Project Gutenberg's Les parisiennes de Paris, by Théodore de Banville
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Title: Les parisiennes de Paris
Author: Théodore de Banville
Release Date: March 4, 2006 [EBook #17915]
Language: French
Character set encoding: ISO-8859-1
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THÉODORE DE BANVILLE
LES PARISIENNES DE PARIS
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 _A LA LIBRAIRIE NOUVELLE_
1866
A THÉODORE BARRIÈRE
MON CHER AMI,
Un Parisien convaincu, fût-il même occupé sans relâche à faire vibrer les terribles cordes de la Lyre fabuleuse, découvre involontairement plus de Florides ignorées que le plus hardi navigateur conduit vers l'Inconnu par les ouragans, les flots et les étoiles. A mes moments perdus, quand la farouche maîtresse laissait une heure de répit à ma fièvre, j'ai essayé, moi aussi, de rassembler mes souvenirs et de recueillir quelques notes pour la Comédie de notre temps. Ces impressions, fixées à la hâte, ne dois-je pas vous les offrir, à vous qui avez pu contempler sans voile la prestigieuse Thalie moderne, et qui l'avez si résolûment embrassée sans vous laisser mordre par les flammes de ses prunelles, ni assourdir par ses grelots sonores? Mes _Parisiennes_, arrachées toutes palpitantes à la vie actuelle, devront être merveilleusement protégées par le nom victorieux qui a signé _L'Héritage de Monsieur Plumet_ et _Les Faux Bons-Hommes_; mais cette dédicace ne vous porte pas seulement le témoignage de ma sincère et vive sympathie pour votre talent littéraire, veuillez y voir aussi l'assurance des sentiments bien affectueux de votre dévoué,
Th. de B.
DEVANT LE RIDEAU
O Muses modernes! vous dont les chapeaux tout petits sont des merveilles de caprice et dont les robes effrénées semblent vouloir engloutir l'univers sous des flots d'étoffes de soie aux mille couleurs, inspirez-moi! soyez mes soleils, grappes, agrafes et noeuds de diamants! Parfums de la poudre de fleur de riz à l'iris et du savon vert tendre au suc de laitue, donnez à cette oeuvre une actualité agaçante! Car je veux crayonner à la sanguine quelques Parisiennes, vivantes à l'heure même où je fume la cigarette que voici, avec la tranquillité d'un sage. Pourtant, je le sais de reste, il serait plus prudent mille fois de lutter contre Price et contre Bonnaire, contre l'homme au tremplin et l'homme à la perche, et il serait plus facile aussi de monter, comme nous l'avons vu faire, au sommet d'une échelle que rien ne soutient, et de jouer là, sur la quatrième corde, les variations de Paganini, que de vouloir retracer ces types effroyablement invraisemblables à force de vérité! Mais l'artiste ne doit-il pas se résigner gaiement à dompter, chaque jour, à grands efforts de muscles et de reins, les voluptueuses Chimères de l'Impossible, et à les enchaîner de liens d'or, sans avoir un instant cessé de sourire? Donc, cher lecteur, regarde passer, au bruit du satin qu'on froisse et au bruit de l'or, pudiques et amoureuses, et insolentes et souverainement maîtresses des élégances, les Parisiennes de Paris, ces femmes mystérieuses dont les toutes petites mains déplacent des montagnes. Si je faiblis en voulant pénétrer et traduire le secret parfois surhumain de ces existences, du moins j'aurai choisi des modèles dignes de ton attention et que tu ne verras pas représenter à tous les coins de rue par la lithographie à deux sous. Je n'imiterai pas ces cruels faiseurs de Physiologies qui te rapportent tous les ans comme des types nouveaux et curieux la Lorette, la Grisette, la Portière et l'Élève du Conservatoire. Mes femmes, qui vivront si quelque Vénus complaisante les anime selon ma prière, n'ont pas été déflorées par le théâtre et par les images, et avant de les voir défiler dans ce petit livre, tu ne les as rencontrées que dans la vie, où l'on coudoie tout le monde sans voir personne, car chacun marche devant lui en aveugle, ivre de sa passion et de son rêve! Mais je te dois l'explication de mon titre, qui eût fait frémir le bon Nodier à l'époque où ce poëte prévoyait déjà que nous parlerions bientôt un français de fantaisie, et que Vaugelas pourrait se promener sans être reconnu à travers les nouvelles allées du jardin littéraire. Toutefois je ne te ferai pas l'injure de redire ici qu'il peut y avoir des Parisiennes ailleurs qu'à Paris, puisque tu as là sous la main un exemplaire bien complet de ta chère _Comédie Humaine_. Il est bien entendu, n'est-ce pas, que par toute la terre et partout où l'homme a bâti des villes, une femme réellement belle, riche, élégante et spirituelle est une Parisienne. D'abord et avant tout être une femme honnête, posséder trente mille francs de rente et se faire habiller par une vraie couturière, savoir la musique à fond et ne jamais toucher du piano, avoir lu les poëtes et les historiens et ne pas écrire, montrer une chevelure irréprochablement brossée et des dents nettement blanches, porter des bas fins comme une nuée tramée et bien tirés sur la jambe, être gantée et chaussée avec génie, savoir arranger une corbeille de fruits et disposer les fleurs d'une jardinière et toucher à un livre sans le flétrir, enfin pouvoir donner le ton et la réplique dans une causerie, sont des qualités qu'on ne réunit pas sans être nécessairement une Parisienne, lors même qu'on habiterait Châteaudun et les plus plates villes de la Beauce. Mais Paris, cette ville consacrée à la pensée, au travail et à l'amour, où tout le monde mène à fin des oeuvres gigantesques, et où, sans se lasser, on recommence sans cesse à vouloir rouler au haut de la montagne verdoyante un amour qui retombe sur vous comme le rocher de Sisyphe et vous écrase, Paris désespéré de passions et affolé de joie, fécond jusqu'à épouvanter, et si magnifiquement éloquent, spirituel et avide de poésie, crée pour lui et par la force des choses des Parisiennes spéciales, qui ne peuvent exister qu'à Paris, par Paris et pour Paris. Passé la banlieue, elles s'évanouiraient comme des ombres vaines, car elles n'auraient plus de raison d'être et ne trouveraient plus autour d'elles l'air qu'elles respirent. Celles-là, nées parmi les enchantements, et qui sont sorties parfaites de la chaudière où Paris, comme les démons de _La Tentation_, entasse des papillons et des vipères, celles-là, dis-je, sont nos héroïnes, les Parisiennes de Paris, fugitives et éblouissantes figures que j'esquisserai de mon mieux avec ton aide, ô lecteur, dont l'intelligence créatrice a collaboré à tous les poëmes. Bientôt peut-être, et Dieu le veuille, un véritable peintre nous prendra ces crayonnages, et les transportera sur une toile palpitante de vie. Alors le sang courra sous les belles chairs; dans les chevelures, l'or de Rubens frissonnera sous le vent, les draperies frémiront agitées par des mouvements hardis, et nos femmes marcheront sous les lambris et sous le ciel, foulant les fleurs des tapis et les gazons des grands jardins luxuriants. Ce cher voleur sera le bienvenu et pourra usurper son bien où il le trouvera, car nous lui laisserons la clef sur la porte, et nous ne voulons pas même nouer les cordons des cartons où nous allons enfermer ces feuilles légères. Quand on trouve toute faite une scène comme celle des _Fourberies de Scapin_: «Que diable allait-il faire dans cette galère?» on a parfaitement raison de l'emprunter pour toujours; vienne donc Molière! Mais nous, tâchons du moins d'être Cyrano, et de préparer quelques proies à dévorer, si nous en avons le temps et le pouvoir, entre deux sonnets à Phyllis et entre deux voyages au pays de la Lune!
LES PARISIENNES DE PARIS
I
LA FEMME-ANGE
--ÉLODIE DE LUXEUIL--
Vous avez rencontré Élodie.
Vous connaissez ces premières représentations qui sont un événement dans la ville. Lorsqu'il s'agit de juger l'oeuvre d'un homme éminent ou même une comédie à scandale, il semble que dès le matin Paris bouillonne comme si la pensée du poète parlait d'avance à nos âmes à travers le rideau immobile et à travers le manuscrit fermé. Le soir venu, par une inexplicable magie, tout s'anime jusqu'au paroxysme de la vie fébrile. Les toilettes et les visages rayonnent dans la lumière folle; plaintes, gémissements et fanfares d'allégresse, les cordes des instruments et les cuivres de Sax résonnent d'une sonorité inconnue. Un vent d'orage courbe silencieuses ces mille têtes parmi lesquelles la foule reconnaît et salue ses idoles.
Tout à coup, par un mouvement imprévu, quelques personnes s'écartent ou changent de place, et laissent à découvert une loge jusque-là cachée; alors se détache devant vous une apparition dont vous ne perdrez jamais le souvenir.
Pâle, idéale, tremblante, mollement accoudée sur le devant de cette loge éclairée par un globe dépoli, une poétique figure rêve, absorbée dans quelque douloureuse extase. Les ombres d'une inguérissable mélancolie flottent parmi les lignes divinement naïves de son visage. Vêtue d'une robe de soie blanche unie, la tête et le cou enveloppés et noyés dans une brume de gaze blanche, blanche elle-même comme ses voiles, cette femme, est-ce une femme? semble pleurer amèrement les cieux d'où elle est descendue. Ses grands yeux d'or, avides d'éther, veulent percer les voûtes du théâtre et boire le ciel. Évidemment elle cherche avec inquiétude ses ailes sans tache, et si ses petites mains s'agitent ainsi, c'est qu'elles ne trouvent plus à son côté la harpe sur laquelle elle chantait des joies ineffables, là-haut dans les voies lactées fleuries d'étoiles. Vous diriez d'un lis transplanté dans le verger d'un bourgeois: elle va mourir.
--Messieurs, dit au foyer l'implacable critique Rosier, vous voilà bien avec votre amour du merveilleux à tout prix, et vous avez bien vite fait de tisser une robe virginale. Je veux bien tout ce que vous voudrez, et l'autre soir, pendant que madame Lafontaine jouait _L'École des Femmes_, j'ai vu comme vous l'étonnement de madame de Luxeuil. Certes, et j'en tombe d'accord, au moment où Arnolphe expose les singulières idées d'Agnès sur la manière dont les enfants viennent au monde, les beaux regards de votre Élodie ont eu une expression que ni Mars ni Dorval n'auraient pu jouer. Ils disaient clairement, éloquemment: _N'est-ce donc pas ainsi?_ Mais enfin, que pouvez-vous en conclure? Ce pauvre Luxeuil était un très-terrestre colonel de carabiniers, et les trois enfants qu'il a laissés à sa femme se portent bien.
--Ah! répondit le blond et doux poëte Émile de Nanteuil, il ne faut pas vouloir tout expliquer! Si madame de Luxeuil jouait cette comédie-là, elle serait la plus cynique des créatures et elle ne nous occuperait pas ainsi tous. Pourquoi ne pas admettre le surnaturel, toujours bien plus facile à comprendre que ce que nous voyons dans la vie?
--Et, fit à son tour le journaliste Simonet, pourquoi ne pas admettre aussi que Célimène a fait des progrès depuis le grand siècle? Vous savez que les anges, s'ils ne donnent rien, veulent être adorés à toute force. Une bonne fois, trois des lévites ont poussé à bout votre Élodie immatérielle, et lui ont demandé en face des explications. Devinez ce qu'elle a répondu? Vous allez me dire si l'autre Célimène peut bien se pendre! Elle a embrassé dans un même regard ses trois amoureux, et d'une voix émue, attendrie, désespérée comme la lyre, elle a crié ces mots sublimes: _Ah! vous ne m'aimez pas!_ Tout haut, notez bien cela, et personne n'a bougé, ce qui paraît être le comble de l'art.
--Oui, reprit Rosier, qu'on se promène vers le soir sur le lac d'Enghien ou sur le lac de Côme, on la rencontre toujours échevelée à la brise, dans de petits bateaux! Preuve certaine qu'elle a trop lu Lamartine et qu'elle veut accaparer cette corde-là. Cette jeune et jolie veuve a compris tout bonnement qu'à Paris les affaires d'argent et les affaires d'amour nous laissent une affreuse fatigue de la réalité, et elle a pris comme spécialité l'Idéal.
Le poëte regarda finement ses interlocuteurs.
--Voilà qui est trop simple, dit-il. Comme moi, l'un de vous au moins a été une fois dans sa vie persuadé par une conversation d'un quart d'heure, et tout le monde le serait.
--Persuadé de quoi? Persuadé qu'Élodie est un ange... tout à fait ignorant?
--Oui.
--Mais ses enfants?
--Mon Dieu! la lettre tue! Tenez, voulez-vous entendre ce que madame de Luxeuil m'a dit à moi-même? Mon pauvre ami, ce peintre que vous savez, était parti pour Nice, où il va _ne pas_ se guérir des alternatives d'espoir et de désespoir que crée involontairement Élodie. Car (moi j'en suis sûr!) elle va au ciel toutes les nuits, et ne se rappelle pas le lendemain ce qu'elle a dit la veille: «Mais, enfin, mon cher Émile, m'a demandé madame de Luxeuil avec la curiosité ingénue d'un enfant, pourquoi votre ami est-il parti? _Que voulait-il donc de moi?_»
A ce moment-là, je l'ai regardée fixement, ébloui, fou, irrité; j'avais dans mes yeux toute l'indignation d'un coeur honnête. Élodie ne s'est pas troublée, elle n'a pas rougi, rien n'était joué, elle ne mentait pas. Comme vous l'imaginez, les bras m'en tombaient, mais j'ai été convaincu, et il fallait être convaincu à moins d'être un athée ou un imbécile.
--C'est égal, dit Rosier, au diable la poésie lamartinienne, et tous ceux qui boivent des cascatelles et qui s'en vont dans les clairières manger, sur le coup de minuit, des salades de sensitives! En rentrant chez moi, je veux qu'on m'apporte un jambon d'York bien rose et mon Rabelais, et une bouteille d'un de ces grands vins qui contiennent non-seulement l'amour et l'esprit, mais aussi tout le bon sens français. Car vous auriez bien pu me rendre fou!
--D'ailleurs voilà l'entr'acte fini. Allons un peu voir le second acte des _Parisiens_ et écouter ce que dit Desgenais.
II
LA BONNE DES GRANDES OCCASIONS
--THÉRÈSE--
En général, j'ai l'amour de la typographie classique; mais, spécialement pour ce chapitre, permettez-moi l'alinéa! L'alinéa seul, à défaut du rhythme, peut me fournir le lyrisme indispensable à ce couplet de la vie transcendante.
On suppose parfois que l'existence de courtisane est ce qu'il y a au monde de plus aisé à entreprendre et à soutenir. N'est-ce pas le cas de répéter avec Mimi: «On croit que c'est facile, on se trompe joliment, va!»
Nos lecteurs ont plus d'instinct que cela. Ils devinent que beauté surhumaine, grâce enchanteresse, force, résignation, patience, l'agilité du serpent et la souplesse du tigre, l'esprit parisien et le féroce amour de l'or, il faut déjà réunir toutes les qualités avec lesquelles on remuerait l'univers, pour arriver à ce triste résultat d'être une créature adorée, enviée et méprisée sous sa robe éclatante, sous ses rubis teints de sang humain, et sous ses diamants, qui sont des larmes de désespoir cristallisées.
Il y a une haine qui dure depuis cinq mille ans, un duel terrible. Toute enfant, rose et blonde, couchée dans son berceau, quand la petite fille pauvre va sourire à sa mère, elle aperçoit debout sur le seuil un maigre fantôme, et elle crie, malgré les caresses de sa mère.
Puis elle grandit; comme les oiseaux, elle envoie au ciel sa jeune chanson. Elle se regarde dans un bout de miroir cassé: elle est belle.
Elle voit aux vitrines des peignes d'écaille blonde, et elle se dit: «Voilà qui peignera bien ma chevelure de soleil et d'or; voilà pour en attacher les noeuds, les boucles ruisselantes et les torsades effrénées.»
Elle voit de riches étoffes. «Voilà, dit-elle, pour parer mon corps gracieux et souple.»
Elle voit chez le marchand de comestibles des forêts d'asperges plus grosses que des cèdres, des perdreaux désespérément truffés, des fraises rougissantes et parfumées. Elle dit: «Voilà ce que j'aimerai à déchiqueter et ce que je croquerai bien avec mes dents blanches!» Et elle dit en regardant les flacons: «Je remplirai mon verre de ces vins d'écarlate, et, levant mes bras, je boirai à la jeunesse amoureuse!»
Mais le fantôme ne l'a pas quittée. Il lui tend un morceau de pain de munition, un verre d'eau trouble et un sayon de toile rapiécé. Il murmure à son oreille: «Tu es à moi. Voici ton festin et voici ta robe.» Ah! quelle moue fait à ce coup-là la petite demoiselle!
Mais quoi! on l'instruit bien vite et elle apprend les nouvelles! Elle entend dire que, moyennant quelques concessions, des personnes obligeantes vous logent dans des appartements si bien tendus de soie, et matelassés, et capitonnés, et garnis de tapis d'Aubusson, qu'on n'entend plus marcher dans le corridor les pieds de marbre du fantôme.
Dans ces heureuses demeures, il y a aux portes de si jolis petits verrous et de si excellentes serrures anglaises, que le fantôme ne peut pas entrer et se casse les ongles contre le fer poli et le bois de chêne.
Aussitôt la jeune fille se met en quête des écriteaux de location. Un monsieur soigneux fait mettre à ses portes pour trois cent mille francs de serrures et de verrous, et elle-même, la folle Musette, elle s'enveloppe d'un divin peignoir de cachemire, elle tend à son amant un cigare bien sec et bien allumé, et elle dit à sa servante Julie de faire flamber un grand feu dans l'âtre. Puis elle allume les bougies, elle remplit les verres et elle saute de joie, et, frappant dans ses petites mains, elle interpelle le fantôme à travers la porte:
«Va! lui crie-t-elle, va, Misère ma mie, morfonds-toi bien sur ma natte et casse bien tes ongles contre ma serrure! Moi j'ai chaud et je suis heureuse! J'ai mes bras passés autour du cou d'un beau jeune homme, et je chante devant le feu clair, et je bois le vin du Vésuve; et voilà comme je suis à toi, abominable vision de mon enfance!»
Bah! peine perdue que tout cela.
Sitôt qu'un jeune amoureux imprudent ou une femme de chambre trop égrillarde laissent par hasard la porte entr'ouverte en allant acheter du tabac à fumer ou du cold-cream, la Misère entre.
Elle ouvre les fenêtres toutes grandes.
Elle va aux porte-manteaux, aux garde-robes, aux armoires à glace, aux armoires sans glace. Elle prend les toiles fines, les batistes, les linons, les dentelles, les soieries, les velours, les moires, les joyaux. Elle jette le tout dans la rue et tend à Musette son vieux sayon rapiécé.
Elle va à la cuisine, ôte le rôti de la broche, le jette à la rue, et, dans le plat qui était destiné à le recevoir, elle glisse à sa place la hideuse charcuterie, qu'elle a apportée dans un papier huileux.
Elle jette les émaux, les chandeliers d'argent, les vases craquelés, les coupes de Sèvres, et pose sur la cheminée nue le pot à l'eau ébréché et la chandelle fichée dans une bouteille.
Elle fait signe à de grands diables de commissionnaires, qui viennent emporter les meubles, les tapis, les rideaux, les tentures, et qui, à la place de tout cela, installent le lit de bois blanc peint en acajou, les deux chaises de merisier teint, la malle, la gravure à l'aquatinte, et les deux tasses dorées gagnées au jeu de billard du bal Mabille.
Puis elle sort menaçante et sereine, en laissant derrière elle une odeur de moisissure et des montagnes de papier timbré, tandis que Musette se tord les bras et éclate en sanglots, ou, abrutie par la douleur, s'assied sur la malle et reste immobile comme une idiote.
Alors,
Quand la Misère est vraiment bien entrée chez la courtisane;
Lorsqu'il n'y a plus de ressource ni de spectre de ressource, ni de vain espoir d'une ressource chimérique;
Que tout est fini;
Lorsqu'il n'y a plus ni le protecteur, ni le «monsieur qui vient seulement quelquefois pour causer,» ni l'amant, ni l'ami de l'amant, ni l'amant de l'amie, ni le «jeune homme avec qui l'amant s'est brouillé parce qu'il le soupçonnait à tort de faire la cour à Musette,» ni «l'artiste qu'on aime seulement comme un frère parce qu'il a été si obligeant,» ni «le grand garçon qu'on méprise, mais qu'on reçoit cependant parce qu'il faut ménager ces gens-là,» ni le petit filleul sans conséquence qui n'a que dix-sept ans;
Lorsqu'on a épuisé les cent francs et les louis, et les dix francs, et les cinq francs et les quarante sous;
Quand on a emprunté vingt sous à la femme de ménage, et dix sous à la portière, et deux sous à la laitière;
Quand on a vendu la dernière chemise à la dernière marchande à la toilette, et le dernier mouchoir de coton à la dernière revendeuse borgne;
Quand on a emprunté un bouillon à la voisine sous prétexte que son pot-au-feu avait bonne mine, et que, depuis ce bouillon avalé, on est restée un jour et demi sans manger;
Lorsqu'il n'y a plus qu'à mourir;
Alors,
On va chercher THÉRÈSE, _la bonne des grandes occasions_. On va chercher Thérèse, et Thérèse trouve de l'argent, comme Scapin et comme Mascarille; que dis-je! avec plus de génie cent fois, car ces princes de la Bohème soutiraient des écus aux plus crédules des pères, tandis que Thérèse les gratte et les arrache sur les implacables rochers de la civilisation parisienne. Elle force les pierres à suer de l'or, monnoie le néant, escompte le brouillard, et vend le diable caché au fond des bourses vides.
Elle trouve de l'argent! elle en trouve pour payer le propriétaire, pour ravoir les diamants et pour acheter du jambon de Bayonne. Par quel procédé? par quelle intrigue? par quels abominables maléfices? M. de Humboldt, qui sait tout, ne devinerait assurément pas cela; mais quand on a vu Thérèse partir en chasse avec l'oeil bouillant de courroux, Thérèse agitant, comme une menace et comme un défi, le cabas de paille qu'elle emporte toujours vide et qu'elle rapporte toujours plein, on peut juger qu'elle ne s'en va pas à des combats pour rire! A-t-elle un charme pour magnétiser les pièces d'or comme on a cru que les serpents magnétisaient les oiseaux, ou bien, comme l'aurait pensé Théodore Hoffmann, est-ce le diable lui-même qui les lui donne dans quelque bouge obscur, rue de la Limace?
Quoi qu'il en soit, il y a trente ans, mille ans peut-être! que Thérèse trouve de l'argent, et elle n'a jamais eu d'argent. Elle ne veut pas en avoir, elle dédaigne l'argent, elle dédaigne la vie, et se hait elle-même; elle ne vit plus que par une passion sauvage, celle de l'_Incarnation_, par laquelle Vautrin se voyait revivre sous les traits charmants de Lucien de Rubempré. Elle devient la ressource, l'âme et la vie même des courtisanes désespérées; elle leur insuffle sa volonté et leur infuse son sang.
A la voix de Thérèse, le boulanger, le boucher et l'épicier sont rentrés dans le devoir; des meubles de palissandre, des robes de soie et une vaisselle neuve ont paru par enchantement; mais la courtisane a un maître, comme si elle avait signé un pacte avec son sang.
Elle n'a plus le droit de vouloir ni de penser, ni de rêver. Cruelles amours, et vous caprices divins, fermez vos ailes! il faut obéir à Thérèse. Cette Marco échevelée qui menait hier la gentry à coups de cravache, aujourd'hui, voyez-la au balcon des Italiens! Avant de répondre a un regard ardent, elle lève timidement les yeux vers Thérèse pour savoir si Thérèse lui permet d'être touchée et de sentir brûler ses veines. Un soir elle s'est échappée; la voilà à demi couchée sur un lit de repos; à côté d'elle, sur un guéridon, le vin du Rhin, versé dans les verres couleur d'émeraude, attire les rayons d'une lampe discrète. A ses pieds, un enfant, beau comme l'Amour, la supplie tout en larmes, et elle lui abandonne ses mains moites et tremblantes.
Mais tout à coup minuit sonne; elle se lève comme poussée par un ressort; elle s'écrie avec consternation: «Il faut que je parte.»
Après mille prières, après avoir épuisé tous les moyens de la retenir, le jeune homme lui dit enfin:--«Mais qui vous rappelle chez vous, est-ce votre mère?»
--«Ah! répond la jeune fille, si ce n'était qu'une mère!» et elle ajoute avec la sombre douleur des damnés: «C'est Thérèse!»
Comme si ce nom devait répondre à tout, et, en effet, il répond à tout.
Il faut voir Thérèse rentrer en possession des maisons d'où l'avait exilée le Bonheur. Avec quelle arrogance elle tend des cordes aux murs du salon pour y faire sécher _son_ linge, et comme elle sait dire en tragédienne: «Passez-vous donc de moi!» Regardez-la, menaçante, demi-ivre, avec ses petits yeux, sa bouche fendue à coups de sabre et ses épais cheveux gris! Vient-elle de la nuit du Walpurgis, ou travaillait-elle, en attendant Macbeth, au fameux pot-au-feu des sorcières?
Jamais de comptes avec Thérèse. Elle fournit toujours, elle donne toujours, et elle met tout cela _sur son livre_. Quand on sera heureuse, quand on l'aura chassée avec toutes les plus folles ivresses de la joie, on lui payera la dette tous les mois par à-compte. Thérèse sait avec quel bonheur on la chassera, elle le dit tous les jours, elle s'en vante et elle s'en venge. Ah! quoi qu'en dise un poëte, le seul livre, ce n'est pas l'_Iliade_, c'est le livre de Thérèse!
On sait qu'à la suite de ses folles amours avec un aventurier espagnol, la plus grande cantatrice de l'Europe, cette Luigia qu'on paye quatre mille francs par soirée, avait vu sa fortune presque détruite. Avant de partir pour l'Amérique, pendant les deux derniers mois qu'elle passa à Londres et à Paris, il lui fallut prendre la bonne des grandes occasions, l'immortelle Thérèse.
Entourée d'amis fidèles qui l'avaient accompagnée jusqu'au navire sur lequel elle s'embarquait pour la conquête de la Toison-d'Or, la bonne et joyeuse artiste riait très-gaiement de ses mésaventures. Mais à une pensée soudaine, un nuage passa sur ses yeux, et elle fit l'adorable petite moue que nous aimons tant.
--«Ah! murmura-t-elle en mettant le pied sur le navire, il y a une seule chose qui m'ennuie, c'est le million que je dois à Thérèse!»
Deux jours après le départ de Luigia, un de ceux qui étaient venus lui serrer une dernière fois la main, rencontrait à Paris, sur le boulevard du Temple, la grisette Mousseline, cette violette du printemps.
--«Mon pauvre ami! s'écria la naïve fillette, j'ai été bien malheureuse, allez; vous savez que j'avais vendu mes meubles pour Loredan, qui joue à Batignolles. J'ai tant travaillé que je me suis tirée d'affaire. Mais, dit-elle en baissant ses jolis yeux de pervenche, le malheur, c'est que je dois trois cents francs à Thérèse, sur son livre! Il me faudra au moins deux ans _pour me racquitter_.»
Deux êtres sont liés l'un à l'autre par la fatalité bizarre de leur existence, le jeune F..., qui a accepté à Paris la succession de don Juan, et Thérèse. Depuis dix ans, sans se donner rendez-vous, ils vivent sous le même toit, chez des femmes diverses! Chaque fois qu'ils se rencontrent dans une maison nouvelle, leur regard dit comme au bagne: «Quand sera-ce fini!»
Thérèse a sur les hommes et les choses des appréciations à réveiller un mort. Vous nommez devant elle un de ces personnages dont la haute position et le génie incontesté tiennent l'Europe en éveil.
--«Si je le connais? dit-elle: je le tutoie! Je l'ai vu chez Pélagie, du temps qu'elle le cachait de ses créanciers dans une petite chambre, au septième!»
L'INGÉNUE DE THÉÂTRE
--ÉMÉRANCE--
«_A mademoiselle Jacqueline Bouron, artiste dramatique en représentation à Bourges._
»Mon cher trésor,
»Il paraît que tu as un succès à tout casser, là-bas! et, s'il en était autrement, la ville de Jacques Coeur serait un peu bien difficile, surtout pour une ville qui est morte. Depuis que l'omnibus du chemin de fer brouette à l'hôtel du _Boeuf-Enragé_ des célébrités parisiennes, ils n'ont pas vu souvent, j'imagine, une servante de Molière qui se porte comme celle-là, en vraie fille de Toinon et de Dorine! Si ces trépassés ne s'étaient pas réveillés un peu en voyant tes yeux d'enfer et tes noirs sourcils et tes lèvres que rougissent toutes les ardeurs de la santé et de l'amour, s'ils n'étaient pas restés extasiés devant ce chignon de cheveux noirs, assez lourd pour courber une tête moins fière que la tienne; enfin, comme dit ma tante, _si leur sang n'avait pas fait trois tours_ lorsqu'ils ont entendu ta voix hardie et superbe, c'est qu'ils auraient été glacés et refroidis à jamais, et il n'y avait plus d'espérance. Mais quoi! la nature a eu soin de te poser sur la joue une mouche assassine que t'envient toutes les femmes réelles; partout où il y aura un homme, prince ou charbonnier, tu triompheras et vaincras par ce signe!
»Donc, c'est convenu, à Bourges comme partout, tu es enviée, fêtée, applaudie, et, ce qui vaut mieux, aimée, et, ce qui vaut mieux, heureuse! Rapporte-nous des tombereaux de fleurs et surtout beaucoup d'argent, et même, si tu veux, des souvenirs. Mais, ô Jacqueline fortunée entre toutes les comédiennes, est-ce que tu as le temps d'avoir des souvenirs, toi déesse et reine de l'heure présente, toujours occupée à presser dans le cristal de ta coupe quelque grappe fraîchement cueillie!
»D'ailleurs, ce n'est pas de toi, mais de moi que je veux te parler aujourd'hui. Je t'écrirai une lettre tout égoïste, et j'ai besoin de te confier tout, car aussi bien j'étouffe, et je me meurs d'ennui, de dégoût et de désespoir. Oui, ma chérie! et, si ça n'était pas trop bête, je crois que j'irais me jeter à l'eau comme une grisette; mon âme est triste jusqu'au suicide et jusqu'au réchaud de charbon des repasseuses. Ce n'est pas que je sois lasse de vivre, non! mais, tu le sais, toi qui me connais jusque dans la moelle des os, au contraire, je suis lasse de ne pas vivre, de m'agiter dans une éternelle fiction et d'être rivée à un mensonge qui ne finit pas. Oh! Jacqueline, quel sort!
»Ne prends pas le temps de t'étonner, écoute-moi bien. Je t'écris après une rupture, encore! après une rupture lâche, assassine, entourée d'hypocrisie comme tout ce qui est ma vie. Mon coeur est déchiré en deux, et personne ne peut me plaindre pour la catastrophe d'un amour que je n'ai avoué à personne, et que d'ailleurs j'ai brisé moi-même. Il y a bien ma mère qui sait tout; mais, ma mère!...
»Hein, les poëtes qui se sont plu à raconter les destinées ironiques et à mettre des pleurs dans les yeux de Triboulet, s'ils connaissaient la vie d'une ingénue de théâtre!... Mais, excepté nous deux, qui la connaîtrait? Oui, tout saigne en moi, et il faut que je te fasse toucher une à une toutes mes blessures; je veux te montrer le calice que j'épuise goutte à goutte, grand Dieu! depuis dix années.
»Pour une femme qui joue les ingénues, _les petites grues_, comme tu dis si bien, ces anges domestiques, Rose, Emma, Adèle, douées par les auteurs de toutes les grâces enfantines, on croit que la comédie est finie quand le rideau est baissé; hélas, c'est là qu'elle commence! Avoir pris pendant quatre heures des inflexions et des moues de petite fille, avoir couru après les papillons en menaçant de s'envoler soi-même, avoir caché son coeur et sa gorge sous cette robe de mousseline blanche et sous ce ridicule tablier de soie à bretelles qui au théâtre sont le symbole de la jeunesse, ce n'est rien encore!
»Le public est féroce et veut plus que cela. Je gagne quinze mille francs, soit; et les journaux proclament que je suis, depuis mademoiselle Anaïs Aubert, la première et la seule ingénue; sais-tu à quel prix? Tu te rappelles dans la _Physiologie du Mariage_ ces phrases décisives comme le couteau de la guillotine, au-dessus desquelles Balzac écrit le mot _Axiomes_ en lettres capitales? Eh bien, écoutes-en une comme ça; celle-là, je suis payée pour pouvoir la faire!»
AXIOME:
«_La réputation de talent d'une ingénue au théâtre, est en raison directe de sa réputation d'ingénuité à la ville._»
«Ces quelques mots ne te disent-ils pas toute l'horreur de ma vie?
»Si elle a plus de dix-sept ans,
»Si elle prend un amant,
»Si elle se marie,
»Si elle se montre coiffée à la Russe,
»Si elle cesse une minute de s'habiller en baby et de parler _gnan-gnan_,
»Si ses cheveux brunissent,
»S'il lui vient, comme à tout le monde, des bras et des épaules, et le reste; si ses mains s'achèvent,
»Si on la rencontre dans la rue donnant le bras à un ami de son père (ce qui arrive aux plus honnêtes jeunes filles),
»Enfin,
»Si elle est soupçonnée d'en savoir plus qu'Agnès,
»Et d'avoir lu autre chose que les _Contes de Perrault_ et _Paul et Virginie_,
»L'ingénue n'existe plus, le théâtre n'en veut plus, les auteurs n'en veulent plus, les journaux n'en veulent plus, elle n'a qu'à faire ses malles et à aller jouer les duègnes en province!
»Pour les autres comédiens, quand la pièce est finie, tout est fini. M. Beauvallet n'est pas forcé d'être terrible, ni M. Hyacinthe bouffon lorsqu'ils se promènent sur le boulevard; moi, je ne peux jamais quitter mon masque, et je couche avec! Toi, n'est-ce pas? tu as vingt-deux ans, tu l'avoues, et tu te pares de ton éclatante jeunesse. Ces magnifiques sourcils dont je te parlais, et qui sont une de tes beautés, tu les vois sans crainte épaissir encore et se rejoindre en arc, comme ceux d'une femme amoureuse et jalouse. En s'achevant, tes formes sont devenues luxuriantes et splendides comme celles de la maîtresse de Titien, et Molière ne s'en plaint pas. A seize ans, tu as aimé, et pour ceux qui te voyaient, pareille à une poétique bacchante des anciens âges, ardente et franche Bourguignonne de Joigny, fille de vignerons à la noire chevelure, il aurait pour ainsi dire semblé monstrueux qu'il en fût autrement. Mais moi! je le répète, j'ai dix-sept ans et il faut que j'aie dix-sept ans; j'y suis condamnée. Mais, me diras-tu, pendant combien de temps? pendant toujours! Mais si on se souvient que j'avais dix-sept ans l'année dernière, et que depuis cela il s'est écoulé une année? Ah! oui, question terrible! Eh bien! voilà la réponse, il ne faut pas qu'on s'en souvienne. Mais si mon coeur parle, si mon coeur bat? Il ne faut pas qu'il batte! Rose, Emma et Adèle n'ont pas de coeur chez M. Scribe, et moi je suis Rose, je suis Emma, je suis Adèle! Tout au plus peuvent-elles répondre en baissant les yeux aux madrigaux murmurés par un fiancé qui est leur cousin ou par un cousin qui est leur fiancé, sur l'air de _La Robe et les Bottes_, et c'est ce que je peux faire comme elles si le coeur m'en dit, car ma mère m'a déniché pour cela un cousin qui est né avec des gants, et qui copie ses habits, ses cravates, son sourire et jusqu'à ses moustaches absentes et à ses airs de tête sur ceux de M. Berton, du Gymnase!
»Sans ironie, à présent, Jacqueline, voici la réalité de mon atroce existence. Je me nomme, sur mon acte de naissance, Henriette-Cécile, de beaux noms, comme tu vois, et pour avoir une allure enfantine, il m'a fallu accepter le ridicule nom d'Émérance, emprunté à un roman de madame Ancelot. Il m'a fallu conserver à mes bandeaux, par quels procédés! cette nuance enfantine de blond pâle avec des lumières d'or femelle que nul enfant ne garde passé quatre ans, quoi qu'il arrive! Ces cheveux qui, soignés comme d'autres, auraient vécu quarante ans, et qui meurent de sécheresse, je vois ce qu'il en reste après le démêloir, tous les jours! Je porte une natte. Enfin, ô Jacqueline! j'ai vingt-quatre ans! Sous cette fausse enfance que je fais durer avec épouvante et à force d'intrigues, je sens poindre des rides qui ne pardonneront pas. Chez ma mère, comme au théâtre, crois-tu que j'aie jamais eu le droit de quitter les absurdes petits ouvrages au crochet et de prendre un livre sérieux qui m'instruirait, ou un beau roman qui me raconterait les pensées et la vie des autres, puisque moi je ne puis ni penser ni vivre! Non, car on peut venir, et il faut qu'on me trouve vêtue du tablier de soie à bretelles, parlant _gnan-gnan_, et même dans le salon de ma mère, courant après les papillons de M. Scribe! Surtout et avant tout, à tout ce qu'on dit et à tout ce qu'on nomme, il faut que je baisse les yeux et que je rougisse, et pour cela, je te prie de le croire, je n'ai pas de peine, car mon sang m'étouffe!
»Pourtant, j'ai aimé; ce n'est pas avec toi que je ferai la bégueule! Deux fois, hélas, oui! deux fois déjà j'ai essayé d'oublier mon enfer dans les illusions de ce rêve! J'ai connu l'amour, mais non pas comme toi, en avouant fièrement celui que j'avais choisi et en me glorifiant d'une passion sincère. C'est hypocritement, en mentant, en me cachant, que j'ai prêté mon coeur sans le donner, avec l'arrière-pensée que je tentais une chose impossible. Ces douces confidences, qui s'échangent aux clartés amies de la nuit et parmi ses ombres silencieuses, c'est le jour que je les ai faites, au grand soleil qui les effare, dans une maison où j'entrais voilée, et d'où je sortais tremblante, masquée avec effroi de ma pudeur jouée et de mon enfance d'emprunt. Et pourtant, chaque fois que j'ai essayé ainsi d'échapper à ma solitude j'espérais bien que ce serait pour toujours; mais chaque fois il m'a fallu rompre en me laissant juger comme la dernière des femmes sans coeur, car tu connais notre situation?
»Dix mille francs au moins par année pour la toilette de théâtre et la toilette de ville, c'est ce que je dépense au bas mot pour être pauvrement vêtue au milieu des grandes actrices, parmi lesquelles je compte. Reste donc cinq mille francs pour vivre, ma mère, ma tante et moi, dans un appartement qui en coûte déjà deux mille, et pour payer la pension de ma petite soeur. Il arrive toujours un moment où les dettes s'accumulent au point de rendre la vie impossible. Alors il faut avoir recours à ces ressources mortelles que la vie de théâtre nous impose, et accepter cet or que le Vice et la Richesse nous vendent si cher. Mais, comme je suis une ingénue! on obtient de notre _sauveur_ que tout se passera mystérieusement et qu'il ne fera pas trophée de ma défaite. On obtient un congé du directeur, et _je vais passer quelques semaines chez une parente_.
»_C'est là_ que je suis en ce moment; chez quelle parente? dois-je te la peindre? Dans un nid doré de Villeneuve-Saint-Georges, qui a coûté deux millions à embellir! Et, comme je te le disais, c'est pour venir chez cette parente que j'ai rompu le seul amour pour lequel j'aurais pu vivre; j'ai affronté le mépris du seul homme qui fût digne de moi. Hélas! Jacqueline, il aimait ton Émérance comme sa soeur--et comme son enfant; il m'apprenait à penser, il me redonnait la force de lever les yeux au ciel. Pour sa figure, pour son esprit, je ne t'en parlerai pas; il m'avait apporté toute son âme, je pouvais à mon gré la fouler sous mes pieds dédaigneux ou la réchauffer sous mes lèvres. Comment je l'ai quitté, lui, lui à qui je m'étais vraiment donnée, c'est une histoire qui te ferait lever le coeur. Ma mère a joué, avec mon consentement, l'éternelle et honteuse comédie que tu connais, et... elle ne m'a plus quittée dans les coulisses! Je suis partie sans qu'il ait pu me dire un mot, et moi, que lui aurais-je répondu? O ciel! quel mensonge aurais-je osé ajouter à tous mes mensonges? Ami déjà tant pleuré et que je n'ai pas même le droit de pleurer! Maintenant, je pense, avec mille remords, qu'il peut ne pas se consoler, et j'ai une idée plus douloureuse encore: je songe qu'il peut se consoler et m'oublier, comme ce serait justice!
»Imagine ce que nous sommes l'une et l'autre, ma mère et moi, et ce que j'éprouve quand elle me dit comme à un enfant: «Tenez-vous droite!» A présent je dois être un monstre à tes yeux, mais ne fallait-il pas que tu me visses telle que je suis pour m'aimer un peu encore, malgré tout, afin qu'il me reste au monde une affection que je n'aie pas volée?
»Quant à ma mère, mon rôle d'ingénue à la ville lui imposait l'obligation de me parler toujours sévèrement, comme à une petite fille élevée à la mode anglaise, et elle a pris le sien assez au sérieux pour me tracasser encore les portes fermées, et comme si elle croyait réellement ce que tout le monde croit. Ce que je subis de tourments est inénarrable, et moi, dont le passé cache déjà tant de regrets, je suis surveillée et gouvernée comme si j'avais quatre ans!
»Pourtant cette position n'est pas sans remède, ma mère me le prêche tous les jours, et c'est heureux, car, pour vivre plus longtemps de la sorte, je ne le pourrais pas. Il y a une chose que l'on pardonne à une ingénue dont la réputation est faite, comme la mienne l'est, c'est de changer d'état par un coup de foudre, et assez brillamment pour éblouir tout Paris d'un luxe princier. Alors on reste _ingénue_, et on passe _grande artiste_, n'est-ce pas mon seul recours à moi qui ai si peu de talent, et qui le sais si bien! Avec ma famille et mes dettes, et pour ne rien perdre de mon auréole artistique, c'est quelque chose comme un demi-million qu'il nous faut; or, je sais un homme qui peut et qui veut me le donner. Mais cet homme..... ô Jacqueline! quel dénoûment pour une figure que tous les poètes lyriques ont chantée! quelle chute pour une jeune fille que Delacroix et Ary Scheffer ont idéalisée en Ophélie et en Juliette! Cet homme, c'est..... ô ma jeunesse! mes rêves de printemps dorés! O serrements de mains! O premières angoisses de ma beauté que rien n'avait profanée! O nos baisers de jeunes filles et nos confidences à mi-voix sous les tilleuls! Cet homme, c'est.... eh bien! oui..... un droguiste! Un droguiste de la rue des Lombards, à casquette rouge! _Qu'est-ce que_ tu me conseilles? Réponds vite avec ton âme passionnée et avec ton suprême bon sens à celle qui est,
»A toi pour la vie,
»ÉMÉRANCE.»
IV
LA MAÎTRESSE QUI N'A PAS D'AGE
--HENRIETTE DE LYSLE--
En relisant Balzac, et en voyant avec quelle insistance ce grand historien a fait de Paris et de la Province deux mondes absolument divers, aussi différents et aussi éloignés l'un de l'autre que Jupiter et la Lune, les provinciaux se frottent aujourd'hui les mains et secouent la tête en souriant.
«Bien, disent-ils, pour l'époque ancienne que décrivait le poëte de _La Comédie humaine_, pour ces rapides années de la Restauration, envolées aussi loin de nous déjà que ces âges où la reine Berthe filait, et où, comme dans la _Gabrielle_ de M. Emile Augier, la suprême vertu d'une femme du monde était de raccommoder les chaussettes! Mais nous, aujourd'hui! regardez nos champs et nos villes. Nous connaissons comme vous le linge à bon marché, le vin à bon marché et les objets d'art en zinc! Comme le premier Parisien venu, nous savons nous faire de faux mobiliers artistiques avec de faux meubles de Boule et de fausses marqueteries, et marier le faux damas antique avec le noyer et le chêne sculptés par des charpentiers! Nos femmes elles-mêmes ne font plus étinceler et ondoyer autour d'elles ces charivaris d'étoffes brillantes qui les faisaient ressembler à des potées de fleurs écloses sous les brosses d'Hippolyte Ballue ou de Narcisse Diaz. Bien plus, nous avons renoncé à la bijouterie du Palais-Royal et aux cannes à pommes de turquoises! Nous faisons des _mots_ d'après _Le Piano de Berthe_ et _La Vie de Bohême_, et, depuis les chemins de fer, on voit, sur les enseignes de nos marchands, des lettres qui n'ont pas été, comme autrefois, peintes par des charcutiers. De sorte que Paris est devenu province et que la Province est devenue Paris, et cela pour toujours, et décidément, et si bien qu'en nous voyant passer tous vêtus de noir, provinciaux et Parisiens, on ne sait plus si c'est la Maison-d'Or qui est à Carpentras, ou si c'est la Cannebière qui est le boulevard des Italiens!»
Les provinciaux se trompent, et la province sera la province et Paris sera Paris, _tant qu'entier le monde durera!_
Regardez bien, ici et là-bas, dans cette Chine non découverte encore et dans cette Athènes luxuriante, ville de Périclès et d'Alcibiade, il semble au premier abord que ces hommes-là et ces hommes-ci se livrent à une occupation rigoureusement identique. Depuis l'heure où l'Aurore aux ongles roses fait glisser sur leurs tringles d'or les portières de l'Orient, jusqu'à cette heure enchantée où la Concepcion Ruiz lance son dernier entrechat et son dernier sourire, tous ces mortels ont l'esprit tendu vers le même point. Ils tentent de gagner, d'acquérir, de trouver, de mendier, de déterrer, de décrocher, de gratter, d'empoigner, d'entasser, d'empiler l'or, l'argent, le cuivre monnoyé, les billets de banque, les bons au porteur, les coupons d'action, les promesses d'action, les coupons de rente, les créances, les titres, les valeurs, les champs de blé, les arpents de forêts, les vergers, les jardins, les coteaux de vignes, les droits d'auteur et le laurier d'or, le prix de la copie et le salaire du travail manuel, tout ce qui se vend, tout ce qui se place, tout ce qui s'escompte, tout ce qui se négocie et ce qui se monnoie, depuis les millions de l'Usure jusqu'aux quatre sous de la Poésie lyrique, depuis les baisers de la Torpille, qui valent mille écus la pièce, jusqu'aux paillettes d'Arlequin, qui se vendent vingt-cinq sous le mille au passage de l'Ancre!
Tous s'appliquent à devenir riches. Et puis? Et puis, rien. Seulement, voici justement le point important et la différence capitale, cette Chimère aux ailes chatoyantes, si désespérément poursuivie dans une chasse enragée; la divine et céleste Opulence que deviendra-t-elle entre les mains de celui qui parviendra à accrocher un mors de diamant dans sa bouche sanglante? Aura-t-elle là-bas ou ici la même destinée? Voilà où l'erreur serait grossière!
En province, la richesse est le but; à Paris, elle est le moyen. En dehors des fortifications, on s'enrichit pour pouvoir dire: «Mes forêts, mon château, mes vignes!» A Paris, ce qu'on veut pouvoir dire, c'est... mais ceci demande une autre explication.
O spectateur de ce beau drame shakspearien aux cent actes appelé la Vie Parisienne, Paris vous trompe et se trompe lui-même! Vous le croyez occupé de chanter, de penser, de travailler, de rebâtir ses palais, de tendre des fils électriques dont l'autre bout ira s'attacher sur les bords du Mississipi, à quelque pont de palmiers et de lianes? Paris ne songe pas à tout cela. Il n'a qu'une pensée, il n'a qu'un rêve, il n'a qu'une idée fixe.
Paris, écoutez, je n'en rabattrai rien! Paris tout entier vit dans une folie ardente, inguérissable, féconde, sublime, nourrice d'oeuvres et d'efforts: la folie de l'Amour.
Être aimé, aimer au milieu du luxe, tel est l'Idéal auquel sont gaiement sacrifiées toutes ces existences que broie l'impitoyable meule du Travail incessant. A Paris, derrière le milieu qu'on ambitionne, il y a toujours une figure de femme qui sourit et qui vous appelle avec le geste délicieux des sirènes.
Dans les villas et dans les châteaux qu'on veut gagner au prix des innombrables martyres de l'Art et de l'Industrie, d'avance on dresse pour elle un berceau de feuillage et un banc de verdure! D'avance, dans le boudoir où doivent marcher ses pieds délicats, on étend sous ses pas les tapis d'Aubusson, et on cloue sur le mur les soieries de la Chine aux mille oiseaux!
Ici les femmes savent comme nous quel est le but de la vie. A Paris seulement, elles sont déesses, adorées bien plutôt qu'aimées, et aussi elles ont la confiance et le respect de leur divinité. Sans cesse embellies et lavées à l'immortelle Jouvence, elles osent s'aimer elles-mêmes, et tâchent de gravir marche à marche l'escalier de cristal de la Perfection.
Et, pour nommer un chat un chat, voilà pourquoi l'homme qui possède, soit à titre de mari, soit à titre d'amant, une vraie femme, envié, admiré, célébré, haï, chansonné, traîné dans la boue et porté aux nues, est ici un personnage comme le savant, comme le millionnaire, comme le grand poëte, et plus que ces gens-là ensemble, puisqu'il se promène en pantoufles dans l'Eldorado qu'ils entrevoient à peine entouré de fossés et fermé de grilles, là-bas, là-bas, au bout de leur route.
Ne vous étonnez donc pas de la prodigieuse célébrité arrivée en un jour à un brave garçon nommé Pierre Buisson, dont le nom était resté parfaitement obscur, malgré d'assez beaux travaux littéraires et scientifiques, car sa maîtresse, Henriette de Lysle, fut le parangon même de la beauté, de la grâce et de l'élégance, admirable à faire douter si les soleils se promenaient dans la rue?
Svelte et fière, hardie et chaste, la pâleur dorée de ses beaux traits s'harmonisait avec sa riche et soyeuse chevelure blonde, ses sourcils noirs ordonnaient et son sourire de reine était doux, et quel spectacle lorsqu'elle baissait ses paupières et qu'on pouvait admirer dans leur longueur ses cils bruns démesurés! Son cou et ses mains, ceux de la Polymnie; sa voix, une musique! et en voyant ses pieds nus, aucun cordonnier n'aurait pu affirmer qu'ils eussent jamais été chaussés!
Riches tous deux, Pierre et Henriette, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu sur la terre un pareil bonheur. Elle pouvait chanter Auber et jouer du Mozart, elle était spirituelle, elle comprenait tout, même elle savait lire et elle ne faisait pas de fautes d'orthographe! Pourtant, comme le sybarite est toujours couché sur une feuille de rose, Pierre s'inquiétait un peu d'admirer chez son amie une ineffable sérénité et une pureté de gestes pour ainsi dire musicale, dont rien, chez aucune, femme, n'avait pu lui donner l'idée, car il semble qu'il ait dû falloir mille ans pour apprendre ainsi à imiter naturellement le calme harmonieux des statues: mais Henriette avait la jeunesse d'un lys!
Toujours reçu chez Henriette, Pierre Buisson s'affligeait souvent qu'elle n'eût jamais voulu franchir le seuil de son logement de garçon. Une fois il eut à faire un voyage de quatre jours, et, à son retour, il trouva madame de Lysle l'attendant chez lui au coin du feu. Pendant l'absence de Pierre, elle avait fait installer et meubler chez lui une salle de bains et un cabinet de toilette absolument pareils à ceux qu'il admirait, dans l'appartement d'Henriette; et, depuis lors, elle vint toutes les fois qu'il l'en pria.
Henriette avait la douce respiration d'un enfant et dormait avec la grâce immobile des toutes jeunes filles. Son souffle était si doux et ses mouvements si ailés, qu'un homme endormi ne pouvait s'apercevoir qu'elle s'éveillât; pourtant, je ne sais par quel indicible instinct, Pierre eut le sentiment qu'il était toujours seul à ces premières heures du matin où l'âme lutte entre la mort et le réveil, et qu'alors Henriette n'était plus auprès de lui. Mais cette impression ne se formula pas, et d'ailleurs, noyé dans le ciel des anges, il n'y avait de place en lui pour aucune pensée.
Donc, une si rare félicité fit émeute dans Paris. On en parla, on en cria, tout le monde embrassait Pierre Buisson dans l'espoir de l'étouffer; on lui prêtait de l'argent de force, quoiqu'il n'en eût pas besoin, et je crois que s'il se fût promené la nuit dans une forêt, fût-ce au bois de Boulogne, il aurait été égorgé comme un loup ou empoisonné comme un chien.
Par un soir de juin, il y a deux ans de cela, une société toute parisienne était réunie dans le parc du château que M. V... occupait alors à Auteuil; des dames charmantes d'abord, puis M. Achille B..., M. Nestor R..., M. S...-B..., le comte Horace de V..., Adolphe A..., Paul S..., René, et j'en passe. Comme Pierre Buisson était le lion du moment, et comme sa liaison était le plus grand succès parisien depuis _La Dame aux Camélias_, tout le monde louait à l'envi Henriette de Lysle, celui-ci décrivant ses pieds comme un statuaire, celui-là racontant sa voix de brise et de lyre, cet autre arrangeant en poëme de prose parlée le poëme de ses ajustements et de sa parure.
On était dans une telle veine de phrases heureuses que chaque convive enivrait tous les autres; on se serait cru dans ces féeries où les lèvres laissent tomber des pierres précieuses; seulement on voyait la bouche de Nestor R... se plisser de ce sourire fin qui court sur ses lèvres au moment où il va lancer un de ces traits qui restent vingt ans dans la blessure, et on en avait peur.
En effet, il prit son air bonhomme et fit des ronds sur le sable avec sa canne, et, comme on célébrait avec plus d'enthousiasme encore Henriette belle, Henriette majestueuse et pleine de grâce, Nestor R... baissa les yeux et demanda comme négligemment:
--«QUEL AGE A-T-ELLE?»
A ce mot, il sembla que tout le monde s'éveillait; il se fit un affreux silence.
Pierre Buisson crut sentir qu'on lui mordait le coeur; il devint pale comme un linge, un nuage de sang passa devant ses yeux. Il s'évanouit, et fut heureusement secouru par le docteur L... qui se trouvait là; puis, revenu à lui, il se sauva, à pied et comme un fou, sur la route de Paris.
A présent, il songeait, il comprenait tout, une lumière terrible s'était faite en lui. Il embrassait d'un coup d'oeil idéal toute la beauté d'Henriette, et recommençait à se poser à lui-même l'implacable question: «Quel âge a-t-elle?» La vie de la femme est comme une perpétuelle enfance, et le jour où sa beauté arrive à être parfaite, elle commence déjà à se dégrader. Même au moment où elle voit son ouvrage se détruire, la Nature ne renonce jamais à ce travail de perfectionnement qu'elle fait sur toutes ses créatures. Ce sont les mains qui de jour en jour se précisent, c'est une rougeur vermeille qui disparaît pour laisser plus pur un méplat d'ivoire; c'est la chevelure qui se replante mieux et s'arrange à l'air du visage. Chez Henriette, rien de tout cela! Elle est accomplie comme la Vénus de Cléomène et comme Ninon de Lenclos à son dernier amour, achevée comme une fleur, polie comme une pierre précieuse. Doute effroyable: Quel âge a-t-elle?
L'histoire de Pandore est l'histoire de toutes les boîtes qu'on ne doit pas ouvrir. Vous devinez les luttes, les remords, les paradoxes où s'égara Pierre Buisson, et qu'un jour enfin, à force de lassitude et de haine contre lui-même, au moment où Henriette cachait sa belle tête sur le sein de ce lâche amant, un démon lui arracha les paroles coupables, et qu'il balbutia à voix basse, comme un assassin, ces mots qui en passant lui brûlèrent les lèvres: «Je voudrais savoir ton âge!»
Tel sans doute le dieu Amour cria de douleur en s'éveillant sous la goutte d'huile brûlante de Psyché; pareille à une lionne blessée et à une femme insultée, Henriette s'arracha des bras de Pierre en poussant un grand cri de désespoir et d'amour trompé, un cri tel que la grande Rachel aurait seule pu le retrouver dans ses délires. Et elle s'enfuit.
Quinze jours après, comme Pierre Buisson, assis sur un divan, cachait sa tête dans ses deux mains, son domestique lui remit un paquet soigneusement cacheté. L'adresse était écrite de la main d'Henriette de Lysle; l'enveloppe ne contenait qu'un papier: l'acte de naissance d'Henriette de Lysle.
Pierre leva les bras au ciel.
--«Oh! murmura-t-il, c'était donc vrai!
--»Eh bien! oui, dit en entrant la gentille et pimpante Naïs, elle a cet âge-là! Vous le savez: vous voilà heureux! Sans compter que vous avez tout à fait agi comme un imbécile, en sacrifiant votre vie au spectre d'une ombre et à l'écho d'un murmure! Et qui vous consolera? Ni moi ni d'autres, car on ne console pas d'une Henriette! Tenez, j'ai vingt-trois ans, et vous le savez. Eh bien! voici des rides, voici des cheveux qui s'éclaircissent; mais Henriette était, non pas une jeune femme, mais la Jeunesse même! Sculpteur et statue, elle s'était faite divine après que Dieu l'avait faite belle! Celui qui a dit le premier: _On a l'âge qu'on parait avoir_, a dit là une grande naïveté; il fallait écrire en lettres d'or: _On a l'âge qu'on a la puissance et la vertu de se donner_. Mais vos coeurs battent pour des papiers timbrés! Pourquoi n'allez-vous pas aussi demander à Lamartine s'il ne se sert pas d'un _Dictionnaire des rimes?_ Car vous voulez tout savoir! Eh bien! sachez donc ce que faisait Henriette quand vous ne la sentiez pas à vos côtés: à quatre heures du matin, en janvier, comme Diane de Poitiers, elle se baignait dans l'eau froide, pour rendre sa beauté pure et immortelle.»
Pierre Buisson a vendu au bouquiniste du passage des Panoramas ses livres, ses chères éditions de prix aux reliures princières, et maintenant il vit dans le cabinet de toilette qu'Henriette avait fait faire chez lui; là, silencieux, les yeux fixés sur les peignes d'écaille et d'ivoire qui ont touché la chevelure de son amie, et sur les blondes éponges qui lui donnaient le baiser glacé des eaux vives, il tâche d'apprendre la Sagesse.
V
LE COEUR DE MARBRE
--VALENTINE--
Ceci, chers lecteurs, serait un conte difficile à dire, si vous n'étiez pas là pour nous aider, tous tant que nous sommes, quand la tâche devient trop délicate. N'est-ce pas à vous qu'on doit la suave figure de Mignon, non décrite par le poëte? N'avez-vous pas dessiné Laure et Béatrix d'après votre rêve, et Ariel d'après votre fantaisie? N'avez-vous pas travaillé, pour la moitié au moins, aux romans de Boccace et à ceux de La Fontaine, et n'êtes-vous pas toujours là pour donner le fameux _ut_ à la place de Gueymard et à la place de Tamberlick? Cet _ut_ (qu'on ne s'y trompe pas!) sort bien moins de leurs gosiers que de vos poitrines, et quand Paganini jouait du violon avec une canne, c'était avec votre canne. Aidez-moi donc à marcher dans mon sentier si étroit, entre des abîmes! car j'entreprends une rude affaire; je veux faire passer sous vos yeux le profil indécis de la trop célèbre VALENTINE: mais... ne le fallait-il pas?
Partout où l'on prononce le nom de Valentine, que ce soit sous les poutres sculptées et dorées ou sous les plafonds blancs et nus, on entend s'éveiller et murmurer un essaim de souvenirs poignants, comme des démons qui fouetteraient l'air de leurs ailes. Parmi les assistants, les uns essuient une de ces larmes brûlantes qui creusent des rides sur le visage, les autres portent la main à leur poitrine comme pour y étancher le sang d'une blessure encore ouverte; ceux-ci tressaillent, ceux-là baissent vers la terre des regards pleins de regrets et de honte. Car Valentine a été de moitié dans tous les amours qui tuent la foi et la jeunesse de l'âme, et les lustres de toutes les orgies ont baigné son front d'une lumière blafarde, et, depuis sept ans, il n'y a pas eu un verre empli de vin par des mains tremblantes et pâlies dans lequel elle n'ait trempé sa chevelure. L'Agonie la salue avec un sourire, et le râle des mourants lui dit: ma soeur! car elle s'appelle Démence et elle s'appelle Luxure, et les innombrables baisers qui ont à peine effilé les doigts de cette Omphale auraient suffi à user les degrés de granit qui mènent aux vestibules des palais. Goules et vampires se contenteraient de boire pour se réchauffer le jeune sang de vos veines; mais Valentine boit ce rayon de lumière et de flamme que Dieu a mis sur les visages humains comme le signe de leur race, et elle les laisse pareils à ces oranges qu'une femme capricieuse a déchiquetées entre ses lèvres. Plus dangereuse, en effet, que l'innocente et naïve Marco, elle a absorbé plus de Raphaëls que l'armée de Sambre-et-Meuse n'a usé de paires de souliers, et ses amours ressemblent à ces troupes de grands Anges en armes qui planent au-dessus d'un champ de bataille jonché de cadavres. Elle disperse l'or comme le vent d'automne disperse les feuilles mortes. Honneur, vertu, le respect de la patrie, l'amitié sainte, la vénération filiale, au souffle de Valentine tout tombe en cendres dans les coeurs desséchés et brûlés. Le jeune homme égorge pour elle son avenir et l'avenir des siens; et sous la bise de janvier, le père de famille se promène sous la fenêtre de Valentine, serrant entre ses mains la dot de ses filles qu'il vient de voler. Le fils de son portier, enfant de treize ans, est amoureux d'elle et vole sa mère pour lui envoyer des bouquets de camellias.
Surtout, souvenez-vous qu'il s'agit ici des Parisiennes, et n'allez pas commettre la faute de vous figurer Valentine sous les traits effroyables et magnifiques d'une belle Furie, secouant des chevelures de serpents et des torches flamboyantes. Valentine est jeune et jolie, elle a l'air décent et distingué, parfaitement élégant et assez honnête. Les bandeaux lisses, à rouleaux revenant pardessus, emploient à merveille ses cheveux bruns; ses yeux noirs, grands, noyés et étonnés, son nez presque régulier, ses lèvres où le minium n'a pas été épargné et dont les coins sont heureusement coupés, et sa prestance déjeune première s'arrangent à souhait avec les chiffons de Laure et de Palmyre et avec les extravagances des dentelles. Enfin, Valentine, _qui touche un peu du piano_, a surtout un vrai talent pour le style épistolaire et personne n'écrit mieux qu'elle la fameuse lettre: «Mon cher bien-aimé, il est trois heures du matin et je m'éveille toute triste. Tu sais comme ta Valentine devine ce qui te touche. Il me semble que tu dois souffrir, et, par je ne sais quel pressentiment, je sens que quelque chose t'afflige en ce moment même. Rassure tout de suite celle dont tu es la seule vie.....» Maintenant voici son histoire:
Valentine passe pour la fille naturelle de ce vicomte de Perthuis, dont les excentricités occupaient si fort les nouvellistes de la Restauration, et qui mérita plus que jamais sa réputation en avantageant d'une grande fortune cette enfant, dont la paternité lui était fort contestée par les événements eux-mêmes. Le vicomte de Perthuis mourut de la goutte comme Valentine entrait dans sa seizième année, et la jeune fille se trouva du même coup riche et tout à fait libre, car sa mère, la célèbre comédienne Madeleine Verteuil, dont les succès avaient pu tenir en échec pendant quelques années ceux de madame Menjaud et ceux de mademoiselle Mars, n'était plus alors qu'une coquette surannée, retirée du théâtre et accaparée par le culte des perruches. N'ayant pu assembler deux idées au temps de sa gloire, elle était trop occupée alors à relire dans les almanachs des Muses et des Grâces les madrigaux qui avaient célébré sa jeunesse, pour faire la moindre attention à sa fille. D'ailleurs mademoiselle Madeleine Verteuil avait été nourrie dans les principes de l'ancien théâtre et avait professé dans sa vie la plus grande indulgence pour les amourettes et pour «_tout ce qui relève de la galanterie_.»
Logiquement, Valentine aurait donc dû se laisser voler son coeur et le reste par le premier maître de clavecin un peu hardi; mais le hasard en décida tout autrement. Elle éprouva un amour sérieux pour un jeune officier nommé Emile Levasseur, âme candide et loyale dans un corps de bronze, et cette passion promenée pendant trois mois au milieu de toutes les fêtes et de toutes nos campagnes verdoyantes, fut une des plus aimables élégies parisiennes de l'été de 1857. Emile partait pour rejoindre son régiment à Saumur, et devait solliciter le plus tôt possible un nouveau congé pour revenir conclure son mariage avec Valentine.
Souvent celle-ci redisait en longues confidences à son amie intime Mariette (que nous avons depuis applaudie au théâtre du Vaudeville) toute l'extase dont son âme débordait.--«Oh! chère Marie, s'écriait-elle, s'il fallait perdre mon Émile, je mourrais, car par qui serais-je aimée ainsi avec la confiance d'un enfant et avec cet ineffable tendresse? Il me semble que son souffle est ma vie, et je voudrais passer des heures à le contempler à genoux!»
Aussi mademoiselle Mariette fut-elle assez vivement étonnée de ce qu'elle vit de ses yeux, un mois juste après le départ d'Émile Levasseur. C'était, je crois, à un bal d'artistes, chez mademoiselle Léontine Berlin, rue Tronchet. Suffoquée par la chaleur et toute déchevelée à la suite d'une valse très-ardente, Mariette avait cherché seule un petit boudoir où elle voulait se remettre un peu et rarranger ses belles boucles de cheveux d'or. Elle croyait bien sincèrement ne trouver personne dans cette oasis de soie de la Chine, mais elle avait compté sans le poëte Henri B... qui était occupé là à dire les plus jolies choses du monde, tout en soutenant une jeune fille à demi renversée et pâmée dans ses bras. Mais quel fut l'étonnement de Mariette en reconnaissant la fille de mademoiselle Verteuil!
Henri B... s'était esquivé en homme habile à ménager les transitions. Valentine tomba en pleurant et en sanglotant dans les bras de son amie, et la couvrit longtemps de baisers et de larmes avant de pouvoir parler.
--«Écoute, Marie, lui dit-elle enfin, tu me méprises! apprends donc mon affreux secret! Tu as entendu parler comme moi de femmes au sang glacé, dont l'esprit et l'imagination seuls vivent, mais dont le coeur ne palpite jamais, et qui restent de marbre sous les baisers. Eh bien! je sens que je suis une de ces femmes. Oui, je crains d'être une d'elles, et cette idée me remplit d'épouvante. Lorsque Émile était là près de moi et qu'il tenait mes mains dans les siennes, quand ses lèvres effleuraient mon front, ma pensée s'en est allée en mille rêves délicieux, mais aucun frisson n'a passé dans mes veines, mon coeur n'a pas battu, je n'ai pas senti mes mains moites et brûlantes. Moi qui aime Émile à lui donner une à une toutes les gouttes de mon sang, suis-je condamnée, lorsqu'il m'aura nommée sa femme, à n'apporter dans ses bras qu'un cadavre insensible?
»Je le saurai demain.
--»A ce prix? demanda Mariette.
--»A tout prix! dit Valentine, qui, à ce moment-là, fit entrevoir dans un regard l'implacable résolution qu'elle devait montrer depuis. Ce poëte décrit trop bien les joies de l'amour pour ne pas les connaître. Il me conduira dans le paradis enchanté, et alors je saurai bien me purifier d'avoir été infidèle! et je ne sentirai plus cette douloureuse terreur d'apporter mon désespoir en dot à celui que j'aime.»
Le lendemain Mariette volait chez Valentine.
--«Eh bien? fit-elle en l'interrogeant avec anxiété.
--»Eh bien! dit Valentine, je suis une statue et rien ne vit en moi; mon coeur est comme celui des dieux. Mais si quelqu'un peut l'animer, je trouverai celui-là, dusse-je le chercher comme un grain de sable au milieu des grains de sable de la mer!
--»Oh! murmura Mariette, je te vois perdue. Pleure plutôt ta faute amèrement, et rappelle Émile. Sois sa femme et vis de l'amitié de cet honnête homme.»
Valentine secoua sa noire chevelure.
--» Laisse-moi, dit-elle, l'amitié n'est pas assez pour moi. Y songes-tu! me sentir, image de pierre, pressée entre des bras vivants et que j'adore! voir ses transports et ne pas les partager! ce serait trop souvent mourir! Non, je m'abandonne à ma destinée, et si jamais ce simulacre est vivant, si cette neige s'anime, il faudra bien qu'Émile me pardonne, dusse-je m'ensevelir cinq ans dans un couvent avant de toucher sa main, dusse-je marcher nue sous les pluies du ciel pour laver mes fautes!»
Et Valentine l'a fait comme elle le disait. Fouettée par le vent de sa folie, elle a commencé sa course furieuse et insensée à travers le monde.
Un jour, tout Paris était agenouillé devant le grand pianiste qui prête sa passion aux touches imbéciles.--«Oh! se disait Valentine, ce génie fait vivre le bois et l'ivoire, il éveille dans ce coffre ridicule des torrents d'harmonie, des larmes, mille douleurs poignantes, tout un monde! Ne saura-t-il pas me faire tressaillir comme ces cordes de laiton et ces morceaux d'ébène? Il transfigure la matière inerte; celui-là saura le mot que je cherche.»
Mais le pianiste ne le savait pas.
Ou bien elle pensait: «Cet ingénieur a jeté des ponts d'un rocher à l'autre sur un océan irrité et sauvage; il sait dompter la nature et faire l'impossible!» Elle se disait: «Ce statuaire a surpris le secret de la vie! Ce comédien a l'art de faire frissonner les nerfs par sa voix émue et sympathique! Ils trouveront la femme cachée en moi.»
Mais tous ces enchanteurs continuaient à faire leurs prodiges, sans pouvoir conjurer la malédiction céleste.
Elle allait au matin dans le grenier où l'on est si bien à vingt ans, et où il y a trois pieds d'un vers charbonnés sur le mur! Elle accrochait son châle à la fenêtre en guise de rideau, et elle s'asseyait sur l'humble couchette, et elle disait:--«Je suis Lisette! parle-moi de l'amour et du printemps, et chante-moi des jeunes chansons!»
Elle disait aux soldats:--«Venez, que je vous verse du vin bleu sur la table de la guinguette, et faites-moi voir comment vous embrassez la Victoire avec vos mains franches et brutales!» Elle disait aux valets, aux esclaves:--«Montrez-moi ce que valent vos révoltes, et s'il y a de quoi s'enthousiasmer pour vos haines?» Elle suivait les saltimbanques, les déshérités de l'art, pour savoir si on peut s'enivrer de pauvreté et de grand air en mirant tous les soleils dans le miroir des paillettes vagabondes! D'autres fois, elle achetait des palais, et à tous les murs elle faisait percer des fenêtres pour y jeter son or et l'or des vieillards empressés autour d'elle, et l'or des jeunes gens asservis à ses caprices, l'or du Vice, l'or de l'Usure, le trésor du riche, l'épargne du pauvre! Mais toujours son coeur restait immobile dans sa poitrine.
Et voici quelle fut la plus grande démence de Valentine: elle pensa que peut-être elle trouverait dans un mariage bien bourgeois et bien calme, entre le pot-au-feu et le livre de cuisine, ce que lui avaient refusé les fantaisies effrénées! «Sans doute, dit-elle, la fleur bleue de l'Idéal fleurit dans quelque champ paisible, à l'ombre de la modeste haie d'aubépine, et non pas dans les forêts luxuriantes, au bord des grands lacs, sous les guirlandes de lianes et les architectures de feuillage.» Et, à la grande joie de sa mère, Valentine se maria avec M. Anacharsis, riche fabricant de Chemins de la Croix et d'objets religieux; établi rue Cassette. Elle se mit à raccommoder les chaussettes avec frénésie, et à écrire sur le livre de cuisine, en comptes de menues dépenses, la valeur des oeuvres complètes de Voltaire! Elle fit une orgie de vie bourgeoise, occupée du linge, du comptoir, donnant des ordres, faisant des conserves, recevant le soir de vieux voisins qui venaient jouer au boston à un sou la fiche. Hélas! vains efforts! Aucune fleur bleue ne s'épanouit au souffle de cette brise domestique, et madame Anacharsis resta, comme Valentine, une statue.
Alors elle jeta son bonnet par-dessus les moulins! Il y eut madame Anacharsis infidèle, quittant son mari, le perdant, le retrouvant, cherchant à connaître les âpres saveurs de ces fruits défendus que croquent à belles dents les épouses fugitives. Il y eut madame Anacharsis donnant à ses amoureux des alliances de mariage, et allant faire bénir à Greetna-Green ses unions adultères. Puis les voyages! La Suisse et l'Italie vues en compagnie d'un jeune Anglais aux cheveux dorés ou d'un féroce Brésilien, qui sait si bien dire: «Si jamais tu me trompes, je te tuerai!» Valentine a bu la neige des torrents, elle a laissé bondir sur son sein les cascades échevelées, elle a frappé du poing les rocs et mordu l'écorce des arbres en criant à toute cette nature: «Dis-moi ton secret!» Ce secret, elle l'a demandé aux noires forêts, aux grottes obscures où pendent les stalactites, aux fleuves immenses, aux villes, aux basiliques, à la vieille Venise endormie en son linceul! Mais la Nature a gardé son secret pour elle et pour les hommes de bonne volonté, et madame Anacharsis, ivre et folle, à continué à faire la joie du Paris folâtre en promenant son éternelle interrogation des agents de change aux poëtes lyriques et des princes russes aux marchands de peaux de lapin, et elle se console en lisant _Lélia_.
Émile Levasseur, qui a quitté le service, et qui, lui aussi, est devenu fou de désespoir, a joué à la Bourse par dépravation et y gagne des millions dont il ne sait que faire. Vingt fois il a voulu arracher Valentine à son affreuse vie et l'a suppliée à genoux d'accepter le pardon qu'il lui offrait avec une résignation abominable et sublime. Mais madame Anacharis est du moins restée fidèle à son rêve de jeune fille. Elle a tout traîné dans le ruisseau des rues, excepté son premier et son seul amour, et d'ailleurs elle ne renonce pas encore à vivre! Parfois, elle s'extasie pendant de longues heures sur le roman de madame Beecher Stowe et se demande si, parmi cette race noire, opprimée et héroïque au dire de l'illustre écrivain, il n'y a pas quelque Othello dont la lèvre lippue échaufferait son COEUR DE MARBRE.
Mais apaise-t-on la soif des damnés lors même qu'on leur fait boire toute l'eau de la pluie et toute l'eau des fleuves? Toujours, toujours les Euménides chassent devant elles, en les meurtrissant à coups de sanglantes vipères, tout un troupeau de victimes furieuses, marquées au front pour la Démence et pour le Crime. Attachés à leurs flancs, un vautour leur mord le foie, un taon avide le dévore, et l'ouragan qui fouette leurs visages aveuglés, les empêche d'entendre les gémissements plaintifs, les doux sanglots et le chant consolateur des Océanides.
VI
LA DAME AUX PEIGNOIRS
--BERTHE--
Et sans plus attendre, amis, continuons cette petite symphonie à grand orchestre qui vous suit à Chatou au bord des flots d'argent, et sous les riants ombrages de Maisons-Laffitte, où l'on entend de si joyeuses chansons s'envoler, comme des troupes de rossignols, de la chaumière habitée par mademoiselle Brassine! Donc, on venait de conter l'histoire de Valentine au coeur de marbre, et je ne sais plus si c'était Laure ou Pampinée, ou Dioneo, ou Flammette qui achevait cette légende sinistre par une péroraison renouvelée d'Eschyle, mais je me souviens que le Décaméron se murmurait ce soir-là dans cette délicieuse petite loge du théâtre de la Gaîté, dont mademoiselle Jacqueline Bouron a fait un paradis de soie vert d'eau à fleurs rouges et roses, fond charmant, sur lequel les trois dessins à la sanguine de Watteau, la _Bohémienne_ de Célestin Nanteuil et les quatre aquarelles si amusantes d'Eugène Lami semblent heureux comme des poissons dans la rivière.
--«Eh bien, dit la maîtresse de la maison en se tournant vers le conteur, moi aussi j'ai connu une Valentine! plus gaie que la vôtre, et appartenant, celle-là, à la vie heureuse. Mais (ajouta-t-elle, en me regardant avec une douce ironie) je ne vous engage pas à clouer ce joli papillon sur un feuillet de votre livre! Pour toucher à ses ailes, il faudrait, je crois, une femme; j'entends une femme aux mains délicates, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus rare au monde, car les filleules d'Ève ne peuvent faire ni des maîtres d'hôtel, ni des relieurs, ni même des corsetières sérieuses! Je vous dirai toutefois quelle fut Berthe, l'insoucieuse et l'adorée, et tâchez, s'il se peut, d'en tirer pied ou aile, mais cette fois encore, défiez-vous de la manière de M. Courbet et gardez-vous de faire une orgie de réalisme!
» Berthe était avec nous au Théâtre-Historique, à l'époque où l'on y jouait ces longues chroniques d'Alexandre Dumas, pareilles à de grandes fresques brossées par un maître sur les murailles d'un palais de géants. Berthe excellait à représenter ces héroïnes de la Fronde et de la Guerre des Femmes, qui courent les grands chemins en habit de gentilhomme, le feutre sur l'oreille et la plume au vent, à côté d'un capitaine d'aventure. Elle représentait d'ailleurs tout ce qu'on voulait, car s'il eût été possible d'inventer une femme exprès pour le métier du théâtre, on ne l'aurait pas mieux réussie. Ses traits, pareils à ceux de la jeune Niobé, avec un peu plus de finesse et surtout avec la grâce moderne, son nez droit, ses yeux d'un or foncé et étincelant, aux cils noirs comme de l'encre, ses lèvres riches, enfin son excessive pâleur qui n'avait rien de maladif, la rendaient capable de supporter toutes les coiffures et toutes les perruques, depuis le tignasse rouge du petit paysan, jusqu'aux diadèmes de diamants attachés sur les _Sévignés_ vaporeuses si bien exécutées par M. Auguste! Et faite! si mince et hardiment svelte que, sans ses bras et ses épaules, les gens qui n'y voient pas auraient pu la croire maigre, véritable fortune au théâtre! Mais en réalité, si elle eût été accusée de quelque chose devant un aréopage quelconque, son avocat aurait pu, comme celui de Phryné, lui déchirer éloquemment sa robe, et découvrir un sein pareil à celui que montre le portrait connu d'Agnès Sorel. J'ajouterai un détail inouï pour ceux qui connaissent la difficulté d'habiller une actrice. Dans son _Catilina_, M. Dumas avait donné à Berthe un rôle de jeune esclave grec, et son costume se composait uniquement de ceci: un maillot de soie à doigts avec des cothurnes de pourpre, une tunique et un manteau, un bonnet phrygien, et voilà tout! Pas l'ombre d'un jupon, ni d'un corset, ni d'une brassière, ni d'une ceinture! Faites le tour des théâtres de Paris et de la banlieue, y compris le théâtre Séraphin et l'École Lyrique, et si vous trouvez deux comédiennes qui puissent en faire autant, vous étonnerez plusieurs personnes! Vous pensez qu'une femme bâtie de la sorte ne devait guère connaître la Mélancolie; aussi Berthe pouvait-elle dire de ce doux et pâle génie couronné de violettes, comme Sosthènes de Pagnani: Je ne sais pas où il demeure!
»Sans doute, vous me demanderez où je veux en venir avec cette photographie de Berthe, et quel fut le mystère de son existence, car il est entendu qu'une existence n'a pas besoin d'être racontée si elle ne cache aucun mystère. Il y en avait bien un! j'y arrive, et c'est précisément ce qui m'embarrasse. D'abord, pour achever le portrait, figurez-vous une personne toujours gaie et sereine, d'une humeur parfaitement égale et affable, avec beaucoup de dignité pourtant, sachant se faire respecter de tous par sa seule manière d'être, et en retour se montrer constamment aimable. Elle parlait de tout avec aisance et sans pruderie, mais il ne fût venu à personne l'idée de dire devant elle un mot grossier ou de lui faire subir une plaisanterie équivoque. Elle obligeait tout le monde et n'imposait jamais son caprice; mais aussi elle n'aurait pas sacrifié au schah de Perse sa volonté ni son plaisir, et, pour résumer tout, elle avait à dix-neuf ans la _tenue_ d'une femme accomplie. Si, par hasard, on se trouvait avec elle au restaurant (car, bien souvent, nous ne voulions pas faire subir à nos familles les ridicules heures de repas imposées par des représentations qui commençaient à six heures et demie), Berthe demandait d'abord pour elle le plat dont elle avait envie, et le partageait gracieusement avec ceux des convives qui acceptaient son offre. Après cela, on pouvait bien demander des cuisses de rhinocéros ou des bifteks d'ours, elle n'y faisait pas la moindre objection, et s'en souciait comme M. Pereyre d'une poésie lyrique. Dans la mesure permise à une femme, elle tenait tête aux buveurs jusqu'à la fin du dernier flacon, et jetait dans la causerie une verve inépuisable, sans jamais sortir de la réserve imposée même à une artiste qui veut être respectée. D'ailleurs, les fatigues et les veilles ne laissaient pas la moindre trace sur son visage. Lorsqu'on faisait relâche pour mettre en scène les grandes _machines_ d'Alexandre Dumas, il arrivait parfois que ces répétitions duraient jusqu'à trois ou quatre heures du matin, et alors les acteurs tombaient littéralement de fatigue. Vers ces dernières heures du matin où la flamme des quinquets mourait et où un vague crépuscule envahissait la scène, notre troupe, domptée et brisée, offrait avec un degré d'intensité mille fois plus grand le spectacle que montre un bal du grand monde surpris par l'aurore. Les femmes surtout étaient affreuses à voir. Cheveux dépeignés et dénoués, robes lâches, mains noircies par la poussière, elles succombaient, et leurs teints verdis et leurs yeux gonflés auraient sérieusement apitoyé tout autre qu'un auteur dramatique. Mais lorsque enfin, pâmées de lassitude, sentant leurs jambes se dérober et les mots expirer sur leurs lèvres, elles joignaient les mains vers le poëte:--Allons, disait celui-ci avec la plus aimable des brusqueries, il n'y a pas moyen de travailler avec vous. Voyez mademoiselle Berthe: elle n'est pas fatiguée, elle! En effet, on regardait Berthe, ses yeux étaient vifs et limpides, ses lèvres étaient roses, sa chevelure nette et lisse. Il semblait qu'elle sortit des mains de sa femme de chambre, après avoir pris un bain d'eau de senteur.--A la bonne heure, murmurait en s'éveillant à demi notre camarade Colbrun, qui, tout debout, s'était endormi d'un sommeil héroïque: à la bonne heure! mais si mademoiselle Berthe est vampire et boit ici le sang de quelqu'un, je ne puis pas en être responsable!
»Elle ne buvait pas de sang. Mais, je dois le dire, une chose m'étonna vivement dès mon arrivée au Théâtre-Historique. A ce boulevard du Temple où, mariés ou non mariés, tout le monde se promène par couples comme dans les comédies galantes de Shakspeare, Berthe était seule, et c'était sa femme de chambre Lucette qui venait la chercher pour la ramener chez elle après le spectacle. Plus tard, et quand je me fus un peu liée avec elle, ses rapports avec les comédiens m'étonnèrent plus que je ne saurais l'exprimer. Tous lui parlaient avec déférence et respect; mais cent fois, derrière un de ces immenses portants que fabriquaient nos décorateurs, ou sur un escalier, ou dans l'ombre vague d'un couloir, il me sembla voir des mains presser furtivement la sienne ou lui glisser un billet plié menu, ou même je croyais entendre des mignardises de tutoiement murmurées à voix basse, ou le susurrement d'un ardent baiser qui faisait frissonner mes oreilles surprises. Mais, comme toutes les fois que le témoignage de nos sens nous dénonce un fait que notre raison se refuse à admettre, je me forçais à douter du témoignage de mes sens. Une autre circonstance vint me plonger dans une grande perplexité. Il arriva que pendant la durée de nos interminables représentations, des hasards de rubans ou d'épingles m'amenaient deux ou trois fois en une seule soirée dans la loge de Berthe pendant les entr'actes. Chaque fois je trouvais assis à côté d'elle un de nos camarades ou quelque auteur, ou même un artiste étranger à nous, en qui j'observais l'attitude d'un ami de coeur discret et bien élevé, s'attachant à ne pas compromettre celle qui l'a choisi. Ce qui me frappa le plus, c'est qu'à chaque visiteur nouveau je voyais à Berthe un nouveau déshabillé, des peignoirs délicieux, blancs ou à fleurettes, et je me demandais si l'on avait caché les magasins de la Ville de Paris et des Villes de France dans la petite armoire de sa petite loge! Et en voyant l'inaltérable sérénité de ses traits, tandis que tant d'impressions équivoques revenaient à ma pensée et la sillonnaient comme un éclair, je me sentais tout indécise, cherchant si j'avais affaire à un ange immaculé ou à une courtisane sans frein.
«Un soir, par un hasard très-naturel, car on jouait en ce moment-là sur la scène un tableau de bataille où il se distribuait de grands coups d'épée sur les boucliers en fer-blanc de M. Granger, il n'y avait au foyer que des femmes. C'était par un de ces premiers jours d'été où les grandes fleurs s'ouvrent, où l'air est comme empli de senteurs amoureuses, et nous sentions toutes peser sur nous une énervante lassitude.--Ma foi, dit mademoiselle R..., partie depuis pour l'Australie, celle qui ne s'avouera pas plus sensible par ces soirs-là qu'au beau temps des bises de décembre, quand les talons des bottines font craquer le givre, ne sera franche qu'à moitié!--Oui, répondit Laurette, être près d'un de ces beaux lacs bleus que nous avons vus ensemble en courant la Suisse et l'Italie, dans la troupe de M. Meynadier! Le ciel est d'étoiles, une barque s'arrête au rivage, un jeune homme en descend et vous tend sa main. Il ne vous dit rien, mais à son regard on voit qu'on l'attendait et que c'est bien lui, et on va chanter aux flots harmonieux la _Dernière pensée de Weber!_--Moi, murmura Béatrix, je rêve cela plus près de Paris, sous cette noire forêt de Saint-Germain, douce à la tristesse! On a les bras passés au cou d'un enfant qui vous dit sa dernière chanson sans orchestre et sans musique, et on a l'âme noyée de joie.--Et comme chacun laissait ainsi déborder sa rêverie, Berthe restait silencieuse, et toutes les femmes la regardaient, effrayées en quelque sorte et comme humiliées de son silence; et mademoiselle R... ne put s'empêcher d'interpeller Berthe:--Vous ne dites rien, Berthe, fit-elle avec une expression de défiance; voudriez-vous nous faire croire que vous n'avez jamais eu de ces idées-là?--Non, répondit Berthe très-simplement, moi je les ai toujours. Et elle sortit du foyer avec un pas de déesse.
«Vous devinez que le mot nous avait frappées! Je l'avouerai, malgré moi et presque à mon insu, je me laissai aller à un espionnage de commis voyageur, tant ma curiosité était excitée jusqu'à la souffrance. Sans le vouloir, sans le savoir, j'épiai Berthe sur la scène, dans les couloirs, dans sa loge, partout. Tout ce que j'avais cru voir, les serrements de main, les billets, les baisers, tout cela était vrai. Je voulus la mépriser; mais en regardant ses yeux limpides, pleins d'innocence, cela m'était impossible, et au contraire je me liai de plus en plus avec elle. Enfin, enragée de savoir, je me livrai à ces petites finesses bêtes qui réussissent toujours.--Je disais à L..., notre premier rôle:--Vous aimez le violet, à ce qu'il paraît?--Oui, pourquoi cela?--C'est que Berthe vous attendait, m'a-t-elle dit, et elle avait mis un peignoir à petites fleurs pensée!--Eh bien, répondait-il, c'est vrai, puisqu'elle vous l'a dit!--Et moi j'étais stupéfaite, car l'expérience répétée dix fois à propos de la même soirée réussissait toujours de même, et Berthe avait toujours eu, ce même soir-là, le peignoir safran et le peignoir rose, et le bleu ciel, et le vert d'eau, et le lilas tendre, et des fleurettes de toutes les couleurs de fleurettes!
»Quand je fus tout à fait son amie, il fallut parler, car cela m'étouffait. Permets-moi, lui dis-je, une question qui va sans doute nous brouiller, mais je t'aime tant, belle et bonne comme tu es, que je ne puis me résigner plus longtemps à douter de toi.--Douter de moi? fit-elle avec un air réellement attristé. T'ai-je donné une occasion de me croire égoïste; et t'es-tu quelquefois adressée à ma complaisance ou à ma pitié pour les malheureux sans obtenir ce que tu désirais?--Non pas, murmurai-je, un peu honteuse déjà de ma vilaine action, mais je voudrais comprendre.... dans quels rapports tu es avec nos camarades?--Mais, dans les rapports les meilleurs et les plus simples.--Mais, dis-je, impatientée, je voudrais savoir s'ils sont tes amis ou... --Ou... achève!--Eh bien! tu m'y forces, ou tes amants!--Ma foi, ma chère, dit Berthe, toujours affable et pourtant avec une certaine nuance de raillerie, permets-moi de te faire observer que la distinction m'échappe lorsqu'il s'agit d'affection entre des hommes et une femme, mais peut-être ne comprenais-je pas bien le mot dont tu t'es servie? Veux-tu me demander par là si je dois à l'admiration et à la générosité d'un de ces messieurs la robe que j'ai sur le dos et les bottines que tu me vois aux pieds et le châle de l'Inde que Lucette me tient sur son bras en ce moment-ci? Si c'est cela, non, Jacqueline, ils ne sont pas _mes amants_, comme tu dis avec ce pluriel ambitieux; je paye mes souliers au cordonnier et mes chapeaux à la modiste, comme ma viande au boucher et mon épicerie à mon épicier, avec l'argent que le caissier me compte le premier du mois! et je suis toute à toi, et la question ne nous brouillera pas, car on ne saurait se brouiller pour des questions qui n'ont aucun sens!
»Il était réservé à une autre occasion de me faire entendre la profession de foi de Berthe. A ce propos, permettez-moi de passer légèrement sur ce qui touche à ma propre vie. J'en étais, vous m'avez tous connue alors, à mon grand désespoir pour ce beau comédien italien qui rappelait la fameuse définition de l'écrevisse, _petit poisson rouge qui marche à reculons_, si heureusement corrigée par Cuvier à l'Académie française, en ce sens qu'il n'était ni comédien, ni Italien, ni beau surtout. Je me mourais dans ces jolis instants de rage où l'on se casse la tête contre des murs et où l'on arrache à pleines mains de longs cheveux, si cruellement regrettés six mois après. Berthe me consolait comme une soeur avec une douceur et une patience angéliques; mais, je dois le dire, ces consolations mêmes m'irritaient, car elle semblait trop manifestement ignorer, quant à elle, les souffrances qu'elle venait soulager, et sa pitié, par trop sereine, me remplissait de confusion. On eût dit un être supérieur venant verser un baume divin sur des blessures qu'il ne connaîtra jamais, et tout mon coeur se révoltait contre cette fierté superbe.
--»Ainsi, lui dis-je exaspérée enfin, tu n'as jamais eu ni amant ni chagrin d'amour, et j'ajoutai avec colère: ni sang dans les veines probablement?--Amie, me répondit Berthe avec une grande douceur, je crois que vous confondez, toutes tant que vous êtes, des choses qui hurlent de se trouver ensemble, et peut-être passez-vous votre vie à vous faire des illusions et à les perdre? Vous donnez votre âme, vos secrets, votre maison, votre liberté au premier venu, et vous faites après cela grand bruit, vous, des bohémiennes de grand chemin, pour lui abandonner un bien que les héroïnes de l'antiquité et les marquises du XVIIIe siècle n'estimaient pas si haut que vous le faites. La raison ne conseillerait-elle pas de faire tout le contraire? Les faveurs que vous accordez vous semblent d'un si haut prix que l'homme qui les a reçues est dispensé de toute politesse. Lui seul est beau, spirituel, sacré entre les hommes, et c'est vous offenser directement que de voir la beauté et l'esprit ailleurs que chez lui. Puis, quand vous apercevez qu'il n'est rien de ce que vous aviez inventé, vous arrachez vos cheveux que personne ne vous remplacera. Pour moi, ma chère Jacqueline, j'ai du sang dans les veines, quoi que tu en dises; mais si j'admire des yeux noirs je ne me figure pas pour cela qu'il n'y a plus au monde d'autres yeux noirs, et surtout je ne leur donne pas le droit de lire jusqu'au fond de mon âme. Je me crois quitte envers les plus belles lèvres du monde quand je leur ai permis de baiser ma joue. Si je ne me suis pas mariée, c'est pour ne pas avoir de mari; mais je vois que vous en avez toujours un. J'ai gagné ma vie depuis l'âge de dix ans, et pour prévoir le cas où je devrais abandonner notre art, j'ai appris non pas un métier, mais tous les métiers de femme, et je les sais tous comme une excellente ouvrière. Aussi suis-je parfaitement libre! Je mettrais à la porte un monsieur qui m'offrirait une bague de quinze sous, mais je ne consentirai jamais à dire qu'il n'y a qu'un seul homme au monde, fût-il Antinoüs ressuscité avec l'esprit de Rivarol! Artiste, j'aime la beauté; femme, l'esprit et les bonnes manières, comme j'aime les fleurs, la musique et les vins de soleil, et si vous voulez me parler de certaines faiblesses qu'il n'est jamais de bon goût d'avouer, je vous dirai qu'une femme a toujours le droit de ne pas se les rappeler elle-même! Et laisse-moi ajouter ceci, vous me semblez toutes plus avares que le ciel et la nature, car ils ne choisissent pas une seule fleur cachée et un seul coin de terre pour y verser à flots la lumière et la joie! Mais, ajoutait-elle, je vois bien que nous ne nous comprenons pas: laisse-moi.
»Ainsi parlait Berthe, plus éloquemment sans doute, car ses yeux et ses lèvres si fières exprimaient toute l'ardeur de son sang, et moi je l'écoutais songeuse, me disant pourtant que je n'échangerais pas mes âpres souffrances contre cette tranquillité trop surhumaine. Voulez-vous un dernier trait pour cette biographie à bâtons rompus: J'ai connu un jeune pianiste nommé Octave, très-épris de Berthe, et se mourant d'amour pour elle, _quoiqu'elle ne l'eût pas repoussé_. J'avais vu cet enfant verser tant de larmes et donner tant de marques d'une douleur vraie, que je ne pus m'empêcher d'aller supplier Berthe pour lui.--Mais, ma bonne Jacqueline, me répondit-elle, je comprends mal ce qu'il veut; je ne lui ai jamais fermé ma porte ni refusé ma main. Il me demande si je lui suis fidèle, et je ne sais pas bien ce qu'il veut dire! Pendant les bonnes et longues heures que j'ai passées avec lui, il est certain que je m'occupais de lui et non pas d'un autre, car rien ne m'empêchait de les passer ailleurs si tel eût été mon bon plaisir. Me demande-t-il si je pressentais sa venue et si j'ai passé ma vie à l'adorer, même à l'époque où ma nourrice m'endormait dans ses bras? Il est certain que j'ai aussi mangé des tartines de confiture, et plus tard appris des rôles, et il y a aussi des heures où je vais les répéter au théâtre. Est-ce là ce qu'il me reproche, ou désire-t-il savoir si j'aimerai encore ses cheveux blonds et ses dents blanches quand ses dents seront devenues noires et ses cheveux blancs? Pour cela, non, tu peux le lui dire d'avance; mais s'il veut que je m'engage à n'aimer jamais que ce que j'ai aimé, la Beauté, la Jeunesse et le Charme, il peut en être certain d'avance, et je ne lui demande pas d'autre fidélité que celle-là! Peut-être a-t-il une fée pour marraine, et elle lui promet qu'il gardera tous ces dons jusqu'à quatre-vingts ans, comme Ninon; mais, Jacqueline, nous ne croyons guère à cela, nous qui jouons si souvent les fées, et d'ailleurs, si cela arrive, nous le verrons bien. Va, Jacqueline, tu peux lui dire que je lui suis très-fidèle!
»Berthe disait aussi: Je connais un poëte très-sensé, qui, bien entendu, ne fait pas partie de l'École du Bon Sens. Quand il adore une maîtresse, il ne fait pas faire son portrait, car jamais un artiste ne peut reproduire un objet qu'il a sous les yeux, et si les peintres en décors esquissent si bien les fleurs, les fruits et tous les accessoires matériels, c'est qu'ils le font sans modèles et seulement de souvenir. Le poëte de qui je parle court les marchands de tableaux et les boutiques de bric-à-brac jusqu'à ce qu'il ait trouvé le portrait qu'il cherche, et il le trouve. Il y a toujours un homme de génie qui, sa palette à la main, a deviné, deux cents ans d'avance, une personne qui devait naître. Eh bien, avec un peu plus de patience, la femme qui regrette un amant perdu pourra de même retrouver son portrait vivant, car la nature a bien moins d'imagination qu'on ne pense et tire le même type à des milliers d'exemplaires. Aussi les désespoirs amoureux ont-ils été inventés par les paresseux qui cherchent des prétextes pour ne pas travailler et qui ne prennent pas de bains russes!
»Il y avait au théâtre une sorte de magasin dont les fenêtres donnaient sur la rue Basse-du-Temple; dans l'intervalle d'une longue répétition, Berthe était venue là pour respirer un peu, et elle avait ôté son fichu de cou. Ainsi appuyée sur la barre de la fenêtre, son beau corps formait une ligne idéale, et son cou et sa poitrine nus auraient damné les anges. M..., notre jeune premier, qui était entré derrière elle, sentit tout son sang refluer vers son coeur, et les yeux troublés, fasciné et ébloui de ce spectacle divin, il s'avança à pas silencieux et posa un baiser sur ce col nu dont la blancheur l'attirait d'une manière irrésistible.
»Berthe ne se retourna pas.
»M... perdit tout à fait la tête, et cette fois, ce fut le millier de baisers dont parle Catulle! Enfin, Berthe tourna lentement la tête.--Tiens, c'est toi, M..., dit-elle, je croyais que tu ne jouais pas aujourd'hui? Comme j'entrais aussi à ce moment-là, M... sortit presque fou.--Eh quoi! dis-je à Berthe, tu ne savais pas qui c'était?--Oh! répondit-elle en souriant, sa main avait touché la mienne, et je savais tout ce qu'il fallait savoir! Je me suis souvent demandé si dans un siècle païen Berthe n'aurait pas été la Sagesse elle-même? Elle ne l'est pas à coup sûr dans un âge de rédemption où nous ne pouvons pas lever les yeux au-dessus de notre fourmilière fangeuse, sans voir de grandes croix d'or se découper sur l'opale des nuées et sur l'azur du ciel.»
Tout le monde admira beaucoup cette dernière restriction de madame Philomène, et la reine fit signe à madame Fiammette que c'était à son tour de parler.
--«Mesdames, dit Fiammette...»
VII
GALATÉE IDIOTE
--IRMA CARON--
Un matin que le dieu assembleur de nuages, Jupiter lui-même, était allé courir les amourettes, qui sait? peut-être sous son habit de cygne, ou bien déguisé en pluie d'or et en ouragan de banknotes, les autres dieux eurent la fantaisie d'entrer dans l'atelier où le fils de Saturne passe ses jours à modeler des figures d'hommes et de femmes, sans le secours d'aucun rapin, ni modèle, ni praticien quelconque. Comme chez tous les artistes, la porte fermait assez mal, et, quoiqu'ils n'eussent pas la clef, les olympiens n'éprouvèrent que très-peu de difficulté à pénétrer chez le maître.
Une fois introduits dans le sanctuaire, ils se mirent à regarder avec curiosité les ébauches, les figures inachevées qu'on avait couvertes de grands linges mouillés pour empêcher la terre de se durcir, et celles que le marbre dompté et révolté emprisonnait encore à demi. Apollon, Mercure et le jeune Bacchus regardaient surtout avec curiosité les images féminines, tandis que Diane et Vénus elle-même devenaient rêveuses devant le torse nu d'un berger adolescent. Les déesses couraient comme des folles sur les échafaudages, et jouaient avec les ébauchoirs. Vous voyez d'ici l'espièglerie que devaient amener ces enfantillages.
On résolut de mettre à profit l'absence du terrible Zeus pour sculpter sans lui, avec sa propre argile et ses propres outils, une femme parfaitement belle.
Comme toutes les fois qu'on joue la comédie en société ou qu'on fait de l'art entre amateurs, on chargea du gros de l'ouvrage le seul artiste qui fût présent, Vulcain. C'est lui qui modela en terre la nouvelle Galatée, et quel chef-d'oeuvre! Traits enfantins et superbes, ardente et riche crinière, bras dignes de l'arc, corps d'amazone victorieuse, pieds aux ongles purs, aux doigts écartés; Coysevox lui-même n'aurait pas fait mieux.
Puis Vénus dénoua sa ceinture et toucha le sein de Galatée, et elle lui donna ainsi le charme irrésistible.
Les autres dieux firent aussi leurs présents.
Bacchus, pareil aux femmes, accorda à Galatée le pouvoir d'affoler et d'enivrer les enfants et les vieillards.
Apollon la doua de la symétrie; il lui donna le nombre et le rhythme harmonieux des mouvements.
Mars, l'ardeur héroïque; Junon, la fierté; Pallas, les colères vengeresses; Cérès, la couleur blonde; Mercure, l'habileté en affaires, l'art d'élever des amants et de s'en faire trois cent mille livres de revenu; Diane, cet air de virginité sans lequel une femme n'est pas adorable.
Le cruel Amour donna à ses dents la blancheur et la force des dents de tigresse, à ses ongles la rage meurtrière de ceux des bêtes fauves.
La Nuit et les Parques lui firent des sourcils noirs et de grands cils noirs.
Ainsi l'ouvrage était bon. Et toutefois, avant de l'exécuter en marbre, il fallait compléter le modèle et lui mettre les deux petites choses qui lui manquaient, l'intelligence et l'âme. Mais l'atelier était si mal en ordre! On eut beau fouiller les bahuts et retourner les coffres, impossible de trouver les intelligences et les âmes, et de deviner où Jupiter avait pu les ranger.
--Pour ce qui est de l'âme, dit Amour, j'en ai bien une sur moi, assez médiocre, à la vérité, comme toutes celles que je donne, et je puis bien en faire cadeau à Galatée; quant à l'intelligence, cherchez!
Mais on n'eut pas le temps de chercher. On entendit Jupiter qui fredonnait sa chanson de Vert-Galant et de Diable-à-Quatre en montant l'escalier; ce fut un sauve-qui-peut général.
Galatée resta belle, harmonieuse, habile, virginale, charmeresse et féroce, mais idiote.
Telle est, en réalité, l'origine de mademoiselle Juliette Caron, la même qui, devant nous tous, est devenue si célèbre comme danseuse d'abord, puis comme comédienne à l'Opéra et au théâtre des Variétés, sous le nom d'IRMA CARON, qu'elle a adopté; la même aussi qui doit se marier la semaine prochaine avec un écrivain célèbre, s'il faut en croire les journaux habituellement mal informés.
Phénomène véritablement inouï, dont l'absence se fait cruellement sentir dans la ménagerie rassemblée à grands frais par Daumier, cette jeune artiste unit dans des proportions fabuleuses la rouerie la plus machiavélique à une stupidité qui dépasse tous les délires les plus passionnés de la bêtise extravagante. Pour faire entrevoir son immense astuce, je raconterai tout à l'heure brièvement l'histoire de sa vie, mais quelques-uns de ses mots, devenus célèbres, suffiront à donner une idée de ce qu'elle est comme jeune demoiselle idiote.
C'est à elle que va comme un gant la comparaison homérique: Elle s'avance, pareille à une oie grasse! La lumière étonne ses beaux yeux, l'air étonne ses lèvres suaves, la brise étonne ses cheveux, et ce qu'elle porte surtout avec étonnement ce sont les trésors de son riche corsage! Un homme maigre qui sentirait tout à coup pousser et poindre sur sa poitrine ces monts de neige animés et de marbre vivant ne les porterait pas, à coup sûr, d'une manière plus gauche et plus embarrassée. Les seuls cas où Galatée ne puisse pas s'étonner, ce sont ceux où il faudrait pour cela assembler deux idées. Alors elle est comme une pierre, ou comme _est au Festin de Pierre_ la statue dont parle Boileau! A ce sujet, on cite au théâtre des anecdotes dont le seul récit encourage tous les étrangers à prendre les Français pour des menteurs. Une fois, pendant une répétition, un rideau de fond se détacha des cintres et tomba avec un bruit effroyable; une autre fois, six fusils chargés pour une répétition générale devant l'inspecteur des théâtres, partirent par accident. On sait ce que sont ces violentes surprises, qui arrachent un mouvement d'effroi aussitôt réprimé à l'homme le plus brave et le plus sûr de lui-même.
Irma seule ne bougea pas, ne tressaillit pas, ne se retourna pas. Il lui avait été absolument impossible d'associer l'idée de bruit à l'idée de danger, semblable en cela au bouillant Ajax! Pour elle, comme pour toutes les moissonneuses de bluets qui sont entrées demoiselles de comptoir dans le magasin de Thalie, le jour arriva, il arrive toujours! où elle laissa effeuiller la blanche couronne qui lui tombait jusque sur les yeux, par les mains d'un jeune premier scrupuleusement ganté de gants à quatre francs cinquante centimes. Eh bien, le lendemain du soir où cet artiste dramatique avait marché vivant dans son rêve étoilé, il pouvait raconter à ses amis la plus étrange histoire. Au moment où mademoiselle Caron avait donné sa réplique dans cette éternelle et touchante comédie de l'_Oaristis_; au moment où Diane avait fui courroucée, tandis que les ailes sans tache tombaient en poussière et où le berger avait pu s'écrier, ivre de son idylle: «Te voilà femme maintenant, et chère à Aphrodite!» à cet instant suprême que l'on se rappelle, dit un poëte, même après que l'on a oublié le nom de son pays et le nom de sa mère, Irma n'avait pas sourcillé; le plus insaisissable éclair d'émotion n'avait pas traversé son visage; elle avait gardé la sérénité impossible de ces nymphes de pierre qui, depuis trois cents ans, renversent leurs urnes inépuisables dans les bassins murmurants des fontaines.
Voici quelques-uns de ses mots: il y en aurait mille.
Mademoiselle O... disait au foyer à mademoiselle Caron, en lui parlant d'un homme à bonnes fortunes déjà mûr, et plus connu comme vaudevilliste que comme employé au ministère des finances:
--Oh! ma chère, prends garde à V.... il est bien ennuyeux, va! c'est un homme qui est pendu toute la journée _après_ une femme!
--Allons donc! répondit Irma, il ne peut pas, puisqu'il a un bureau!
Irma se figure l'univers comme une ligne droite, partant de Paris pour aboutir à un point, qui, pour elle, reste dans le vague. Comme un des rois de la fashion venait lui faire sa visite d'adieu:
--Vous partez, dit-elle, est-ce que vous allez loin?
--Non, fit le dandy, à vingt lieues seulement.
--A vingt lieues? alors vous devriez bien vous charger d'une lettre pour V..., il y est. (A vingt lieues!)
Après celle-là, faut-il tirer l'échelle? Non.
Visiblement troublée depuis longtemps par quelque chose qui lui était inconnu, Irma se décida enfin à éclaircir ses doutes en s'adressant à mademoiselle O...
--Quel est donc, lui dit-elle, ce martyr dont le visage a une expression si divine, et qu'on voit chez tous les marchands d'images, les mains clouées sur une croix?
A cette question prodigieuse, mademoiselle O..., épouvantée, effarée, atterrée, faillit tomber à la renverse.
--Voyons, demanda-t-elle à Irma en la regardant entre les deux yeux et sans pouvoir dissimuler sa stupeur, est-ce que tu n'as pas fait ta première communion?
--Eh bien! qu'est-ce que tu as à présent, s'écria mademoiselle Caron en se mettant à pleurer; si, je l'ai faite; mais il y a si longtemps! je ne me rappelle pas ce qu'on m'a dit!
A cela ajoutez une seule touche. Ainsi que je l'ai constaté plus haut, Galatée, qui de son vrai nom se nommait Juliette Caron, a volontairement, spontanément, sans que rien l'y forçât, changé ce nom en celui d'Irma Caron. Se complaît-elle dans l'admiration du jeu de mots abominable et ingénu que forme cet assemblage de syllabes, ou n'en a-t-elle pas eu conscience? A cela, on peut faire la réponse du sergent Pilou: Ce sera éternellement un secret entre Dieu et elle!
Maintenant, qui étonnerai-je (pas Balzac assurément, s'il était vivant!) en disant qu'avec cet esprit-là mademoiselle Irma Caron, qui n'a pas vingt-trois ans, a déjà gagné trente bonnes ou mauvaises mille livres de rente? Notez d'abord qu'elle possède une des plus jolies tantes d'actrices qui aient jamais prononcé _armoire_ et _castrole_! Une tante si élégiaque et si cruellement blanchie à la poudre de fleur de riz et qu'un fantaisiste croyait devoir attribuer à sa monomanie le prix élevé auquel se vend le riz au lait au café du théâtre des Variétés. Pendant toutes les années passées à l'Opéra, cette tante de génie eut l'art de revendre successivement à vingt financiers (à celui-ci pour une rente, à celui-là pour une maison de campagne, toujours données d'avance!) cette dernière larme furtive et ce dernier geste désespéré de l'innocence que l'on ne peut cependant livrer qu'une fois. Mais elle, très-forte, ne livrait rien! Elle se bornait à dire: C'est impossible, ma nièce est trop désespérée!--Eh bien! répondait Plutus ou Midas, je veux parler moi-même à Irma.
Oui, mais comment s'expliquer avec une idiote? et on gardait la maison de campagne.
Il fallut cependant qu'Irma quittât l'Opéra, un cadre excellent pour elle! Mais un soir qu'elle dansait pour la quarantième fois dans _Robert-le-Diable_, quelqu'un lui demanda:
--Dans quoi jouez-vous ce soir?
--Je ne sais pas, dit Irma, je joue les nonnes!
Le mot fut rapporté à M. Duponchel et le fit souvenir que, depuis ce temps, Macaron, comme on l'appelait au petit quadrille, n'avait pas dansé une fois en mesure, et Macaron fut remerciée.
C'est alors qu'Irma se montra digne de sa tante, et, si elle continuait à ne rien comprendre, prouva du moins un instinct miraculeux de la manière dont nous entendons les arts en France. Elle fut reçue au Conservatoire en récitant le rôle d'Agnès; elle y obtint un accessit, puis un second prix, toujours avec le rôle d'Agnès; elle fut engagée à l'Odéon, puis à Rouen, toujours avec le rôle d'Agnès, puis enfin, il y a quatre ans, aux Variétés, sur la foi des souvenirs qu'elle a laissés dans le rôle d'Agnès.
A Rouen, elle a joué à elle seule (pas sur la scène) une longue et admirable comédie qui la fait deviner tout entière. Deux hommes, très-spirituels tous les deux, s'étaient associés pour diriger le théâtre. Aimée officiellement du plus âgé, elle se laissait aimer en cachette par l'autre. Pendant trois années elle a dirigé le théâtre sous leurs noms; ni l'un ni l'autre ne se douta jamais de son influence, tant ils la voyaient stupide! Mais inspirant, sans avoir l'air d'y toucher, toutes les résolutions, la prudence la mieux éveillée échouait contre les regards de ses yeux de faïence, et elle multipliait les traits de génie avec autant de prodigalité que les coq-à-l'âne. Comment les deux directeurs ne se sont-ils pas aperçus qu'elle les jouait tous deux? Et lorsqu'ils s'abordaient, chacun voulant obtenir de son associé une augmentation ou un bénéfice pour l'adorée, comment n'ont-ils pas éclairci le quiproquo? Et plus tard, comment Irma Caron a-t-elle dompté les auteurs dramatiques, la presse, tout le monstre parisien?
C'est qu'elle possède cette force supérieure à la vapeur, à l'électricité et au génie qui les emploie, cette force faute de laquelle les poëtes vont mourir à l'hôpital ou à la porte de l'hôpital: la douce, l'immaculée, l'immuable, la triomphante et sereine Bêtise.
VIII
LA FEMME DE TREIZE ANS
--EMMELINE--
Peut-être faudrait-il montrer une femme après cette comédienne; mais les procédés littéraires, j'entends les plus ingénieux et les plus délicats, sont devenus si grossiers à force d'avoir été employés, qu'il vaut mieux les oublier franchement et marcher tout droit devant soi.
Je suis à l'Opéra; j'y reste. Si vous avez traversé les coulisses de l'Opéra pendant l'hiver de 1853, vous devez vous rappeler la furie d'enthousiasme avec laquelle on y admirait alors la beauté d'une jeune fille de treize ans, la petite Mignon, de son vrai nom Emmeline Bazin, fille de madame Bazin, marchande à la toilette dans la rue de Provence. A la classe, au théâtre, chez les directeurs, c'était un engouement passionné pour cette tête virginale et mourante, si raphaélesque sous sa chaude pâleur et sous ses cheveux noirs, plus fins qu'abondants. Les yeux ardents sous des cils démesurés, des lèvres si douces et si tristes, ces petites mains longues et déjà blanches et par-dessus tout l'expression résignée et poétique des traits qui donnait un charme douloureux à tant de grâces enfantines, prenaient et subjuguaient les âmes. Camille Roqueplan a peint d'après Emmeline une tête qui reste un de ses chefs-d'oeuvre, et que M. Aguado vient de reproduire tout dernièrement par la photographie. Ce portrait, type de la beauté angélique, semble celui d'une jeune martyre, destinée à être égorgée sous ses roses blanches avant même d'avoir mouillé ses lèvres au bord de la coupe, et explique la séduction irrésistible exercée par Emmeline sur un monde où il se remue pourtant sans relâche tant d'or et tant d'idées, et qui ne perd pas les minutes à s'attendrir.
On l'adorait d'autant plus que c'était une véritable enfant, si émue et émerveillée pour un hochet ou pour un bout de ruban, pour quelques bonbons que lui donnaient ces charmantes femmes, mademoiselle Louise Marquet ou mademoiselle Mathilde Marquet, ou mademoiselle Legrain, ou mademoiselle Nathan, ou mademoiselle Crétin, qui ressemble au portrait de la Joconde! Madame Cerrito et cette illustre Alboni, qui est bonne par-dessus le marché, mangeaient de baisers la petite Mignon, et, pendant la représentation, lorsqu'elle pouvait entrer pour quelques instants dans une des «loges sur le théâtre,» dans celle de M. Barbier ou dans celle d'Arthur Kalbrenner, on la fêtait comme une petite princesse. Et elle remerciait si gentiment, si naïvement! Mademoiselle Alboni lui disait un jour: Petite Mignon, aimerais-tu à être la fille d'une reine?--Si je n'avais pas ma mère, répondit Emmeline. Oh! oui, sans doute, oui, madame, car je me sens bien heureuse quand vous m'embrassez! (O divine inspiration des enfances rayonnantes!) Mais c'est ici qu'il faut placer l'historiette du peintre Abel Servais, mort d'une maladie de langueur à Nice, _Nizza Maritta_, le 20 mai dernier, à cette époque de l'année où le poëte s'écrie: «_Voici le temps de respirer les roses!_» Je copie ici, pour expliquer la situation, un fragment d'une lettre écrite par Abel.
_A Monsieur Edmond Richard, à Rome._
«.... Inutile donc de te raconter par quelle série de circonstances très-naturelles les grands portraits de Vestris et de mademoiselle Guimard, exécutés pour le ministère, m'ont valu mes entrées dans les coulisses de l'Opéra. Ce que je veux te dire, c'est que, moi aussi, je vais escalader le ciel de mon rêve! Enfin, Edmond, moi qui ne pouvais comprendre l'Amour que serré dans mes bras et endormi sur ma poitrine; moi qui voulais sentir battre le coeur de mes idoles et qui meurtrissais ma chair contre la pierre et le bronze de ces statues, je l'ai trouvée, Béatrix et Laure, cette conscience visible de mon génie, cette âme de ma pensée que tu me souhaitais et qui m'inspirera mille chefs-d'oeuvre! Je t'ai dit qu'elle est descendue du ciel hier même et qu'elle a treize ans: qu'importe? car je me brûlerais la cervelle avant de lui laisser deviner cet amour; elle sera toujours pour moi le céleste démon couronné d'étoiles qui éveille les lyres en marchant sur les nuées frémissantes; divinité vers qui je tendrai mes mains silencieuses! Devine, car je ne suis pas poëte! Depuis que j'ai vu Emmeline, je comprends tout, je sais tout, mes yeux plongent à nu dans l'infini, je n'ai qu'à laisser courir sur la toile mes mains impatientes et à retrouver dans mon souvenir son regard, qui me dit: Travaille! et ses mains dans lesquelles, visibles pour moi seul, ondoient les palmes verdoyantes...»
Comme je n'écris pas un roman, veuillez accepter sans explication que l'atelier d'Abel Servais est précisément contigu au très-riche appartement occupé par mademoiselle Euphrasie Godevin, de l'Opéra, au haut d'une maison-hôtel de la rue Boursault, élevée seulement de trois étages. Vous pensez bien qu'ayant là, à la portée de main, les _Oeuvres complètes de M. Scribe_ (édition Furne, avec les gravures d'après les deux Johannot), il me serait facile d'y trouver un _truc_ pour rendre vraisemblable cette circonstance vraie. Mais alors, à quoi cela servirait-il de ne pas aller à la comédie et de rester chez soi, chaussé de bonnes pantoufles, en s'occupant à lire _Atta Troll?_ Quoi qu'il en soit, le facétieux caricaturiste Cardonnet, si franchement exécré par M. Philippon, à cause de son manque d'exactitude, avait occupé, avant Servais, l'atelier de la rue Boursault, et, par suite de la gaminerie inhérente à son caractère, avait cru devoir percer dans son mur force trous de vrille, pour épier l'existence très-tourmentée d'Euphrasie Godevin. Cette circonstance, connue d'Abel, lui avait été jusqu'alors on ne peut plus indifférente; mais devinez avec quelle ardeur il vint coller, tantôt ses yeux, tantôt son oreille aux trous de vrille, quand il eut reconnu à travers la cloison, chez Euphrasie, la voix mélodieuse d'Emmeline Bazin. Aussi ne perdit-il ni un mot ni un geste de la scène qui se passa entre cette idéale enfant et mademoiselle Godevin, ce qui explique son trépas élégiaque! Il mourut, comme tant de rêveurs, faute d'avoir médité le mot du financier Ouvrard: que le premier devoir d'un homme est d'être complétement et régulièrement rasé tous les matins avant sept heures.
Ivre de douleur, déchevelée, noyée de larmes, ses habits détachés et arrachés, poussant des cris et des sanglots, Euphrasie Godevin, ivre d'une abominable douleur, frappe sa tête contre les murailles.
Entre la petite Mignon qui a forcé la consigne.
Mignon? non pas; celle-là n'est pas la petite Mignon, celle-là n'est pas Emmeline! Elle est pâle encore, mais de la pâleur sinistre et effrontée de l'orgie; dans ses yeux c'étaient des rayons, à présent ce sont des charbons ardents et des flammes sous les cils d'un noir funèbre. Le geste impudent et hardi, le sourire cynique; c'est encore la jeune fille de treize ans, mais qui a vécu treize ans dans l'Enfer en scandalisant l'Enfer.
Euphrasie se lève en sursaut.
--Pardon, murmure-t-elle d'une voix étouffée, je ne puis pas vous voir, je ne puis voir personne; et d'un geste violent elle veut renvoyer Emmeline.
--Allons, dit celle-ci, laissons là le _mélo_, ou nous ne finirons jamais! Tu as toujours pris la vie au tragique; tu ne peux pas te figurer que c'est une comédie, comme _Mercadet_ et _Les Fourberies de Scapin_: mais, parlons bien! Ton Agénor s'est trompé de nom en signant une lettre de change, et il a oublié de payer la lettre de change, et tu as peur qu'il n'aille là-bas; il n'ira pas, voilà son papier!
--Hein! fit Euphrasie stupéfaite jusqu'à l'épouvante, on vous l'a donné? vous me le rendez!
Et elle couvrait de baisers et de larmes les mains de la petite Mignon.
Emmeline regarda mademoiselle Godevin avec une insolente et profonde pitié.
--Ah! murmura-t-elle, cette fille-là ne comprendra jamais. Mais voyons, cherche-moi d'abord de l'eau-de-vie et une robe de chambre, et un cigare, et des pantoufles! et puis causons.
Et lorsque Euphrasie eut obéi, Emmeline reprit:
--Écoute-moi, grande sotte, et ne réponds rien, tu dirais des choses inutiles! On ne m'a pas donné ça, parce qu'on ne donne rien, mais je l'ai acheté, parce que j'achète tout ce que je veux! Maintenant, je ne viens pas te le rendre, je viens te le vendre; je ne t'aime pas, moi, je n'aime personne.
--Mais, balbutia Euphrasie, je n'ai plus rien, il m'a tout pris!
--Enfin! dit Emmeline avec un profond soupir, décidément elle est bête! Innocente que tu es (et elle s'enveloppait d'une fumée épaisse!), il paraît que tu as quelque chose encore, puisque je viens t'offrir de la marchandise, et tu sais une chose, c'est que je ne fais pas partie de la _société du doigt dans l'oeil_.
--Eh bien, parle, je ferai tout ce que tu voudras!
--Parbleu! je l'espère bien; mais je t'en supplie, tâche de comprendre. Vois-tu, je sais tout, j'ai le flair de l'instinct et le génie de toutes les affaires; je compte comme Rothschild, j'ai de la glace dans les veines, et je me soucie des hommes et des femmes autant que de ça! Par malheur, je vais sur mes quatorze ans (on n'est pas parfaite!) et ma mère m'ennuie; ma mère, vois-tu, a une maladie, son garde municipal qu'elle veut épouser; seulement, voilà ce que je n'aime pas, elle veut l'épouser avec les immenses capitaux que j'ai déjà réunis. Eh oui! ne t'étonne pas, tu penses bien que si je fais l'enfant avec tous ces _birbes_, ça ne peut pas être pour le roi de Prusse!
--Mais, objecta Euphrasie Godevin un peu rassurée et revenue à son caractère, tu en as encore pour huit ans à être mineure: comment faire pour t'affranchir de ta mère, car le Code est formel?
--Voilà, dit Emmeline, j'ai joué le grand jeu, j'ai intéressé à moi madame de Therme, une des plus grandes dames de France, que j'ai rencontrée chez son confesseur. Je me suis jetée à ses pieds, et je l'ai suppliée de me faire entrer dans une maison religieuse, en lui disant que ma mère voulait me vendre. Il a été question d'assembler un conseil de famille et d'enlever ma tutelle à madame Bazin; mais j'ai un moyen de tout arrêter, si ma mère veut être raisonnable et se contenter de se marier avec une honnête aisance.
--Seulement, fit Euphrasie, il te faut un dépositaire!
--Oui, ma biche. Tu y viens donc? Je vous apporte la fortune, mais n'espérez pas m'égorger; vous aurez un quart dans les bénéfices, pas un liard de plus, car je garde votre _fafiot_, et je le rangerai dans un endroit où personne ne le retrouvera, pas toi plutôt que les autres. Il y a bien le cas où tu me le prendrais de force à présent, mais (dit-elle en tirant de sa poche un poignard long et aigu), il y a aussi ça.
--Ah! ma chère, répondit Euphrasie avec un soupir d'envie, tu es joliment forte!
--Oui, dit Emmeline. J'aurai deux cent mille francs sur l'affaire des terrains du clos Saint-Lazare, puis il y a les rentes, deux cents actions dans l'affaire des fiacres, dès qu'elle se fera, et c'est à moi spécialement qu'a été donné le privilége du petit théâtre à bâtir rue de Rivoli; seulement il me faut un prête-nom, c'est Agénor qui le sera, et c'est lui aussi qui réalisera en argent les malles de bijoux que j'ai enfouies. Il sera riche et toi aussi, et moi aussi, moi surtout! Mon plan est bien simple; Gérard sort aujourd'hui de Saint-Cyr. Dans sept ans, il sera décoré et capitaine; grâce au million que je lui apporterai il obtiendra de reprendre le titre et le nom de sa mère, nous nous marierons, et tout sera dit. Car lorsqu'on n'est pas honnête fille, il faut se faire honnête femme ou on ne mérite aucune pitié, car on est une bête!
--Et quand veux-tu t'entendre avec Agénor?
--Je vous donnerai un rendez-vous, et je viendrai avec mon notaire! Je verrai Gérard chez toi tous les huit jours; de plus tu loueras sous ton nom dans le faubourg Saint-Germain une chambre dont tu me remettras la clef et où personne n'entrera jamais, pas même toi! car on a beau être forte, il faut prévoir tout, même les caprices!
--Mais, dit Euphrasie...
Sa voix s'éteignit; les deux femmes échangèrent quelques mots absolument à voix basse, quoiqu'elles crussent être toutes seules, et toutes deux rougirent.
Comme je l'ai dit en commençant, Albert Servais, qui avait tout entendu, est mort, mais il n'est pas devenu fou, ce qui témoigne d'une grande énergie. Aussi c'était un coloriste, nourri de Shakspeare. Le soir même du jour où avait eu lieu cette conversation trop parisienne, la petite Mignon, sur la scène de l'Opéra, était accoudée sur un pan de décor, dans une pose délicieusement naïve et enfantine.
--Vous avez du chagrin, mon enfant, lui dit un ministre.
--Oui, monsieur; ce soir, en venant au théâtre, il fait une si belle nuit! j'ai vu le ciel bleu plein d'étoiles, j'ai pensé que ma mère qui m'aime tant ira peut-être là avant moi, et depuis ce moment-là... je pleure!
IX
LA JEUNE FILLE HONNÊTE
--CLAIRE--
--Comment! elle aussi, cette figure angélique et suave qu'il faut peindre, non pas au milieu d'un paysage gai ou mélancolique, mais se détachant sur le bleu pur et appuyée sur un grand lis; elle aussi, le sourire de la Saint-Valentin, la goutte de sang d'où naît la rose rouge aimée par le rossignol du poëte, le souffle qui fait vibrer la harpe de sainte Cécile, vous la rangez parmi les femmes extraordinaires, amazones et bacchantes furieuses, qui ne peuvent exister qu'à Paris et pour Paris, entre la Femme de treize ans et Galatée Idiote!--O critique! n'ajoute pas un mot, je m'explique tout de suite, sans prendre le temps de rallumer ma cigarette ni d'envoyer ma constante pensée à celle qui est blonde comme l'Amour même, à celle dont la chevelure est dorée comme l'or de la lyre! Certes, je le sais aussi bien que toi et mieux que toi, il y a partout, dans ces modestes petites villes, cachées derrière une rivière d'argent et un rideau de peupliers, des jeunes filles qui sont honnêtes, et qui, dans leurs rêves, sous les rideaux blancs de leur couche enfantine, peuvent parler à la vierge Marie et lui laisser voir leur âme toute nue. Celles-là, je les ai suivies du regard sur ce mail encadré par les coteaux voisins, sur lequel plane, depuis le temps du roi Charles VII, une poétique et tranquille tristesse. Je les ai adorées avec leur robe d'organdi et leur joli mantelet, un peu taillé à la mode de l'année dernière; je les ai épiées dans ce coin de jardin mal ratissé où roucoulent deux colombes blanches penchées vers l'eau couverte de verdure, près des mûres et des groseilliers! Mais quoi! Paris seul, qui a tout enfanté, produit dans sa perfection grandiose ce type abstrait qui domine les civilisations et les littératures, LA JEUNE FILLE HONNÊTE, ce phénix idéal, ce diamant éclatant de lumière, cet être moitié ange et déesse, Séraphitus-Séraphita, debout sur une montagne de glace incendiée par le soleil, au sommet de laquelle n'atteignent pas nos faibles regards. Une tache plus petite cent fois que la prunelle d'un insecte invisible, et ce Koh-innor n'est plus qu'un caillou grossier; un rayon de moins sur la tête de ce séraphin héroïque, il ne sera plus digne de s'avancer en souriant sur les neiges éternelles. O toi dont ma pauvre plume n'ose plus écrire le nom sur les pages de ce petit livre, permets-moi du moins de t'emprunter encore une fois ce titre, pareil au cachet apposé sur un coffret précieux, que tu donnais à tes pensées ciselées dans l'or pur!
AXIOME
Une jeune fille qui, de près ou de loin, fût-ce même par une haute fenêtre, fût-ce en passant une minute dans une rue, a entrevu le spectre de la Misère;
Celle qui a été saluée par un pauvre sans pouvoir lui faire l'aumône _elle-même_;
Celle qui a lu un roman de Walter Scott, ou un volume des poésies d'Alfred de Musset, ou qui a aperçu la couverture d'un livre de Paul de Kock (même de loin et sans avoir eu aucune perception des caractères qui y étaient imprimés);
Celle devant qui on a nommé le théâtre du Palais-Royal;
Celle devant qui deux personnes se sont tutoyées, fût-ce son père et sa mère, ou son frère et sa soeur;
Celle devant qui un homme s'est montré tenant un cigare, même non allumé, fût-ce au bord de l'Océan;
Celle qui a assisté à une soirée où des musiciens jouaient du flageolet ou du cornet à piston;
Celle qui a brodé, pour une loterie, des pantoufles ou tout autre objet à l'usage d'un homme;
Celle qui connaît, même de nom, le cold-cream, la poudre de fleur de riz à l'iris, la poudre rose à polir les ongles, et les peignes d'écaille blonde;
Celle qui porte des robes de soie et des brodequins d'étoffe ailleurs que chez elle, et des mouchoirs bordés d'une dentelle ou d'une broderie plus large que le fond qu'elles entourent;
Celle qui a parlé à un orfèvre ou à un lapidaire;
Celle qui a prononcé dans le salon de sa mère une phrase aux périodes harmonieuses, ayant un commencement, un milieu et une fin;
Enfin, celle qui sait «comment viennent les roses;»
Peut être parfaitement honnête et parfaitement jeune, mais ce n'est pas elle qui est _La Jeune Fille Honnête_.
_La Jeune Fille Honnête_ sera belle sans doute et parfaitement belle, mais elle n'aura jamais une de ces beautés provoquantes et exceptionnelles qui ont été données à des courtisanes et à des femmes de théâtre, comme engins à piper les coeurs. Il est expressément défendu à la Nature tout autant qu'à la modiste de lui imposer des parures propres à scandaliser les âmes naïves.
Ainsi _La Jeune Fille Honnête_ aura les cheveux bruns ou d'un blond foncé; les splendides tons roux dont Titien ensoleille ses crinières, le noir violet, le blond doré et sidéral de l'Ingénue de théâtre, n'ont pas le droit de décorer son front, car toutes ces insolentes richesses appartiennent aux désoeuvrées qui suivent le régiment du capitaine Amour. Surtout, elle ne sera pas ornée par cet assemblage irritant qui invite aux voluptés mortelles: des cheveux blonds avec des sourcils noirs et des cils noirs.
Elle n'aura pas des yeux _voyants_, pas plus qu'une robe _voyante!_ Ses prunelles ne seront ni bleu céleste, ni vert de mer; pas de fibrilles d'or non plus, ni de petites pierreries chatoyantes dans ses prunelles profondes et calmes.
Elle ne sera ni grande, ni petite, ni d'une taille moyenne, mais presque grande. Car, si une taille moyenne est essentiellement bourgeoise, d'un autre côté la petite taille semble destinée aux personnes qui veulent jouer l'emploi de mademoiselle Scriwaneck, ou à ces femmes à qui les démons inspirent la détestable idée d'imiter et de parodier en leurs mièvreries le langage ingénu des petits enfants. Et les jeunes filles grandes, aux bras superbes, ne font-elles pas songer à ces amazones qui poussent leurs quadriges impétueux sur le sable de M. Arnault aîné?
Elle n'aura ni les pâleurs funéraires des dames que l'on peut caractériser par l'apposition d'un nom de fleurs, soucis ou pensées; ni ce teint blanc et rougissant dont la vue trouble le sang dans nos veines, ni cette peau _dorée comme la jeune vigne_ que chante le poëte de Rosina, et qui s'harmonise forcément avec _la lèvre à la turque_. L'embonpoint et les lis des Autrichiennes du XVIIe siècle, la régularité de traits des figures des bas-reliefs d'Égine lui sont interdits comme indiquant des tendances païennes et sensuelles; la maigreur, comme horrible. Tony Johannot a quelquefois dessiné et peint sa robe dans des eaux-fortes et dans des aquarelles; il aurait aussi dessiné sa tête douce et gaie, bienveillante et fière, si ce charmant génie avait pu faire un pas de plus vers l'Idéal.
_La Jeune Fille Honnête_ ne peut demeurer qu'au faubourg Saint-Germain, et dans un appartement donnant sur des jardins. Ai-je besoin de dire que ses parents ne doivent exercer aucune profession qui tienne à l'Industrie: que ne défloreraient pas les haleines du Monstre et les grincements de ses roues?
Elle ne sait pas peindre de fleurs ni de paysages, et il faut qu'elle réalise ce difficile problème: savoir très-bien toucher du piano et ne pas être forte sur le piano. Sans doute, elle n'a pas regardé une romance moderne! mais est-ce assez! Non, le concierge même de la maison ne doit pas fredonner les chansons de Pierre Dupont et surtout celles de M. Nadaud, en se promenant de long en large sur les pavés blancs de la cour, où l'herbe pousse!
Ce n'est rien pour elle non plus que la devise de l'hermine: plutôt mourir! Car, non-seulement il faut qu'elle ne soit jamais souillée, mais aussi que ni les hommes, ni la Nature, ni le Hasard même n'aient voulu tenter de souiller l'air qui frémit autour d'elle. O coiffures bouffantes, anglaises et sévignés, accroche-coeurs, larges tresses relevées en ferronnières, c'est vous que nous pouvons livrer à la brise imprudente et folâtre, et qu'elle fasse de vous ce qu'elle voudra! Mais ces bandeaux lisses, et non lissés, le vent même les respectera, car si une mèche s'en séparait, si un caillou imprudent faisait aux bottines de cette jeune fille une visible déchirure, si une goutte d'eau de pluie tombait sur son gant, elle ne serait plus _La Jeune Fille Honnête_. Tout doit s'entendre et conspirer pour ne pas froisser tant de puretés délicates; mais elle, cet ange qui sera une femme, s'il doit pleuvoir demain, il ne faut pas qu'elle sorte aujourd'hui, même en voiture, dans la voiture de sa mère.
Vous me pardonnerez si vous voulez, mains rouges et jupes trop courtes, ceintures bleues! chapeaux de province, fleuris comme les jardins de Babylone, bouches en coeur qui vous ouvrez pour chanter _Les Oiseaux du fou_ et _Les Oiseaux de Notre-Dame_, vous aussi vous êtes des signes évidents de virginité: ce n'est pas vous que je célèbre! Elles s'en souvient, cette rue de Lille, quelle fête c'était pour son ciel, et quelle joie, lorsque au premier rayon de soleil mademoiselle Claire de T... paraissait avec sa mère! Alors les dalles du trottoir et des pavés se séchaient et blanchissaient soudain à mesure qu'elles allaient être touchées par ses petits pieds, et devenaient pareilles à des tapis de mosaïque, et les nuages, tout à coup chassés, laissaient bleu l'immense azur. Elle ne s'appelle ni Sédille ni Palmyre, elle s'appelle Décence et elle s'appelle Grâce, la couturière qui avait taillé et cousu ces robes de cachemire, ces mantelets qui valaient cent francs ou cent mille francs. Elles allaient à la messe aux Missions-Étrangères, mais non point les jours où l'on y exécutait cette musique où Gounod laissait gronder les orages de son âme, hésitante entre la nature et Dieu. Mademoiselle Claire n'a jamais entendu l'orgue; elle tenait à la main un livre! beau comme elle: Thouvenin, conseillé par Nodier, n'aurait pas pu en faire un pareil. En donnant une pièce de monnaie à un pauvre, elle lui parlait, et, à ce son de voix, le pauvre, comme transfiguré, croyait emporter chez lui tous les millions des Rothschild!
Il y a six ans, elle avait dix-huit ans alors, mademoiselle de T... faillit mourir d'une maladie de langueur. Après avoir longtemps ignoré la vérité, M. de T..., dont les yeux s'ouvrirent enfin, se repentit de l'imprudence qu'il avait commise en accueillant chez lui un secrétaire jeune et beau, un exilé italien, le comte Angelo C... Quoique absolument pauvre, le comte C... était de la meilleure noblesse de Florence. Lorsque M. de T... vit que sa fille avait déjà les pâleurs du tombeau, il la supplia en pleurant d'avouer sa fatale passion; mais Claire fut muette, même avec sa mère, même avec son directeur, et voulut se confesser à un autre prêtre. Dieu la sauva pourtant.
Deux ans après, M. de T..., complétement ruiné, alla refaire sa fortune en Australie. Sous son toit, jusque-là honoré, la gêne fut telle qu'un vieillard osa faire pressentir je ne sais quelles infâmes pensées. Enfin, un jour, Claire comprit que bientôt peut-être IL Y AURAIT UNE REPRISE au mouchoir de batiste avec lequel madame de T... essuyait ses larmes. Pour la première fois de sa vie elle sortit seule, et rentra frappée à mort, serrant convulsivement dans sa main un petit portefeuille tout gonflé. Elle eut avec sa mère un entretien mystérieux. Quand M. de T... et le comte Angelo furent revenus, riches tous deux, et que Claire continua, comme par le passé, à refuser de devenir comtesse C..., on ne put leur arracher un mot, ni à l'une ni à l'autre. Mais le ciel fit à Claire cette grâce spéciale: elle succomba, non pas à l'anévrisme qui allait la tuer, mais à une fluxion de poitrine qu'elle avait gagnée pour s'être promenée au jardin un soir que ses dents claquaient de fièvre; car cette chaste victime ne pouvait pas mourir d'une maladie romantique.
X
L'ACTRICE EN MÉNAGE
--LUCIE CHARDIN--
Hier soir, il y avait, dans un des moins mauvais salons de la Chaussée-d'Antin, une de nos perles parisiennes les plus exquises, madame Lucie Chardin. Cette jeune femme, qui est veuve pour la seconde fois avant d'avoir atteint sa trentième année, semble un portrait de M. Ingres, animé par quelque magie; rien ne saurait dire la pureté délicate de son regard, ni la pâleur et la transparence nacrée de son visage, extasié comme celui d'une sainte du XIIe siècle.
Avant d'épouser le banquier Chardin, qui est mort l'année dernière, victime d'un accident de chemin de fer, elle avait été la femme d'un poëte, de ce pauvre Henri Decan, si prématurément enlevé à sa jeune gloire. Henri avait été entraîné à aimer Lucie Dutour, par l'admiration qu'imposaient une rare beauté, toute mystique, et un talent prodigieux à son aurore: car, à peine âgée de dix-huit ans, la jeune fille, célèbre alors au théâtre, était déjà l'amie et le conseil de Marie Dorval.
Hier, comme il ne restait plus que les personnes intimes, un de nos dessinateurs en vogue, Émile Labbé, parlait des jeunes morts que nous portons ensevelis dans nos coeurs. Il nommait, avant tous les autres, le cher et regretté Henri, et nous, entraînés par sa parole si vive et si séduisante, nous nous imaginions revoir au milieu de nous l'enfant inspiré, redisant encore ses beaux vers. Nous nous rappelions son geste, son accent tranquille, sa voix attendrie, et nous nous laissions emporter à ces souvenirs, oubliant l'absence!
--«Vous vous en souvenez, continuait Émile, quelle âme sans tache et sans voiles! Et comme il était parfaitement beau! c'était le profil de Byron sans l'ironie arrière de Manfred, c'était le front de Goethe ombragé par l'épaisse chevelure d'un pâtre de l'Attique. Et quel ami, si bon, si simple, si brave!
--»Oui, murmura madame Lucie Chardin, on m'a dit bien souvent tout cela!»
A ces étranges paroles, dites par celle qui a été la femme de Henri, tous les yeux se tournèrent vers elle: on voulait se bien convaincre que ces mots inexplicables étaient en effet prononcés dans un rêve. Madame Chardin remarqua la surprise générale et rougit: elle se prit à sourire tristement, et une larme furtive glissa sur sa joue. Puis, tendant la main à Émile Labbé:
--«Je vous parais folle, dit-elle; mais c'est là ma plaie et mon désespoir, j'ai vécu quatre années aux côtés de Henri, et je ne l'ai jamais vu!»
Pour le coup, l'étonnement était à son comble.
--«Ah! reprit madame Chardin, nous avions cru que l'amour était possible entre deux forçats qui traînent chacun un boulet et une chaîne! Il y a un ménage, un foyer, une vie intérieure pour l'homme de peine qui graisse la roue des wagons, et pour sa femme, la marchande de pommes qui porte son éventaire attaché à son corps et souffle dans ses doigts rouges crevassés par la bise. Rentrés dans leur bouge le soir, après leur journée faite, ils peuvent embrasser leur enfant et manger ensemble leur pauvre repas: mais il n'y a ni maison ni famille pour l'homme ou la femme qui appartient à l'un de ces monstres faits de roues d'engrenage, le Journal ou le Théâtre!
»Le jour où Henri m'a dit ces mots divins: Je vous aime! c'était sur la scène de la porte Saint-Martin, entre deux portants! et moi, dont le coeur battait à briser ma poitrine, au lieu de répondre, fût-ce par mon silence, j'ai _fait mon entrée_, et il a fallu que je récite au public une tirade de M. d'Ennery!
»Le jour de notre mariage, on donnait la première représentation d'un drame en sept actes, dans lequel j'avais un rôle de _deux cent cinquante_, et Henri _faisait son feuilleton_.
»Après la pièce, quand, brisée de fatigue et d'émotion, j'aurais eu tant besoin d'entendre une chère voix me disant: C'est bien! et de serrer une main amie, j'ai trouvé pour toute société, dans ma loge, une femme de chambre idiote, qui m'a persécutée de ses querelles avec les habilleuses et de la perte d'un jupon tuyauté.
»Enfin, mes cheveux peignés et cet affreux rouge essuyé, je gourmandai la lenteur des chevaux qui me ramenaient vers Henri; j'avais encore dans la tête toutes les crécelles, les voix des régisseurs, des comédiens, le sifflement des poulies, la chanson de bois des marionnettes, je me disais: Je vais entendre une parole humaine! Il me consolera, lui, et je me cacherai dans ses bras.
»Je trouvai Henri entouré de lexiques, de volumes ouverts: il noircissait ces grands feuillets que j'ai tant revus depuis, et à mesure qu'il entassait ces affreuses feuilles volantes, ses yeux se cernaient davantage, sa pâleur devenait plus verte, et cette toux désespérée, que j'ai entendue pendant quatre années, retentissait plus cruellement jusqu'au fond de mon âme.
»Henri m'avait à peine vue entrer: il leva sur moi un oeil mourant et prononça pour la première fois ces paroles qui depuis m'ont toujours frappée au coeur comme un coup de couteau: _Je fais de la copie!_ Je voulus l'encourager et veiller avec lui, mais je me sentais brisée par la fatigue du théâtre; je me déshabillai toute somnolente, comme un spectre, et je dormis dans la fièvre, voyant sans cesse l'essaim ironique des songes tourbillonner devant la clarté rougeâtre de la lampe.
»Chaque fois que je m'éveillais en sursaut, il m'apparaissait, lui, toujours plus pâle, toujours entassant les feuillets de _copie_, et sa toux cruelle troublait seule un silence de mort.
»Telle a été ma nuit de noces, et telle a été notre vie de quatre années! Il _faisait de la copie_, moi, j'apprenais des rôles tout bas; ou bien je cousais des oripeaux et des paillettes, et il corrigeait des épreuves! Vous connaissez ces ignobles papiers maculés, sur lesquels on écrit en marge mille signes différents, qui veulent tous dire: Je suis esclave! je suis esclave! je suis esclave!
»Et puis, j'allais répéter! Vous connaissez la _Répétition!_ Un cauchemar qui, depuis deux heures après minuit, vous tire les pieds et les cheveux, et vous répète, et vous crie, et vous siffle et vous chante à l'oreille: Il faut qu'à dix heures du matin, coiffée, habillée et emboîtée dans un corset de fer, tu sois rendue à un théâtre enveloppé de poussière et de nuit, pour y ânonner une prose incompréhensible, copiée par un souffleur qui ne sait pas l'orthographe!
»Quand je venais de répéter la pièce de M. d'Ennery, Henri partait pour aller faire répéter une pièce de lui; quand il rentrait, je sortais pour aller chez le costumier; à quatre heures, quand je dînais, il allait à l'imprimerie!
»L'imprimerie, encore un enfer. Certes, il y a quelque chose de vertigineux dans l'aspect d'un théâtre; ces machines, ces poulies, ces câbles étonnent et épouvantent, et l'envers de la féerie est mille fois plus effrayant que la féerie vue de la salle. Mais qu'est-ce auprès d'une imprimerie? En voyant les longues chaînes de fer qui pendent, les larges pierres qui semblent faites pour y coucher des cadavres, et ces casses où les doigts fébriles cherchent des signes cabalistiques; en regardant surtout marcher ces immenses cylindres au mouvement furieux, on comprend que, dans ces antres de magie, il se mange des coeurs et des âmes.
»Je n'ai vu qu'une seule fois une imprimerie, mais, ce jour-là, j'ai senti que nous étions condamnés! Et nous l'étions en effet, condamnés à ces roues, à ces poulies, à ces cylindres, à cette encre infecte, condamnés à l'insomnie, au labeur stérile, aux raccords, aux régisseurs, aux mises en scène, aux trappes de féerie, aux gloires de toiles peintes, à tout ce qui est le carton de la vie et de la gloire! nous qui aimions tant la sainte poésie, la douce musique, et les gazons et les fontaines, et l'amour qui fait tout comprendre!
»Quelquefois, nous nous rencontrions une minute lui et moi, nous nous serrions la main, et nous disions ensemble: Oh! si nous étions libres! Nous avons toujours rêvé de voler une journée et d'aller la passer ensemble à Fontenay; mais Henri est mort auparavant.
»Je jouais quand la toux l'a cloué sur son lit de douleur; je jouais lorsqu'il crachait son sang; si je n'ai pas joué le jour où il est mort, c'est que j'ai quitté pour jamais le théâtre: j'ai mieux aimé devenir la femme d'un autre, oui, me vendre à un banquier, que de mentir encore sous les haillons roses, qui me semblent toujours mouillés de larmes et tachés de sang!»
Croyez que l'on s'est tu un grand moment après ces paroles, et que l'on avait froid. O mille et mille fois heureuse la demoiselle au coeur simple, dont les formes robustes s'épanouissent librement, comme celles de Violante! Ses parents l'ont élevée pour faire bouillir l'étuvée dans le chaudron de cuivre jaune sous lequel flambe un feu clair, et pour laver le linge dans sa rivière natale. Elle conservera sa candeur et son embonpoint, et elle ne connaîtra jamais les mots: imprimerie, copie, répétition, épreuves, raccords, imprimés en rouge dans le vocabulaire du diable!
XI
LA VIEILLE FUNAMBULE
--HÉBÉ CARISTI--
Celle-là a été la soeur des comètes et des étoiles; elle a fouetté de sa chevelure l'azur immense. Comme les dieux, elle s'est promenée dans l'éther, en déchirant les nuages avec son front olympien. Sa gloire a duré un quart de siècle, et pendant ce temps, suffisant pour faire et défaire tant de royaumes, de duchés et d'empires, elle a vu sous ses pieds le bandeau des rois et la neige des cimes, et elle a pu arrêter dans ses mains les oiseaux du ciel. Pendant de longs jours, cette funambule ivre d'orgueil a voltigé sur sa corde perdue dans l'empyrée, où les applaudissements confus des peuples montaient vers elle comme le murmure d'une mer domptée et frémissante. Hébé Caristi est morte récemment dans sa soixante-treizième année, car son acte de naissance porte la date fabuleuse du 22 juillet 1781. Elle est morte obscure, oubliée, ignorée; et rien ne montre mieux le néant de la célébrité artistique, briguée si chèrement.
Ce nom, qui aujourd'hui ne nous représente rien, a été acclamé jadis avec tous les transports de l'admiration furieuse, et celle qui le portait a été applaudie par les mains qui pétrissent la destinée des empires. Sans doute, les lois implacables qui nous attachent à la terre n'existaient pas pour cette buveuse d'espace et d'infini, soutenue sur des ailes invisibles. Sa sérénité et sa bravoure intrépide en faisaient une créature surhumaine. Rivale, et rivale heureuse de madame Saqui, cette poétique figure qui fut tout de suite reléguée par elle au second plan, Hébé Caristi avait à elle seule, sans maîtres, sans précédents, sans inspiration autre que celle de son esprit exalté, créé tout un art, inouï, singulier, et parfois grandiose, le _mimodrame funambulesque_, prodigieux effort d'organisation et d'intelligence que personne ne lui avait enseigné et qu'elle n'a pu enseigner à personne. Mais saurai-je faire comprendre au lecteur ce que fut ce genre de drame dans lequel l'abstraction était certainement plus quintessenciée que dans la tragédie de _Bérénice_ ou dans les symphonies les plus idéales?
La grande funambule qui, même aux jours épiques de notre histoire, put devenir une des illustrations parisiennes, était née en Servie, dans une peuplade de bohémiens, qui tous exerçaient la profession de saltimbanques et de jongleurs nomades. Avant d'avoir atteint sa dixième année, comme son père et sa mère étaient morts, elle prit le gouvernement de leur troupe ambulante, et tous ces gentilshommes de la belle étoile, subjugués par sa danse merveilleuse, lui obéissaient aveuglément. D'ailleurs une sorcière, très-redoutée à Belgrade, avait fait à Hébé Caristi une prédiction dont l'effet fut immense sur ses compagnons. Elle et tous les siens devaient accomplir des prodiges d'audace et faire une rapide fortune. Elle serait complimentée par le plus grand roi du monde et aiderait à célébrer ses victoires.--Enfin, continua la bohémienne, tu auras les yeux de charbon rouge et le coeur de glace, et aussi tout doit te réussir, mais seulement jusqu'au jour où tu auras marché dans le sang.
La petite danseuse comptait bien n'y marcher jamais, et elle se réjouit de la prophétie en toute assurance, aveuglée d'ailleurs sur l'avenir, comme tous les personnages marqués pour une destinée fatale. S'il y avait sur les grandes routes une seule goutte de sang, ses compagnons la portaient à l'envi dans leurs bras, et croyaient tromper ainsi la restriction qui faisait tache dans son riche horoscope. Au bout de quatre ans, la jeune fille avait si bien travaillé pour le troupeau confié à ses soins, que toute cette bohème, enrichie grâce à elle, put se montrer vêtue et équipée avec un grand luxe, quand Hébé Caristi parut à la foire de Beaucaire en 1795.
C'était la première fois depuis la Révolution qu'on revoyait cette fête fameuse où les marchands d'Astracan, de Bagdad et de Mossoul se trouvaient réunis avec les pêcheurs de perles de la côte de Coromandel et les marchands d'aulx de Marseille, et à laquelle les rues étroites et bordées de maisons à hauts pignons gothiques faisaient un cadre si approprié et si pittoresque. Hébé Caristi n'en fut pas la moindre merveille. Elle avait le teint olivâtre avec des yeux de jais, de longues paupières brunes et des sourcils sans courbure. Son nez mince, ses lèvres épaisses et vivement contournées, sa chevelure crépue, son cou long et droit, ses formes accusées déjà malgré une sveltesse inouïe, lui donnaient l'aspect de ces figures égyptiennes serrées clans un fourreau de mousseline quadrillée, qui tiennent à la main une fleur de lotus. Pour coiffure elle portait des colliers en verre de Venise mêlés dans un fouillis de nattes bizarrement agencées, et elle était vêtue d'une façon barbare avec des tissus de soie rayée aux couleurs vives.
Elle fit sur une corde tendue l'ascension du clocher, mais cela avec tant de courage et de grâce, que ses représentations excitèrent ensuite un véritable délire. La foire de Beaucaire n'était pas finie, que son nom était déjà populaire dans toute la France. En 1800, Hébé, qui allait avoir vingt ans, n'était pas une seule fois retournée à l'étranger, et elle avait acquis une somme assez forte pour pouvoir faire construire à ses frais au coin de la rue d'Angoulême un théâtre dont elle obtint le privilége, et qu'elle nomma le _Théâtre des Exploits militaires_.
En effet, on y donnait uniquement des mimodrames représentant les batailles et les récentes victoires de Bonaparte: Montenotte, Millesimo, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo; le Premier Consul ne cessait pas de vaincre, et Hébé ne cessait pas d'écrire; mais ces pièces militaires, pareilles à celles qu'on a représentées partout, composaient la partie la moins intéressante de son spectacle. Sa gloire et son réel triomphe, ce fut la tragédie, qu'elle jouait à elle toute seule, sur la corde tendue!
Pendant tout le temps que durèrent nos conquêtes et que notre domination transforma l'univers, pas de réjouissances, pas de fêtes, pas de _Te Deum_ sans Hébé Caristi. Toujours, au bruit des canons et des fanfares, aux cris de joie d'un peuple idolâtre, aux lueurs des illuminations et des feux d'artifice, à cent pieds au-dessus de la Seine pavoisée et incendiée de mille feux, clans l'azur au milieu des étoiles frissonnantes, toujours passe, vêtue d'or et de pourpre, et dans ses mains agitant les drapeaux tricolores, cette déesse du ciel et des airs, qui semble l'âme de la ville elle-même célébrant les ivresses de la Force et de la Souveraineté.
Tout Paris est aux pieds d'Hébé Caristi; mais ne lui parlez pas d'adorations, ne lui parlez pas d'amours. Ses amours, ce sont ces luttes insensées et superbes avec l'infini et avec le vertige; c'est ce duel si éclatant avec la mort, pendant lequel elle regarde les yeux mêmes des astres et baise le front humide de la Nuit. Comme le lui disait la sorcière de Belgrade, Hébé porte sous son beau sein un coeur de glace. Ses passions, ses délires, ce sont les féeries au milieu desquelles elle proclame, à la hauteur où volent les aigles, le bulletin de nos dernières batailles. A la fête républicaine où la garde-consulaire, qui a marché depuis Marengo, arrive couverte de poussière et les vêtements en lambeaux, à la fête donnée pour célébrer la paix générale, à celle des drapeaux d'Austerlitz, je la revois jeune et svelte dans les flammes écarlates; au mariage de l'Empereur et à la naissance du Roi de Rome, c'est elle encore dont la silhouette aérienne domine les Champs-Élysées affolés de foule et de lumière.
Jugez si les merveilleux d'alors durent se désespérer pour l'invincible froideur de cette Galatée qui avait eu toutes les gloires! Oui, toutes les gloires, y compris celle d'avoir été comparée à un repas complet en une ingénieuse et interminable métaphore! Elle s'était montrée aux Jeux Gymniques dans un intermède de _La Reine de Persépolis_, et elle avait contre-balancé le succès inouï des _Ruines de Babylone_! Pendant huit jours, le Corneille de la Gaîté avait été jaloux des succès de la funambule. Le Colisée, le Vauxhall, la Redoute, les Soirées-Amusantes du boulevard, le spectacle de Pierre, le Cosmorama et le Panharmonico-Metallicon, tous les théâtres étaient abandonnés quand, radieuse en son fantasque habit de Persépolitaine, elle apparaissait sur la corde raide, insoucieuse de l'obstacle, émerveillée de sa propre grâce! Et, malgré sa sagesse, à cause même peut-être de cette inexplicable et farouche sagesse, que de luxe jeté aux pieds d'Hébé, que de faste à l'entour de son excentrique existence! A elle le cabriolet jaune potiron et le briska gris de lin! A elle les dentelles de madame Colliau, les porcelaines de Degotty et les nécessaires de Garnesson. C'est pour son boudoir de la rue du Mont-Blanc qu'un ébéniste, entêté de cette Pallas, inventa les meubles en olivier. Il fallait la voir dans ce petit Temple du Goût, où pénétrait à peine un voluptueux demi-jour! Les épaules couvertes d'un fichu-guimpe en tricot de Berlin, les cheveux accommodés par Palette, l'inventeur des _nattes embrouillées_, si justement surnommé le Lycophron des coiffeurs, elle recevait, couchée sur son lit de repos, auprès duquel se dressait une colonne tronquée. Survenait un jeune merveilleux en négligé paré: chapeau à la magicienne, chemise en oreilles de lièvre, cravate à l'artiste, pantalon à l'américaine, gilet à la matelote.
--Divine Hébé, s'écriait-il, vous faites sécher sur pied le cerf Coco de Franconi et tout le personnel du théâtre des Fabulistes!
Hébé souriante demandait ses essences de Riban, achetées au dépôt de la rue Helvétius, et elle jouait négligemment avec les bagues lithologiques de Mellerio, entassées sur son bonheur-du-jour. Puis elle sortait dans une calèche à parapluie de Pauly, pour aller essayer une redingote à l'Eugénie ou une toque à la Cortey!
C'était à ses pieds que les ducs de création nouvelle versaient les _trésors de la nature_ que le sieur Tripet débitait aux _amants de Flore_ dans ses serres de l'avenue de Neuilly! C'était pour ses joues basanées que mademoiselle Chaumeton pétrissait son rouge serkis, et que le perruquier Hippolyte accommoda avec quatre rangs de perles la fameuse coiffure à _l'Olympe_. La vogue du physionotrace fut couronnée, dès qu'il eut popularisé les traits étranges de l'acrobate en ses atours d'Athénienne, telle qu'on la vit un jour à Feydeau, dansant au bénéfice de madame veuve Dozainville! M. Meynier la prit pour modèle de la figure de la Volupté, dans son mémorable tableau de la _Sagesse préservant l'Adolescence des traits de l'Amour_! M. Mollevaut lui déclara sa flamme sous le voile heureux de la métamorphose d'une nymphe en sensitive. Le cavalier Antonio Buttura, du département de Trasimène, pensa l'immortaliser en vers _sciolti_!! Au café du Bosquet et à celui des Francs-Bourgeois, les couplétiers mirent son nom en logogriphes! Elle passa trois mois à Madrid, où elle eut la coquetterie de se laisser croire Française, et, à sa soirée d'adieu, le roi Joseph lui dit avec un sourire: «Hélas, madame, il y a encore des Pyrénées!» Je vous dis qu'elle a eu toutes les gloires!
Mais quoi! le madrigal, venu même de si haut, ne touchait guère celle qui, en étendant les mains, pouvait cueillir ses bouquets de roses à la porte du paradis! Quel encens eût satisfait celle qui s'envolait elle-même aux ravissements de son apothéose? On peut lire encore dans le _Mercure de France_ l'analyse enthousiaste d'un mimodrame dansé par Hébé au théâtre des Exploits-Militaires. C'est le fameux _Siége de Saragosse_, le chef-d'oeuvre de ce genre destiné à mourir avec celle qui en fut à la fois le poëte et l'interprète.
Son décor était encore moins réaliste que l'écriteau de Shakspeare, car il se composait d'une simple corde, où les spectateurs devaient voir tour à tour le camp de Suchet, la tente de Junot, les places publiques de Saragosse avec les potences élevées par Palafox et par ses moines fanatiques, le pont de la Huerba, la rue de Santa-Engracia, théâtre d'une horrible tuerie, et la porte de Portillo, par laquelle la garnison espagnole sortit en déposant ses armes. Quant à Hebé, costumée en Bellone à cuirasse d'écailles, elle représentait tour à tour tous les personnages: ici, le marquis de Lassan excitant les assiégés; là, le maréchal Lannes haranguant l'armée française; puis les femmes, les bourgeois, les capitaines, et cette mère héroïque et farouche qui combat sur le rempart en serrant sur son sein un enfant qu'elle protége de son glaive éperdu. Même elle était, lorsqu'il le fallait, les personnages d'abstraction pure: tantôt l'Épouvante et la Fureur, ou la Charge qui entraîne à l'assaut de la brèche les légions frémissantes. Sans paroles, sans rien autre chose que ses gestes et ses attitudes, elle exprimait la ville ravagée par l'épidémie, les cruautés de la populace frénétique, les assauts des couvents, la guerre des maisons, les combats, les escarmouches, les passages bruyants de l'artillerie, l'ivresse des dernières luttes avec leurs innombrables épisodes, puis la capitulation, le défilé triste et grandiose des ennemis vaincus, puis enfin, dans toute sa magnificence symbolique, la Victoire elle-même faisant éclater ses clairons sonores, et agitant sous les brises ses drapeaux conquis, embrasés de soleil! Si l'on pense que le visage, ce merveilleux clavier de la passion, ne comptait pas dans cette pantomime vue au théâtre à quinze pieds en l'air, et sur la place publique à cent pieds au-dessus des têtes de la foule, et que tout ce récit épique était imaginé, exprimé et compris au moyen de gestes, d'attitudes et de courses sur un fil, on comprendra l'admiration qu'il excitait. En vain madame Saqui voulut lutter en donnant son _Moine du mont Saint-Bernard_, mimodrame de corde où elle tentait de représenter l'élégie du voyageur perdu sous les avalanches, et son sauvetage par les bons religieux aidés de leurs chiens dévoués, la vogue était à Hébé Caristi, et lui resta.
Pas toujours, pourtant. Un tout jeune colonel de hussards, beau et fier comme un lion, avec sa tête d'enfant décorée par une large balafre reçue à Austerlitz, devint éperdument amoureux de la comédienne. Il offrit résolument le mariage, mais en vain. C'était une de ces passions ardentes qui tuent leur homme; celui-là se sentit perdu, et, comme rien n'avait pu toucher les rigueurs de sa maîtresse, il voulut en finir tout de suite, et se brûla la cervelle en plein théâtre des Exploits-Militaires. En retournant chez elle, Hébé mit ses deux pieds dans le sang dont le seuil du théâtre avait été inondé lorsqu'on emportait le corps de sa victime. Ce tragique événement causa une impression telle, que depuis ce jour, Hébé fut détestée et haïe autant qu'elle avait été adorée. Elle eut beau quitter la France, la malédiction du meurtre la poursuivit sans relâche. Sa brillante fortune s'était écroulée comme par magie; partout elle rencontrait la haine, le mépris et la misère: Paris, où tout souvenir s'efface si vite, l'avait complétement oubliée depuis plus de trente ans, lorsqu'une circonstance inattendue vint remettre en lumière non-seulement le nom, mais aussi la personne de cette funambule, dont la mort devait servir de dénoûment à une lamentable histoire.
Ce conte émouvant, et tiré des entrailles mêmes de la vie parisienne, je l'ai entendu faire à la fin d'un souper, par Martirio, une femme étrange, qui a voulu rester écuyère au Cirque après avoir signé ses belles compositions musicales. Il était d'ailleurs écouté religieusement, comme une page d'histoire mise en oeuvre sans charlatanisme. Très-sympathiquement belle avec ses yeux bruns, son visage doré et ses cheveux noirs ondés, si fins et si doux, auxquels de très-rares fils d'argent donnent un attrait mélancolique; sage d'ailleurs comme la déesse Vesta, dans un théâtre de chevaux et de clowns, l'Espagnole Martirio est une de ces figures attachantes et originales que Paris adore.
--«Vous vous rappelez, dit-elle, la singulière exhibition de madame Saqui, faite l'année dernière à l'Hippodrome. Le directeur du Cirque avait peur d'être distancé; il voulut trouver une _attraction_ encore plus grande, et il la trouva. M. Arnault avait évoqué madame Saqui et son _Ascension au mont Saint-Bernard_, M. Dejean ressuscita le _Siége de Saragosse_ avec Hébé Caristi, âgée de soixante-treize ans.
»L'annonce seule de son arrivée causa chez nous une profonde surprise, car nous l'avions crue morte depuis un siècle. Mais comment vous rendre l'impression abominable que je sentis lorsqu'elle parut? Je vis une Carabosse tout exiguë, tellement racornie et rapetissée par l'âge qu'on aurait voulu la remettre dans sa boîte! Sur sa peau parcheminée et recroquevillée, les rides formaient une série de dessins et de labyrinthes inextricables; ses yeux encore vifs, mais éraillés et dépourvus de cils, disparaissaient sous de rudes sourcils en forêt, qui repoussaient blancs sous leur teinture prétentieuse. Mais sa parure! Oh! qui dira l'effet de ses faux cheveux tellement noirs et lisses, et de ses fausses dents, blanches comme la neige! Et elle était vêtue à la dernière mode la plus agaçante. Sur une robe taffetas pompadour fond blanc à dessins de fleurs, de fruits et d'oiseaux, elle portait un mantelet de tulle quadrillé de velours, avec deux grands volants de Chantilly! Ses pieds déjetés étouffaient dans d'étroites bottines de soie noire, et ses vieilles mains dans des gants maïs d'une fraîcheur exquise. Son élégant chapeau en paille de riz était garni avec une touffe de camellias roses, et elle taquinait une ombrelle blanche recouverte de guipure. Il y avait dans tout son ajustement une intention évidente de plaire, qui donnait la chair de poule. Ne semblait-il pas voir quelque stryge partant pour Cythère, et embarquant sur la nef de Watteau une cargaison de crapauds et de vipères sifflantes!
»Cependant, quand la vieille funambule répéta devant nous, sur une corde posée à peu de distance du sol, son éternel _Siége de Saragosse_, le dégoût que nous avait inspiré sa coquetterie funèbre ne tarda pas à s'évanouir, car ce jour-là, comme le lendemain à la représentation, elle fut sublime; mais je ne devais pas tarder à retomber dans le détestable cauchemar. Il m'était réservé de voir dans toute son abjection un spectacle qui dépassa les épouvantes de _Macbeth_ où, du moins, les sorcières font tranquillement leur cuisine, et ne s'attifent pas avec des rubans couleur de rose. Mais voir une momie en délire respirant des parfums d'Ess-bouquet, tandis qu'on est suffoqué par l'odeur du bitume et du soufre et entendre les suppliciés hurler des marivaudages parmi les outils et les engins de torture du septième enfer! n'est-ce pas un luxe de monstruosité par trop impossible et capable d'apitoyer les pierres?
»Il y a au Cirque une belle fille nommée Emma Fleurdelix, qui, pendant un moment, a ravi les Parisiens du dimanche dans une scène intitulée _Jeanne d'Arc_, et jouée debout sur un cheval libre, une vraie composition d'écuyer du Cirque! Comme beaucoup de ses pareilles, Emma aime un sacripant, admirable jeune homme arrangé en Malek-Adel de pendule, qui la vole, qui la bat, et qui la trompe. Un jour, il avait dépassé ses espiègleries ordinaires; il était parti pour Londres, en compagnie de je ne sais quelle figurante. Or, le matin même, Emma n'avait pas trouvé ses diamants à leur place, et elle avait cru seulement à une étourderie de sa femme de chambre; elle comprit toute la vérité en recevant au Cirque même, comme elle s'habillait pour monter à cheval, un billet d'adieu tendrement hypocrite. En se voyant si audacieusement quittée et bafouée, elle ne put retenir une explosion de douleur; elle éclata en pleurs et en sanglots.
»Toute costumée déjà sous les haillons poétiques de la vierge de Vaucouleurs, mais déchevelée et meurtrie, car elle s'enfonçait les ongles dans la chair, elle poussait des cris de désolation, et cinq à six péronnelles, couvertes de satin et de cliquant, la consolaient en bavardant comme des pies, en lui frappant dans les mains et en lui faisant respirer des sels. Hébé Caristi entra dans la loge au milieu de ce beau désordre, et elle fut bien vite au courant de la situation.--Ah! pauvre fille, dit-elle de sa voix de marionnette, c'est votre amoureux qui nous cause tout ce chagrin-là! Allez, ça me connaît; le mien ne m'en fait pas d'autres. Si je vous le disais! Eh bien oui, mon Raphaël, à qui j'ai tout sacrifié, se moque de moi avec des laiderons. Va, ma pauvre chérie, continua-t-elle en soupirant, nous n'avons pas fini de souffrir.
»Certes, les danseuses qui étaient là furent étonnées, effrayées et ahuries en écoutant ces paroles mignardes prononcées par une ruine vivante qui offrait l'image même de la caducité. Mais sur Emma Fleurdelix, malade et énervée par ses gémissements, l'effet de cette fantasmagorie décupla de violence. Elle ouvrit démesurément les yeux, regarda Hébé Caristi, et se mit à rire; elle rit, elle rit démesurément, et toujours ce rire farouche, interminable, tyrannique, augmenta d'intensité; sa bouche écumait, ses yeux étaient blancs, ses membres tordus, et elle riait encore. La crise se termina par des spasmes cruels et par une longue attaque de nerfs, à la suite de laquelle Emma dut être reconduite chez elle et confiée aux soins d'un médecin.
»Pour moi qui avais évité la fin de cette scène, en entrant dans le cirque, car je faisais la haute école sur mon joli cheval arabe, je n'avais plus conscience de rien; je me croyais menée au sabbat par quelque Méphistophélès ironique, et je regardais stupidement l'écuyer au long fouet et à l'habit boutonné, en m'attendant à voir sortir de sa bouche une souris écarlate. Tout en faisant machinalement mes exercices, je regardais les becs de gaz avec l'idée qu'ils se métamorphoseraient en comètes sanglantes; les applaudissements qui retentissaient à mes oreilles me semblaient les mugissements d'un tonnerre infernal; je voyais les spectateurs avec des faces vertes. Raphaël! Raphaël! Raphaël! je répétais involontairement jusqu'à m'en rendre folle ce nom devenu pour moi plus extraordinaire que ceux de tous les monstres antédiluviens exterminés aux âges fabuleux par les oiseaux héroïques. O ciel! quel pouvait être ce Raphaël amoureux d'Hébé Caristi, et qui lui faisait souffrir les martyres de l'amour contrarié? En fermant les yeux, j'essayais de me le figurer, mais jamais je ne pouvais me le figurer avec une face humaine!
»Cependant, cette malheureuse vieille femme continua à nous étaler sa poignante folie. Tantôt elle venait avec des bouquets destinés à être offerts par elle au sortir de la répétition, ou elle nous consultait sur des cravates et sur des bijoux d'hommes; elle nous montrait des bagues plates avec le _Dieu vous garde_, ou des alliances récemment achetées au Palais-Royal et portant les deux noms d'Hébé et de Raphaël. Chaque fois que j'assistais à ces infernales facéties, j'éprouvais ce mal de coeur indicible qui vous saisit au bord d'un abîme profond de mille toises, lorsque le pied vous manque tout à coup et qu'on va rouler dans l'effroyable vide. J'évitais, je fuyais par tous les moyens les confidences de la vieille funambule. Mais comment les fuir; elle s'attachait à moi et elle parlait avec l'ingénuité d'un enfant, persuadée que pour tout le monde rien n'était plus intéressant que de lui entendre roucouler son _Oaristis_!
»O fureur! ô délire! vengeance de l'amour acharné sur sa proie hideuse! Ces conversations, je ne pourrais pas les raconter, et cependant elles me poursuivent, elles se cousent à mes rêves, elles se substituent aux phrases que je veux prononcer, elles m'obsèdent, comme, parfois, tel vers d'une chanson imbécile que, malgré soi, on répète mentalement pendant des jours entiers. Je les ai oubliées et elles me dévorent, elles m'assassinent en évoquant dans mon âme une impression durable, pareille à celle qu'on éprouve dans un souterrain obscur et fétide, où brillent les toiles d'araignée et les yeux des crapauds, et où on sent vaguement courir les reptiles glacés. Non-seulement le Raphaël, heureusement resté dans la coulisse, mais Hébé non plus ne me semblait pas réelle; à chaque instant je croyais que j'allais la voir se disloquer en morceaux ou s'évanouir en fumée, et que, le noir enchantement disparu, le calme renaîtrait à la fois dans mon esprit et dans le ciel. Mais non, tout cela est arrivé; Hébé Caristi a vécu, car je l'ai vue mourir.
»Parfois elle arrivait, vêtue de vert pomme ou de lilas tendre; elle essayait un sourire à la Pompadour; sa perruque était frisée en nuage; elle rayonnait de joie.--Ah! ma chère, disait-elle, je m'étais trompée, il m'aime, il m'est fidèle. Si vous saviez comme je suis heureuse, il m'a apporté un bouquet ravissant! Et cette Florentine que je croyais sa maîtresse; ah! comme j'avais tort de me monter la tête! Une amie de sa soeur tout simplement. Mais comme vous prenez peu de part à ma joie! Ah! Martirio, vous êtes froide; véritablement, vous n'avez pas de coeur.
»Ainsi le visage et les ajustements d'Hébé étaient le thermomètre de sa félicité affreuse, et disaient exactement en quels termes elle était avec son Raphaël. Par cette avidité inexplicable qui nous pousse vers les choses perverses, j'avais parfois une poignante curiosité de voir cet être sans nom dont le sobriquet déshonore à jamais le souvenir du plus beau des hommes. Et pourtant je sentais que s'il se fût trouvé derrière moi sur la plate-forme des tours Notre-Dame, j'aurais sauté en bas pour ne pas le regarder! Heureusement, mon inquiétude n'a jamais été assouvie, et je n'ai pas eu à mesurer la dose d'horreur qu'il nous est possible de subir. J'ai lu _L'Enfer_ d'un poëte romantique, avec ses ingénieux appareils de tenailles, de scies, d'hommes en fer rouge, et de chaudières à cuire la chair humaine. C'est un beau livre, mais il est incomplet; l'auteur, qui a tant d'imagination pour les supplices, a oublié d'inventer dans son Tartare un supplice pour Raphaël!
»Sans doute ce parfait Dorante défila bien vite le chapelet de ses roueries, car avec une fatale rapidité la toilette d'Hébé Caristi se mit à pousser au noir; le noir l'envahit et la domina, et quel noir! Coup sur coup et comme par magie, disparurent le velours, la soie, les robes à jolis bouquets roses, les bijoux à devises, le tour bien frisé, les petits cachemires. Pâle, verte, défaite, oubliant de mettre du rouge, la vieille funambule, noyée de larmes, abrutie par le chagrin, se montra avec des hardes misérables. Ce fut sa période de folie où, comme l'Ophélia de Shakspeare, on l'entendait murmurer des chansons interrompues et dire des lambeaux de phrases poétiques, parfumées de romarin et de violettes! Ce malheureux spectre était voué par le destin à toutes les parodies et à toutes les profanations. Comme les victimes poursuivies par les dieux sauvages de Léda et de Pasiphaë et marquées pour les embrassements d'un monstre, elle se tordait au fond de son néant, condamnée à la douleur risible, à une torture ridicule, à des tourments dont la vue produisait un effet grotesque. Certes, celle-là a reculé les limites du malheur humain!
»Alors, dans ces moments affreux où elle vit s'enfuir sa dernière et stupide espérance, Hébé Caristi se cramponnait encore à moi, et m'adressait des supplications insensées.--Oh dites, dites-le-moi, Martirio, s'écriait-elle, croyez-vous qu'il existe vraiment des philtres pour se faire aimer et pour retenir un amant infidèle? On m'avait parlé d'une sorcière et de coeurs sanglants, mais ce n'est pas vrai, n'est-ce pas? D'ailleurs j'ai essayé, cela ne m'a pas réussi. Mais enfin, il doit y avoir quelque chose! C'est impossible qu'il n'y ait pas un moyen. Se consumer d'amour et n'être pas aimée, c'est un trop grand supplice. Martirio, Martirio, dites-moi un moyen pour qu'il m'aime encore!
»Ainsi parlait Hébé dans ses délires. Et, bien entendu, je me taisais. Que répondre à ces cris de démence? Alors, son vieux visage, déjà plus plissé qu'il n'est possible de le supposer, se plissait encore sous les éclairs d'une furieuse ironie.--Ah! oui, disait-elle avec l'expression du dédain et de la haine, j'oubliais que vous ne connaissez rien de tout cela! Moi aussi, quand j'étais jeune, ai-je été assez fière et heureuse, et orgueilleuse, de ne rien sentir s'agiter dans mes veines; mais la vieillesse viendra, soyez tranquille!--Et moi, pendant qu'elle me faisait cette prophétie sinistre, je voyais passer devant mes yeux une foule de pâles figures portant le stigmate du Vice; et, le regard fixe, je contemplais les uns après les autres ces hideux visages, que mon imagination prêtait tour à tour au fabuleux Raphaël.
»Bientôt la vieille funambule porta tout à fait la livrée de la misère. Les dernières robes, les dernières chaussures avaient été dévorées; et, chose horrible à raconter, Hébé, pour se vêtir, tirait de ses cartons, enfouis sous la poussière d'un demi-siècle, des robes du premier empire taillées en tuniques, des fourreaux de satin bleu ciel, attachés sous la gorge avec des ceintures en cheveux et des chapeaux en auvents de maisons, auxquels nous ne croirions pas si les gravures de modes n'étaient restées pour nous attester leur existence. Elle se traînait, attifée avec d'anciens déjeuners-de-soleil dont le soleil avait déjeuné sous les yeux de Murat et du maréchal Lannes, le lendemain de la bataille d'Iéna! Ses yeux ahuris étaient tout à fait sanglants; une toux sèche la minait; elle était devenue poitrinaire à un âge où la maladie elle-même nous dédaigne, et se mourait comme une héroïne de roman. Vouée, comme le modèle de Marguerite Gautier, aux camellias blancs et aux poses penchées, elle aussi parlait fiévreusement de l'avenir et souriait avec mélancolie à la chute des feuilles. Mais, à ce moment-là, elle ne fut plus ridicule; bien plutôt, elle parut terrible, comme toutes les personnes transfigurées par une passion violente, car elle mettait à trouver de l'argent la rage frénétique du lion affamé de proie dans les gorges de l'Atlas. Elle sentait que ses dernières minutes d'illusion étaient à ce prix, et elle défendait sa vie avec des rugissements. Alors l'ancienne directrice des _Exploits-Militaires_ se réveillait; il fallait l'entendre discuter les questions de salaire avec M. Dejean; elle était adroite, violente, éloquente, dissimulée, impérieuse, insinuante, inépuisable; elle parlait deux heures sans fatigue apparente, en se tamponnant les lèvres avec son mouchoir inondé de sang.
»Mais elle devint trop malade pour continuer ses représentations, et elle dépensa toute son énergie à emprunter de l'argent parmi nous, exécutant sur des natures brutales des miracles inénarrables de séduction. Depuis les cent francs jusqu'aux sommes les plus minimes, elle épuisa tout; rien ne lassait sa patience, elle buvait la honte comme un cher calice. A la fin on la fuyait, on se sauvait quand on la voyait venir, et quand sa victime s'échappait ainsi, elle s'arrêtait immobile, lançant au ciel une dernière imprécation, regardant si la nue allait se déchirer ou la terre s'ouvrir pour lui jeter un dernier secours!
»Moi-même, j'avais fait pour elle le possible et l'impossible; acharnée à combler le gouffre ouvert sous ses pas, je m'étais endettée gravement, et j'avais vu arriver ce moment suprême où il faut devenir insensible, quoi qu'il nous en coûte. Hébé arriva chez moi, et entra malgré ma femme de chambre. Elle n'osa rien me demander, mais ses yeux semblaient vouloir décrocher les tentures. Elle s'agitait machinalement, en répétant: C'est fini, je n'ai plus rien, je n'ai plus rien; Raphaël va me quitter! Comme je détournais la tête, péniblement affectée, j'aperçus du coin de l'oeil la lueur d'un éclair rougeâtre. Hébé s'était jetée sur une broche de rubis, posée sur le coin de la cheminée, et l'avait cachée sous son châle. Si rapide qu'eut été mon regard, il s'était croisé avec celui d'Hébé; elle vit que je la voyais; elle resta calme, mais comme foudroyée. Moi, pour retourner la tête vers elle et pour parler, je crus qu'il me faudrait mille ans, et il me sembla que j'avais à faire un effort plus pénible que pour soulever un monde. J'aurais voulu que cette seconde d'anxiété fût éternelle. Enfin, je pus rompre le silence, et je murmurai: Si cette bagatelle vous plaît, Hébé, je suis trop heureuse de vous l'offrir.--Eh bien, dit-elle, je la prends!
»Ses yeux s'étaient levés avec l'expression d'une suprême détresse. Farouche, elle montrait qu'elle avait tout offert en holocauste! Pourtant, en me voyant verser une larme, elle fut attendrie; avant de sortir elle prit ma main et la baisa en sanglotant. Moi, j'étais persécutée par l'idée de Raphaël, et je me disais: En ce moment-ci, que peut-il faire? Et j'entendais encore dans mon escalier la toux déchirante d'Hébé Caristi.
»Huit jours après, je la revis dans le cabinet de M. Dejean, qui lui avait vainement défendu sa porte. Elle voulait absolument donner une dernière représentation pour laquelle elle demandait cinq cents francs; et, la voyant mourante, le directeur refusait, par humanité. Mais elle emporta d'assaut ce marché épouvantable, et le jour fut choisi. L'annonce de cette dernière apparition de la vieille funambule avait attiré beaucoup de monde au Cirque; Paris, qui sait tout, savait son histoire, et on était curieux de savoir jusqu'où va l'héroïsme désespéré. Quand je vis Hébé coiffée du casque d'or, cuirassée d'écailles, toute ruisselante d'émail, d'argent et d'écarlate, fagotée dans son cher costume de Pallas, elle me parut rajeunie de dix ans: son visage était éclairé, elle songeait au billet de cinq cents francs qu'elle sentirait frissonner dans sa main en descendant de la corde roide!
»Mais sa fatigue était excessive; elle toussait, crachait le sang; elle s'évanouit trois fois pendant le quart d'heure qui précéda son apparition. Ces évanouissements n'avaient rien de pareil à tous ceux que j'ai vus. Habituellement, lorsqu'une personne tombe en syncope, on sent que sa vie est suspendue, mais seulement pour un temps; chez Hébé, c'était une véritable mort, complète, absolue. On eût dit qu'elle était depuis bien des années un cadavre auquel les enchantements d'un magicien avaient prêté les apparences de la vie, et que, le sortilége fini, elle redevenait la proie légitime du trépas. Son coeur ne battait plus d'une manière appréciable; son haleine ne ternissait pas le miroir collé sur ses lèvres; elle était blanche, glacée et rigide.
--»Madame, lui dit le médecin du théâtre, lorsqu'elle revint à elle pour la dernière fois, vous ne pouvez monter sur la corde aujourd'hui, et surtout, moi, je ne dois pas le permettre. Comprenez que je ne puis assumer cette grave responsabilité.
»La vieille Hébé fit un bond sauvage, comme si elle eût été mordue par une tarentule.
--»Malheureux, s'écria-t-elle, c'est toi qui veux ma mort! Puis, avec un sourire funèbre: Allons, mon petit docteur, vous êtes trop gentil pour vouloir contrarier une dame!
»Enfin, tout à fait hors d'elle, elle tira de sa poche un petit poignard et reprit avec égarement: Je vous jure, par les os de ma mère, que, si vous empêchez ma représentation, je me tue avec ceci.
»Le médecin du Cirque est un homme fort, qui a vu des drames comme ceux-là, et bien d'autres encore, depuis trente ans qu'il met du baume sur les âcres morsures faites par les passions parisiennes. Aussi ne fut-il pas ébranlé par le petit couteau de la funambule. Malheureusement, il fut requis en toute hâte pour donner ses soins à un personnage illustre qui, dans la salle même, venait d'être frappé d'un coup de sang. Hébé profita de cette diversion pour gagner le cirque, et elle monta, chancelante, l'échelle qui la conduisit sur sa corde roide, à trente pieds de tout secours humain.
»Aux premiers pas qu'elle fit sur la corde, ce fut un grand cri d'admiration; car, sur son théâtre idéal, cette déesse de la mimique retrouva sa souplesse, son ardeur inouïe, son agilité de panthère, sa puissance extraordinaire à faire d'elle-même une représentation et un symbole multiples. Oui, au bruit des clairons, au chant orgueilleux des fanfares, cette femme, cette Pallas, cette guerrière à l'aigrette rougissante, c'est l'armée française elle-même, oubliant ses souffrances de six mois et s'avançant vers les âpres ivresses de la conquête. Tantôt elle est le général qui contient l'ardeur de ses troupes, et alors son oeil est dominateur, sa bouche immobile et sévère; puis elle est le soldat heureux de jouer sa vie; puis le jeune tambour qui bat la charge et à qui la première bataille apparaît comme dans les roses vives d'une aurore! Ainsi on suivait sur le visage d'Hébé Caristi les péripéties de la tragédie militaire; tout à coup la funambule s'arrête, roide, tout d'une pièce, comme figée ou changée en statue de sel. Par un geste désespéré, elle leva à la fois au ciel ses deux bras, et en même temps le sang envahit son visage; du fond même de l'amphithéâtre, on put la voir devenir toute rouge.
»Un soupir immense sortit de six mille poitrines; tout le monde ferma les yeux: pour tout le monde, elle avait dû être précipitée de la hauteur effroyable où la maintenait la Volonté, tomber sur le sable de l'arène et s'y briser. Mais après ce mouvement d'épouvante, quand les regards se levèrent de nouveau, on revit la saltimbanque vivante et debout: par un effort surhumain, dont elle-même n'eut pas conscience, elle avait pu garder l'équilibre au moment où la vie l'abandonnait, miracle plus prodigieux que tous les tours de force avec lesquels elle avait émerveillé les empereurs, au temps de sa fougueuse jeunesse. Oui, elle se tenait debout, mais comme un soldat frappé au coeur et qui marche encore quelques pas sous le vertige même de la mort. Enfin, ses membres se détendirent, ses reins plièrent, elle tomba en arrière, mais sur la corde, où elle se coucha avec grâce encore, en s'y cramponnant d'une main, comme lorsqu'elle jouait la scène épisodique du trompette blessé. Mais ses forces étaient tout à fait épuisées; pour retourner jusqu'à l'échelle, il lui fallut ramper, se traîner sur les genoux, marcher à quatre pattes sur cette corde que, tout à l'heure elle avait foulée d'un pied insolemment dédaigneux et superbe.
»Pour les spectateurs, ce dernier effort fut mille fois plus poignant que la minute même où on l'avait crue morte, car maintenant elle ressemblait à un oiseau qui balaye la terre de son ventre souillé et de ses ailes fracassées. Elle arriva, mais n'ayant plus figure humaine, sentant le froid dans ses os et enveloppée dans un noir linceul d'horreur.
A peine fut-elle descendue de l'échelle, on s'empressa pour la soigner, pour la consoler, pour s'informer des indicibles terreurs qu'elle avait dû subir. Il s'agissait bien de cela! Hébé Caristi était déjà à la caisse et réclamait ses cinq cents francs, comme une tigresse du désert réclame ses petits, avec des regards qui auraient fondu les lingots de la Banque de France.
--Mais, lui dit le caissier, M. Raphaël est venu les toucher tout à l'heure, avec un mot de vous; il avait même votre reçu, que j'ai enregistré, comme vous voyez.
--Ah! cria seulement la vieille funambule. Bien que cette syllabe eût pu être prise par le caissier comme exprimant une approbation, l'enfer sait ce qu'elle contenait de suprême misère et de rage épouvantée.
Hébé sortit. Une heure après, comme je me disposais à me mettre à table, on introduisit près de moi une mégère affublée de haillons sordides. C'était la portière de la maison où demeurait Hébé Caristi. Elle m'apprit que cette malheureuse femme allait mourir et demandait à me voir encore une fois.
Arrivée à une masure infecte de la rue de Venise, je montai, sur les indications du vieux savetier ivre qui gardait cet antre. Quand je fus au haut de l'escalier de pierre, taillé à vis, quand j'eus lâché la corde graisseuse qui servait de rampe, j'entrai dans une petite antichambre sans meubles. Ce cabinet, tendu d'un papier en lambeaux, précédait le galetas où expirait la funambule.
Là, involontairement je m'arrêtai, car j'entendis une discussion ardente dans laquelle se mêlaient deux voix. L'une était douce et hypocrite, l'autre violente, énergique, impérieuse, quoique brisée par la souffrance. Celle-là était celle d'Hébé. Longtemps j'écoutai, me croyant sérieusement la proie d'un cauchemar; je n'avais plus le sentiment de ma propre vie.
--Écoutez, fit la voix douce, voici les quatre billets de cent francs, et, réellement, c'est mon dernier mot. Voulez-vous signer?
J'entendis le bruit de la plume sur le papier; je devinai le geste avec lequel Hébé mettait ses griffes sur les billets de banque.
--Maintenant, cria-t-elle, va-t-en, bourreau! Et je vis passer devant moi un jeune homme presque chauve, au front pensif et dévasté.
Je venais d'assister à la dernière torture d'Hébé Caristi, au marché par lequel elle vendait son cadavre à un jeune chirurgien déjà célèbre, dont l'âme est avide et implacable comme la Science.
Je tournai la clef et j'entrai. Je m'assis près du lit de sangle où agonisait celle qui avait senti ondoyer sur ses épaules le cachemire de la princesse Borghèse.
--Vous avez entendu? murmura-t-elle faiblement.
Et, comme je lui répondais oui, en détournant les yeux:--N'est-ce pas, reprit-elle, que ce n'est pas un sacrilège? N'est-ce pas que je ne suis pas coupable? D'ailleurs, il me l'a dit lui-même: tout est permis dans l'intérêt de la science! Mais, Martirio, écoutez, moi, je n'ai besoin de rien ni à présent, ni (ajouta-t-elle en ricanant) après ma mort. Un jour, je vous ai follement menacée d'une vieillesse pareille à la mienne. Depuis une heure je prie Dieu d'écarter de vous ce calice, et je vous bénis; voulez-vous me pardonner?
Je baisai pieusement le front de la pauvre victime qui avait eu le bonheur de souffrir de telles expiations, et je sortis pour me mettre en quête des secours spirituels et matériels que réclamaient ses derniers moments. La nuit alors était presque venue. Sur l'escalier, j'entendis à quelques marches au-dessous de moi une voix éraillée qui fredonnait la dernière chanson de Nadaud, avec d'ignobles fioritures.
Je fermai les yeux, mais trop tard; aux dernières lueurs du crépuscule, j'avais entrevu un béret de velours bleu, une cravate rouge, une face pâle comme le masque de Boswell. Cette vision, c'était Raphaël, sans doute. Je me collai au mur pour le laisser passer, retenant mon souffle, et je ne rouvris pas les yeux avant que je n'eusse entendu se refermer la porte d'Hébé Caristi.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée quand je revins de nouveau. Le prêtre et le médecin montèrent, et je les attendis en bas, dans la voiture. Au bout de quelques minutes, le médecin redescendit seul. Hébé Caristi était morte. Le docteur Crestié est pour moi un vieil ami; je le chargeai de prendre toutes les dispositions nécessaires et de rompre, si cela était encore possible, l'odieux marché signé au bord d'une fosse ouverte; mais je n'eus pas la force de rentrer dans la chambre où s'était accompli ce pacte de sang. Bien des fois depuis, j'ai reconnu en rêve le pâle visage que j'avais entrevu ce jour-là dans l'escalier de la rue de Venise, et voilà pourquoi je suis invulnérable; car, si quelque danger trop attrayant me sollicite, je songe toujours à cette ignoble figure sous laquelle m'est apparu le démon infâme de la Perversité.»
Quand Martirio eut ainsi raconté l'histoire de celle qui a été, en même temps que madame Saqui, la déesse de la corde raide, nous demeurâmes plongés dans une sorte de stupeur. Rosier surtout paraissait très-bouleversé.
--Ma foi, dit-il à Martirio, je comprends que ce drame du ruisseau vous ait vivement impressionnée; car, enfin, nous savons que vous avez reçu le don exceptionnel de ne pas souiller vos petits pieds en traversant la fange du théâtre! Eh bien! si absurde que fût la prédiction d'Hébé Caristi, ce rapport entre sa jeunesse et la vôtre devait vous donner à réfléchir.
--Oui, répondit en rêvant Martirio. Mais je suis Espagnole et j'ai du sang noble dans les veines...... Moi, je me tuerais.
XII
LA DIVINE COURTISANE
--CÉLINE ZORÈS--
Madame la vicomtesse Paule de Klérian est une de ces petites femmes que les peintres du siècle dernier avaient raison de représenter en amazones cuirassées ou en Dianes chasseresses, et qui sont braves en amour comme elle le seraient à la guerre, s'il survenait une nouvelle Fronde. Sa jolie tête, qui rappelle les fillettes de Greuze, charme par un mélange de décision et de naïveté. Le regard de ses grands yeux bleus a des étonnements ingénus, mais son sourire voluptueux pétille d'esprit, et son petit nez aux narines roses est bien de ceux qui changent les lois des royaumes. Elle appartient à la grande race de ces victorieuses qui reprendraient leur amant dans les bras d'une reine, et qui l'iraient chercher dans les enfers.
Gracieusement accoudée sur le rebord de sa loge, à l'Opéra, madame Paule de Klérian se réjouissait de se sentir admirée, lorsqu'un nom, prononcé assez haut pour qu'elle l'entendît, la força d'écouter la conversation échangée entre deux jeunes gens placés à l'amphithéàtre, sous sa loge même.
--Vous savez, disait le comte de Savalette à son jeune ami le marquis d'Auneuil, c'est une tête aux cheveux ébouriffés, noyée d'ombre, de lumière, et, au bas du tableau, il y a cette légende: _Edmond Richard, à son ami Flavien de Lizoles_.
--Oui, répondit M. de Savalette, merveilleux, mon cher, admirable. Cette tête est, pour moi, ce que Richard a le mieux réussi. Mais que ne trouve-t-on pas d'après un pareil modèle!
--Quel modèle? fit le marquis d'Auneuil.
--Mais, reprit le comte, c'est la tête de Céline Zorès!
--Ah! Je connais cette légende. Céline Zorès est une créature d'une beauté inouïe, qui pose quelquefois pour les grands peintres, mais à ses heures et seulement quand cela lui fait plaisir.
--Oui, et depuis un mois elle n'a pas quitté l'atelier d'où sortent les paysages, les tableaux de fleurs et les Vénus si agréablement maniérées, que signe Flavien de Lizoles.
--Alors, dit le marquis d'Auneuil, Flavien de Lizoles est un homme heureux. Je m'en étais toujours douté. Il faut qu'un artiste ait le coeur bien inondé de joie pour créer de si magnifiques pavots, de si triomphantes pivoines, et des roses trémières si contentes de vivre.
En entendant ces derniers mots, madame de Klérian frissonna comme si elle eût été mordue par une vipère, et se tourna vivement vers son oncle l'amiral, occupé à lire le cours de la Bourse.--Partons, lui dit-elle, je ne me sens pas bien.
L'amiral se leva avec une obéissance toute militaire, en témoignant seulement par un faible soupir le regret de ne pas entendre mademoiselle Alboni dans le dernier acte de _La Favorite_. Quand madame de Klérian, bien emmitouflée, se fut blottie dans sa voiture, emportée par les chevaux rapides, elle se mit à réfléchir, et jamais ses réflexions n'avaient été si tristes. Quoi, courtisée par les hommes les plus beaux, les plus nobles et les plus illustres, elle aimait étourdiment un artiste qui était tout au plus à demi-célèbre, et cet ami, choisi par elle entre tous, la dédaignait pour une créature vendue, pour une femme qui a laissé toute pudeur, et qui fait commerce de ses charmes vulgaires! Désormais son miroir peut bien lui dire, comme tous les jours, que sa chair délicate ressemble à la pulpe des fleurs de la balsamine, et que ses cheveux sont légers et aériens comme la cendre fine dans un rayon de soleil; l'abeille peut encore se tromper à ses lèvres et s'y poser comme sur les boutons d'une rose, et les poëtes peuvent rabaisser le céleste azur en le comparant aux saphirs de ses prunelles aux pupilles noires, Paule de Klérian ne les croira plus, car elle saura bien, elle, si tout le monde l'ignore, que ses enchantements ne sont plus irrésistibles.--Ah! se dit-elle, j'ai envie d'aller cacher dans quelque solitude ce triste visage, qui n'a pas su garder sa conquête! Et une larme, que personne ne devait voir, brûla les yeux de l'aimable Paule.
Cette franche et vive nature ne savait pas supporter l'incertitude. Le lendemain, de grand matin, au moment où Flavien, qui habitait au haut du faubourg Saint-Honoré, venait de sortir selon sa coutume pour faire une promenade à cheval, madame de Klérian descendit d'une voiture sans armoiries, où elle avait attendu avec patience pendant plus d'une heure. Elle monta précipitamment l'escalier de la maison où demeurait le peintre, et, arrivée à la porte de l'appartement, elle sonna avec résolution. Un groom, âgé de douze à treize ans, vint lui ouvrir.
--M. de Lizoles m'a indiqué cette heure pour une séance, dit-elle sans hésitation. Je sais qu'il est sorti, mais je l'attendrai.
L'enfant, un peu étonné, n'osa pas pourtant mettre en doute l'affirmation émise par une femme qui, évidemment, appartenait à la plus haute société parisienne. Il introduisit madame de Klérian dans un petit salon meublé avec une élégance parfaite, et se retira.
Arrivée là, la jalouse maîtresse de Flavien sentit son coeur battre violemment, et elle eut besoin de s'asseoir, car ses jambes faiblissaient. Elle avait déployé déjà une grande énergie, mais le plus difficile restait à faire. Il lui fallait chercher et trouver sa rivale dans cet appartement qui lui était inconnu, et cette action violente répugnait à toutes les délicatesses natives de son âme. Mais Paule était incapable d'indécision. Elle fit le geste de Célimène au moment où elle voit partir Alceste, et tourna le bouton de la première porte qu'elle rencontra. Madame de Klérian avait été bien inspirée; la porte qu'elle ouvrit donnait justement dans l'atelier de Flavien. Mais, au premier regard qu'elle y plongea, elle s'était arrêtée fascinée et comme éperdue.
Elle vit une femme, une déesse, une beauté, dont les cheveux rouges, aux reflets ardents, s'entouraient d'une lumineuse auréole. Tout d'abord, sur son visage sublime d'une pâleur fauve avivée par un sang jeune et riche, ses yeux vert de mer étincelaient sous leurs sourcils bruns, et sa bouche écarlate et savoureuse montrait à demi des dents de lys. Sur une espèce d'estrade, au-dessus de laquelle s'étendait un dais de trône en tapisserie, surmonté de panaches datant du règne de Louis XIV, assise dans un siége d'ivoire, elle travaillait à une tapisserie avec de la laine pourpre, et ses pieds chaussés de soie foulaient une riche draperie de satin à fleurs d'argent, jetée sur les marches. Elle était vêtue d'une robe à manches demi-flottantes et ajustées au poignet, faite d'une étoffe antique, et, comme l'arcade de ses paupières, ses mains idéales, blondes, transparentes, expliquaient la statuaire des âges fabuleux.
Au moment où cette éclatante figure l'éblouit, madame de Klérian ne pensa plus au motif qui l'avait amenée, ni à Flavien, ni à elle-même. Il lui sembla que le monde mystique imaginé par les poëtes s'animait sous ses yeux. Vénus encore frémissante du baiser des flots, Diane enivrée de la senteur des forêts, les Grâces tressant des fleurs, et les Muses dansant pieds nus sur la neige rose des cimes apparurent dans son esprit, soudainement inondé d'une sérénité inouïe. Comme si, remontant les âges, elle eût pu tout à coup se sentir vivre dans la Grèce héroïque, il lui semblait qu'elle venait d'entrer dans quelque temple de la Vénus guerrière, et qu'au bruit de la foudre tonnant dans un ciel pur, l'Immortelle s'était substituée à un vain simulacre et fixait sur elle ses prunelles immobiles. Ou, n'avait-elle pas devant les yeux la belliqueuse amante de Thésée, miraculeusement sortie de son tombeau en forme de losange, et cherchant à côté d'elle son baudrier magique et son glaive teint de sang? Puis, quand elle regardait les bronzes, les émaux, les miroirs de Venise, les chandeliers touffus aux grandes corolles de lys, tout ce luxe du XVIe siècle qui entourait magnifiquement la femme aux longs cils et à la crinière d'or, elle en faisait quelque nymphe thessalienne évoquée par la sorcellerie pour servir de modèle à Benvenuto, et elle aurait cru que le cruel statuaire allait paraître, soulevant une portière de soie, et tenant à la main son marteau qui ressuscite les effrayantes splendeurs des Olympes.
Enfin, toute cette magie se dissipa. Paule de Klérian comprit qu'elle avait devant les yeux une femme d'une beauté surhumaine, mais enfin une femme. Malgré le feu qui brûlait son visage et la sueur qui perlait sur son front, elle trouva la force de parler.
--Madame, dit-elle en s'inclinant légèrement, je croyais trouver ici M. de Lizoles?
Mais à peine eut-elle laissé échapper ces mots, comme si son coeur eût été de cristal, elle le sentit pénétré par le clair regard de l'inconnue, et elle eut la révélation positive que tout mensonge devait s'émousser contre sa clairvoyance terrible, comme les flèches d'acier sur une statue de diamant.
D'un geste rhythmé comme une musique, Céline Zorès montra un siége à madame de Klérian; ses lèvres s'ouvrirent, et avant qu'elle eût articulé une syllabe, Paule sentit qu'elle allait entendre une harmonieuse voix aux notes d'or.
--Madame, dit Céline Zorès, je suis heureuse que vous soyez venue, car on assure que la jalousie est un mal cruel, et ce mal, je puis vous en guérir. Vous pouvez sans crainte aimer Flavien.
Madame de Klérian éprouva une angoisse inouïe en entendant cette fille de rien qui lui parlait comme peut parler une reine, et en s'avouant tout bas qu'elle se soumettait malgré elle à un ascendant inexplicable. Ses jolies lèvres se froncèrent; la révolte éclata dans ses yeux charmants.
--Pourtant, répondit-elle avec impatience, vous êtes sa maîtresse.
--Madame, reprit Céline Zorès, je vous répète que vous ne devez pas être jalouse.
--Je le comprends, fit la belle Paule, en qui se réveilla tout l'orgueil de la race. Jalouse de quoi? d'un amour que vous accordez à tous ceux qui ont modelé ou peint vos images? de cette beauté qui n'a plus de secrets pour personne?
--Regardez-moi, dit Céline avec une douceur ineffable. (Et, rejetant derrière elle des flots d'étoffes, elle se leva triomphante et comme épouvantée elle-même des perfections qu'elle montrait au jour.) Regardez-moi et regardez-vous. Votre beauté ne perd rien auprès de ma beauté, hélas! divine; car partout dans ce sourire, dans ces plis où niche la grâce, se révèlent les sentiments humains. Mais moi, ne remarquez-vous pas que l'idée même de l'amour jure avec mon visage implacable; où l'amour pourrait-il se prendre dans cette perfection désespérée?
Certes, si j'avais été assez heureuse pour connaître ses délicieuses faiblesses, je pourrais l'avouer la tête haute, car la honte suppose une sorte de déchéance, et comment pourrais-je déchoir? Hélène enlevée à l'âge de treize ans par le vainqueur des Pallantides, ou Vénus aimant Adonis au fond des bois, vivent-elles dans notre mémoire comme des femmes méprisées et humiliées? La parfaite beauté n'est-elle pas comme la neige, comme les étoiles, comme la clarté des sources que rien ne peut souiller et ternir? Mais, hélas! jamais une lèvre embrasée n'a effleuré mon front; jamais la main d'un homme n'a touché mes doigts d'ivoire. Dans ma poitrine habite un coeur calme et héroïque dont rien ne trouble la pureté et que ne font pas battre les désirs terrestres.
--Mais, dit madame de Klérian effrayée, quelle est votre vie? Pourtant, vous avez aimé?
--Mille fois! mille fois! s'écria Céline Zorès avec enthousiasme. J'ai aimé d'abord tous ceux qui m'ont donné la vie quand ce corps sommeillait encore dans l'infini, Hésiode, Cléomène, Euphranor, Albert Durer qui a gravé ma puissante mélancolie, Michel-Ange pour qui j'ai été la Nuit immense et farouche, Rubens qui m'a enivrée de lumière pourprée et transparente, Henri Heine qui m'a vue en Hérodiade capricieuse, portant sur un plat d'or, au milieu des chemins, la tête pâle de saint Jean-Baptiste! J'ai aimé, j'aime encore tous ceux en qui je devine une parcelle de génie; car savez-vous quelle est ma seule, mon ardente passion? J'ai le désir effréné d'échapper à la mort, et l'Art seul peut m'accorder cette joie, car la nature succomberait à vouloir reproduire mes traits immortels. Peintres, graveurs, poëtes, les artistes en qui s'agite une étincelle du feu sacré m'ont tous trouvée sur leur chemin; j'ai été leur conscience, leur inspiration visible, la génératrice de leurs idées confuses. A celui-ci, j'ai révélé Ophélie et Juliette éplorée dans son tombeau; à celui-là, Marguerite aimante et simple dont il emporte dans la mort la chaste figure. C'est moi que tous les poëtes ont célébrée et qui ai fait renaître la lyre dans un âge où son nom même était oublié; c'est moi que les nouveaux cygnes ont appelée Véronique, Elvire, Deidamia et Cécile! C'est moi dont les traits gravés dans l'or respirent sur les médailles de ce temps; c'est moi, que les sculpteurs ont couronnée de raisins sur les onyx et les agates qui passeront aux époques futures.
J'ai soulagé bien des misères, soutenu bien des défaillances, relevé bien des courages abattus, mais je ne donnais rien; je faisais un marché d'usurier; je vendais à mes amants un peu de gloire; et, en revanche, ils m'ont assuré l'espace, l'infini, les siècles sans nombre. Quand je vois s'achever un tableau ou un poëme, je tressaille comme une mère qui baise au front son nouveau-né: toutes ces oeuvres portent au front mon effigie! Comme dans un miroir, j'y regarde l'ombre soyeuse de mes grands cils et les flammes vives de ma chevelure.
Telle est ma vie: enfant encore, la fortune m'est venue d'elle-même, et s'est donnée à moi sans que j'aie dû lui faire aucun sacrifice, car le génie, la beauté et la richesse sont des forces qui se cherchent sans cesse et qui tendent à se confondre pour réaliser la vérité absolue! Je n'aurais eu qu'à me montrer pour avoir un trône, mais il me faut plus que cela, je veux l'avenir! Maintenant, madame, voulez-vous savoir ce que je venais faire chez Flavien de Lizoles! Cet enfant, trop affolé de caprice et de fantaisie, avait perdu le sens du beau qui est en lui. Il s'éblouit des guirlandes qui tombent toutes fleuries de sa palette; je suis venue pour lui faire revoir la muse ensevelie dans son âme, et que n'apercevaient plus ses yeux aveuglés. Mais il a retrouvé son génie et sa force; je pars d'ici pour longtemps, sans doute pour toujours; vous pouvez aimer Flavien!
Paule de Klérian sortit émue et pensive de cette entrevue, mais elle l'oublia bien vite. Cette radieuse fille d'Ève a mieux que l'avenir des marbres inertes et des toiles périssables; elle a la vie! et ces petites dents sans tache, qui mordent si bien dans la pomme du bien et du mal. Rien ne troubla ses amours avec Flavien, qui serait devenu un grand peintre s'il se laissait moins ravir par ses pivoines et par ses roses trémières, les plus belles qui soient jamais écloses sous une brosse ivre de rose. Elle lui a donné quatre années de paradis parfait, ce qui peut passer pour le bonheur sur la terre. Au bout de cette félicité incommensurable, il s'ennuyait comme on s'ennuie dans tous les Édens; et, par un soir étoilé, assis avec Paule devant une fenêtre du château de Klérian, il regardait tristement la noire silhouette de Blois et les flots de la Loire étincelants d'astres.
Une figure lumineuse vint s'accouder sur le bord de la croisée. C'était Céline Zorès, dont les cheveux rouges brillaient comme un soleil au milieu de la nuit, positivement voilée. Elle regarda fixement le peintre, et, étendant son bras de statue, elle lui dit de sa voix mélodieuse et pénétrante:
--Allons travailler!
Flavien se leva, et la suivit silencieusement.
***
Ici finit ce douzain des _Parisiennes de Paris_, que les dilettanti de la musique parlée ont déjà lu avec quelque sympathie sur des feuilles volantes que le vent emporte. Sans doute j'aurais pu donner des soeurs à ce troupeau de folles amoureuses; mais, chère madame Philomène, quelle que soit l'indulgence des amis inconnus qui me suivent, je ne veux pas abuser de ces peintures, un peu violentes à cause de la réalité crue de leurs modèles. Si mes _Parisiennes_ ont plu au lecteur, il les retrouvera dans quelque autre livre, toujours vouées à la poudre de riz, aux Euménides et aux passions impossibles, comme il sied aux filles de Gavarni et de Monna Belcolor. En attendant, nous allons vous dire le conte de l'_Armoire_, et vous raconter les célèbres noces du poëte Médéric, dans lesquelles il ne fut pas mangé, comme aux noces de Gamache, un bouvillon farci avec des cochons de lait, et vous saurez enfin par quel heureux concours de circonstances ce brillant mariage ne produisit pas d'autres enfants que des recueils de poésies lyriques imprimés sur papier vergé, avec des vignettes, des culs-de-lampe et des lettres majuscules dessinés par Thérond, d'après les plus beaux décors de l'Antiquité et de la Renaissance.
L'ARMOIRE.
AU DOCTEUR GÉRARD PIOGEY
Ce conte est dédié comme le très-faible témoignage d'une reconnaissance infinie par son ami,
Th. de B.
En vérité, plus je la regardais, moins je pouvais détacher mes regards de cette tête charmante, et je ne saurais dire à quel point elle éveillait en moi des idées de calme profond, de volupté douloureuse, de repos mystérieux dans un lieu embelli par les recherches du luxe et de l'élégance. Non-seulement elle avait la beauté, mais elle avait aussi ce charme saisissant et incisif de l'étrangeté qui nous emporte dans des abîmes de rêverie. Autour du front bas et large, puissamment modelé, une chevelure démesurée, d'une finesse arachnéenne, crêpée et courte sur le devant comme dans les figures du XVIIIe siècle, enveloppait ce visage d'une nuée fauve; les yeux, trop grands, couleur d'or bruni, encadrés par de larges sourcils rigoureusement droits et par une large frange de cils noirs, montraient dans leur pupille enflammée tout un ciel d'étoiles et d'étincelles magiques; le nez droit, étroit, mais avec des narines ouvertes et baignées de lumière rose, accusait le plus pur type hébraïque, et légèrement inclinait vers l'aquilin sans rien perdre de sa grâce régulière. Les lèvres, coupées à l'autrichienne, d'une finesse inouïe aux extrémités, mais charnues, gonflées, écarlates de sang jeune; savoureuses comme un fruit vivant, suscitaient dans l'esprit des poëmes de joie et comme une folie d'admiration sensuelle. La petite oreille, à peine entrevue sous le flot touffu de la chevelure, mais digne du plus beau buste grec, les rondeurs du menton coupé par une fossette pleine d'ombre, celles des joues où la pourpre du sang inondait de toute part les blancheurs argentées de la chair, accusaient une jeunesse enfantine et contrastaient de la manière la plus admirable avec le col, droit, large, d'une solidité héroïque, sur lequel posait la tête divine. Certes, s'il eût été possible de regretter quelque chose en face d'une peinture parfaite, on n'aurait pas pardonné au cadre implacable qui coupait brusquement là l'ineffable récit d'une telle enfance, mais cette tête seule était pour le regard une pâture inépuisable; et d'ailleurs, qui n'eût deviné, en la voyant, le corps virginal de la petite nymphe, dansant sans doute au clair de lune dans les forêts sacrées, au son du luth, sur le gazon semé de pervenches et de violettes? Comment ce rêve avait-il été fixé sur la toile? c'est ce que je me demandais avec une véritable anxiété; on l'eût dit dessiné, non pas avec des couleurs, mais réellement avec de l'imagination et avec de la lumière, car, sur cette toile enchantée, rien n'accusait le travail successif et la grossièreté des moyens matériels, mais il semblait que la pensée avait pu directement se traduire là par sa seule force expansive, et ce que je contemplais était bien, en effet, une impression et une vision. Vandevelle, chatouillé dans son plus cher orgueil, jouissait de mon admiration avec la complaisance d'un propriétaire de tableaux qui voit ses trésors enviés par un passant; il se réjouissait béatement que la tête d'enfant du maître inconnu fût sa propriété et non pas la mienne, et il n'était pas difficile de deviner qu'il se proposait de savourer plusieurs fois un plaisir analogue en me montrant les richesses entassées dans son cabinet. Mais son attente fut cruellement déçue, car je repoussai énergiquement la première proposition qu'il me fit de passer à l'examen de nouveaux chefs-d'oeuvre.
--Non, lui dis-je, les maîtres recueillis dans votre galerie en penseront ce qu'ils voudront; mais, sans les avoir vues, je déclare d'avance que cette tête est supérieure à leurs oeuvres les plus accomplies; et d'ailleurs, je ne saurais rien leur apporter aujourd'hui qu'une indifférence parfaite. Supposez que je viens de lire le _Cantique des cantiques_, et que vous venez m'offrir la lecture d'un autre poème, de quelque livre inconnu, pour lequel j'irais sottement échanger cette vision d'ailes frissonnantes, de tours d'ivoire, de roses fleuries, de grands lys au bord des eaux vives, de formes amoureuses, de parfums parmi les meubles de cèdre et les étoffes ornées de broderies!
--Pourtant, ajouta Vandevelle un peu piqué, sans vous parler de mon Rembrandt, de mon Hobbéma et d'une tête bien authentique de Raphaël, n'ai-je pas ici un Murillo que tous les musées de l'Europe ont voulu m'enlever, et qui mettrait bien vite à néant votre tranquillité parfaite?
--Laissez-moi, répondis-je exaspéré, Murillo n'existe pas!
--A la bonne heure, fit Vandevelle en souriant et en dépouillant tout à fait le visage gourmé de collectionneur de tableaux pour reprendre sa vraie physionomie d'homme d'esprit. Puisqu'il en est ainsi, parlons donc de ma tête d'enfant et d'elle seule; restons en plein _Cantique des cantiques_, puisqu'il ne vous reste pas d'yeux et d'oreilles pour autre chose.
--Oh! m'écriai-je, le peintre avait vingt ans, est-il besoin de le demander? Voilà de ces éclairs de génie comme on en a dans la première jeunesse, alors que nous portons encore dans nos prunelles le rayonnement des paradis parcourus pendant les existences antérieures. Il était amoureux, il était aimé, le grand cri des poëtes emportait son âme dans les étoiles, l'admiration des maîtres le transportait d'une fureur impatiente. A ce moment-là, pas une larme humaine qu'il ne voulût enchâsser comme une perle dans les ciselures les plus précieuses, pas une rose nouvellement fleurie qui ne lui arrachât des pleurs d'attendrissement! Hélas! aujourd'hui, j'en suis sûr, il est ventru, chauve, membre de l'Institut, revenu de toutes les illusions, et il peint des batailles de Malakoff grandes comme un salon de quarante couverts!
--Non, me dit Vandevelle, son histoire est aussi commune que celle-là, aussi peu extraordinaire, et cependant elle mérite d'être racontée, car il n'est jamais sans intérêt de savoir par quels chemins un artiste a passé pour arriver à ces souveraines exaltations ou à ces chutes profondes qui sont au bout des plus belles vies. Ce récit pourrait tenir en trois mots, il ne contient que des incidents vulgaires, mais il montre une fois de plus ce qu'il y a d'infirmité dans les génies incomplets, où la faculté créatrice ne règne pas absolument comme une reine tyrannique!
--Je vois, répondis-je, où vous voulez en venir. La muse est justement la plus jalouse, la plus exclusive, la plus intolérante des maîtresses, elle ne veut pas des coeurs qui ne lui appartiennent pas tout entiers; n'est-ce pas là ce qui fait sa grandeur? Le don de concevoir et de traduire le beau est incompatible avec toute passion humaine, car toute chose humaine est imparfaite, et les objets de nos désirs nous attirent par leurs imperfections même; c'est pourquoi notre âme perd dans ces vains attachements le pouvoir de s'élever jusqu'à la beauté immortelle, qui ne souffre aucun contact avec la chair! Je suppose que votre artiste aura aimé une femme plus qu'il ne convient aux amants de celle qui est la source de tout rhythme et de toute grâce! Mais faites-moi vite ce triste récit; j'ai hâte de savoir comment celui qui s'élevait à l'azur d'un vol si furieux a pu voir fondre si vite la cire de ses pauvres ailes.
--Nul mieux que moi ne peut vous renseigner à ce sujet, mais je désire qu'auparavant vous ayez vu les autres ouvrages du même peintre.
--Ah! dis-je avec étonnement, il existe des tableaux de lui! Mais alors il est impossible qu'il ne soit pas célèbre!
--Il existe de lui trois tableaux, qui sont tous les trois réunis à Versailles dans la collection de M. Silveira, un de mes bons amis et de plus mon rival le plus acharné, comme vous le savez peut-être. Ce n'est pas ma faute s'il les possède, mais il n'a voulu entendre à aucun arrangement! La tête que vous avez tant et si justement admirée n'est qu'une étude faite pour le premier de ces tableaux.
Comme Vandevelle l'avait bien pensé, je me sentis un violent désir de voir sans aucun retard la galerie de M. Silveira. Mon ami, cédant à mes sollicitations, consentit sans peine à m'accompagner sur-le-champ; mais, comme il avait en même temps à s'acquitter à Versailles d'un devoir pressant, il fut convenu que je l'assisterais tout d'abord dans sa première visite. Il s'agissait précisément d'aller porter quelques secours à un autre artiste tombé dans la plus affreuse misère; et malgré toute la complaisance qu'il voulait mettre à satisfaire ma curiosité, Vandevelle exigea que l'accomplissement de cette bonne oeuvre passât avant toute chose, car il craignait d'arriver trop tard, comme on a coutume de faire quand on va secourir un artiste qui meurt de faim.
Oserai-je dire qu'en entrant dans la triste maison de la rue de Marly où demeurait le protégé de Vandevelle, je sentais presque un sentiment de haine contre le pauvre misérable à qui nous portions peut-être son dernier morceau de pain, tant j'étais avide du spectacle promis, et tant je m'irritais contre tout retard qui me séparait de ce plaisir souhaité avec une impatience folle. Par bonheur, ce mauvais sentiment ne dura pas, car au moment même où, après avoir traversé une allée noire et fétide, nous montions l'escalier de pierre en nous appuyant à la corde graisseuse qui servait de rampe, un pressentiment impérieux m'avertit que l'homme chez lequel nous montions était précisément le peintre de la tête ineffable possédée par Vandevelle. Je compris tout à coup que mon ami avait mis une puérile vanité de conteur à ménager ses effets dans un certain ordre, et qu'il avait voulu me montrer l'artiste avant les tableaux, afin de pouvoir me dire en terminant: «Eh bien! l'auriez-vous cru, cet artiste inspiré, ce grand créateur est précisément le pauvre homme que vous avez vu dans un état si digne de pitié.» En un mot, Vandevelle avait résolu de m'étonner, oubliant en cela mon aversion décidée pour les surprises, que je hais de toute mon admiration pour les chefs-d'oeuvre des maîtres, où ces moyens misérables sont toujours dédaignés. Vandevelle frappa à une porte isolée dans un long corridor poudreux, et l'homme lui-même, un grand spectre usé par je ne sais quels excès, enseveli dans une longue redingote brune en lambeaux, vint nous ouvrir avec tous les signes d'un grand embarras et d'une terreur enfantine.
--Ah! monsieur, c'est vous, monsieur... donnez-vous donc la peine...
Il balbutiait ces paroles d'une voix hésitante, marchant au hasard et comme un homme égaré dans le grand taudis encombré d'objets grossiers de ménage, de plats où se voyaient des restes de nourriture, et surtout d'étoffes flétries, d'oripeaux crasseux à apparence théâtrale, et de toutes sortes d'objets à l'usage d'une femme, têtes de poupées, carcasses de chapeaux, aciers de jupes, bottines déchirées et poudreuses. Son oeil bleu était tout à fait mort et atone, et il cherchait ses mots avec un effort inouï. Enfin arrivé à ceux-là: donnez-vous donc la peine... il renonça à une lutte évidemment trop pénible, et, prenant tout à coup son parti, il s'élança avec une agilité de clown vers un des coins de la grande chambre.
Ce coin seul pouvait donner à penser que l'habitant de ce bouge était un artiste. Un beau panneau de vieux chêne à moulures antiques, très-étroit et très-haut, était posé en encoignure de façon à supprimer l'angle de la chambre, et formait ainsi une armoire, sur laquelle je vis un buste de femme en marbre blanc, rappelant par son élégance riche et poétique les meilleures sculptures de Coysevox. La demi-obscurité de la chambre, où le jour pénétrait par une seule fenêtre étroite et très-haute, à petits carreaux de couleur verte, ne me permettait pas de distinguer sur ce buste les traits du visage, mais d'ailleurs je n'avais besoin d'aucun examen pour être certain que cette tête sculptée et la tête peinte du cabinet de Vandevelle représentaient une seule et même personne.
Notre hôte ouvrit l'armoire, saisit un flacon curieusement gravé, à moitié plein d'eau-de-vie, et prenant en même temps un verre à pied placé à côté du flacon, il versa un verre d'eau-de-vie et l'avala d'un trait. Aussitôt, il referma l'armoire, dans laquelle il n'y avait pas autre chose que ce flacon et ce verre, et nous le vîmes se redresser, son oeil était brillant, son geste hardi. Il revint vers nous d'un pas ferme, et, cette fois, presque avec les façons d'un homme du monde.
--... De vous asseoir, dit-il, achevant sa phrase commencée, et il approcha des siéges, non sans une certaine grâce sénile, et en même temps avec une assurance que je n'avais pas soupçonnée en lui, tant elle contrastait vivement avec sa première attitude d'enfant troublé et pris en faute.
--Ah! monsieur Vandevelle, continua-t-il, que c'est aimable à vous d'être venu visiter si loin un pauvre solitaire! Dans une misère pareille à celle qui m'accable, on conserve si peu d'amis! mais ils nous deviennent alors doublement précieux. Madame Margueritte, ma pauvre Aglaé, sera bien... sera bien... sera bien...
Encore une fois, M. Margueritte s'arrêta éperdu, affolé, cherchant en vain le mot qui le fuyait. Évidemment le petit discours qu'il venait de prononcer avait épuisé toutes ses forces. Sa prunelle était devenue morne, sans couleur: il s'affaissait sur lui-même et tendait les mains comme un enfant qui redoute une correction. Il regarda autour de lui et fit un effort désespéré pour trouver encore un mot, une parole, pour se souvenir, mais il fit en vain appel à sa mémoire. Alors il retourna à l'armoire, but coup sur coup deux verres d'eau-de-vie et, comme la première fois, parut subitement ranimé.
--... Fâchée de ne pas s'être trouvée ici, dit-il en s'inclinant, dès qu'il put revenir vers nous, car l'eau-de-vie lui rendait le fil de sa pensée! Elle sait, monsieur, ajouta-t-il, que vous êtes notre sauveur. Obliger n'est rien, mais obliger d'une manière si délicate! Ma mère aussi, croyez-le bien, la pauvre vieille madame Margueritte, sera certainement désolée... désolée... désolée... (Il alla à l'armoire et but encore) de n'avoir pu vous offrir ses respects. Elles sont toutes les deux en voyage pour une petite affaire de succession. Un parent éloigné qui nous laisse un souvenir; mais presque rien. Oh! leur absence ne sera pas longue! Je les attends... je les attends... je les attends...
Et notre homme était déjà loin, et de nouveau je voyais briller dans l'armoire sinistrement vide le flacon d'eau-de-vie et le verre.
C'était quelque chose de poignant au delà de toute mesure que cette conversation banale échangée entre mon ami et M. Margueritte, conversation coupée à chaque instant par les allées et venues de ce malheureux, qui d'une façon automatique, avec la régularité d'une marionnette d'horloge, allait chercher à la fatale armoire une énergie factice de quelques secondes. Un chevalet était près de moi, supportant une toile couverte de barbouillages confus et insensés; en y jetant les yeux, je fus bien vite convaincu décidément que nous avions affaire à la plus navrante des folies; mais qu'y avait-il besoin de cette preuve? Vandevelle, profitant d'un moment de lucidité donné à Margueritte par l'alcool, m'avait présenté comme un amateur d'art qui serait heureux d'acheter un tableau. Le fou me parla de peinture, quelquefois avec une véritable éloquence, mais bientôt je sus quelle était sa préoccupation constante, car à propos des choses les plus divergentes, et sans aucune transition, il faisait sans cesse allusion à une femme que son interlocuteur était censé connaître, à sa femme sans doute, sans doute à la femme représentée par le buste de l'armoire et par le tableau de Vandevelle! Alors c'étaient les paroles de Roméo dans cette bouche édentée, sur ces lèvres blanches et pendantes où il n'y avait plus rien de la vie. De rares cheveux blonds complétement desséchés et coupés çà et là par un gros cheveu blanc comme la neige, se dressaient épars et confus sur le crâne aux tons d'ivoire; Margueritte avait perdu presque entièrement les sourcils et les cils, ses paupières tombaient tout à fait sur ses yeux, et son nez gonflé, toute sa face noyée dans une bouffissure pâle et malsaine, accusait les ravages simultanés de l'ivrognerie et de la démence. Et pourtant, quelle poésie encore, lorsqu'il parlait de son amour! En l'écoutant on rêvait de ces princesses des contes, accueillies dans un palais enchanté où quelque génie épris d'une mortelle emprisonne sa bien-aimée dans un paradis de délices. On le devinait, il aurait voulu, comme ces magiciens, mêler pour l'adorée les merveilles de l'art, les ciselures, les métaux, les étoffes, les parfums aux magnificences de la nature domptée, éternellement fleurie, offrant pour en faire un décor ses oiseaux, ses blanches étoiles, ses forêts de roses sous les rayons de lune. Et elle, sa divinité, à travers les discours du pauvre fou, elle apparaissait aussi comme ces reines de l'Ode aux éclatantes chevelures, aux colliers de perles, qui marchent sur les tapis d'or et sur le coeur des poëtes, les Béatrix, les Cassandre, les Elvire qui pour toute l'éternité se détachent sur un fond d'immuable azur.
Ainsi perdu dans une adoration extasiée, n'écoutant nos paroles que pour les rapporter à son idée fixe, il se berçait lui-même dans son rêve; mais à chaque instant, à toutes les minutes, redevenu automate et marionnette, il allait à l'armoire, et, maintenant sans interrompre ses divagations, car il s'était enfin familiarisé avec nous, régulièrement, froidement, mécaniquement, sans repos, sans trêve, il avalait le breuvage brûlant, et chaque fois il refermait l'armoire et il revenait vers nous ressuscité pour une minute, comme s'il eût bu en effet la flamme même de la vie. En bas de l'armoire, posée sur le parquet, il y avait une dame-jeanne noire et luisante que je n'avais pas vue d'abord; quand le flacon d'eau-de-vie était vide, Margueritte le remplissait avec la dame-jeanne, regardant sournoisement à droite et à gauche, comme pour s'assurer qu'il n'était pas épié, car il s'imaginait dans sa folie que nous ne pouvions rien saisir de tout ce manége. Mais comme il allait remplir le flacon pour la seconde fois, il leva et agita en vain l'énorme bouteille, elle était parfaitement vide, pas une goutte de liquide ne tomba de son goulot desséché. Alors le visage de Margueritte prit l'expression d'une stupéfaction désespérée; il eut le regard fixe, comme ces naufragés perdu sur un frêle radeau, qui interrogent l'immensité des mers, les profondeurs de l'eau et du ciel, et se demandent avec épouvante si le salut pourra sortir pour eux de ces vastes abîmes. Vanvedelle s'approcha de lui et lui glissa quelque chose dans la main; aussitôt sans le remercier, sans le regarder, Margueritte cacha la dame-jeanne sous sa longue redingote brune et sortit précipitamment avec la légèreté d'un fantôme, sans refermer la porte de sa chambre. Nous avions eu à peine le temps d'échanger quelques mots, Vanvedelle et moi, que déjà le fou était de retour, planté devant l'armoire, et que soulevant comme une plume la bouteille aux larges flancs, il remplissait le flacon avec une rare dextérité et sans répandre une seule goutte d'eau-de-vie. Il avait remis la dame-jeanne à sa place, il avait rempli son verre, et déjà il le portait à ses lèvres, quand ses yeux rencontrèrent directement les miens. Alors son bras s'abaissa et je le vis humble et troublé comme lorsqu'il était venu nous ouvrir sa porte à notre arrivée. Il se mit à balbutier, puis il chercha à la hâte sur un meuble encombré d'objets en désordre un verre qu'il lava avec soin et qu'il se mit à essuyer à tour de bras avec un chiffon tout déchiré, mais fort propre. Il sembla faire un très-pénible effort en versant un peu d'eau-de-vie dans ce verre, qu'il me présenta ensuite avec un empressement presque suppliant, comme s'il eût eu quelque chose à se faire pardonner.
--Monsieur, me dit-il, si j'osais me permettre... Monsieur (son geste devenait de plus en plus humble), celle-là est très-bonne... je vous assure, elle n'est vraiment pas mauvaise... pas du tout mauvaise...
Vanvedelle me faisait signe d'accepter, je pris le verre, et dès que je l'eus porté à mes lèvres, il me fut impossible de retenir une grimace significative. Jamais plus effroyable breuvage n'avait brûlé un palais humain, et ce fut pour moi un problème insoluble de me figurer où la police laissait fabriquer le poison innommé qui faisait vivre le pauvre Margueritte. Quant à lui, il était déjà à l'armoire, et il lappait son verre d'eau-de-vie avec une joie extatique, comme si cet odieux mélange eût été la pure ambroisie du ciel.
Sans lui donner le temps de revenir vers nous, Vandevelle, qui semblait exercer une sorte d'autorité sur Margueritte, alla à lui et lui posa sa main sur le bras pour le forcer à écouter.
--Eh bien, M. Margueritte, lui dit-il d'une voix ferme, est-ce que vous ne voulez plus faire de peinture? Vous savez que vous m'avez promis un tableau, et voilà mon ami M. X... qui serait aussi très-heureux de vous en acheter un.
--Ah! oui, fit Margueritte s'animant, un tableau, certainement, je veux faire un tableau, mais voyez-vous, c'est si difficile! On le porte dans sa pensée... les ombres se dissipent... il est là devant vos yeux... et puis vous prenez les pinceaux, ça n'est plus ça... (Il alla à l'armoire et but.) Et puis, voyez-vous..., vous les adorez... elles vous trompent! Un tableau, c'est un effort... un effort... d'amour. Nous n'avons pas... les mots, comme un poëte. Il faut trouver sur la palette... des tons... qui arrachent les larmes... qui exaltent, comme un cri de guerre! (Il alla à l'armoire et but deux verres.) Trompé, ce n'est rien, c'est-à-dire... ah! c'est horrible, mais ce n'est rien. L'enfer... c'est quand elle n'est pas là... alors le tableau... la pensée... vous déborde... vous tue à force d'amour!...
Il était retourné à l'armoire, et il vit mes yeux fixés sur les siens avec une expression de douloureuse pitié. Aussitôt il baissa la tête sans me quitter du regard, il se mit à agiter sa main, cherchant machinalement le verre dans lequel il m'avait une première fois offert de l'eau-de-vie.
--Monsieur, balbutiait-il, si j'osais vous offrir... vraiment elle est bonne... pas du tout mauvaise... on me la donne de confiance... pas du tout mauvaise... et s'adressant à Vandevelle: N'est-ce pas qu'elle est jolie... comme les anges! C'est ce rose de sa lèvre qui vous... qui vous persuade... en voyant ce rose... Monsieur, on comprend bien... qu'elle a raison... qu'elle est bonne... vraiment, fit-il en me tendant le verre, pas mauvaise... je vous assure... pas du tout mauvaise!
Vandevelle m'avait fait un signe; nous sortîmes sans dire adieu au pauvre fou, pour ne pas l'arracher à son rêve. Quand nous nous trouvâmes dans la rue, mon ami, très-curieux de savoir quelle impression j'en avais ressentie, se mit à me parler du singulier spectacle auquel nous venions d'assister, mais il m'était impossible de rien écouter patiemment ou plutôt de rien comprendre. Toujours j'avais devant les yeux ce spectre allant de la cheminée à l'armoire, buvant, revenant, avec la régularité automatique des personnages de bois que mettaient en mouvement les anciennes horloges d'Allemagne. Je marchais, poursuivi par ce cauchemar, qui ne me semblait plus avoir jamais eu rien de réel, mais qui avait pris possession de moi avec une tyrannie étrange; si bien que _je le regardais_ encore, lorsque nous arrivâmes chez M. Silveira.
Le célèbre collectionneur était absent, mais les honneurs de sa galerie nous furent faits par son fils, charmant jeune homme de vingt ans qui semble avoir dérobé une beauté presque surhumaine aux chefs-d'oeuvre parmi lesquels il a été élevé et qui deviendra certainement un peintre, car il a su se nourrir de la moelle des lions, et vivre en communion de tous les instants avec Rembrandt, Léonard de Vinci et Rubens lui-même, sans laisser altérer jamais par la lèpre de l'imitation son originalité native. Rodrigue Silveira comprit tout de suite et à demi-mot que je désirais voir uniquement les trois tableaux annoncés par Vandevelle, et ces trois tableaux, _Hélène_, _Dorimène_, _la Fille d'Hérodiade_, il me les laissa examiner comme je le voulus et autant que je le voulus, admirable condescendance de la part d'un homme qui avait le droit de me faire subir tant de notices! Inutile de dire que du premier coup d'oeil j'avais reconnu dans les trois tableaux la tête si ardemment admirée chez Vandevelle, l'adorable tête d'enfant, mais trois fois embellie, transfigurée par la passion intérieure, et portant avec une joie sérieuse la fulgurante immortalité du chef-d'oeuvre qui vivra autant que la race des hommes.
Hélène! Hélène! la Vénus terrestre sans cesse rajeunie dans un flot d'éternité! la fiancée inviolée de toutes les nobles âmes, l'amante de Faustus bien avant cette vulgaire Gretchen qui ne sut que mourir! Hélène, la vivante divinité attendue par ce grand Ange de la Renaissance, qu'Albert Durer condamne, elle absente, aux affres du découragement et au supplice de l'immobilité farouche! Hélène! Hélène! elle vivait là, sur cette toile éclairée par la lumière du génie, mais jeune, mais vierge, échevelée, sauvage, enfant comme Juliette, telle que le géant Amour la regardait lui-même avec épouvante, lorsqu'elle allait fuir le palais de son père avec Thésée, le tueur de brigands, fière d'appuyer sa tête sur la large poitrine du héros et de baiser ses mains sanglantes. Attentive à chaque bruit, craignant d'être surprise, mais décidée à fuir, le front baigné dans le matin rose, elle dit à sa maison un dédaigneux adieu, et rassemble à la hâte des bijoux barbares. Certes, ce n'est pas là une figure grecque, copiée sur les bas-reliefs du Parthénon, et cependant c'est Hélène, et non une autre, car, quelle autre que celle-ci, éclatante comme le soleil et terrible comme une armée rangée en bataille, appelle d'une lèvre avide, attend comme une chose due, aspire d'une haleine embaumée de myrrhe les adorations de toutes les générations d'hommes? Oh! sa lèvre qui est pareille à un ruban d'écarlate! sa tête couronnée d'un or très-pur! quand nos lois, nos histoires, quand les vains monuments de notre poésie s'en seront allés à l'oubli et à la poussière, quand notre civilisation aura fait place à d'autres, des savants encore, dans des villes dont nul aujourd'hui ne peut deviner le nom, cacheront leur tête dans leurs mains brûlantes, dévorés d'amour pour la gloire impérissable d'Hélène! Et cette amante de tous les siècles, cette reine que rien ne détrône, brillante de jeunesse, entourée de fleuves de sang, je la voyais sous mes yeux, vivante, évoquée par la toute-puissance d'un magicien qui, d'un vol effréné, a plongé dans le gouffre du temps pour en rapporter cette proie adorable! Je la voyais, et près d'elle, également jeunes, belles et féroces, Dorimène et la fille d'Hérodiade. Dorimène la plus cruelle des créatures impitoyables enfantées par le doux Molière; Dorimène, vêtue de satin fleuri, de pourpre et de métaux, étalant ses perles, ses dentelles, ses rubans d'or, portant sa tête comme une fleur, et laissant tomber ces paroles, dont l'écho ne s'arrêtera plus jamais tant que durera l'épouvantable représentation de la comédie humaine. «Adieu; il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce pas achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous envoierai les marchands.» Mais celle-ci, la plus chérie de toutes, celle dont le grand Heine fut le dernier amoureux, suivant sa chasse par les nuits d'étoiles, et, le jour, s'asseyant sur la pierre de son tombeau; celle-ci, la fille d'Hérodiade, que pare la grâce ingénue du meurtre, vivante figure de l'Asie sanglante et voluptueuse, noyée dans les parfums, celle-ci n'est-elle pas vêtue d'étoffes plus riches que ses deux compagnes, n'a-t-elle pas des yeux plus fauves et des cils plus soyeux, ne porte-t-elle pas au cou des perles plus rares? Celle-ci, le génie du peintre l'a créée tout entière, car l'évangile de saint Marc ne contient pas à propos d'elle un seul mot de description. «Car la fille d'Hérodiade y étant entrée et ayant dansé devant Hérode...» Et c'est tout. Ainsi le peintre l'a devinée, l'a faite de rien? Oh! non, je me trompe, déjà elle vivait dans toutes les âmes avec tous les enchantements de la forme divine, et pour cela, pour être vue plus brillante que l'Orient, plus jeune que l'Aurore, plus femme que ne fut Ève dans le jardin des parfums, il lui a suffi d'avoir tenu dans ses mains une tête coupée, car il est si vrai que nous ne pouvons rien aimer, sinon les petites mains teintes de notre sang! Mais cet amour de parure, de musique, de danse effrénée, cette joie sereine et tranquille du meurtre accompli, comme il les avait compris à travers le poëme non écrit, l'artiste qui avait tiré ces trois femmes de son coeur déchiré! Quel harem fait pour y rêver mille ans, la muraille où sourient ces trois femmes qui sont la même, avec leur nuage de cheveux crêpés sur le front, leur lèvre écarlate et leur prunelle d'or pleine d'étincelles! Jamais, dans le plus complet délire causé par l'ivresse du vin, je n'ai aussi absolument oublié des circonstances insignifiantes de ma vie que je n'oubliai ce jour-là tout ce qui a pu se passer depuis le moment où je contemplai, fou d'amour, éperdu de douleur, ces trois tableaux dans la galerie de M. Silveira. Comment j'en sortis, comment je quittait mon ami, comment je revins à Paris, c'est ce qu'il me serait impossible de dire, quand même on me donnerait trois éternités pour me le rappeler; car les heures passées devant ces figures suaves ne m'apparaissent plus que comme une sensation poignante, mortelle, infinie, dans laquelle l'idée de temps et de durée n'entre pour rien. Il me serait même bien difficile de déterminer le temps qui s'écoula entre ce moment unique dans ma vie et celui où Vanvedelle, m'ayant un jour mandé par une lettre pressante, me raconta enfin, tout en déjeunant, l'histoire du pauvre Margueritte, que je revoyais toujours ouvrant d'un geste effaré, pour y puiser la mort, la sinistre armoire, la porte de chêne sculpté que surmonte un buste de femme dans la manière de Coysevox, la porte de la sinistre armoire.
--Margueritte, me dit-il, avait dix-huit ans à l'époque où je le vis pour la première fois, c'est-à-dire en 1838. A ce moment-là, vous aurez peine à le croire, il était beau comme un prince de contes de fées. Je le vois encore, svelte, imberbe, blanc et rose comme une femme avec une forêt de cheveux châtains. Quoique peu parleur, nous le trouvions extrêmement spirituel, d'un esprit fait surtout de divination, car il nous étonnait tout à coup par des aperçus nouveaux et infinis sur des choses abstraites, qu'il n'avait pas étudiées et dont il ne devait avoir aucune notion. En ce qui concerne le côté pittoresque, son ingéniosité était plus inouïe encore et vous n'auriez pas trouvé un autre homme comme lui pour vous décrire pierre par pierre, après avoir bu quelques verres de punch, Babylone ou Palmyre, ou toute autre cité détruite depuis des milliers d'années. En temps ordinaire, et non animé par la conversation, il se montrait ignorant comme un danseur, et indifférent sur les affaires du temps au point de ne pas connaître le nom d'un seul des souverains de l'Europe. Mais le caractère distinctif de sa personnalité était surtout une paresse à toute épreuve et poussée jusqu'au paradoxe. Pauvre comme Job, il ne se serait pas baissé pour ramasser un billet de mille francs, et il n'aurait pas fait cinquante lieues en chemin de fer pour aller chercher une fortune. Il était peintre, ou passait pour un peintre, uniquement parce qu'il avait adopté le mot de «peintre» comme représentatif de la profession qu'il était censé exercer, car il ne peignait et même ne faisait absolument rien sur la terre, où il aurait semblé jouer un rôle tout à fait analogue à celui du lys de l'Écriture, si le délabrement excessif de sa toilette n'eût repoussé toute comparaison entre lui et la fleur plus splendidement vêtue que le roi Salomon. Il habitait, rue de Tournon, une grande chambre donnant sur des jardins; mais on aurait vainement cherché dans ce galetas une chaise ou un chevalet ou une carafe. Un matelas posé à même sur le carreau, et sur lequel une couverture en lambeaux et des draps sales formaient un hideux fouillis, plus une masse de bouquins et quelques gravures souillées et déchirées, le tout épars sur le carreau, tel était son mobilier. Quelquefois, cinq ou six fois par an peut-être, Pierre Margueritte ébauchait à la sanguine une tête de femme très-purement dessinée, ou, sur quelque planche volée au hasard, brossait un tableau de fleurs, ne représentant aucunement des fleurs, mais offrant au regard des harmonies de couleurs très-amusantes, quelque chose comme une palette arrangée à souhait pour le plaisir des yeux. Ces travaux, il les faisait dans son lit, couché, puis il les jetait en quelque coin et ne tentait en aucun cas de les vendre, car il recevait d'un sien oncle une pension de cinquante francs par mois, pension qui suffisait amplement à ses besoins, puisqu'il n'avait aucune espèce de besoins. La suite dans les idées ne se révélait chez lui que par la ténacité vraiment digne d'éloges avec laquelle il fumait la cigarette, ne se lassant jamais de rouler une pincée de tabac dans ces petits morceaux de papier, d'allumer la cigarette, de la jeter à peine entamée et d'en faire une autre. On aurait dit qu'il était condamné à accomplir ce travail comme Sisyphe à rouler son rocher au haut de la montagne, et Ixion à tourner sur la roue ailée où il est retenu par des noeuds de serpents. En fait de littérature, il connaissait, par les traductions courantes, la Bible et les poëtes grecs et latins, mais il faisait sa seule lecture des romans de M. Paul de Kock, qui, selon lui, est, de tous les écrivains, celui dont les ouvrages sont le plus faciles à lire. Il fuyait l'amour, comme exigeant des démarches trop multipliées. Souvent, après avoir courtisé, au bal ou au concert de la Chartreuse, quelque fillette en bonnet de linge et l'avoir invitée à dîner, il s'excusait sous quelque prétexte et vidait sa bourse dans le tablier de son infante, pour se dispenser de l'accompagner chez le traiteur. En un mot, il jouait ici-bas les inutilités avec une conscience rare, quand se produisit le tout petit événement qui devait être le seul événement de sa vie.
Il y avait alors dans la rue de la Verrerie (je ne sais s'il existe encore), un petit bal presque exclusivement fréquenté par les jeunes filles juives qui servent de modèles aux peintres et aux statuaires. Margueritte y rencontra une enfant de treize à quatorze ans, belle, vous la voyez! me dit Vandevelle, en me montrant la tête peinte que j'ai essayé de décrire au commencement de ce récit. Céliane Vion était une de ces créatures nées enchanteresses qui persuadent sans ouvrir la bouche, et qu'en les regardant on croit spirituelles. Elle n'a peut-être pas prononcé en sa vie quatre paroles qui eussent le sens commun, et dire qu'elle a été adorée, ce ne serait rien dire, elle a été admirée par les plus grands génies de ce temps. Quand elle murmurait: «Bonjour, Monsieur,» ou «Voulez-vous me couper du pain?» on était tenté de s'écrier: «Quel mot ravissant!» mais c'étaient ses cils, sa lèvre éclairée de rose, c'était la ligne ondoyante de son corps qui ravissaient les âmes. Margueritte et Céliane Vion s'aimèrent à première vue, comme des héros de Shakspeare, ce qui est bien permis à l'âge qu'ils avaient. Lui si paresseux, elle si peu éloquente, je suis sûr qu'ils n'avaient pas échangé vingt mots, lorsqu'on les vit s'en aller ensemble bras dessus bras dessous, mais ils ressemblaient à s'y méprendre à ce joli couple d'amants que la bonne fée bénit sur l'autel de vif-argent et de paillon rouge, à la fin des apothéoses. On aurait cru voir deux sylphes des premiers jours de printemps, quelque Titania enfant avec son page, et, en effet, c'était alors le commencement d'avril, et les feuilles des marronniers du Luxembourg commençaient à s'ouvrir. Margueritte ne raisonna pas plus son amour pour Céliane qu'il n'avait raisonné son goût pour la cigarette, la première fois qu'il avait fumé; le charme l'avait saisi, et il fut évident qu'il y en avait pour sa vie. Pendant quelques jours, la chambrette de la rue de Tournon fut délicieuse à voir; Céliane y avait apporté tout un jardin acheté sur le Quai aux fleurs; Margueritte passait les heures à faire des croquis d'après elle, tandis que la fillette, folle de parure, rapetassait avec amour des oripeaux dorés, des rubans, des bijoux de strass et des perles à la douzaine. Les amis, assis sur le matelas de Margueritte, ne se lassaient pas de regarder ce nid d'amants épris; mais, un beau matin, le peintre ferma sa porte en annonçant qu'il voulait travailler. Vous pensez si un pareil mot dans sa bouche dut étonner ceux qui le connaissaient; mais cet étonnement ne fut rien auprès de celui qui nous attendait six semaines plus tard, quand Margueritte pria ses amis de revenir le voir! Comme par un coup de baguette, le galetas poudreux avait été transformé en un atelier magnifique et sévère, tendu de vieilles tapisseries héroïques, meublé avec des bahuts du meilleur temps de la Renaissance, et décoré de belles armes orientales. Les sièges en cuir de Cordoue, les miroirs de Venise, le vin dans les carafes de Bohême, les assiettes de faïence sur le dressoir, le grand lustre de cuivre, les chandeliers à sept branches, les fleurs de pourpre dans les vases craquelés complétaient les harmonies d'un luxe sérieux; enfin là où l'on avait si longtemps marché sur des bouquins blancs de poussière, les pieds foulaient un épais tapis, moelleux comme un lit de mousse. Vêtue d'une robe de brocard sur laquelle tombait une lourde chaîne d'or, Céliane avait l'air d'une jeune patricienne de Venise. Et sur un beau chevalet de chêne, au milieu de l'atelier, il y avait... devinez quoi? Le tableau d'_Hélène enfant!_ improvisé dans cet éclair de bonheur. Sous le puissant aiguillon de la passion, Margueritte avait trouvé à la fois du génie, de l'argent, l'âpre foi au travail qui déplace les montagnes. Dans une encoignure, l'armoire que vous avez vue à Versailles supportait comme aujourd'hui le buste de Céliane; pour elle, son amant avait deviné la statuaire comme la poésie, car il la chantait en des sonnets d'une superbe allure! Sur les tables on voyait des bois commencés pour les éditeurs; Margueritte avait entrepris des illustrations de La Fontaine et de Shakspeare, rien ne l'effrayait, il se serait chargé, si on avait voulu, de sertir les étoiles. A l'ouverture du salon de 1839, Margueritte, la veille obscur et inutile, était pour tout le monde un grand artiste; la presse l'avait salué comme un maître, la foule le portait aux nues, les commandes pleuvaient chez lui dru comme grêle, et il était insulté dans les petits journaux. Mais il ne jouit pas de ce triomphe, ou plutôt il n'en eut même pas conscience, car il avait en ce moment-là bien d'autres affaires en tête. Céliane lui jouait ce drame, si banal à Paris, qui, pourtant, se joue et se raconte encore, de la maîtresse adorée qui vous trompe avec tous les passants de la rue, et qui revient à la maison deux ou trois fois par semaine, pour s'écrier avec des pleurs de crocodile: «Pardonne-moi, c'est toi seul que j'aime!» Tandis qu'on parlait de lui dans tous les salons et que son nom défrayait les chroniques, l'amant de Céliane passait ses heures à interroger des commissionnaires, à se mettre en embuscade dans des allées de maisons suspectes et à suivre à pied des fiacres. Enfin, quand sa maîtresse eut disparu tout à fait, Margueritte, à bout de souffrances, tomba dans une indifférence complète; on le rencontrait avec une barbe longue, avec une chemise de quinze jours, roulant son éternelle cigarette. Son mobilier s'en était allé comme il était venu; quant au travail, il n'en voulait plus entendre parler. M. Silveira, qui avait acheté l'_Hélène enfant_, inventa des subterfuges impossibles pour forcer son peintre à reprendre les pinceaux; tout fier d'avoir conquis la première oeuvre du grand artiste, il convoitait déjà ses oeuvres futures, et ne craignait rien tant que de les voir s'en aller en fumée. On accabla Margueritte d'invitations, d'avances d'argent, on voulut le convertir à la vie de château, peines inutiles! M. Silveira proposa à l'artiste de lui faire obtenir un travail de décoration dans une église; il mit sur son chemin vingt femmes très-désirables; rien n'y fit, désormais la vie de Margueritte s'appelait Céliane. Cet homme, qui avait été grand une heure, marchait devant lui, échevelé, hébété, ne mangeant plus et se traînant de café en café pour y vider stupidement des carafons d'eau-de-vie. Comme tant d'autres, il demanda l'engourdissement à cette affreuse liqueur, et se laissa tout entier dévorer par elle. Mais, comme tous les malheureux qui se livrent à la sorcière blonde, il sentit bientôt son palais se blaser et ne le réveilla plus qu'en le déchirant avec des breuvages sans nom. L'eau-de-vie de l'estaminet et de la brasserie lui paraissait fade; il lui fallait cet alcool au goût de poivre que le marchand de vins débite dans des verres qui peuvent tomber du cinquième étage sans se casser. Parfois, attablé dans une brasserie devant un flacon d'eau-de-vie avec deux ou trois camarades, Margueritte, sous un prétexte, les quittait, laissant son verre à demi plein, et traversait la rue pour aller boire du trois-six sur le comptoir d'un liquoriste. A ces tristes excès il demandait, ai-je dit, l'engourdissement; oui, seulement cela, et non l'oubli; heureux s'il eût pu oublier Céliane; mais les femmes de cette trempe n'abandonnent jamais leur proie, et ces créatures aux appétits fauves ne manquent pas de revenir de loin en loin donner un coup de dent acérée dans la chair saignante. Ainsi faisait la juive, tombant du ciel pour un ou deux jours; alors c'était chez Margueritte une joie, une ivresse, un délire; il s'installait pour la vie, se remettait au travail, et nourrissait sa maîtresse de primeurs et de fruits réservés pour la table des rois. On voyait paraître chez les marchands quelque eau forte égratignée avec une pointe magistrale, on croyait le peintre ressuscité, puis toute cette fantasmagorie s'en allait en fumée, Céliane était partie, et, de nouveau, Margueritte se montrait dans les rues, ivre, pâle, muet, le visage enterré sous ses longs cheveux desséchés, se traînant de cabaret en cabaret, et roulant sa cigarette avec une dextérité qui vous donnait froid.
Il y avait cinq ans, cinq siècles, que l'_Hélène enfant_ avait fait dans le monde artistique l'effet d'un coup de tonnerre, quand Margueritte, vieux, abruti, usé, n'ayant plus rien du jeune homme que nous avions connu, et n'étant même plus son propre fantôme, apprit la mort de son père. Il héritait d'une vingtaine de mille francs. Nous crûmes naturellement qu'il boirait pour vingt mille francs de verres d'eau-de-vie, mais sa folie se manifesta par de nouveaux caprices. Il se fit habiller par un tailleur en renom, sortit dans un coupé de louage, et porta des gants gris perle du matin au soir. On le vit dans les réunions, dans les foyers de théâtre: sans doute, il était las de ses haillons, et, comme Mercure, voulait se débarbouiller avec de l'ambroisie. Un soir, des compagnons de flânerie l'avaient entraîné dans les coulisses de l'École Lyrique. Une femme vêtue de satins splendides, superbe sous la dentelle et sous la frisure d'or, passait devant lui. Il n'avait vu qu'une robe et le port d'une femme inconnue, mais son coeur battait à se briser, c'est que c'était Céliane! Elle se retourna et le vit, elle tomba dans ses bras en pleurant. Elle n'avait jamais aimé que lui, elle avait eu bien des regrets, bien des remords, bien des désespoirs, car elle avait bien deviné avec son instinct de femme la haute supériorité de Margueritte et sa bonté angélique, enfin tout le chapelet des calembredaines sublimes! Ce n'était plus la Céliane du bal de la Verrerie; toujours svelte, elle était devenue grande, imposante; ses traits, en conservant toute leur grâce, avaient pris un caractère de noblesse farouche: sa coiffure seule, crêpée et courte sur le devant, frisée sur les joues en longues boucles fauves, n'avait pas changé, non plus que sur sa lèvre sanglante le charme du délicieux éclair rose!
Elle jouait Dorimène du _Mariage forcé_ et jamais peut-être Molière n'a trouvé une incarnation si parfaite du type rêvé: «Il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables pour quitter vite ces guenilles!» La représentation finie, Margueritte enleva, emporta Céliane sans lui laisser le temps de quitter son costume, et ne remarqua même pas qu'au départ elle causait à voix basse avec un jeune dandy, en l'enveloppant de ce regard qui sert à accompagner les mensonges. Le surlendemain il était à son chevalet, créant, tout armée, la Dorimène de Molière. La vieillesse, l'abattement, la fatigue avaient disparu, c'était le jeune artiste Margueritte rafraîchi dans les eaux de Jouvence que garde l'amour, et recommençant une vie glorieuse. Il donna à ses amis un beau dîner dans lequel il leur présenta Céliane comme la compagne de tout son avenir; là, il s'accusa, fit sa confession, demanda solennellement pardon pour les années gaspillées, et parla avec tant d'éloquence vraie qu'il arracha des larmes. Je compterais par trop sur votre naïveté, ajouta Vandevelle, si je me croyais obligé de vous dire que cette seconde liaison de Margueritte se gouverna et se termina absolument comme la première. Ces amours irrégulières se comportent avec une régularité parfaite, et rien n'est plus facile que de les réduire en équations algébriques. Une courtisane qui dévore un imbécile n'est pas plus injuste qu'un tigre avalant un mouton, et, qu'il le veuille ou non, chacun fait ici-bas son métier, car tout cela a été arrangé d'avance sur un scénario inflexible, tracé d'une main ferme. Céliane retourna à l'or, à la joie, au luxe, comme c'était son devoir, et, comme c'était son droit, Margueritte retourna à ses verres d'eau-de-vie versés sur le comptoir d'étain, sans cesser de rouler sa cigarette si bien roulée! Que les moutons aillent à l'abattoir, c'est la règle, et il n'y a rien à redire à cela, le point original, c'est que le même mouton y retourne trois fois de suite, et c'est ce que Margueritte ne manqua pas de faire scrupuleusement; aussi n'ai-je plus à vous raconter que le troisième acte de cette infernale comédie, c'est-à-dire le troisième tableau de Margueritte et ses troisièmes noces avec Céliane. Il y a maintenant douze années que s'est déroulé ce dernier épisode, dont certains incidents ont fait alors un assez grand bruit dans la _Gazette des Tribunaux_. Un matin, vers cinq ou six heures, Margueritte, devenu depuis longtemps un ivrogne honteux et solitaire, entend des cris épouvantables, partis d'un étage supérieur à celui qu'il habitait; c'était sur le boulevard Mont-Parnasse, si désert, comme vous le savez, et où rien ne trouble d'ordinaire le profond silence. Éveillé comme d'autres voisins par les funèbres clameurs, Margueritte monte l'escalier, on venait d'enfoncer la porte. Il entre et voici l'affreux spectacle qui frappe ses yeux. Dans un appartement d'un aspect bourgeoisement élégant, où l'on voyait épars sur le parquet des lettres déchirées et des joyaux mis en pièces, un jeune homme était couché, mort, sur le lit, envahi déjà par la blancheur de cire du cadavre. Au coeur, dans la plaie saignante, était fiché encore le couteau avec lequel il s'était frappé. Une mère à cheveux blancs, en deuil, accablait de ses malédictions une femme éplorée, agenouillée aux pieds du mort, Céliane! Margueritte resta là avec les autres voisins, il attendit l'arrivée des hommes de police, la fin des interrogatoires, et lorsqu'il fut dûment constaté que le jeune homme couché sur le lit sanglant était bien mort par un suicide, il prit Céliane par la main, et l'emmena. Jusqu'à présent elle n'avait eu que l'attrait du vice et de la haine, elle avait à présent celui du meurtre; et voilà, mon ami, pourquoi vous avez trouvé peinte avec une réalité si poignante la tête de saint Jean-Baptiste que porte sur son bassin d'or la fille d'Hérodiade. Ce tableau, qui fut payé par M. Silveira dix mille francs, vaporisés en quinze jours par le modèle, obtint au salon un si prodigieux succès qu'il fut question de décerner à l'artiste les distinctions les plus enviées; mais comme le flot du récit de Théramène, la commission des récompenses recula épouvantée en apprenant à quel homme elle avait affaire. Mais Margueritte ressemblait au héros du drame; ce qu'il lui fallait, ce n'était pas faveurs vaines! Tout entier à son rôle de Silvandre, il se débattait de plus belle dans le filet de Céliane. Il ne se lassait pas de regarder son sourire couleur de rose; plus que jamais il la crut pure, dévouée, enfant, angélique, amoureuse; plus que jamais il recommença à se blottir dans les allées, à payer des commissionnaires et à suivre des fiacres! Personne cette fois ne prêta la moindre attention au dénoûment de ce long dépit amoureux: le sentiment parisien était fixé! Sans rien demander, on sut bien que tout était fini, quand on revit Margueritte roulant sa cigarette chez les marchands de vin; non pas que l'on pût reconnaître son visage, car, tourné vers le comptoir d'étain, il apparaissait toujours de dos, mais on le devinait à son échine courbée et à ses cheveux jaunes!
--Ah! m'écriai-je, le malheureux!
--Et maintenant, dit Vandevelle, vous connaissez la simple histoire de Margueritte et de ses trois tableaux. Qu'a été ce pauvre homme, aujourd'hui tombé en ruine? Un grand peintre ou un amoureux imbécile? Les trois toiles sont d'incontestables chefs-d'oeuvre, mais le véritable artiste existe-t-il sans la fécondité, qui seule fait de lui un créateur? La nature, cette grande créatrice, s'arrête-t-elle jamais? Une qualité a-t-elle été véritablement possédée, si elle peut s'endormir en de si longues léthargies? Pour moi la question est résolue, malheureusement. N'eût-on jamais vu aucun tableau de Rubens, en en voyant un on devine qu'il en existe mille autres du même maître, et que celui-là a été tiré du néant par une main féconde!
--Oui, repris-je, votre artiste est un monstre adorable, mais enfin un monstre! L'artiste peut aimer, mais à la condition d'adorer dans sa maîtresse la beauté, et non la chair! Et quand même, au lieu d'être une courtisane haineuse, comme Céliane, l'idole serait une femme divine, il ne faut pas qu'elle devienne pour l'artiste l'incarnation palpable de son génie et la puissance créatrice elle-même, car alors vous vous exposez à voir votre génie voler des couverts d'argent et assassiner des fils de famille! La seule et vraie Béatrix du poëte, c'est cette Vénus idéale, immatérielle et vierge, dont le pied se salirait en marchant sur les blanches nuées, et dont la forme surhumaine vivra encore dans les âmes, même après que se seront évanouis les marbres suprêmes dans lesquels la Grèce en a délicatement fixé les lignes toutes spirituelles. Excepté celle-là, toutes nos compagnes ne seront jamais que des concubines, quand même nous les aurions épousées devant les vingt maires des vingt arrondissements de Paris! Mais à propos, il me manque un post-scriptum, car, pour compléter ces équipées, il me semble que votre Margueritte a fini par un mariage, comme les bons vaudevilles?
--Oh! fit Vandevelle, il s'est marié avec Céliane, naturellement! Tous les deux avaient trop bien mérité cette punition du ciel pour qu'elle leur fût épargnée. Margueritte, chassé du logement garni qu'il habitait, avait trouvé un asile à Versailles chez sa mère, pauvre vieille femme qui l'aime encore comme lorsqu'il avait quatre ans, et qui volontiers le bercerait sur ses genoux! Il y avait apporté son buste en marbre de Céliane et l'armoire qui lui servait de support, seul reste qu'il eût conservé de ses splendeurs, et il végétait dans un abrutissement sauvage, semant autour de lui des bouts de cigarettes que sa mère balayait avec une patience ineffable. En allant acheter de l'eau-de-vie dans un de ces mauvais lieux du plus bas étage, où le passant peut varier ses plaisirs comme sur les bateaux de fleurs de la Chine, et qui peuplent la rue de Marly, il y trouva Céliane en robe d'indienne, attablée entre des soldats, Céliane, vieille à trente-trois ans, presque chauve, défigurée par la petite vérole, enrouée et sale, et les joues peintes avec du rouge à deux sous. Mais lui, il la vit telle qu'elle était naguère au bal de la Verrerie, alors qu'il lui disait comme Faust à Marguerite: Ma belle demoiselle! et que flottait, confuse encore dans son cerveau, la cruelle enfant Hélène, rassemblant ses bijoux barbares pour s'enfuir avec le fils d'Ethra, le long des fleuves bordés de lauriers-roses! Cette fois-là, comme les autres, il la prit par la main et l'emmena. Ils se sont mariés un mois plus tard, et depuis lors Margueritte ne va plus chez les marchands de vin pour y boire l'eau-de-vie au goût de poivre; il la boit chez lui, comme vous l'avez vu, dans l'armoire. Céliane, qui le méprise et le hait de tout l'amour qu'il a toujours eu pour elle, le brutalise avec d'horribles façons de mégère, tandis qu'au contraire sa mère le choie comme un bambino et l'endort le soir en lui chantant des chansons de nourrice. Mais, par un singulier caprice de sa folie, il se figure que c'est Céliane qui lui dit des choses douces et sa mère qui le maltraite; quand sa mère lui adresse un de ces mots affectueux qui guérissent les plus cuisantes blessures, il lui lance en dessous un regard de haine, et, sous les injures de Céliane, il s'arrête extasié, comme s'il entendait la harpe d'un ange! Enfin, il croit reconnaître la voix de Céliane dans cette voix qui chante des chansons de nourrice pour l'endormir! Toutefois il se livre contre sa méchante femme à une vengeance à la fois terrible et bien involontaire. Comme, en entrant dans le cabaret où il l'a retrouvée, il a entendu les soldats attablés avec elle la nommer Aglaé, ce nom lui est resté dans la mémoire, et chaque fois que Céliane lui jette les épithètes de crétin ou de misérable, il la remercie avec un charmant sourire, mais toujours en l'appelant: Chère Aglaé! Ainsi, dans son innocente manie, il lui rappelle à chaque instant le bourbier d'où il l'a tirée, car la vérité sort de la bouche des enfants!
--Allons! dis-je avec mélancolie, en voilà un qui a fini sa tâche! S'il doit peindre encore, ce sera «dans les cieux,» comme le poëte Ronsard.
--Qui sait? me répondit Vandevelle d'un air de mystère. Si je vous ai prié de venir, si je vous ai fait ce récit aujourd'hui, c'est qu'il y a un grand événement. Voyez cette lettre à aspect bizarre, écrite sur du papier d'office, qui m'est arrivée par la poste; elle est de Margueritte lui-même! Tenez, regardez-la; ne sent-on pas toute la peine qu'il a eue à l'écrire? Et comme il est facile de deviner les repos qu'il a pris pour aller à l'armoire! Voyez, au bout de tous les cinq ou six mots, l'encre devient pâle, l'écriture faiblit; puis elle reprend, hardie et pleine de sûreté. Cette lettre, où il y a en tout dix-huit lignes, est d'un bout à l'autre transcrite avec deux écritures absolument différentes l'une de l'autre, si bien que, pour en donner une idée juste si on la reproduisait par la typographie, il faudrait composer en romain les mots tracés avec une ferme volonté, et en italique ceux qui ont été tremblés par une main défaillante.
Vandevelle me tendit la lettre, et je lus les lignes suivantes, où se mêlaient si étroitement, hélas! la raison et la folie:
«Monsieur VANDEVELLE, 15, rue des _Saints-Pères, Paris_.
«Monsieur, vous avez eu pour moi tant de _bontés, que j'ose_ m'adresser à votre coeur généreux. Ceci est la prière _d'un mourant_; _vous l'exaucerez_, j'en suis certain, car aucune des souffrances de _l'artiste ne vous_ est inconnue, et vous devinerez ce que j'ai _subi de luttes_ intérieures avant de vous demander la seule chose qui puisse _me donner ici-bas_ une heure d'apaisement. Il me faut deux mille _francs, et je_ vous supplie de me les apporter; mais _s'il est vrai que_ vous ayez trouvé à mes tableaux un mérite au-dessus _du vulgaire_, vous ne perdrez pas complètement cet argent. Il y a encore un _peintre en moi_, _quoique_ tout le monde l'ignore; vous aurez donc un _tableau_. _Il représente_, sous sa figure de déesse, ma bien-aimée Aglaé, _dont j'ai peint_ l'apothéose en plein ciel, où les génies l'adorent _dans un jardin_ de délices fleuri et rayonnant, parmi le choeur émerveillé des étoiles. J'ai voulu assurer une immortalité glorieuse à celle qui _a été mon ange_ sur cette terre de misère. _J'espère, Monsieur_, que cette vision, réalisée dans un _moment d'inspiration_ fortifiante, ne vous déplaira pas, et _que la possession_ de la seule toile où j'ai pu faire vivre mon âme compensera un peu le grand sacrifice que _je vous demande_. C'est le voeu ardent et _réellement sincère_ de
«Votre très-_humble_, _très-reconnaissant_ et très-dévoué serviteur,
«Pierre MARGUERITTE.»
--Et, dis-je à Vandevelle, vous croyez au tableau?
--Ma foi, fit-il, je ne sais que croire; mais en tout cas, s'il existe, je ne le perdrai pas par avarice et faute de m'être exposé à sacrifier deux mille francs. Par malheur, sa description naïve donne l'idée d'un décor du spectacle de Séraphin, et, en supposant que tout ceci ne soit pas rêverie pure, j'ai bien peur que le pauvre Margueritte n'ait peint qu'une enseigne pour les baraque de la foire. Enfin, je jouerai sur cette carte! D'ailleurs, les deux mille francs dussent-ils lui être offerts comme un présent, je les porterai encore au pauvre Margueritte. Je veux qu'il meure en paix et qu'il puisse satisfaire son dernier désir. Si les pauvres gens qui périssent dans un naufrage n'étaient pas séparés du monde vivant par l'immensité des mers, qui de nous leur refuserait quelque chose? Eh bien, ce malheureux artiste est cela, un naufragé aux doigts crispés sur une planche qui sombre et que le gouffre engloutit. Partons pour Versailles.
Comme nous traversions le corridor noir qui conduit à la chambre de Margueritte, nous entendîmes une voix perçante et enrouée, rendue tremblante par la colère. C'était Céliane qui injuriait son mari, comme de coutume; mais elle se tut en entendant frapper à la porte. Nous entrâmes, et tout de suite je vis cette affreuse créature, ô misère! ajustée comme une baladine de tréteaux, avec des loques et des bijoux de cuivre, lissant de la main ses rares cheveux, roux sous la pommade, et nous regardant avec son oeil stupide et féroce. A côté d'elle, sur la table, il y avait des oripeaux dorés qu'elle ravaudait, et sur lesquels elle cousait des paillettes, bleues de vert-de-gris. Comme l'autre fois, des casseroles, des plats non lavés étaient épars; mais la mère, pâle, triste, très-digne sous ses cheveux blancs, surveillait, assise près de la cheminée, une marmite pleine d'eau, évidemment destinée à réparer ce désordre, et, tout en se livrant aux travaux du ménage, elle contemplait son fils avec des regards fous d'amour; il n'était pas difficile de voir qu'elle avait aussi sa démence. Margueritte venait de refermer son armoire; il marchait, et essuyait de sa main maigre ses lèvres pendantes, où perlaient encore des gouttes d'eau-de-vie.
--Pardon, monsieur Vandevelle, dit Céliane, de vous recevoir dans une chambre si mal rangée.
--C'est à nous, madame, de nous excuser, fit Vandevelle.
--Mais, continua la cruelle mégère, que voulez-vous que nous fassions avec ce crétin, avec ce méchant homme qui nous fait tourner les sangs! Ah! monsieur, si vous pouviez obtenir qu'on nous le mette aux Incurables! A quoi est-ce bon, un ivrogne pareil? A se faire du mal et à en faire aux autres. Ah! fichue galère!
La vieille femme adressait à Céliane des gestes suppliants.
--Chère, chère Aglaé! s'écria gracieusement Margueritte en s'approchant subitement de Vandevelle. Puis, lui tournant le dos par un mouvement exécuté avec beaucoup de prestesse, il tendit derrière lui sa main ouverte. Vandevelle y mit les deux billets de mille francs, que le fou escamota avec une adresse inouïe. Feignant alors de voir, sur le collet d'habit de Vandevelle, une peluche qu'il voulait enlever, il se baissa vers lui et lui jeta tout bas dans l'oreille ces mots étranges:
--Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!
Il paraissait déjà arrivé au dernier degré de l'ivresse. Il alla à son armoire et but deux verres d'eau-de-vie, puis il revint vers nous, la taille droite et l'oeil presque brillant.
--Ah! nous dit-il, on est bien heureux d'être... d'être... d'être... (Il alla à l'armoire et but.) aimé comme je le suis, parce que, voyez-vous, il y a des... il y a des... (Il alla à l'armoire.) artistes... qui ne sont pas... heureux en... (Il alla à l'armoire.) ménage, et alors... (Puis, tout bas à Vandevelle.) Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!
--Pierre, mon bon fils, dit la mère éperdue, prends garde, ne t'anime pas ainsi, par pitié!
Margueritte lui jeta un regard de haine.
--Le scélérat! s'écria Céliane, il ne mourra donc jamais!
Et toujours elle rapetassait ses oripeaux dorés.
--Ma vie! mon âme! chère, chère Aglaé! murmura tendrement Margueritte.
Puis il retourna à l'armoire, et il parlait tout en buvant, ne s'interrompant plus de parler et de boire, tout en tournant la tête de tous côtés, comme un homme effaré.
--Il y a des artistes à qui leurs femmes mangent... mangent... mangent... (Il but.) le coeur! Mais elle, mon Aglaé, ma chère... Aglaé... c'est le trésor... le trésor... (Il buvait.) de ma vie! Sa beauté m'empêche de voir... de voir... (Il buvait encore.) le spectacle affreux... affreux... affreux.
Margueritte tomba ivre-mort. Cependant, il rouvrit encore les yeux, fit signe à Vandevelle de s'approcher, et lui dit d'une voix gutturale comme un râle de mort:
--Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!
Nous voulions porter quelque secours à Margueritte, que sa femme laissait là par terre avec une indifférence sereine, ravaudant toujours; mais la vieille mère courut à lui; elle le prit dans ses bras comme un petit enfant, couvrit son front de baisers, et d'une voix extasiée:
--Laissez-le, dit-elle; il est soûl!
Il est soûl! Elle nous dit ces mots abominables du ton dont une jeune mère, le modèle de la Vierge à la Chaise, aurait dit: Il dort! en parlant d'un ange enfant à la joue rose, couronné de ses boucles d'or; et certes, cette tendre folie de la mère au coeur saignant était bien le dernier mot de l'épouvante humaine! Céliane nous fit une belle révérence prétentieuse, comme si elle eût été encore au foyer de l'École Lyrique, dans son resplendissant costume de Dorimène.
J'avais hâte de fuir de cette maison de suppliciés. Je pris Vandevelle par le bras, et je l'entraînai d'un pas rapide.
--Ainsi, lui dis-je, ce malheureux meurt en vous volant, et il ne lui aura manqué aucune honte, aucune misère. Non-seulement le tableau promis n'existe pas et n'existera jamais, à coup sûr, mais aussi je n'ai pas revu cette toile couverte de barbouillages, triste monument de folie! qui avait attristé nos yeux la première fois que nous sommes venus visiter Margueritte. Le chevalet même a disparu; je suppose qu'on en aura fait du feu, et c'était bien le seul parti à prendre. D'ailleurs, ne dois-je pas vous féliciter pour vos deux mille francs perdus? Jugez de ce que ç'aurait été si, par-dessus le marché, vous aviez été condamné à accrocher sur vos murs la composition insensée qu'aurait pu rêver le cerveau de ce spectre! Pensez-vous qu'elle aurait été assez ridicule, cette apothéose de la farouche Aglaé parmi des pivoines et des anges de romance?
--Je pense, dit Vandevelle, dont la réflexion m'ouvrit les yeux, je pense qu'il faut trouver le chaudronnier.
Nous le trouvâmes en effet, en nous renseignant dans la première boutique venue. C'était un chaudronnier en chambre, nommé Mestrezat, qui habitait un galetas situé précisément au-dessus de celui où vivait la famille de M. Margueritte. En nous voyant, il devina qui nous étions, et comprit tout de suite ce dont il s'agissait.
--Monsieur Vandevelle, sans doute? demanda-t-il en regardant mon compagnon.
--En effet, monsieur.
--Monsieur, reprit-il, mon voisin, le pauvre M. Margueritte, croit être votre débiteur. Vous savez que cet excellent homme a le cerveau affaibli. J'ignore donc si cette dette est réelle ou si elle n'existe que dans son imagination. Quoi qu'il en soit, il a entrepris de faire un tableau pour s'acquitter envers vous; mais comme la vue de cet ouvrage commencé a mis dans une grande colère sa femme ou sa mère, je n'ai pas bien compris de laquelle il s'agit, M. Margueritte a profité d'une heure où il était seul à la maison pour apporter chez moi sa toile, son chevalet et ses brosses, et en même temps il m'a prié de lui acheter quelques couleurs. Depuis ce moment-là, chaque fois qu'il a pu s'échapper, il est venu travailler ici. Aujourd'hui, son ouvrage est terminé. Peut-être, monsieur, préférez-vous qu'il ne vaut pas votre argent. Moi, je ne puis juger cela qu'avec mon ignorance, il me semble que c'est vrai comme la vérité.
Le chaudronnier passa dans une pièce voisine, et revint apportant le chevalet sur lequel était posée une grande toile. O surprise de voir un pareil chef-d'oeuvre! Ce tableau, oeuvre d'une vengeance involontaire et d'une haine inconsciente, c'était l'affreux intérieur de Margueritte, avec les plats non lavés, avec les casseroles sales, avec les oripeaux, les jupes d'acier, les bottines et les corsets avachis épars sur les meubles. Un seul personnage était là, Céliane ou plutôt Aglaé, cruelle, hideuse, cynique, chauve sous ses cheveux pommadés, levant amoureusement ses yeux sans cils et sans sourcils, gravée de la petite vérole sous son rouge, et ravaudant une étoffe rose ornée de paillettes vert-de-grisées, sur laquelle se détachait le bord noir de ses ongles. Dans un coin, on voyait le flacon d'eau-de-vie et le verre encore doré par le liquide, sur un rayon de la sinistre armoire, que couronnait le buste de Céliane. O mystères de la démence! ce chef-d'oeuvre, ce drame poignant, ce cri d'une âme ulcérée, Margueritte l'avait trouvé malgré lui, sans le savoir; et tandis qu'il clouait son ennemie au pilori éternel, il avait cru la peindre en déesse triomphante, traînant sa robe de neige sur les bleus escaliers de saphir, blonde couronnée d'or échevelé, effarée au milieu des roses célestes, et ravissant vers les zones supérieures les anges entraînés dans le rhythme fulgurant de sa lyre et les choeurs éblouis et bondissants des froides étoiles!
Deux jours plus tard, une lettre de M. Mestrezat nous pressait, Vandevelle et moi, de nous rendre sans retard à Versailles. Margueritte était à sa dernière heure. Malgré toute la diligence possible, nous arrivâmes trop tard pour qu'il pût nous parler; mais de sa main livide, et levant vers nous un oeil éteint, il fit signe qu'il nous reconnaissait, et montra le chevet de son lit avec insistance; puis il expira. Sous son chevet, il y avait une clef, la clef de l'armoire, et, sous une enveloppe sans cachet, un papier plié en quatre, dont Vandevelle fit immédiatement la lecture à haute voix. Voici ce qu'il contenait:
«Ceci est mon testament.
»Je nomme mon exécuteur testamentaire M. Mestrezat, chaudronnier, chez qui j'ai trouvé la bonté indulgente et la charité que le peuple conserve, comme le véritable héritage de Jésus.
»Je nomme ma chère mère, dame Marthe-Marie Margueritte, née Duménis, ma légataire universelle, et je lui donne et lègue expressément, pour en jouir et disposer à son gré, la rente de six cents francs que j'ai récemment héritée de mon cousin par alliance, M. Jacques Renevey. Reconnaissant que le peu d'objets trouvés en ma possession au jour de mon décès lui appartiendront légitimement, comme une faible compensation des sacrifices inouïs qu'elle a faits pour loger et héberger chez elle, pendant trois années, moi et ma femme, mais sachant quelle est son inaltérable affection pour moi, je la supplie néanmoins de disposer desdits objets en faveur des personnes dont les noms sont énoncés ci-dessous. Je supplie aussi ma chère et excellente mère de me pardonner toutes les peines que je lui ai causées en cette vie, et de me bénir à cette heure où je vais prier pour elle dans une vie inconnue.»
Céliane eut un imperceptible haussement d'épaules. La mère, immobile à force de douleur, trouva une énergie nouvelle; chancelante, elle s'avança jusqu'au lit funèbre et couvrit de mille baisers la tête adorée de son fils mort. Vandevelle reprit:
«Ma chère mère voudra donc bien, pour l'amour de moi, délivrer en mon nom et le jour même de mon décès:
»1° A M. Eugène Vandevelle, propriétaire, demeurant à Paris, rue des Saints-Pères, n° 15, en lui faisant l'abandon des droits de gravure et de reproduction y attachés, celui de mes tableaux qui est actuellement entre les mains de M. Mestrezat.»
Céliane nous dévora d'un regard fauve, et de son poing fermé frappa sur la table avec colère. Vandevelle continua:
«2° A M. José Silveira, propriétaire, demeurant à Versailles, rue de la Paroisse, n° 3, pour sa galerie, le buste de femme en marbre qui sera trouvé chez moi, et l'armoire qui lui sert de support.
»3° A mademoiselle Céliane Vion, ma femme...»
En entendant ces mots, je regardai l'armoire fermée, et la clef dans la main de Vandevelle, et, par une pensée soudaine, je devinai ce qu'était devenu l'argent emprunté par Margueritte mourant. Je compris, oh! je compris bien tout de suite que, par un pieux effort d'amour, il avait voulu donner une dernière fois à Céliane la seule chose qu'elle aime, des joyaux!
«3° A mademoiselle Céliane Vion, ma femme, ce que contiendra ladite armoire au jour de mon décès.»
Vandevelle remit la clef à la mère en pleurs, qui la tendit à Céliane. Celle-ci se précipita vers l'armoire, sa proie, et l'ouvrit convulsivement. Ce qu'il y avait dans l'armoire, c'étaient bien des joyaux, en effet! Le flacon où Margueritte puisa la vie et la mort avait disparu, et à la même place il y avait un écrin de velours bleu tendre. Céliane l'ouvrit, y plongea ses mains frémissantes, et fit déborder à l'entour une magnifique parure de topazes, si semblables pour la couleur à l'eau-de-vie dorée de flammes qui avait été là si longtemps! On eût dit que l'eau-de-vie elle-même était devenue ces pierreries, qui, flamboyantes, sinistres, pleines de reflets sanglants, enflammées et menaçantes, ruisselaient de l'armoire.
LES NOCES DE MÉDÉRIC