une let­tre écrite par Abel.

_A Mon­sieur Ed­mond Richard, à Rome._

«.... Inu­tile donc de te racon­ter par quelle série de cir­con­stances très-​na­turelles les grands por­traits de Vestris et de made­moi­selle Guimard, exé­cutés pour le min­istère, m'ont valu mes en­trées dans les couliss­es de l'Opéra. Ce que je veux te dire, c'est que, moi aus­si, je vais es­calad­er le ciel de mon rêve! En­fin, Ed­mond, moi qui ne pou­vais com­pren­dre l'Amour que ser­ré dans mes bras et en­dor­mi sur ma poitrine; moi qui voulais sen­tir bat­tre le coeur de mes idol­es et qui meur­tris­sais ma chair con­tre la pierre et le bronze de ces stat­ues, je l'ai trou­vée, Béa­trix et Lau­re, cette con­science vis­ible de mon génie, cette âme de ma pen­sée que tu me souhaitais et qui m'in­spir­era mille chefs-​d'oeu­vre! Je t'ai dit qu'elle est de­scen­due du ciel hi­er même et qu'elle a treize ans: qu'im­porte? car je me brûlerais la cervelle avant de lui laiss­er devin­er cet amour; elle sera tou­jours pour moi le céleste dé­mon couron­né d'étoiles qui éveille les lyres en marchant sur les nuées frémis­santes; di­vinité vers qui je tendrai mes mains si­len­cieuses! Devine, car je ne su­is pas poëte! Depuis que j'ai vu Em­me­line, je com­prends tout, je sais tout, mes yeux plon­gent à nu dans l'in­fi­ni, je n'ai qu'à laiss­er courir sur la toile mes mains im­pa­tientes et à retrou­ver dans mon sou­venir son re­gard, qui me dit: Tra­vaille! et ses mains dans lesquelles, vis­ibles pour moi seul, on­doient les palmes ver­doy­antes...»

Comme je n'écris pas un ro­man, veuillez ac­cepter sans ex­pli­ca­tion que l'ate­lier d'Abel Ser­vais est pré­cisé­ment con­tigu au très-​riche ap­parte­ment oc­cupé par made­moi­selle Eu­phrasie Godevin, de l'Opéra, au haut d'une mai­son-​hô­tel de la rue Bour­sault, élevée seule­ment de trois étages. Vous pensez bi­en qu'ayant là, à la portée de main, les _Oeu­vres com­plètes de M. Scribe_ (édi­tion Furne, avec les gravures d'après les deux Jo­han­not), il me serait facile d'y trou­ver un _truc_ pour ren­dre vraisem­blable cette cir­con­stance vraie. Mais alors, à quoi cela servi­rait-​il de ne pas aller à la comédie et de rester chez soi, chaussé de bonnes pan­tou­fles, en s'oc­cu­pant à lire _At­ta Troll?_ Quoi qu'il en soit, le facétieux car­ica­tur­iste Car­don­net, si franche­ment exécré par M. Philip­pon, à cause de son manque d'ex­ac­ti­tude, avait oc­cupé, avant Ser­vais, l'ate­lier de la rue Bour­sault, et, par suite de la gaminer­ie in­hérente à son car­ac­tère, avait cru de­voir percer dans son mur force trous de vrille, pour épi­er l'ex­is­tence très-​tour­men­tée d'Eu­phrasie Godevin. Cette cir­con­stance, con­nue d'Abel, lui avait été jusqu'alors on ne peut plus in­dif­férente; mais devinez avec quelle ardeur il vint coller, tan­tôt ses yeux, tan­tôt son or­eille aux trous de vrille, quand il eut re­con­nu à travers la cloi­son, chez Eu­phrasie, la voix mélodieuse d'Em­me­line Bazin. Aus­si ne perdit-​il ni un mot ni un geste de la scène qui se pas­sa en­tre cette idéale en­fant et made­moi­selle Godevin, ce qui ex­plique son tré­pas élé­giaque! Il mou­rut, comme tant de rêveurs, faute d'avoir médité le mot du fi­nancier Ou­vrard: que le pre­mier de­voir d'un homme est d'être com­pléte­ment et régulière­ment rasé tous les matins avant sept heures.

Ivre de douleur, déchevelée, noyée de larmes, ses habits dé­tachés et ar­rachés, pous­sant des cris et des san­glots, Eu­phrasie Godevin, ivre d'une abom­inable douleur, frappe sa tête con­tre les mu­railles.

En­tre la pe­tite Mignon qui a for­cé la con­signe.

Mignon? non pas; celle-​là n'est pas la pe­tite Mignon, celle-​là n'est pas Em­me­line! Elle est pâle en­core, mais de la pâleur sin­istre et ef­fron­tée de l'orgie; dans ses yeux c'étaient des rayons, à présent ce sont des char­bons ar­dents et des flammes sous les cils d'un noir funèbre. Le geste im­pu­dent et har­di, le sourire cynique; c'est en­core la je­une fille de treize ans, mais qui a vécu treize ans dans l'En­fer en scan­dal­isant l'En­fer.

Eu­phrasie se lève en sur­saut.

--Par­don, mur­mure-​t-​elle d'une voix étouf­fée, je ne puis pas vous voir, je ne puis voir per­son­ne; et d'un geste vi­olent elle veut ren­voy­er Em­me­line.

--Al­lons, dit celle-​ci, lais­sons là le _mé­lo_, ou nous ne finirons ja­mais! Tu as tou­jours pris la vie au trag­ique; tu ne peux pas te fig­ur­er que c'est une comédie, comme _Mer­cadet_ et _Les Fourberies de Scapin_: mais, par­lons bi­en! Ton Agénor s'est trompé de nom en sig­nant une let­tre de change, et il a ou­blié de pay­er la let­tre de change, et tu as peur qu'il n'aille là-​bas; il n'ira pas, voilà son pa­pi­er!

--Hein! fit Eu­phrasie stupé­faite jusqu'à l'épou­vante, on vous l'a don­né? vous me le ren­dez!

Et elle cou­vrait de bais­ers et de larmes les mains de la pe­tite Mignon.

Em­me­line re­gar­da made­moi­selle Godevin avec une in­so­lente et pro­fonde pitié.

--Ah! mur­mu­ra-​t-​elle, cette fille-​là ne com­pren­dra ja­mais. Mais voyons, cherche-​moi d'abord de l'eau-​de-​vie et une robe de cham­bre, et un cigare, et des pan­tou­fles! et puis cau­sons.

Et lorsque Eu­phrasie eut obéi, Em­me­line reprit:

--Écoute-​moi, grande sotte, et ne réponds rien, tu di­rais des choses inu­tiles! On ne m'a pas don­né ça, parce qu'on ne donne rien, mais je l'ai acheté, parce que j'achète tout ce que je veux! Main­tenant, je ne viens pas te le ren­dre, je viens te le ven­dre; je ne t'aime pas, moi, je n'aime per­son­ne.

--Mais, bal­bu­tia Eu­phrasie, je n'ai plus rien, il m'a tout pris!

--En­fin! dit Em­me­line avec un pro­fond soupir, dé­cidé­ment elle est bête! In­no­cente que tu es (et elle s'en­velop­pait d'une fumée épaisse!), il paraît que tu as quelque chose en­core, puisque je viens t'of­frir de la marchan­dise, et tu sais une chose, c'est que je ne fais pas par­tie de la _so­ciété du doigt dans l'oeil_.

--Eh bi­en, par­le, je ferai tout ce que tu voudras!

--Par­bleu! je l'es­père bi­en; mais je t'en sup­plie, tâche de com­pren­dre. Vois-​tu, je sais tout, j'ai le flair de l'in­stinct et le génie de toutes les af­faires; je compte comme Roth­schild, j'ai de la glace dans les veines, et je me soucie des hommes et des femmes au­tant que de ça! Par mal­heur, je vais sur mes qua­torze ans (on n'est pas par­faite!) et ma mère m'en­nuie; ma mère, vois-​tu, a une mal­adie, son garde mu­nic­ipal qu'elle veut épous­er; seule­ment, voilà ce que je n'aime pas, elle veut l'épous­er avec les im­menses cap­itaux que j'ai déjà réu­nis. Eh oui! ne t'étonne pas, tu pens­es bi­en que si je fais l'en­fant avec tous ces _birbes_, ça ne peut pas être pour le roi de Prusse!

--Mais, ob­jec­ta Eu­phrasie Godevin un peu ras­surée et rev­enue à son car­ac­tère, tu en as en­core pour huit ans à être mineure: com­ment faire pour t'af­franchir de ta mère, car le Code est formel?

--Voilà, dit Em­me­line, j'ai joué le grand jeu, j'ai in­téressé à moi madame de Therme, une des plus grandes dames de France, que j'ai ren­con­trée chez son con­fesseur. Je me su­is jetée à ses pieds, et je l'ai sup­pliée de me faire en­tr­er dans une mai­son re­ligieuse, en lui dis­ant que ma mère voulait me ven­dre. Il a été ques­tion d'as­sem­bler un con­seil de famille et d'en­lever ma tutelle à madame Bazin; mais j'ai un moyen de tout ar­rêter, si ma mère veut être raisonnable et se con­tenter de se mari­er avec une hon­nête ai­sance.

--Seule­ment, fit Eu­phrasie, il te faut un dé­posi­taire!

--Oui, ma biche. Tu y viens donc? Je vous ap­porte la for­tune, mais n'es­pérez pas m'égorg­er; vous au­rez un quart dans les béné­fices, pas un liard de plus, car je garde votre _fafiot_, et je le rangerai dans un en­droit où per­son­ne ne le retrou­vera, pas toi plutôt que les autres. Il y a bi­en le cas où tu me le prendrais de force à présent, mais (dit-​elle en tirant de sa poche un poignard long et aigu), il y a aus­si ça.

--Ah! ma chère, répon­dit Eu­phrasie avec un soupir d'en­vie, tu es joli­ment forte!

--Oui, dit Em­me­line. J'au­rai deux cent mille francs sur l'af­faire des ter­rains du clos Saint-​Lazare, puis il y a les rentes, deux cents ac­tions dans l'af­faire des fi­acres, dès qu'elle se fera, et c'est à moi spé­ciale­ment qu'a été don­né le priv­ilége du pe­tit théâtre à bâtir rue de Rivoli; seule­ment il me faut un prête-​nom, c'est Agénor qui le sera, et c'est lui aus­si qui réalis­era en ar­gent les malles de bi­joux que j'ai en­fouies. Il sera riche et toi aus­si, et moi aus­si, moi surtout! Mon plan est bi­en sim­ple; Gérard sort au­jourd'hui de Saint-​Cyr. Dans sept ans, il sera dé­coré et cap­itaine; grâce au mil­lion que je lui ap­porterai il ob­tien­dra de repren­dre le titre et le nom de sa mère, nous nous marierons, et tout sera dit. Car lorsqu'on n'est pas hon­nête fille, il faut se faire hon­nête femme ou on ne mérite au­cune pitié, car on est une bête!

--Et quand veux-​tu t'en­ten­dre avec Agénor?

--Je vous don­nerai un ren­dez-​vous, et je viendrai avec mon no­taire! Je ver­rai Gérard chez toi tous les huit jours; de plus tu loueras sous ton nom dans le faubourg Saint-​Ger­main une cham­bre dont tu me remet­tras la clef et où per­son­ne n'en­tr­era ja­mais, pas même toi! car on a beau être forte, il faut prévoir tout, même les caprices!

--Mais, dit Eu­phrasie...

Sa voix s'éteignit; les deux femmes échangèrent quelques mots ab­sol­ument à voix basse, quoiqu'elles crussent être toutes seules, et toutes deux rou­girent.

Comme je l'ai dit en com­mençant, Al­bert Ser­vais, qui avait tout en­ten­du, est mort, mais il n'est pas de­venu fou, ce qui té­moigne d'une grande én­ergie. Aus­si c'était un col­oriste, nour­ri de Shak­speare. Le soir même du jour où avait eu lieu cette con­ver­sa­tion trop parisi­enne, la pe­tite Mignon, sur la scène de l'Opéra, était ac­coudée sur un pan de dé­cor, dans une pose déli­cieuse­ment naïve et en­fan­tine.

--Vous avez du cha­grin, mon en­fant, lui dit un min­istre.

--Oui, mon­sieur; ce soir, en venant au théâtre, il fait une si belle nu­it! j'ai vu le ciel bleu plein d'étoiles, j'ai pen­sé que ma mère qui m'aime tant ira peut-​être là avant moi, et depuis ce mo­ment-​là... je pleure!

IX

LA JE­UNE FILLE HON­NÊTE

--CLAIRE--

--Com­ment! elle aus­si, cette fig­ure angélique et suave qu'il faut pein­dre, non pas au mi­lieu d'un paysage gai ou mélan­col­ique, mais se dé­tachant sur le bleu pur et ap­puyée sur un grand lis; elle aus­si, le sourire de la Saint-​Valentin, la goutte de sang d'où naît la rose rouge aimée par le rossig­nol du poëte, le souf­fle qui fait vi­br­er la harpe de sainte Cé­cile, vous la rangez par­mi les femmes ex­traor­di­naires, ama­zones et bac­cha­ntes fu­rieuses, qui ne peu­vent ex­is­ter qu'à Paris et pour Paris, en­tre la Femme de treize ans et Galatée Id­iote!--O cri­tique! n'ajoute pas un mot, je m'ex­plique tout de suite, sans pren­dre le temps de ral­lumer ma cigarette ni d'en­voy­er ma con­stante pen­sée à celle qui est blonde comme l'Amour même, à celle dont la chevelure est dorée comme l'or de la lyre! Certes, je le sais aus­si bi­en que toi et mieux que toi, il y a partout, dans ces mod­estes pe­tites villes, cachées der­rière une riv­ière d'ar­gent et un rideau de pe­upli­ers, des je­unes filles qui sont hon­nêtes, et qui, dans leurs rêves, sous les rideaux blancs de leur couche en­fan­tine, peu­vent par­ler à la vierge Marie et lui laiss­er voir leur âme toute nue. Celles-​là, je les ai suiv­ies du re­gard sur ce mail en­cadré par les coteaux voisins, sur lequel plane, depuis le temps du roi Charles VII, une poé­tique et tran­quille tristesse. Je les ai adorées avec leur robe d'or­gan­di et leur joli man­telet, un peu tail­lé à la mode de l'an­née dernière; je les ai épiées dans ce coin de jardin mal ratis­sé où roucoulent deux colombes blanch­es penchées vers l'eau cou­verte de ver­dure, près des mûres et des gro­seil­liers! Mais quoi! Paris seul, qui a tout en­fan­té, pro­duit dans sa per­fec­tion grandiose ce type ab­strait qui domine les civil­isa­tions et les lit­téra­tures, LA JE­UNE FILLE HON­NÊTE, ce phénix idéal, ce dia­mant écla­tant de lu­mière, cet être moitié ange et déesse, Séraphi­tus-​Séraphi­ta, de­bout sur une mon­tagne de glace in­cendiée par le soleil, au som­met de laque­lle n'at­teignent pas nos faibles re­gards. Une tache plus pe­tite cent fois que la prunelle d'un in­secte in­vis­ible, et ce Koh-​in­nor n'est plus qu'un cail­lou grossier; un ray­on de moins sur la tête de ce séraphin héroïque, il ne sera plus digne de s'avancer en souri­ant sur les neiges éter­nelles. O toi dont ma pau­vre plume n'ose plus écrire le nom sur les pages de ce pe­tit livre, per­me­ts-​moi du moins de t'em­prunter en­core une fois ce titre, pareil au ca­chet ap­posé sur un cof­fret pré­cieux, que tu don­nais à tes pen­sées ciselées dans l'or pur!

AX­IOME

Une je­une fille qui, de près ou de loin, fût-​ce même par une haute fenêtre, fût-​ce en pas­sant une minute dans une rue, a en­tre­vu le spec­tre de la Mis­ère;

Celle qui a été saluée par un pau­vre sans pou­voir lui faire l'aumône _elle-​même_;

Celle qui a lu un ro­man de Wal­ter Scott, ou un vol­ume des poésies d'Al­fred de Mus­set, ou qui a aperçu la cou­ver­ture d'un livre de Paul de Kock (même de loin et sans avoir eu au­cune per­cep­tion des car­ac­tères qui y étaient im­primés);

Celle de­vant qui on a nom­mé le théâtre du Palais-​Roy­al;

Celle de­vant qui deux per­son­nes se sont tu­toyées, fût-​ce son père et sa mère, ou son frère et sa soeur;

Celle de­vant qui un homme s'est mon­tré ten­ant un cigare, même non al­lumé, fût-​ce au bord de l'Océan;

Celle qui a as­sisté à une soirée où des mu­si­ciens jouaient du fla­geo­let ou du cor­net à pis­ton;

Celle qui a brodé, pour une lo­terie, des pan­tou­fles ou tout autre ob­jet à l'us­age d'un homme;

Celle qui con­naît, même de nom, le cold-​cream, la poudre de fleur de riz à l'iris, la poudre rose à polir les on­gles, et les peignes d'écaille blonde;

Celle qui porte des robes de soie et des brod­equins d'étoffe ailleurs que chez elle, et des mou­choirs bor­dés d'une den­telle ou d'une broderie plus large que le fond qu'elles en­tourent;

Celle qui a par­lé à un or­fèvre ou à un lap­idaire;

Celle qui a pronon­cé dans le sa­lon de sa mère une phrase aux péri­odes har­monieuses, ayant un com­mence­ment, un mi­lieu et une fin;

En­fin, celle qui sait «com­ment vi­en­nent les ros­es;»

Peut être par­faite­ment hon­nête et par­faite­ment je­une, mais ce n'est pas elle qui est _La Je­une Fille Hon­nête_.

_La Je­une Fille Hon­nête_ sera belle sans doute et par­faite­ment belle, mais elle n'au­ra ja­mais une de ces beautés provo­quantes et ex­cep­tion­nelles qui ont été don­nées à des cour­tisanes et à des femmes de théâtre, comme en­gins à piper les coeurs. Il est ex­pressé­ment défendu à la Na­ture tout au­tant qu'à la modiste de lui im­pos­er des parures pro­pres à scan­dalis­er les âmes naïves.

Ain­si _La Je­une Fille Hon­nête_ au­ra les cheveux bruns ou d'un blond fon­cé; les splen­dides tons roux dont Ti­tien en­soleille ses crinières, le noir vi­olet, le blond doré et sidéral de l'In­génue de théâtre, n'ont pas le droit de dé­cor­er son front, car toutes ces in­so­lentes richess­es ap­par­ti­en­nent aux dé­soeu­vrées qui suiv­ent le rég­iment du cap­itaine Amour. Surtout, elle ne sera pas ornée par cet as­sem­blage ir­ri­tant qui in­vite aux volup­tés mortelles: des cheveux blonds avec des sour­cils noirs et des cils noirs.

Elle n'au­ra pas des yeux _voy­ants_, pas plus qu'une robe _voy­ante!_ Ses prunelles ne seront ni bleu céleste, ni vert de mer; pas de fib­rilles d'or non plus, ni de pe­tites pier­reries cha­toy­antes dans ses prunelles pro­fondes et calmes.

Elle ne sera ni grande, ni pe­tite, ni d'une taille moyenne, mais presque grande. Car, si une taille moyenne est es­sen­tielle­ment bour­geoise, d'un autre côté la pe­tite taille sem­ble des­tinée aux per­son­nes qui veu­lent jouer l'em­ploi de made­moi­selle Scri­wa­neck, ou à ces femmes à qui les dé­mons in­spirent la détestable idée d'imiter et de par­odi­er en leurs mièvreries le lan­gage in­génu des pe­tits en­fants. Et les je­unes filles grandes, aux bras su­perbes, ne font-​elles pas songer à ces ama­zones qui poussent leurs quadriges im­pétueux sur le sable de M. Ar­nault aîné?

Elle n'au­ra ni les pâleurs funéraires des dames que l'on peut car­ac­téris­er par l'ap­po­si­tion d'un nom de fleurs, soucis ou pen­sées; ni ce teint blanc et rougis­sant dont la vue trou­ble le sang dans nos veines, ni cette peau _dorée comme la je­une vi­gne_ que chante le poëte de Rosi­na, et qui s'har­monise for­cé­ment avec _la lèvre à la turque_. L'em­bon­point et les lis des Autrichi­ennes du XVI­Ie siè­cle, la régu­lar­ité de traits des fig­ures des bas-​re­liefs d'Égine lui sont in­ter­dits comme in­di­quant des ten­dances païennes et sen­suelles; la mai­greur, comme hor­ri­ble. Tony Jo­han­not a quelque­fois dess­iné et peint sa robe dans des eaux-​fortes et dans des aquarelles; il au­rait aus­si dess­iné sa tête douce et gaie, bi­en­veil­lante et fière, si ce char­mant génie avait pu faire un pas de plus vers l'Idéal.

_La Je­une Fille Hon­nête_ ne peut de­meur­er qu'au faubourg Saint-​Ger­main, et dans un ap­parte­ment don­nant sur des jardins. Ai-​je be­soin de dire que ses par­ents ne doivent ex­ercer au­cune pro­fes­sion qui ti­enne à l'In­dus­trie: que ne déflo­reraient pas les haleines du Mon­stre et les grince­ments de ses roues?

Elle ne sait pas pein­dre de fleurs ni de paysages, et il faut qu'elle réalise ce dif­fi­cile prob­lème: savoir très-​bi­en touch­er du pi­ano et ne pas être forte sur le pi­ano. Sans doute, elle n'a pas re­gardé une ro­mance mod­erne! mais est-​ce as­sez! Non, le concierge même de la mai­son ne doit pas fre­donner les chan­sons de Pierre Dupont et surtout celles de M. Nadaud, en se prom­enant de long en large sur les pavés blancs de la cour, où l'herbe pousse!

Ce n'est rien pour elle non plus que la de­vise de l'her­mine: plutôt mourir! Car, non-​seule­ment il faut qu'elle ne soit ja­mais souil­lée, mais aus­si que ni les hommes, ni la Na­ture, ni le Hasard même n'aient voulu ten­ter de souiller l'air qui frémit au­tour d'elle. O coif­fures bouf­fantes, anglais­es et sévi­gnés, ac­croche-​coeurs, larges tress­es relevées en fer­ronnières, c'est vous que nous pou­vons livr­er à la brise im­pru­dente et folâtre, et qu'elle fasse de vous ce qu'elle voudra! Mais ces ban­deaux liss­es, et non lis­sés, le vent même les re­spectera, car si une mèche s'en sé­parait, si un cail­lou im­pru­dent fai­sait aux bot­tines de cette je­une fille une vis­ible déchirure, si une goutte d'eau de pluie tombait sur son gant, elle ne serait plus _La Je­une Fille Hon­nête_. Tout doit s'en­ten­dre et con­spir­er pour ne pas froiss­er tant de puretés déli­cates; mais elle, cet ange qui sera une femme, s'il doit pleu­voir de­main, il ne faut pas qu'elle sorte au­jourd'hui, même en voiture, dans la voiture de sa mère.

Vous me par­don­nerez si vous voulez, mains rouges et ju­pes trop cour­tes, cein­tures bleues! cha­peaux de province, fleuris comme les jardins de Baby­lone, bouch­es en coeur qui vous ou­vrez pour chanter _Les Oiseaux du fou_ et _Les Oiseaux de Notre-​Dame_, vous aus­si vous êtes des signes év­idents de vir­ginité: ce n'est pas vous que je célèbre! Elles s'en sou­vient, cette rue de Lille, quelle fête c'était pour son ciel, et quelle joie, lorsque au pre­mier ray­on de soleil made­moi­selle Claire de T... parais­sait avec sa mère! Alors les dalles du trot­toir et des pavés se séchaient et blan­chis­saient soudain à mesure qu'elles al­laient être touchées par ses pe­tits pieds, et de­ve­naient pareilles à des tapis de mosaïque, et les nu­ages, tout à coup chas­sés, lais­saient bleu l'im­mense azur. Elle ne s'ap­pelle ni Sédille ni Palmyre, elle s'ap­pelle Dé­cence et elle s'ap­pelle Grâce, la cou­turière qui avait tail­lé et cousu ces robes de ca­chemire, ces man­telets qui valaient cent francs ou cent mille francs. Elles al­laient à la messe aux Mis­sions-​Étrangères, mais non point les jours où l'on y exé­cu­tait cette musique où Goun­od lais­sait gron­der les or­ages de son âme, hési­tante en­tre la na­ture et Dieu. Made­moi­selle Claire n'a ja­mais en­ten­du l'orgue; elle tenait à la main un livre! beau comme elle: Thou­venin, con­seil­lé par Nodi­er, n'au­rait pas pu en faire un pareil. En don­nant une pièce de mon­naie à un pau­vre, elle lui par­lait, et, à ce son de voix, le pau­vre, comme trans­fig­uré, croy­ait em­porter chez lui tous les mil­lions des Roth­schild!

Il y a six ans, elle avait dix-​huit ans alors, made­moi­selle de T... fail­lit mourir d'une mal­adie de langueur. Après avoir longtemps ig­noré la vérité, M. de T..., dont les yeux s'ou­vrirent en­fin, se re­pen­tit de l'im­pru­dence qu'il avait com­mise en ac­cueil­lant chez lui un se­cré­taire je­une et beau, un ex­ilé ital­ien, le comte An­ge­lo C... Quoique ab­sol­ument pau­vre, le comte C... était de la meilleure no­blesse de Flo­rence. Lorsque M. de T... vit que sa fille avait déjà les pâleurs du tombeau, il la sup­plia en pleu­rant d'avouer sa fa­tale pas­sion; mais Claire fut muette, même avec sa mère, même avec son di­recteur, et voulut se con­fess­er à un autre prêtre. Dieu la sau­va pour­tant.

Deux ans après, M. de T..., com­pléte­ment ru­iné, al­la re­faire sa for­tune en Aus­tralie. Sous son toit, jusque-​là hon­oré, la gêne fut telle qu'un vieil­lard osa faire pressen­tir je ne sais quelles in­fâmes pen­sées. En­fin, un jour, Claire com­prit que bi­en­tôt peut-​être IL Y AU­RAIT UNE REPRISE au mou­choir de batiste avec lequel madame de T... es­suyait ses larmes. Pour la pre­mière fois de sa vie elle sor­tit seule, et ren­tra frap­pée à mort, ser­rant con­vul­sive­ment dans sa main un pe­tit porte­feuille tout gon­flé. Elle eut avec sa mère un en­tre­tien mys­térieux. Quand M. de T... et le comte An­ge­lo furent revenus, rich­es tous deux, et que Claire con­tin­ua, comme par le passé, à re­fus­er de de­venir comtesse C..., on ne put leur ar­racher un mot, ni à l'une ni à l'autre. Mais le ciel fit à Claire cette grâce spé­ciale: elle suc­com­ba, non pas à l'anévrisme qui al­lait la tuer, mais à une flux­ion de poitrine qu'elle avait gag­née pour s'être promenée au jardin un soir que ses dents claquaient de fièvre; car cette chaste vic­time ne pou­vait pas mourir d'une mal­adie ro­man­tique.

X

L'AC­TRICE EN MÉ­NAGE

--LU­CIE CHARDIN--

Hi­er soir, il y avait, dans un des moins mau­vais sa­lons de la Chaussée-​d'Antin, une de nos per­les parisi­ennes les plus exquis­es, madame Lu­cie Chardin. Cette je­une femme, qui est veuve pour la sec­onde fois avant d'avoir at­teint sa tren­tième an­née, sem­ble un por­trait de M. In­gres, an­imé par quelque magie; rien ne saurait dire la pureté déli­cate de son re­gard, ni la pâleur et la trans­parence nacrée de son vis­age, ex­tasié comme celui d'une sainte du XI­Ie siè­cle.

Avant d'épous­er le ban­quier Chardin, qui est mort l'an­née dernière, vic­time d'un ac­ci­dent de chemin de fer, elle avait été la femme d'un poëte, de ce pau­vre Hen­ri De­can, si pré­maturé­ment en­levé à sa je­une gloire. Hen­ri avait été en­traîné à aimer Lu­cie Du­tour, par l'ad­mi­ra­tion qu'im­po­saient une rare beauté, toute mys­tique, et un tal­ent prodigieux à son au­rore: car, à peine âgée de dix-​huit ans, la je­une fille, célèbre alors au théâtre, était déjà l'amie et le con­seil de Marie Dor­val.

Hi­er, comme il ne restait plus que les per­son­nes in­times, un de nos dessi­na­teurs en vogue, Émile Lab­bé, par­lait des je­unes morts que nous por­tons en­sevelis dans nos coeurs. Il nom­mait, avant tous les autres, le cher et re­gret­té Hen­ri, et nous, en­traînés par sa pa­role si vive et si sé­duisante, nous nous imag­in­ions revoir au mi­lieu de nous l'en­fant in­spiré, re­dis­ant en­core ses beaux vers. Nous nous rap­pe­lions son geste, son ac­cent tran­quille, sa voix at­ten­drie, et nous nous lais­sions em­porter à ces sou­venirs, ou­bliant l'ab­sence!

--«Vous vous en sou­venez, con­tin­uait Émile, quelle âme sans tache et sans voiles! Et comme il était par­faite­ment beau! c'était le pro­fil de By­ron sans l'ironie ar­rière de Man­fred, c'était le front de Goethe om­bragé par l'épaisse chevelure d'un pâtre de l'At­tique. Et quel ami, si bon, si sim­ple, si brave!

--»Oui, mur­mu­ra madame Lu­cie Chardin, on m'a dit bi­en sou­vent tout cela!»

A ces étranges paroles, dites par celle qui a été la femme de Hen­ri, tous les yeux se tournèrent vers elle: on voulait se bi­en con­va­in­cre que ces mots in­ex­pli­ca­bles étaient en ef­fet pronon­cés dans un rêve. Madame Chardin re­mar­qua la sur­prise générale et rougit: elle se prit à sourire tris­te­ment, et une larme furtive glis­sa sur sa joue. Puis, ten­dant la main à Émile Lab­bé:

--«Je vous parais folle, dit-​elle; mais c'est là ma plaie et mon dés­espoir, j'ai vécu qua­tre an­nées aux côtés de Hen­ri, et je ne l'ai ja­mais vu!»

Pour le coup, l'éton­nement était à son comble.

--«Ah! reprit madame Chardin, nous avions cru que l'amour était pos­si­ble en­tre deux forçats qui traî­nent cha­cun un boulet et une chaîne! Il y a un mé­nage, un foy­er, une vie in­térieure pour l'homme de peine qui graisse la roue des wag­ons, et pour sa femme, la marchande de pommes qui porte son éven­taire at­taché à son corps et souf­fle dans ses doigts rouges crevassés par la bise. Ren­trés dans leur bouge le soir, après leur journée faite, ils peu­vent em­brass­er leur en­fant et manger en­sem­ble leur pau­vre repas: mais il n'y a ni mai­son ni famille pour l'homme ou la femme qui ap­par­tient à l'un de ces mon­stres faits de roues d'en­grenage, le Jour­nal ou le Théâtre!

»Le jour où Hen­ri m'a dit ces mots di­vins: Je vous aime! c'était sur la scène de la porte Saint-​Mar­tin, en­tre deux por­tants! et moi, dont le coeur bat­tait à bris­er ma poitrine, au lieu de répon­dre, fût-​ce par mon si­lence, j'ai _fait mon en­trée_, et il a fal­lu que je récite au pub­lic une tirade de M. d'En­nery!

»Le jour de notre mariage, on don­nait la pre­mière représen­ta­tion d'un drame en sept actes, dans lequel j'avais un rôle de _deux cent cin­quante_, et Hen­ri _fai­sait son feuil­leton_.

»Après la pièce, quand, brisée de fa­tigue et d'émo­tion, j'au­rais eu tant be­soin d'en­ten­dre une chère voix me dis­ant: C'est bi­en! et de ser­rer une main amie, j'ai trou­vé pour toute so­ciété, dans ma loge, une femme de cham­bre id­iote, qui m'a per­sé­cutée de ses querelles avec les ha­billeuses et de la perte d'un jupon tuyauté.

»En­fin, mes cheveux peignés et cet af­freux rouge es­suyé, je gour­mandai la lenteur des chevaux qui me ra­me­naient vers Hen­ri; j'avais en­core dans la tête toutes les cré­celles, les voix des régis­seurs, des comé­di­ens, le sif­fle­ment des poulies, la chan­son de bois des mar­ion­nettes, je me di­sais: Je vais en­ten­dre une pa­role hu­maine! Il me con­sol­era, lui, et je me cacherai dans ses bras.

»Je trou­vai Hen­ri en­touré de lex­iques, de vol­umes ou­verts: il noir­cis­sait ces grands feuil­lets que j'ai tant re­vus depuis, et à mesure qu'il en­tas­sait ces af­freuses feuilles volantes, ses yeux se cer­naient da­van­tage, sa pâleur de­ve­nait plus verte, et cette toux dés­espérée, que j'ai en­ten­due pen­dant qua­tre an­nées, re­ten­tis­sait plus cru­elle­ment jusqu'au fond de mon âme.

»Hen­ri m'avait à peine vue en­tr­er: il le­va sur moi un oeil mourant et prononça pour la pre­mière fois ces paroles qui depuis m'ont tou­jours frap­pée au coeur comme un coup de couteau: _Je fais de la copie!_ Je voulus l'en­cour­ager et veiller avec lui, mais je me sen­tais brisée par la fa­tigue du théâtre; je me désha­bil­lai toute som­no­lente, comme un spec­tre, et je dormis dans la fièvre, voy­ant sans cesse l'es­saim ironique des songes tour­bil­lon­ner de­vant la clarté rougeâtre de la lampe.

»Chaque fois que je m'éveil­lais en sur­saut, il m'ap­pa­rais­sait, lui, tou­jours plus pâle, tou­jours en­tas­sant les feuil­lets de _copie_, et sa toux cru­elle trou­blait seule un si­lence de mort.

»Telle a été ma nu­it de no­ces, et telle a été notre vie de qua­tre an­nées! Il _fai­sait de la copie_, moi, j'ap­pre­nais des rôles tout bas; ou bi­en je cou­sais des ori­peaux et des pail­lettes, et il cor­rigeait des épreuves! Vous con­nais­sez ces ig­no­bles pa­piers mac­ulés, sur lesquels on écrit en marge mille signes dif­férents, qui veu­lent tous dire: Je su­is es­clave! je su­is es­clave! je su­is es­clave!

»Et puis, j'al­lais répéter! Vous con­nais­sez la _Répéti­tion!_ Un cauchemar qui, depuis deux heures après mi­nu­it, vous tire les pieds et les cheveux, et vous répète, et vous crie, et vous sif­fle et vous chante à l'or­eille: Il faut qu'à dix heures du matin, coif­fée, ha­bil­lée et em­boîtée dans un corset de fer, tu sois ren­due à un théâtre en­velop­pé de pous­sière et de nu­it, pour y ânon­ner une prose in­com­préhen­si­ble, copiée par un souf­fleur qui ne sait pas l'or­thographe!

»Quand je ve­nais de répéter la pièce de M. d'En­nery, Hen­ri par­tait pour aller faire répéter une pièce de lui; quand il ren­trait, je sor­tais pour aller chez le cos­tu­mi­er; à qua­tre heures, quand je dî­nais, il al­lait à l'im­primerie!

»L'im­primerie, en­core un en­fer. Certes, il y a quelque chose de ver­tig­ineux dans l'as­pect d'un théâtre; ces ma­chines, ces poulies, ces câbles éton­nent et épou­van­tent, et l'en­vers de la féerie est mille fois plus ef­frayant que la féerie vue de la salle. Mais qu'est-​ce auprès d'une im­primerie? En voy­ant les longues chaînes de fer qui pen­dent, les larges pier­res qui sem­blent faites pour y couch­er des ca­davres, et ces cass­es où les doigts fébriles cherchent des signes ca­bal­is­tiques; en re­gar­dant surtout marcher ces im­menses cylin­dres au mou­ve­ment fu­rieux, on com­prend que, dans ces antres de magie, il se mange des coeurs et des âmes.

»Je n'ai vu qu'une seule fois une im­primerie, mais, ce jour-​là, j'ai sen­ti que nous étions con­damnés! Et nous l'étions en ef­fet, con­damnés à ces roues, à ces poulies, à ces cylin­dres, à cette en­cre in­fecte, con­damnés à l'in­som­nie, au labeur stérile, aux rac­cords, aux régis­seurs, aux mis­es en scène, aux trappes de féerie, aux gloires de toiles peintes, à tout ce qui est le car­ton de la vie et de la gloire! nous qui aimions tant la sainte poésie, la douce musique, et les gazons et les fontaines, et l'amour qui fait tout com­pren­dre!

»Quelque­fois, nous nous ren­con­tri­ons une minute lui et moi, nous nous ser­rions la main, et nous di­sions en­sem­ble: Oh! si nous étions li­bres! Nous avons tou­jours rêvé de vol­er une journée et d'aller la pass­er en­sem­ble à Fonte­nay; mais Hen­ri est mort au­par­avant.

»Je jouais quand la toux l'a cloué sur son lit de douleur; je jouais lorsqu'il crachait son sang; si je n'ai pas joué le jour où il est mort, c'est que j'ai quit­té pour ja­mais le théâtre: j'ai mieux aimé de­venir la femme d'un autre, oui, me ven­dre à un ban­quier, que de men­tir en­core sous les hail­lons ros­es, qui me sem­blent tou­jours mouil­lés de larmes et tachés de sang!»

Croyez que l'on s'est tu un grand mo­ment après ces paroles, et que l'on avait froid. O mille et mille fois heureuse la demoi­selle au coeur sim­ple, dont les formes ro­bustes s'épanouis­sent li­bre­ment, comme celles de Vi­olante! Ses par­ents l'ont élevée pour faire bouil­lir l'étu­vée dans le chau­dron de cuiv­re jaune sous lequel flambe un feu clair, et pour laver le linge dans sa riv­ière na­tale. Elle con­servera sa can­deur et son em­bon­point, et elle ne con­naî­tra ja­mais les mots: im­primerie, copie, répéti­tion, épreuves, rac­cords, im­primés en rouge dans le vo­cab­ulaire du di­able!

XI

LA VIEILLE FU­NAM­BULE

--HÉBÉ CARISTI--

Celle-​là a été la soeur des comètes et des étoiles; elle a fou­et­té de sa chevelure l'azur im­mense. Comme les dieux, elle s'est promenée dans l'éther, en déchi­rant les nu­ages avec son front olympi­en. Sa gloire a duré un quart de siè­cle, et pen­dant ce temps, suff­isant pour faire et dé­faire tant de roy­aumes, de duchés et d'em­pires, elle a vu sous ses pieds le ban­deau des rois et la neige des cimes, et elle a pu ar­rêter dans ses mains les oiseaux du ciel. Pen­dant de longs jours, cette fu­nam­bule ivre d'orgueil a voltigé sur sa corde per­due dans l'empyrée, où les ap­plaud­isse­ments con­fus des pe­uples mon­taient vers elle comme le mur­mure d'une mer domp­tée et frémis­sante. Hébé Caristi est morte récem­ment dans sa soix­ante-​treiz­ième an­née, car son acte de nais­sance porte la date fab­uleuse du 22 juil­let 1781. Elle est morte ob­scure, ou­bliée, ig­norée; et rien ne mon­tre mieux le néant de la célébrité artis­tique, briguée si chère­ment.

Ce nom, qui au­jourd'hui ne nous représente rien, a été ac­clamé jadis avec tous les trans­ports de l'ad­mi­ra­tion fu­rieuse, et celle qui le por­tait a été ap­plaudie par les mains qui pétris­sent la des­tinée des em­pires. Sans doute, les lois im­pla­ca­bles qui nous at­tachent à la terre n'ex­is­taient pas pour cette bu­veuse d'es­pace et d'in­fi­ni, soutenue sur des ailes in­vis­ibles. Sa sérénité et sa bravoure in­trépi­de en fai­saient une créa­ture surhu­maine. Ri­vale, et ri­vale heureuse de madame Saqui, cette poé­tique fig­ure qui fut tout de suite reléguée par elle au sec­ond plan, Hébé Caristi avait à elle seule, sans maîtres, sans précé­dents, sans in­spi­ra­tion autre que celle de son es­prit ex­alté, créé tout un art, in­ouï, sin­guli­er, et par­fois grandiose, le _mi­mod­rame fu­nam­bu­lesque_, prodigieux ef­fort d'or­gan­isa­tion et d'in­tel­li­gence que per­son­ne ne lui avait en­seigné et qu'elle n'a pu en­seign­er à per­son­ne. Mais saurai-​je faire com­pren­dre au lecteur ce que fut ce genre de drame dans lequel l'ab­strac­tion était cer­taine­ment plus quintessen­ciée que dans la tragédie de _Bérénice_ ou dans les sym­phonies les plus idéales?

La grande fu­nam­bule qui, même aux jours épiques de notre his­toire, put de­venir une des il­lus­tra­tions parisi­ennes, était née en Servie, dans une pe­uplade de bo­hémiens, qui tous ex­erçaient la pro­fes­sion de saltim­ban­ques et de jon­gleurs no­mades. Avant d'avoir at­teint sa dix­ième an­née, comme son père et sa mère étaient morts, elle prit le gou­verne­ment de leur troupe am­bu­lante, et tous ces gen­til­shommes de la belle étoile, sub­jugués par sa danse merveilleuse, lui obéis­saient aveuglé­ment. D'ailleurs une sor­cière, très-​red­outée à Bel­grade, avait fait à Hébé Caristi une pré­dic­tion dont l'ef­fet fut im­mense sur ses com­pagnons. Elle et tous les siens de­vaient ac­com­plir des prodi­ges d'au­dace et faire une rapi­de for­tune. Elle serait com­pli­men­tée par le plus grand roi du monde et aiderait à célébr­er ses vic­toires.--En­fin, con­tin­ua la bo­hémi­enne, tu auras les yeux de char­bon rouge et le coeur de glace, et aus­si tout doit te réus­sir, mais seule­ment jusqu'au jour où tu auras marché dans le sang.

La pe­tite danseuse comp­tait bi­en n'y marcher ja­mais, et elle se réjouit de la prophétie en toute as­sur­ance, aveuglée d'ailleurs sur l'avenir, comme tous les per­son­nages mar­qués pour une des­tinée fa­tale. S'il y avait sur les grandes routes une seule goutte de sang, ses com­pagnons la por­taient à l'en­vi dans leurs bras, et croy­aient tromper ain­si la re­stric­tion qui fai­sait tache dans son riche horo­scope. Au bout de qua­tre ans, la je­une fille avait si bi­en tra­vail­lé pour le trou­peau con­fié à ses soins, que toute cette bo­hème, en­richie grâce à elle, put se mon­tr­er vêtue et équipée avec un grand luxe, quand Hébé Caristi parut à la foire de Beau­caire en 1795.

C'était la pre­mière fois depuis la Révo­lu­tion qu'on revoy­ait cette fête fameuse où les marchands d'As­tra­can, de Bag­dad et de Mossoul se trou­vaient réu­nis avec les pêcheurs de per­les de la côte de Coro­man­del et les marchands d'aulx de Mar­seille, et à laque­lle les rues étroites et bor­dées de maisons à hauts pignons goth­iques fai­saient un cadre si ap­pro­prié et si pit­toresque. Hébé Caristi n'en fut pas la moin­dre merveille. Elle avait le teint olivâtre avec des yeux de jais, de longues paupières brunes et des sour­cils sans cour­bu­re. Son nez mince, ses lèvres épaiss­es et vive­ment con­tournées, sa chevelure crépue, son cou long et droit, ses formes ac­cusées déjà mal­gré une sveltesse in­ouïe, lui don­naient l'as­pect de ces fig­ures égyp­ti­ennes ser­rées clans un four­reau de mous­se­line quadrillée, qui ti­en­nent à la main une fleur de lo­tus. Pour coif­fure elle por­tait des col­liers en verre de Venise mêlés dans un fouil­lis de nat­tes bizarrement agencées, et elle était vêtue d'une façon bar­bare avec des tis­sus de soie rayée aux couleurs vives.

Elle fit sur une corde ten­due l'as­cen­sion du clocher, mais cela avec tant de courage et de grâce, que ses représen­ta­tions ex­citèrent en­suite un véri­ta­ble délire. La foire de Beau­caire n'était pas finie, que son nom était déjà pop­ulaire dans toute la France. En 1800, Hébé, qui al­lait avoir vingt ans, n'était pas une seule fois re­tournée à l'étranger, et elle avait ac­quis une somme as­sez forte pour pou­voir faire con­stru­ire à ses frais au coin de la rue d'An­goulême un théâtre dont elle obtint le priv­ilége, et qu'elle nom­ma le _Théâtre des Ex­ploits mil­itaires_.

En ef­fet, on y don­nait unique­ment des mi­mod­rames représen­tant les batailles et les ré­centes vic­toires de Bona­parte: Mon­tenotte, Milles­imo, Lo­di, Cas­tiglione, Ar­cole, Rivoli, les Pyra­mides, Maren­go; le Pre­mier Con­sul ne ces­sait pas de vain­cre, et Hébé ne ces­sait pas d'écrire; mais ces pièces mil­itaires, pareilles à celles qu'on a représen­tées partout, com­po­saient la par­tie la moins in­téres­sante de son spec­ta­cle. Sa gloire et son réel tri­om­phe, ce fut la tragédie, qu'elle jouait à elle toute seule, sur la corde ten­due!

Pen­dant tout le temps que durèrent nos con­quêtes et que notre dom­ina­tion trans­for­ma l'univers, pas de réjouis­sances, pas de fêtes, pas de _Te Deum_ sans Hébé Caristi. Tou­jours, au bruit des canons et des fan­fares, aux cris de joie d'un pe­uple idol­âtre, aux lueurs des il­lu­mi­na­tions et des feux d'ar­ti­fice, à cent pieds au-​dessus de la Seine pavoisée et in­cendiée de mille feux, clans l'azur au mi­lieu des étoiles fris­son­nantes, tou­jours passe, vêtue d'or et de pour­pre, et dans ses mains ag­itant les dra­peaux tri­col­ores, cette déesse du ciel et des airs, qui sem­ble l'âme de la ville elle-​même célébrant les ivress­es de la Force et de la Sou­veraineté.

Tout Paris est aux pieds d'Hébé Caristi; mais ne lui par­lez pas d'ado­ra­tions, ne lui par­lez pas d'amours. Ses amours, ce sont ces luttes in­sen­sées et su­perbes avec l'in­fi­ni et avec le ver­tige; c'est ce du­el si écla­tant avec la mort, pen­dant lequel elle re­garde les yeux mêmes des as­tres et baise le front hu­mide de la Nu­it. Comme le lui di­sait la sor­cière de Bel­grade, Hébé porte sous son beau sein un coeur de glace. Ses pas­sions, ses délires, ce sont les féeries au mi­lieu desquelles elle proclame, à la hau­teur où vo­lent les aigles, le bul­letin de nos dernières batailles. A la fête répub­li­caine où la garde-​con­sulaire, qui a marché depuis Maren­go, ar­rive cou­verte de pous­sière et les vête­ments en lam­beaux, à la fête don­née pour célébr­er la paix générale, à celle des dra­peaux d'Auster­litz, je la revois je­une et svelte dans les flammes écar­lates; au mariage de l'Em­pereur et à la nais­sance du Roi de Rome, c'est elle en­core dont la sil­hou­ette aéri­enne domine les Champs-​Élysées af­folés de foule et de lu­mière.

Jugez si les merveilleux d'alors durent se dés­espér­er pour l'in­vin­ci­ble froideur de cette Galatée qui avait eu toutes les gloires! Oui, toutes les gloires, y com­pris celle d'avoir été com­parée à un repas com­plet en une in­génieuse et in­ter­minable mé­taphore! Elle s'était mon­trée aux Jeux Gym­niques dans un in­ter­mède de _La Reine de Per­sépo­lis_, et elle avait con­tre-​bal­ancé le suc­cès in­ouï des _Ru­ines de Baby­lone_! Pen­dant huit jours, le Corneille de la Gaîté avait été jaloux des suc­cès de la fu­nam­bule. Le Col­isée, le Vaux­hall, la Red­oute, les Soirées-​Amu­santes du boule­vard, le spec­ta­cle de Pierre, le Cos­mora­ma et le Pan­har­mon­ico-​Metal­li­con, tous les théâtres étaient aban­don­nés quand, radieuse en son fan­tasque habit de Per­sépoli­taine, elle ap­pa­rais­sait sur la corde raide, in­soucieuse de l'ob­sta­cle, émerveil­lée de sa pro­pre grâce! Et, mal­gré sa sagesse, à cause même peut-​être de cette in­ex­pli­ca­ble et farouche sagesse, que de luxe jeté aux pieds d'Hébé, que de faste à l'en­tour de son ex­cen­trique ex­is­tence! A elle le cabri­olet jaune pot­iron et le briska gris de lin! A elle les den­telles de madame Col­li­au, les porce­laines de De­got­ty et les néces­saires de Gar­nes­son. C'est pour son boudoir de la rue du Mont-​Blanc qu'un ébéniste, en­têté de cette Pal­las, in­ven­ta les meubles en olivi­er. Il fal­lait la voir dans ce pe­tit Tem­ple du Goût, où péné­trait à peine un voluptueux de­mi-​jour! Les épaules cou­vertes d'un fichu-​guimpe en tri­cot de Berlin, les cheveux ac­com­mod­és par Palette, l'in­ven­teur des _nat­tes em­brouil­lées_, si juste­ment surnom­mé le Ly­cophron des coif­feurs, elle re­ce­vait, couchée sur son lit de re­pos, auprès duquel se dres­sait une colonne tron­quée. Sur­ve­nait un je­une merveilleux en nég­ligé paré: cha­peau à la magi­ci­enne, chemise en or­eilles de lièvre, cra­vate à l'artiste, pan­talon à l'améri­caine, gilet à la matelote.

--Di­vine Hébé, s'écri­ait-​il, vous faites séch­er sur pied le cerf Co­co de Fran­coni et tout le per­son­nel du théâtre des Fab­ulistes!

Hébé souri­ante de­mandait ses essences de Rib­an, achetées au dépôt de la rue Helvétius, et elle jouait nég­ligem­ment avec les bagues lithologiques de Mel­le­rio, en­tassées sur son bon­heur-​du-​jour. Puis elle sor­tait dans une calèche à para­pluie de Pauly, pour aller es­say­er une redin­gote à l'Eu­génie ou une toque à la Cortey!

C'était à ses pieds que les ducs de créa­tion nou­velle ver­saient les _tré­sors de la na­ture_ que le sieur Tripet débitait aux _amants de Flo­re_ dans ses ser­res de l'av­enue de Neuil­ly! C'était pour ses joues basanées que made­moi­selle Chaume­ton pétris­sait son rouge serkis, et que le per­ruquier Hip­poly­te ac­com­mo­da avec qua­tre rangs de per­les la fameuse coif­fure à _l'Olympe_. La vogue du phy­siono­trace fut couron­née, dès qu'il eut pop­ular­isé les traits étranges de l'ac­ro­bate en ses atours d'Athéni­enne, telle qu'on la vit un jour à Fey­deau, dansant au béné­fice de madame veuve Dozainville! M. Meynier la prit pour mod­èle de la fig­ure de la Volup­té, dans son mé­morable tableau de la _Sagesse préser­vant l'Ado­les­cence des traits de l'Amour_! M. Moll­evaut lui déclara sa flamme sous le voile heureux de la mé­ta­mor­phose d'une nymphe en sen­si­tive. Le cav­alier An­to­nio But­tura, du dé­parte­ment de Trasimène, pen­sa l'im­mor­talis­er en vers _sci­olti_!! Au café du Bosquet et à celui des Francs-​Bour­geois, les cou­plétiers mirent son nom en lo­gog­riph­es! Elle pas­sa trois mois à Madrid, où elle eut la co­quet­terie de se laiss­er croire Française, et, à sa soirée d'adieu, le roi Joseph lui dit avec un sourire: «Hélas, madame, il y a en­core des Pyrénées!» Je vous dis qu'elle a eu toutes les gloires!

Mais quoi! le madri­gal, venu même de si haut, ne touchait guère celle qui, en éten­dant les mains, pou­vait cueil­lir ses bou­quets de ros­es à la porte du par­adis! Quel en­cens eût sat­is­fait celle qui s'en­volait elle-​même aux ravisse­ments de son apothéose? On peut lire en­core dans le _Mer­cure de France_ l'anal­yse en­thou­si­aste d'un mi­mod­rame dan­sé par Hébé au théâtre des Ex­ploits-​Mil­itaires. C'est le fameux _Siége de Saragosse_, le chef-​d'oeu­vre de ce genre des­tiné à mourir avec celle qui en fut à la fois le poëte et l'in­ter­prète.

Son dé­cor était en­core moins réal­iste que l'écriteau de Shak­speare, car il se com­po­sait d'une sim­ple corde, où les spec­ta­teurs de­vaient voir tour à tour le camp de Suchet, la tente de Junot, les places publiques de Saragosse avec les po­tences élevées par Palafox et par ses moines fa­na­tiques, le pont de la Huer­ba, la rue de San­ta-​En­gra­cia, théâtre d'une hor­ri­ble tuerie, et la porte de Por­tillo, par laque­lle la gar­ni­son es­pag­nole sor­tit en dé­posant ses armes. Quant à Hebé, cos­tumée en Bel­lone à cuirasse d'écailles, elle représen­tait tour à tour tous les per­son­nages: ici, le mar­quis de Las­san ex­ci­tant les as­siégés; là, le maréchal Lannes ha­ranguant l'ar­mée française; puis les femmes, les bour­geois, les cap­itaines, et cette mère héroïque et farouche qui com­bat sur le rem­part en ser­rant sur son sein un en­fant qu'elle pro­tége de son glaive éper­du. Même elle était, lorsqu'il le fal­lait, les per­son­nages d'ab­strac­tion pure: tan­tôt l'Épou­vante et la Fureur, ou la Charge qui en­traîne à l'as­saut de la brèche les lé­gions frémis­santes. Sans paroles, sans rien autre chose que ses gestes et ses at­ti­tudes, elle ex­pri­mait la ville rav­agée par l'épidémie, les cru­autés de la pop­ulace fréné­tique, les as­sauts des cou­vents, la guerre des maisons, les com­bats, les es­car­mouch­es, les pas­sages bruyants de l'ar­tillerie, l'ivresse des dernières luttes avec leurs in­nom­brables épisodes, puis la ca­pit­ula­tion, le dé­filé triste et grandiose des en­ne­mis vain­cus, puis en­fin, dans toute sa mag­nif­icence sym­bol­ique, la Vic­toire elle-​même faisant éclater ses clairons sonores, et ag­itant sous les bris­es ses dra­peaux con­quis, em­brasés de soleil! Si l'on pense que le vis­age, ce merveilleux clavier de la pas­sion, ne comp­tait pas dans cette pan­tomime vue au théâtre à quinze pieds en l'air, et sur la place publique à cent pieds au-​dessus des têtes de la foule, et que tout ce réc­it épique était imag­iné, ex­primé et com­pris au moyen de gestes, d'at­ti­tudes et de cours­es sur un fil, on com­pren­dra l'ad­mi­ra­tion qu'il ex­ci­tait. En vain madame Saqui voulut lut­ter en don­nant son _Moine du mont Saint-​Bernard_, mi­mod­rame de corde où elle ten­tait de représen­ter l'élégie du voyageur per­du sous les avalanch­es, et son sauve­tage par les bons re­ligieux aidés de leurs chiens dévoués, la vogue était à Hébé Caristi, et lui res­ta.

Pas tou­jours, pour­tant. Un tout je­une colonel de hus­sards, beau et fi­er comme un li­on, avec sa tête d'en­fant dé­corée par une large bal­afre reçue à Auster­litz, devint éper­du­ment amoureux de la comé­di­enne. Il of­frit ré­sol­ument le mariage, mais en vain. C'était une de ces pas­sions ar­dentes qui tuent leur homme; celui-​là se sen­tit per­du, et, comme rien n'avait pu touch­er les rigueurs de sa maîtresse, il voulut en finir tout de suite, et se brûla la cervelle en plein théâtre des Ex­ploits-​Mil­itaires. En re­tour­nant chez elle, Hébé mit ses deux pieds dans le sang dont le seuil du théâtre avait été inondé lorsqu'on em­por­tait le corps de sa vic­time. Ce trag­ique événe­ment causa une im­pres­sion telle, que depuis ce jour, Hébé fut détestée et haïe au­tant qu'elle avait été adorée. Elle eut beau quit­ter la France, la malé­dic­tion du meurtre la pour­suiv­it sans relâche. Sa bril­lante for­tune s'était écroulée comme par magie; partout elle ren­con­trait la haine, le mépris et la mis­ère: Paris, où tout sou­venir s'ef­face si vite, l'avait com­pléte­ment ou­bliée depuis plus de trente ans, lorsqu'une cir­con­stance inat­ten­due vint remet­tre en lu­mière non-​seule­ment le nom, mais aus­si la per­son­ne de cette fu­nam­bule, dont la mort de­vait servir de dénoû­ment à une lamentable his­toire.

Ce con­te émou­vant, et tiré des en­trailles mêmes de la vie parisi­enne, je l'ai en­ten­du faire à la fin d'un souper, par Mar­tirio, une femme étrange, qui a voulu rester écuyère au Cirque après avoir signé ses belles com­po­si­tions mu­si­cales. Il était d'ailleurs écouté re­ligieuse­ment, comme une page d'his­toire mise en oeu­vre sans char­la­tanisme. Très-​sym­pa­thique­ment belle avec ses yeux bruns, son vis­age doré et ses cheveux noirs ondés, si fins et si doux, auxquels de très-​rares fils d'ar­gent don­nent un at­trait mélan­col­ique; sage d'ailleurs comme la déesse Ves­ta, dans un théâtre de chevaux et de clowns, l'Es­pag­nole Mar­tirio est une de ces fig­ures at­tachantes et orig­inales que Paris adore.

--«Vous vous rap­pelez, dit-​elle, la sin­gulière ex­hi­bi­tion de madame Saqui, faite l'an­née dernière à l'Hip­po­drome. Le di­recteur du Cirque avait peur d'être dis­tancé; il voulut trou­ver une _at­trac­tion_ en­core plus grande, et il la trou­va. M. Ar­nault avait évo­qué madame Saqui et son _As­cen­sion au mont Saint-​Bernard_, M. De­jean ressus­ci­ta le _Siége de Saragosse_ avec Hébé Caristi, âgée de soix­ante-​treize ans.

»L'an­nonce seule de son ar­rivée causa chez nous une pro­fonde sur­prise, car nous l'avions crue morte depuis un siè­cle. Mais com­ment vous ren­dre l'im­pres­sion abom­inable que je sen­tis lorsqu'elle parut? Je vis une Cara­bosse tout ex­iguë, telle­ment racornie et rapetis­sée par l'âge qu'on au­rait voulu la remet­tre dans sa boîte! Sur sa peau par­chem­inée et re­cro­quevil­lée, les rides for­maient une série de dessins et de labyrinthes in­ex­tri­ca­bles; ses yeux en­core vifs, mais érail­lés et dépourvus de cils, dis­parais­saient sous de rudes sour­cils en forêt, qui re­pous­saient blancs sous leur tein­ture pré­ten­tieuse. Mais sa parure! Oh! qui di­ra l'ef­fet de ses faux cheveux telle­ment noirs et liss­es, et de ses fauss­es dents, blanch­es comme la neige! Et elle était vêtue à la dernière mode la plus agaçante. Sur une robe taffe­tas pom­padour fond blanc à dessins de fleurs, de fruits et d'oiseaux, elle por­tait un man­telet de tulle quadrillé de velours, avec deux grands volants de Chan­til­ly! Ses pieds dé­jetés étouf­faient dans d'étroites bot­tines de soie noire, et ses vieilles mains dans des gants maïs d'une fraîcheur exquise. Son élé­gant cha­peau en paille de riz était gar­ni avec une touffe de camel­lias ros­es, et elle taquinait une om­brelle blanche re­cou­verte de guipure. Il y avait dans tout son ajuste­ment une in­ten­tion év­idente de plaire, qui don­nait la chair de poule. Ne sem­blait-​il pas voir quelque stryge par­tant pour Cythère, et em­bar­quant sur la nef de Wat­teau une car­gai­son de cra­pauds et de vipères sif­flantes!

»Cepen­dant, quand la vieille fu­nam­bule répé­ta de­vant nous, sur une corde posée à peu de dis­tance du sol, son éter­nel _Siége de Saragosse_, le dé­goût que nous avait in­spiré sa co­quet­terie funèbre ne tar­da pas à s'évanouir, car ce jour-​là, comme le lende­main à la représen­ta­tion, elle fut sub­lime; mais je ne de­vais pas tarder à re­tomber dans le détestable cauchemar. Il m'était réservé de voir dans toute son ab­jec­tion un spec­ta­cle qui dé­pas­sa les épou­vantes de _Mac­beth_ où, du moins, les sor­cières font tran­quille­ment leur cui­sine, et ne s'at­tifent pas avec des rubans couleur de rose. Mais voir une momie en délire res­pi­rant des par­fums d'Ess-​bou­quet, tan­dis qu'on est suf­fo­qué par l'odeur du bi­tume et du soufre et en­ten­dre les sup­pli­ciés hurler des mari­vaudages par­mi les out­ils et les en­gins de tor­ture du sep­tième en­fer! n'est-​ce pas un luxe de mon­stru­osité par trop im­pos­si­ble et ca­pa­ble d'api­toy­er les pier­res?

»Il y a au Cirque une belle fille nom­mée Em­ma Fleur­delix, qui, pen­dant un mo­ment, a ravi les Parisiens du di­manche dans une scène in­ti­tulée _Jeanne d'Arc_, et jouée de­bout sur un cheval li­bre, une vraie com­po­si­tion d'écuy­er du Cirque! Comme beau­coup de ses pareilles, Em­ma aime un sac­ripant, ad­mirable je­une homme ar­rangé en Malek-​Adel de pen­dule, qui la vole, qui la bat, et qui la trompe. Un jour, il avait dé­passé ses es­piè­gleries or­di­naires; il était par­ti pour Lon­dres, en com­pag­nie de je ne sais quelle fig­urante. Or, le matin même, Em­ma n'avait pas trou­vé ses dia­mants à leur place, et elle avait cru seule­ment à une étour­derie de sa femme de cham­bre; elle com­prit toute la vérité en re­ce­vant au Cirque même, comme elle s'ha­bil­lait pour mon­ter à cheval, un bil­let d'adieu ten­drement hyp­ocrite. En se voy­ant si au­da­cieuse­ment quit­tée et bafouée, elle ne put retenir une ex­plo­sion de douleur; elle écla­ta en pleurs et en san­glots.

»Toute cos­tumée déjà sous les hail­lons poé­tiques de la vierge de Vau­couleurs, mais déchevelée et meur­trie, car elle s'en­fonçait les on­gles dans la chair, elle pous­sait des cris de dé­so­la­tion, et cinq à six péron­nelles, cou­vertes de satin et de cli­quant, la con­so­laient en bavar­dant comme des pies, en lui frap­pant dans les mains et en lui faisant respir­er des sels. Hébé Caristi en­tra dans la loge au mi­lieu de ce beau dé­sor­dre, et elle fut bi­en vite au courant de la sit­ua­tion.--Ah! pau­vre fille, dit-​elle de sa voix de mar­ion­nette, c'est votre amoureux qui nous cause tout ce cha­grin-​là! Allez, ça me con­naît; le mien ne m'en fait pas d'autres. Si je vous le di­sais! Eh bi­en oui, mon Raphaël, à qui j'ai tout sac­ri­fié, se moque de moi avec des laiderons. Va, ma pau­vre chérie, con­tin­ua-​t-​elle en soupi­rant, nous n'avons pas fi­ni de souf­frir.

»Certes, les danseuses qui étaient là furent éton­nées, ef­frayées et ahuries en écoutant ces paroles mignardes pronon­cées par une ru­ine vi­vante qui of­frait l'im­age même de la ca­ducité. Mais sur Em­ma Fleur­delix, malade et én­ervée par ses gémisse­ments, l'ef­fet de cette fan­tas­magorie décu­pla de vi­olence. Elle ou­vrit démesuré­ment les yeux, re­gar­da Hébé Caristi, et se mit à rire; elle rit, elle rit démesuré­ment, et tou­jours ce rire farouche, in­ter­minable, tyran­nique, aug­men­ta d'in­ten­sité; sa bouche écumait, ses yeux étaient blancs, ses mem­bres tor­dus, et elle ri­ait en­core. La crise se ter­mi­na par des spasmes cru­els et par une longue at­taque de nerfs, à la suite de laque­lle Em­ma dut être re­con­duite chez elle et con­fiée aux soins d'un médecin.

»Pour moi qui avais évité la fin de cette scène, en en­trant dans le cirque, car je fai­sais la haute école sur mon joli cheval arabe, je n'avais plus con­science de rien; je me croy­ais menée au sab­bat par quelque Méphistophélès ironique, et je re­gar­dais stupi­de­ment l'écuy­er au long fou­et et à l'habit bou­ton­né, en m'at­ten­dant à voir sor­tir de sa bouche une souris écar­late. Tout en faisant machi­nale­ment mes ex­er­ci­ces, je re­gar­dais les becs de gaz avec l'idée qu'ils se mé­ta­mor­phoseraient en comètes sanglantes; les ap­plaud­isse­ments qui re­ten­tis­saient à mes or­eilles me sem­blaient les mugisse­ments d'un ton­nerre in­fer­nal; je voy­ais les spec­ta­teurs avec des faces vertes. Raphaël! Raphaël! Raphaël! je répé­tais in­volon­taire­ment jusqu'à m'en ren­dre folle ce nom de­venu pour moi plus ex­traor­di­naire que ceux de tous les mon­stres an­tédilu­viens ex­ter­minés aux âges fab­uleux par les oiseaux héroïques. O ciel! quel pou­vait être ce Raphaël amoureux d'Hébé Caristi, et qui lui fai­sait souf­frir les mar­tyres de l'amour con­trar­ié? En fer­mant les yeux, j'es­sayais de me le fig­ur­er, mais ja­mais je ne pou­vais me le fig­ur­er avec une face hu­maine!

»Cepen­dant, cette mal­heureuse vieille femme con­tin­ua à nous étaler sa poignante folie. Tan­tôt elle ve­nait avec des bou­quets des­tinés à être of­ferts par elle au sor­tir de la répéti­tion, ou elle nous con­sul­tait sur des cra­vates et sur des bi­joux d'hommes; elle nous mon­trait des bagues plates avec le _Dieu vous garde_, ou des al­liances récem­ment achetées au Palais-​Roy­al et por­tant les deux noms d'Hébé et de Raphaël. Chaque fois que j'as­sis­tais à ces in­fer­nales facéties, j'éprou­vais ce mal de coeur in­di­ci­ble qui vous saisit au bord d'un abîme pro­fond de mille tois­es, lorsque le pied vous manque tout à coup et qu'on va rouler dans l'ef­froy­able vide. J'évi­tais, je fuyais par tous les moyens les con­fi­dences de la vieille fu­nam­bule. Mais com­ment les fuir; elle s'at­tachait à moi et elle par­lait avec l'in­gé­nu­ité d'un en­fant, per­suadée que pour tout le monde rien n'était plus in­téres­sant que de lui en­ten­dre roucouler son _Oaris­tis_!

»O fureur! ô délire! vengeance de l'amour acharné sur sa proie hideuse! Ces con­ver­sa­tions, je ne pour­rais pas les racon­ter, et cepen­dant elles me pour­suiv­ent, elles se cousent à mes rêves, elles se sub­stituent aux phras­es que je veux pronon­cer, elles m'ob­sè­dent, comme, par­fois, tel vers d'une chan­son im­bé­cile que, mal­gré soi, on répète men­tale­ment pen­dant des jours en­tiers. Je les ai ou­bliées et elles me dévorent, elles m'as­sas­si­nent en évo­quant dans mon âme une im­pres­sion durable, pareille à celle qu'on éprou­ve dans un souter­rain ob­scur et fétide, où bril­lent les toiles d'araignée et les yeux des cra­pauds, et où on sent vague­ment courir les rep­tiles glacés. Non-​seule­ment le Raphaël, heureuse­ment resté dans la coulisse, mais Hébé non plus ne me sem­blait pas réelle; à chaque in­stant je croy­ais que j'al­lais la voir se dis­lo­quer en morceaux ou s'évanouir en fumée, et que, le noir en­chante­ment dis­paru, le calme re­naî­trait à la fois dans mon es­prit et dans le ciel. Mais non, tout cela est ar­rivé; Hébé Caristi a vécu, car je l'ai vue mourir.

»Par­fois elle ar­rivait, vêtue de vert pomme ou de lilas ten­dre; elle es­sayait un sourire à la Pom­padour; sa per­ruque était frisée en nu­age; elle ray­on­nait de joie.--Ah! ma chère, di­sait-​elle, je m'étais trompée, il m'aime, il m'est fidèle. Si vous saviez comme je su­is heureuse, il m'a ap­porté un bou­quet ravis­sant! Et cette Flo­ren­tine que je croy­ais sa maîtresse; ah! comme j'avais tort de me mon­ter la tête! Une amie de sa soeur tout sim­ple­ment. Mais comme vous prenez peu de part à ma joie! Ah! Mar­tirio, vous êtes froide; véri­ta­ble­ment, vous n'avez pas de coeur.

»Ain­si le vis­age et les ajuste­ments d'Hébé étaient le ther­momètre de sa félic­ité af­freuse, et di­saient ex­acte­ment en quels ter­mes elle était avec son Raphaël. Par cette avid­ité in­ex­pli­ca­ble qui nous pousse vers les choses per­vers­es, j'avais par­fois une poignante cu­riosité de voir cet être sans nom dont le so­bri­quet déshon­ore à ja­mais le sou­venir du plus beau des hommes. Et pour­tant je sen­tais que s'il se fût trou­vé der­rière moi sur la plate-​forme des tours Notre-​Dame, j'au­rais sauté en bas pour ne pas le re­garder! Heureuse­ment, mon in­quié­tude n'a ja­mais été as­sou­vie, et je n'ai pas eu à mesur­er la dose d'hor­reur qu'il nous est pos­si­ble de subir. J'ai lu _L'En­fer_ d'un poëte ro­man­tique, avec ses in­génieux ap­pareils de tenailles, de sci­es, d'hommes en fer rouge, et de chaudières à cuire la chair hu­maine. C'est un beau livre, mais il est in­com­plet; l'au­teur, qui a tant d'imag­ina­tion pour les sup­plices, a ou­blié d'in­ven­ter dans son Tartare un sup­plice pour Raphaël!

»Sans doute ce par­fait Do­rante dé­fi­la bi­en vite le chapelet de ses roueries, car avec une fa­tale ra­pid­ité la toi­lette d'Hébé Caristi se mit à pouss­er au noir; le noir l'en­vahit et la dom­ina, et quel noir! Coup sur coup et comme par magie, dis­parurent le velours, la soie, les robes à jo­lis bou­quets ros­es, les bi­joux à de­vis­es, le tour bi­en frisé, les pe­tits ca­chemires. Pâle, verte, dé­faite, ou­bliant de met­tre du rouge, la vieille fu­nam­bule, noyée de larmes, abru­tie par le cha­grin, se mon­tra avec des hard­es mis­érables. Ce fut sa péri­ode de folie où, comme l'Ophélia de Shak­speare, on l'en­tendait mur­mur­er des chan­sons in­ter­rompues et dire des lam­beaux de phras­es poé­tiques, par­fumées de ro­marin et de vi­olettes! Ce mal­heureux spec­tre était voué par le des­tin à toutes les par­odies et à toutes les pro­fa­na­tions. Comme les vic­times pour­suiv­ies par les dieux sauvages de Lé­da et de Pasiphaë et mar­quées pour les em­brasse­ments d'un mon­stre, elle se tor­dait au fond de son néant, con­damnée à la douleur ris­ible, à une tor­ture ridicule, à des tour­ments dont la vue pro­dui­sait un ef­fet grotesque. Certes, celle-​là a reculé les lim­ites du mal­heur hu­main!

»Alors, dans ces mo­ments af­freux où elle vit s'en­fuir sa dernière et stupi­de es­pérance, Hébé Caristi se cram­pon­nait en­core à moi, et m'adres­sait des sup­pli­ca­tions in­sen­sées.--Oh dites, dites-​le-​moi, Mar­tirio, s'écri­ait-​elle, croyez-​vous qu'il ex­iste vrai­ment des philtres pour se faire aimer et pour retenir un amant in­fidèle? On m'avait par­lé d'une sor­cière et de coeurs sanglants, mais ce n'est pas vrai, n'est-​ce pas? D'ailleurs j'ai es­sayé, cela ne m'a pas réus­si. Mais en­fin, il doit y avoir quelque chose! C'est im­pos­si­ble qu'il n'y ait pas un moyen. Se con­sumer d'amour et n'être pas aimée, c'est un trop grand sup­plice. Mar­tirio, Mar­tirio, dites-​moi un moyen pour qu'il m'aime en­core!

»Ain­si par­lait Hébé dans ses délires. Et, bi­en en­ten­du, je me tai­sais. Que répon­dre à ces cris de dé­mence? Alors, son vieux vis­age, déjà plus plis­sé qu'il n'est pos­si­ble de le sup­pos­er, se plis­sait en­core sous les éclairs d'une fu­rieuse ironie.--Ah! oui, di­sait-​elle avec l'ex­pres­sion du dé­dain et de la haine, j'ou­bli­ais que vous ne con­nais­sez rien de tout cela! Moi aus­si, quand j'étais je­une, ai-​je été as­sez fière et heureuse, et orgueilleuse, de ne rien sen­tir s'agiter dans mes veines; mais la vieil­lesse vien­dra, soyez tran­quille!--Et moi, pen­dant qu'elle me fai­sait cette prophétie sin­istre, je voy­ais pass­er de­vant mes yeux une foule de pâles fig­ures por­tant le stig­mate du Vice; et, le re­gard fixe, je con­tem­plais les uns après les autres ces hideux vis­ages, que mon imag­ina­tion prê­tait tour à tour au fab­uleux Raphaël.

»Bi­en­tôt la vieille fu­nam­bule por­ta tout à fait la livrée de la mis­ère. Les dernières robes, les dernières chaus­sures avaient été dévorées; et, chose hor­ri­ble à racon­ter, Hébé, pour se vêtir, tirait de ses car­tons, en­fouis sous la pous­sière d'un de­mi-​siè­cle, des robes du pre­mier em­pire tail­lées en tu­niques, des four­reaux de satin bleu ciel, at­tachés sous la gorge avec des cein­tures en cheveux et des cha­peaux en au­vents de maisons, auxquels nous ne croiri­ons pas si les gravures de modes n'étaient restées pour nous at­tester leur ex­is­tence. Elle se traî­nait, at­tifée avec d'an­ciens dé­je­uners-​de-​soleil dont le soleil avait dé­je­uné sous les yeux de Mu­rat et du maréchal Lannes, le lende­main de la bataille d'Ié­na! Ses yeux ahuris étaient tout à fait sanglants; une toux sèche la mi­nait; elle était de­venue poitri­naire à un âge où la mal­adie elle-​même nous dé­daigne, et se mourait comme une héroïne de ro­man. Vouée, comme le mod­èle de Mar­guerite Gau­ti­er, aux camel­lias blancs et aux pos­es penchées, elle aus­si par­lait fiévreuse­ment de l'avenir et souri­ait avec mélan­col­ie à la chute des feuilles. Mais, à ce mo­ment-​là, elle ne fut plus ridicule; bi­en plutôt, elle parut ter­ri­ble, comme toutes les per­son­nes trans­fig­urées par une pas­sion vi­olente, car elle met­tait à trou­ver de l'ar­gent la rage fréné­tique du li­on af­famé de proie dans les gorges de l'At­las. Elle sen­tait que ses dernières min­utes d'il­lu­sion étaient à ce prix, et elle défendait sa vie avec des rugisse­ments. Alors l'an­ci­enne di­rec­trice des _Ex­ploits-​Mil­itaires_ se réveil­lait; il fal­lait l'en­ten­dre dis­cuter les ques­tions de salaire avec M. De­jean; elle était adroite, vi­olente, élo­quente, dis­simulée, im­périeuse, in­sin­uante, in­épuis­able; elle par­lait deux heures sans fa­tigue ap­par­ente, en se tam­pon­nant les lèvres avec son mou­choir inondé de sang.

»Mais elle devint trop malade pour con­tin­uer ses représen­ta­tions, et elle dépen­sa toute son én­ergie à em­prunter de l'ar­gent par­mi nous, exé­cu­tant sur des na­tures bru­tales des mir­acles in­énarrables de sé­duc­tion. Depuis les cent francs jusqu'aux sommes les plus min­imes, elle épuisa tout; rien ne las­sait sa pa­tience, elle bu­vait la honte comme un cher cal­ice. A la fin on la fuyait, on se sauvait quand on la voy­ait venir, et quand sa vic­time s'échap­pait ain­si, elle s'ar­rê­tait im­mo­bile, lançant au ciel une dernière im­pré­ca­tion, re­gar­dant si la nue al­lait se déchir­er ou la terre s'ou­vrir pour lui jeter un dernier sec­ours!

»Moi-​même, j'avais fait pour elle le pos­si­ble et l'im­pos­si­ble; acharnée à combler le gouf­fre ou­vert sous ses pas, je m'étais en­det­tée grave­ment, et j'avais vu ar­riv­er ce mo­ment suprême où il faut de­venir in­sen­si­ble, quoi qu'il nous en coûte. Hébé ar­ri­va chez moi, et en­tra mal­gré ma femme de cham­bre. Elle n'osa rien me de­man­der, mais ses yeux sem­blaient vouloir décrocher les ten­tures. Elle s'ag­itait machi­nale­ment, en répé­tant: C'est fi­ni, je n'ai plus rien, je n'ai plus rien; Raphaël va me quit­ter! Comme je dé­tour­nais la tête, pénible­ment af­fec­tée, j'aperçus du coin de l'oeil la lueur d'un éclair rougeâtre. Hébé s'était jetée sur une broche de ru­bis, posée sur le coin de la chem­inée, et l'avait cachée sous son châle. Si rapi­de qu'eut été mon re­gard, il s'était croisé avec celui d'Hébé; elle vit que je la voy­ais; elle res­ta calme, mais comme foudroyée. Moi, pour re­tourn­er la tête vers elle et pour par­ler, je crus qu'il me faudrait mille ans, et il me sem­bla que j'avais à faire un ef­fort plus pénible que pour soulever un monde. J'au­rais voulu que cette sec­onde d'anx­iété fût éter­nelle. En­fin, je pus rompre le si­lence, et je mur­mu­rai: Si cette bagatelle vous plaît, Hébé, je su­is trop heureuse de vous l'of­frir.--Eh bi­en, dit-​elle, je la prends!

»Ses yeux s'étaient lev­és avec l'ex­pres­sion d'une suprême détresse. Farouche, elle mon­trait qu'elle avait tout of­fert en holo­causte! Pour­tant, en me voy­ant vers­er une larme, elle fut at­ten­drie; avant de sor­tir elle prit ma main et la baisa en san­glotant. Moi, j'étais per­sé­cutée par l'idée de Raphaël, et je me di­sais: En ce mo­ment-​ci, que peut-​il faire? Et j'en­tendais en­core dans mon es­calier la toux déchi­rante d'Hébé Caristi.

»Huit jours après, je la re­vis dans le cab­inet de M. De­jean, qui lui avait vaine­ment défendu sa porte. Elle voulait ab­sol­ument don­ner une dernière représen­ta­tion pour laque­lle elle de­mandait cinq cents francs; et, la voy­ant mourante, le di­recteur re­fu­sait, par hu­man­ité. Mais elle em­por­ta d'as­saut ce marché épou­vantable, et le jour fut choisi. L'an­nonce de cette dernière ap­pari­tion de la vieille fu­nam­bule avait at­tiré beau­coup de monde au Cirque; Paris, qui sait tout, savait son his­toire, et on était curieux de savoir jusqu'où va l'héroïsme dés­espéré. Quand je vis Hébé coif­fée du casque d'or, cuirassée d'écailles, toute ruis­se­lante d'émail, d'ar­gent et d'écar­late, fagotée dans son cher cos­tume de Pal­las, elle me parut ra­je­unie de dix ans: son vis­age était éclairé, elle songeait au bil­let de cinq cents francs qu'elle sen­ti­rait fris­son­ner dans sa main en de­scen­dant de la corde roide!

»Mais sa fa­tigue était ex­ces­sive; elle tou­ssait, crachait le sang; elle s'évanouit trois fois pen­dant le quart d'heure qui précé­da son ap­pari­tion. Ces évanouisse­ments n'avaient rien de pareil à tous ceux que j'ai vus. Habituelle­ment, lorsqu'une per­son­ne tombe en syn­cope, on sent que sa vie est sus­pendue, mais seule­ment pour un temps; chez Hébé, c'était une véri­ta­ble mort, com­plète, ab­solue. On eût dit qu'elle était depuis bi­en des an­nées un ca­davre auquel les en­chante­ments d'un magi­cien avaient prêté les ap­parences de la vie, et que, le sor­tilége fi­ni, elle re­de­ve­nait la proie légitime du tré­pas. Son coeur ne bat­tait plus d'une manière ap­pré­cia­ble; son haleine ne ternis­sait pas le miroir col­lé sur ses lèvres; elle était blanche, glacée et rigide.

--»Madame, lui dit le médecin du théâtre, lorsqu'elle revint à elle pour la dernière fois, vous ne pou­vez mon­ter sur la corde au­jourd'hui, et surtout, moi, je ne dois pas le per­me­ttre. Com­prenez que je ne puis as­sumer cette grave re­spon­sabil­ité.

»La vieille Hébé fit un bond sauvage, comme si elle eût été mor­due par une tar­en­tule.

--»Mal­heureux, s'écria-​t-​elle, c'est toi qui veux ma mort! Puis, avec un sourire funèbre: Al­lons, mon pe­tit doc­teur, vous êtes trop gen­til pour vouloir con­trari­er une dame!

»En­fin, tout à fait hors d'elle, elle tira de sa poche un pe­tit poignard et reprit avec égare­ment: Je vous ju­re, par les os de ma mère, que, si vous em­pêchez ma représen­ta­tion, je me tue avec ce­ci.

»Le médecin du Cirque est un homme fort, qui a vu des drames comme ceux-​là, et bi­en d'autres en­core, depuis trente ans qu'il met du baume sur les âcres mor­sures faites par les pas­sions parisi­ennes. Aus­si ne fut-​il pas ébran­lé par le pe­tit couteau de la fu­nam­bule. Mal­heureuse­ment, il fut req­uis en toute hâte pour don­ner ses soins à un per­son­nage il­lus­tre qui, dans la salle même, ve­nait d'être frap­pé d'un coup de sang. Hébé prof­ita de cette di­ver­sion pour gag­ner le cirque, et elle mon­ta, chance­lante, l'échelle qui la con­duisit sur sa corde roide, à trente pieds de tout sec­ours hu­main.

»Aux pre­miers pas qu'elle fit sur la corde, ce fut un grand cri d'ad­mi­ra­tion; car, sur son théâtre idéal, cette déesse de la mim­ique retrou­va sa sou­plesse, son ardeur in­ouïe, son agilité de pan­thère, sa puis­sance ex­traor­di­naire à faire d'elle-​même une représen­ta­tion et un sym­bole mul­ti­ples. Oui, au bruit des clairons, au chant orgueilleux des fan­fares, cette femme, cette Pal­las, cette guer­rière à l'ai­grette rougis­sante, c'est l'ar­mée française elle-​même, ou­bliant ses souf­frances de six mois et s'avançant vers les âpres ivress­es de la con­quête. Tan­tôt elle est le général qui con­tient l'ardeur de ses troupes, et alors son oeil est dom­ina­teur, sa bouche im­mo­bile et sévère; puis elle est le sol­dat heureux de jouer sa vie; puis le je­une tam­bour qui bat la charge et à qui la pre­mière bataille ap­pa­raît comme dans les ros­es vives d'une au­rore! Ain­si on suiv­ait sur le vis­age d'Hébé Caristi les péripéties de la tragédie mil­itaire; tout à coup la fu­nam­bule s'ar­rête, roide, tout d'une pièce, comme figée ou changée en stat­ue de sel. Par un geste dés­espéré, elle le­va à la fois au ciel ses deux bras, et en même temps le sang en­vahit son vis­age; du fond même de l'am­phithéâtre, on put la voir de­venir toute rouge.

»Un soupir im­mense sor­tit de six mille poitrines; tout le monde fer­ma les yeux: pour tout le monde, elle avait dû être pré­cip­itée de la hau­teur ef­froy­able où la main­te­nait la Volon­té, tomber sur le sable de l'arène et s'y bris­er. Mais après ce mou­ve­ment d'épou­vante, quand les re­gards se lev­èrent de nou­veau, on re­vit la saltim­banque vi­vante et de­bout: par un ef­fort surhu­main, dont elle-​même n'eut pas con­science, elle avait pu garder l'équili­bre au mo­ment où la vie l'aban­don­nait, mir­acle plus prodigieux que tous les tours de force avec lesquels elle avait émerveil­lé les em­pereurs, au temps de sa fougueuse je­unesse. Oui, elle se tenait de­bout, mais comme un sol­dat frap­pé au coeur et qui marche en­core quelques pas sous le ver­tige même de la mort. En­fin, ses mem­bres se dé­tendi­rent, ses reins plièrent, elle tom­ba en ar­rière, mais sur la corde, où elle se coucha avec grâce en­core, en s'y cram­pon­nant d'une main, comme lorsqu'elle jouait la scène épisodique du trompette blessé. Mais ses forces étaient tout à fait épuisées; pour re­tourn­er jusqu'à l'échelle, il lui fal­lut ram­per, se traîn­er sur les genoux, marcher à qua­tre pat­tes sur cette corde que, tout à l'heure elle avait foulée d'un pied in­solem­ment dé­daigneux et su­perbe.

»Pour les spec­ta­teurs, ce dernier ef­fort fut mille fois plus poignant que la minute même où on l'avait crue morte, car main­tenant elle ressem­blait à un oiseau qui bal­aye la terre de son ven­tre souil­lé et de ses ailes fra­cassées. Elle ar­ri­va, mais n'ayant plus fig­ure hu­maine, sen­tant le froid dans ses os et en­velop­pée dans un noir linceul d'hor­reur.

A peine fut-​elle de­scen­due de l'échelle, on s'em­pres­sa pour la soign­er, pour la con­sol­er, pour s'in­former des in­di­ci­bles ter­reurs qu'elle avait dû subir. Il s'agis­sait bi­en de cela! Hébé Caristi était déjà à la caisse et ré­cla­mait ses cinq cents francs, comme une ti­gresse du désert ré­clame ses pe­tits, avec des re­gards qui au­raient fon­du les lin­gots de la Banque de France.

--Mais, lui dit le caissier, M. Raphaël est venu les touch­er tout à l'heure, avec un mot de vous; il avait même votre reçu, que j'ai en­reg­istré, comme vous voyez.

--Ah! cria seule­ment la vieille fu­nam­bule. Bi­en que cette syl­labe eût pu être prise par le caissier comme ex­pri­mant une ap­pro­ba­tion, l'en­fer sait ce qu'elle con­te­nait de suprême mis­ère et de rage épou­van­tée.

Hébé sor­tit. Une heure après, comme je me dis­po­sais à me met­tre à ta­ble, on in­tro­duisit près de moi une mégère af­fublée de hail­lons sor­dides. C'était la por­tière de la mai­son où de­meu­rait Hébé Caristi. Elle m'ap­prit que cette mal­heureuse femme al­lait mourir et de­mandait à me voir en­core une fois.

Ar­rivée à une ma­sure in­fecte de la rue de Venise, je mon­tai, sur les in­di­ca­tions du vieux saveti­er ivre qui gar­dait cet antre. Quand je fus au haut de l'es­calier de pierre, tail­lé à vis, quand j'eus lâché la corde grais­seuse qui ser­vait de rampe, j'en­trai dans une pe­tite an­ticham­bre sans meubles. Ce cab­inet, ten­du d'un pa­pi­er en lam­beaux, précé­dait le gale­tas où ex­pi­rait la fu­nam­bule.

Là, in­volon­taire­ment je m'ar­rê­tai, car j'en­tendis une dis­cus­sion ar­dente dans laque­lle se mêlaient deux voix. L'une était douce et hyp­ocrite, l'autre vi­olente, én­ergique, im­périeuse, quoique brisée par la souf­france. Celle-​là était celle d'Hébé. Longtemps j'écoutai, me croy­ant sérieuse­ment la proie d'un cauchemar; je n'avais plus le sen­ti­ment de ma pro­pre vie.

--Écoutez, fit la voix douce, voici les qua­tre bil­lets de cent francs, et, réelle­ment, c'est mon dernier mot. Voulez-​vous sign­er?

J'en­tendis le bruit de la plume sur le pa­pi­er; je dev­inai le geste avec lequel Hébé met­tait ses griffes sur les bil­lets de banque.

--Main­tenant, cria-​t-​elle, va-​t-​en, bour­reau! Et je vis pass­er de­vant moi un je­une homme presque chauve, au front pen­sif et dé­vasté.

Je ve­nais d'as­sis­ter à la dernière tor­ture d'Hébé Caristi, au marché par lequel elle vendait son ca­davre à un je­une chirurgien déjà célèbre, dont l'âme est avide et im­pla­ca­ble comme la Sci­ence.

Je tour­nai la clef et j'en­trai. Je m'as­sis près du lit de san­gle où ag­oni­sait celle qui avait sen­ti on­doy­er sur ses épaules le ca­chemire de la princesse Borghèse.

--Vous avez en­ten­du? mur­mu­ra-​t-​elle faible­ment.

Et, comme je lui répondais oui, en dé­tour­nant les yeux:--N'est-​ce pas, reprit-​elle, que ce n'est pas un sac­rilège? N'est-​ce pas que je ne su­is pas coupable? D'ailleurs, il me l'a dit lui-​même: tout est per­mis dans l'in­térêt de la sci­ence! Mais, Mar­tirio, écoutez, moi, je n'ai be­soin de rien ni à présent, ni (ajou­ta-​t-​elle en ri­canant) après ma mort. Un jour, je vous ai folle­ment men­acée d'une vieil­lesse pareille à la mi­enne. Depuis une heure je prie Dieu d'écarter de vous ce cal­ice, et je vous bé­nis; voulez-​vous me par­don­ner?

Je bai­sai pieuse­ment le front de la pau­vre vic­time qui avait eu le bon­heur de souf­frir de telles ex­pi­ations, et je sor­tis pour me met­tre en quête des sec­ours spir­ituels et matériels que ré­cla­maient ses derniers mo­ments. La nu­it alors était presque venue. Sur l'es­calier, j'en­tendis à quelques march­es au-​dessous de moi une voix érail­lée qui fre­donnait la dernière chan­son de Nadaud, avec d'ig­no­bles fior­it­ures.

Je fer­mai les yeux, mais trop tard; aux dernières lueurs du cré­pus­cule, j'avais en­tre­vu un béret de velours bleu, une cra­vate rouge, une face pâle comme le masque de Boswell. Cette vi­sion, c'était Raphaël, sans doute. Je me col­lai au mur pour le laiss­er pass­er, re­tenant mon souf­fle, et je ne rou­vris pas les yeux avant que je n'eu­sse en­ten­du se refer­mer la porte d'Hébé Caristi.

Une de­mi-​heure ne s'était pas écoulée quand je revins de nou­veau. Le prêtre et le médecin mon­tèrent, et je les at­tendis en bas, dans la voiture. Au bout de quelques min­utes, le médecin re­descen­dit seul. Hébé Caristi était morte. Le doc­teur Crestié est pour moi un vieil ami; je le chargeai de pren­dre toutes les dis­po­si­tions néces­saires et de rompre, si cela était en­core pos­si­ble, l'odieux marché signé au bord d'une fos­se ou­verte; mais je n'eus pas la force de ren­tr­er dans la cham­bre où s'était ac­com­pli ce pacte de sang. Bi­en des fois depuis, j'ai re­con­nu en rêve le pâle vis­age que j'avais en­tre­vu ce jour-​là dans l'es­calier de la rue de Venise, et voilà pourquoi je su­is in­vul­nérable; car, si quelque dan­ger trop at­trayant me sol­licite, je songe tou­jours à cette ig­no­ble fig­ure sous laque­lle m'est ap­paru le dé­mon in­fâme de la Per­ver­sité.»

Quand Mar­tirio eut ain­si racon­té l'his­toire de celle qui a été, en même temps que madame Saqui, la déesse de la corde raide, nous de­meurâmes plongés dans une sorte de stu­peur. Rosier surtout parais­sait très-​boulever­sé.

--Ma foi, dit-​il à Mar­tirio, je com­prends que ce drame du ruis­seau vous ait vive­ment im­pres­sion­née; car, en­fin, nous savons que vous avez reçu le don ex­cep­tion­nel de ne pas souiller vos pe­tits pieds en traver­sant la fange du théâtre! Eh bi­en! si ab­surde que fût la pré­dic­tion d'Hébé Caristi, ce rap­port en­tre sa je­unesse et la vôtre de­vait vous don­ner à réfléchir.

--Oui, répon­dit en rê­vant Mar­tirio. Mais je su­is Es­pag­nole et j'ai du sang no­ble dans les veines...... Moi, je me tuerais.

XII

LA DI­VINE COUR­TISANE

--CÉ­LINE ZORÈS--

Madame la vi­comtesse Paule de Kléri­an est une de ces pe­tites femmes que les pein­tres du siè­cle dernier avaient rai­son de représen­ter en ama­zones cuirassées ou en Di­anes chas­ser­ess­es, et qui sont braves en amour comme elle le seraient à la guerre, s'il sur­ve­nait une nou­velle Fronde. Sa jolie tête, qui rap­pelle les fil­lettes de Greuze, charme par un mélange de dé­ci­sion et de naïveté. Le re­gard de ses grands yeux bleus a des éton­nements in­génus, mais son sourire voluptueux pétille d'es­prit, et son pe­tit nez aux nar­ines ros­es est bi­en de ceux qui changent les lois des roy­aumes. Elle ap­par­tient à la grande race de ces vic­to­rieuses qui reprendraient leur amant dans les bras d'une reine, et qui l'iraient chercher dans les en­fers.

Gra­cieuse­ment ac­coudée sur le re­bord de sa loge, à l'Opéra, madame Paule de Kléri­an se réjouis­sait de se sen­tir ad­mirée, lorsqu'un nom, pronon­cé as­sez haut pour qu'elle l'en­tendît, la força d'écouter la con­ver­sa­tion échangée en­tre deux je­unes gens placés à l'am­phithéàtre, sous sa loge même.

--Vous savez, di­sait le comte de Savalette à son je­une ami le mar­quis d'Auneuil, c'est une tête aux cheveux ébou­rif­fés, noyée d'om­bre, de lu­mière, et, au bas du tableau, il y a cette lé­gende: _Ed­mond Richard, à son ami Flavien de Li­zoles_.

--Oui, répon­dit M. de Savalette, merveilleux, mon cher, ad­mirable. Cette tête est, pour moi, ce que Richard a le mieux réus­si. Mais que ne trou­ve-​t-​on pas d'après un pareil mod­èle!

--Quel mod­èle? fit le mar­quis d'Auneuil.

--Mais, reprit le comte, c'est la tête de Cé­line Zorès!

--Ah! Je con­nais cette lé­gende. Cé­line Zorès est une créa­ture d'une beauté in­ouïe, qui pose quelque­fois pour les grands pein­tres, mais à ses heures et seule­ment quand cela lui fait plaisir.

--Oui, et depuis un mois elle n'a pas quit­té l'ate­lier d'où sor­tent les paysages, les tableaux de fleurs et les Vénus si agréable­ment maniérées, que signe Flavien de Li­zoles.

--Alors, dit le mar­quis d'Auneuil, Flavien de Li­zoles est un homme heureux. Je m'en étais tou­jours douté. Il faut qu'un artiste ait le coeur bi­en inondé de joie pour créer de si mag­nifiques pavots, de si tri­om­phantes pivoines, et des ros­es trémières si con­tentes de vivre.

En en­ten­dant ces derniers mots, madame de Kléri­an fris­son­na comme si elle eût été mor­due par une vipère, et se tour­na vive­ment vers son on­cle l'ami­ral, oc­cupé à lire le cours de la Bourse.--Par­tons, lui dit-​elle, je ne me sens pas bi­en.

L'ami­ral se le­va avec une obéis­sance toute mil­itaire, en té­moignant seule­ment par un faible soupir le re­gret de ne pas en­ten­dre made­moi­selle Al­boni dans le dernier acte de _La Fa­vorite_. Quand madame de Kléri­an, bi­en em­mi­tou­flée, se fut blot­tie dans sa voiture, em­portée par les chevaux rapi­des, elle se mit à réfléchir, et ja­mais ses réflex­ions n'avaient été si tristes. Quoi, cour­tisée par les hommes les plus beaux, les plus no­bles et les plus il­lus­tres, elle aimait étour­di­ment un artiste qui était tout au plus à de­mi-​célèbre, et cet ami, choisi par elle en­tre tous, la dé­daig­nait pour une créa­ture ven­due, pour une femme qui a lais­sé toute pudeur, et qui fait com­merce de ses charmes vul­gaires! Dé­sor­mais son miroir peut bi­en lui dire, comme tous les jours, que sa chair déli­cate ressem­ble à la pulpe des fleurs de la bal­samine, et que ses cheveux sont légers et aériens comme la cen­dre fine dans un ray­on de soleil; l'abeille peut en­core se tromper à ses lèvres et s'y pos­er comme sur les bou­tons d'une rose, et les poëtes peu­vent rabaiss­er le céleste azur en le com­para­nt aux saphirs de ses prunelles aux pupilles noires, Paule de Kléri­an ne les croira plus, car elle saura bi­en, elle, si tout le monde l'ig­nore, que ses en­chante­ments ne sont plus ir­ré­sistibles.--Ah! se dit-​elle, j'ai en­vie d'aller cacher dans quelque soli­tude ce triste vis­age, qui n'a pas su garder sa con­quête! Et une larme, que per­son­ne ne de­vait voir, brûla les yeux de l'aimable Paule.

Cette franche et vive na­ture ne savait pas sup­port­er l'in­cer­ti­tude. Le lende­main, de grand matin, au mo­ment où Flavien, qui habitait au haut du faubourg Saint-​Hon­oré, ve­nait de sor­tir selon sa cou­tume pour faire une prom­enade à cheval, madame de Kléri­an de­scen­dit d'une voiture sans ar­moiries, où elle avait at­ten­du avec pa­tience pen­dant plus d'une heure. Elle mon­ta pré­cipi­ta­mment l'es­calier de la mai­son où de­meu­rait le pein­tre, et, ar­rivée à la porte de l'ap­parte­ment, elle son­na avec ré­so­lu­tion. Un groom, âgé de douze à treize ans, vint lui ou­vrir.

--M. de Li­zoles m'a in­diqué cette heure pour une séance, dit-​elle sans hési­ta­tion. Je sais qu'il est sor­ti, mais je l'at­tendrai.

L'en­fant, un peu éton­né, n'osa pas pour­tant met­tre en doute l'af­fir­ma­tion émise par une femme qui, évidem­ment, ap­parte­nait à la plus haute so­ciété parisi­enne. Il in­tro­duisit madame de Kléri­an dans un pe­tit sa­lon meublé avec une élé­gance par­faite, et se re­ti­ra.

Ar­rivée là, la jalouse maîtresse de Flavien sen­tit son coeur bat­tre vi­olem­ment, et elle eut be­soin de s'as­seoir, car ses jambes faib­lis­saient. Elle avait dé­ployé déjà une grande én­ergie, mais le plus dif­fi­cile restait à faire. Il lui fal­lait chercher et trou­ver sa ri­vale dans cet ap­parte­ment qui lui était in­con­nu, et cette ac­tion vi­olente répug­nait à toutes les déli­catess­es na­tives de son âme. Mais Paule était in­ca­pable d'in­dé­ci­sion. Elle fit le geste de Célimène au mo­ment où elle voit par­tir Al­ces­te, et tour­na le bou­ton de la pre­mière porte qu'elle ren­con­tra. Madame de Kléri­an avait été bi­en in­spirée; la porte qu'elle ou­vrit don­nait juste­ment dans l'ate­lier de Flavien. Mais, au pre­mier re­gard qu'elle y plongea, elle s'était ar­rêtée fascinée et comme éper­due.

Elle vit une femme, une déesse, une beauté, dont les cheveux rouges, aux re­flets ar­dents, s'en­touraient d'une lu­mineuse au­réole. Tout d'abord, sur son vis­age sub­lime d'une pâleur fauve avivée par un sang je­une et riche, ses yeux vert de mer ét­ince­laient sous leurs sour­cils bruns, et sa bouche écar­late et savoureuse mon­trait à de­mi des dents de lys. Sur une es­pèce d'estrade, au-​dessus de laque­lle s'étendait un dais de trône en tapis­serie, sur­mon­té de panach­es datant du règne de Louis XIV, as­sise dans un siége d'ivoire, elle tra­vail­lait à une tapis­serie avec de la laine pour­pre, et ses pieds chaussés de soie foulaient une riche draperie de satin à fleurs d'ar­gent, jetée sur les march­es. Elle était vêtue d'une robe à manch­es de­mi-​flot­tantes et ajustées au poignet, faite d'une étoffe an­tique, et, comme l'ar­cade de ses paupières, ses mains idéales, blon­des, trans­par­entes, ex­pli­quaient la stat­uaire des âges fab­uleux.

Au mo­ment où cette écla­tante fig­ure l'éblouit, madame de Kléri­an ne pen­sa plus au mo­tif qui l'avait amenée, ni à Flavien, ni à elle-​même. Il lui sem­bla que le monde mys­tique imag­iné par les poëtes s'an­imait sous ses yeux. Vénus en­core frémis­sante du bais­er des flots, Di­ane enivrée de la sen­teur des forêts, les Grâces tres­sant des fleurs, et les Mus­es dansant pieds nus sur la neige rose des cimes ap­parurent dans son es­prit, soudaine­ment inondé d'une sérénité in­ouïe. Comme si, re­mon­tant les âges, elle eût pu tout à coup se sen­tir vivre dans la Grèce héroïque, il lui sem­blait qu'elle ve­nait d'en­tr­er dans quelque tem­ple de la Vénus guer­rière, et qu'au bruit de la foudre ton­nant dans un ciel pur, l'Im­mortelle s'était sub­sti­tuée à un vain sim­ulacre et fix­ait sur elle ses prunelles im­mo­biles. Ou, n'avait-​elle pas de­vant les yeux la belliqueuse amante de Thésée, mirac­uleuse­ment sor­tie de son tombeau en forme de losange, et cher­chant à côté d'elle son bau­dri­er mag­ique et son glaive teint de sang? Puis, quand elle re­gar­dait les bronzes, les émaux, les miroirs de Venise, les chan­de­liers touf­fus aux grandes corolles de lys, tout ce luxe du XVIe siè­cle qui en­tourait mag­nifique­ment la femme aux longs cils et à la crinière d'or, elle en fai­sait quelque nymphe thes­sali­enne évo­quée par la sor­cel­lerie pour servir de mod­èle à Ben­venu­to, et elle au­rait cru que le cru­el stat­uaire al­lait paraître, soule­vant une por­tière de soie, et ten­ant à la main son marteau qui ressus­cite les ef­frayantes splen­deurs des Olym­pes.

En­fin, toute cette magie se dis­si­pa. Paule de Kléri­an com­prit qu'elle avait de­vant les yeux une femme d'une beauté surhu­maine, mais en­fin une femme. Mal­gré le feu qui brûlait son vis­age et la sueur qui per­lait sur son front, elle trou­va la force de par­ler.

--Madame, dit-​elle en s'in­cli­nant légère­ment, je croy­ais trou­ver ici M. de Li­zoles?

Mais à peine eut-​elle lais­sé échap­per ces mots, comme si son coeur eût été de cristal, elle le sen­tit pénétré par le clair re­gard de l'in­con­nue, et elle eut la révéla­tion pos­itive que tout men­songe de­vait s'émouss­er con­tre sa clair­voy­ance ter­ri­ble, comme les flèch­es d'aci­er sur une stat­ue de dia­mant.

D'un geste rhyth­mé comme une musique, Cé­line Zorès mon­tra un siége à madame de Kléri­an; ses lèvres s'ou­vrirent, et avant qu'elle eût ar­tic­ulé une syl­labe, Paule sen­tit qu'elle al­lait en­ten­dre une har­monieuse voix aux notes d'or.

--Madame, dit Cé­line Zorès, je su­is heureuse que vous soyez venue, car on as­sure que la jalousie est un mal cru­el, et ce mal, je puis vous en guérir. Vous pou­vez sans crainte aimer Flavien.

Madame de Kléri­an éprou­va une an­goisse in­ouïe en en­ten­dant cette fille de rien qui lui par­lait comme peut par­ler une reine, et en s'avouant tout bas qu'elle se soumet­tait mal­gré elle à un as­cen­dant in­ex­pli­ca­ble. Ses jolies lèvres se fron­cèrent; la ré­volte écla­ta dans ses yeux char­mants.

--Pour­tant, répon­dit-​elle avec im­pa­tience, vous êtes sa maîtresse.

--Madame, reprit Cé­line Zorès, je vous répète que vous ne de­vez pas être jalouse.

--Je le com­prends, fit la belle Paule, en qui se réveil­la tout l'orgueil de la race. Jalouse de quoi? d'un amour que vous ac­cordez à tous ceux qui ont mod­elé ou peint vos im­ages? de cette beauté qui n'a plus de se­crets pour per­son­ne?

--Re­gardez-​moi, dit Cé­line avec une douceur in­ef­fa­ble. (Et, re­je­tant der­rière elle des flots d'étoffes, elle se le­va tri­om­phante et comme épou­van­tée elle-​même des per­fec­tions qu'elle mon­trait au jour.) Re­gardez-​moi et re­gardez-​vous. Votre beauté ne perd rien auprès de ma beauté, hélas! di­vine; car partout dans ce sourire, dans ces plis où niche la grâce, se révè­lent les sen­ti­ments hu­mains. Mais moi, ne re­mar­quez-​vous pas que l'idée même de l'amour ju­re avec mon vis­age im­pla­ca­ble; où l'amour pour­rait-​il se pren­dre dans cette per­fec­tion dés­espérée?

Certes, si j'avais été as­sez heureuse pour con­naître ses déli­cieuses faib­less­es, je pour­rais l'avouer la tête haute, car la honte sup­pose une sorte de déchéance, et com­ment pour­rais-​je dé­choir? Hélène en­levée à l'âge de treize ans par le vain­queur des Pal­lan­tides, ou Vénus aimant Ado­nis au fond des bois, vivent-​elles dans notre mé­moire comme des femmes méprisées et hu­mil­iées? La par­faite beauté n'est-​elle pas comme la neige, comme les étoiles, comme la clarté des sources que rien ne peut souiller et ternir? Mais, hélas! ja­mais une lèvre em­brasée n'a ef­fleuré mon front; ja­mais la main d'un homme n'a touché mes doigts d'ivoire. Dans ma poitrine habite un coeur calme et héroïque dont rien ne trou­ble la pureté et que ne font pas bat­tre les désirs ter­restres.

--Mais, dit madame de Kléri­an ef­frayée, quelle est votre vie? Pour­tant, vous avez aimé?

--Mille fois! mille fois! s'écria Cé­line Zorès avec en­thou­si­asme. J'ai aimé d'abord tous ceux qui m'ont don­né la vie quand ce corps som­meil­lait en­core dans l'in­fi­ni, Hé­siode, Cléomène, Eu­phra­nor, Al­bert Dur­er qui a gravé ma puis­sante mélan­col­ie, Michel-​Ange pour qui j'ai été la Nu­it im­mense et farouche, Rubens qui m'a enivrée de lu­mière pour­prée et trans­par­ente, Hen­ri Heine qui m'a vue en Héro­di­ade capricieuse, por­tant sur un plat d'or, au mi­lieu des chemins, la tête pâle de saint Jean-​Bap­tiste! J'ai aimé, j'aime en­core tous ceux en qui je devine une par­celle de génie; car savez-​vous quelle est ma seule, mon ar­dente pas­sion? J'ai le désir ef­fréné d'échap­per à la mort, et l'Art seul peut m'ac­corder cette joie, car la na­ture suc­comberait à vouloir re­pro­duire mes traits im­mor­tels. Pein­tres, graveurs, poëtes, les artistes en qui s'agite une ét­in­celle du feu sacré m'ont tous trou­vée sur leur chemin; j'ai été leur con­science, leur in­spi­ra­tion vis­ible, la généra­trice de leurs idées con­fus­es. A celui-​ci, j'ai révélé Ophélie et Juli­ette éplorée dans son tombeau; à celui-​là, Mar­guerite aimante et sim­ple dont il em­porte dans la mort la chaste fig­ure. C'est moi que tous les poëtes ont célébrée et qui ai fait re­naître la lyre dans un âge où son nom même était ou­blié; c'est moi que les nou­veaux cygnes ont ap­pelée Véronique, Elvire, Dei­damia et Cé­cile! C'est moi dont les traits gravés dans l'or respirent sur les mé­dailles de ce temps; c'est moi, que les sculp­teurs ont couron­née de raisins sur les onyx et les agates qui passeront aux épo­ques fu­tures.

J'ai soulagé bi­en des mis­ères, soutenu bi­en des dé­fail­lances, relevé bi­en des courages abat­tus, mais je ne don­nais rien; je fai­sais un marché d'usuri­er; je vendais à mes amants un peu de gloire; et, en re­vanche, ils m'ont as­suré l'es­pace, l'in­fi­ni, les siè­cles sans nom­bre. Quand je vois s'achev­er un tableau ou un poëme, je tres­saille comme une mère qui baise au front son nou­veau-​né: toutes ces oeu­vres por­tent au front mon ef­figie! Comme dans un miroir, j'y re­garde l'om­bre soyeuse de mes grands cils et les flammes vives de ma chevelure.

Telle est ma vie: en­fant en­core, la for­tune m'est venue d'elle-​même, et s'est don­née à moi sans que j'aie dû lui faire au­cun sac­ri­fice, car le génie, la beauté et la richesse sont des forces qui se cherchent sans cesse et qui ten­dent à se con­fon­dre pour réalis­er la vérité ab­solue! Je n'au­rais eu qu'à me mon­tr­er pour avoir un trône, mais il me faut plus que cela, je veux l'avenir! Main­tenant, madame, voulez-​vous savoir ce que je ve­nais faire chez Flavien de Li­zoles! Cet en­fant, trop af­folé de caprice et de fan­taisie, avait per­du le sens du beau qui est en lui. Il s'éblouit des guir­lan­des qui tombent toutes fleuries de sa palette; je su­is venue pour lui faire revoir la muse en­sevelie dans son âme, et que n'aperce­vaient plus ses yeux aveuglés. Mais il a retrou­vé son génie et sa force; je pars d'ici pour longtemps, sans doute pour tou­jours; vous pou­vez aimer Flavien!

Paule de Kléri­an sor­tit émue et pen­sive de cette en­tre­vue, mais elle l'ou­blia bi­en vite. Cette radieuse fille d'Ève a mieux que l'avenir des mar­bres in­ertes et des toiles périss­ables; elle a la vie! et ces pe­tites dents sans tache, qui mor­dent si bi­en dans la pomme du bi­en et du mal. Rien ne trou­bla ses amours avec Flavien, qui serait de­venu un grand pein­tre s'il se lais­sait moins ravir par ses pivoines et par ses ros­es trémières, les plus belles qui soient ja­mais éclos­es sous une brosse ivre de rose. Elle lui a don­né qua­tre an­nées de par­adis par­fait, ce qui peut pass­er pour le bon­heur sur la terre. Au bout de cette félic­ité in­com­men­su­rable, il s'en­nuyait comme on s'en­nuie dans tous les Édens; et, par un soir étoilé, as­sis avec Paule de­vant une fenêtre du château de Kléri­an, il re­gar­dait tris­te­ment la noire sil­hou­ette de Blois et les flots de la Loire ét­ince­lants d'as­tres.

Une fig­ure lu­mineuse vint s'ac­coud­er sur le bord de la croisée. C'était Cé­line Zorès, dont les cheveux rouges bril­laient comme un soleil au mi­lieu de la nu­it, pos­itive­ment voilée. Elle re­gar­da fix­ement le pein­tre, et, éten­dant son bras de stat­ue, elle lui dit de sa voix mélodieuse et péné­trante:

--Al­lons tra­vailler!

Flavien se le­va, et la suiv­it si­len­cieuse­ment.

***

Ici finit ce douzain des _Parisi­ennes de Paris_, que les dilet­tan­ti de la musique par­lée ont déjà lu avec quelque sym­pa­thie sur des feuilles volantes que le vent em­porte. Sans doute j'au­rais pu don­ner des soeurs à ce trou­peau de folles amoureuses; mais, chère madame Philomène, quelle que soit l'in­dul­gence des amis in­con­nus qui me suiv­ent, je ne veux pas abus­er de ces pein­tures, un peu vi­olentes à cause de la réal­ité crue de leurs mod­èles. Si mes _Parisi­ennes_ ont plu au lecteur, il les retrou­vera dans quelque autre livre, tou­jours vouées à la poudre de riz, aux Eu­ménides et aux pas­sions im­pos­si­bles, comme il sied aux filles de Gavarni et de Mon­na Bel­col­or. En at­ten­dant, nous al­lons vous dire le con­te de l'_Ar­moire_, et vous racon­ter les célèbres no­ces du poëte Médéric, dans lesquelles il ne fut pas mangé, comme aux no­ces de Gamache, un bou­vil­lon far­ci avec des co­chons de lait, et vous saurez en­fin par quel heureux con­cours de cir­con­stances ce bril­lant mariage ne pro­duisit pas d'autres en­fants que des re­cueils de poésies lyriques im­primés sur pa­pi­er vergé, avec des vi­gnettes, des culs-​de-​lampe et des let­tres ma­jus­cules dess­inés par Thérond, d'après les plus beaux dé­cors de l'An­tiq­ui­té et de la Re­nais­sance.

L'AR­MOIRE.

AU DOC­TEUR GÉRARD PI­OGEY

Ce con­te est dédié comme le très-​faible té­moignage d'une re­con­nais­sance in­finie par son ami,

Th. de B.

En vérité, plus je la re­gar­dais, moins je pou­vais dé­tach­er mes re­gards de cette tête char­mante, et je ne saurais dire à quel point elle éveil­lait en moi des idées de calme pro­fond, de volup­té douloureuse, de re­pos mys­térieux dans un lieu em­bel­li par les recherch­es du luxe et de l'élé­gance. Non-​seule­ment elle avait la beauté, mais elle avait aus­si ce charme sai­sis­sant et in­cisif de l'étrangeté qui nous em­porte dans des abîmes de rêver­ie. Au­tour du front bas et large, puis­sam­ment mod­elé, une chevelure démesurée, d'une fi­nesse arach­néenne, crêpée et courte sur le de­vant comme dans les fig­ures du XVI­IIe siè­cle, en­velop­pait ce vis­age d'une nuée fauve; les yeux, trop grands, couleur d'or bruni, en­cadrés par de larges sour­cils rigoureuse­ment droits et par une large frange de cils noirs, mon­traient dans leur pupille en­flam­mée tout un ciel d'étoiles et d'ét­in­celles mag­iques; le nez droit, étroit, mais avec des nar­ines ou­vertes et baignées de lu­mière rose, ac­cu­sait le plus pur type hébraïque, et légère­ment in­cli­nait vers l'aquilin sans rien per­dre de sa grâce régulière. Les lèvres, coupées à l'autrichi­enne, d'une fi­nesse in­ouïe aux ex­trémités, mais char­nues, gon­flées, écar­lates de sang je­une; savoureuses comme un fruit vi­vant, sus­ci­taient dans l'es­prit des poëmes de joie et comme une folie d'ad­mi­ra­tion sen­suelle. La pe­tite or­eille, à peine en­tre­vue sous le flot touf­fu de la chevelure, mais digne du plus beau buste grec, les ron­deurs du men­ton coupé par une fos­sette pleine d'om­bre, celles des joues où la pour­pre du sang inondait de toute part les blancheurs ar­gen­tées de la chair, ac­cu­saient une je­unesse en­fan­tine et con­trastaient de la manière la plus ad­mirable avec le col, droit, large, d'une so­lid­ité héroïque, sur lequel po­sait la tête di­vine. Certes, s'il eût été pos­si­ble de re­gret­ter quelque chose en face d'une pein­ture par­faite, on n'au­rait pas par­don­né au cadre im­pla­ca­ble qui coupait brusque­ment là l'in­ef­fa­ble réc­it d'une telle en­fance, mais cette tête seule était pour le re­gard une pâ­ture in­épuis­able; et d'ailleurs, qui n'eût dev­iné, en la voy­ant, le corps vir­ginal de la pe­tite nymphe, dansant sans doute au clair de lune dans les forêts sacrées, au son du luth, sur le gazon semé de per­vench­es et de vi­olettes? Com­ment ce rêve avait-​il été fixé sur la toile? c'est ce que je me de­mandais avec une véri­ta­ble anx­iété; on l'eût dit dess­iné, non pas avec des couleurs, mais réelle­ment avec de l'imag­ina­tion et avec de la lu­mière, car, sur cette toile en­chan­tée, rien n'ac­cu­sait le tra­vail suc­ces­sif et la grossièreté des moyens matériels, mais il sem­blait que la pen­sée avait pu di­recte­ment se traduire là par sa seule force ex­pan­sive, et ce que je con­tem­plais était bi­en, en ef­fet, une im­pres­sion et une vi­sion. Van­de­velle, cha­touil­lé dans son plus cher orgueil, jouis­sait de mon ad­mi­ra­tion avec la com­plai­sance d'un pro­prié­taire de tableaux qui voit ses tré­sors en­viés par un pas­sant; il se réjouis­sait béate­ment que la tête d'en­fant du maître in­con­nu fût sa pro­priété et non pas la mi­enne, et il n'était pas dif­fi­cile de devin­er qu'il se pro­po­sait de savour­er plusieurs fois un plaisir ana­logue en me mon­trant les richess­es en­tassées dans son cab­inet. Mais son at­tente fut cru­elle­ment déçue, car je re­pous­sai én­ergique­ment la pre­mière propo­si­tion qu'il me fit de pass­er à l'ex­am­en de nou­veaux chefs-​d'oeu­vre.

--Non, lui dis-​je, les maîtres re­cueil­lis dans votre ga­lerie en penseront ce qu'ils voudront; mais, sans les avoir vues, je dé­clare d'avance que cette tête est supérieure à leurs oeu­vres les plus ac­com­plies; et d'ailleurs, je ne saurais rien leur ap­porter au­jourd'hui qu'une in­dif­férence par­faite. Sup­posez que je viens de lire le _Can­tique des can­tiques_, et que vous venez m'of­frir la lec­ture d'un autre poème, de quelque livre in­con­nu, pour lequel j'irais sot­te­ment échang­er cette vi­sion d'ailes fris­son­nantes, de tours d'ivoire, de ros­es fleuries, de grands lys au bord des eaux vives, de formes amoureuses, de par­fums par­mi les meubles de cè­dre et les étoffes ornées de broderies!

--Pour­tant, ajou­ta Van­de­velle un peu piqué, sans vous par­ler de mon Rem­brandt, de mon Hob­bé­ma et d'une tête bi­en au­then­tique de Raphaël, n'ai-​je pas ici un Muril­lo que tous les musées de l'Eu­rope ont voulu m'en­lever, et qui met­trait bi­en vite à néant votre tran­quil­lité par­faite?

--Lais­sez-​moi, répondis-​je ex­as­péré, Muril­lo n'ex­iste pas!

--A la bonne heure, fit Van­de­velle en souri­ant et en dépouil­lant tout à fait le vis­age gour­mé de col­lec­tion­neur de tableaux pour repren­dre sa vraie phy­sionomie d'homme d'es­prit. Puisqu'il en est ain­si, par­lons donc de ma tête d'en­fant et d'elle seule; re­stons en plein _Can­tique des can­tiques_, puisqu'il ne vous reste pas d'yeux et d'or­eilles pour autre chose.

--Oh! m'écri­ai-​je, le pein­tre avait vingt ans, est-​il be­soin de le de­man­der? Voilà de ces éclairs de génie comme on en a dans la pre­mière je­unesse, alors que nous por­tons en­core dans nos prunelles le ray­on­nement des par­adis par­cou­rus pen­dant les ex­is­tences an­térieures. Il était amoureux, il était aimé, le grand cri des poëtes em­por­tait son âme dans les étoiles, l'ad­mi­ra­tion des maîtres le trans­portait d'une fureur im­pa­tiente. A ce mo­ment-​là, pas une larme hu­maine qu'il ne voulût enchâss­er comme une per­le dans les ciselures les plus pré­cieuses, pas une rose nou­velle­ment fleurie qui ne lui ar­rachât des pleurs d'at­ten­drisse­ment! Hélas! au­jourd'hui, j'en su­is sûr, il est ven­tru, chauve, mem­bre de l'In­sti­tut, revenu de toutes les il­lu­sions, et il peint des batailles de Malakoff grandes comme un sa­lon de quar­ante cou­verts!

--Non, me dit Van­de­velle, son his­toire est aus­si com­mune que celle-​là, aus­si peu ex­traor­di­naire, et cepen­dant elle mérite d'être racon­tée, car il n'est ja­mais sans in­térêt de savoir par quels chemins un artiste a passé pour ar­riv­er à ces sou­veraines ex­al­ta­tions ou à ces chutes pro­fondes qui sont au bout des plus belles vies. Ce réc­it pour­rait tenir en trois mots, il ne con­tient que des in­ci­dents vul­gaires, mais il mon­tre une fois de plus ce qu'il y a d'in­fir­mité dans les génies in­com­plets, où la fac­ulté créa­trice ne règne pas ab­sol­ument comme une reine tyran­nique!

--Je vois, répondis-​je, où vous voulez en venir. La muse est juste­ment la plus jalouse, la plus ex­clu­sive, la plus in­tolérante des maîtress­es, elle ne veut pas des coeurs qui ne lui ap­par­ti­en­nent pas tout en­tiers; n'est-​ce pas là ce qui fait sa grandeur? Le don de con­cevoir et de traduire le beau est in­com­pat­ible avec toute pas­sion hu­maine, car toute chose hu­maine est im­par­faite, et les ob­jets de nos désirs nous at­tirent par leurs im­per­fec­tions même; c'est pourquoi notre âme perd dans ces vains at­tache­ments le pou­voir de s'élever jusqu'à la beauté im­mortelle, qui ne souf­fre au­cun con­tact avec la chair! Je sup­pose que votre artiste au­ra aimé une femme plus qu'il ne con­vient aux amants de celle qui est la source de tout rhythme et de toute grâce! Mais faites-​moi vite ce triste réc­it; j'ai hâte de savoir com­ment celui qui s'él­evait à l'azur d'un vol si fu­rieux a pu voir fon­dre si vite la cire de ses pau­vres ailes.

--Nul mieux que moi ne peut vous ren­seign­er à ce su­jet, mais je désire qu'au­par­avant vous ayez vu les autres ou­vrages du même pein­tre.

--Ah! dis-​je avec éton­nement, il ex­iste des tableaux de lui! Mais alors il est im­pos­si­ble qu'il ne soit pas célèbre!

--Il ex­iste de lui trois tableaux, qui sont tous les trois réu­nis à Ver­sailles dans la col­lec­tion de M. Sil­veira, un de mes bons amis et de plus mon ri­val le plus acharné, comme vous le savez peut-​être. Ce n'est pas ma faute s'il les pos­sède, mais il n'a voulu en­ten­dre à au­cun ar­range­ment! La tête que vous avez tant et si juste­ment ad­mirée n'est qu'une étude faite pour le pre­mier de ces tableaux.

Comme Van­de­velle l'avait bi­en pen­sé, je me sen­tis un vi­olent désir de voir sans au­cun re­tard la ga­lerie de M. Sil­veira. Mon ami, cé­dant à mes sol­lic­ita­tions, con­sen­tit sans peine à m'ac­com­pa­gn­er sur-​le-​champ; mais, comme il avait en même temps à s'ac­quit­ter à Ver­sailles d'un de­voir pres­sant, il fut con­venu que je l'as­sis­terais tout d'abord dans sa pre­mière vis­ite. Il s'agis­sait pré­cisé­ment d'aller porter quelques sec­ours à un autre artiste tombé dans la plus af­freuse mis­ère; et mal­gré toute la com­plai­sance qu'il voulait met­tre à sat­is­faire ma cu­riosité, Van­de­velle ex­igea que l'ac­com­plisse­ment de cette bonne oeu­vre passât avant toute chose, car il craig­nait d'ar­riv­er trop tard, comme on a cou­tume de faire quand on va sec­ourir un artiste qui meurt de faim.

Os­erai-​je dire qu'en en­trant dans la triste mai­son de la rue de Marly où de­meu­rait le pro­tégé de Van­de­velle, je sen­tais presque un sen­ti­ment de haine con­tre le pau­vre mis­érable à qui nous por­tions peut-​être son dernier morceau de pain, tant j'étais avide du spec­ta­cle promis, et tant je m'ir­ri­tais con­tre tout re­tard qui me sé­parait de ce plaisir souhaité avec une im­pa­tience folle. Par bon­heur, ce mau­vais sen­ti­ment ne du­ra pas, car au mo­ment même où, après avoir traver­sé une al­lée noire et fétide, nous mon­tions l'es­calier de pierre en nous ap­puyant à la corde grais­seuse qui ser­vait de rampe, un pressen­ti­ment im­périeux m'aver­tit que l'homme chez lequel nous mon­tions était pré­cisé­ment le pein­tre de la tête in­ef­fa­ble pos­sédée par Van­de­velle. Je com­pris tout à coup que mon ami avait mis une puérile van­ité de con­teur à mé­nag­er ses ef­fets dans un cer­tain or­dre, et qu'il avait voulu me mon­tr­er l'artiste avant les tableaux, afin de pou­voir me dire en ter­mi­nant: «Eh bi­en! l'au­riez-​vous cru, cet artiste in­spiré, ce grand créa­teur est pré­cisé­ment le pau­vre homme que vous avez vu dans un état si digne de pitié.» En un mot, Van­de­velle avait ré­solu de m'éton­ner, ou­bliant en cela mon aver­sion dé­cidée pour les sur­pris­es, que je hais de toute mon ad­mi­ra­tion pour les chefs-​d'oeu­vre des maîtres, où ces moyens mis­érables sont tou­jours dé­daignés. Van­de­velle frap­pa à une porte isolée dans un long cor­ri­dor poudreux, et l'homme lui-​même, un grand spec­tre usé par je ne sais quels ex­cès, en­seveli dans une longue redin­gote brune en lam­beaux, vint nous ou­vrir avec tous les signes d'un grand em­bar­ras et d'une ter­reur en­fan­tine.

--Ah! mon­sieur, c'est vous, mon­sieur... don­nez-​vous donc la peine...

Il bal­bu­ti­ait ces paroles d'une voix hési­tante, marchant au hasard et comme un homme égaré dans le grand taud­is en­com­bré d'ob­jets grossiers de mé­nage, de plats où se voy­aient des restes de nour­ri­ture, et surtout d'étoffes flétries, d'ori­peaux crasseux à ap­parence théâ­trale, et de toutes sortes d'ob­jets à l'us­age d'une femme, têtes de poupées, car­cass­es de cha­peaux, aciers de ju­pes, bot­tines déchirées et poudreuses. Son oeil bleu était tout à fait mort et atone, et il cher­chait ses mots avec un ef­fort in­ouï. En­fin ar­rivé à ceux-​là: don­nez-​vous donc la peine... il renonça à une lutte évidem­ment trop pénible, et, prenant tout à coup son par­ti, il s'élança avec une agilité de clown vers un des coins de la grande cham­bre.

Ce coin seul pou­vait don­ner à penser que l'habi­tant de ce bouge était un artiste. Un beau pan­neau de vieux chêne à moulures an­tiques, très-​étroit et très-​haut, était posé en en­coignure de façon à sup­primer l'an­gle de la cham­bre, et for­mait ain­si une ar­moire, sur laque­lle je vis un buste de femme en mar­bre blanc, rap­pelant par son élé­gance riche et poé­tique les meilleures sculp­tures de Coy­sevox. La de­mi-​ob­scu­rité de la cham­bre, où le jour péné­trait par une seule fenêtre étroite et très-​haute, à pe­tits car­reaux de couleur verte, ne me per­me­ttait pas de dis­tinguer sur ce buste les traits du vis­age, mais d'ailleurs je n'avais be­soin d'au­cun ex­am­en pour être cer­tain que cette tête sculp­tée et la tête peinte du cab­inet de Van­de­velle représen­taient une seule et même per­son­ne.

Notre hôte ou­vrit l'ar­moire, saisit un fla­con curieuse­ment gravé, à moitié plein d'eau-​de-​vie, et prenant en même temps un verre à pied placé à côté du fla­con, il ver­sa un verre d'eau-​de-​vie et l'avala d'un trait. Aus­sitôt, il refer­ma l'ar­moire, dans laque­lle il n'y avait pas autre chose que ce fla­con et ce verre, et nous le vîmes se re­dress­er, son oeil était bril­lant, son geste har­di. Il revint vers nous d'un pas ferme, et, cette fois, presque avec les façons d'un homme du monde.

--... De vous as­seoir, dit-​il, achevant sa phrase com­mencée, et il ap­procha des siéges, non sans une cer­taine grâce sénile, et en même temps avec une as­sur­ance que je n'avais pas soupçon­née en lui, tant elle con­trastait vive­ment avec sa pre­mière at­ti­tude d'en­fant trou­blé et pris en faute.

--Ah! mon­sieur Van­de­velle, con­tin­ua-​t-​il, que c'est aimable à vous d'être venu vis­iter si loin un pau­vre soli­taire! Dans une mis­ère pareille à celle qui m'ac­ca­ble, on con­serve si peu d'amis! mais ils nous de­vi­en­nent alors dou­ble­ment pré­cieux. Madame Mar­gueritte, ma pau­vre Aglaé, sera bi­en... sera bi­en... sera bi­en...

En­core une fois, M. Mar­gueritte s'ar­rê­ta éper­du, af­folé, cher­chant en vain le mot qui le fuyait. Évidem­ment le pe­tit dis­cours qu'il ve­nait de pronon­cer avait épuisé toutes ses forces. Sa prunelle était de­venue morne, sans couleur: il s'af­fais­sait sur lui-​même et tendait les mains comme un en­fant qui red­oute une cor­rec­tion. Il re­gar­da au­tour de lui et fit un ef­fort dés­espéré pour trou­ver en­core un mot, une pa­role, pour se sou­venir, mais il fit en vain ap­pel à sa mé­moire. Alors il re­tour­na à l'ar­moire, but coup sur coup deux ver­res d'eau-​de-​vie et, comme la pre­mière fois, parut subite­ment ran­imé.

--... Fâchée de ne pas s'être trou­vée ici, dit-​il en s'in­cli­nant, dès qu'il put revenir vers nous, car l'eau-​de-​vie lui rendait le fil de sa pen­sée! Elle sait, mon­sieur, ajou­ta-​t-​il, que vous êtes notre sauveur. Obliger n'est rien, mais obliger d'une manière si déli­cate! Ma mère aus­si, croyez-​le bi­en, la pau­vre vieille madame Mar­gueritte, sera cer­taine­ment dé­solée... dé­solée... dé­solée... (Il al­la à l'ar­moire et but en­core) de n'avoir pu vous of­frir ses re­spects. Elles sont toutes les deux en voy­age pour une pe­tite af­faire de suc­ces­sion. Un par­ent éloigné qui nous laisse un sou­venir; mais presque rien. Oh! leur ab­sence ne sera pas longue! Je les at­tends... je les at­tends... je les at­tends...

Et notre homme était déjà loin, et de nou­veau je voy­ais briller dans l'ar­moire sin­istrement vide le fla­con d'eau-​de-​vie et le verre.

C'était quelque chose de poignant au delà de toute mesure que cette con­ver­sa­tion ba­nale échangée en­tre mon ami et M. Mar­gueritte, con­ver­sa­tion coupée à chaque in­stant par les al­lées et venues de ce mal­heureux, qui d'une façon au­toma­tique, avec la régu­lar­ité d'une mar­ion­nette d'hor­loge, al­lait chercher à la fa­tale ar­moire une én­ergie fac­tice de quelques sec­on­des. Un chevalet était près de moi, sup­por­tant une toile cou­verte de bar­bouil­lages con­fus et in­sen­sés; en y je­tant les yeux, je fus bi­en vite con­va­in­cu dé­cidé­ment que nous avions af­faire à la plus navrante des folies; mais qu'y avait-​il be­soin de cette preuve? Van­de­velle, prof­itant d'un mo­ment de lu­cid­ité don­né à Mar­gueritte par l'al­cool, m'avait présen­té comme un am­ateur d'art qui serait heureux d'acheter un tableau. Le fou me par­la de pein­ture, quelque­fois avec une véri­ta­ble élo­quence, mais bi­en­tôt je sus quelle était sa préoc­cu­pa­tion con­stante, car à pro­pos des choses les plus di­ver­gentes, et sans au­cune tran­si­tion, il fai­sait sans cesse al­lu­sion à une femme que son in­ter­locu­teur était cen­sé con­naître, à sa femme sans doute, sans doute à la femme représen­tée par le buste de l'ar­moire et par le tableau de Van­de­velle! Alors c'étaient les paroles de Roméo dans cette bouche éden­tée, sur ces lèvres blanch­es et pen­dantes où il n'y avait plus rien de la vie. De rares cheveux blonds com­pléte­ment desséchés et coupés çà et là par un gros cheveu blanc comme la neige, se dres­saient épars et con­fus sur le crâne aux tons d'ivoire; Mar­gueritte avait per­du presque en­tière­ment les sour­cils et les cils, ses paupières tombaient tout à fait sur ses yeux, et son nez gon­flé, toute sa face noyée dans une bouff­is­sure pâle et mal­saine, ac­cu­sait les rav­ages si­mul­tanés de l'ivrogner­ie et de la dé­mence. Et pour­tant, quelle poésie en­core, lorsqu'il par­lait de son amour! En l'écoutant on rê­vait de ces princess­es des con­tes, ac­cueil­lies dans un palais en­chan­té où quelque génie épris d'une mortelle em­pris­onne sa bi­en-​aimée dans un par­adis de délices. On le dev­inait, il au­rait voulu, comme ces magi­ciens, mêler pour l'adorée les merveilles de l'art, les ciselures, les mé­taux, les étoffes, les par­fums aux mag­nif­icences de la na­ture domp­tée, éter­nelle­ment fleurie, of­frant pour en faire un dé­cor ses oiseaux, ses blanch­es étoiles, ses forêts de ros­es sous les rayons de lune. Et elle, sa di­vinité, à travers les dis­cours du pau­vre fou, elle ap­pa­rais­sait aus­si comme ces reines de l'Ode aux écla­tantes chevelures, aux col­liers de per­les, qui marchent sur les tapis d'or et sur le coeur des poëtes, les Béa­trix, les Cas­san­dre, les Elvire qui pour toute l'éter­nité se dé­tachent sur un fond d'im­muable azur.

Ain­si per­du dans une ado­ra­tion ex­tasiée, n'écoutant nos paroles que pour les rap­porter à son idée fixe, il se berçait lui-​même dans son rêve; mais à chaque in­stant, à toutes les min­utes, re­de­venu au­to­mate et mar­ion­nette, il al­lait à l'ar­moire, et, main­tenant sans in­ter­rompre ses di­va­ga­tions, car il s'était en­fin fa­mil­iarisé avec nous, régulière­ment, froide­ment, mé­canique­ment, sans re­pos, sans trêve, il avalait le breuvage brûlant, et chaque fois il refer­mait l'ar­moire et il reve­nait vers nous ressus­cité pour une minute, comme s'il eût bu en ef­fet la flamme même de la vie. En bas de l'ar­moire, posée sur le par­quet, il y avait une dame-​jeanne noire et luisante que je n'avais pas vue d'abord; quand le fla­con d'eau-​de-​vie était vide, Mar­gueritte le rem­plis­sait avec la dame-​jeanne, re­gar­dant sournoise­ment à droite et à gauche, comme pour s'as­sur­er qu'il n'était pas épié, car il s'imag­inait dans sa folie que nous ne pou­vions rien saisir de tout ce manége. Mais comme il al­lait rem­plir le fla­con pour la sec­onde fois, il le­va et agi­ta en vain l'énorme bouteille, elle était par­faite­ment vide, pas une goutte de liq­uide ne tom­ba de son goulot desséché. Alors le vis­age de Mar­gueritte prit l'ex­pres­sion d'une stupé­fac­tion dés­espérée; il eut le re­gard fixe, comme ces naufragés per­du sur un frêle radeau, qui in­ter­ro­gent l'im­men­sité des mers, les pro­fondeurs de l'eau et du ciel, et se de­man­dent avec épou­vante si le salut pour­ra sor­tir pour eux de ces vastes abîmes. Vanvedelle s'ap­procha de lui et lui glis­sa quelque chose dans la main; aus­sitôt sans le re­merci­er, sans le re­garder, Mar­gueritte cacha la dame-​jeanne sous sa longue redin­gote brune et sor­tit pré­cipi­ta­mment avec la légèreté d'un fan­tôme, sans refer­mer la porte de sa cham­bre. Nous avions eu à peine le temps d'échang­er quelques mots, Vanvedelle et moi, que déjà le fou était de re­tour, plan­té de­vant l'ar­moire, et que soule­vant comme une plume la bouteille aux larges flancs, il rem­plis­sait le fla­con avec une rare dex­térité et sans ré­pan­dre une seule goutte d'eau-​de-​vie. Il avait remis la dame-​jeanne à sa place, il avait rem­pli son verre, et déjà il le por­tait à ses lèvres, quand ses yeux ren­con­trèrent di­recte­ment les miens. Alors son bras s'abais­sa et je le vis hum­ble et trou­blé comme lorsqu'il était venu nous ou­vrir sa porte à notre ar­rivée. Il se mit à bal­bu­ti­er, puis il cher­cha à la hâte sur un meu­ble en­com­bré d'ob­jets en dé­sor­dre un verre qu'il la­va avec soin et qu'il se mit à es­suy­er à tour de bras avec un chif­fon tout déchiré, mais fort pro­pre. Il sem­bla faire un très-​pénible ef­fort en ver­sant un peu d'eau-​de-​vie dans ce verre, qu'il me présen­ta en­suite avec un em­presse­ment presque sup­pli­ant, comme s'il eût eu quelque chose à se faire par­don­ner.

--Mon­sieur, me dit-​il, si j'os­ais me per­me­ttre... Mon­sieur (son geste de­ve­nait de plus en plus hum­ble), celle-​là est très-​bonne... je vous as­sure, elle n'est vrai­ment pas mau­vaise... pas du tout mau­vaise...

Vanvedelle me fai­sait signe d'ac­cepter, je pris le verre, et dès que je l'eus porté à mes lèvres, il me fut im­pos­si­ble de retenir une gri­mace sig­ni­fica­tive. Ja­mais plus ef­froy­able breuvage n'avait brûlé un palais hu­main, et ce fut pour moi un prob­lème in­sol­uble de me fig­ur­er où la po­lice lais­sait fab­ri­quer le poi­son in­nom­mé qui fai­sait vivre le pau­vre Mar­gueritte. Quant à lui, il était déjà à l'ar­moire, et il lap­pait son verre d'eau-​de-​vie avec une joie ex­ta­tique, comme si cet odieux mélange eût été la pure am­broisie du ciel.

Sans lui don­ner le temps de revenir vers nous, Van­de­velle, qui sem­blait ex­ercer une sorte d'au­torité sur Mar­gueritte, al­la à lui et lui posa sa main sur le bras pour le forcer à écouter.

--Eh bi­en, M. Mar­gueritte, lui dit-​il d'une voix ferme, est-​ce que vous ne voulez plus faire de pein­ture? Vous savez que vous m'avez promis un tableau, et voilà mon ami M. X... qui serait aus­si très-​heureux de vous en acheter un.

--Ah! oui, fit Mar­gueritte s'an­imant, un tableau, cer­taine­ment, je veux faire un tableau, mais voyez-​vous, c'est si dif­fi­cile! On le porte dans sa pen­sée... les om­bres se dis­sipent... il est là de­vant vos yeux... et puis vous prenez les pinceaux, ça n'est plus ça... (Il al­la à l'ar­moire et but.) Et puis, voyez-​vous..., vous les adorez... elles vous trompent! Un tableau, c'est un ef­fort... un ef­fort... d'amour. Nous n'avons pas... les mots, comme un poëte. Il faut trou­ver sur la palette... des tons... qui ar­rachent les larmes... qui ex­al­tent, comme un cri de guerre! (Il al­la à l'ar­moire et but deux ver­res.) Trompé, ce n'est rien, c'est-​à-​dire... ah! c'est hor­ri­ble, mais ce n'est rien. L'en­fer... c'est quand elle n'est pas là... alors le tableau... la pen­sée... vous débor­de... vous tue à force d'amour!...

Il était re­tourné à l'ar­moire, et il vit mes yeux fixés sur les siens avec une ex­pres­sion de douloureuse pitié. Aus­sitôt il bais­sa la tête sans me quit­ter du re­gard, il se mit à agiter sa main, cher­chant machi­nale­ment le verre dans lequel il m'avait une pre­mière fois of­fert de l'eau-​de-​vie.

--Mon­sieur, bal­bu­ti­ait-​il, si j'os­ais vous of­frir... vrai­ment elle est bonne... pas du tout mau­vaise... on me la donne de con­fi­ance... pas du tout mau­vaise... et s'adres­sant à Van­de­velle: N'est-​ce pas qu'elle est jolie... comme les anges! C'est ce rose de sa lèvre qui vous... qui vous per­suade... en voy­ant ce rose... Mon­sieur, on com­prend bi­en... qu'elle a rai­son... qu'elle est bonne... vrai­ment, fit-​il en me ten­dant le verre, pas mau­vaise... je vous as­sure... pas du tout mau­vaise!

Van­de­velle m'avait fait un signe; nous sortîmes sans dire adieu au pau­vre fou, pour ne pas l'ar­racher à son rêve. Quand nous nous trou­vâmes dans la rue, mon ami, très-​curieux de savoir quelle im­pres­sion j'en avais ressen­tie, se mit à me par­ler du sin­guli­er spec­ta­cle auquel nous ve­nions d'as­sis­ter, mais il m'était im­pos­si­ble de rien écouter patiem­ment ou plutôt de rien com­pren­dre. Tou­jours j'avais de­vant les yeux ce spec­tre al­lant de la chem­inée à l'ar­moire, bu­vant, revenant, avec la régu­lar­ité au­toma­tique des per­son­nages de bois que met­taient en mou­ve­ment les an­ci­ennes hor­loges d'Alle­magne. Je mar­chais, pour­suivi par ce cauchemar, qui ne me sem­blait plus avoir ja­mais eu rien de réel, mais qui avait pris pos­ses­sion de moi avec une tyran­nie étrange; si bi­en que _je le re­gar­dais_ en­core, lorsque nous ar­rivâmes chez M. Sil­veira.

Le célèbre col­lec­tion­neur était ab­sent, mais les hon­neurs de sa ga­lerie nous furent faits par son fils, char­mant je­une homme de vingt ans qui sem­ble avoir dérobé une beauté presque surhu­maine aux chefs-​d'oeu­vre par­mi lesquels il a été élevé et qui de­vien­dra cer­taine­ment un pein­tre, car il a su se nour­rir de la moelle des li­ons, et vivre en com­mu­nion de tous les in­stants avec Rem­brandt, Léonard de Vin­ci et Rubens lui-​même, sans laiss­er al­tér­er ja­mais par la lèpre de l'im­ita­tion son orig­inal­ité na­tive. Ro­drigue Sil­veira com­prit tout de suite et à de­mi-​mot que je désir­ais voir unique­ment les trois tableaux an­non­cés par Van­de­velle, et ces trois tableaux, _Hélène_, _Dorimène_, _la Fille d'Héro­di­ade_, il me les lais­sa ex­am­in­er comme je le voulus et au­tant que je le voulus, ad­mirable con­de­scen­dance de la part d'un homme qui avait le droit de me faire subir tant de no­tices! Inu­tile de dire que du pre­mier coup d'oeil j'avais re­con­nu dans les trois tableaux la tête si ardem­ment ad­mirée chez Van­de­velle, l'adorable tête d'en­fant, mais trois fois em­bel­lie, trans­fig­urée par la pas­sion in­térieure, et por­tant avec une joie sérieuse la ful­gu­rante im­mor­tal­ité du chef-​d'oeu­vre qui vivra au­tant que la race des hommes.

Hélène! Hélène! la Vénus ter­restre sans cesse ra­je­unie dans un flot d'éter­nité! la fi­ancée in­vi­olée de toutes les no­bles âmes, l'amante de Faus­tus bi­en avant cette vul­gaire Gretchen qui ne sut que mourir! Hélène, la vi­vante di­vinité at­ten­due par ce grand Ange de la Re­nais­sance, qu'Al­bert Dur­er con­damne, elle ab­sente, aux af­fres du dé­courage­ment et au sup­plice de l'im­mo­bil­ité farouche! Hélène! Hélène! elle vi­vait là, sur cette toile éclairée par la lu­mière du génie, mais je­une, mais vierge, échevelée, sauvage, en­fant comme Juli­ette, telle que le géant Amour la re­gar­dait lui-​même avec épou­vante, lorsqu'elle al­lait fuir le palais de son père avec Thésée, le tueur de brig­ands, fière d'ap­puy­er sa tête sur la large poitrine du héros et de bais­er ses mains sanglantes. At­ten­tive à chaque bruit, craig­nant d'être sur­prise, mais dé­cidée à fuir, le front baigné dans le matin rose, elle dit à sa mai­son un dé­daigneux adieu, et rassem­ble à la hâte des bi­joux bar­bares. Certes, ce n'est pas là une fig­ure grecque, copiée sur les bas-​re­liefs du Parthénon, et cepen­dant c'est Hélène, et non une autre, car, quelle autre que celle-​ci, écla­tante comme le soleil et ter­ri­ble comme une ar­mée rangée en bataille, ap­pelle d'une lèvre avide, at­tend comme une chose due, as­pire d'une haleine em­baumée de myrrhe les ado­ra­tions de toutes les généra­tions d'hommes? Oh! sa lèvre qui est pareille à un ruban d'écar­late! sa tête couron­née d'un or très-​pur! quand nos lois, nos his­toires, quand les vains mon­uments de notre poésie s'en seront al­lés à l'ou­bli et à la pous­sière, quand notre civil­isa­tion au­ra fait place à d'autres, des sa­vants en­core, dans des villes dont nul au­jourd'hui ne peut devin­er le nom, cacheront leur tête dans leurs mains brûlantes, dévorés d'amour pour la gloire im­périss­able d'Hélène! Et cette amante de tous les siè­cles, cette reine que rien ne détrône, bril­lante de je­unesse, en­tourée de fleuves de sang, je la voy­ais sous mes yeux, vi­vante, évo­quée par la toute-​puis­sance d'un magi­cien qui, d'un vol ef­fréné, a plongé dans le gouf­fre du temps pour en rap­porter cette proie adorable! Je la voy­ais, et près d'elle, égale­ment je­unes, belles et féro­ces, Dorimène et la fille d'Héro­di­ade. Dorimène la plus cru­elle des créa­tures impi­toy­ables en­fan­tées par le doux Molière; Dorimène, vêtue de satin fleuri, de pour­pre et de mé­taux, éta­lant ses per­les, ses den­telles, ses rubans d'or, por­tant sa tête comme une fleur, et lais­sant tomber ces paroles, dont l'écho ne s'ar­rêtera plus ja­mais tant que dur­era l'épou­vantable représen­ta­tion de la comédie hu­maine. «Adieu; il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables pour quit­ter vite ces gue­nilles. Je m'en vais de ce pas achev­er d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous en­voierai les marchands.» Mais celle-​ci, la plus chérie de toutes, celle dont le grand Heine fut le dernier amoureux, suiv­ant sa chas­se par les nu­its d'étoiles, et, le jour, s'as­seyant sur la pierre de son tombeau; celle-​ci, la fille d'Héro­di­ade, que pare la grâce in­génue du meurtre, vi­vante fig­ure de l'Asie sanglante et voluptueuse, noyée dans les par­fums, celle-​ci n'est-​elle pas vêtue d'étoffes plus rich­es que ses deux com­pagnes, n'a-​t-​elle pas des yeux plus fauves et des cils plus soyeux, ne porte-​t-​elle pas au cou des per­les plus rares? Celle-​ci, le génie du pein­tre l'a créée tout en­tière, car l'évangile de saint Marc ne con­tient pas à pro­pos d'elle un seul mot de de­scrip­tion. «Car la fille d'Héro­di­ade y étant en­trée et ayant dan­sé de­vant Hérode...» Et c'est tout. Ain­si le pein­tre l'a dev­inée, l'a faite de rien? Oh! non, je me trompe, déjà elle vi­vait dans toutes les âmes avec tous les en­chante­ments de la forme di­vine, et pour cela, pour être vue plus bril­lante que l'Ori­ent, plus je­une que l'Au­rore, plus femme que ne fut Ève dans le jardin des par­fums, il lui a suf­fi d'avoir tenu dans ses mains une tête coupée, car il est si vrai que nous ne pou­vons rien aimer, sinon les pe­tites mains teintes de notre sang! Mais cet amour de parure, de musique, de danse ef­frénée, cette joie sere­ine et tran­quille du meurtre ac­com­pli, comme il les avait com­pris à travers le poëme non écrit, l'artiste qui avait tiré ces trois femmes de son coeur déchiré! Quel harem fait pour y rêver mille ans, la mu­raille où souri­ent ces trois femmes qui sont la même, avec leur nu­age de cheveux crêpés sur le front, leur lèvre écar­late et leur prunelle d'or pleine d'ét­in­celles! Ja­mais, dans le plus com­plet délire causé par l'ivresse du vin, je n'ai aus­si ab­sol­ument ou­blié des cir­con­stances in­signifi­antes de ma vie que je n'ou­bli­ai ce jour-​là tout ce qui a pu se pass­er depuis le mo­ment où je con­tem­plai, fou d'amour, éper­du de douleur, ces trois tableaux dans la ga­lerie de M. Sil­veira. Com­ment j'en sor­tis, com­ment je quit­tait mon ami, com­ment je revins à Paris, c'est ce qu'il me serait im­pos­si­ble de dire, quand même on me don­nerait trois éter­nités pour me le rap­pel­er; car les heures passées de­vant ces fig­ures suaves ne m'ap­pa­rais­sent plus que comme une sen­sa­tion poignante, mortelle, in­finie, dans laque­lle l'idée de temps et de durée n'en­tre pour rien. Il me serait même bi­en dif­fi­cile de déter­min­er le temps qui s'écoula en­tre ce mo­ment unique dans ma vie et celui où Vanvedelle, m'ayant un jour mandé par une let­tre pres­sante, me racon­ta en­fin, tout en dé­je­unant, l'his­toire du pau­vre Mar­gueritte, que je revoy­ais tou­jours ou­vrant d'un geste ef­faré, pour y puis­er la mort, la sin­istre ar­moire, la porte de chêne sculp­té que sur­monte un buste de femme dans la manière de Coy­sevox, la porte de la sin­istre ar­moire.

--Mar­gueritte, me dit-​il, avait dix-​huit ans à l'époque où je le vis pour la pre­mière fois, c'est-​à-​dire en 1838. A ce mo­ment-​là, vous au­rez peine à le croire, il était beau comme un prince de con­tes de fées. Je le vois en­core, svelte, im­berbe, blanc et rose comme une femme avec une forêt de cheveux châ­tains. Quoique peu par­leur, nous le trou­vions ex­trême­ment spir­ituel, d'un es­prit fait surtout de div­ina­tion, car il nous éton­nait tout à coup par des aperçus nou­veaux et in­fi­nis sur des choses ab­straites, qu'il n'avait pas étudiées et dont il ne de­vait avoir au­cune no­tion. En ce qui con­cerne le côté pit­toresque, son in­géniosité était plus in­ouïe en­core et vous n'au­riez pas trou­vé un autre homme comme lui pour vous décrire pierre par pierre, après avoir bu quelques ver­res de punch, Baby­lone ou Palmyre, ou toute autre cité détru­ite depuis des mil­liers d'an­nées. En temps or­di­naire, et non an­imé par la con­ver­sa­tion, il se mon­trait ig­no­rant comme un danseur, et in­dif­férent sur les af­faires du temps au point de ne pas con­naître le nom d'un seul des sou­verains de l'Eu­rope. Mais le car­ac­tère dis­tinc­tif de sa per­son­nal­ité était surtout une pa­resse à toute épreuve et poussée jusqu'au para­doxe. Pau­vre comme Job, il ne se serait pas bais­sé pour ra­mass­er un bil­let de mille francs, et il n'au­rait pas fait cin­quante lieues en chemin de fer pour aller chercher une for­tune. Il était pein­tre, ou pas­sait pour un pein­tre, unique­ment parce qu'il avait adop­té le mot de «pein­tre» comme représen­tatif de la pro­fes­sion qu'il était cen­sé ex­ercer, car il ne peignait et même ne fai­sait ab­sol­ument rien sur la terre, où il au­rait sem­blé jouer un rôle tout à fait ana­logue à celui du lys de l'Écri­ture, si le délabre­ment ex­ces­sif de sa toi­lette n'eût re­poussé toute com­para­ison en­tre lui et la fleur plus splen­dide­ment vêtue que le roi Sa­lomon. Il habitait, rue de Tournon, une grande cham­bre don­nant sur des jardins; mais on au­rait vaine­ment cher­ché dans ce gale­tas une chaise ou un chevalet ou une carafe. Un mate­las posé à même sur le car­reau, et sur lequel une cou­ver­ture en lam­beaux et des draps sales for­maient un hideux fouil­lis, plus une masse de bouquins et quelques gravures souil­lées et déchirées, le tout épars sur le car­reau, tel était son mo­bili­er. Quelque­fois, cinq ou six fois par an peut-​être, Pierre Mar­gueritte ébauchait à la san­guine une tête de femme très-​pure­ment dess­inée, ou, sur quelque planche volée au hasard, bros­sait un tableau de fleurs, ne représen­tant au­cune­ment des fleurs, mais of­frant au re­gard des har­monies de couleurs très-​amu­santes, quelque chose comme une palette ar­rangée à souhait pour le plaisir des yeux. Ces travaux, il les fai­sait dans son lit, couché, puis il les je­tait en quelque coin et ne ten­tait en au­cun cas de les ven­dre, car il re­ce­vait d'un sien on­cle une pen­sion de cin­quante francs par mois, pen­sion qui suff­isait am­ple­ment à ses be­soins, puisqu'il n'avait au­cune es­pèce de be­soins. La suite dans les idées ne se révélait chez lui que par la té­nac­ité vrai­ment digne d'élo­ges avec laque­lle il fu­mait la cigarette, ne se las­sant ja­mais de rouler une pincée de tabac dans ces pe­tits morceaux de pa­pi­er, d'al­lumer la cigarette, de la jeter à peine en­tamée et d'en faire une autre. On au­rait dit qu'il était con­damné à ac­com­plir ce tra­vail comme Sisyphe à rouler son rocher au haut de la mon­tagne, et Ix­ion à tourn­er sur la roue ailée où il est retenu par des noeuds de ser­pents. En fait de lit­téra­ture, il con­nais­sait, par les tra­duc­tions courantes, la Bible et les poëtes grecs et latins, mais il fai­sait sa seule lec­ture des ro­mans de M. Paul de Kock, qui, selon lui, est, de tous les écrivains, celui dont les ou­vrages sont le plus faciles à lire. Il fuyait l'amour, comme ex­igeant des dé­march­es trop mul­ti­pliées. Sou­vent, après avoir cour­tisé, au bal ou au con­cert de la Chartreuse, quelque fil­lette en bon­net de linge et l'avoir in­vitée à dîn­er, il s'ex­cu­sait sous quelque pré­texte et vidait sa bourse dans le tabli­er de son in­fante, pour se dis­penser de l'ac­com­pa­gn­er chez le trai­teur. En un mot, il jouait ici-​bas les inu­til­ités avec une con­science rare, quand se pro­duisit le tout pe­tit événe­ment qui de­vait être le seul événe­ment de sa vie.

Il y avait alors dans la rue de la Ver­rerie (je ne sais s'il ex­iste en­core), un pe­tit bal presque ex­clu­sive­ment fréquen­té par les je­unes filles juives qui ser­vent de mod­èles aux pein­tres et aux stat­uaires. Mar­gueritte y ren­con­tra une en­fant de treize à qua­torze ans, belle, vous la voyez! me dit Van­de­velle, en me mon­trant la tête peinte que j'ai es­sayé de décrire au com­mence­ment de ce réc­it. Céliane Vion était une de ces créa­tures nées en­chanter­ess­es qui per­suadent sans ou­vrir la bouche, et qu'en les re­gar­dant on croit spir­ituelles. Elle n'a peut-​être pas pronon­cé en sa vie qua­tre paroles qui eu­ssent le sens com­mun, et dire qu'elle a été adorée, ce ne serait rien dire, elle a été ad­mirée par les plus grands génies de ce temps. Quand elle mur­mu­rait: «Bon­jour, Mon­sieur,» ou «Voulez-​vous me couper du pain?» on était ten­té de s'écrier: «Quel mot ravis­sant!» mais c'étaient ses cils, sa lèvre éclairée de rose, c'était la ligne on­doy­ante de son corps qui ravis­saient les âmes. Mar­gueritte et Céliane Vion s'aimèrent à pre­mière vue, comme des héros de Shak­speare, ce qui est bi­en per­mis à l'âge qu'ils avaient. Lui si pa­resseux, elle si peu élo­quente, je su­is sûr qu'ils n'avaient pas échangé vingt mots, lorsqu'on les vit s'en aller en­sem­ble bras dessus bras dessous, mais ils ressem­blaient à s'y mépren­dre à ce joli cou­ple d'amants que la bonne fée bénit sur l'au­tel de vif-​ar­gent et de pail­lon rouge, à la fin des apothéos­es. On au­rait cru voir deux sylphes des pre­miers jours de print­emps, quelque Ti­ta­nia en­fant avec son page, et, en ef­fet, c'était alors le com­mence­ment d'avril, et les feuilles des mar­ronniers du Lux­em­bourg com­mençaient à s'ou­vrir. Mar­gueritte ne raison­na pas plus son amour pour Céliane qu'il n'avait raison­né son goût pour la cigarette, la pre­mière fois qu'il avait fumé; le charme l'avait saisi, et il fut év­ident qu'il y en avait pour sa vie. Pen­dant quelques jours, la cham­brette de la rue de Tournon fut déli­cieuse à voir; Céliane y avait ap­porté tout un jardin acheté sur le Quai aux fleurs; Mar­gueritte pas­sait les heures à faire des cro­quis d'après elle, tan­dis que la fil­lette, folle de parure, rapetas­sait avec amour des ori­peaux dorés, des rubans, des bi­joux de strass et des per­les à la douzaine. Les amis, as­sis sur le mate­las de Mar­gueritte, ne se las­saient pas de re­garder ce nid d'amants épris; mais, un beau matin, le pein­tre fer­ma sa porte en an­nonçant qu'il voulait tra­vailler. Vous pensez si un pareil mot dans sa bouche dut éton­ner ceux qui le con­nais­saient; mais cet éton­nement ne fut rien auprès de celui qui nous at­tendait six se­maines plus tard, quand Mar­gueritte pria ses amis de revenir le voir! Comme par un coup de baguette, le gale­tas poudreux avait été trans­for­mé en un ate­lier mag­nifique et sévère, ten­du de vieilles tapis­series héroïques, meublé avec des bahuts du meilleur temps de la Re­nais­sance, et dé­coré de belles armes ori­en­tales. Les sièges en cuir de Cor­doue, les miroirs de Venise, le vin dans les carafes de Bo­hême, les assi­ettes de faïence sur le dres­soir, le grand lus­tre de cuiv­re, les chan­de­liers à sept branch­es, les fleurs de pour­pre dans les vas­es craque­lés com­plé­taient les har­monies d'un luxe sérieux; en­fin là où l'on avait si longtemps marché sur des bouquins blancs de pous­sière, les pieds foulaient un épais tapis, moelleux comme un lit de mousse. Vêtue d'une robe de bro­card sur laque­lle tombait une lourde chaîne d'or, Céliane avait l'air d'une je­une patrici­enne de Venise. Et sur un beau chevalet de chêne, au mi­lieu de l'ate­lier, il y avait... devinez quoi? Le tableau d'_Hélène en­fant!_ im­pro­visé dans cet éclair de bon­heur. Sous le puis­sant aigu­il­lon de la pas­sion, Mar­gueritte avait trou­vé à la fois du génie, de l'ar­gent, l'âpre foi au tra­vail qui dé­place les mon­tagnes. Dans une en­coignure, l'ar­moire que vous avez vue à Ver­sailles sup­por­tait comme au­jourd'hui le buste de Céliane; pour elle, son amant avait dev­iné la stat­uaire comme la poésie, car il la chan­tait en des son­nets d'une su­perbe al­lure! Sur les ta­bles on voy­ait des bois com­mencés pour les édi­teurs; Mar­gueritte avait en­trepris des il­lus­tra­tions de La Fontaine et de Shak­speare, rien ne l'ef­frayait, il se serait chargé, si on avait voulu, de ser­tir les étoiles. A l'ou­ver­ture du sa­lon de 1839, Mar­gueritte, la veille ob­scur et inu­tile, était pour tout le monde un grand artiste; la presse l'avait salué comme un maître, la foule le por­tait aux nues, les com­man­des pleu­vaient chez lui dru comme grêle, et il était in­sulté dans les pe­tits jour­naux. Mais il ne jouit pas de ce tri­om­phe, ou plutôt il n'en eut même pas con­science, car il avait en ce mo­ment-​là bi­en d'autres af­faires en tête. Céliane lui jouait ce drame, si ba­nal à Paris, qui, pour­tant, se joue et se racon­te en­core, de la maîtresse adorée qui vous trompe avec tous les pas­sants de la rue, et qui re­vient à la mai­son deux ou trois fois par se­maine, pour s'écrier avec des pleurs de crocodile: «Par­donne-​moi, c'est toi seul que j'aime!» Tan­dis qu'on par­lait de lui dans tous les sa­lons et que son nom défrayait les chroniques, l'amant de Céliane pas­sait ses heures à in­ter­roger des com­mis­sion­naires, à se met­tre en em­bus­cade dans des al­lées de maisons sus­pectes et à suiv­re à pied des fi­acres. En­fin, quand sa maîtresse eut dis­paru tout à fait, Mar­gueritte, à bout de souf­frances, tom­ba dans une in­dif­férence com­plète; on le ren­con­trait avec une barbe longue, avec une chemise de quinze jours, roulant son éter­nelle cigarette. Son mo­bili­er s'en était al­lé comme il était venu; quant au tra­vail, il n'en voulait plus en­ten­dre par­ler. M. Sil­veira, qui avait acheté l'_Hélène en­fant_, in­ven­ta des sub­terfuges im­pos­si­bles pour forcer son pein­tre à repren­dre les pinceaux; tout fi­er d'avoir con­quis la pre­mière oeu­vre du grand artiste, il con­voitait déjà ses oeu­vres fu­tures, et ne craig­nait rien tant que de les voir s'en aller en fumée. On ac­ca­bla Mar­gueritte d'in­vi­ta­tions, d'avances d'ar­gent, on voulut le con­ver­tir à la vie de château, peines inu­tiles! M. Sil­veira pro­posa à l'artiste de lui faire obtenir un tra­vail de dé­co­ra­tion dans une église; il mit sur son chemin vingt femmes très-​désir­ables; rien n'y fit, dé­sor­mais la vie de Mar­gueritte s'ap­pelait Céliane. Cet homme, qui avait été grand une heure, mar­chait de­vant lui, échevelé, hébété, ne mangeant plus et se traî­nant de café en café pour y vider stupi­de­ment des cara­fons d'eau-​de-​vie. Comme tant d'autres, il de­man­da l'en­gour­disse­ment à cette af­freuse liqueur, et se lais­sa tout en­tier dévor­er par elle. Mais, comme tous les mal­heureux qui se livrent à la sor­cière blonde, il sen­tit bi­en­tôt son palais se blaser et ne le réveil­la plus qu'en le déchi­rant avec des breuvages sans nom. L'eau-​de-​vie de l'es­taminet et de la brasserie lui parais­sait fade; il lui fal­lait cet al­cool au goût de poivre que le marc­hand de vins débite dans des ver­res qui peu­vent tomber du cin­quième étage sans se cass­er. Par­fois, at­tablé dans une brasserie de­vant un fla­con d'eau-​de-​vie avec deux ou trois ca­ma­rades, Mar­gueritte, sous un pré­texte, les quit­tait, lais­sant son verre à de­mi plein, et traver­sait la rue pour aller boire du trois-​six sur le comp­toir d'un liquoriste. A ces tristes ex­cès il de­mandait, ai-​je dit, l'en­gour­disse­ment; oui, seule­ment cela, et non l'ou­bli; heureux s'il eût pu ou­bli­er Céliane; mais les femmes de cette trempe n'aban­don­nent ja­mais leur proie, et ces créa­tures aux ap­pétits fauves ne man­quent pas de revenir de loin en loin don­ner un coup de dent acérée dans la chair saig­nante. Ain­si fai­sait la juive, tombant du ciel pour un ou deux jours; alors c'était chez Mar­gueritte une joie, une ivresse, un délire; il s'in­stal­lait pour la vie, se remet­tait au tra­vail, et nour­ris­sait sa maîtresse de primeurs et de fruits réservés pour la ta­ble des rois. On voy­ait paraître chez les marchands quelque eau forte égratignée avec une pointe magis­trale, on croy­ait le pein­tre ressus­cité, puis toute cette fan­tas­magorie s'en al­lait en fumée, Céliane était par­tie, et, de nou­veau, Mar­gueritte se mon­trait dans les rues, ivre, pâle, muet, le vis­age en­ter­ré sous ses longs cheveux desséchés, se traî­nant de cabaret en cabaret, et roulant sa cigarette avec une dex­térité qui vous don­nait froid.

Il y avait cinq ans, cinq siè­cles, que l'_Hélène en­fant_ avait fait dans le monde artis­tique l'ef­fet d'un coup de ton­nerre, quand Mar­gueritte, vieux, abru­ti, usé, n'ayant plus rien du je­une homme que nous avions con­nu, et n'étant même plus son pro­pre fan­tôme, ap­prit la mort de son père. Il héri­tait d'une ving­taine de mille francs. Nous crûmes na­turelle­ment qu'il boirait pour vingt mille francs de ver­res d'eau-​de-​vie, mais sa folie se man­ifes­ta par de nou­veaux caprices. Il se fit ha­biller par un tailleur en renom, sor­tit dans un coupé de louage, et por­ta des gants gris per­le du matin au soir. On le vit dans les réu­nions, dans les foy­ers de théâtre: sans doute, il était las de ses hail­lons, et, comme Mer­cure, voulait se débar­bouiller avec de l'am­broisie. Un soir, des com­pagnons de flâner­ie l'avaient en­traîné dans les couliss­es de l'École Lyrique. Une femme vêtue de satins splen­dides, su­perbe sous la den­telle et sous la frisure d'or, pas­sait de­vant lui. Il n'avait vu qu'une robe et le port d'une femme in­con­nue, mais son coeur bat­tait à se bris­er, c'est que c'était Céliane! Elle se re­tour­na et le vit, elle tom­ba dans ses bras en pleu­rant. Elle n'avait ja­mais aimé que lui, elle avait eu bi­en des re­grets, bi­en des re­mords, bi­en des dés­espoirs, car elle avait bi­en dev­iné avec son in­stinct de femme la haute supéri­or­ité de Mar­gueritte et sa bon­té angélique, en­fin tout le chapelet des calem­bredaines sub­limes! Ce n'était plus la Céliane du bal de la Ver­rerie; tou­jours svelte, elle était de­venue grande, im­posante; ses traits, en con­ser­vant toute leur grâce, avaient pris un car­ac­tère de no­blesse farouche: sa coif­fure seule, crêpée et courte sur le de­vant, frisée sur les joues en longues boucles fauves, n'avait pas changé, non plus que sur sa lèvre sanglante le charme du déli­cieux éclair rose!

Elle jouait Dorimène du _Mariage for­cé_ et ja­mais peut-​être Molière n'a trou­vé une in­car­na­tion si par­faite du type rêvé: «Il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables pour quit­ter vite ces gue­nilles!» La représen­ta­tion finie, Mar­gueritte en­le­va, em­por­ta Céliane sans lui laiss­er le temps de quit­ter son cos­tume, et ne re­mar­qua même pas qu'au dé­part elle cau­sait à voix basse avec un je­une dandy, en l'en­velop­pant de ce re­gard qui sert à ac­com­pa­gn­er les men­songes. Le surlen­de­main il était à son chevalet, créant, tout ar­mée, la Dorimène de Molière. La vieil­lesse, l'abat­te­ment, la fa­tigue avaient dis­paru, c'était le je­une artiste Mar­gueritte rafraîchi dans les eaux de Jou­vence que garde l'amour, et recom­mençant une vie glo­rieuse. Il don­na à ses amis un beau dîn­er dans lequel il leur présen­ta Céliane comme la com­pagne de tout son avenir; là, il s'ac­cusa, fit sa con­fes­sion, de­man­da solen­nelle­ment par­don pour les an­nées gaspillées, et par­la avec tant d'élo­quence vraie qu'il ar­racha des larmes. Je compterais par trop sur votre naïveté, ajou­ta Van­de­velle, si je me croy­ais obligé de vous dire que cette sec­onde li­ai­son de Mar­gueritte se gou­ver­na et se ter­mi­na ab­sol­ument comme la pre­mière. Ces amours ir­régulières se com­por­tent avec une régu­lar­ité par­faite, et rien n'est plus facile que de les ré­duire en équa­tions al­gébriques. Une cour­tisane qui dévore un im­bé­cile n'est pas plus in­juste qu'un ti­gre avalant un mou­ton, et, qu'il le veuille ou non, cha­cun fait ici-​bas son méti­er, car tout cela a été ar­rangé d'avance sur un scé­nario in­flex­ible, tracé d'une main ferme. Céliane re­tour­na à l'or, à la joie, au luxe, comme c'était son de­voir, et, comme c'était son droit, Mar­gueritte re­tour­na à ses ver­res d'eau-​de-​vie ver­sés sur le comp­toir d'étain, sans cess­er de rouler sa cigarette si bi­en roulée! Que les mou­tons ail­lent à l'abat­toir, c'est la rè­gle, et il n'y a rien à redire à cela, le point orig­inal, c'est que le même mou­ton y re­tourne trois fois de suite, et c'est ce que Mar­gueritte ne man­qua pas de faire scrupuleuse­ment; aus­si n'ai-​je plus à vous racon­ter que le troisième acte de cette in­fer­nale comédie, c'est-​à-​dire le troisième tableau de Mar­gueritte et ses troisièmes no­ces avec Céliane. Il y a main­tenant douze an­nées que s'est déroulé ce dernier épisode, dont cer­tains in­ci­dents ont fait alors un as­sez grand bruit dans la _Gazette des Tri­bunaux_. Un matin, vers cinq ou six heures, Mar­gueritte, de­venu depuis longtemps un ivrogne hon­teux et soli­taire, en­tend des cris épou­vanta­bles, par­tis d'un étage supérieur à celui qu'il habitait; c'était sur le boule­vard Mont-​Par­nasse, si désert, comme vous le savez, et où rien ne trou­ble d'or­di­naire le pro­fond si­lence. Éveil­lé comme d'autres voisins par les funèbres clameurs, Mar­gueritte monte l'es­calier, on ve­nait d'en­fon­cer la porte. Il en­tre et voici l'af­freux spec­ta­cle qui frappe ses yeux. Dans un ap­parte­ment d'un as­pect bour­geoise­ment élé­gant, où l'on voy­ait épars sur le par­quet des let­tres déchirées et des joy­aux mis en pièces, un je­une homme était couché, mort, sur le lit, en­vahi déjà par la blancheur de cire du ca­davre. Au coeur, dans la plaie saig­nante, était fiché en­core le couteau avec lequel il s'était frap­pé. Une mère à cheveux blancs, en deuil, ac­ca­blait de ses malé­dic­tions une femme éplorée, age­nouil­lée aux pieds du mort, Céliane! Mar­gueritte res­ta là avec les autres voisins, il at­ten­dit l'ar­rivée des hommes de po­lice, la fin des in­ter­roga­toires, et lorsqu'il fut dû­ment con­staté que le je­une homme couché sur le lit sanglant était bi­en mort par un sui­cide, il prit Céliane par la main, et l'em­me­na. Jusqu'à présent elle n'avait eu que l'at­trait du vice et de la haine, elle avait à présent celui du meurtre; et voilà, mon ami, pourquoi vous avez trou­vé peinte avec une réal­ité si poignante la tête de saint Jean-​Bap­tiste que porte sur son bassin d'or la fille d'Héro­di­ade. Ce tableau, qui fut payé par M. Sil­veira dix mille francs, va­por­isés en quinze jours par le mod­èle, obtint au sa­lon un si prodigieux suc­cès qu'il fut ques­tion de décern­er à l'artiste les dis­tinc­tions les plus en­viées; mais comme le flot du réc­it de Théramène, la com­mis­sion des ré­com­pens­es rec­ula épou­van­tée en ap­prenant à quel homme elle avait af­faire. Mais Mar­gueritte ressem­blait au héros du drame; ce qu'il lui fal­lait, ce n'était pas faveurs vaines! Tout en­tier à son rôle de Sil­van­dre, il se dé­bat­tait de plus belle dans le filet de Céliane. Il ne se las­sait pas de re­garder son sourire couleur de rose; plus que ja­mais il la crut pure, dévouée, en­fant, angélique, amoureuse; plus que ja­mais il recom­mença à se blot­tir dans les al­lées, à pay­er des com­mis­sion­naires et à suiv­re des fi­acres! Per­son­ne cette fois ne prê­ta la moin­dre at­ten­tion au dénoû­ment de ce long dépit amoureux: le sen­ti­ment parisien était fixé! Sans rien de­man­der, on sut bi­en que tout était fi­ni, quand on re­vit Mar­gueritte roulant sa cigarette chez les marchands de vin; non pas que l'on pût re­con­naître son vis­age, car, tourné vers le comp­toir d'étain, il ap­pa­rais­sait tou­jours de dos, mais on le dev­inait à son échine cour­bée et à ses cheveux jaunes!

--Ah! m'écri­ai-​je, le mal­heureux!

--Et main­tenant, dit Van­de­velle, vous con­nais­sez la sim­ple his­toire de Mar­gueritte et de ses trois tableaux. Qu'a été ce pau­vre homme, au­jourd'hui tombé en ru­ine? Un grand pein­tre ou un amoureux im­bé­cile? Les trois toiles sont d'in­con­testa­bles chefs-​d'oeu­vre, mais le véri­ta­ble artiste ex­iste-​t-​il sans la fé­con­dité, qui seule fait de lui un créa­teur? La na­ture, cette grande créa­trice, s'ar­rête-​t-​elle ja­mais? Une qual­ité a-​t-​elle été véri­ta­ble­ment pos­sédée, si elle peut s'en­dormir en de si longues léthar­gies? Pour moi la ques­tion est ré­solue, mal­heureuse­ment. N'eût-​on ja­mais vu au­cun tableau de Rubens, en en voy­ant un on devine qu'il en ex­iste mille autres du même maître, et que celui-​là a été tiré du néant par une main fé­conde!

--Oui, repris-​je, votre artiste est un mon­stre adorable, mais en­fin un mon­stre! L'artiste peut aimer, mais à la con­di­tion d'ador­er dans sa maîtresse la beauté, et non la chair! Et quand même, au lieu d'être une cour­tisane haineuse, comme Céliane, l'idole serait une femme di­vine, il ne faut pas qu'elle de­vi­enne pour l'artiste l'in­car­na­tion pal­pa­ble de son génie et la puis­sance créa­trice elle-​même, car alors vous vous ex­posez à voir votre génie vol­er des cou­verts d'ar­gent et as­sas­sin­er des fils de famille! La seule et vraie Béa­trix du poëte, c'est cette Vénus idéale, im­matérielle et vierge, dont le pied se sali­rait en marchant sur les blanch­es nuées, et dont la forme surhu­maine vivra en­core dans les âmes, même après que se seront évanouis les mar­bres suprêmes dans lesquels la Grèce en a déli­cate­ment fixé les lignes toutes spir­ituelles. Ex­cep­té celle-​là, toutes nos com­pagnes ne seront ja­mais que des con­cu­bines, quand même nous les au­ri­ons épousées de­vant les vingt maires des vingt ar­rondisse­ments de Paris! Mais à pro­pos, il me manque un post-​scrip­tum, car, pour com­pléter ces équipées, il me sem­ble que votre Mar­gueritte a fi­ni par un mariage, comme les bons vaudevilles?

--Oh! fit Van­de­velle, il s'est mar­ié avec Céliane, na­turelle­ment! Tous les deux avaient trop bi­en mérité cette pu­ni­tion du ciel pour qu'elle leur fût épargnée. Mar­gueritte, chas­sé du lo­ge­ment gar­ni qu'il habitait, avait trou­vé un asile à Ver­sailles chez sa mère, pau­vre vieille femme qui l'aime en­core comme lorsqu'il avait qua­tre ans, et qui volon­tiers le bercerait sur ses genoux! Il y avait ap­porté son buste en mar­bre de Céliane et l'ar­moire qui lui ser­vait de sup­port, seul reste qu'il eût con­servé de ses splen­deurs, et il végé­tait dans un abrutisse­ment sauvage, se­mant au­tour de lui des bouts de cigarettes que sa mère bal­ayait avec une pa­tience in­ef­fa­ble. En al­lant acheter de l'eau-​de-​vie dans un de ces mau­vais lieux du plus bas étage, où le pas­sant peut vari­er ses plaisirs comme sur les bateaux de fleurs de la Chine, et qui pe­uplent la rue de Marly, il y trou­va Céliane en robe d'in­di­enne, at­tablée en­tre des sol­dats, Céliane, vieille à trente-​trois ans, presque chauve, dé­fig­urée par la pe­tite vé­role, en­rouée et sale, et les joues peintes avec du rouge à deux sous. Mais lui, il la vit telle qu'elle était naguère au bal de la Ver­rerie, alors qu'il lui di­sait comme Faust à Mar­guerite: Ma belle demoi­selle! et que flot­tait, con­fuse en­core dans son cerveau, la cru­elle en­fant Hélène, rassem­blant ses bi­joux bar­bares pour s'en­fuir avec le fils d'Ethra, le long des fleuves bor­dés de lau­ri­ers-​ros­es! Cette fois-​là, comme les autres, il la prit par la main et l'em­me­na. Ils se sont mar­iés un mois plus tard, et depuis lors Mar­gueritte ne va plus chez les marchands de vin pour y boire l'eau-​de-​vie au goût de poivre; il la boit chez lui, comme vous l'avez vu, dans l'ar­moire. Céliane, qui le méprise et le hait de tout l'amour qu'il a tou­jours eu pour elle, le bru­talise avec d'hor­ri­bles façons de mégère, tan­dis qu'au con­traire sa mère le choie comme un bam­bi­no et l'en­dort le soir en lui chan­tant des chan­sons de nour­rice. Mais, par un sin­guli­er caprice de sa folie, il se fig­ure que c'est Céliane qui lui dit des choses douces et sa mère qui le mal­traite; quand sa mère lui adresse un de ces mots af­fectueux qui guéris­sent les plus cuisantes blessures, il lui lance en dessous un re­gard de haine, et, sous les in­jures de Céliane, il s'ar­rête ex­tasié, comme s'il en­tendait la harpe d'un ange! En­fin, il croit re­con­naître la voix de Céliane dans cette voix qui chante des chan­sons de nour­rice pour l'en­dormir! Toute­fois il se livre con­tre sa méchante femme à une vengeance à la fois ter­ri­ble et bi­en in­volon­taire. Comme, en en­trant dans le cabaret où il l'a retrou­vée, il a en­ten­du les sol­dats at­tablés avec elle la nom­mer Aglaé, ce nom lui est resté dans la mé­moire, et chaque fois que Céliane lui jette les ép­ithètes de crétin ou de mis­érable, il la re­mer­cie avec un char­mant sourire, mais tou­jours en l'ap­pelant: Chère Aglaé! Ain­si, dans son in­no­cente manie, il lui rap­pelle à chaque in­stant le bour­bier d'où il l'a tirée, car la vérité sort de la bouche des en­fants!

--Al­lons! dis-​je avec mélan­col­ie, en voilà un qui a fi­ni sa tâche! S'il doit pein­dre en­core, ce sera «dans les cieux,» comme le poëte Ron­sard.

--Qui sait? me répon­dit Van­de­velle d'un air de mys­tère. Si je vous ai prié de venir, si je vous ai fait ce réc­it au­jourd'hui, c'est qu'il y a un grand événe­ment. Voyez cette let­tre à as­pect bizarre, écrite sur du pa­pi­er d'of­fice, qui m'est ar­rivée par la poste; elle est de Mar­gueritte lui-​même! Tenez, re­gardez-​la; ne sent-​on pas toute la peine qu'il a eue à l'écrire? Et comme il est facile de devin­er les re­pos qu'il a pris pour aller à l'ar­moire! Voyez, au bout de tous les cinq ou six mots, l'en­cre de­vient pâle, l'écri­ture faib­lit; puis elle reprend, hardie et pleine de sûreté. Cette let­tre, où il y a en tout dix-​huit lignes, est d'un bout à l'autre tran­scrite avec deux écri­tures ab­sol­ument dif­férentes l'une de l'autre, si bi­en que, pour en don­ner une idée juste si on la re­pro­dui­sait par la ty­pogra­phie, il faudrait com­pos­er en ro­main les mots tracés avec une ferme volon­té, et en italique ceux qui ont été trem­blés par une main dé­fail­lante.

Van­de­velle me ten­dit la let­tre, et je lus les lignes suiv­antes, où se mêlaient si étroite­ment, hélas! la rai­son et la folie:

«Mon­sieur VAN­DE­VELLE, 15, rue des _Saints-​Pères, Paris_.

«Mon­sieur, vous avez eu pour moi tant de _bon­tés, que j'ose_ m'adress­er à votre coeur généreux. Ce­ci est la prière _d'un mourant_; _vous l'ex­aucerez_, j'en su­is cer­tain, car au­cune des souf­frances de _l'artiste ne vous_ est in­con­nue, et vous devinerez ce que j'ai _subi de luttes_ in­térieures avant de vous de­man­der la seule chose qui puisse _me don­ner ici-​bas_ une heure d'apaise­ment. Il me faut deux mille _francs, et je_ vous sup­plie de me les ap­porter; mais _s'il est vrai que_ vous ayez trou­vé à mes tableaux un mérite au-​dessus _du vul­gaire_, vous ne per­drez pas com­plète­ment cet ar­gent. Il y a en­core un _pein­tre en moi_, _quoique_ tout le monde l'ig­nore; vous au­rez donc un _tableau_. _Il représente_, sous sa fig­ure de déesse, ma bi­en-​aimée Aglaé, _dont j'ai peint_ l'apothéose en plein ciel, où les génies l'adorent _dans un jardin_ de délices fleuri et ray­on­nant, par­mi le choeur émerveil­lé des étoiles. J'ai voulu as­sur­er une im­mor­tal­ité glo­rieuse à celle qui _a été mon ange_ sur cette terre de mis­ère. _J'es­père, Mon­sieur_, que cette vi­sion, réal­isée dans un _mo­ment d'in­spi­ra­tion_ for­ti­fi­ante, ne vous dé­plaira pas, et _que la pos­ses­sion_ de la seule toile où j'ai pu faire vivre mon âme com­pensera un peu le grand sac­ri­fice que _je vous de­mande_. C'est le voeu ar­dent et _réelle­ment sincère_ de

«Votre très-_hum­ble_, _très-​re­con­nais­sant_ et très-​dévoué servi­teur,

«Pierre MAR­GUERITTE.»

--Et, dis-​je à Van­de­velle, vous croyez au tableau?

--Ma foi, fit-​il, je ne sais que croire; mais en tout cas, s'il ex­iste, je ne le perdrai pas par avarice et faute de m'être ex­posé à sac­ri­fi­er deux mille francs. Par mal­heur, sa de­scrip­tion naïve donne l'idée d'un dé­cor du spec­ta­cle de Séraphin, et, en sup­posant que tout ce­ci ne soit pas rêver­ie pure, j'ai bi­en peur que le pau­vre Mar­gueritte n'ait peint qu'une en­seigne pour les baraque de la foire. En­fin, je jouerai sur cette carte! D'ailleurs, les deux mille francs dussent-​ils lui être of­ferts comme un présent, je les porterai en­core au pau­vre Mar­gueritte. Je veux qu'il meure en paix et qu'il puisse sat­is­faire son dernier désir. Si les pau­vres gens qui péris­sent dans un naufrage n'étaient pas sé­parés du monde vi­vant par l'im­men­sité des mers, qui de nous leur re­fuserait quelque chose? Eh bi­en, ce mal­heureux artiste est cela, un naufragé aux doigts crispés sur une planche qui som­bre et que le gouf­fre en­gloutit. Par­tons pour Ver­sailles.

Comme nous traver­sions le cor­ri­dor noir qui con­duit à la cham­bre de Mar­gueritte, nous en­tendîmes une voix perçante et en­rouée, ren­due trem­blante par la colère. C'était Céliane qui in­juri­ait son mari, comme de cou­tume; mais elle se tut en en­ten­dant frap­per à la porte. Nous en­trâmes, et tout de suite je vis cette af­freuse créa­ture, ô mis­ère! ajustée comme une bal­adine de tréteaux, avec des lo­ques et des bi­joux de cuiv­re, lis­sant de la main ses rares cheveux, roux sous la pom­made, et nous re­gar­dant avec son oeil stupi­de et féroce. A côté d'elle, sur la ta­ble, il y avait des ori­peaux dorés qu'elle ravau­dait, et sur lesquels elle cou­sait des pail­lettes, bleues de vert-​de-​gris. Comme l'autre fois, des casseroles, des plats non lavés étaient épars; mais la mère, pâle, triste, très-​digne sous ses cheveux blancs, surveil­lait, as­sise près de la chem­inée, une mar­mite pleine d'eau, évidem­ment des­tinée à ré­par­er ce dé­sor­dre, et, tout en se livrant aux travaux du mé­nage, elle con­tem­plait son fils avec des re­gards fous d'amour; il n'était pas dif­fi­cile de voir qu'elle avait aus­si sa dé­mence. Mar­gueritte ve­nait de refer­mer son ar­moire; il mar­chait, et es­suyait de sa main mai­gre ses lèvres pen­dantes, où per­laient en­core des gouttes d'eau-​de-​vie.

--Par­don, mon­sieur Van­de­velle, dit Céliane, de vous re­cevoir dans une cham­bre si mal rangée.

--C'est à nous, madame, de nous ex­cus­er, fit Van­de­velle.

--Mais, con­tin­ua la cru­elle mégère, que voulez-​vous que nous fas­sions avec ce crétin, avec ce méchant homme qui nous fait tourn­er les sangs! Ah! mon­sieur, si vous pou­viez obtenir qu'on nous le mette aux In­cur­ables! A quoi est-​ce bon, un ivrogne pareil? A se faire du mal et à en faire aux autres. Ah! fichue galère!

La vieille femme adres­sait à Céliane des gestes sup­pli­ants.

--Chère, chère Aglaé! s'écria gra­cieuse­ment Mar­gueritte en s'ap­prochant subite­ment de Van­de­velle. Puis, lui tour­nant le dos par un mou­ve­ment exé­cuté avec beau­coup de prestesse, il ten­dit der­rière lui sa main ou­verte. Van­de­velle y mit les deux bil­lets de mille francs, que le fou es­camo­ta avec une adresse in­ouïe. Feignant alors de voir, sur le col­let d'habit de Van­de­velle, une peluche qu'il voulait en­lever, il se bais­sa vers lui et lui je­ta tout bas dans l'or­eille ces mots étranges:

--Chez le chau­dron­nier! chez le chau­dron­nier!

Il parais­sait déjà ar­rivé au dernier de­gré de l'ivresse. Il al­la à son ar­moire et but deux ver­res d'eau-​de-​vie, puis il revint vers nous, la taille droite et l'oeil presque bril­lant.

--Ah! nous dit-​il, on est bi­en heureux d'être... d'être... d'être... (Il al­la à l'ar­moire et but.) aimé comme je le su­is, parce que, voyez-​vous, il y a des... il y a des... (Il al­la à l'ar­moire.) artistes... qui ne sont pas... heureux en... (Il al­la à l'ar­moire.) mé­nage, et alors... (Puis, tout bas à Van­de­velle.) Chez le chau­dron­nier! chez le chau­dron­nier!

--Pierre, mon bon fils, dit la mère éper­due, prends garde, ne t'ani­me pas ain­si, par pitié!

Mar­gueritte lui je­ta un re­gard de haine.

--Le scélérat! s'écria Céliane, il ne mour­ra donc ja­mais!

Et tou­jours elle rapetas­sait ses ori­peaux dorés.

--Ma vie! mon âme! chère, chère Aglaé! mur­mu­ra ten­drement Mar­gueritte.

Puis il re­tour­na à l'ar­moire, et il par­lait tout en bu­vant, ne s'in­ter­rompant plus de par­ler et de boire, tout en tour­nant la tête de tous côtés, comme un homme ef­faré.

--Il y a des artistes à qui leurs femmes man­gent... man­gent... man­gent... (Il but.) le coeur! Mais elle, mon Aglaé, ma chère... Aglaé... c'est le tré­sor... le tré­sor... (Il bu­vait.) de ma vie! Sa beauté m'em­pêche de voir... de voir... (Il bu­vait en­core.) le spec­ta­cle af­freux... af­freux... af­freux.

Mar­gueritte tom­ba ivre-​mort. Cepen­dant, il rou­vrit en­core les yeux, fit signe à Van­de­velle de s'ap­procher, et lui dit d'une voix gut­turale comme un râle de mort:

--Chez le chau­dron­nier! chez le chau­dron­nier!

Nous voulions porter quelque sec­ours à Mar­gueritte, que sa femme lais­sait là par terre avec une in­dif­férence sere­ine, ravau­dant tou­jours; mais la vieille mère cou­rut à lui; elle le prit dans ses bras comme un pe­tit en­fant, cou­vrit son front de bais­ers, et d'une voix ex­tasiée:

--Lais­sez-​le, dit-​elle; il est soûl!

Il est soûl! Elle nous dit ces mots abom­inables du ton dont une je­une mère, le mod­èle de la Vierge à la Chaise, au­rait dit: Il dort! en par­lant d'un ange en­fant à la joue rose, couron­né de ses boucles d'or; et certes, cette ten­dre folie de la mère au coeur saig­nant était bi­en le dernier mot de l'épou­vante hu­maine! Céliane nous fit une belle révérence pré­ten­tieuse, comme si elle eût été en­core au foy­er de l'École Lyrique, dans son re­splendis­sant cos­tume de Dorimène.

J'avais hâte de fuir de cette mai­son de sup­pli­ciés. Je pris Van­de­velle par le bras, et je l'en­traî­nai d'un pas rapi­de.

--Ain­si, lui dis-​je, ce mal­heureux meurt en vous volant, et il ne lui au­ra man­qué au­cune honte, au­cune mis­ère. Non-​seule­ment le tableau promis n'ex­iste pas et n'ex­is­tera ja­mais, à coup sûr, mais aus­si je n'ai pas re­vu cette toile cou­verte de bar­bouil­lages, triste mon­ument de folie! qui avait at­tristé nos yeux la pre­mière fois que nous sommes venus vis­iter Mar­gueritte. Le chevalet même a dis­paru; je sup­pose qu'on en au­ra fait du feu, et c'était bi­en le seul par­ti à pren­dre. D'ailleurs, ne dois-​je pas vous féliciter pour vos deux mille francs per­dus? Jugez de ce que ç'au­rait été si, par-​dessus le marché, vous aviez été con­damné à ac­crocher sur vos murs la com­po­si­tion in­sen­sée qu'au­rait pu rêver le cerveau de ce spec­tre! Pensez-​vous qu'elle au­rait été as­sez ridicule, cette apothéose de la farouche Aglaé par­mi des pivoines et des anges de ro­mance?

--Je pense, dit Van­de­velle, dont la réflex­ion m'ou­vrit les yeux, je pense qu'il faut trou­ver le chau­dron­nier.

Nous le trou­vâmes en ef­fet, en nous ren­seignant dans la pre­mière bou­tique venue. C'était un chau­dron­nier en cham­bre, nom­mé Mestrezat, qui habitait un gale­tas situé pré­cisé­ment au-​dessus de celui où vi­vait la famille de M. Mar­gueritte. En nous voy­ant, il dev­ina qui nous étions, et com­prit tout de suite ce dont il s'agis­sait.

--Mon­sieur Van­de­velle, sans doute? de­man­da-​t-​il en re­gar­dant mon com­pagnon.

--En ef­fet, mon­sieur.

--Mon­sieur, reprit-​il, mon voisin, le pau­vre M. Mar­gueritte, croit être votre débi­teur. Vous savez que cet ex­cel­lent homme a le cerveau af­faib­li. J'ig­nore donc si cette dette est réelle ou si elle n'ex­iste que dans son imag­ina­tion. Quoi qu'il en soit, il a en­trepris de faire un tableau pour s'ac­quit­ter en­vers vous; mais comme la vue de cet ou­vrage com­mencé a mis dans une grande colère sa femme ou sa mère, je n'ai pas bi­en com­pris de laque­lle il s'ag­it, M. Mar­gueritte a prof­ité d'une heure où il était seul à la mai­son pour ap­porter chez moi sa toile, son chevalet et ses bross­es, et en même temps il m'a prié de lui acheter quelques couleurs. Depuis ce mo­ment-​là, chaque fois qu'il a pu s'échap­per, il est venu tra­vailler ici. Au­jourd'hui, son ou­vrage est ter­miné. Peut-​être, mon­sieur, préférez-​vous qu'il ne vaut pas votre ar­gent. Moi, je ne puis juger cela qu'avec mon ig­no­rance, il me sem­ble que c'est vrai comme la vérité.

Le chau­dron­nier pas­sa dans une pièce voi­sine, et revint ap­por­tant le chevalet sur lequel était posée une grande toile. O sur­prise de voir un pareil chef-​d'oeu­vre! Ce tableau, oeu­vre d'une vengeance in­volon­taire et d'une haine in­con­sciente, c'était l'af­freux in­térieur de Mar­gueritte, avec les plats non lavés, avec les casseroles sales, avec les ori­peaux, les ju­pes d'aci­er, les bot­tines et les corsets avachis épars sur les meubles. Un seul per­son­nage était là, Céliane ou plutôt Aglaé, cru­elle, hideuse, cynique, chauve sous ses cheveux pom­madés, lev­ant amoureuse­ment ses yeux sans cils et sans sour­cils, gravée de la pe­tite vé­role sous son rouge, et ravau­dant une étoffe rose ornée de pail­lettes vert-​de-​grisées, sur laque­lle se dé­tachait le bord noir de ses on­gles. Dans un coin, on voy­ait le fla­con d'eau-​de-​vie et le verre en­core doré par le liq­uide, sur un ray­on de la sin­istre ar­moire, que couron­nait le buste de Céliane. O mys­tères de la dé­mence! ce chef-​d'oeu­vre, ce drame poignant, ce cri d'une âme ul­cérée, Mar­gueritte l'avait trou­vé mal­gré lui, sans le savoir; et tan­dis qu'il clouait son en­ne­mie au pi­lori éter­nel, il avait cru la pein­dre en déesse tri­om­phante, traî­nant sa robe de neige sur les bleus es­caliers de saphir, blonde couron­née d'or échevelé, ef­farée au mi­lieu des ros­es célestes, et ravis­sant vers les zones supérieures les anges en­traînés dans le rhythme ful­gu­rant de sa lyre et les choeurs éblouis et bondis­sants des froides étoiles!

Deux jours plus tard, une let­tre de M. Mestrezat nous pres­sait, Van­de­velle et moi, de nous ren­dre sans re­tard à Ver­sailles. Mar­gueritte était à sa dernière heure. Mal­gré toute la dili­gence pos­si­ble, nous ar­rivâmes trop tard pour qu'il pût nous par­ler; mais de sa main li­vide, et lev­ant vers nous un oeil éteint, il fit signe qu'il nous re­con­nais­sait, et mon­tra le chevet de son lit avec in­sis­tance; puis il ex­pi­ra. Sous son chevet, il y avait une clef, la clef de l'ar­moire, et, sous une en­veloppe sans ca­chet, un pa­pi­er plié en qua­tre, dont Van­de­velle fit im­mé­di­ate­ment la lec­ture à haute voix. Voici ce qu'il con­te­nait:

«Ce­ci est mon tes­ta­ment.

»Je nomme mon exé­cu­teur tes­ta­men­taire M. Mestrezat, chau­dron­nier, chez qui j'ai trou­vé la bon­té in­dul­gente et la char­ité que le pe­uple con­serve, comme le véri­ta­ble héritage de Jé­sus.

»Je nomme ma chère mère, dame Marthe-​Marie Mar­gueritte, née Dumé­nis, ma lé­gataire uni­verselle, et je lui donne et lègue ex­pressé­ment, pour en jouir et dis­pos­er à son gré, la rente de six cents francs que j'ai récem­ment héritée de mon cousin par al­liance, M. Jacques Ren­evey. Re­con­nais­sant que le peu d'ob­jets trou­vés en ma pos­ses­sion au jour de mon décès lui ap­par­tien­dront légitime­ment, comme une faible com­pen­sa­tion des sac­ri­fices in­ouïs qu'elle a faits pour loger et héberg­er chez elle, pen­dant trois an­nées, moi et ma femme, mais sachant quelle est son in­altérable af­fec­tion pour moi, je la sup­plie néan­moins de dis­pos­er des­dits ob­jets en faveur des per­son­nes dont les noms sont énon­cés ci-​dessous. Je sup­plie aus­si ma chère et ex­cel­lente mère de me par­don­ner toutes les peines que je lui ai causées en cette vie, et de me bénir à cette heure où je vais prier pour elle dans une vie in­con­nue.»

Céliane eut un im­per­cep­ti­ble hausse­ment d'épaules. La mère, im­mo­bile à force de douleur, trou­va une én­ergie nou­velle; chance­lante, elle s'avança jusqu'au lit funèbre et cou­vrit de mille bais­ers la tête adorée de son fils mort. Van­de­velle reprit:

«Ma chère mère voudra donc bi­en, pour l'amour de moi, délivr­er en mon nom et le jour même de mon décès:

»1° A M. Eu­gène Van­de­velle, pro­prié­taire, de­meu­rant à Paris, rue des Saints-​Pères, n° 15, en lui faisant l'aban­don des droits de gravure et de re­pro­duc­tion y at­tachés, celui de mes tableaux qui est actuelle­ment en­tre les mains de M. Mestrezat.»

Céliane nous dévo­ra d'un re­gard fauve, et de son po­ing fer­mé frap­pa sur la ta­ble avec colère. Van­de­velle con­tin­ua:

«2° A M. José Sil­veira, pro­prié­taire, de­meu­rant à Ver­sailles, rue de la Paroisse, n° 3, pour sa ga­lerie, le buste de femme en mar­bre qui sera trou­vé chez moi, et l'ar­moire qui lui sert de sup­port.

»3° A made­moi­selle Céliane Vion, ma femme...»

En en­ten­dant ces mots, je re­gar­dai l'ar­moire fer­mée, et la clef dans la main de Van­de­velle, et, par une pen­sée soudaine, je dev­inai ce qu'était de­venu l'ar­gent em­prun­té par Mar­gueritte mourant. Je com­pris, oh! je com­pris bi­en tout de suite que, par un pieux ef­fort d'amour, il avait voulu don­ner une dernière fois à Céliane la seule chose qu'elle aime, des joy­aux!

«3° A made­moi­selle Céliane Vion, ma femme, ce que con­tien­dra la­dite ar­moire au jour de mon décès.»

Van­de­velle re­mit la clef à la mère en pleurs, qui la ten­dit à Céliane. Celle-​ci se pré­cipi­ta vers l'ar­moire, sa proie, et l'ou­vrit con­vul­sive­ment. Ce qu'il y avait dans l'ar­moire, c'étaient bi­en des joy­aux, en ef­fet! Le fla­con où Mar­gueritte puisa la vie et la mort avait dis­paru, et à la même place il y avait un écrin de velours bleu ten­dre. Céliane l'ou­vrit, y plongea ses mains frémis­santes, et fit débor­der à l'en­tour une mag­nifique parure de topazes, si sem­blables pour la couleur à l'eau-​de-​vie dorée de flammes qui avait été là si longtemps! On eût dit que l'eau-​de-​vie elle-​même était de­venue ces pier­reries, qui, flam­boy­antes, sin­istres, pleines de re­flets sanglants, en­flam­mées et menaçantes, ruis­se­laient de l'ar­moire.

LES NO­CES DE MÉDÉRIC