Eugénie Grandet by Balzac, Honoré de - Pages 1-189

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Eugénie Grandet

The Project Guten­berg EBook of Eu­ge­nie Grandet, by Hon­ore de Balzac

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Ti­tle: Eu­ge­nie Grandet

Au­thor: Hon­ore de Balzac

Re­lease Date: Febru­ary 12, 2004 [EBook #11049]

Lan­guage: French

Char­ac­ter set en­cod­ing: ISO Latin-1

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EU­GÉNIE GRANDET.

Scènes de la vie de Province.

par

HON­ORÉ DE BALZAC.

A MARIA,

_Que votre nom, vous dont le por­trait est le plus bel orne­ment de cet ou­vrage, soit ici comme une branche de buis bénit, prise on ne sait à quel ar­bre, mais cer­taine­ment sanc­ti­fiée par la re­li­gion et re­nou­velée, tou­jours verte, par des mains pieuses, pour pro­téger la mai­son_.

DE BALZAC

Il se trou­ve dans cer­taines provinces des maisons dont la vue in­spire une mélan­col­ie égale à celle que provo­quent les cloîtres les plus som­bres, les lan­des les plus ternes ou les ru­ines les plus tristes. Peut-​être y a-​t-​il à la fois dans ces maisons et le si­lence du cloître et l'arid­ité des lan­des et les osse­ments des ru­ines. La vie et le mou­ve­ment y sont si tran­quilles qu'un étranger les croirait in­hab­itées, s'il ne ren­con­trait tout à coup le re­gard pâle et froid d'une per­son­ne im­mo­bile dont la fig­ure à de­mi monas­tique dé­passe l'ap­pui de la croisée, au bruit d'un pas in­con­nu. Ces principes de mélan­col­ie ex­is­tent dans la phy­sionomie d'un lo­gis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, main­tenant peu fréquen­tée, chaude en été, froide en hiv­er, ob­scure en quelques en­droits, est re­mar­quable par la sonorité de son pe­tit pavé caill­ou­teux, tou­jours pro­pre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons qui ap­par­ti­en­nent à la vieille ville, et que domi­nent les rem­parts. Des habi­ta­tions trois fois sécu­laires y sont en­core solides quoique con­stru­ites en bois, et leurs divers as­pects con­tribuent à l'orig­inal­ité qui recom­mande cette par­tie de Saumur à l'at­ten­tion des an­ti­quaires et des artistes. Il est dif­fi­cile de pass­er de­vant ces maisons, sans ad­mir­er les énormes madri­ers dont les bouts sont tail­lés en fig­ures bizarres et qui couron­nent d'un bas-​re­lief noir le rez-​de-​chaussée de la plu­part d'en­tre elles. Ici, des pièces de bois transver­sales sont cou­vertes en ar­dois­es et dessi­nent des lignes bleues sur les frêles mu­railles d'un lo­gis ter­miné par un toit en colom­bage que les ans ont fait pli­er, dont les bardeaux pour­ris ont été tor­dus par l'ac­tion al­ter­na­tive de la pluie et du soleil. Là se présen­tent des ap­puis de fenêtre usés, noir­cis, dont les déli­cates sculp­tures se voient à peine, et qui sem­blent trop légers pour le pot d'argile brune d'où s'élan­cent les oeil­lets ou les rosiers d'une pau­vre ou­vrière. Plus loin, c'est des portes gar­nies de clous énormes où le génie de nos an­cêtres a tracé des hiéro­glyphes do­mes­tiques dont le sens ne se retrou­vera ja­mais. Tan­tôt un protes­tant y a signé sa foi, tan­tôt un ligueur y a mau­dit Hen­ri IV. Quelque bour­geois y a gravé les in­signes de sa _no­blesse de cloches_, la gloire de son échev­inage ou­blié. L'His­toire de France est là tout en­tière. A côté de la trem­blante mai­son à pans hour­dés où l'ar­ti­san a déi­fié son rabot, s'élève l'hô­tel d'un gen­til­homme où sur le plein-​cin­tre de la porte en pierre se voient en­core quelques ves­tiges de ses armes, brisées par les di­vers­es révo­lu­tions qui depuis 1789 ont ag­ité le pays. Dans cette rue, les rez-​de-​chaussée com­merçants ne sont ni des bou­tiques ni des ma­ga­sins, les amis du moyen-​âge y retrou­veraient l'ou­vrouère de nos pères en toute sa naïve sim­plic­ité. Ces salles bass­es, qui n'ont ni de­van­ture, ni mon­tre, ni vi­trages, sont pro­fondes, ob­scures et sans orne­ments ex­térieurs ou in­térieurs, Leur porte est ou­verte en deux par­ties pleines, grossière­ment fer­rées, dont la supérieure se replie in­térieure­ment, et dont l'in­férieure ar­mée d'une son­nette à ressort va et vient con­stam­ment. L'air et le jour ar­rivent à cette es­pèce d'antre hu­mide, ou par le haut de la porte, ou par l'es­pace qui se trou­ve en­tre la voûte, le planch­er et le pe­tit mur à hau­teur d'ap­pui dans lequel s'en­cas­trent de solides vo­lets, ôtés le matin, remis et main­tenus le soir avec des ban­des de fer boulon­nées. Ce mur sert à étaler les marchan­dis­es du né­go­ciant. Là, nul char­la­tanisme. Suiv­ant la na­ture du com­merce, les échan­til­lons con­sis­tent en deux ou trois ba­que­ts pleins de sel et de morue, en quelques pa­que­ts de toile à voile, des cordages, du laiton pen­du aux so­lives du planch­er, des cer­cles le long des murs, ou quelques pièces de drap sur des rayons. En­trez? Une fille pro­pre, pim­pante de je­unesse, au blanc fichu, aux bras rouges quitte son tri­cot, ap­pelle son père ou sa mère qui vient et vous vend à vos souhaits, fleg­ma­tique­ment, com­plaisam­ment, ar­rogam­ment, selon son car­ac­tère, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de marchan­dise. Vous ver­rez un marc­hand de mer­rain as­sis à sa porte et qui tourne ses pouces en cau­sant avec un voisin, il ne pos­sède en ap­parence que de mau­vais­es planch­es à bouteilles et deux ou trois pa­que­ts de lat­tes; mais sur le port son chantier plein four­nit tous les ton­neliers de l'An­jou; il sait, à une planche près, com­bi­en il _peut_ de ton­neaux si la ré­colte est bonne; un coup de soleil l'en­ri­chit, un temps de pluie le ru­ine: en une seule mat­inée, les poinçons va­lent onze francs ou tombent à six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les vi­cis­si­tudes de l'at­mo­sphère domi­nent la vie com­mer­ciale. Vi­gnerons, pro­prié­taires, marchands de bois, ton­neliers, auber­gistes, mariniers sont tous à l'af­fût d'un ray­on de soleil; ils trem­blent en se couchant le soir d'ap­pren­dre le lende­main matin qu'il a gelé pen­dant la nu­it; ils red­outent la pluie, le vent, la sécher­esse, et veu­lent de l'eau, du chaud, des nu­ages, à leur fan­taisie. Il y a un du­el con­stant en­tre le ciel et les in­térêts ter­restres. Le baromètre at­triste, déride, égaie tour à tour les phy­sionomies. D'un bout à l'autre de cette rue, l'an­ci­enne Grand'rue de Saumur, ces mots: Voilà un temps d'or! se chiffrent de porte en porte. Aus­si cha­cun répond-​il au voisin: Il pleut des louis, en sachant ce qu'un ray­on de soleil, ce qu'une pluie op­por­tune lui en ap­porte. Le same­di, vers mi­di, dans la belle sai­son, vous n'ob­tien­driez pas pour un sou de marchan­dise chez ces braves in­dus­triels. Cha­cun a sa vi­gne, sa closerie, et va pass­er deux jours à la cam­pagne. Là, tout étant prévu, l'achat, la vente, le prof­it, les com­merçants se trou­vent avoir dix heures sur douze à em­ploy­er en joyeuses par­ties, en ob­ser­va­tions, com­men­taires, es­pi­onnages con­tin­uels. Une mé­nagère n'achète pas une per­drix sans que les voisins ne de­man­dent au mari si elle était cuite à point. Une je­une fille ne met pas la tête à sa fenêtre sans y être vue par tous les groupes in­oc­cupés. Là donc les con­sciences sont à jour, de même que ces maisons im­péné­tra­bles, noires et si­len­cieuses n'ont point de mys­tères. La vie est presque tou­jours en plein air: chaque mé­nage s'assied à sa porte, y dé­je­une, y dîne, s'y dis­pute. Il ne passe per­son­ne dans la rue qui ne soit étudié. Aus­si, jadis, quand un étranger ar­rivait dans une ville de province, était-​il gaussé de porte en porte. De là les bons con­tes, de là le surnom de _copieux_ don­né aux habi­tants d'Angers qui ex­cel­laient à ces rail­leries ur­baines. Les an­ciens hô­tels de la vieille ville sont situés en haut de cette rue jadis habitée par les gen­til­shommes du pays. La mai­son pleine de mélan­col­ie où se sont ac­com­plis les événe­ments de cette his­toire était pré­cisé­ment un de ces lo­gis, restes vénérables d'un siè­cle où les choses et les hommes avaient ce car­ac­tère de sim­plic­ité que les moeurs français­es per­dent de jour en jour. Après avoir suivi les dé­tours de ce chemin pit­toresque dont les moin­dres ac­ci­dents réveil­lent des sou­venirs et dont l'ef­fet général tend à plonger dans une sorte de rêver­ie machi­nale, vous apercevez un ren­fon­ce­ment as­sez som­bre, au cen­tre duquel est cachée la porte de la mai­son à mon­sieur Grandet. Il est im­pos­si­ble de com­pren­dre la valeur de cette ex­pres­sion provin­ciale sans don­ner la bi­ogra­phie de mon­sieur Grandet.

Mon­sieur Grandet jouis­sait à Saumur d'une répu­ta­tion dont les caus­es et les ef­fets ne seront pas en­tière­ment com­pris par les per­son­nes qui n'ont point, peu ou prou, vécu en province. Mon­sieur Grandet, en­core nom­mé par cer­taines gens le père Grandet, mais le nom­bre de ces vieil­lards dimin­uait sen­si­ble­ment, était en 1789 un maître-​ton­neli­er fort à son aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République française mit en vente, dans l'ar­rondisse­ment de Saumur, les bi­ens du clergé, le ton­neli­er, alors âgé de quar­ante ans, ve­nait d'épous­er la fille d'un riche marc­hand de planch­es. Grandet al­la, mu­ni de sa for­tune liq­uide et de la dot, mu­ni de deux mille louis d'or, au dis­trict, où, moyen­nant deux cents dou­bles louis of­ferts par son beau-​père au farouche répub­li­cain qui surveil­lait la vente des do­maines na­tionaux, il eut pour un morceau de pain, lé­gale­ment, sinon légitime­ment, les plus beaux vi­gno­bles de l'ar­rondisse­ment, une vieille ab­baye et quelques mé­tairies. Les habi­tants de Saumur étant peu révo­lu­tion­naires, le père Grandet pas­sa pour un homme har­di, un répub­li­cain, un pa­tri­ote, pour un es­prit qui don­nait dans les nou­velles idées, tan­dis que le ton­neli­er don­nait tout bon­nement dans les vi­gnes. Il fut nom­mé mem­bre de l'ad­min­is­tra­tion du dis­trict de Saumur, et son in­flu­ence paci­fique s'y fit sen­tir poli­tique­ment et com­mer­ciale­ment. Poli­tique­ment, il pro­tégea les ci-​de­vant et em­pêcha de tout son pou­voir la vente des bi­ens des émi­grés; com­mer­ciale­ment, il four­nit aux ar­mées répub­li­caines un ou deux mil­liers de pièces de vin blanc, et se fit pay­er en su­perbes prairies dépen­dant d'une com­mu­nauté de femmes que l'on avait réservée pour un dernier lot. Sous le Con­sulat, le bon­homme Grandet devint maire, ad­min­is­tra sage­ment, ven­dan­gea mieux en­core; sous l'Em­pire, il fut mon­sieur Grandet. Napoléon n'aimait pas les répub­li­cains: il rem­plaça mon­sieur Grandet, qui pas­sait pour avoir porté le bon­net rouge, par un grand pro­prié­taire, un homme à par­tic­ule, un fu­tur baron de l'Em­pire. Mon­sieur Grandet quit­ta les hon­neurs mu­nic­ipaux sans au­cun re­gret. Il avait fait faire dans l'in­térêt de la ville d'ex­cel­lents chemins qui menaient à ses pro­priétés. Sa mai­son et ses bi­ens, très avan­tageuse­ment cadas­trés, payaient des im­pôts mod­érés. Depuis le classe­ment de ses dif­férents clos, ses vi­gnes, grâce à des soins con­stants, étaient de­venues la tête du pays, mot tech­nique en us­age pour in­di­quer les vi­gno­bles qui pro­duisent la pre­mière qual­ité de vin. Il au­rait pu de­man­der la croix de la Lé­gion-​d'Hon­neur. Cet événe­ment eut lieu en 1806. Mon­sieur Grandet avait alors cin­quante-​sept ans, et sa femme en­vi­ron trente-​six. Une fille unique, fruit de leurs légitimes amours, était âgée de dix ans. Mon­sieur Grandet, que la Prov­idence voulut sans doute con­sol­er de sa dis­grâce ad­min­is­tra­tive, héri­ta suc­ces­sive­ment pen­dant cette an­née de madame de La Gau­dinière, née de La Bertel­lière, mère de madame Grandet; puis du vieux mon­sieur La Bertel­lière, père de la dé­funte; et en­core de madame Gen­til­let, grand'mère du côté mater­nel: trois suc­ces­sions dont l'im­por­tance ne fut con­nue de per­son­ne. L'avarice de ces trois vieil­lards était si pas­sion­née que depuis longtemps ils en­tas­saient leur ar­gent pour pou­voir le con­tem­pler se­crète­ment. Le vieux mon­sieur La Bertel­lière ap­pelait un place­ment une prodi­gal­ité, trou­vant de plus gros in­térêts dans l'as­pect de l'or que dans les béné­fices de l'usure. La ville de Saumur pré­suma donc la valeur des économies d'après les retenus des bi­ens au soleil. Mon­sieur Grandet obtint alors le nou­veau titre de no­blesse que notre manie d'égal­ité n'ef­fac­era ja­mais: il devint _le plus im­posé_ de l'ar­rondisse­ment. Il ex­ploitait cent ar­pents de vi­gnes, qui, dans les an­nées plan­tureuses, lui don­naient sept à huit cents poinçons de vin. Il pos­sé­dait treize mé­tairies, une vieille ab­baye, où, par économie, il avait muré les croisées, les ogives, les vi­traux, ce qui les con­ser­va; et cent vingt-​sept ar­pents de prairies où crois­saient et grossis­saient trois mille pe­upli­ers plan­tés en 1793. En­fin la mai­son dans laque­lle il de­meu­rait était la si­enne. Ain­si étab­lis­sait-​on sa for­tune vis­ible, Quant à ses cap­itaux, deux seules per­son­nes pou­vaient vague­ment en pré­sumer l'im­por­tance: l'une était mon­sieur Cru­chot, no­taire chargé des place­ments usuraires de mon­sieur Grandet; l'autre, mon­sieur des Grassins, le plus riche ban­quier de Saumur, aux béné­fices duquel le vi­gneron par­tic­ipait à sa con­ve­nance et se­crète­ment. Quoique le vieux Cru­chot et mon­sieur des Grassins pos­sé­dassent cette pro­fonde dis­cré­tion qui en­gen­dre en province la con­fi­ance et la for­tune, ils té­moignaient publique­ment à mon­sieur Grandet un si grand re­spect que les ob­ser­va­teurs pou­vaient mesur­er l'éten­due des cap­itaux de l'an­cien maire d'après la portée de l'ob­séquieuse con­sid­éra­tion dont il était l'ob­jet. Il n'y avait dans Saumur per­son­ne qui ne fût per­suadé que mon­sieur Grandet n'eût un tré­sor par­ti­culi­er, une ca­chette pleine de louis, et ne se don­nât nuita­mment les in­ef­fa­bles jouis­sances que pro­cure la vue d'une grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de cer­ti­tude en voy­ant les yeux du bon­homme, auxquels le mé­tal jaune sem­blait avoir com­mu­niqué ses teintes. Le re­gard d'un homme ac­cou­tumé à tir­er de ses cap­itaux un in­térêt énorme con­tracte néces­saire­ment, comme celui du voluptueux, du joueur ou du cour­tisan, cer­taines habi­tudes in­définiss­ables, des mou­ve­ments fur­tifs, avides, mys­térieux qui n'échap­pent point à ses core­li­gion­naires. Ce lan­gage se­cret forme en quelque sorte la franc-​maçon­ner­ie des pas­sions. Mon­sieur Grandet in­spi­rait donc l'es­time re­spectueuse à laque­lle avait droit un homme qui ne de­vait ja­mais rien à per­son­ne, qui, vieux ton­neli­er, vieux vi­gneron, dev­inait avec la pré­ci­sion d'un as­tronome quand il fal­lait fab­ri­quer pour sa ré­colte mille poinçons ou seule­ment cinq cents; qui ne man­quait pas une seule spécu­la­tion, avait tou­jours des ton­neaux à ven­dre alors que le ton­neau valait plus cher que la den­rée à re­cueil­lir, pou­vait met­tre sa ven­dan­ge dans ses cel­liers et at­ten­dre le mo­ment de livr­er son poinçon à deux cents francs quand les pe­tits pro­prié­taires don­naient le leur à cinq louis. Sa fameuse ré­colte de 1811, sage­ment ser­rée, lente­ment ven­due, lui avait rap­porté plus de deux cent quar­ante mille livres. Fi­nan­cière­ment par­lant, mon­sieur Grandet tenait du ti­gre et du boa: il savait se couch­er, se blot­tir, en­vis­ager longtemps sa proie, sauter dessus; puis il ou­vrait la gueule de sa bourse, y en­gloutis­sait une charge d'écus, et se couchait tran­quille­ment, comme le ser­pent qui digère, im­pas­si­ble, froid, méthodique. Per­son­ne ne le voy­ait pass­er sans éprou­ver un sen­ti­ment d'ad­mi­ra­tion mélangé de re­spect et de ter­reur. Cha­cun dans Saumur n'avait-​il pas sen­ti le déchire­ment poli de ses griffes d'aci­er? à celui-​ci maître Cru­chot avait procuré l'ar­gent néces­saire à l'achat d'un do­maine, mais à onze pour cent; à celui-​là mon­sieur des Grassins avait es­comp­té des traites, mais avec un ef­froy­able prélève­ment d'in­térêts. Il s'écoulait peu de jours sans que le nom de mon­sieur Grandet fût pronon­cé soit au marché, soit pen­dant les soirées dans les con­ver­sa­tions de la ville. Pour quelques per­son­nes, la for­tune du vieux vi­gneron était l'ob­jet d'un orgueil pa­tri­otique. Aus­si plus d'un né­go­ciant, plus d'un auber­giste di­sait-​il aux étrangers avec un cer­tain con­tente­ment: «Mon­sieur, nous avons ici deux ou trois maisons mil­lion­naires; mais, quant à mon­sieur Grandet, il ne con­naît pas lui-​même sa for­tune!»En 1816 les plus ha­biles cal­cu­la­teurs de Saumur es­ti­maient les bi­ens ter­ri­to­ri­aux du bon­homme à près de qua­tre mil­lions; mais, comme terme moyen, il avait dû tir­er par an, depuis 1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses pro­priétés, il était pré­sum­able qu'il pos­sé­dait en ar­gent une somme presque égale à celle de ses bi­ens-​fonds. Aus­si, lorsqu'après une par­tie de boston, on quelque en­tre­tien sur les vi­gnes, on ve­nait à par­ler de mon­sieur Grandet, les gens ca­pa­bles di­saient-​ils:

--Le père Grandet?... le père Grandet doit avoir cinq à six mil­lions.

--Vous êtes plus ha­bile que je ne le su­is, je n'ai ja­mais pu savoir le t otal, répondaient mon­sieur Cru­chot ou mon­sieur des Grassins s'ils en­tendaient le pro­pos. Quelque Parisien par­lait-​il des Rotschild ou de mon­sieur Laf­fitte, les gens de Saumur de­mandaient s'ils étaient aus­si rich­es que mon­sieur Grandet. Si le Parisien leur je­tait en souri­ant une dé­daigneuse af­fir­ma­tion, ils se re­gar­daient en hochant la tête d'un air d'in­cré­dulité. Une si grande for­tune cou­vrait d'un man­teau d'or toutes les ac­tions de cet homme. Si d'abord quelques par­tic­ular­ités de sa vie don­nèrent prise au ridicule et à la mo­querie, la mo­querie et le ridicule s'étaient usés. En ses moin­dres actes, mon­sieur Grandet avait pour lui l'au­torité de la chose jugée. Sa pa­role, son vête­ment, ses gestes, le cligne­ment de ses yeux fai­saient loi dans le pays, où cha­cun, après l'avoir étudié comme un nat­ural­iste étudie les ef­fets de l'in­stinct chez les an­imaux, avait pu re­con­naître la pro­fonde et muette sagesse de ses plus légers mou­ve­ments.

--L'hiv­er sera rude, di­sait-​on, le père Grandet a mis ses gants four­rés: il faut ven­dan­ger.

--Le père Grandet prend beau­coup de mer­rain, il y au­ra du vin cette an­née. Mon­sieur Grandet n'achetait ja­mais ni viande ni pain. Ses fer­miers lui ap­por­taient par se­maine une pro­vi­sion suff­isante de chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de blé de rente. Il pos­sé­dait un moulin dont le lo­cataire de­vait, en sus du bail, venir chercher une cer­taine quan­tité de grains et lui en rap­porter le son et la farine. La grande Nanon, son unique ser­vante, quoiqu'elle ne fût plus je­une, boulangeait elle-​même tous les samedis le pain de la mai­son. Mon­sieur Grandet s'était ar­rangé avec les maraîch­ers, ses lo­cataires, pour qu'ils le four­nissent de légumes. Quant aux fruits, il en ré­coltait une telle quan­tité qu'il en fai­sait ven­dre une grande par­tie au marché. Son bois de chauffage était coupé dans ses haies ou pris dans les vieilles tru­iss­es à moitié pour­ries qu'il en­le­vait au bord de ses champs, et ses fer­miers le lui char­roy­aient en ville tout débité, le rangeaient par com­plai­sance dans son bûch­er et re­ce­vaient ses re­mer­cî­ments. Ses seules dépens­es con­nues étaient le pain bénit, la toi­lette de sa femme, celle de sa fille, et le payement de leurs chais­es à l'église; la lu­mière, les gages de la grande Nanon, l'éta­mage de ses casseroles; l'ac­quit­te­ment des im­po­si­tions, les ré­pa­ra­tions de ses bâ­ti­ments et les frais de ses ex­ploita­tions. Il avait six cents ar­pents de bois récem­ment achetés qu'il fai­sait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il promet­tait une in­dem­nité. Depuis cette ac­qui­si­tion seule­ment, il mangeait du gibier. Les manières de cet homme étaient fort sim­ples. Il par­lait peu. Générale­ment il ex­pri­mait ses idées par de pe­tites phras­es sen­ten­cieuses et dites d'une voix douce. Depuis la Révo­lu­tion, époque à laque­lle il at­ti­ra les re­gards, le bon­homme bé­gayait d'une manière fati­gante aus­sitôt qu'il avait à dis­courir longue­ment ou à soutenir une dis­cus­sion. Ce bre­douille­ment, l'in­co­hérence de ses paroles, le flux de mots où il noy­ait sa pen­sée, son manque ap­par­ent de logique at­tribués à un dé­faut d'éd­uca­tion étaient af­fec­tés et seront suff­isam­ment ex­pliqués par quelques événe­ments de cette his­toire. D'ailleurs, qua­tre phras­es ex­actes au­tant que des for­mules al­gébriques lui ser­vaient habituelle­ment à em­brass­er, à ré­soudre toutes les dif­fi­cultés de la vie et du com­merce: Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous ver­rons cela. Il ne di­sait ja­mais ni _oui_ ni _non_, et n'écrivait point. Lui par­lait-​on? il écoutait froide­ment, se tenait le men­ton dans la main droite en ap­puyant son coude droit sur le re­vers de la main gauche, et se for­mait en toute af­faire des opin­ions desquelles il ne reve­nait point. Il médi­tait longue­ment les moin­dres marchés. Quand, après une sa­vante con­ver­sa­tion, son ad­ver­saire lui avait livré le se­cret de ses pré­ten­tions en croy­ant le tenir, il lui répondait:

--Je ne puis rien con­clure sans avoir con­sulté ma femme. Sa femme, qu'il avait ré­duite à un ilo­tisme com­plet, était en af­faires son par­avent le plus com­mode. Il n'al­lait ja­mais chez per­son­ne, ne voulait ni re­cevoir ni don­ner à dîn­er; il ne fai­sait ja­mais de bruit, et sem­blait économiser tout, même le mou­ve­ment. Il ne dérangeait rien chez les autres par un re­spect con­stant de la pro­priété. Néan­moins, mal­gré la douceur de sa voix, mal­gré sa tenue cir­con­specte, le lan­gage et les habi­tudes du ton­neli­er perçaient, surtout quand il était au lo­gis, où il se con­traig­nait moins que partout ailleurs. Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds, tra­pu, car­ré, ayant des mol­lets de douze pouces de cir­con­férence, des ro­tules noueuses et de larges épaules; son vis­age était rond, tan­né, mar­qué de pe­tite vé­role; son men­ton était droit, ses lèvres n'of­fraient au­cunes sin­uosités, et ses dents étaient blanch­es; ses yeux avaient l'ex­pres­sion calme et dévo­ra­trice que le pe­uple ac­corde au basil­ic; son front, plein de rides transver­sales, ne man­quait pas de pro­tubérances sig­ni­fica­tives; ses cheveux jaunâtres et grison­nants étaient blanc et or, di­saient quelques je­unes gens qui ne con­nais­saient pas la grav­ité d'une plaisan­terie faite sur mon­sieur Grandet. Son nez, gros par le bout, sup­por­tait une loupe veinée que le vul­gaire di­sait, non sans rai­son, pleine de mal­ice. Cette fig­ure an­nonçait une fi­nesse dan­gereuse, une pro­bité sans chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à con­cen­tr­er ses sen­ti­ments dans la jouis­sance de l'avarice et sur le seul être qui lui fût réelle­ment de quelque chose, sa fille Eu­génie, sa seule héri­tière. At­ti­tude, manières, dé­marche, tout en lui, d'ailleurs, at­tes­tait cette croy­ance en soi que donne l'habi­tude d'avoir tou­jours réus­si dans ses en­trepris­es. Aus­si, quoique de moeurs faciles et molles en ap­parence, mon­sieur Grandet avait-​il un car­ac­tère de bronze. Tou­jours vê­tu de la même manière, qui le voy­ait au­jourd'hui le voy­ait tel qu'il était depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cor­dons de cuir, il por­tait en tout temps des bas de laine drapés, une cu­lotte courte de gros drap mar­ron à boucles d'ar­gent, un gilet de velours à raies al­ter­na­tive­ment jaunes et puces, bou­ton­né car­ré­ment, un large habit mar­ron à grands pans, une cra­vate noire et un cha­peau de quak­er. Ses gants, aus­si solides que ceux des gen­darmes, lui du­raient vingt mois, et, pour les con­serv­er pro­pres, il les po­sait sur le bord de son cha­peau à la même place, par un geste méthodique. Saumur ne savait rien de plus sur ce per­son­nage.

Six habi­tants seule­ment avaient le droit de venir dans cette mai­son. Le plus con­sid­érable des trois pre­miers était le neveu de mon­sieur Cru­chot. Depuis sa nom­ina­tion de prési­dent au tri­bunal de pre­mière in­stance de Saumur, ce je­une homme avait joint au nom de Cru­chot celui de Bon­fons, et tra­vail­lait à faire pré­val­oir Bon­fons sur Cru­chot. Il sig­nait déjà C. de Bon­fons. Le plaideur as­sez malav­isé pour l'ap­pel­er mon­sieur Cru­chot s'aperce­vait bi­en­tôt à l'au­di­ence de sa sot­tise. Le mag­is­trat pro­tégeait ceux qui le nom­maient mon­sieur le prési­dent, mais il fa­vori­sait de ses plus gra­cieux sourires les flat­teurs qui lui di­saient mon­sieur de Bon­fons. Mon­sieur le prési­dent était âgé de trente-​trois ans, pos­sé­dait le do­maine de Bon­fons (_Boni Fontis_), valant sept mille livres de rente; il at­tendait la suc­ces­sion de son on­cle le no­taire et celle de son on­cle l'ab­bé Cru­chot, dig­ni­taire du chapitre de Saint-​Mar­tin de Tours, qui tous deux pas­saient pour être as­sez rich­es. Ces trois Cru­chot, soutenus par bon nom­bre de cousins, al­liés à vingt maisons de la ville, for­maient un par­ti, comme jadis à Flo­rence les Médi­cis; et, comme les Médi­cis, les Cru­chot avaient leurs Lazzi. Madame des Grassins, mère d'un fils de vingt-​trois ans, ve­nait très as­sidû­ment faire la par­tie de madame Grandet, es­pérant mari­er son cher Adolphe avec made­moi­selle Eu­génie. Mon­sieur des Grassins le ban­quier fa­vori­sait vigoureuse­ment les ma­noeu­vres de sa femme par de con­stants ser­vices se­crète­ment ren­dus au vieil avare, et ar­rivait tou­jours à temps sur le champ de bataille. Ces trois des Grassins avaient égale­ment leurs ad­hérents, leurs cousins, leurs al­liés fidèles. Du côté des Cru­chot, l'ab­bé, le Tal­leyrand de la famille, bi­en ap­puyé par son frère le no­taire, dis­putait vive­ment le ter­rain à la fi­nan­cière, et ten­tait de réserv­er le riche héritage à son neveu le prési­dent. Ce com­bat se­cret en­tre les Cru­chot et les des Grassins, dont le prix était la main d'Eu­génie Grandet, oc­cu­pait pas­sion­né­ment les di­vers­es so­ciétés de Saumur. Made­moi­selle Grandet épousera-​t-​elle mon­sieur le prési­dent ou mon­sieur Adolphe des Grassins? A ce prob­lème, les uns répondaient que mon­sieur Grandet ne don­nerait sa fille ni à l'un ni à l'autre. L'an­cien ton­neli­er rongé d'am­bi­tion cher­chait, di­saient-​ils, pour gen­dre quelque pair de France, à qui trois cent mille livres de rente feraient ac­cepter tous les ton­neaux passés, présents et fu­turs des Grandet. D'autres ré­pli­quaient que mon­sieur et madame des Grassins étaient no­bles, puis­sam­ment rich­es, qu'Adolphe était un bi­en gen­til cav­alier, et qu'à moins d'avoir un neveu du pape dans sa manche, une al­liance si con­ven­able de­vait sat­is­faire des gens de rien, un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main, et qui, d'ailleurs, avait porté le bon­net rouge. Les plus sen­sés fai­saient ob­serv­er que mon­sieur Cru­chot de Bon­fons avait ses en­trées à toute heure au lo­gis, tan­dis que son ri­val n'y était reçu que les di­manch­es. Ceux-​ci soute­naient que madame des Grassins, plus liée avec les femmes de la mai­son Grandet que les Cru­chot, pou­vait leur in­cul­quer cer­taines idées qui la feraient, tôt ou tard, réus­sir. Ceux-​là ré­pli­quaient que l'ab­bé Cru­chot était l'homme le plus in­sin­uant du monde, et que femme con­tre moine la par­tie se trou­vait égale.

--Ils sont manche à manche, di­sait un bel es­prit de Saumur. Plus in­stru­its, les an­ciens du pays pré­tendaient que les Grandet étaient trop avisés pour laiss­er sor­tir les bi­ens de leur famille, made­moi­selle Eu­génie Grandet de Saumur serait mar­iée au fils de mon­sieur Grandet de Paris, riche marc­hand de vin en gros. A cela les Cru­chotins et les Grassin­istes répondaient:

--D'abord les deux frères ne se sont pas vus deux fois depuis trente ans. Puis, mon­sieur Grandet de Paris a de hautes pré­ten­tions pour son fils. Il est maire d'un ar­rondisse­ment, député, colonel de la garde na­tionale, juge au tri­bunal de com­merce; il re­nie Grandet de Saumur, et pré­tend s'al­li­er à quelque famille ducale par la grâce de Napoléon Que ne di­sait-​on pas d'une héri­tière dont on par­lait à vingt lieues à la ronde et jusque dans les voitures publiques, d'Angers à Blois in­clu­sive­ment? Au com­mence­ment de 1818, les Cru­chotins rem­portèrent un avan­tage sig­nalé sur les Grassin­istes. La terre de Froid­fond, re­mar­quable par son parc, son ad­mirable château, ses fer­mes, riv­ières, étangs, forêts, et valant trois mil­lions, fut mise en vente par le je­une mar­quis de Froid­fond obligé de réalis­er ses cap­itaux. Maître Cru­chot, le prési­dent Cru­chot, l'ab­bé Cru­chot, aidés par leurs ad­hérents, surent em­pêch­er la vente par pe­tits lots. Le no­taire con­clut avec le je­une homme un marché d'or en lui per­suadant qu'il y au­rait des pour­suites sans nom­bre à diriger con­tre les ad­ju­di­cataires avant de ren­tr­er dans le prix des lots; il valait mieux ven­dre à mon­sieur Grandet, homme solv­able, et ca­pa­ble d'ailleurs de pay­er la terre en ar­gent comp­tant. Le beau mar­quisat de Froid­fond fut alors con­voyé vers l'oe­sophage de mon­sieur Grandet, qui, au grand éton­nement de Saumur, le paya, sous es­compte, après les for­mal­ités. Cette af­faire eut du re­ten­tisse­ment à Nantes et à Or­léans. Mon­sieur Grandet al­la voir son château par l'oc­ca­sion d'une char­rette qui y re­tour­nait. Après avoir jeté sur sa pro­priété le coup d'oeil du maître, il revint à Saumur, cer­tain d'avoir placé ses fonds à cinq, et saisi de la mag­nifique pen­sée d'ar­rondir le mar­quisat de Froid­fond en y réu­nis­sant tous ses bi­ens. Puis, pour rem­plir de nou­veau son tré­sor presque vide, il dé­ci­da de couper à blanc ses bois, ses forêts, et d'ex­ploiter les pe­upli­ers de ses prairies.

Il est main­tenant facile de com­pren­dre toute la valeur de ce mot, la mai­son à mon­sieur Grandet, cette mai­son pâle, froide, si­len­cieuse, située en haut de la ville, et abritée par les ru­ines des rem­parts. Les deux piliers et la voûte for­mant la baie de la porte avaient été, comme la mai­son, con­stru­its en tuffeau, pierre blanche par­ti­culière au lit­toral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à peine de deux cents ans. Les trous in­égaux et nom­breux que les in­tem­péries du cli­mat y avaient bizarrement pra­tiqués don­naient au cin­tre et aux jam­bages de la baie l'ap­parence des pier­res ver­miculées de l'ar­chi­tec­ture française et quelque ressem­blance avec le porche d'une geôle. Au dessus du cin­tre rég­nait un long bas-​re­lief de pierre dure sculp­tée, représen­tant les qua­tre Saisons, fig­ures déjà rongées et toutes noires. Ce bas-​re­lief était sur­mon­té d'une plinthe sail­lante, sur laque­lle s'él­evaient plusieurs de ces végé­ta­tions dues au hasard, des par­ié­taires jaunes, des lis­erons, des con­volvu­lus, du plan­tain, et un pe­tit cerisi­er as­sez haut déjà. La porte, en chêne mas­sif, brune, desséchée, fendue de toutes parts, frêle en ap­parence, était solide­ment main­tenue par le sys­tème de ses boulons qui fig­uraient des dessins symétriques. Une grille car­rée, pe­tite, mais à bar­reaux ser­rés et rouges de rouille, oc­cu­pait le mi­lieu de la porte bâ­tarde et ser­vait, pour ain­si dire, de mo­tif à un marteau qui s'y rat­tachait par un an­neau, et frap­pait sur la tête gri­maçante d'un maître-​clou. Ce marteau, de forme ob­longue et du genre de ceux que nos an­cêtres nom­maient Jacque­mart, ressem­blait à un gros point d'ad­mi­ra­tion; en l'ex­am­inant avec at­ten­tion, un an­ti­quaire y au­rait retrou­vé quelques in­dices de la fig­ure es­sen­tielle­ment bouf­fonne qu'il représen­tait jadis, et qu'un long us­age avait ef­facée. Par la pe­tite grille, des­tinée à re­con­naître les amis, au temps des guer­res civiles, les curieux pou­vaient apercevoir, au fond d'une voûte ob­scure et verdâtre, quelques march­es dé­gradées par lesquelles on mon­tait dans un jardin que bor­naient pit­toresque­ment des murs épais, hu­mides, pleins de suin­te­ments et de touffes d'ar­bustes ma­lin­gres. Ces murs étaient ceux du rem­part sur lequel s'él­evaient les jardins de quelques maisons voisines. Au rez-​de-​chaussée de la mai­son, la pièce la plus con­sid­érable était une _salle_ dont l'en­trée se trou­vait sous la voûte de la porte cochère. Peu de per­son­nes con­nais­sent l'im­por­tance d'une salle dans les pe­tites villes de l'An­jou, de la Touraine et du Berry. La salle est à la fois l'an­ticham­bre, le sa­lon, le cab­inet, le boudoir, la salle à manger; elle est le théâtre de la vie do­mes­tique, le foy­er com­mun; là, le coif­feur du quarti­er ve­nait couper deux fois l'an les cheveux de mon­sieur Grandet; là en­traient les fer­miers, le curé, le sous-​préfet, le garçon me­unier. Cette pièce, dont les deux croisées don­naient sur la rue, était planchéiée; des pan­neaux gris, à moulures an­tiques, la boi­saient de haut en bas; son pla­fond se com­po­sait de poutres ap­par­entes égale­ment peintes en gris, dont les en­tre-​deux étaient rem­plis de blanc en bourre qui avait jau­ni. Un vieux car­tel de cuiv­re in­crusté d'arabesques en écaille or­nait le man­teau de la chem­inée en pierre blanche, mal sculp­té, sur lequel était une glace verdâtre dont les côtés, coupés en biseau pour en mon­tr­er l'épais­seur, re­flé­taient un filet de lu­mière le long d'un trumeau goth­ique en aci­er damasquiné. Les deux gi­ran­doles de cuiv­re doré qui dé­co­raient cha­cun des coins de la chem­inée étaient à deux fins, en en­le­vant les ros­es qui leur ser­vaient de bobèch­es, et dont la maîtresse-​branche s'adap­tait au piédestal de mar­bre bleuâtre agencé de vieux cuiv­re, ce piédestal for­mait un chan­de­lier pour les pe­tits jours. Les siéges de forme an­tique étaient gar­nis en tapis­series représen­tant les fa­bles de La Fontaine; mais il fal­lait le savoir pour en re­con­naître les su­jets, tant les couleurs passées et les fig­ures criblées de repris­es se voy­aient dif­fi­cile­ment. Aux qua­tre an­gles de cette salle se trou­vaient des en­coignures, es­pèces de buf­fets ter­minés par de crasseuses étagères. Une vieille ta­ble à jouer en mar­que­terie, dont le dessus fai­sait échiquier, était placée dans le tableau qui sé­parait les deux fenêtres. Au-​dessus de cette ta­ble, il y avait un baromètre ovale, à bor­dure noire, en­jo­livé par des rubans de bois doré, où les mouch­es avaient si li­cen­cieuse­ment folâtré que la dorure en était un prob­lème. Sur la paroi op­posée à la chem­inée, deux por­traits au pas­tel étaient cen­sés représen­ter l'aïeul de madame Grandet, le vieux mon­sieur de La Bertel­lière, en lieu­tenant des gardes français­es, et dé­funt madame Gen­til­let en bergère. Aux deux fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours rouge, relevés par des cor­dons de soie à glands d'église. Cette lux­ueuse dé­co­ra­tion, si peu en har­monie avec les habi­tudes de Grandet, avait été com­prise dans l'achat de la mai­son, ain­si que le trumeau, le car­tel, le meu­ble en tapis­serie et les en­coignures en bois de rose. Dans la croisée la plus rap­prochée de la porte, se trou­vait une chaise de paille dont les pieds étaient mon­tés sur des patins, afin d'élever madame Grandet à une hau­teur qui lui per­mit de voir les pas­sants. Une tra­vailleuse en bois de merisi­er déteint rem­plis­sait l'em­bra­sure, et le pe­tit fau­teuil d'Eu­génie Grandet était placé tout auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées de la mère et de la fille s'étaient pais­ible­ment écoulées à cette place, dans un tra­vail con­stant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de novem­bre. Le pre­mier de ce dernier mois elles pou­vaient pren­dre leur sta­tion d'hiv­er à la chem­inée. Ce jour-​là seule­ment Grandet per­me­ttait qu'on al­lumât du feu dans la salle, et il le fai­sait étein­dre au trente et un mars, sans avoir égard ni aux pre­miers froids du print­emps ni à ceux de l'au­tomne. Une chauf­fer­ette, en­tretenue avec la braise provenant du feu de la cui­sine que la Grande Nanon leur réser­vait en us­ant d'adresse, aidait madame et made­moi­selle Grandet à pass­er les mat­inées ou les soirées les plus fraîch­es des mois d'avril et d'oc­to­bre. La mère et la fille en­trete­naient tout le linge de la mai­son, et em­ploy­aient si con­scien­cieuse­ment leurs journées à ce véri­ta­ble labeur d'ou­vrière, que, si Eu­génie voulait broder une collerette à sa mère, elle était for­cée de pren­dre sur ses heures de som­meil en trompant son père pour avoir de la lu­mière. Depuis longtemps l'avare dis­tribuait la chan­delle à sa fille et à la Grande Nanon, de même qu'il dis­tribuait dès le matin le pain et les den­rées néces­saires à la con­som­ma­tion jour­nal­ière.

La Grande Nanon était peut-​être la seule créa­ture hu­maine ca­pa­ble d'ac­cepter le despo­tisme de son maître. Toute la ville l'en­vi­ait à mon­sieur et à madame Grandet. La Grande Nanon, ain­si nom­mée à cause de sa taille haute de cinq pieds huit pouces, ap­parte­nait à Grandet depuis trente-​cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soix­ante livres de gages, elle pas­sait pour une des plus rich­es ser­vantes de Saumur. Ces soix­ante livres, ac­cu­mulées depuis trente-​cinq ans, lui avaient per­mis de plac­er récem­ment qua­tre mille livres en vi­ager chez maître Cru­chot. Ce ré­sul­tat des longues et per­sis­tantes économies de la Grande Nanon parut gi­gan­tesque. Chaque ser­vante, voy­ant à la pau­vre sex­agé­naire du pain pour ses vieux jours, était jalouse d'elle sans penser au dur ser­vage par lequel il avait été ac­quis. A l'âge de vingt-​deux ans, la pau­vre fille n'avait pu se plac­er chez per­son­ne, tant sa fig­ure sem­blait re­pous­sante; et certes ce sen­ti­ment était bi­en in­juste: sa fig­ure eût été fort ad­mirée sur les épaules d'un grenadier de la garde; mais en tout il faut, dit-​on, l'à-​pro­pos. For­cée de quit­ter une ferme in­cendiée où elle gar­dait les vach­es, elle vint à Saumur, où elle cher­cha du ser­vice, an­imée de ce ro­buste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pen­sait alors se mari­er, et voulait déjà mon­ter son mé­nage. Il avisa cette fille re­butée de porte en porte. Juge de la force cor­porelle en sa qual­ité de ton­neli­er, il dev­ina le par­ti qu'on pou­vait tir­er d'une créa­ture femelle tail­lée en Her­cule, plan­tée sur ses pieds comme un chêne de soix­ante ans sur ses racines, forte des hanch­es, car­rée du dos, ayant des mains de char­reti­er et une pro­bité vigoureuse comme l'était son in­tacte ver­tu. Ni les ver­rues qui or­naient ce vis­age mar­tial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les hail­lons de la Nanon n'épou­van­tèrent le ton­neli­er, qui se trou­vait en­core dans l'âge où le coeur tres­saille. Il vêtit alors, chaus­sa, nour­rit la pau­vre fille, lui don­na des gages, et l'em­ploya sans trop la rudoy­er. En se voy­ant ain­si ac­cueil­lie, la Grande Nanon pleu­ra se­crète­ment de joie, et s'at­tacha sincère­ment au ton­neli­er, qui d'ailleurs l'ex­ploita féo­dale­ment. Nanon fai­sait tout: elle fai­sait la cui­sine, elle fai­sait les buées, elle al­lait laver le linge à la Loire, le rap­por­tait sur ses épaules; elle se lev­ait au jour, se couchait tard; fai­sait à manger à tous les ven­dan­geurs pen­dant les ré­coltes, surveil­lait les halle­bo­teurs; défendait, comme un chien fidèle, le bi­en de son maître; en­fin, pleine d'une con­fi­ance aveu­gle en lui, elle obéis­sait sans mur­mure à ses fan­taisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse an­née de 1811, dont la ré­colte coû­ta des peines in­ouïes, après vingt ans de ser­vice, Grandet ré­so­lut de don­ner sa vieille mon­tre à Nanon, seul présent qu'elle reçut ja­mais de lui. Quoiqu'il lui aban­don­nât ses vieux souliers (elle pou­vait les met­tre), il est im­pos­si­ble de con­sid­ér­er le prof­it trimestriel des souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils étaient usés. La né­ces­sité ren­dit cette pau­vre fille si avare que Grandet avait fi­ni par l'aimer comme on aime un chien, et Nanon s'était lais­sé met­tre au cou un col­lier gar­ni de pointes dont les piqûres ne la pi­quaient plus. Si Grandet coupait le pain avec un peu trop de parci­monie, elle ne s'en plaig­nait pas; elle par­tic­ipait gaiement aux prof­its hy­giéniques que procu­rait le régime sévère de la mai­son où ja­mais per­son­ne n'était malade. Puis la Nanon fai­sait par­tie de la famille: elle ri­ait quand ri­ait Grandet, s'at­tris­tait, gelait, se chauf­fait, tra­vail­lait avec lui. Com­bi­en de douces com­pen­sa­tions dans cette égal­ité! Ja­mais le maître n'avait re­proché à la ser­vante ni l'halle­berge ou la pêche de vi­gne, ni les prunes ou les brugnons mangés sous l'ar­bre.

--Al­lons, ré­gale-​toi, Nanon, lui di­sait-​il dans les an­nées où les branch­es pli­aient sous les fruits que les fer­miers étaient obligés de don­ner aux co­chons. Pour une fille des champs qui dans sa je­unesse n'avait ré­colté que de mau­vais traite­ments, pour une pau­vresse re­cueil­lie par char­ité, le rire équiv­oque du père Grandet était un vrai ray­on de soleil. D'ailleurs le coeur sim­ple, la tête étroite de Nanon ne pou­vaient con­tenir qu'un sen­ti­ment et une idée. Depuis trente-​cinq ans, elle se voy­ait tou­jours ar­rivant de­vant le chantier du père Grandet, pieds nus, en hail­lons, et en­tendait tou­jours le ton­neli­er lui dis­ant:

--Que voulez-​vous, ma mignonne? Et sa re­con­nais­sance était tou­jours je­une. Quelque­fois Grandet, songeant que cette pau­vre créa­ture n'avait ja­mais en­ten­du le moin­dre mot flat­teur, qu'elle ig­no­rait tous les sen­ti­ments doux que la femme in­spire, et pou­vait com­para­ître un jour de­vant Dieu, plus chaste que ne l'était la Vierge Marie elle-​même; Grandet, saisi de pitié, di­sait en la re­gar­dant:

--Cette pau­vre Nanon! Son ex­cla­ma­tion était tou­jours suiv­ie d'un re­gard in­définiss­able que lui je­tait la vieille ser­vante. Ce mot, dit de temps à autre, for­mait depuis longtemps une chaîne d'ami­tié non in­ter­rompue, et à laque­lle chaque ex­cla­ma­tion ajoutait un chaînon. Cette pitié, placée au coeur de Grandet et prise tout en gré par la vieille fille, avait je ne sais quoi d'hor­ri­ble. Cette atroce pitié d'avare, qui réveil­lait mille plaisirs au coeur du vieux ton­neli­er, était pour Nanon sa somme de bon­heur. Qui ne di­ra pas aus­si: Pau­vre Nanon! Dieu re­con­naî­tra ses anges aux in­flex­ions de leur voix et à leurs mys­térieux re­grets. Il y avait dans Saumur une grande quan­tité de mé­nages où les do­mes­tiques étaient mieux traités, mais où les maîtres n'en re­ce­vaient néan­moins au­cun con­tente­ment. De là cette autre phrase: «Qu'est-​ce que les Grandet font donc à leur grande Nanon pour qu'elle leur soit si at­tachée? Elle passerait dans le feu pour eux!»Sa cui­sine, dont les fenêtres gril­lées don­naient sur la cour, était tou­jours pro­pre, nette, froide, véri­ta­ble cui­sine d'avare où rien ne de­vait se per­dre. Quand Nanon avait lavé sa vais­selle, ser­ré les restes du dîn­er, éteint son feu, elle quit­tait sa cui­sine, sé­parée de la salle par un couloir, et ve­nait fil­er du chan­vre auprès de ses maîtres. Une seule chan­delle suff­isait à la famille pour la soirée. La ser­vante couchait au fond de ce couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souf­france. Sa ro­buste san­té lui per­me­ttait d'habiter im­puné­ment cette es­pèce de trou, d'où elle pou­vait en­ten­dre le moin­dre bruit par le si­lence pro­fond qui rég­nait nu­it et jour dans la mai­son. Elle de­vait, comme un dogue chargé de la po­lice, ne dormir que d'une or­eille et se re­pos­er en veil­lant.

La de­scrip­tion des autres por­tions du lo­gis se trou­vera liée aux événe­ments de cette his­toire; mais d'ailleurs le cro­quis de la salle où éclatait tout le luxe du mé­nage peut faire soupçon­ner par avance la nu­dité des étages supérieurs.

En 1819, vers le com­mence­ment de la soirée, au mi­lieu du mois de novem­bre, la grande Nanon al­luma du feu pour la pre­mière fois. L'au­tomne avait été très beau. Ce jour était un jour de fête bi­en con­nu des Cru­chotins et des Grassin­istes. Aus­si les six an­tag­onistes se pré­paraient-​ils à venir ar­més de toutes pièces, pour se ren­con­tr­er dans la salle et s'y sur­pass­er en preuves d'ami­tié. Le matin tout Saumur avait vu madame et made­moi­selle Grandet, ac­com­pa­gnées de Nanon, se ren­dant à l'église parois­siale pour y en­ten­dre la messe, et cha­cun se sou­vint que ce jour était l'an­niver­saire de la nais­sance de made­moi­selle Eu­génie. Aus­si, cal­cu­lant l'heure où le dîn­er de­vait finir, maître Cru­chot, l'ab­bé Cru­chot et mon­sieur C. de Bon­fons s'em­pres­saient-​ils d'ar­riv­er avant les des Grassins peur fêter made­moi­selle Grandet. Tous trois ap­por­taient d'énormes bou­quets cueil­lis dans leurs pe­tites ser­res. La queue des fleurs que le prési­dent voulait présen­ter était in­génieuse­ment en­velop­pée d'un ruban de satin blanc, orné de franges d'or. Le matin, mon­sieur Grandet, suiv­ant sa cou­tume pour les jours mé­morables de la nais­sance et de la fête d'Eu­génie, était venu la sur­pren­dre au lit, et lui avait solen­nelle­ment of­fert son présent pa­ter­nel, con­sis­tant, depuis treize an­nées, en une curieuse pièce d'or. Madame Grandet don­nait or­di­naire­ment à sa fille une robe d'hiv­er ou d'été, selon la cir­con­stance. Ces deux robes, les pièces d'or qu'elle ré­coltait au pre­mier jour de l'an et à la fête de son père, lui com­po­saient un pe­tit revenu de cent écus en­vi­ron, que Grandet aimait à lui voir en­tass­er. N'était-​ce pas met­tre son ar­gent d'une caisse dans une autre, et, pour ain­si dire, élever à la bro­chette l'avarice de son héri­tière, à laque­lle il de­mandait par­fois compte de son tré­sor, autre­fois grossi par les La Bertel­lière, en lui dis­ant:

--Ce sera ton _douzain_ de mariage. Le douzain est un an­tique us­age en­core en vigueur et sain­te­ment con­servé dans quelques pays situés au cen­tre de la France. En Berry, en An­jou, quand une je­une fille se marie, sa famille ou celle de l'époux doit lui don­ner une bourse où se trou­vent, suiv­ant les for­tunes, douze pièces ou douze douzaines de pièces ou douze cents pièces d'ar­gent ou d'or. La plus pau­vre des bergères ne se mari­erait pas sans son douzain, ne fût-​il com­posé que de gros sous. On par­le en­core à Is­soudun de je ne sais quel douzain of­fert à une riche héri­tière et qui con­te­nait cent quar­ante-​qua­tre por­tu­gais­es d'or. Le pape Clé­ment VII, on­cle de Cather­ine de Médi­cis, lui fit présent, en la mari­ant à Hen­ri II, d'une douzaine de mé­dailles d'or an­tiques de la plus grande valeur. Pen­dant le dîn­er, le père, tout joyeux de voir son Eu­génie plus belle dans une robe neuve, s'était écrié:

--Puisque c'est la fête d'Eu­génie, faisons du feu! ce sera de bon au­gure.

--Made­moi­selle se mari­era dans l'an­née, c'est sûr, dit la grande Nanon en rem­por­tant les restes d'une oie, ce faisan des ton­neliers.

--Je ne vois point de par­tis pour elle à Saumur, répon­dit madame Grandet en re­gar­dant son mari d'un air timide qui, vu son âge, an­nonçait l'en­tière servi­tude con­ju­gale sous laque­lle gémis­sait la pau­vre femme.

Grandet con­tem­pla sa fille, et s'écria gaiement:

--Elle a vingt-​trois ans au­jourd'hui, l'en­fant, il fau­dra bi­en­tôt s'oc­cu­per d'elle.

Eu­génie et sa mère se jetèrent si­len­cieuse­ment un coup d'oeil d'in­tel­li­gence.

Madame Grandet était une femme sèche et mai­gre, jaune comme un co­ing, gauche, lente; une de ces femmes qui sem­blent faites pour être tyran­nisées. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de gros yeux, et of­frait, au pre­mier as­pect, une vague ressem­blance avec ces fruits co­ton­neux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents étaient noires et rares, sa bouche était ridée, et son men­ton af­fec­tait la forme dite en ga­loche. C'était une ex­cel­lente femme, une vraie La Bertel­lière. L'ab­bé Cru­chot savait trou­ver quelques oc­ca­sions de lui dire qu'elle n'avait pas été trop mal, et elle le croy­ait. Une douceur angélique, une résig­na­tion d'in­secte tour­men­té par des en­fants, une piété rare, une in­altérable égal­ité d'âme, un bon coeur, la fai­saient uni­verselle­ment plain­dre et re­specter. Son mari ne lui don­nait ja­mais plus de six francs à la fois pour ses menues dépens­es. Quoique ridicule en ap­parence, cette femme qui, par sa dot et ses suc­ces­sions, avait ap­porté au père Grandet plus de trois cent mille francs, s'était tou­jours sen­tie si pro­fondé­ment hu­mil­iée d'une dépen­dance et d'un ilo­tisme con­tre lequel la douceur de son âme lui in­ter­di­sait de se ré­volter, qu'elle n'avait ja­mais de­mandé un sou, ni fait une ob­ser­va­tion sur les actes que maître Cru­chot lui présen­tait à sign­er. Cette fierté sotte et se­crète, cette no­blesse d'âme con­stam­ment mé­con­nue et blessée par Grandet, dom­inaient la con­duite de cette femme. Madame Grandet met­tait con­stam­ment une robe de lev­an­tine verdâtre, qu'elle s'était ac­cou­tumée à faire dur­er près d'une an­née; elle por­tait un grand fichu de co­ton­nade blanche, un cha­peau de paille cousue, et gar­dait presque tou­jours un tabli­er de taffe­tas noir. Sor­tant peu du lo­gis, elle us­ait peu de souliers. En­fin elle ne voulait ja­mais rien pour elle. Aus­si Grandet, saisi par­fois d'un re­mords en se rap­pelant le long temps écoulé depuis le jour où il avait don­né six francs à sa femme, stip­ulait-​il tou­jours des épin­gles pour elle en ven­dant ses ré­coltes de l'an­née. Les qua­tre ou cinq louis of­ferts par le Hol­landais ou le Belge ac­quéreur de la ven­dan­ge Grandet for­maient le plus clair des revenus an­nuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait reçu ses cinq louis, son mari lui di­sait sou­vent, comme si leur bourse était com­mune:

--As-​tu quelques sous à me prêter? Et la pau­vre femme, heureuse de pou­voir faire quelque chose pour un homme que son con­fesseur lui représen­tait comme son seigneur et maître, lui rendait, dans le courant de l'hiv­er, quelques écus sur l'ar­gent des épin­gles. Lorsque Grandet tirait de sa poche la pièce de cent sous al­louée par mois pour les menues dépens­es, le fil, les aigu­illes et la toi­lette de sa fille, il ne man­quait ja­mais, après avoir bou­ton­né son gous­set, de dire à sa femme:

--Et toi, la mère, veux-​tu quelque chose?

--Mon ami, répondait madame Grandet an­imée par un sen­ti­ment de dig­nité mater­nelle, nous ver­rons cela.

Sub­lim­ité per­due! Grandet se croy­ait très généreux en­vers sa femme. Les philosophes qui ren­con­trent des Nanon, des madame Grandet, des Eu­génie ne sont-​ils pas en droit de trou­ver que l'ironie est le fond du car­ac­tère de la Prov­idence? Après ce dîn­er, où, pour la pre­mière fois, il fut ques­tion du mariage d'Eu­génie, Nanon al­la chercher une bouteille de cas­sis dans la cham­bre de mon­sieur Grandet, et man­qua de tomber en de­scen­dant.

--Grande bête, lui dit son maître, est-​ce que tu te lais­serais choir comme une autre, toi?

--Mon­sieur, c'est cette marche de votre es­calier qui ne tient pas.

--Elle a rai­son, dit madame Grandet. Vous au­riez dû la faire rac­com­mod­er depuis longtemps. Hi­er, Eu­génie a fail­li s'y fouler le pied.

--Tiens, dit Grandet à Nanon en la voy­ant toute pâle, puisque c'est la nais­sance d'Eu­génie, et que tu as man­qué de tomber, prends un pe­tit verre de cas­sis pour te remet­tre.

--Ma foi, je l'ai bi­en gag­né, dit Nanon. A ma place, il y a bi­en des gens qui au­raient cassé la bouteille, mais je me serais plutôt cassé le coude pour la tenir en l'air.

--C'te pau­vre Nanon! dit Grandet en lui ver­sant le cas­sis.

--T'es-​tu fait mal? lui dit Eu­génie en la re­gar­dant avec in­térêt.

--Non, puisque je me su­is retenue en me fichant sur mes reins.

--Hé! bi­en, puisque c'est la nais­sance d'Eu­génie, dit Grandet, je vais vous rac­com­mod­er votre marche. Vous ne savez pas, vous autres, met­tre le pied dans le coin, à l'en­droit où elle est en­core solide.

Grandet prit la chan­delle, lais­sa sa femme, sa fille et sa ser­vante, sans autre lu­mière que celle du foy­er qui je­tait de vives flammes, et al­la dans le fournil chercher des planch­es, des clous et ses out­ils.

--Faut-​il vous aider? lui cria Nanon en l'en­ten­dant frap­per dans l'es­calier.

--Non! non! ça me con­naît, répon­dit l'an­cien ton­neli­er.

Au mo­ment où Grandet rac­com­modait lui-​même son es­calier ver­moulu, et sif­flait à tue-​tête en sou­venir de ses je­unes an­nées, les trois Cru­chot frap­pèrent à la porte.

--C'est-​y vous, mon­sieur Cru­chot? de­man­da Nanon en re­gar­dant par la pe­tite grille.

--Oui, répon­dit le prési­dent.

Nanon ou­vrit la porte, et la lueur du foy­er, qui se re­flé­tait sous la voûte, per­mit aux trois Cru­chot d'apercevoir l'en­trée de la salle.

--Ah! vous êtes des fê­teux, leur dit Nanon en sen­tant les fleurs.

--Ex­cusez, messieurs, cria Grandet en re­con­nais­sant la voix de ses amis, je su­is à vous! Je ne su­is pas fi­er, je rafis­tole moi-​même une marche de mon es­calier.

--Faites, faites, mon­sieur Grandet, _Char­bon­nier est Maire chez lui_, dit sen­ten­cieuse­ment le prési­dent en ri­ant tout seul de son al­lu­sion que per­son­ne ne com­prit.

Madame et made­moi­selle Grandet se lev­èrent. Le prési­dent, prof­itant de l'ob­scu­rité, dit alors à Eu­génie:

--Me per­me­ttez-​vous, made­moi­selle, de vous souhaiter, au­jourd'hui que vous venez de naître, une suite d'an­nées heureuses, et la con­tin­ua­tion de la san­té dont vous jouis­sez?

Il of­frit un gros bou­quet de fleurs rares à Saumur; puis, ser­rant l'héri­tière par les coudes, il l'em­bras­sa des deux côtés du cou, avec une com­plai­sance qui ren­dit Eu­génie hon­teuse. Le prési­dent, qui ressem­blait à un grand clou rouil­lé, croy­ait ain­si faire sa cour.

--Ne vous gênez pas, dit Grandet en ren­trant. Comme vous y allez les jours de fête, mon­sieur le prési­dent!

--Mais, avec made­moi­selle, répon­dit l'ab­bé Cru­chot ar­mé de son bou­quet, tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fête.

L'ab­bé baisa la main d'Eu­génie. Quant à maître Cru­chot, il em­bras­sa la je­une fille tout bon­nement sur les deux joues, et dit:

--Comme ça nous pousse, ça! Tous les ans douze mois.

En re­plaçant la lu­mière de­vant le car­tel, Grandet, qui ne quit­tait ja­mais une plaisan­terie et la répé­tait à satiété quand elle lui sem­blait drôle, dit:

--Puisque c'est la fête d'Eu­génie, al­lu­mons les flam­beaux!

Il ôta soigneuse­ment les branch­es des can­délabres, mit la bobèche à chaque piédestal, prit des mains de Nanon une chan­delle neuve en­tor­tillée d'un bout de pa­pi­er, la ficha dans le trou, l'as­sura, l'al­luma, et vint s'as­seoir à côté de sa femme, en re­gar­dant al­ter­na­tive­ment ses amis, sa fille et les deux chan­delles. L'ab­bé Cru­chot, pe­tit homme do­du, gras­souil­let, à per­ruque rousse et plate, à fig­ure de vieille femme joueuse, dit en avançant ses pieds bi­en chaussés dans de forts souliers à agrafes d'ar­gent:

--Les des Grassins ne sont pas venus?

--Pas en­core, dit Grandet.

--Mais doivent-​ils venir? de­man­da le vieux no­taire en faisant gri­mac­er sa face trouée comme une écu­moire.

--Je le crois, répon­dit madame Grandet.

--Vos ven­dan­ges sont-​elles finies? de­man­da le prési­dent de Bon­fons à Grandet.

--Partout! lui dit le vieux vi­gneron, en se lev­ant pour se promen­er de long en long dans la salle et se haus­sant le tho­rax par un mou­ve­ment plein d'orgueil comme son mot, partout! Par la porte du couloir qui al­lait à la cui­sine, il vit alors la grande Nanon, as­sise à son feu, ayant une lu­mière et se pré­parant à fil­er là, pour ne pas se mêler à la fête.

--Nanon, dit-​il, en s'avançant dans le couloir, veux-​tu bi­en étein­dre ton feu, ta lu­mière, et venir avec nous? Par­dieu! la salle est as­sez grande pour nous tous.

--Mais, mon­sieur, vous au­rez du beau monde.

--Ne les vaux-​tu pas bi­en? ils sont de la côte d'Adam tout comme toi.

Grandet revint vers le prési­dent et lui dit:

--Avez-​vous ven­du votre ré­colte?

--Non, ma foi, je la garde. Si main­tenant le vin est bon, dans deux ans il sera meilleur. Les pro­prié­taires, vous le savez bi­en, se sont ju­ré de tenir les prix con­venus, et cette an­née les Belges ne l'em­porteront pas sur nous. S'ils s'en vont, hé! bi­en, ils re­vien­dront.

--Oui, mais tenons-​nous bi­en, dit Grandet d'un ton qui fit frémir le prési­dent.

--Serait-​il en marché? pen­sa Cru­chot.

En ce mo­ment, un coup de marteau an­nonça la famille des Grassins, et leur ar­rivée in­ter­rompit une con­ver­sa­tion com­mencée en­tre madame Grandet et l'ab­bé.

Madame des Grassins était une de ces pe­tites femmes vives, do­dues, blanch­es et ros­es, qui, grâce au régime claus­tral des provinces et aux habi­tudes d'une vie vertueuse, se sont con­servées je­unes en­core à quar­ante ans. Elles sont comme ces dernières ros­es de l'ar­rière-​sai­son, dont la vue fait plaisir, mais dont les pé­tales ont je ne sais quelle froideur, et dont le par­fum s'af­faib­lit. Elle se met­tait as­sez bi­en, fai­sait venir ses modes de Paris, don­nait le ton à la ville de Saumur, et avait des soirées. Son mari, an­cien quarti­er-​maître dans la garde im­péri­ale, griève­ment blessé à Auster­litz et re­traité, con­ser­vait, mal­gré sa con­sid­éra­tion pour Grandet, l'ap­par­ente fran­chise des mil­itaires.

--Bon­jour, Grandet, dit-​il au vi­gneron en lui ten­ant la main et af­fec­tant une sorte de supéri­or­ité sous laque­lle il écra­sait tou­jours les Cru­chot.

--Made­moi­selle, dit-​il à Eu­génie après avoir salué madame Grandet, vous êtes tou­jours belle et sage, je ne sais en vérité ce que l'on peut vous souhaiter. Puis il présen­ta une pe­tite caisse que son do­mes­tique por­tait, et qui con­te­nait une bruyère du Cap, fleur nou­velle­ment ap­portée en Eu­rope et fort rare.

Madame des Grassins em­bras­sa très af­fectueuse­ment Eu­génie, lui ser­ra la main, et lui dit:

--Adolphe s'est chargé de vous présen­ter mon pe­tit sou­venir.

Un grand je­une homme blond, pâle et frêle, ayant d'as­sez bonnes façons, timide en ap­parence, mais qui ve­nait de dépenser à Paris, où il était al­lé faire son Droit, huit ou dix mille francs en sus de sa pen­sion, s'avança vers Eu­génie, l'em­bras­sa sur les deux joues, et lui of­frit une boîte à ou­vrage dont tous les usten­siles étaient en ver­meil, véri­ta­ble marchan­dise de pa­cotille, mal­gré l'écus­son sur lequel un E. G. goth­ique as­sez bi­en gravé pou­vait faire croire à une façon très soignée. En l'ou­vrant, Eu­génie eut une de ces joies in­espérées et com­plètes qui font rou­gir, tres­sail­lir, trem­bler d'aise les je­unes filles. Elle tour­na les yeux sur son père, comme pour savoir s'il lui était per­mis d'ac­cepter, et mon­sieur Grandet dit un «Prends, ma fille!»dont l'ac­cent eût il­lus­tré un ac­teur. Les trois Cru­chot restèrent stupé­faits en voy­ant le re­gard joyeux et an­imé lancé sur Adolphe des Grassins par l'héri­tière à qui de sem­blables richess­es parurent in­ouïes. Mon­sieur des Grassins of­frit à Grandet une prise de tabac, en saisit une, sec­oua les grains tombés sur le ruban de la Lé­gion-​d'Hon­neur at­taché à la bou­ton­nière de son habit bleu, puis il re­gar­da les Cru­chot d'un air qui sem­blait dire:

--Parez-​moi cette botte-​là? Madame des Grassins je­ta les yeux sur les bo­caux bleus où étaient les bou­quets des Cru­chot, en cher­chant leurs cadeaux avec la bonne foi jouée d'une femme mo­queuse. Dans cette con­jonc­ture déli­cate, l'ab­bé Cru­chot lais­sa la so­ciété s'as­seoir en cer­cle de­vant le feu et al­la se promen­er au fond de la salle avec Grandet. Quand ces deux vieil­lards furent dans l'em­bra­sure de la fenêtre la plus éloignée des Grassins:

--Ces gens-​là, dit le prêtre à l'or­eille de l'avare, jet­tent l'ar­gent par les fenêtres.

--Qu'est-​ce que cela fait, s'il ren­tre dans ma cave, ré­pli­qua le vi­gneron.

--Si vous vouliez don­ner des ciseaux d'or à votre fille, vous en au­riez bi­en le moyen, dit l'ab­bé.

--Je lui donne mieux que des ciseaux, répon­dit Grandet.

--Mon neveu est une cruche, pen­sa l'ab­bé en re­gar­dant le prési­dent dont les cheveux ébou­rif­fés ajoutaient en­core à la mau­vaise grâce de sa phy­sionomie brune. Ne pou­vait-​il in­ven­ter une pe­tite bê­tise qui eût du prix.

--Nous al­lons faire votre par­tie, madame Grandet, dit madame des Grassins.

--Mais nous sommes tous réu­nis, _nous pou­vons_ deux ta­bles ...

--Puisque c'est la fête d'Eu­génie, faites votre lo­to général, dit le père Grandet, ces deux en­fants en seront. L'an­cien ton­neli­er, qui ne jouait ja­mais à au­cun jeu, mon­tra sa fille et Adolphe.

--Al­lons, Nanon, mets les ta­bles.

--Nous al­lons vous aider, made­moi­selle Nanon, dit gaiement madame des Grassins toute joyeuse de la joie qu'elle avait causée à Eu­génie.

--Je n'ai ja­mais de ma vie été si con­tente, lui dit l'héri­tière. Je n'ai rien vu de si joli nulle part.

--C'est Adolphe qui l'a rap­portée de Paris et qui l'a choisie, lui dit madame des Grassins à l'or­eille.

--Va, va ton train, damnée in­tri­gante! se di­sait le prési­dent; si tu es ja­mais en procès, toi ou ton mari, votre af­faire ne sera ja­mais bonne.

Le no­taire, as­sis dans son coin, re­gar­dait l'ab­bé d'un air calme en se dis­ant:

--Les des Grassins ont beau faire, ma for­tune, celle de mon frère et celle de mon neveu mon­tent en somme à onze cent mille francs. Les des Grassins en ont tout au plus la moitié, et ils ont une fille: ils peu­vent of­frir ce qu'ils voudront! héri­tière et cadeaux, tout sera pour nous un jour.

A huit heures et demie du soir, deux ta­bles étaient dressées. La jolie madame des Grassins avait réus­si à met­tre son fils à côté d'Eu­génie. Les ac­teurs de cette scène pleine d'in­térêt, quoique vul­gaire en ap­parence, mu­nis de car­tons bar­iolés, chiffrés, et de je­tons en verre bleu, sem­blaient écouter les plaisan­ter­ies du vieux no­taire, qui ne tirait pas un numéro sans faire une re­mar­que; mais tous pen­saient aux mil­lions de mon­sieur Grandet. Le vieux ton­neli­er con­tem­plait van­iteuse­ment les plumes ros­es, la toi­lette fraîche de madame des Grassins, la tête mar­tiale du ban­quier, celle d'Adolphe, le prési­dent, l'ab­bé, le no­taire, et se di­sait in­térieure­ment: Ils sont là pour mes écus. Ils vi­en­nent s'en­nuy­er ici pour ma fille. Hé! ma fille ne sera ni pour les uns ni pour les autres, et tous ces gens-​là me ser­vent de har­pons pour pêch­er!

Cette gai­eté de famille, dans ce vieux sa­lon gris, mal éclairé par deux chan­delles; ces rires, ac­com­pa­gnés par le bruit du rou­et de la grande Nanon, et qui n'étaient sincères que sur les lèvres d'Eu­génie ou de sa mère; cette pe­titesse jointe à de si grands in­térêts; cette je­une fille qui, sem­blable à ces oiseaux vic­times du haut prix auquel on les met et qu'ils ig­norent, se trou­vait traquée, ser­rée par des preuves d'ami­tié dont elle était la dupe; tout con­tribuait à ren­dre cette scène tris­te­ment comique. N'est-​ce pas d'ailleurs une scène de tous les temps et de tous les lieux, mais ra­menée à sa plus sim­ple ex­pres­sion? La fig­ure de Grandet ex­ploitant le faux at­tache­ment des deux familles, en tirant d'énormes prof­its, dom­inait ce drame et l'éclairait. N'était-​ce pas le seul dieu mod­erne auquel on ait foi, l'Ar­gent dans toute sa puis­sance, ex­primé par une seule phy­sionomie? Les doux sen­ti­ments de la vie n'oc­cu­paient là qu'une place sec­ondaire, ils an­imaient trois coeurs purs, ceux de Nanon, d'Eu­génie et sa mère. En­core, com­bi­en d'ig­no­rance dans leur naïveté! Eu­génie et sa mère ne savaient rien de la for­tune de Grandet, elles n'es­ti­maient les choses de la vie qu'à la lueur de leurs pâles idées, et ne pri­saient ni ne mépri­saient l'ar­gent, ac­cou­tumées qu'elles étaient à s'en pass­er. Leurs sen­ti­ments, frois­sés à leur in­su mais vi­vaces, le se­cret de leur ex­is­tence, en fai­saient des ex­cep­tions curieuses dans cette réu­nion de gens dont la vie était pure­ment matérielle. Af­freuse con­di­tion de l'homme! il n'y a pas un de ses bon­heurs qui ne vi­enne d'une ig­no­rance quel­conque. Au mo­ment où madame Grandet gag­nait un lot de seize sous, le plus con­sid­érable qui eût ja­mais été pon­té dans cette salle, et que la grande Nanon ri­ait d'aise en voy­ant madame em­pochant cette riche somme, un coup de marteau re­ten­tit à la porte de la mai­son, et y fit un si grand tapage que les femmes sautèrent sur leurs chais­es.

--Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ain­si, dit le no­taire.

--Peut-​on cogn­er comme ça, dit Nanon. Veu­lent-​ils cass­er notre porte?

--Quel di­able est-​ce? s'écria Grandet.

Nanon prit une des deux chan­delles, et al­la ou­vrir ac­com­pa­gnée de Grandet.

--Grandet, Grandet, s'écria sa femme qui poussée par un vague sen­ti­ment de peur s'élança vers la porte de la salle.

Tous les joueurs se re­gardèrent.

--Si nous y al­lions, dit mon­sieur des Grassins. Ce coup de marteau me paraît malveil­lant.

A peine fut-​il per­mis à mon­sieur des Grassins d'apercevoir la fig­ure d'un je­une homme ac­com­pa­gné du fac­teur des mes­sageries, qui por­tait deux malles énormes et traî­nait des sacs de nu­it. Grandet se re­tour­na brusque­ment vers sa femme et lui dit:

--Madame Grandet, allez à votre lo­to. Lais­sez-​moi m'en­ten­dre avec mon­sieur.

Puis il tira vive­ment la porte de la salle, où les joueurs ag­ités reprirent leurs places, mais sans con­tin­uer le jeu.

--Est-​ce quelqu'un de Saumur, mon­sieur des Grassins? lui dit sa femme.

--Non, c'est un voyageur.

--Il ne peut venir que de Paris. En ef­fet, dit le no­taire en tirant sa vieille mon­tre épaisse de deux doigts et qui ressem­blait à un vais­seau hol­landais, il est _neuffe-​s-​heures_. Peste! la dili­gence du Grand Bu­reau n'est ja­mais en re­tard.

--Et ce mon­sieur est-​il je­une? de­man­da l'ab­bé Cru­chot.

--Oui, répon­dit mon­sieur des Grassins. Il ap­porte des pa­que­ts qui doivent peser au moins trois cents ki­los.

--Nanon ne re­vient pas, dit Eu­génie.

--Ce ne peut être qu'un de vos par­ents, dit le prési­dent.

--Faisons les mis­es, s'écria douce­ment Madame Grandet. A sa voix, j'ai vu que mon­sieur Grandet était con­trar­ié, peut-​être ne serait-​il pas con­tent de s'apercevoir que nous par­lons de ses af­faires.

--Made­moi­selle, dit Adolphe à sa voi­sine, ce sera sans doute votre cousin Grandet, un bi­en joli je­une homme que j'ai vu au bal de mon­sieur de Nucin­gen. Adolphe ne con­tin­ua pas, sa mère lui mar­cha sur le pied, puis, en lui de­man­dant à haute voix deux sous pour sa mise:

--Veux-​tu te taire, grand ni­gaud! lui dit-​elle à l'or­eille.

En ce mo­ment Grandet ren­tra sans la grande Nanon, dont le pas et celui du fac­teur re­ten­tirent dans les es­caliers; il était suivi du voyageur qui depuis quelques in­stants ex­ci­tait tant de cu­riosités et préoc­cu­pait si vive­ment les imag­ina­tions, que son ar­rivée en ce lo­gis et sa chute au mi­lieu de ce monde peut être com­parée à celle d'un col­imaçon dans une ruche, ou à l'in­tro­duc­tion d'un paon dans quelque ob­scure basse-​cour de vil­lage.

--As­seyez-​vous auprès du feu, lui dit Grandet.

Avant de s'as­seoir, le je­une étranger salua très gra­cieuse­ment l'as­sem­blée. Les hommes se lev­èrent pour répon­dre par une in­cli­na­tion polie, et les femmes firent une révérence céré­monieuse.

--Vous avez sans doute froid, mon­sieur, dit madame Grandet, vous ar­rivez peut-​être de ...

--Voilà bi­en les femmes! dit le vieux vi­gneron en quit­tant la lec­ture d'une let­tre qu'il tenait à la main, lais­sez donc mon­sieur se re­pos­er.

--Mais, mon père, mon­sieur a peut-​être be­soin de quelque chose, dit Eu­génie.

--Il a une langue, répon­dit sévère­ment le vi­gneron.

L'in­con­nu fut seul sur­pris de cette scène. Les autres per­son­nes étaient faites aux façons despo­tiques du bon­homme. Néan­moins, quand ces deux de­man­des et ces deux répons­es furent échangées, l'in­con­nu se le­va, présen­ta le dos au feu, le­va l'un de ses pieds pour chauf­fer la semelle de ses bottes, et dit à Eu­génie:

--Ma cou­sine, je vous re­mer­cie, j'ai dîné à Tours. Et, ajou­ta-​t-​il en re­gar­dant Grandet, je n'ai be­soin de rien, je ne su­is même point fa­tigué.

--Mon­sieur vient de la Cap­itale, de­man­da madame des Grassins.

Mon­sieur Charles, ain­si se nom­mait le fils de mon­sieur Grandet de Paris, en s'en­ten­dant in­ter­peller, prit un pe­tit lorgnon sus­pendu par une chaîne à son col, l'ap­pli­qua sur son oeil droit pour ex­am­in­er et ce qu'il y avait sur la ta­ble et les per­son­nes qui y étaient as­sis­es, lorgna fort im­per­tinem­ment madame des Grassins, et lui dit après avoir tout vu:

--Oui, madame. Vous jouez au lo­to, ma tante, ajou­ta-​t-​il, je vous en prie, con­tin­uez votre jeu, il est trop amu­sant pour le quit­ter ...

--J'étais sûre que c'était le cousin, pen­sait madame des Grassins en lui je­tant de pe­tites oeil­lades.

--Quar­ante-​sept, cria le vieil ab­bé. Mar­quez donc, madame des Grassins, n'est-​ce pas votre numéro?

Mon­sieur des Grassins mit un je­ton sur le car­ton de sa femme, qui, saisie par de tristes pressen­ti­ments, ob­ser­va tour à tour le cousin de Paris et Eu­génie, sans songer au lo­to. De temps en temps, la je­une héri­tière lança de fur­tifs re­gards à son cousin, et la femme du ban­quier put facile­ment y dé­cou­vrir un _crescen­do_ d'éton­nement ou de cu­riosité. *Le cousin de Paris* Mon­sieur Charles Grandet, beau je­une homme de vingt-​deux ans, pro­dui­sait en ce mo­ment un sin­guli­er con­traste avec les bons provin­ci­aux que déjà ses manières aris­to­cra­tiques ré­voltaient pass­able­ment, et que tous étu­di­aient pour se mo­quer de lui. Ce­ci veut une ex­pli­ca­tion. A vingt-​deux ans, les je­unes gens sont en­core as­sez voisins de l'en­fance pour se laiss­er aller à des en­fan­til­lages Aus­si, peut-​être, sur cent d'en­tre eux, s'en ren­con­tr­erait-​il bi­en qua­tre-​vingt-​dix-​neuf qui se seraient con­duits comme se con­dui­sait Charles Grandet. Quelques jours avant cette soirée, son père lui avait dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. Peut-​être mon­sieur Grandet de Paris pen­sait-​il à Eu­génie. Charles, qui tombait en province pour la pre­mière fois, eut la pen­sée d'y paraître avec la supéri­or­ité d'un je­une homme à la mode, de dés­espér­er l'ar­rondisse­ment par son luxe, d'y faire époque, et d'y im­porter les in­ven­tions de la vie parisi­enne. En­fin, pour tout ex­pli­quer d'un mot, il voulait pass­er à Saumur plus de temps qu'à Paris à se bross­er les on­gles, et y af­fecter l'ex­ces­sive recherche de mise que par­fois un je­une homme élé­gant aban­donne pour une nég­li­gence qui ne manque pas de grâce. Charles em­por­ta donc le plus joli cos­tume de chas­se, le plus joli fusil, le plus joli couteau, la plus jolie gaîne de Paris. Il em­por­ta sa col­lec­tion de gilets les plus in­génieux: il y en avait de gris, de blancs, de noirs, de couleur scarabée, à re­flets d'or, de pail­letés, de chinés, de dou­bles, à châle ou droits de col, à col ren­ver­sé, de bou­ton­nés jusqu'en haut, à bou­tons d'or. Il em­por­ta toutes les var­iétés de cols et de cra­vates en faveur à cette époque. Il em­por­ta deux habits de Buis­son, et son linge le plus fin. Il em­por­ta sa jolie toi­lette d'or, présent de sa mère. Il em­por­ta ses co­lifichets de dandy, sans ou­bli­er une ravis­sante pe­tite écritoire don­née par la plus aimable des femmes, pour lui du moins, par une grande dame qu'il nom­mait An­nette, et qui voy­ageait mar­itale­ment, en­nuyeuse­ment, en Ecosse, vic­time de quelques soupçons auxquels be­soin était de sac­ri­fi­er mo­men­tané­ment son bon­heur; puis force joli pa­pi­er pour lui écrire une let­tre par quin­zaine. Ce fut, en­fin, une car­gai­son de fu­til­ités parisi­ennes aus­si com­plète qu'il était pos­si­ble de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à com­mencer un du­el, jusqu'aux beaux pis­to­lets ciselés qui le ter­mi­nent, se trou­vaient tous les in­stru­ments ara­toires dont se sert un je­une oisif pour labour­er la vie. Son père lui ayant dit de voy­ager seul et mod­este­ment, il était venu dans le coupé de la dili­gence retenu pour seul, as­sez con­tent de ne pas gâter une déli­cieuse voiture de voy­age com­mandée pour aller au-​de­vant de son An­nette, la grande dame que ... etc., et qu'il de­vait re­join­dre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles comp­tait ren­con­tr­er cent per­son­nes chez son on­cle, chas­ser à courre dans les forêts de son on­cle, y vivre en­fin de la vie de château; il ne savait pas le trou­ver à Saumur où il ne s'était in­for­mé de lui que pour de­man­der le chemin de Froid­fond; mais, en le sachant en ville, il crut l'y voir dans un grand hô­tel. Afin de débuter con­ven­able­ment chez son on­cle, soit à Saumur, soit à Froid­fond, il avait fait la toi­lette de voy­age la plus co­quette, la plus sim­ple­ment recher­chée, la plus adorable, pour em­ploy­er le mot qui dans ce temps ré­sumait les per­fec­tions spé­ciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coif­feur ve­nait de lui re­fris­er ses beaux cheveux châ­tains; il y avait changé de linge, et mis une cra­vate de satin noir com­binée avec un col rond de manière à en­cadr­er agréable­ment sa blanche et rieuse fig­ure. Une redin­gote de voy­age à de­mi bou­ton­née lui pinçait la taille, et lais­sait voir un gilet de ca­chemire à châle sous lequel était un sec­ond gilet blanc. Sa mon­tre, nég­ligem­ment aban­don­née au hasard dans une poche, se rat­tachait par une courte chaîne d'or à l'une des bou­ton­nières. Son pan­talon gris se bou­ton­nait sur les côtés, où des dessins brodés en soie noire en­jo­li­vaient les cou­tures. Il ma­ni­ait agréable­ment une canne dont la pomme d'or sculp­té n'al­térait point la fraîcheur de ses gants gris. En­fin, sa cas­quette était d'un goût ex­cel­lent. Un Parisien, un Parisien de la sphère la plus élevée, pou­vait seul et s'agencer ain­si sans paraître ridicule, et don­ner une har­monie de fa­tu­ité à toutes ces ni­ais­eries, que soute­nait d'ailleurs un air brave, l'air d'un je­une homme qui a de beaux pis­to­lets, le coup sûr et An­nette. Main­tenant, si vous voulez bi­en com­pren­dre la sur­prise re­spec­tive des Saumurois et du je­une Parisien, voir par­faite­ment le vil éclat que l'élé­gance du voyageur je­tait au mi­lieu des om­bres gris­es de la salle, et des fig­ures qui com­po­saient le tableau de famille, es­sayez de vous représen­ter les Cru­chot. Tous les trois pre­naient du tabac et ne songeaient plus depuis longtemps à éviter ni les roupies, ni les pe­tites galettes noires qui parse­maient le jabot de leurs chemis­es rouss­es, à cols re­cro­quevil­lés et à plis jaunâtres. Leurs cra­vates molles se roulaient en corde aus­sitôt qu'ils se les étaient at­tachées au cou. L'énorme quan­tité de linge qui leur per­me­ttait de ne faire la lessive que tous les six mois, et de le garder au fond de leurs ar­moires, lais­sait le temps y im­primer ses teintes gris­es et vieilles. Il y avait en eux une par­faite en­tente de mau­vaise grâce et de sénil­ité. Leurs fig­ures, aus­si flétries que l'étaient leurs habits râpés, aus­si plis­sées que leurs pan­talons, sem­blaient usées, racornies, et gri­maçaient. La nég­li­gence générale des autres cos­tumes, tous in­com­plets, sans fraîcheur, comme le sont les toi­lettes de province, où l'on ar­rive in­sen­si­ble­ment à ne plus s'ha­biller les uns pour les autres, et à pren­dre garde au prix d'une paire de gants, s'ac­cor­dait avec l'in­sou­ciance des Cru­chot. L'hor­reur de la mode était le seul point sur lequel les Grassin­istes et les Cru­chotins s'en­tendis­sent par­faite­ment. Le Parisien pre­nait-​il son lorgnon pour ex­am­in­er les sin­guliers ac­ces­soires de la salle, les so­lives du planch­er, le ton des bois­eries ou les points que les mouch­es y avaient im­primés et dont le nom­bre au­rait suf­fi pour ponctuer l'En­cy­clopédie méthodique et le Moni­teur, aus­sitôt les joueurs de lo­to lev­aient le nez et le con­sid­éraient avec au­tant de cu­riosité qu'ils en eu­ssent man­ifesté pour une gi­rafe. Mon­sieur des Grassins et son fils, auxquels la fig­ure d'un homme à la mode n'était pas in­con­nue, s'as­so­cièrent néan­moins à l'éton­nement de leurs voisins, soit qu'ils éprou­vassent l'in­définiss­able in­flu­ence d'un sen­ti­ment général, soit qu'ils l'ap­prou­vassent en dis­ant à leurs com­pa­tri­otes par des oeil­lades pleines d'ironie:

--Voilà comme _ils_ sont à Paris. Tous pou­vaient d'ailleurs ob­serv­er Charles à loisir, sans crain­dre de dé­plaire au maître du lo­gis. Grandet était ab­sorbé dans la longue let­tre qu'il tenait, et il avait pris pour la lire l'unique flam­beau de la ta­ble, sans se souci­er de ses hôtes ni de leur plaisir. Eu­génie, à qui le type d'une per­fec­tion sem­blable, soit dans la mise, soit dans la per­son­ne, était en­tière­ment in­con­nu, crut voir en son cousin une créa­ture de­scen­due de quelque ré­gion séraphique. Elle res­pi­rait avec délices les par­fums ex­halés par cette chevelure si bril­lante, si gra­cieuse­ment bouclée. Elle au­rait voulu pou­voir touch­er la peau blanche de ces jo­lis gants fins. Elle en­vi­ait les pe­tites mains de Charles, son teint, la fraîcheur et la déli­catesse de ses traits. En­fin, si toute­fois cette im­age peut ré­sumer les im­pres­sions que le je­une élé­gant pro­duisit sur une ig­no­rante fille sans cesse oc­cupée à rapetass­er des bas, à ravaud­er la garde-​robe de son père, et dont la vie s'était écoulée sous ces crasseux lam­bris sans voir dans cette rue si­len­cieuse plus d'un pas­sant par heure, la vue de son cousin fit sour­dre en son coeur les émo­tions de fine volup­té que causent à un je­une homme les fan­tas­tiques fig­ures de femmes dess­inées par West­all dans les Keep­sake anglais et gravées par les Find­en d'un burin si ha­bile qu'on a peur, en souf­flant sur le vélin, de faire en­vol­er ces ap­pari­tions célestes Charles tira de sa poche un mou­choir brodé par la grande dame qui voy­ageait en Ecosse. En voy­ant ce joli ou­vrage fait avec amour pen­dant les heures per­dues pour l'amour, Eu­génie re­gar­da son cousin pour savoir s'il al­lait bi­en réelle­ment s'en servir. Les manières de Charles, ses gestes, la façon dont il pre­nait son lorgnon, son im­per­ti­nence af­fec­tée, son mépris pour le cof­fret qui ve­nait de faire tant de plaisir à la riche héri­tière et qu'il trou­vait évidem­ment ou sans valeur ou ridicule; en­fin, tout ce qui choquait les Cru­chot et les des Grassins lui plai­sait si fort qu'avant de s'en­dormir elle dût rêver longtemps à ce phénix des cousins.

Les numéros se tiraient fort lente­ment, mais bi­en­tôt le lo­to fut ar­rêté. La grande Nanon en­tra et dit tout haut:

--Madame, va fal­loir me don­ner des draps pour faire le lit à ce mon­sieur.

Madame Grandet suiv­it Nanon. Madame des Grassins dit alors à voix basse:

--Gar­dons nos sous et lais­sons le lo­to. Cha­cun reprit ses deux sous dans la vieille soucoupe écornée où il les avait mis. Puis l'as­sem­blée se re­mua en masse et fit un quart de con­ver­sion vers le feu.

--Vous avez donc fi­ni? dit Grandet sans quit­ter sa let­tre.

--Oui, oui, répon­dit madame des Grassins en venant pren­dre place près de Charles.

Eu­génie, mue par une de ces pen­sées qui nais­sent au coeur des je­unes filles quand un sen­ti­ment s'y loge pour la pre­mière fois, quit­ta la salle pour aller aider sa mère et Nanon. Si elle avait été ques­tion­née par un con­fesseur ha­bile, elle lui eût sans doute avoué qu'elle ne songeait ni à sa mère ni à Nanon, mais qu'elle était tra­vail­lée par un poignant désir d'in­specter la cham­bre de son cousin pour s'y oc­cu­per de son cousin, pour y plac­er quoi que ce fût, pour ob­vi­er à un ou­bli, pour y tout prévoir, afin de la ren­dre, au­tant que pos­si­ble, élé­gante et pro­pre. Eu­génie se croy­ait déjà seule ca­pa­ble de com­pren­dre les goûts et les idées de son cousin. En ef­fet, elle ar­ri­va fort heureuse­ment pour prou­ver à sa mère et à Nanon, qui reve­naient pen­sant avoir tout fait, que tout était à faire. Elle don­na l'idée à la grande Nanon de bassin­er les draps avec la braise du feu, elle cou­vrit elle-​même la vieille ta­ble d'un nap­per­on, et recom­man­da bi­en à Nanon de chang­er le nap­per­on tous les matins. Elle con­va­in­quit sa mère de la né­ces­sité d'al­lumer un bon feu dans la chem­inée, et déter­mi­na Nanon à mon­ter, sans en rien dire à son père, un gros tas de bois dans le cor­ri­dor. Elle cou­rut chercher dans une des en­coignures de la salle un plateau de vieux laque qui ve­nait de la suc­ces­sion de feu le vieux mon­sieur de La Bertel­lière, y prit égale­ment un verre de cristal à six pans, une pe­tite cuiller dé­dorée, un fla­con an­tique où étaient gravés des amours, et mit tri­om­phale­ment le tout sur un coin de la chem­inée. Il lui avait plus sur­gi d'idées en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle était au monde.

--Ma­man, dit-​elle, ja­mais mon cousin ne sup­port­era l'odeur d'une chan­delle. Si nous achetions de la bougie?... Elle al­la, légère comme un oiseau, tir­er de sa bourse l'écu de cent sous qu'elle avait reçu pour ses dépens­es du mois.

--Tiens, Nanon, dit-​elle, va vite.

--Mais, que di­ra ton père? Cette ob­jec­tion ter­ri­ble fut pro­posée par madame Grandet en voy­ant sa fille ar­mée d'un su­crier de vieux Sèvres rap­porté du château de Froid­fond par Grandet.

--Et où pren­dras-​tu donc du su­cre? es-​tu folle?

--Ma­man, Nanon achètera aus­si bi­en du su­cre que de la bougie.

--Mais ton père?

--Serait-​il con­ven­able que son neveu ne put boire un verre d'eau su­crée ? D'ailleurs, il n'y fera pas at­ten­tion.

--Ton père voit tout, dit madame Grandet en hochant la tête.

Nanon hési­tait, elle con­nais­sait son maître.

--Mais va donc, Nanon, puisque c'est ma fête!

Nanon lais­sa échap­per un gros rire en en­ten­dant la pre­mière plaisan­terie que sa je­une maîtresse eût ja­mais faite, et lui obéit. Pen­dant qu'Eu­génie et sa mère s'ef­forçaient d'em­bel­lir la cham­bre des­tinée par mon­sieur Grandet à son neveu, Charles se trou­vait l'ob­jet des at­ten­tions de madame des Grassins, qui lui fai­sait des agac­eries.

--Vous êtes bi­en courageux, mon­sieur, lui dit-​elle, de quit­ter les plaisirs de la cap­itale pen­dant l'hiv­er pour venir habiter Saumur. Mais si nous ne vous faisons pas trop peur, vous ver­rez que l'on peut en­core s'y amus­er.

Elle lui lança une véri­ta­ble oeil­lade de province, où, par habi­tude, les femmes met­tent tant de réserve et de pru­dence dans leurs yeux qu'elles leur com­mu­niquent la friande con­cu­pis­cence par­ti­culière à ceux des ec­clési­as­tiques, pour qui tout plaisir sem­ble ou un vol ou une faute. Charles se trou­vait si dé­paysé dans cette salle, si loin du vaste château et de la fastueuse ex­is­tence qu'il sup­po­sait à son on­cle, qu'en re­gar­dant at­ten­tive­ment madame des Grassins, il aperçut en­fin une im­age à de­mi ef­facée des fig­ures parisi­ennes. Il répon­dit avec grâce à l'es­pèce d'in­vi­ta­tion qui lui était adressée, et il s'en­gagea na­turelle­ment une con­ver­sa­tion dans laque­lle madame des Grassins bais­sa gradu­elle­ment sa voix pour la met­tre en har­monie avec la na­ture de ses con­fi­dences. Il ex­is­tait chez elle et chez Charles un même be­soin de con­fi­ance. Aus­si, après quelques mo­ments de causerie co­quette et de plaisan­ter­ies sérieuses, l'adroite provin­ciale put-​elle lui dire sans se croire en­ten­due des autres per­son­nes, qui par­laient de la vente des vins, dont s'oc­cu­pait en ce mo­ment tout le Saumurois:

--Mon­sieur, si vous voulez nous faire l'hon­neur de venir nous voir, vous fer­ez très cer­taine­ment au­tant de plaisir à mon mari qu'à moi. Notre sa­lon est le seul dans Saumur où vous trou­verez réu­nis le haut com­merce et la no­blesse: nous ap­partenons aux deux so­ciétés, qui ne veu­lent se ren­con­tr­er que là parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec orgueil, est égale­ment con­sid­éré par les uns et par les autres. Ain­si, nous tâcherons de faire di­ver­sion à l'en­nui de votre séjour ici. Si vous restiez chez mon­sieur Grandet, que de­vien­driez-​vous, bon Dieu! Votre on­cle est un grigou qui ne pense qu'à ses provins, votre tante est une dévote qui ne sait pas coudre deux idées, et votre cou­sine est une pe­tite sotte, sans éd­uca­tion, com­mune, sans dot, et qui passe sa vie à rac­com­mod­er des tor­chons.

--Elle est très bi­en, cette femme, se dit en lui-​même Charles Grandet en répon­dant aux minaud­eries de madame des Grassins.

--Il me sem­ble, ma femme, que tu veux ac­ca­parer mon­sieur, dit en ri­ant le gros et grand ban­quier.

A cette ob­ser­va­tion, le no­taire et le prési­dent di­rent des mots plus ou moins mali­cieux; mais l'ab­bé les re­gar­da d'un air fin et ré­suma leurs pen­sées en prenant une pincée de tabac, et of­frant sa tabatière à la ronde:

--Qui mieux que madame, dit-​il, pour­rait faire à mon­sieur les hon­neurs de Saumur?

--Ha! çà, com­ment l'en­ten­dez-​vous, mon­sieur l'ab­bé? de­man­da mon­sieur des Grassins.

--Je l'en­tends, mon­sieur, dans le sens la plus fa­vor­able pour vous, pour madame, pour la ville de Saumur et pour mon­sieur, ajou­ta le rusé vieil­lard en se tour­nant vers Charles.

Sans paraître y prêter la moin­dre at­ten­tion, l'ab­bé Cru­chot avait su devin­er la con­ver­sa­tion de Charles et de madame des Grassins.

--Mon­sieur, dit en­fin Adolphe à Charles d'un air qu'il au­rait voulu ren­dre dé­gagé, je ne sais si vous avez con­servé quelque sou­venir de moi; j'ai eu le plaisir d'être votre vis-​à-​vis à un bal don­né par mon­sieur le baron de Nucin­gen, et ...

--Par­faite­ment, mon­sieur, par­faite­ment, répon­dit Charles sur­pris de se voir l'ob­jet des at­ten­tions de tout le monde.

--Mon­sieur est votre fils? de­man­da-​t-​il à madame des Grassins.

L'ab­bé re­gar­da mali­cieuse­ment la mère.

--Oui, mon­sieur, dit-​elle.

--Vous étiez donc bi­en je­une à Paris? reprit Charles en s'adres­sant à Adolphe.

--Que voulez-​vous, mon­sieur, dit l'ab­bé, nous les en­voyons à Baby­lone aus­sitôt qu'ils sont sevrés.

Madame des Grassins in­ter­ro­gea l'ab­bé par un re­gard d'une éton­nante pro­fondeur.

--Il faut venir en province, dit-​il en con­tin­uant, pour trou­ver des femmes de trente et quelques an­nées aus­si fraîch­es que l'est madame, après avoir eu des fils bi­en­tôt Li­cen­ciés en Droit. Il me sem­ble être en­core au jour où les je­unes gens et les dames mon­taient sur des chais­es pour vous voir danser au bal, madame, ajou­ta l'ab­bé en se tour­nant vers son ad­ver­saire femelle. Pour moi, vos suc­cès sont d'hi­er ...

--Oh! le vieux scélérat! se dit en elle-​même madame des Grassins, me devin­erait-​il donc?

--Il paraît que j'au­rai beau­coup de suc­cès à Saumur, se di­sait Charles en débou­ton­nant sa redin­gote, se met­tant la main dans son gilet, et je­tant son re­gard à travers les es­paces pour imiter la pose don­née à lord By­ron par Chantrey.

L'inat­ten­tion du père Grandet, ou, pour mieux dire, la préoc­cu­pa­tion dans laque­lle le plongeait la lec­ture de sa let­tre, n'échap­pèrent ni au no­taire ni au prési­dent qui tâchaient d'en con­jec­tur­er le con­tenu par les im­per­cep­ti­bles mou­ve­ments de la fig­ure du bon­homme, alors forte­ment éclairée par la chan­delle. Le vi­gneron main­te­nait dif­fi­cile­ment le calme habituel de sa phy­sionomie. D'ailleurs cha­cun pour­ra se pein­dre la con­te­nance af­fec­tée par cet homme en lisant la fa­tale let­tre que voici:

«Mon frère, voici bi­en­tôt vingt-​trois ans que nous ne nous sommes vus. Mon mariage a été l'ob­jet de notre dernière en­tre­vue, après laque­lle nous nous sommes quit­tés joyeux l'un et l'autre. Certes je ne pou­vais guère prévoir que tu serais un jour le seul sou­tien de la famille, à la prospérité de laque­lle tu ap­plaud­is­sais alors. Quand tu tien­dras cette let­tre en tes mains, je n'ex­is­terai plus. Dans la po­si­tion où j'étais, je n'ai pas voulu sur­vivre à la honte d'une fail­lite. Je me su­is tenu sur le bord du gouf­fre jusqu'au dernier mo­ment, es­pérant sur­nag­er tou­jours. Il faut y tomber. Les ban­quer­outes réu­nies de mon agent de change et de Rogu­in, mon no­taire, m'em­por­tent mes dernières ressources et ne me lais­sent rien. J'ai la douleur de de­voir près de qua­tre mil­lions sans pou­voir of­frir plus de vingt-​cinq pour cent d'ac­tif. Mes vins em­ma­gas­inés éprou­vent en ce mo­ment la baisse ru­ineuse que causent l'abon­dance et la qual­ité de vos ré­coltes. Dans trois jours Paris di­ra: «Mon­sieur Grandet était un fripon!» Je me coucherai, moi probe, dans un linceul d'in­famie. Je ravis à mon fils et son nom que j'en­tache et la for­tune de sa mère. Il ne sait rien de cela, ce mal­heureux en­fant que j'idol­âtre. Nous nous sommes dit adieu ten­drement. Il ig­no­rait, par bon­heur, que les derniers flots de ma vie s'épan­chaient dans cet adieu. Ne me maudi­ra-​t-​il pas un jour? Mon frère, mon frère, la malé­dic­tion de nos en­fants est épou­vantable; ils peu­vent ap­pel­er de la nôtre, mais la leur est ir­révo­ca­ble.

«Grandet, tu es mon aîné, tu me dois ta pro­tec­tion: fais que Charles ne jette au­cune pa­role amère sur ma tombe! Mon frère, si je t'écrivais avec mon sang et mes larmes, il n'y au­rait pas au­tant de douleurs que j'en mets dans cette let­tre; car je pleur­erais, je saign­erais, je serais mort, je ne souf­frirais plus; mais je souf­fre et vois la mort d'un oeil sec. Te voilà donc le père de Charles! il n'a point de par­ents du côté mater­nel, tu sais pourquoi. Pourquoi n'ai-​je pas obéi aux préjugés so­ci­aux? Pourquoi ai-​je cédé à l'amour? Pourquoi ai-​je épousé la fille na­turelle d'un grand seigneur? Charles n'a plus de famille. O mon mal­heureux fils! mon fils! Ecoute, Grandet, je ne su­is pas venu t'im­plor­er pour moi; d'ailleurs tes bi­ens ne sont peut-​être pas as­sez con­sid­érables pour sup­port­er une hy­pothèque de trois mil­lions; mais pour mon fils! Sache-​le bi­en, mon frère, mes mains sup­pli­antes se sont jointes en pen­sant à toi. Grandet, je te con­fie Charles en mourant. En­fin je re­garde mes pis­to­lets sans douleur en pen­sant que tu lui servi­ras de père. Il m'aimait bi­en, Charles; j'étais si bon pour lui, je ne le con­trari­ais ja­mais: il ne me maudi­ra pas. D'ailleurs, tu ver­ras, il est doux, il tient de sa mère, il ne te don­nera ja­mais de cha­grin. Pau­vre en­fant! ac­cou­tumé aux jouis­sances du luxe, il ne con­naît au­cune des pri­va­tions auxquelles nous a con­damnés l'un et l'autre notre pre­mière mis­ère ... Et le voilà ru­iné, seul. Oui, tous ses amis le fuiront, et c'est moi qui serai la cause de ses hu­mil­ia­tions. Ah! je voudrais avoir le bras as­sez fort pour l'en­voy­er d'un seul coup dans les cieux près de sa mère. Folie! Je re­viens à mon mal­heur, à celui de Charles. Je te l'ai donc en­voyé pour que tu lui ap­prennes con­ven­able­ment et ma mort et son sort à venir. Sois un père pour lui, mais un bon père.

«Ne l'ar­rache pas tout à coup à sa vie oisive, tu le tuerais. Je lui de­mande à genoux de renon­cer aux créances qu'en qual­ité d'héri­ti­er de sa mère il pour­rait ex­ercer con­tre moi. Mais c'est une prière su­per­flue; il a de l'hon­neur, et sen­ti­ra bi­en qu'il ne doit pas se join­dre à mes créanciers. Fais-​le renon­cer à ma suc­ces­sion en temps utile. Révèle-​lui les dures con­di­tions de la vie que je lui fais; et s'il me con­serve sa ten­dresse, dis-​lui bi­en en mon nom que tout n'est pas per­du pour lui. Oui, le tra­vail, qui nous a sauvés tous deux, peut lui ren­dre la for­tune que je lui em­porte; et, s'il veut écouter la voix de son père, qui pour lui voudrait sor­tir un mo­ment du tombeau, qu'il parte, qu'il aille aux In­des! Mon frère, Charles est un je­une homme probe et courageux: tu lui feras une pa­cotille, il mour­rait plutôt que de ne pas te ren­dre les pre­miers fonds que tu lui prêteras; car tu lui en prêteras, Grandet! sinon tu te créerais des re­mords. Ah! si mon en­fant ne trou­vait ni sec­ours ni ten­dresse en toi, je de­man­derais éter­nelle­ment vengeance à Dieu de ta dureté. Si j'avais pu sauver quelques valeurs, j'avais bi­en le droit de lui remet­tre une somme sur le bi­en de sa mère; mais les payements de ma fin du mois avaient ab­sorbé toutes mes ressources. Je n'au­rais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon en­fant; j'au­rais voulu sen­tir de saintes promess­es dans la chaleur de ta main, qui m'eût réchauf­fé; mais le temps me manque. Pen­dant que Charles voy­age, je su­is obligé de dress­er mon bi­lan. Je tâche de prou­ver par la bonne foi qui pré­side à mes af­faires qu'il n'y a dans mes désas­tres ni faute ni im­pro­bité. N'est-​ce pas m'oc­cu­per de Charles? Adieu, mon frère. Que toutes les béné­dic­tions de Dieu te soient ac­quis­es pour la généreuse tutelle que je te con­fie, et que tu ac­ceptes, je n'en doute pas. Il y au­ra sans cesse une voix qui priera pour toi dans le monde où nous de­vons aller tous un jour, et où je su­is déjà.

Vic­tor-​Ange-​Guil­laume Grandet. »

--Vous causez donc? dit le père Grandet en pli­ant avec ex­ac­ti­tude la let­tre dans les mêmes plis et la met­tant dans la poche de son gilet. Il re­gar­da son neveu d'un air hum­ble et crain­tif sous lequel il cacha ses émo­tions et ses cal­culs.

--Vous êtes-​vous réchauf­fé?

--Très bi­en, mon cher on­cle.

--Hé! bi­en, où sont donc nos femmes? dit l'on­cle ou­bliant déjà que son neveu couchait chez lui. En ce mo­ment Eu­génie et ma dame Grandet ren­trèrent.

--Tout est-​il ar­rangé là-​haut? leur de­man­da le bon­homme en retrou­vant son calme.

--Oui, mon père.

--Hé! bi­en, mon neveu, si vous êtes fa­tigué, Nanon va vous con­duire à votre cham­bre. Dame, ce ne sera pas un ap­parte­ment de _mir­liflor_! mais vous ex­cuserez de pau­vres vi­gnerons qui n'ont ja­mais le sou. Les im­pôts nous ava­lent tout.

--Nous ne voulons pas être in­dis­crets, Grandet, dit le ban­quier. Vous pou­vez avoir à jas­er avec votre neveu, nous vous souhaitons le bon­soir. A de­main.

A ces mots, l'as­sem­blée se le­va, et cha­cun fit la révérence suiv­ant son car­ac­tère. Le vieux no­taire al­la chercher sous la porte sa lanterne, et vint l'al­lumer en of­frant aux des Grassins de les re­con­duire. Madame des Grassins n'avait pas prévu l'in­ci­dent qui de­vait faire finir pré­maturé­ment la soirée, et son do­mes­tique n'était pas ar­rivé.

--Voulez-​vous me faire l'hon­neur d'ac­cepter mon bras, madame? dit l'ab­bé Cru­chot à madame des Grassins.

--Mer­ci, mon­sieur l'ab­bé. J'ai mon fils, répon­dit-​elle sèche­ment.

--Les dames ne sauraient se com­pro­met­tre avec moi, dit l'ab­bé.

--Donne donc le bras à mon­sieur Cru­chot, lui dit son mari.

L'ab­bé em­me­na la jolie dame as­sez leste­ment pour se trou­ver à quelques pas en avant de la car­avane.

--Il est très bi­en, ce je­une homme, madame, lui dit-​il en lui ser­rant le bras. _Adieu, paniers, ven­dan­ges sont faites_! Il vous faut dire adieu à made­moi­selle Grandet, Eu­génie sera pour le Parisien. A moins que ce cousin ne soit amouraché d'une Parisi­enne, votre fils Adolphe va ren­con­tr­er en lui le ri­val le plus ...

--Lais­sez donc, mon­sieur l'ab­bé. Ce je­une homme ne tardera pas à s'apercevoir qu'Eu­génie est une ni­aise, une fille sans fraîcheur. L'avez-​vous ex­am­inée? elle était, ce soir, jaune comme un co­ing.

--Vous l'avez peut-​être déjà fait re­mar­quer au cousin.

--Et je ne m'en su­is pas gênée ...

--Met­tez-​vous tou­jours auprès d'Eu­génie, madame, et vous n'au­rez pas grand'chose à dire à ce je­une homme con­tre sa cou­sine, il fera de lui-​même une com­para­ison qui ...

--D'abord, il m'a promis de venir dîn­er après-​de­main chez moi.

--Ah! si vous vouliez, madame, dit l'ab­bé.

--Et que voulez-​vous que je veuille, mon­sieur l'ab­bé? En­ten­dez-​vous ain­si me don­ner de mau­vais con­seils? Je ne su­is pas ar­rivée à l'âge de trente-​neuf ans, avec une répu­ta­tion sans tache, Dieu mer­ci, pour la com­pro­met­tre, même quand il s'agi­rait de l'em­pire du Grand-​Mogol. Nous sommes à un âge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que par­ler veut dire. Pour un ec­clési­as­tique, vous avez en vérité des idées bi­en in­con­grues. Fi! cela est digne de Faublas.

--Vous avez donc lu Faublas?

--Non, mon­sieur l'ab­bé, je voulais dire les Li­aisons Dan­gereuses.

--Ah! ce livre est in­fin­iment plus moral, dit en ri­ant l'ab­bé. Mais vous me faites aus­si per­vers que l'est un je­une homme d'au­jourd'hui! Je voulais sim­ple­ment vous ...

--Os­ez me dire que vous ne songiez pas à me con­seiller de vi­laines choses. Cela n'est-​il pas clair? Si ce je­une homme, qui est très bi­en, j'en con­viens, me fai­sait la cour, il ne penserait pas à sa cou­sine. A Paris, je le sais, quelques bonnes mères se dévouent ain­si pour le bon­heur et la for­tune de leurs en­fants; mais nous sommes en province, mon­sieur l'ab­bé.

--Oui, madame.

--Et, reprit-​elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-​même ne voudrait pas de cent mil­lions achetés à ce prix ...

--Madame, je n'ai point par­lé de cent mil­lions. La ten­ta­tion eût été peut-​être au-​dessus de nos forces à l'un et à l'autre. Seule­ment je crois qu'une hon­nête femme peut se per­me­ttre, en tout bi­en tout hon­neur, de pe­tites co­quet­ter­ies sans con­séquence, qui font par­tie de ses de­voirs en so­ciété, et qui ...

--Vous croyez?

--Ne de­vons-​nous pas, madame, tâch­er de nous être agréables les uns aux autres ... Per­me­ttez que je me mouche.

--Je vous as­sure, madame, reprit-​il, qu'il vous lorgnait d'un air un peu plus flat­teur que celui qu'il avait en me re­gar­dant; mais je lui par­donne d'hon­or­er préférable­ment à la vieil­lesse la beauté ...

--Il est clair, di­sait le prési­dent de sa grosse voix, que mon­sieur Grandet de Paris en­voie son fils à Saumur dans des in­ten­tions ex­trême­ment mat­ri­mo­ni­ales ...

--Mais, alors, le cousin ne serait pas tombé comme une bombe, répondait le no­taire.

--Cela ne di­rait rien, dit mon­sieur des Grassins, le bon­homme est _ca­chot­ti­er_.

--Des Grassins, mon ami, je l'ai in­vité à dîn­er, ce je­une homme. Il fau­dra que tu ailles prier mon­sieur et madame de Lar­son­nière, et les du Hau­toy, avec la belle demoi­selle du Hau­toy, bi­en en­ten­du; pourvu qu'elle se mette bi­en ce jour-​là! Par jalousie, sa mère la fagote si mal! J'es­père, messieurs, que vous nous fer­ez l'hon­neur de venir, ajou­ta-​t-​elle en ar­rê­tant le cortège pour se re­tourn­er vers les deux Cru­chot.

--Vous voilà chez vous, madame, dit le no­taire.

Après avoir salué les trois des Grassins, les trois Cru­chot s'en re­tournèrent chez eux, en se ser­vant de ce génie d'anal­yse que pos­sè­dent les provin­ci­aux pour étudi­er sous toutes ses faces le grand événe­ment de cette soirée, qui changeait les po­si­tions re­spec­tives des Cru­chotins et des Grassin­istes. L'ad­mirable bon sens qui dirigeait les ac­tions de ces grands cal­cu­la­teurs leur fit sen­tir aux uns et aux autres la né­ces­sité d'une al­liance mo­men­tanée con­tre l'en­ne­mi com­mun. Ne de­vaient-​ils pas mutuelle­ment em­pêch­er Eu­génie d'aimer son cousin, et Charles de penser à sa cou­sine? Le Parisien pour­rait-​il ré­sis­ter aux in­sin­ua­tions per­fides, aux calom­nies doucereuses, aux médi­sances pleines d'élo­ges, aux déné­ga­tions naïves qui al­laient con­stam­ment tourn­er au­tour de lui et l'en­gluer, comme les abeilles en­velop­pent de cire le col­imaçon tombé dans leur ruche?

Lorsque les qua­tre par­ents se trou­vèrent seuls dans la salle, mon­sieur Grandet dit à son neveu:

--Il faut se couch­er. Il est trop tard pour caus­er des af­faires qui vous amè­nent ici, nous pren­drons de­main un mo­ment con­ven­able. Ici, nous dé­je­unons à huit heures. A mi­di, nous man­geons un fruit, un rien de pain sur le pouce, et nous bu­vons un verre de vin blanc; puis nous dînons, comme les Parisiens, à cinq heures. Voilà l'or­dre. Si vous voulez voir la ville ou les en­vi­rons, vous serez li­bre comme l'air. Vous m'ex­cuserez si mes af­faires ne me per­me­ttent pas tou­jours de vous ac­com­pa­gn­er. Vous les en­ten­drez peut-​être tous ici vous dis­ant que je su­is riche: mon­sieur Grandet par-​ci, mon­sieur Grandet par là! Je les laisse dire, leurs bavardages ne nuisent point à mon crédit. Mais je n'ai pas le sou, et je tra­vaille à mon âge comme un je­une com­pagnon, qui n'a pour tout bi­en qu'une mau­vaise plaine et deux bons bras. Vous ver­rez peut-​être bi­en­tôt par vous-​même ce que coûte un écu quand il faut le suer. Al­lons, Nanon, les chan­delles?

--J'es­père, mon neveu, que vous trou­verez tout ce dont vous au­rez be­soin, dit madame Grandet; mais s'il vous man­quait quelque chose, vous pour­rez ap­pel­er Nanon.

--Ma chère tante, ce serait dif­fi­cile, j'ai, je crois, em­porté toutes mes af­faires! Per­me­ttez-​moi de vous souhaiter une bonne nu­it, ain­si qu'à ma je­une cou­sine.

Charles prit des mains de Nanon une bougie al­lumée, une bougie d'An­jou, bi­en jaune de ton, vieil­lie en bou­tique et si pareille à de la chan­delle, que mon­sieur Grandet, in­ca­pable d'en soupçon­ner l'ex­is­tence au lo­gis, ne s'aperçut pas de cette mag­nif­icence.

--Je vais vous mon­tr­er le chemin, dit le bon­homme.

Au lieu de sor­tir par la porte de la salle qui don­nait sous la voûte, Grandet fit la céré­monie de pass­er par le couloir qui sé­parait la salle de la cui­sine. Une porte bat­tante gar­nie d'un grand car­reau de verre ovale fer­mait ce couloir du côté de l'es­calier afin de tem­pér­er le froid qui s'y en­gouf­frait. Mais en hiv­er la brise n'en sif­flait pas moins par là très rude­ment, et, mal­gré les bour­relets mis aux portes de la salle, à peine la chaleur s'y main­te­nait-​elle à un de­gré con­ven­able. Nanon al­la ver­rouiller la grande porte, fer­ma la salle, et dé­tacha dans l'écurie un chien-​loup dont la voix était cassée comme s'il avait une laryn­gite. Cet an­imal d'une no­table féroc­ité ne con­nais­sait que Nanon. Ces deux créa­tures cham­pêtres s'en­tendaient. Quand Charles vit les murs jaunâtres et en­fumés de la cage où l'es­calier à rampe ver­moulue trem­blait sous le pas pe­sant de son on­cle, son dé­grise­ment al­la _rin­forzan­do_. Il se croy­ait dans un ju­choir à poules. Sa tante et sa cou­sine, vers lesquelles il se re­tour­na pour in­ter­roger leurs fig­ures, étaient si bi­en façon­nées à cet es­calier, que, ne dev­inant pas la cause de son éton­nement, elles le prirent pour une ex­pres­sion am­icale, et y répondi­rent par un sourire agréable qui le dés­espéra.

--Que di­able mon père m'en­voie-​t-​il faire ici? se di­sait-​il.

Ar­rivé sur le pre­mier palier, il aperçut trois portes peintes en rouge étrusque et sans cham­bran­les, des portes per­dues dans la mu­raille poudreuse et gar­nies de ban­des en fer boulon­nées, ap­par­entes, ter­minées en façon de flammes comme l'était à chaque bout la longue en­trée de la ser­rure. Celle de ces portes qui se trou­vait en haut de l'es­calier et qui don­nait en­trée dans la pièce située au-​dessus de la cui­sine, était évidem­ment murée. On n'y péné­trait en ef­fet que par la cham­bre de Grandet, à qui cette pièce ser­vait de cab­inet. L'unique croisée d'où elle tirait son jour était défendue sur la cour par d'énormes bar­reaux en fer gril­lagés. Per­son­ne, pas même madame Grandet, n'avait la per­mis­sion d'y venir, le bon­homme voulait y rester seul comme un alchimiste à son fourneau. Là, sans doute, quelque ca­chette avait été très ha­bile­ment pra­tiquée, là s'em­ma­gasi­naient les titres de pro­priété, là pendaient les bal­ances à peser les louis, là se fai­saient nuita­mment et en se­cret les quit­tances, les reçus, les cal­culs; de manière que les gens d'af­faires, voy­ant tou­jours Grandet prêt à tout, pou­vaient imag­in­er qu'il avait à ses or­dres une fée ou un dé­mon. Là, sans doute, quand Nanon ron­flait à ébran­ler les planch­ers, quand le chien-​loup veil­lait et bâil­lait dans la cour, quand madame et made­moi­selle Grandet étaient bi­en en­dormies, ve­nait le vieux ton­neli­er choy­er, ca­ress­er, cou­ver, cu­ver, cer­cler son or. Les murs étaient épais, les con­trevents dis­crets. Lui seul avait la clef de ce lab­ora­toire, où, dit-​on, il con­sul­tait des plans sur lesquels ses ar­bres à fruits étaient désignés et où il chiffrait ses pro­duits à un provin, à une bour­rée près. L'en­trée de la cham­bre d'Eu­génie fai­sait face à cette porte murée. Puis, au bout du palier, était l'ap­parte­ment des deux époux qui oc­cu­paient tout le de­vant de la mai­son. Madame Grandet avait une cham­bre con­tiguë à celle d'Eu­génie, chez qui l'on en­trait par une porte vit­rée. La cham­bre du maître était sé­parée de celle de sa femme par une cloi­son, et du mys­térieux cab­inet par un gros mur. Le père Grandet avait logé son neveu au sec­ond étage, dans la haute mansarde située au-​dessus de sa cham­bre, de manière à pou­voir l'en­ten­dre, s'il lui pre­nait fan­taisie d'aller et de venir. Quand Eu­génie et sa mère ar­rivèrent au mi­lieu du palier, elles se don­nèrent le bais­er du soir; puis, après avoir dit à Charles quelques mots d'adieu, froids sur les lèvres, mais certes chaleureux au coeur de la fille, elles ren­trèrent dans leurs cham­bres.

--Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à Charles en lui ou­vrant sa porte. Si vous aviez be­soin de sor­tir, vous ap­pel­leriez Nanon. Sans elle, votre servi­teur! le chien vous mangerait sans vous dire un seul mot. Dormez bi­en. Bon­soir. Ha! ha! ces dames vous ont fait du feu, reprit-​il. En ce mo­ment la grande Nanon ap­parut, ar­mée d'une bassi­noire.

--En voilà bi­en d'une autre! dit mon­sieur Grandet. Prenez-​vous mon neveu pour une femme en couch­es? Veux-​tu bi­en rem­porter ta braise, Nanon.

--Mais, mon­sieur, les draps sont hu­mides, et ce mon­sieur est vrai­ment mignon comme une femme.

--Al­lons, va, puisque tu l'as dans la tête, dit Grandet en la pous­sant par les épaules, mais prends garde de met­tre le feu. Puis l'avare de­scen­dit en grom­me­lant de vagues paroles.

Charles de­meu­ra pan­tois au mi­lieu de ses malles. Après avoir jeté les yeux sur les murs d'une cham­bre en mansarde ten­due de ce pa­pi­er jaune à bou­quets de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une chem­inée en pierre de li­ais can­nelée dont le seul as­pect don­nait froid, sur des chais­es de bois jaune gar­nies en canne vernissée et qui sem­blaient avoir plus de qua­tre an­gles, sur une ta­ble de nu­it ou­verte dans laque­lle au­rait pu tenir un pe­tit ser­gent de voltigeurs, sur le mai­gre tapis de lisière placé au bas d'un lit à ciel dont les pentes en drap trem­blaient comme si elles al­laient tomber, achevées par les vers, il re­gar­da sérieuse­ment la grande Nanon et lui dit:

--Ah çà! ma chère en­fant, su­is-​je bi­en chez mon­sieur Grandet, l'an­cien maire de Saumur, frère de mon­sieur Grandet de Paris?

--Oui, mon­sieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben par­fait mon­sieur. Faut-​il que je vous aide à dé­faire vos malles?

--Ma foi, je le veux bi­en, mon vieux troupi­er! N'avez-​vous pas servi dans les marins de la garde im­péri­ale?

--Oh! oh! oh! oh! dit Nanon, quoi que c'est que ça, les marins de la garde? C'est-​y salé? Ca va-​t-​il sur l'eau?

--Tenez, cherchez ma robe de cham­bre qui est dans cette valise. En voici la clef.

Nanon fut tout émerveil­lée de voir une robe de cham­bre en soie verte à fleurs d'or et à dessins an­tiques.

--Vous allez met­tre ça pour vous couch­er, dit-​elle.

--Oui.

--Sainte-​Vierge! le beau de­vant d'au­tel pour la paroisse. Mais, mon cher mignon mon­sieur, don­nez donc ça à l'église, vous sauverez votre âme, tan­dis que ça vous la fera per­dre. Oh! que vous êtes donc gen­til comme ça. Je vais ap­pel­er made­moi­selle pour qu'elle vous re­garde.

--Al­lons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-​vous vous taire! Lais­sez-​moi couch­er, j'ar­rangerai mes af­faires de­main; et si ma robe vous plaît tant, vous sauverez votre âme. Je su­is trop bon chré­tien pour vous la re­fus­er en m'en al­lant, et vous pour­rez en faire ce que vous voudrez.

Nanon res­ta plan­tée sur ses pieds, con­tem­plant Charles, sans pou­voir ajouter foi à ses paroles.

--Me don­ner ce bel atour! dit-​elle en s'en al­lant. Il rêve déjà, ce mon­sieur. Bon­soir.

--Bon­soir, Nanon.

--Qu'est-​ce que je su­is venu faire ici? se dit Charles en s'en­dor­mant. Mon père n'est pas un ni­ais, mon voy­age doit avoir un but. Psch! à de­main les af­faires sérieuses, di­sait je ne sais quelle ganache grecque.

--Sainte-​Vierge! qu'il est gen­til, mon cousin, se dit Eu­génie en in­ter­rompant ses prières qui ce soir-​là ne furent pas finies.

Madame Grandet n'eut au­cune pen­sée en se couchant. Elle en­tendait, par la porte de com­mu­ni­ca­tion qui se trou­vait au mi­lieu de la cloi­son, l'avare se prom­enant de long en long dans sa cham­bre. Sem­blable à toutes les femmes timides, elle avait étudié le car­ac­tère de son seigneur. De même que la mou­ette prévoit l'or­age, elle avait, à d'im­per­cep­ti­bles signes, pressen­ti la tem­pête in­térieure qui ag­itait Grandet, et, pour em­ploy­er l'ex­pres­sion dont elle se ser­vait, elle fai­sait alors la morte. Grandet re­gar­dait la porte in­térieure­ment dou­blée en tôle qu'il avait fait met­tre à son cab­inet, et se di­sait:

--Quelle idée bizarre a eue mon frère de me léguer son en­fant? Jolie suc­ces­sion! Je n'ai pas vingt écus à don­ner. Mais qu'est-​ce que vingt écus pour ce mir­liflor qui lorgnait mon baromètre comme s'il avait voulu en faire du feu?

En songeant aux con­séquences de ce tes­ta­ment de douleur, Grandet était peut-​être plus ag­ité que ne l'était son frère au mo­ment où il le traça.

--J'au­rais cette robe d'or?... di­sait Nanon qui s'en­dor­mit ha­bil­lée de son de­vant d'au­tel, rê­vant de fleurs, de tabis, de damas, pour la pre­mière fois de sa vie, comme Eu­génie rê­va d'amour.

Dans la pure et mono­tone vie des je­unes filles, il vient une heure déli­cieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme, où la fleur leur ex­prime des pen­sées, où les pal­pi­ta­tions du coeur com­mu­niquent au cerveau leur chaude fé­con­dance, et fondent les idées en un vague désir; jour d'in­no­cente mélan­col­ie et de suaves joyeusetés! Quand les en­fants com­men­cent à voir, ils souri­ent; quand une fille en­trevoit le sen­ti­ment dans la na­ture, elle sourit comme elle souri­ait en­fant. Si la lu­mière est le pre­mier amour de la vie, l'amour n'est-​il pas la lu­mière du coeur? Le mo­ment de voir clair aux choses d'ici-​bas était ar­rivé pour Eu­génie. Mati­nale comme toutes les filles de province, elle se le­va de bonne heure, fit sa prière, et com­mença l'oeu­vre de sa toi­lette, oc­cu­pa­tion qui dé­sor­mais al­lait avoir un sens. Elle lis­sa d'abord ses cheveux châ­tains, tordit leurs gross­es nat­tes au-​dessus de sa tête avec le plus grand soin, en évi­tant que les cheveux ne s'échap­passent de leurs tress­es, et in­tro­duisit dans sa coif­fure une symétrie qui re­haus­sa la timide can­deur de son vis­age, en ac­cor­dant la sim­plic­ité des ac­ces­soires à la naïveté des lignes. En se la­vant plusieurs fois les mains dans de l'eau pure qui lui dur­cis­sait et rougis­sait la peau, elle re­gar­da ses beaux bras ronds, et se de­man­da ce que fai­sait son cousin pour avoir les mains si molle­ment blanch­es, les on­gles si bi­en façon­nés. Elle mit des bas neufs et ses plus jo­lis souliers. Elle se laça droit, sans pass­er d'oeil­lets. En­fin souhai­tant, pour la pre­mière fois de sa vie, de paraître à son avan­tage, elle con­nut le bon­heur d'avoir une robe fraîche, bi­en faite, et qui la rendait at­trayante. Quand sa toi­lette fut achevée, elle en­ten­dit son­ner l'hor­loge de la paroisse, et s'éton­na de ne compter que sept heures. Le désir d'avoir tout le temps néces­saire pour se bi­en ha­biller l'avait fait lever trop tôt. Ig­no­rant l'art de re­manier dix fois une boucle de cheveux et d'en étudi­er l'ef­fet, Eu­génie se croisa bon­nement les bras, s'as­sit à sa fenêtre, con­tem­pla la cour, le jardin étroit et les hautes ter­rass­es qui le dom­inaient; vue mélan­col­ique, bornée, mais qui n'était pas dépourvue des mys­térieuses beautés par­ti­culières aux en­droits soli­taires ou à la na­ture in­culte. Auprès de la cui­sine se trou­vait un puits en­touré d'une margelle, et à poulie main­tenue dans une branche de fer cour­bée, qu'em­bras­sait une vi­gne aux pam­pres flétris, rougis, brouis par la sai­son. De là, le tortueux sar­ment gag­nait le mur, s'y at­tachait, courait le long de la mai­son et finis­sait sur un bûch­er où le bois était rangé avec au­tant d'ex­ac­ti­tude que peu­vent l'être les livres d'un bib­lio­phile. Le pavé de la cour of­frait ces teintes noirâtres pro­duites avec le temps par les mouss­es, par les herbes, par le dé­faut de mou­ve­ment. Les murs épais présen­taient leur chemise verte, ondée de longues traces brunes. En­fin les huit march­es qui rég­naient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin, étaient dis­jointes et en­sevelies sous de hautes plantes comme le tombeau d'un cheva­lier en­ter­ré par sa veuve au temps des croisades. Au-​dessus d'une as­sise de pier­res toutes rongées s'él­evait une grille de bois pour­ri, à moitié tombée de vé­tusté, mais à laque­lle se mari­aient à leur gré des plantes grim­pantes. De chaque côté de la porte à claire-​voie s'avançaient les rameaux tor­tus de deux pom­miers rabougris. Trois al­lées par­al­lèles, sablées et sé­parées par des car­rés dont les ter­res étaient main­tenues au moyen d'une bor­dure en buis, com­po­saient ce jardin que ter­mi­nait, au bas de la ter­rasse, un cou­vert de tilleuls. A un bout, des fram­boisiers; à l'autre, un im­mense noy­er qui in­cli­nait ses branch­es jusque sur le cab­inet du ton­neli­er. Un jour pur et le beau soleil des au­tomnes na­turels aux rives de la Loire com­mençaient à dis­siper le glacis im­primé par la nu­it aux pit­toresques ob­jets, aux murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eu­génie trou­va des charmes tout nou­veaux dans l'as­pect de ces choses, au­par­avant si or­di­naires pour elle. Mille pen­sées con­fus­es nais­saient dans son âme, et y crois­saient à mesure que crois­saient au de­hors les rayons du soleil. Elle eut en­fin ce mou­ve­ment de plaisir vague, in­ex­pli­ca­ble, qui en­veloppe l'être moral, comme un nu­age en­velop­perait l'être physique. Ses réflex­ions s'ac­cor­daient avec les dé­tails de ce sin­guli­er paysage, et les har­monies de son coeur firent al­liance avec les har­monies de la na­ture. Quand le soleil at­teignit un pan de mur, d'où tombaient des Cheveux de Vénus aux feuilles épaiss­es à couleurs changeantes comme la gorge des pi­geons, de célestes rayons d'es­pérance il­lu­minèrent l'avenir pour Eu­génie, qui dé­sor­mais se plut à re­garder ce pan de mur, ses fleurs pâles, ses clo­chettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles se mêla un sou­venir gra­cieux comme ceux de l'en­fance. Le bruit que chaque feuille pro­dui­sait dans cette cour sonore, en se dé­tachant de son rameau, don­nait une réponse aux se­crètes in­ter­ro­ga­tions de la je­une fille, qui serait restée là, pen­dant toute la journée, sans s'apercevoir de la fuite des heures. Puis vin­rent de tu­multueux mou­ve­ments d'âme. Elle se le­va fréquem­ment, se mit de­vant son miroir, et s'y re­gar­da comme un au­teur de bonne foi con­tem­ple son oeu­vre pour se cri­ti­quer, et se dire des in­jures à lui-​même.

--Je ne su­is pas as­sez belle pour lui. Telle était la pen­sée d'Eu­génie, pen­sée hum­ble et fer­tile en souf­frances. La pau­vre fille ne se rendait pas jus­tice; mais la mod­estie, ou mieux la crainte, est une des pre­mières ver­tus de l'amour. Eu­génie ap­parte­nait bi­en à ce type d'en­fants forte­ment con­sti­tués, comme ils le sont dans la pe­tite bour­geoisie, et dont les beautés parais­sent vul­gaires; mais si elle ressem­blait à Vénus de Mi­lo, ses formes étaient en­noblies par cette suavité du sen­ti­ment chré­tien qui pu­ri­fie la femme et lui donne une dis­tinc­tion in­con­nue aux sculp­teurs an­ciens. Elle avait une tête énorme, le front mas­culin mais déli­cat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris auxquels sa chaste vie, en s'y por­tant tout en­tière, im­pri­mait une lu­mière jail­lis­sante. Les traits de son vis­age rond, jadis frais et rose, avaient été grossis par une pe­tite vé­role as­sez clé­mente pour n'y point laiss­er de traces, mais qui avait détru­it le velouté de la peau, néan­moins si douce et si fine en­core que le pur bais­er de sa mère y traçait pas­sagère­ment une mar­que rouge. Son nez était un peu trop fort, mais il s'har­mo­ni­ait avec une bouche d'un rouge de mini­um, dont les lèvres à mille raies étaient pleines d'amour et de bon­té. Le col avait une ron­deur par­faite. Le cor­sage bom­bé, soigneuse­ment voilé, at­ti­rait le re­gard et fai­sait rêver; il man­quait sans doute un peu de la grâce due à la toi­lette; mais, pour les con­nais­seurs, la non-​flex­ibil­ité de cette haute taille de­vait être un charme. Eu­génie, grande et forte, n'avait donc rien du joli qui plaît aux mass­es; mais elle était belle de cette beauté si facile à re­con­naître, et dont s'épren­nent seule­ment les artistes. Le pein­tre qui cherche ici-​bas un type à la céleste pureté de Marie, qui de­mande à toute la na­ture fémi­nine ces yeux mod­este­ment fiers dev­inés par Raphaël, ces lignes vierges que donne par­fois la na­ture, mais qu'une vie chré­ti­enne et pudique peut seule con­serv­er ou faire ac­quérir; ce pein­tre, amoureux d'un si rare mod­èle, eût trou­vé tout à coup dans le vis­age d'Eu­génie la no­blesse in­née qui s'ig­nore; il eût vu sous un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans l'habi­tude des paupières, le je ne sais quoi di­vin. Ses traits, les con­tours de sa tête que l'ex­pres­sion du plaisir n'avait ja­mais ni al­térés ni fa­tigués, ressem­blaient aux lignes d'hori­zon si douce­ment tranchées dans le loin­tain des lacs tran­quilles. Cette phy­sionomie calme, col­orée, bor­dée de lueur comme une jolie fleur éclose, re­po­sait l'âme, com­mu­ni­quait le charme de la con­science qui s'y re­flé­tait, et com­mandait le re­gard. Eu­génie était en­core sur la rive de la vie où fleuris­sent les il­lu­sions en­fan­tines, où se cueil­lent les mar­guerites avec des délices plus tard in­con­nues. Aus­si se dit-​elle en se mi­rant, sans savoir en­core ce qu'était l'amour:

--Je su­is trop laide, il ne fera pas at­ten­tion à moi.

Puis elle ou­vrit la porte de sa cham­bre qui don­nait sur l'es­calier, et ten­dit le cou pour écouter les bruits de la mai­son.

--Il ne se lève pas, pen­sa-​t-​elle en en­ten­dant la tou­sserie mati­nale de Nanon, et la bonne fille al­lant, venant, bal­ayant la salle, al­lumant son feu, en­chaî­nant le chien et par­lant à ses bêtes dans l'écurie. Aus­sitôt Eu­génie de­scen­dit et cou­rut à Nanon qui trayait la vache.

--Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon cousin.

--Mais, made­moi­selle, il au­rait fal­lu s'y pren­dre hi­er, dit Nanon qui par­tit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème. Votre cousin est mignon, mignon, mais vrai­ment mignon. Vous ne l'avez pas vu dans sa cham­brelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du linge fin comme celui du sur­plis à mon­sieur le curé.

--Nanon, fais-​nous donc de la galette.

--Et qui me don­nera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre? dit Nanon laque­lle en sa qual­ité de pre­mier min­istre de Grandet pre­nait par­fois une im­por­tance énorme aux yeux d'Eu­génie et de sa mère. Faut-​il pas le vol­er, cet homme, pour fêter votre cousin? De­man­dez-​lui du beurre, de la farine, du bois, il est votre père, il peut vous en don­ner. Tenez, le voilà qui de­scend pour voir aux pro­vi­sions ...

Eu­génie se sau­va dans le jardin, tout épou­van­tée en en­ten­dant trem­bler l'es­calier sous le pas de son père. Elle éprou­vait déjà les ef­fets de cette pro­fonde pudeur et de cette con­science par­ti­culière de notre bon­heur qui nous fait croire, non sans rai­son peut-​être, que nos pen­sées sont gravées sur notre front et saut­ent aux yeux d'autrui. En s'aperce­vant en­fin du froid dénue­ment de la mai­son pa­ter­nelle, la pau­vre fille con­ce­vait une sorte de dépit de ne pou­voir la met­tre en har­monie avec l'élé­gance de son cousin. Elle éprou­va un be­soin pas­sion­né de faire quelque chose pour lui; quoi? elle n'en savait rien. Naïve et vraie, elle se lais­sait aller à sa na­ture angélique sans se dé­fi­er ni de ses im­pres­sions, ni de ses sen­ti­ments. Le seul as­pect de son cousin avait éveil­lé chez elle les pen­chants na­turels de la femme, et ils durent se dé­ploy­er d'au­tant plus vive­ment, qu'ayant at­teint sa vingt-​troisième an­née, elle se trou­vait dans la pléni­tude de son in­tel­li­gence et de ses désirs. Pour la pre­mière fois, elle eut dans le coeur de la ter­reur à l'as­pect de son père, vit en lui le maître de son sort, et se crut coupable d'une faute en lui taisant quelques pen­sées. Elle se mit à marcher à pas pré­cip­ités en s'éton­nant de respir­er un air plus pur, de sen­tir les rayons du soleil plus viv­ifi­ants, et d'y puis­er une chaleur morale, une vie nou­velle. Pen­dant qu'elle cher­chait un ar­ti­fice pour obtenir la galette, il s'él­evait en­tre la Grande Nanon et Grandet une de ces querelles aus­si rares en­tre eux que le sont les hi­ron­delles en hiv­er. Mu­ni de ses clefs, le bon­homme était venu pour mesur­er les vivres néces­saires à la con­som­ma­tion de la journée.

--Reste-​t-​il du pain d'hi­er? dit-​il à Nanon.

--Pas une mi­ette, mon­sieur.

Grandet prit un gros pain rond, bi­en en­far­iné, moulé dans un de ces paniers plats qui ser­vent à boulanger en An­jou, et il al­lait le couper, quand Nanon lui dit:

--Nous sommes cinq, au­jourd'hui, mon­sieur.

--C'est vrai, répon­dit Grandet, mais ton pain pèse six livres, il en restera. D'ailleurs, ces je­unes gens de Paris, tu ver­ras que ça ne mange point de pain.

--Ca mangera donc de la _frippe_, dit Nanon.

En An­jou, la frippe, mot du lex­ique pop­ulaire, ex­prime l'ac­com­pa­gne­ment du pain, depuis le beurre éten­du sur la tar­tine, frippe vul­gaire, jusqu'aux con­fi­tures d'alle­berge, la plus dis­tin­guée des frippes; et tous ceux qui, dans leur en­fance, ont léché la frippe et lais­sé le pain, com­pren­dront la portée de cette lo­cu­tion.

--Non, répon­dit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Ils sont quasi­ment comme des filles à mari­er.

En­fin, après avoir parci­monieuse­ment or­don­né le menu quo­ti­di­en, le bon­homme al­lait se diriger vers son fruiti­er, en fer­mant néan­moins les ar­moires de sa _Dépense_, lorsque Nanon l'ar­rê­ta pour lui dire:

--Mon­sieur, don­nez-​moi donc alors de la farine et du beurre, je ferai une galette aux en­fants.

--Ne vas-​tu pas met­tre la mai­son au pil­lage à cause de mon neveu?

--Je ne pen­sais pas plus à votre neveu qu'à votre chien, pas plus que vous n'y pensez vous-​même. Ne voilà-​t-​il pas que vous ne m'avez _aveint_ que six morceaux de su­cre, m'en faut huit.

--Ha! çà, Nanon, je ne t'ai ja­mais vue comme ça. Qu'est-​ce qui te passe donc par la tête? Es-​tu la maîtresse ici? Tu n'auras que six morceaux de su­cre.

--Eh! bi­en, votre neveu, avec quoi donc qu'il su­cr­era son café?

--Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.

--Vous vous passerez de su­cre, à votre âge! J'aimerais mieux vous en acheter de ma poche.

--Mêle-​toi de ce qui te re­garde.

Mal­gré la baisse du prix, le su­cre était tou­jours, aux yeux du ton­neli­er, la plus pré­cieuse des den­rées colo­niales, il valait tou­jours six francs la livre, pour lui. L'obli­ga­tion de le mé­nag­er, prise sous l'Em­pire, était de­venue la plus in­délé­bile de ses habi­tudes. Toutes les femmes, même la plus ni­aise, savent rus­er pour ar­riv­er à leurs fins, Nanon aban­don­na la ques­tion du su­cre pour obtenir la galette.

--Made­moi­selle, cria-​t-​elle par la croisée, est-​ce pas que vous voulez de la galette?

--Non, non, répon­dit Eu­génie.

--Al­lons, Nanon, dit Grandet en en­ten­dant la voix de sa fille, tiens. Il ou­vrit la _mette_ où était la farine, lui en don­na une mesure, et ajou­ta quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé.

--Il fau­dra du bois pour chauf­fer le four, dit l'im­pla­ca­ble Nanon.

--Eh! bi­en, tu en pren­dras à ta suff­isance, répon­dit-​il mélan­col­ique­ment, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu nous cuiras au four tout le dîn­er; par ain­si, tu n'al­lumeras pas deux feux.

--Quien! s'écria Nanon, vous n'avez pas be­soin de me le dire. Grandet je­ta sur son fidèle min­istre un coup d'oeil presque pa­ter­nel.

--Made­moi­selle, cria la cuisinière, nous au­rons une galette. Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une pre­mière assi­et­tée sur la ta­ble de la cui­sine.

--Voyez donc, mon­sieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre neveu. Quel cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ça se net­toie donc? Faut-​il y met­tre de votre cirage à l'oeuf?

--Nanon, je crois que l'oeuf gâterait ce cuir-​là. D'ailleurs, dis-​lui que tu ne con­nais point la manière de cir­er le maro­quin, oui, c'est du maro­quin, il achètera lui-​même à Saumur et t'ap­portera de quoi il­lus­tr­er ses bottes. J'ai en­ten­du dire qu'on fourre du su­cre dans leur cirage pour le ren­dre bril­lant.

--C'est donc bon à manger, dit la ser­vante en por­tant les bottes à son nez. Tiens, tiens, elles sen­tent l'eau de Cologne de madame. Ah! c'est-​il drôle.

--Drôle! dit le maître, tu trou­ves drôle de met­tre à des bottes plus d'ar­gent que n'en vaut celui qui les porte.

--Mon­sieur, dit-​elle au sec­ond voy­age de son maître qui avait fer­mé le fruiti­er, est-​ce que vous ne met­trez pas une ou deux fois le pot-​au-​feu par se­maine à cause de votre ...?

--Oui.

--Fau­dra que j'aille à la boucherie.

--Pas du tout; tu nous feras du bouil­lon de volaille, les fer­miers ne t'en lais­seront pas chômer. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer des cor­beaux. Ce gibier-​là donne le meilleur bouil­lon de la terre.

--C'est-​y vrai, mon­sieur, que ça mange les morts?

--Tu es bête, Nanon! ils man­gent, comme tout le monde, ce qu'ils trou­vent. Est-​ce que nous ne vivons pas des morts? Qu'est-​ce donc que les suc­ces­sions? Le père Grandet n'ayant plus d'or­dre à don­ner, tira sa mon­tre; et voy­ant qu'il pou­vait en­core dis­pos­er d'une de­mi-​heure avant le dé­je­uner, il prit son cha­peau, vint em­brass­er sa fille, et lui dit:

--Veux-​tu te promen­er au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai quelque chose à y faire.

Eu­génie al­la met­tre son cha­peau de paille cousue, dou­blé de taffe­tas rose; puis, le père et la fille de­scendi­rent la rue tortueuse jusqu'à la place.

--Où dé­valez-​vous donc si matin? dit le no­taire Cru­chot qui ren­con­tra Grandet.

--Voir quelque chose, répon­dit le bon­homme sans être la dupe de la prom­enade mati­nale de son ami.

Quand le père Grandet al­lait voir quelque chose, le no­taire savait par ex­péri­ence qu'il y avait tou­jours quelque chose à gag­ner avec lui. Donc il l'ac­com­pa­gna.

--Venez, Cru­chot? dit Grandet au no­taire. Vous êtes de mes amis, je vais vous dé­mon­tr­er comme quoi c'est une bê­tise de planter des pe­upli­ers dans de bonnes ter­res ...

--Vous comptez donc pour rien les soix­ante mille francs que vous avez palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire, dit maître Cru­chot en ou­vrant des yeux hébétés. Avez-​vous eu du bon­heur?... Couper vos ar­bres au mo­ment où l'on man­quait de bois blanc à Nantes, et les ven­dre trente francs!

Eu­génie écoutait sans savoir qu'elle touchait au mo­ment le plus solen­nel de sa vie, et que le no­taire al­lait faire pronon­cer sur elle un ar­rêt pa­ter­nel et sou­verain. Grandet était ar­rivé aux mag­nifiques prairies qu'il pos­sé­dait au bord de la Loire, et où trente ou­vri­ers s'oc­cu­paient à déblay­er, combler, nivel­er les em­place­ments autre­fois pris par les pe­upli­ers.

--Maître Cru­chot, voyez ce qu'un pe­upli­er prend de ter­rain, dit-​il au no­taire. Jean, cria-​t-​il à un ou­vri­er, me ... me ... mesure avec ta toise dans tou ... t ou ... tous les sens?

--Qua­tre fois huit pieds, répon­dit l'ou­vri­er après avoir fi­ni.

--Trente-​deux pieds de perte, dit Grandet à Cru­chot. J'avais sur cette ligne trois cents pe­upli­ers, pas vrai? Or ... trois ce ... ce ... ce ... cent fois trente-​d ... eux pie ... pieds me man ... man ... man ... mangeaient cinq ... inq cents de foin; ajoutez deux fois au­tant sur les côtés, quinze cents; les rangées du mi­lieu au­tant. Alors, mé ... mé ... met­tons mille bottes de foin.

--Eh! bi­en, dit Cru­chot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-​là va­lent en­vi­ron six cents francs.

--Di ... di ... dites dou ... ou ... onze cents à cause des trois à qua­tre cents francs de re­gain. Eh! bi­en, ca ... ca ... ca ... cal­culez ce que que que dou ... Onze cents francs par an ... pen ... pen­dant quar­ante ans do ... don­nent a ... a ... avec les in ... in ... in­térêts com ... com ... com­posés que que que vouous saaavez.

--Va pour soix­ante mille francs, dit le no­taire.

--Je le veux bi­en! ça ne ne ne fera que que que soix­ante mille francs. Eh! bi­en, reprit le vi­gneron sans bé­gay­er, deux mille pe­upli­ers de quar­ante ans ne me don­neraient pas cin­quante mille francs. Il y a perte. J'ai trou­vé ça, moi, dit Grandet en se dres­sant sur ses er­gots. Jean, reprit-​il, tu combleras les trous, ex­cep­té du côté de la Loire, où tu planteras les pe­upli­ers que j'ai achetés. En les met­tant dans la riv­ière, ils se nour­riront aux frais du gou­verne­ment, ajou­ta-​t-​il en se tour­nant vers Cru­chot et im­pri­mant à la loupe de son nez un léger mou­ve­ment qui valait le plus ironique des sourires.

--Cela est clair: les pe­upli­ers ne doivent se planter que sur les ter­res mai­gres, dit Cru­chot stupé­fait par les cal­culs de Grandet.

--_O-​u-​i, mon­sieur_, répon­dit ironique­ment le ton­neli­er.

Eu­génie, qui re­gar­dait le sub­lime paysage de la Loire sans écouter les cal­culs de son père, prê­ta bi­en­tôt l'or­eille aux dis­cours de Cru­chot en l'en­ten­dant dire à son client:

--Hé! bi­en, vous avez fait venir un gen­dre de Paris, il n'est ques­tion que de votre neveu dans tout Saumur. Je vais bi­en­tôt avoir un con­trat à dress­er, père Grandet.

--Vous ... ou ... vous êtes so ... so ... or­ti de bo ... bonne heure pooour me dire ça, reprit Grandet en ac­com­pa­gnant cette réflex­ion d'un mou­ve­ment de sa loupe. Hé! bi­en, mon vieux ca­maaaa­rade, je serai franc, et je vous di­rai ce que vooous voooulez sa savoir. J'aimerais mieux, voyez-​vooous, je ... jeter ma fi ... fi fille dans la Loire que de la dooon­ner à son cououousin: vous pou ... pou ... ou­vez aaan­non­cer ça. Mais non, lais­sez jaas­er le le mon ... onde.

Cette réponse causa des éblouisse­ments à Eu­génie. Les loin­taines es­pérances qui pour elle com­mençaient à poindre dans son coeur fleurirent soudain, se réal­isèrent et for­mèrent un fais­ceau de fleurs qu'elle vit coupées et gisant à terre. Depuis la veille, elle s'at­tachait à Charles par tous les liens de bon­heur qui unis­sent les âmes; dé­sor­mais la souf­france al­lait donc les cor­ro­bor­er. N'est-​il pas dans la no­ble des­tinée de la femme d'être plus touchée des pom­pes de la mis­ère que des splen­deurs de la for­tune? Com­ment le sen­ti­ment pa­ter­nel avait-​il pu s'étein­dre au fond du coeur de son père? de quel crime Charles était-​il donc coupable? Ques­tions mys­térieuses! Déjà son amour nais­sant, mys­tère si pro­fond, s'en­velop­pait de mys­tères. Elle revint trem­blant sur ses jambes, et en ar­rivant à la vieille rue som­bre, si joyeuse pour elle, elle la trou­va d'un as­pect triste, elle y res­pi­ra la mélan­col­ie que les temps et les choses y avaient im­primée. Au­cun des en­seigne­ments de l'amour ne lui man­quait. A quelques pas du lo­gis, elle de­vança son père et l'at­ten­dit à la porte après y avoir frap­pé. Mais Grandet, qui voy­ait dans la main du no­taire un jour­nal en­core sous bande, lui avait dit:

--Où en sont les fonds?

--Vous ne voulez pas m'écouter, Grandet, lui répon­dit Cru­chot. Achetez-​en vite, il y a en­core vingt pour cent à gag­ner en deux ans, out­re les in­térêts à un ex­cel­lent taux, cinq mille livres de rente pour qua­tre-​vingt mille francs. Les fonds sont à qua­tre-​vingts francs cin­quante cen­times.

--Nous ver­rons cela, répon­dit Grandet en se frot­tant le men­ton.

--Mon Dieu! dit le no­taire.

--Hé! bi­en, quoi? s'écria Grandet au mo­ment où Cru­chot lui met­tait le jour­nal sous les yeux en lui dis­ant:

--Lisez cet ar­ti­cle.

_Mon­sieur Grandet, l'un des né­go­ciants les plus es­timés de Paris, s'est brûlé la cervelle hi­er après avoir fait son ap­pari­tion ac­cou­tumée à la Bourse. Il avait en­voyé au prési­dent de la Cham­bre des Députés sa démis­sion, et s'était égale­ment démis de ses fonc­tions de juge au tri­bunal de com­merce. La fail­lite de messieurs Rogu­in et Souchet, son agent de change et son no­taire, l'ont ru­iné. La con­sid­éra­tion dont jouis­sait mon­sieur Grandet et son crédit étaient néan­moins tels qu'il eût sans doute trou­vé des sec­ours sur la place de Paris. Il est à re­gret­ter que cet homme hon­or­able ait cédé à un pre­mier mo­ment de dés­espoir, etc_.

--Je le savais, dit le vieux vi­gneron au no­taire.

Ce mot glaça maître Cru­chot, qui, mal­gré son im­pas­si­bil­ité de no­taire, se sen­tit froid dans le dos en pen­sant que le Grandet de Paris avait peut-​être im­ploré vaine­ment les mil­lions du Grandet de Saumur.

--Et son fils, si joyeux hi­er ...

--Il ne sait rien en­core, répon­dit Grandet avec le même calme.

--Adieu, mon­sieur Grandet, dit Cru­chot qui com­prit tout et al­la ras­sur­er le prési­dent de Bon­fons.

En en­trant, Grandet trou­va le dé­je­uner prêt. Madame Grandet, au cou de laque­lle Eu­génie sauta pour l'em­brass­er avec cette vive ef­fu­sion de coeur que nous cause un cha­grin se­cret, était déjà sur son siége à patins, et se tri­co­tait des manch­es pour l'hiv­er.

--Vous pou­vez manger, dit Nanon qui de­scen­dit les es­caliers qua­tre à qua­tre, l'en­fant dort comme un chéru­bin. Qu'il est gen­til les yeux fer­més! Je su­is en­trée, je l'ai ap­pelé. Ah bi­en oui! per­son­ne.

--Laisse-​le dormir, dit Grandet, il s'éveillera tou­jours as­sez tôt au­jourd'hui pour ap­pren­dre de mau­vais­es nou­velles.

--Qu'y a-​t-​il donc? de­man­da Eu­génie en met­tant dans son café les deux pe­tits morceaux de su­cre pe­sant on ne sait com­bi­en de grammes que le bon­homme s'amu­sait à couper lui-​même à ses heures per­dues. Madame Grandet, qui n'avait pas osé faire cette ques­tion, re­gar­da son mari.

--Son père s'est brûlé la cervelle.

--Mon on­cle?... dit Eu­génie.

--Le pau­vre je­une homme! s'écria madame Grandet.

--Oui, pau­vre, reprit Grandet, il ne pos­sède pas un sou.

--Hé! ben, il dort comme s'il était le roi de la terre, dit Nanon d'un ac­cent doux.

Eu­génie ces­sa de manger. Son coeur se ser­ra, comme il se serre quand, pour la pre­mière fois, la com­pas­sion, ex­citée par le mal­heur de celui qu'elle aime, s'épanche dans le corps en­tier d'une femme. La pau­vre fille pleu­ra.

--Tu ne con­nais­sais pas ton on­cle, pourquoi pleures-​tu? lui dit son père en lui lançant un de ces re­gards de ti­gre af­famé qu'il je­tait sans doute à ses tas d'or.

--Mais, mon­sieur, dit la ser­vante, qui ne se sen­ti­rait pas de pitié pour ce pau­vre je­une homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort?

--Je ne te par­le pas, Nanon! tiens ta langue.

Eu­génie ap­prit en ce mo­ment que la femme qui aime doit tou­jours dis­simuler ses sen­ti­ments. Elle ne répon­dit pas.

--Jusqu'à mon re­tour, vous ne lui par­lerez de rien, j'es­père, m'ame Grandet, dit le vieil­lard en con­tin­uant. Je su­is obligé d'aller faire align­er le fos­sé de mes prés sur la route. Je serai revenu à mi­di pour le sec­ond dé­je­uner, et je causerai avec mon neveu de ses af­faires. Quant à toi, made­moi­selle Eu­génie, si c'est pour ce mir­liflor que tu pleures, as­sez comme cela, mon en­fant. Il par­ti­ra, d'arre d'arre, pour les grandes In­des. Tu ne le ver­ras plus ...

Le père prit ses gants au bord de son cha­peau, les mit avec son calme habituel, les as­su­jet­tit en s'em­mor­taisant les doigts les uns dans les autres, et sor­tit.

--Ah! ma­man, j'étouffe, s'écria Eu­génie quand elle fut seule avec sa mère. Je n'ai ja­mais souf­fert ain­si. Madame Grandet, voy­ant sa fille pâlir, ou­vrit la croisée et lui fit respir­er le grand air.

--Je su­is mieux, dit Eu­génie après un mo­ment.

Cette émo­tion nerveuse chez une na­ture jusqu'alors en ap­parence calme et froide réag­it sur madame Grandet, qui re­gar­da sa fille avec cette in­tu­ition sym­pa­thique dont sont douées les mères pour l'ob­jet de leur ten­dresse, et dev­ina tout. Mais, à la vérité, la vie des célèbres soeurs hon­grois­es, at­tachées l'une à l'autre par une er­reur de la na­ture, n'avait pas été plus in­time que ne l'était celle d'Eu­génie et de sa mère, tou­jours en­sem­ble dans cette em­bra­sure de croisée, en­sem­ble à l'église, et dor­mant en­sem­ble dans le même air.

--Ma pau­vre en­fant! dit madame Grandet en prenant la tête d'Eu­génie pour l'ap­puy­er con­tre son sein.

A ces mots, la je­une fille rel­eva la tête, in­ter­ro­gea sa mère par un re­gard, en scru­ta les se­crètes pen­sées, et lui dit:

--Pourquoi l'en­voy­er aux In­des? S'il est mal­heureux, ne doit-​il pas rester ici, n'est-​il pas notre plus proche par­ent?

--Oui, mon en­fant, ce serait bi­en na­turel; mais ton père a ses raisons, nous de­vons les re­specter.

La mère et la fille s'as­sirent en si­lence, l'une sur sa chaise à patins, l'autre sur son pe­tit fau­teuil; et, toutes deux, elles reprirent leur ou­vrage. Op­pressée de re­con­nais­sance pour l'ad­mirable en­tente de coeur que lui avait té­moignée sa mère, Eu­génie lui baisa la main en dis­ant:

--Com­bi­en tu es bonne, ma chère ma­man!

Ces paroles firent ray­on­ner le vieux vis­age mater­nel, flétri par de longues douleurs.

--Le trou­ves-​tu bi­en? de­man­da Eu­génie.

Madame Grandet ne répon­dit que par un sourire; puis, après un mo­ment de si­lence, elle dit à voix basse:

--L'aimerais-​tu donc déjà? ce serait mal.

--Mal, reprit Eu­génie, pourquoi? Il te plaît, il plaît à Nanon, pourquoi ne me plairait-​il pas? Tiens, ma­man, met­tons la ta­ble pour son dé­je­uner. Elle je­ta son ou­vrage, la mère en fit au­tant en lui dis­ant:

--Tu es folle! Mais elle se plut à jus­ti­fi­er la folie de sa fille en la partageant. Eu­génie ap­pela Nanon.

--Quoi que vous voulez en­core, made­moi­selle?

--Nanon, tu auras bi­en de la crème pour mi­di.

--Ah! pour mi­di, oui, répon­dit la vieille ser­vante.

--Hé! bi­en, donne-​lui du café bi­en fort, j'ai en­ten­du dire à mon­sieur des Grassins que le café se fai­sait bi­en fort à Paris. Mets-​en beau­coup.

--Et où voulez-​vous que j'en prenne?

--Achètes-​en.

--Et si mon­sieur me ren­con­tre?

--Il est à ses prés.

--Je cours. Mais mon­sieur Fes­sard m'a déjà de­mandé si les trois Mages étaient chez nous, en me don­nant de la bougie. Toute la ville va savoir nos dé­porte­ments.

--Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est ca­pa­ble de nous bat­tre.

--Eh! bi­en, il nous bat­tra, nous re­cevrons ses coups à genoux.

Madame Grandet le­va les yeux au ciel, pour toute réponse. Nanon prit sa coiffe et sor­tit. Eu­génie don­na du linge blanc, elle al­la chercher quelques-​un­es des grappes de raisin qu'elle s'était amusée à éten­dre sur des cordes dans le gre­nier; elle mar­cha légère­ment le long du cor­ri­dor pour ne point éveiller son cousin, et ne put s'em­pêch­er d'écouter à sa porte la res­pi­ra­tion qui s'échap­pait en temps égaux de ses lèvres.

--Le mal­heur veille pen­dant qu'il dort, se dit-​elle. Elle prit les plus vertes feuilles de la vi­gne, ar­rangea son raisin aus­si co­quet­te­ment que l'au­rait pu dress­er un vieux chef d'of­fice, et l'ap­por­ta tri­om­phale­ment sur la ta­ble. Elle fit main basse, dans la cui­sine, sur les poires comp­tées par son père, et les dis­posa en pyra­mide par­mi des feuilles. Elle al­lait, ve­nait, trot­tait, sautait. Elle au­rait bi­en voulu met­tre à sac toute la mai­son de son père; mais il avait les clefs de tout. Nanon revint avec deux oeufs frais. En voy­ant les oeufs, Eu­génie eut l'en­vie de lui sauter au cou.

--Le fer­mi­er de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai de­mandés, et il me les a don­nés pour m'être agréable, le mignon.

Après deux heures de soins, pen­dant lesquelles Eu­génie quit­ta vingt fois son ou­vrage pour aller voir bouil­lir le café, pour aller écouter le bruit que fai­sait son cousin en se lev­ant, elle réus­sit à pré­par­er un dé­je­uner très sim­ple, peu coû­teux, mais qui déro­geait ter­ri­ble­ment aux habi­tudes in­vétérées de la mai­son. Le dé­je­uner de mi­di s'y fai­sait de­bout. Cha­cun pre­nait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un verre de vin. En voy­ant la ta­ble placée auprès du feu, l'un des fau­teuils mis de­vant le cou­vert de son cousin, en voy­ant les deux assi­et­tées de fruits, le co­queti­er, la bouteille de vin blanc, le pain, et le su­cre amon­celé dans une soucoupe, Eu­génie trem­bla de tous ses mem­bres en songeant seule­ment alors aux re­gards que lui lancerait son père, s'il ve­nait à en­tr­er en ce mo­ment. Aus­si re­gar­dait-​elle sou­vent la pen­dule, afin de cal­culer si son cousin pour­rait dé­je­uner avant le re­tour du bon­homme.

--Sois tran­quille, Eu­génie, si ton père vient, je prendrai tout sur moi, dit madame Grandet.

Eu­génie ne put retenir une larme.

--Oh! ma bonne mère, s'écria-​t-​elle, je ne t'ai pas as­sez aimée!

Charles, après avoir fait mille tours dans sa cham­bre en chanteron­nant, de­scen­dit en­fin. Heureuse­ment, il n'était en­core que onze heures. Le parisien! il avait mis au­tant de co­quet­terie à sa toi­lette que s'il se fût trou­vé au château de la no­ble dame qui voy­ageait en Ecosse. Il en­tra de cet air af­fa­ble et ri­ant qui sied si bi­en à la je­unesse, et qui causa une joie triste à Eu­génie. Il avait pris en plaisan­terie le désas­tre de ses châteaux en An­jou, et abor­da sa tante fort gaiement.

--Avez-​vous bi­en passé la nu­it, ma chère tante? Et vous, ma cou­sine?

--Bi­en, mon­sieur, mais vous? dit madame Grandet.

--Moi, par­faite­ment.

--Vous de­vez avoir faim, mon cousin, dit Eu­génie; met­tez-​vous à ta­ble.

--Mais je ne dé­je­une ja­mais avant mi­di, le mo­ment où je me lève. Cepen­dant, j'ai si mal vécu en route, que je me lais­serai faire. D'ailleurs ... Il tira la plus déli­cieuse mon­tre plate que Breguet ait faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai été mati­nal.

--Mati­nal?... dit madame Grandet.

--Oui, mais je voulais ranger mes af­faires. Eh! bi­en, je mangerais volon­tiers quelque chose, un rien, une volaille, un per­dreau.

--Sainte Vierge! cria Nanon en en­ten­dant ces paroles.

--Un per­dreau, se di­sait Eu­génie qui au­rai voulu pay­er un per­dreau de tout son pécule.

--Venez vous as­seoir, lui dit sa tante.

Le dandy se lais­sa aller sur le fau­teuil comme une jolie femme qui se pose sur son di­van. Eu­génie et sa mère prirent des chais­es et se mirent près de lui de­vant le feu.

--Vous vivez tou­jours ici? leur dit Charles en trou­vant la salle en­core plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lu­mières.

--Tou­jours, répon­dit Eu­génie en le re­gar­dant, ex­cep­té pen­dant les ven­dan­ges. Nous al­lons alors aider Nanon, et lo­geons tous à l'ab­baye de Noy­ers.

--Vous ne vous promenez ja­mais?

--Quelque­fois le di­manche après vêpres, quand il fait beau, dit madame Grandet, nous al­lons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche.

--Avez-​vous un théâtre?

--Aller au spec­ta­cle, s'écria madame Grandet, voir des comé­di­ens! Mais, mon­sieur, ne savez-​vous pas que c'est un péché mor­tel?

--Tenez, mon cher mon­sieur, dit Nanon en ap­por­tant les oeufs, nous vous don­nerons les poulets à la coque.

--Oh! des oeufs frais, dit Charles qui sem­blable aux gens habitués au luxe ne pen­sait déjà plus à son per­dreau. Mais c'est déli­cieux, si vous aviez du beurre? Hein, ma chère en­fant.

--Ah! du beurre! Vous n'au­rez donc pas de galette, dit la ser­vante.

--Mais donne du beurre, Nanon! s'écria Eu­génie.

La je­une fille ex­am­inait son cousin coupant ses mouil­lettes et y pre­nait plaisir, au­tant que la plus sen­si­ble grisette de Paris en prend à voir jouer un mélo­drame où tri­om­phe l'in­no­cence. Il est vrai que Charles, élevé par une mère gra­cieuse, per­fec­tion­né par une femme à la mode, avait des mou­ve­ments co­quets, élé­gants, menus, comme le sont ceux d'une pe­tite maîtresse. La com­patis­sance et la ten­dresse d'une je­une fille pos­sè­dent une in­flu­ence vrai­ment mag­né­tique. Aus­si Charles, en se voy­ant l'ob­jet des at­ten­tions de sa cou­sine et de sa tante, ne put-​il se sous­traire à l'in­flu­ence des sen­ti­ments qui se dirigeaient vers lui en l'inon­dant pour ain­si dire. Il je­ta sur Eu­génie un de ces re­gards bril­lants de bon­té, de ca­ress­es, un re­gard qui sem­blait sourire. Il s'aperçut, en con­tem­plant Eu­génie, de l'exquise har­monie des traits de ce pur vis­age, de son in­no­cente at­ti­tude, de la clarté mag­ique de ses yeux où scin­til­laient de je­unes pen­sées d'amour, et où le désir ig­no­rait la volup­té.

--Ma foi, ma chère cou­sine, si vous étiez en grande loge et en grande toi­lette à l'Opéra, je vous garan­tis que ma tante au­rait bi­en rai­son, vous y feriez faire bi­en des péchés d'en­vie aux hommes et de jalousie aux femmes.

Ce com­pli­ment étreignit le coeur d'Eu­génie, et le fit pal­piter de joie, quoiqu'elle n'y com­prit rien.

--Oh! mon cousin, vous voulez vous mo­quer d'une pau­vre pe­tite provin­ciale.

--Si vous me con­naissiez, ma cou­sine, vous sauriez que j'ab­horre la rail­lerie, elle flétrit le coeur, froisse tous les sen­ti­ments ... Et il go­ba fort agréable­ment sa mouil­lette beur­rée. Non, je n'ai prob­able­ment pas as­sez d'es­prit pour me mo­quer des autres, et ce dé­faut me fait beau­coup de tort. A Paris, on trou­ve moyen de vous as­sas­sin­er un homme en dis­ant: Il a bon coeur. Cette phrase veut dire: Le pau­vre garçon est bête comme un rhinocéros. Mais comme je su­is riche et con­nu pour abat­tre une poupée du pre­mier coup à trente pas avec toute es­pèce de pis­to­let et en plein champ, la rail­lerie me re­specte.

--Ce que vous dites, mon neveu, an­nonce un bon coeur.

--Vous avez une bi­en jolie bague, dit Eu­génie, est-​ce mal de vous de­man­der à la voir?

Charles ten­dit la main en dé­faisant son an­neau, et Eu­génie rougit en ef­fleu­rant du bout de ses doigts les on­gles ros­es de son cousin.

--Voyez, ma mère, le beau tra­vail.

--Oh! il y a gros d'or, dit Nanon en ap­por­tant le café.

--Qu'est-​ce que c'est que cela? de­man­da Charles en ri­ant.

Et il mon­trait un pot ob­long, en terre brune, verni, faïencé à l'in­térieur, bor­dé d'une frange de cen­dre, et au fond duquel tombait le café en revenant à la sur­face du liq­uide bouil­lon­nant.

--C'est du café boul­lu, dit Nanon.

--Ah! ma chère tante, je lais­serai du moins quelque trace bi­en­faisante de mon pas­sage ici. Vous êtes bi­en ar­riérés! Je vous ap­prendrai à faire du bon café dans une cafetière à la Chap­tal.

Il ten­ta d'ex­pli­quer le sys­tème de la cafetière à la Chap­tal.

--Ah! bi­en, s'il y a tant d'af­faires que ça, dit Manon, il faudrait bi­en y pass­er sa vie. Ja­mais je ne ferai de café comme ça. Ah! bi­en, oui. Et qui est-​ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pen­dant que je ferais le café?

--C'est moi qui le ferai, dit Eu­génie.

--En­fant, dit madame Grandet en re­gar­dant sa fille.

A ce mot, qui rap­pelait le cha­grin près de fon­dre sur ce mal­heureux je­une homme, les trois femmes se turent et le con­tem­plèrent d'un air de com­miséra­tion qui le frap­pa.

--Qu'avez-​vous donc, ma cou­sine?

--Chut! dit madame Grandet à Eu­génie qui al­lait par­ler. Tu sais, ma fille, que ton père s'est chargé de par­ler à mon­sieur ...

--Dites Charles, dit le je­une Grandet.

--Ah! vous vous nom­mez Charles? C'est un beau nom, s'écria Eu­génie.

Les mal­heurs pressen­tis ar­rivent presque tou­jours. Là, Nanon, madame Grandet et Eu­génie, qui ne pen­saient pas sans fris­son au re­tour du vieux ton­neli­er, en­tendi­rent un coup de marteau dont le re­ten­tisse­ment leur était bi­en con­nu.

--Voilà pa­pa, dit Eu­génie.

Elle ôta la soucoupe au su­cre, en en lais­sant quelques morceaux sur la nappe. Nanon em­por­ta l'assi­ette aux oeufs. Madame Grandet se dres­sa comme une biche ef­frayée. C'était une peur panique de laque­lle Charles dut s'éton­ner.

--Eh! bi­en, qu'avez-​vous donc? leur de­man­da-​t-​il.

--Mais voilà mon père, dit Eu­génie.

--Eh! bi­en?...

Mon­sieur Grandet en­tra, je­ta son re­gard clair sur la ta­ble, sur Charles, il vit tout.

--Ah! ah! vous avez fait fête à votre neveu, c'est bi­en, très bi­en, c'est fort bi­en! dit-​il sans bé­gay­er. Quand le chat court sur les toits, les souris dansent sur les planch­ers.

--Fête?... se dit Charles in­ca­pable de soupçon­ner le régime et les moeurs de cette mai­son.

--Donne-​moi mon verre, Nanon? dit le bon­homme.

Eu­génie ap­por­ta le verre. Grandet tira de son gous­set un couteau de corne à grosse lame, coupa une tar­tine, prit un peu de beurre, l'éten­dit soigneuse­ment et se mit à manger de­bout. En ce mo­ment, Charles su­crait son café. Le père Grandet aperçut les morceaux de su­cre, ex­am­ina sa femme qui pâlit, et fit trois pas; il se pen­cha vers l'or­eille de la pau­vre vieille, et lui dit:

--Où donc avez-​vous pris tout ce su­cre?

--Nanon est al­lée en chercher chez Fes­sard, il n'y en avait pas.

Il est im­pos­si­ble de se fig­ur­er l'in­térêt pro­fond que cette scène muette of­frait à ces trois femmes: Nanon avait quit­té sa cui­sine et re­gar­dait dans la salle pour voir com­ment les choses s'y passeraient. Charles ayant goûté son café, le trou­va trop amer et cher­cha le su­cre que Grandet avait déjà ser­ré.

--Que voulez-​vous, mon neveu? lui dit le bon­homme.

--Le su­cre.

--Met­tez du lait, répon­dit le maître de la mai­son, votre café s'adouci­ra.

Eu­génie reprit la soucoupe au su­cre que Grandet avait déjà ser­rée, et la mit sur la ta­ble en con­tem­plant son père d'un air calme. Certes, la Parisi­enne qui, pour fa­ciliter la fuite de son amant, sou­tient de ses faibles bras une échelle de soie, ne mon­tre pas plus de courage que n'en dé­ploy­ait Eu­génie en remet­tant le su­cre sur la ta­ble. L'amant ré­com­pensera sa Parisi­enne qui lui fera voir orgueilleuse­ment un beau bras meur­tri dont chaque veine flétrie sera baignée de larmes, de bais­ers, et guérie par le plaisir, tan­dis que Charles ne de­vait ja­mais être dans le se­cret des pro­fondes ag­ita­tions qui bri­saient le coeur de sa cou­sine, alors foudroyée par le re­gard du vieux ton­neli­er.

--Tu ne manges pas, ma femme?

La pau­vre ilote s'avança, coupa pi­teuse­ment un morceau de pain, et prit une poire. Eu­génie of­frit au­da­cieuse­ment à son père du raisin, en lui dis­ant:

--Goûte donc à ma con­serve, pa­pa! Mon cousin, vous en man­gerez, n'est-​ce pas? Je su­is al­lée chercher ces jolies grappes-​là pour vous.

--Oh! si on ne les ar­rête, elles met­tront Saumur au pil­lage pour vous, mon neveu. Quand vous au­rez fi­ni, nous irons en­sem­ble dans le jardin, j'ai à vous dire des choses qui ne sont pas su­crées.

Eu­génie et sa mère lancèrent un re­gard sur Charles à l'ex­pres­sion duquel le je­une homme ne put se tromper.

--Qu'est-​ce que ces mots sig­ni­fient, mon on­cle? Depuis la mort de ma pau­vre mère ... (à ces deux mots, sa voix mol­lit) il n'y a pas de mal­heur pos­si­ble pour moi ...

--Mon neveu, qui peut con­naître les af­flic­tions par lesquelles Dieu veut nous éprou­ver? lui dit sa tante.

--Ta! ta! ta! ta! dit Grandet, voilà les bê­tis­es qui com­men­cent. Je vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanch­es. Il lui mon­tra les es­pèces d'épaules de mou­ton que la na­ture lui avait mis­es au bout des bras. Voilà des mains faites pour ra­mass­er des écus! Vous avez été élevé à met­tre vos pieds dans la peau avec laque­lle se fab­riquent les porte­feuilles où nous ser­rons les bil­lets de banque. Mau­vais! mau­vais!

--Que voulez-​vous dire, mon on­cle, je veux être pen­du si je com­prends un seul mot.

--Venez, dit Grandet. L'avare fit cla­quer la lame de son couteau, but le reste de son vin blanc et ou­vrit la porte.

--Mon cousin, ayez du courage!

L'ac­cent de la je­une fille avait glacé Charles, qui suiv­it son ter­ri­ble par­ent en proie à de mortelles in­quié­tudes. Eu­génie, sa mère et Nanon vin­rent dans la cui­sine, ex­citées par une in­vin­ci­ble cu­riosité à épi­er les deux ac­teurs de la scène qui al­lait se pass­er dans le pe­tit jardin hu­mide où l'on­cle mar­cha d'abord si­len­cieuse­ment avec le neveu. Grandet n'était pas em­bar­rassé pour ap­pren­dre à Charles la mort de son père, mais il éprou­vait une sorte de com­pas­sion en le sachant sans un sou, et il cher­chait des for­mules pour adoucir l'ex­pres­sion de cette cru­elle vérité. Vous avez per­du votre père! ce n'était rien à dire. Les pères meurent avant les en­fants. Mais: Vous êtes sans au­cune es­pèce de for­tune! tous les mal­heurs de la terre étaient réu­nis dans ces paroles. Et le bon­homme de faire, pour la troisième fois, le tour de l'al­lée du mi­lieu dont le sable craquait sous les pieds. Dans les grandes cir­con­stances de la vie, notre âme s'at­tache forte­ment aux lieux où les plaisirs et les cha­grins fondent sur nous. Aus­si Charles ex­am­inait-​il avec une at­ten­tion par­ti­culière les buis de ce pe­tit jardin, les feuilles pâles qui tombaient, les dégra­da­tions des murs, les bizarreries des ar­bres fruitiers, dé­tails pit­toresques qui de­vaient rester gravés dans son sou­venir, éter­nelle­ment mêlés à cette heure suprême, par une mné­motech­nie par­ti­culière aux pas­sions.

--Il fait bi­en chaud, bi­en beau, dit Grandet en as­pi­rant une forte par­tie d'air.

--Oui, mon on­cle, mais pourquoi ...

--Eh! bi­en, mon garçon, reprit l'on­cle, j'ai de mau­vais­es nou­velles à t'ap­pren­dre. Ton père est bi­en mal ...

--Pourquoi su­is-​je ici? dit Charles. Nanon! cria-​t-​il, des chevaux de poste. Je trou­verai bi­en une voiture dans le pays, ajou­ta-​t-​il en se tour­nant vers son on­cle qui de­meu­rait im­mo­bile.

--Les chevaux et la voiture sont inu­tiles, répon­dit Grandet. Charles res­ta muet, pâlit et les yeux dev­in­rent fix­es.

--Oui, mon pau­vre garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est rien. Il y a quelque chose de plus grave. Il s'est brûlé la cervelle ...

--Mon père?...

--Oui. Mais ce n'est rien. Les jour­naux glosent de cela comme s'ils en avaient le droit. Tiens, lis.

Grandet, qui avait em­prun­té le jour­nal de Cru­chot, mit le fa­tal ar­ti­cle sous les yeux de Charles. En ce mo­ment le pau­vre je­une homme, en­core en­fant, en­core dans l'âge où les sen­ti­ments se pro­duisent avec naïveté, fon­dit en larmes.

--Al­lons, bi­en, se dit Grandet. Ses yeux m'ef­frayaient ... Il pleure, le voilà sauvé. Ce n'est en­core rien, mon pau­vre neveu, reprit Grandet à haute voix sans savoir si Charles l'écoutait, ce n'est rien, tu te con­sol­eras; mais ...

--Ja­mais! ja­mais! mon père! mon père!

--Il t'a ru­iné, tu es sans ar­gent.

--Qu'est-​ce que cela me fait! Où est mon père, mon père?

Les pleurs et les san­glots re­ten­tis­saient en­tre ces mu­railles d'une hor­ri­ble façon et se réper­cu­taient dans les échos. Les trois femmes, saisies de pitié, pleu­raient: les larmes sont aus­si con­tagieuses que peut l'être le rire. Charles, sans écouter son on­cle, se sau­va dans la cour, trou­va l'es­calier, mon­ta dans sa cham­bre, et se je­ta en travers sur son lit en se met­tant la face dans les draps pour pleur­er à son aise loin de ses par­ents.

--Il faut laiss­er pass­er la pre­mière averse, dit Grandet en ren­trant dans la salle où Eu­génie et sa mère avaient brusque­ment repris leurs places et tra­vail­laient d'une main trem­blante après s'être es­suyé les yeux. Mais ce je­une homme n'est bon à rien, il s'oc­cupe plus des morts que de l'ar­gent.

Eu­génie fris­son­na en en­ten­dant son père s'ex­pri­mant ain­si sur la plus sainte des douleurs. Dès ce mo­ment, elle com­mença à juger son père. Quoique as­sour­dis, les san­glots de Charles re­ten­tis­saient dans cette sonore mai­son; et sa plainte pro­fonde, qui sem­blait sor­tir de dessous terre, ne ces­sa que vers le soir, après s'être gradu­elle­ment af­faib­lie.

--Pau­vre je­une homme! dit madame Grandet.

Fa­tale ex­cla­ma­tion! Le père Grandet re­gar­da sa femme, Eu­génie et le su­crier; il se sou­vint du dé­je­uner ex­traor­di­naire ap­prêté pour le par­ent mal­heureux, et se posa au mi­lieu de la salle.

--Ah! çà, j'es­père, dit-​il avec son calme habituel, que vous n'allez pas con­tin­uer vos prodi­gal­ités, madame Grandet. Je ne vous donne pas _mon_ ar­gent pour em­buc­quer de su­cre ce je­une drôle.

--Ma mère n'y est pour rien, dit Eu­génie. C'est moi qui ...

--Est-​ce parce que tu es ma­jeure, reprit Grandet en in­ter­rompant sa fille, que tu voudrais me con­trari­er? Songe, Eu­génie ...

--Mon père, le fils de votre frère ne de­vait pas man­quer chez vous de ...

--Ta, ta, ta, ta, dit le ton­neli­er sur qua­tre tons chro­ma­tiques, le fils de mon frère par-​ci, mon neveu par là. Charles ne nous est de rien, il n'a ni sou ni maille; son père a fait fail­lite; et, quand ce mir­liflor au­ra pleuré son soûl, il dé­cam­pera d'ici; je ne veux pas qu'il révo­lu­tionne ma mai­son.

--Qu'est-​ce que c'est, mon père, que de faire fail­lite? de­man­da Eu­génie.

--Faire fail­lite, reprit le père, c'est com­met­tre l'ac­tion la plus déshon­orante en­tre toutes celles qui peu­vent déshon­or­er l'homme.

--Ce doit être un bi­en grand péché, dit madame Grandet, et notre frère serait damné.

--Al­lons, voilà tes lita­nies, dit-​il à sa femme en haus­sant les épaules. Faire fail­lite, Eu­génie, reprit-​il, est un vol que la loi prend mal­heureuse­ment sous sa pro­tec­tion. Des gens ont don­né leurs den­rées à Guil­laume Grandet sur sa répu­ta­tion d'hon­neur et de pro­bité, puis il a tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleur­er. Le voleur de grand chemin est préférable au ban­quer­outi­er: celui-​là vous at­taque, vous pou­vez vous défendre, il risque sa tête; mais l'autre ... En­fin Charles est déshon­oré.

Ces mots re­ten­tirent dans le coeur de la pau­vre fille et y pesèrent de tout leur poids. Probe au­tant qu'une fleur née au fond d'une forêt est déli­cate, elle ne con­nais­sait ni les maximes du monde, ni ses raison­nements cap­tieux, ni ses sophismes: elle ac­cep­ta donc l'atroce ex­pli­ca­tion que son père lui don­nait à des­sein de la fail­lite, sans lui faire con­naître la dis­tinc­tion qui ex­iste en­tre une fail­lite in­volon­taire et une fail­lite cal­culée.

--Eh! bi­en, mon père, vous n'avez donc pu em­pêch­er ce mal­heur?

--Mon frère ne m'a pas con­sulté. D'ailleurs, il doit qua­tre mil­lions.

--Qu'est-​ce que c'est donc qu'un mil­lion, mon père? de­man­da-​t-​elle avec la naïveté d'un en­fant qui croit pou­voir trou­ver prompte­ment ce qu'il désire.

--Deux mil­lions? dit Grandet, mais c'est deux mil­lions de pièces de vingt sous, et il faut cinq pièces de vingt sous pour faire cinq francs.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Eu­génie, com­ment mon on­cle avait-​il eu à lui qua­tre mil­lions? Y a-​t-​il quelque autre per­son­ne en France qui puisse avoir au­tant de mil­lions? (Le père Grandet se ca­res­sait le men­ton, souri­ait, et sa loupe sem­blait se di­later.)--Mais que va de­venir mon cousin Charles?

--Il va par­tir pour les Grandes-​In­des, où, selon le voeu de son père, il tâchera de faire for­tune.

--Mais a-​t-​il de l'ar­gent pour aller là?

--Je lui pay­erai son voy­age ... jusqu'à ... Oui, jusqu'à Nantes.

Eu­génie sauta d'un bond au cou de son père.

--Ah! mon père, vous êtes bon, vous!

Elle l'em­bras­sait de manière à ren­dre presque hon­teux Grandet, que sa con­science harce­lait un peu.

--Faut-​il beau­coup de temps pour amass­er un mil­lion? lui de­man­da-​t-​elle.

--Dame! dit le ton­neli­er, tu sais ce que c'est qu'un napoléon.

Eh! bi­en, il en faut cin­quante mille pour faire un mil­lion.

--Ma­man, nous dirons des neu­vaines pour lui.

--J'y pen­sais, répon­dit la mère.

--C'est cela! tou­jours dépenser de l'ar­gent, s'écria le père. Ah! çà, croyez-​vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici?

En ce mo­ment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres, re­ten­tit dans les gre­niers et glaça de ter­reur Eu­génie et sa mère.

--Nanon, va voir là-​haut s'il ne se tue pas, dit Grandet.

--Ha! çà, reprit-​il en se tour­nant vers sa femme et sa fille que son mot avait ren­dues pâles, pas de bê­tis­es, vous deux. Je vous laisse. Je vais tourn­er au­tour de nos Hol­landais, qui s'en vont au­jourd'hui. Puis j'irai voir Cru­chot et caus­er avec lui de tout ça.

Il par­tit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eu­génie et sa mère respirèrent à leur aise. Avant cette mat­inée, ja­mais la fille n'avait sen­ti de con­trainte en présence de son père; mais, depuis quelques heures, elle changeait à tous mo­ments et de sen­ti­ments et d'idées.

--Ma­man, pour com­bi­en de louis vend-​on une pièce de vin?

--Ton père vend les si­ennes en­tre cent et cent cin­quante francs, quelque­fois deux cents, à ce que j'ai en­ten­du dire.

--Quand il ré­colte qua­torze cents pièces de vin ...

--Ma foi, mon en­fant, je ne sais pas ce que cela fait; ton père ne me dit ja­mais ses af­faires.

--Mais alors pa­pa doit être riche.

--Peut-​être. Mais mon­sieur Cru­chot m'a dit qu'il avait acheté Froid­fond il y a deux ans. Ca l'au­ra gêné.

Eu­génie, ne com­prenant plus rien à la for­tune de son père, en res­ta là de ses cal­culs.

--Il ne m'a tant seule­ment point vue, le mignon! dit Nanon en revenant. Il est éten­du comme un veau sur son lit et pleure comme une Madeleine, que c'est une vraie béné­dic­tion! Quel cha­grin a donc ce pau­vre gen­til je­une homme?

--Al­lons donc le con­sol­er bi­en vite, ma­man; et, si l'on frappe, nous de­scen­drons.

Madame Grandet fut sans défense con­tre les har­monies de la voix de sa fille. Eu­génie était sub­lime, elle était femme. Toutes deux, le coeur pal­pi­tant, mon­tèrent à la cham­bre de Charles. La porte était ou­verte. Le je­une homme ne voy­ait ni n'en­tendait rien. Plongé dans les larmes, il pous­sait des plaintes inar­tic­ulées.

--Comme il aime son père? dit Eu­génie à voix basse.

Il était im­pos­si­ble de mé­con­naître dans l'ac­cent de ces paroles les es­pérances d'un coeur à son in­su pas­sion­né. Aus­si madame Grandet je­ta-​t-​elle à sa fille un re­gard em­preint de ma­ter­nité, puis tout bas à l'or­eille:

--Prends garde, tu l'aimerais, dit-​elle.

--L'aimer! reprit Eu­génie. Ah! si tu savais ce que mon père a dit!

Charles se re­tour­na, aperçut sa tante et sa cou­sine.

--J'ai per­du mon père, mon pau­vre père! S'il m'avait con­fié le se­cret de son mal­heur, nous au­ri­ons tra­vail­lé tous deux à le ré­par­er. Mon Dieu, mon bon père! je comp­tais si bi­en le revoir que je l'ai, je crois, froide­ment em­brassé.

Les san­glots lui coupèrent la pa­role.

--Nous prierons bi­en pour lui, dit madame Grandet. Résignez-​vous à la volon­té de Dieu.

--Mon cousin, dit Eu­génie, prenez courage! Votre perte est ir­ré­para­ble; ain­si songez main­tenant à sauver votre hon­neur ...

Avec cet in­stinct, cette fi­nesse de la femme qui a de l'es­prit en toute chose, même quand elle con­sole, Eu­génie voulait tromper la douleur de son cousin en l'oc­cu­pant de lui-​même.

--Mon hon­neur?... cria le je­une homme en chas­sant ses cheveux par un mou­ve­ment brusque, et il s'as­sit sur son lit en se croisant les bras.

--Ah! c'est vrai. Mon père, di­sait mon on­cle, a fait fail­lite. Il pous­sa un cri déchi­rant et se cacha le vis­age dans ses mains.

--Lais­sez-​moi, ma cou­sine, lais­sez-​moi! Mon Dieu! mon Dieu! par­don­nez à mon père, il a dû bi­en souf­frir.

Il y avait quelque chose d'hor­ri­ble­ment at­tachant à voir l'ex­pres­sion de cette douleur je­une, vraie, sans cal­cul, sans ar­rière-​pen­sée. C'était une pudique douleur que les coeurs sim­ples d'Eu­génie et de sa mère com­prirent quand Charles fit un geste pour leur de­man­der de l'aban­don­ner à lui-​même. Elles de­scendi­rent, reprirent en si­lence leurs places près de la croisée, et tra­vail­lèrent pen­dant une heure en­vi­ron sans se dire un mot. Eu­génie avait aperçu, par le re­gard fur­tif qu'elle je­ta sur le mé­nage du je­une homme, ce re­gard des je­unes filles qui voient tout en un clin d'oeil, les jolies bagatelles de sa toi­lette, ses ciseaux, ses ra­soirs en­richis d'or. Cette échap­pée d'un luxe vu à travers la douleur lui ren­dit Charles en­core plus in­téres­sant, par con­traste peut-​être. Ja­mais un événe­ment si grave, ja­mais un spec­ta­cle si dra­ma­tique n'avait frap­pé l'imag­ina­tion de ces deux créa­tures in­ces­sam­ment plongées dans le calme et la soli­tude.

--Ma­man, dit Eu­génie, nous porterons le deuil de mon on­cle.

--Ton père dé­cidera de cela, répon­dit madame Grandet.

Elles restèrent de nou­veau si­len­cieuses. Eu­génie tirait ses points avec une régu­lar­ité de mou­ve­ment qui eût dévoilé à un ob­ser­va­teur les fé­con­des pen­sées de sa médi­ta­tion. Le pre­mier désir de cette adorable fille était de partager le deuil de son cousin. Vers qua­tre heures, un coup de marteau brusque re­ten­tit au coeur de madame Grandet.

--Qu'a donc ton père? dit-​elle à sa fille.

Le vi­gneron en­tra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se frot­ta les mains à s'en em­porter la peau, si l'épi­derme n'en eût pas été tan­né comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des mélèzes et de l'en­cens. Il se prom­enait, il re­gar­dait le temps. En­fin son se­cret lui échap­pa.

--Ma femme, dit-​il sans bé­gay­er, je les ai tous at­trapés. Notre vin est ven­du! Les Hol­landais et les Belges par­taient ce matin, je me su­is promené sur la place, de­vant le auberge, en ayant l'air de bê­tis­er. Chose, que tu con­nais, est venu à moi. Les pro­prié­taires de tous les bons vi­gno­bles gar­dent leur ré­colte et veu­lent at­ten­dre, je ne les en ai pas em­pêchés. Notre Belge était dés­espéré. J'ai vu cela. Af­faire faite, il prend notre ré­colte à deux cents francs la pièce, moitié comp­tant. Je su­is payé en or. Les bil­lets sont faits, voilà six louis pour toi. Dans trois mois, les vins bais­seront.

Ces derniers mots furent pronon­cés d'un ton calme, mais si pro­fondé­ment ironique, que les gens de Saumur, groupés en ce mo­ment sur la place et anéan­tis par la nou­velle de la vente que ve­nait de faire Grandet, en au­raient fré­mi s'ils les eu­ssent en­ten­dus. Une peur panique eût fait tomber les vins de cin­quante pour cent.

--Vous avez mille pièces cette an­née, mon père? dit Eu­génie.

--Oui, _fi­fille_.

Ce mot était l'ex­pres­sion su­perla­tive de la joie du vieux ton­neli­er.

--Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous.

--Oui, made­moi­selle Grandet.

--Eh! bi­en, mon père, vous pou­vez facile­ment sec­ourir Charles.

L'éton­nement, la colère, la stupé­fac­tion de Balt­haz­ar en aperce­vant le _Mane-​Tekel-​Pharès_ ne sauraient se com­par­er au froid cour­roux de Grandet qui, ne pen­sant plus à son neveu, le retrou­vait logé au coeur et dans les cal­culs de sa fille.

--Ah! çà, depuis que ce mir­liflor a mis le pied dans _ma_ mai­son, tout y va de travers. Vous vous don­nez des airs d'acheter des dragées, de faire des no­ces et des fes­tins. Je ne veux pas de ces choses-​là. Je sais, à mon âge, com­ment je dois me con­duire, peut-​être! D'ailleurs je n'ai de leçons à pren­dre ni de ma fille ni de per­son­ne. Je ferai pour mon neveu ce qu'il sera con­ven­able de faire, vous n'avez pas à y four­rer le nez. Quant à toi, Eu­génie, ajou­ta-​t-​il en se tour­nant vers elle, ne m'en par­le plus, sinon je t'en­voie à l'ab­baye de Noy­ers avec Nanon voir si j'y su­is; et pas plus tard que de­main, si tu bronch­es. Où est-​il donc, ce garçon, est-​il de­scen­du?

--Non, mon ami, répon­dit madame Grandet.

--Eh! bi­en, que fait-​il donc?

--Il pleure son père, répon­dit Eu­génie.

Grandet re­gar­da sa fille sans trou­ver un mot à dire. Il était un peu père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, il mon­ta prompte­ment à son cab­inet pour y méditer un place­ment dans les fonds publics. Ses deux mille ar­pents de forêt coupés à blanc lui avaient don­né six cent mille francs; en joignant à cette somme l'ar­gent de ses pe­upli­ers, ses revenus de l'an­née dernière et de l'an­née courante, out­re les deux cent mille francs du marché qu'il ve­nait de con­clure, il pou­vait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent à gag­ner en peu de temps sur les rentes, qui étaient à 80 francs, le ten­taient. Il chiffra sa spécu­la­tion sur le jour­nal où la mort de son frère était an­non­cée, en en­ten­dant, sans les écouter, les gémisse­ments de son neveu. Nanon vint cogn­er au mur pour in­viter son maître à de­scen­dre: le dîn­er était servi. Sous la voûte et à la dernière marche de l'es­calier, Grandet di­sait en lui-​même:

--Puisque je toucherai mes in­térêts à huit, je ferai cette af­faire. En deux ans, j'au­rai quinze cent mille francs que je re­tir­erai de Paris en bon or.

--Eh! bi­en, où donc est mon neveu?

--Il dit qu'il ne veut pas manger, répon­dit Nanon. Ca n'est pas sain.

--Au­tant d'économisé, lui ré­pli­qua son maître.

--Dame, _voui_, dit-​elle.

--Bah! il ne pleur­era pas tou­jours. La faim chas­se le loup hors du bois.

Le dîn­er fut étrange­ment si­len­cieux.

--Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée, il faut que nous pre­nions le deuil.

--En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi vous in­ven­ter pour dépenser de l'ar­gent. Le deuil est dans le coeur et non dans les habits.

--Mais le deuil d'un frère est in­dis­pens­able, et l'Eglise nous or­donne de ...

--Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me don­nerez un crêpe, cela me suf­fi­ra.

Eu­génie le­va les yeux au ciel sans mot dire. Pour la pre­mière fois dans sa vie, ses généreux pen­chants en­dormis, com­primés, mais subite­ment éveil­lés, étaient à tout mo­ment frois­sés. Cette soirée fut sem­blable en ap­parence à mille soirées de leur ex­is­tence mono­tone, mais ce fut certes la plus hor­ri­ble. Eu­génie tra­vail­la sans lever la tête, et ne se servit point du néces­saire que Charles avait dé­daigné la veille. Madame Grandet tri­co­ta ses manch­es. Grandet tour­na ses pouces pen­dant qua­tre heures, abîmé dans des cal­culs dont les ré­sul­tats de­vaient, le lende­main, éton­ner Saumur. Per­son­ne ne vint, ce jour-​là, vis­iter la famille. En ce mo­ment, la ville en­tière re­ten­tis­sait du tour de force de Grandet, de la fail­lite de son frère et de l'ar­rivée de son neveu. Pour obéir au be­soin de bavarder sur leurs in­térêts com­muns, tous les pro­prié­taires de vi­gno­bles des hautes et moyennes so­ciétés de Saumur étaient chez mon­sieur des Grassins, où se ful­minèrent de ter­ri­bles im­pré­ca­tions con­tre l'an­cien maire. Nanon fi­lait, et le bruit de son rou­et fut la seule voix qui se fît en­ten­dre sous les planch­ers grisâtres de la salle.

--Nous n'usons point nos langues, dit-​elle en mon­trant ses dents blanch­es et gross­es comme des aman­des pelées.

--Ne faut rien us­er, répon­dit Grandet en se réveil­lant de ses médi­ta­tions. Il se voy­ait en per­spec­tive huit mil­lions dans trois ans, voguait sur cette longue nappe d'or.

--Cou­chons-​nous. J'irai dire bon­soir à mon neveu pour tout le monde, et voir s'il veut pren­dre quelque chose.

Madame Grandet res­ta sur le palier du pre­mier étage pour en­ten­dre la con­ver­sa­tion qui al­lait avoir lieu en­tre Charles et le bon­homme. Eu­génie, plus hardie que sa mère, mon­ta deux march­es.

--Hé! bi­en, mon neveu, vous avez du cha­grin. Oui, pleurez, c'est na­turel. Un père est un père. Mais faut pren­dre notre mal en pa­tience. Je m'oc­cupe de vous pen­dant que vous pleurez. Je su­is un bon par­ent, voyez-​vous. Al­lons, du courage. Voulez-​vous boire un pe­tit verre de vin? Le vin ne coûte rien à Saumur, on y of­fre du vin comme dans les In­des une tasse de thé.

--Mais, dit Grandet en con­tin­uant, vous êtes sans lu­mière. Mau­vais, mau­vais! faut voir clair à ce que l'on fait. Grandet mar­cha vers la chem­inée.

--Tiens! s'écria-​t-​il, voilà de la bougie. Où di­able a-​t-​on pêché de la bougie? Les garces dé­moli­raient le planch­er de ma mai­son pour cuire des oeufs à ce garçon-​là.

En en­ten­dant ces mots, la mère et la fille ren­trèrent dans leurs cham­bres et se four­rèrent dans leurs lits avec la célérité de souris ef­frayées qui ren­trent dans leurs trous.

--Madame Grandet, vous avez donc un tré­sor? dit l'homme en en­trant dans la cham­bre de sa femme.

--Mon ami, je fais mes prières, at­ten­dez, répon­dit d'une voix al­térée la pau­vre mère.

--Que le di­able em­porte ton bon Dieu! ré­pli­qua Grandet en grom­me­lant.

Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout pour eux. Cette réflex­ion jette une hor­ri­ble clarté sur l'époque actuelle, où, plus qu'en au­cun autre temps, l'ar­gent domine les lois, la poli­tique et les moeurs. In­sti­tu­tions, livres, hommes et doc­trines, tout con­spire à min­er la croy­ance d'une vie fu­ture sur laque­lle l'éd­ifice so­cial est ap­puyé depuis dix-​huit cents ans. Main­tenant le cer­cueil est une tran­si­tion peu red­outée. L'avenir, qui nous at­tendait par delà le re­quiem, a été trans­posé dans le présent. Ar­riv­er _per fas et ne­fas_ au par­adis ter­restre du luxe et des jouis­sances van­iteuses, pétri­fi­er son coeur et se macér­er le corps en vue de pos­ses­sions pas­sagères, comme on souf­frait jadis le mar­tyre de la vie en vue de bi­ens éter­nels, est la pen­sée générale! pen­sée d'ailleurs écrite partout, jusque dans les lois, qui de­man­dent au lég­is­la­teur: Que payes-​tu? au lieu de lui dire: Que pens­es-​tu? Quand cette doc­trine au­ra passé de la bour­geoisie au pe­uple, que de­vien­dra le pays?

--Madame Grandet, as-​tu fi­ni? dit le vieux ton­neli­er.

--Mon ami, je prie pour toi.

--Très bi­en! bon­soir. De­main matin, nous causerons.

La pau­vre femme s'en­dor­mit comme l'écol­ier qui, n'ayant pas ap­pris ses leçons, craint de trou­ver à son réveil le vis­age ir­rité du maître. Au mo­ment où, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien en­ten­dre, Eu­génie se coula près d'elle, en chemise, pieds nus, et vint la bais­er au front.

--Oh! bonne mère, dit-​elle, de­main, je lui di­rai que c'est moi.

--Non, il t'en­ver­rait à Noy­ers. Laisse-​moi faire, il ne me mangera pas.

--En­tends-​tu, ma­man?

--Quoi?

--Hé! bi­en, _il_ pleure tou­jours.

--Va donc te couch­er, ma fille. Tu gag­neras froid aux pieds. Le car­reau est hu­mide.

Ain­si se pas­sa la journée solen­nelle qui de­vait peser sur toute la vie de la riche et pau­vre héri­tière dont le som­meil ne fut plus aus­si com­plet ni aus­si pur qu'il l'avait été jusqu'alors. As­sez sou­vent cer­taines ac­tions de la vie hu­maine parais­sent, lit­térale­ment par­lant, in­vraisem­blables, quoique vraies. Mais ne serait-​ce pas qu'on omet presque tou­jours de ré­pan­dre sur nos déter­mi­na­tions spon­tanées une sorte de lu­mière psy­chologique, en n'ex­pli­quant pas les raisons mys­térieuse­ment conçues qui les ont né­ces­sitées? Peut-​être la pro­fonde pas­sion d'Eu­génie de­vrait-​elle être analysée dans ses fib­rilles les plus déli­cates; car elle devint, di­raient quelques railleurs, une mal­adie, et in­flu­ença toute son ex­is­tence. Beau­coup de gens ai­ment mieux nier les dé­noue­ments, que de mesur­er la force des liens, des noeuds, des at­tach­es qui soudent se­crète­ment un fait à un autre dans l'or­dre moral. Ici donc le passé d'Eu­génie servi­ra, pour les ob­ser­va­teurs de la na­ture hu­maine, de garantie à la naïveté de son ir­réflex­ion et à la soudaineté des ef­fu­sions de son âme. Plus sa vie avait été tran­quille, plus vive­ment la pitié fémi­nine, le plus in­génieux des sen­ti­ments, se dé­ploya dans son âme. Aus­si, trou­blée par les événe­ments de la journée, s'éveil­la-​t-​elle, à plusieurs repris­es, pour écouter son cousin, croy­ant en avoir en­ten­du les soupirs qui depuis la veille lui re­ten­tis­saient au coeur. Tan­tôt elle le voy­ait ex­pi­rant de cha­grin, tan­tôt elle le rê­vait mourant de faim. Vers le matin, elle en­ten­dit cer­taine­ment une ter­ri­ble ex­cla­ma­tion. Aus­sitôt elle se vêtit, et ac­cou­rut au pe­tit jour, d'un pied léger, auprès de son cousin qui avait lais­sé sa porte ou­verte. La bougie avait brûlé dans la bobèche du flam­beau. Charles, vain­cu par la na­ture, dor­mait ha­bil­lé, as­sis dans un fau­teuil, la tête ren­ver­sée sur le lit; il rê­vait comme rêvent les gens qui ont l'es­tom­ac vide. Eu­génie put pleur­er à son aise; elle put ad­mir­er ce je­une et beau vis­age, mar­bré par la douleur, ces yeux gon­flés par les larmes, et qui tout en­dormis sem­blaient en­core vers­er des pleurs. Charles dev­ina sym­pa­thique­ment la présence d'Eu­génie, il ou­vrit les yeux, et la vit at­ten­drie.

--Par­don, ma cou­sine, dit-​il, ne sachant évidem­ment ni l'heure qu'il était ni le lieu où il se trou­vait.

--Il y a des coeurs qui vous en­ten­dent ici, mon cousin, et nous avons cru que vous aviez be­soin de quelque chose. Vous de­vriez vous couch­er, vous vous fa­tiguez en restant ain­si.

--Cela est vrai.

--Hé! bi­en, adieu.

Elle se sau­va, hon­teuse et heureuse d'être venue. L'in­no­cence ose seule de telles hardiess­es. In­stru­ite, la Ver­tu cal­cule aus­si bi­en que le Vice. Eu­génie, qui, près de son cousin, n'avait pas trem­blé, put à peine se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa cham­bre. Son ig­no­rante vie avait cessé tout à coup, elle raison­na, se fit mille re­proches. Quelle idée va-​t-​il pren­dre de moi? Il croira que je l'aime. C'était pré­cisé­ment ce qu'elle désir­ait le plus de lui voir croire. L'amour franc a sa pre­science et sait que l'amour ex­cite l'amour. Quel événe­ment pour cette je­une fille soli­taire, d'être ain­si en­trée furtive­ment chez un je­une homme! N'y a-​t-​il pas des pen­sées, des ac­tions qui, en amour, équiv­alent, pour cer­taines âmes, à de saintes fi­ançailles! Une heure après, elle en­tra chez sa mère, et l'ha­bil­la suiv­ant son habi­tude. Puis elles vin­rent s'as­seoir à leurs places de­vant la fenêtre et at­tendi­rent Grandet avec cette anx­iété qui glace le coeur ou l'échauffe, le serre ou le di­late suiv­ant les car­ac­tères, alors que l'on red­oute une scène, une pu­ni­tion; sen­ti­ment d'ailleurs si na­turel, que les an­imaux do­mes­tiques l'éprou­vent au point de crier pour le faible mal d'une cor­rec­tion, eux qui se taisent quand ils se blessent par in­ad­ver­tance. Le bon­homme de­scen­dit, mais il par­la d'un air dis­trait à sa femme, em­bras­sa Eu­génie, et se mit à ta­ble sans paraître penser à ses men­aces de la veille.

--Que de­vient mon neveu? l'en­fant n'est pas gê­nant.

--Mon­sieur, il dort, répon­dit Nanon.

--Tant mieux, il n'a pas be­soin de bougie, dit Grandet d'un ton gogue­nard.

Cette clé­mence in­so­lite, cette amère gai­eté frap­pèrent madame Grandet qui re­gar­da son mari fort at­ten­tive­ment. Le bon­homme ... Ici peut-​être est-​il con­ven­able de faire ob­serv­er qu'en Touraine, en An­jou, en Poitou, dans la Bre­tagne, le mot bon­homme, déjà sou­vent em­ployé pour désign­er Grandet, est décerné aux hommes les plus cru­els comme aux plus bonass­es, aus­sitôt qu'ils sont ar­rivés à un cer­tain âge. Ce titre ne préjuge rien sur la man­sué­tude in­di­vidu­elle. Le bon­homme, donc, prit son cha­peau, ses gants, et dit:

--Je vais mus­er sur la place pour ren­con­tr­er nos Cru­chot.

--Eu­génie, ton père a dé­cidé­ment quelque chose.

En ef­fet, peu dormeur, Grandet em­ploy­ait la moitié de ses nu­its aux cal­culs prélim­inaires qui don­naient à ses vues, à ses ob­ser­va­tions, à ses plans, leur éton­nante justesse et leur as­sur­aient cette con­stante réus­site de laque­lle s'émerveil­laient les Saumurois. Tout pou­voir hu­main est un com­posé de pa­tience et de temps. Les gens puis­sants veu­lent et veil­lent. La vie de l'avare est un con­stant ex­er­ci­ce de la puis­sance hu­maine mise au ser­vice de la per­son­nal­ité. Il ne s'ap­puie que sur deux sen­ti­ments: l'amour-​pro­pre et l'in­térêt; mais l'in­térêt étant en quelque sorte l'amour-​pro­pre solide et bi­en en­ten­du, l'at­tes­ta­tion con­tin­ue d'une supéri­or­ité réelle, l'amour-​pro­pre et l'in­térêt sont deux par­ties d'un même tout, l'égoïsme. De là vient peut-​être la prodigieuse cu­riosité qu'ex­ci­tent les avares ha­bile­ment mis en scène. Cha­cun tient par un fil à ces per­son­nages qui s'at­taque­nt à tous les sen­ti­ments hu­mains, en les ré­sumant tous. Où est l'homme sans désir, et quel désir so­cial se ré­soudra sans ar­gent? Grandet avait bi­en réelle­ment quelque chose, suiv­ant l'ex­pres­sion de sa femme. Il se ren­con­trait en lui, comme chez tous les avares, un per­sis­tant be­soin de jouer une par­tie avec les autres hommes, de leur gag­ner lé­gale­ment leurs écus. Im­pos­er autrui, n'est-​ce pas faire acte de pou­voir, se don­ner per­pétuelle­ment le droit de mépris­er ceux qui, trop faibles, se lais­sent ici-​bas dévor­er? Oh! qui a bi­en com­pris l'ag­neau pais­ible­ment couché aux pieds de Dieu, le plus touchant em­blème de toutes les vic­times ter­restres, celui de leur avenir, en­fin la Souf­france et la Faib­lesse glo­ri­fiées? Cet ag­neau, l'avare le laisse s'en­graiss­er, il le par­que, le tue, le cuit, le mange et le méprise. La pâ­ture des avares se com­pose d'ar­gent et de dé­dain. Pen­dant la nu­it, les idées du bon­homme avaient pris un autre cours: de là, sa clé­mence. Il avait our­di une trame pour se mo­quer des Parisiens, pour les tor­dre, les rouler, les pétrir, les faire aller, venir, suer, es­pér­er, pâlir; pour s'amus­er d'eux, lui, an­cien ton­neli­er au fond de sa salle grise, en mon­tant l'es­calier ver­moulu de sa mai­son de Saumur. Son neveu l'avait oc­cupé. Il voulait sauver l'hon­neur de son frère mort sans qu'il en coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds al­laient être placés pour trois ans, il n'avait plus qu'à gér­er ses bi­ens, il fal­lait donc un al­iment à son ac­tiv­ité mali­cieuse et il l'avait trou­vé dans la fail­lite de son frère. Ne se sen­tant rien en­tre les pat­tes à pres­sur­er, il voulait con­cass­er les Parisiens au prof­it de Charles, et se mon­tr­er ex­cel­lent frère à bon marché. L'hon­neur de la famille en­trait pour si peu de chose dans son pro­jet, que sa bonne volon­té doit être com­parée au be­soin qu'éprou­vent les joueurs de voir bi­en jouer une par­tie dans laque­lle ils n'ont pas d'en­jeu. Et les Cru­chot lui étaient néces­saires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait dé­cidé de les faire ar­riv­er chez lui, et d'y com­mencer ce soir même la comédie dont le plan ve­nait d'être conçu, afin d'être le lende­main, sans qu'il lui en coûtât un de­nier, l'ob­jet de l'ad­mi­ra­tion de sa ville. *Promess­es d'avare, ser­ments d'amour* En l'ab­sence de son père, Eu­génie eut le bon­heur de pou­voir s'oc­cu­per ou­verte­ment de son bi­en-​aimé cousin, d'épanch­er sur lui sans crainte les tré­sors de sa pitié, l'une des sub­limes supéri­or­ités de la femme, la seule qu'elle veuille faire sen­tir, la seule qu'elle par­donne à l'homme de lui laiss­er pren­dre sur lui. Trois ou qua­tre fois, Eu­génie al­la écouter la res­pi­ra­tion de son cousin; savoir s'il dor­mait, s'il se réveil­lait; puis, quand il se le­va, la crème, le café, les oeufs, les fruits, les assi­ettes, le verre, tout ce qui fai­sait par­tie du dé­je­uner, fut pour elle l'ob­jet de quelque soin. Elle grim­pa leste­ment dans le vieil es­calier pour écouter le bruit que fai­sait son cousin. S'ha­bil­lait-​il? pleu­rait-​il en­core? Elle vint jusqu'à la porte.

--Mon cousin?

--Ma cou­sine.

--Voulez-​vous dé­je­uner dans la salle ou dans votre cham­bre?

--Où vous voudrez.

--Com­ment vous trou­vez-​vous?

--Ma chère cou­sine, j'ai honte d'avoir faim.

Cette con­ver­sa­tion à travers la porte était pour Eu­génie tout un épisode de ro­man.

--Eh! bi­en, nous vous ap­porterons à dé­je­uner dans votre cham­bre, afin de ne pas con­trari­er mon père. Elle de­scen­dit dans la cui­sine avec la légèreté d'un oiseau.

--Nanon, va donc faire sa cham­bre.

Cet es­calier si sou­vent mon­té, de­scen­du, où re­ten­tis­sait le moin­dre bruit, sem­blait à Eu­génie avoir per­du son car­ac­tère de vé­tusté; elle le voy­ait lu­mineux, il par­lait, il était je­une comme elle, je­une comme son amour auquel il ser­vait. En­fin sa mère, sa bonne et in­dul­gente mère, voulut bi­en se prêter aux fan­taisies de son amour, et lorsque la cham­bre de Charles fut faite, elles al­lèrent toutes deux tenir com­pag­nie au mal­heureux: la char­ité chré­ti­enne n'or­don­nait-​elle pas de le con­sol­er? Ces deux femmes puisèrent dans la re­li­gion bon nom­bre de pe­tits sophismes pour se jus­ti­fi­er leurs dé­porte­ments. Charles Grandet se vit donc l'ob­jet des soins les plus af­fectueux et les plus ten­dres. Son coeur en­do­lori sen­tit vive­ment la douceur de cette ami­tié veloutée, de cette exquise sym­pa­thie, que ces deux âmes tou­jours con­traintes surent dé­ploy­er en se trou­vant li­bres un mo­ment dans la ré­gion des souf­frances, leur sphère na­turelle. Au­torisée par la par­en­té, Eu­génie se mit à ranger le linge, les ob­jets de toi­lette que son cousin avait ap­portés, et put s'émerveiller à son aise de chaque lux­ueuse babi­ole, des co­lifichets d'ar­gent, d'or tra­vail­lé qui lui tombaient sous la main, et qu'elle tenait longtemps sous pré­texte de les ex­am­in­er. Charles ne vit pas sans un at­ten­drisse­ment pro­fond l'in­térêt généreux que lui por­taient sa tante et sa cou­sine; il con­nais­sait as­sez la so­ciété de Paris pour savoir que dans sa po­si­tion il n'y eût trou­vé que des coeurs in­dif­férents ou froids. Eu­génie lui ap­parut dans toute la splen­deur de sa beauté spé­ciale.

Il ad­mi­ra dès lors l'in­no­cence de ces moeurs dont il se mo­quait la veille. Aus­si, quand Eu­génie prit des mains de Nanon le bol de faïence plein de café à la crème pour le lui servir avec toute l'in­gé­nu­ité du sen­ti­ment, et en lui je­tant un bon re­gard, ses yeux se mouil­lèrent-​ils de larmes, il lui prit la main et la baisa.

--Hé! bi­en, qu'avez-​vous en­core? de­man­da-​t-​elle.

--C'est des larmes de re­con­nais­sance, répon­dit-​il. Eu­génie se tour­na brusque­ment vers la chem­inée pour pren­dre les flam­beaux.

--Nanon, tenez, em­portez, dit-​elle.

Quand elle re­gar­da son cousin, elle était bi­en rouge en­core, mais au moins ses re­gards purent men­tir et ne pas pein­dre la joie ex­ces­sive qui lui inondait le coeur; mais leurs yeux ex­primèrent un même sen­ti­ment, comme leurs âmes se fondi­rent dans une même pen­sée: l'avenir était à eux. Cette douce émo­tion fut d'au­tant plus déli­cieuse pour Charles au mi­lieu de son im­mense cha­grin, qu'elle était moins at­ten­due. Un coup de marteau rap­pela les deux femmes à leurs places. Par bon­heur, elles purent re­descen­dre as­sez rapi­de­ment l'es­calier pour se trou­ver à l'ou­vrage quand Grandet en­tra; s'il les eût ren­con­trées sous la voûte, il n'en au­rait pas fal­lu da­van­tage pour ex­citer ses soupçons. Après le dé­je­uner, que le bon­homme fit sur le pouce, le garde, auquel l'in­dem­nité promise n'avait pas en­core été don­née, ar­ri­va de Froid­fond, d'où il ap­por­tait un lièvre, des per­dreaux tués dans le parc, des an­guilles et deux bro­chets dus par les me­uniers.

--Eh! eh! ce pau­vre Cornoiller, il vient comme marée en carême. Est-​ce bon à manger, ça?

--Oui, mon cher généreux mon­sieur, c'est tué depuis deux jours.

--Al­lons, Nanon, haut le pied, dit le bon­homme. Prends-​moi cela, ce sera pour le dîn­er, je ré­gale deux Cru­chot.

Nanon ou­vrit des yeux bêtes et re­gar­da tout le monde.

--Eh! bi­en, dit-​elle, où que je trou­verai du lard et des épices?

--Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-​moi sou­venir d'aller à la cave chercher du bon vin.

--Eh! bi­en, donc, mon­sieur Grandet, reprit le garde qui avait pré­paré sa ha­rangue afin de faire dé­cider la ques­tion de ses ap­pointe­ments, mon­sieur Grandet ...

--Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es un bon di­able, nous ver­rons cela de­main, je su­is trop pressé au­jourd'hui.

--Ma femme, donne-​lui cent sous, dit-​il à madame Grandet.

Il dé­cam­pa. La pau­vre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour onze francs. Elle savait que Grandet se tai­sait pen­dant quinze jours, après avoir ain­si repris, pièce à pièce, l'ar­gent qu'il lui don­nait.

--Tiens, Cornoiller, dit-​elle en lui glis­sant dix francs dans la main, quelque jour nous re­con­naîtrons tes ser­vices.

Cornoiller n'eut rien à dire. Il par­tit.

--Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier, je n'ai be­soin que de trois francs, gardez le reste. Allez, ça ira tout de même.

--Fais un bon dîn­er, Nanon, mon cousin de­scen­dra, dit Eu­génie.

--Dé­cidé­ment, il se passe ici quelque chose d'ex­traor­di­naire, dit madame Grandet. Voici la troisième fois que, depuis notre mariage, ton père donne à dîn­er.

Vers qua­tre heures, au mo­ment où Eu­génie et sa mère avaient fi­ni de met­tre un cou­vert pour six per­son­nes, et où le maître du lo­gis avait mon­té quelques bouteilles de ces vins exquis que con­ser­vent les provin­ci­aux avec amour, Charles vint dans la salle. Le je­une homme était pâle. Ses gestes, sa con­te­nance, ses re­gards et le son de sa voix eu­rent une tristesse pleine de grâce. Il ne jouait pas la douleur, il souf­frait véri­ta­ble­ment, et le voile éten­du sur ses traits par la peine lui don­nait cet air in­téres­sant qui plaît tant aux femmes. Eu­génie l'en aima bi­en da­van­tage. Peut-​être aus­si le mal­heur l'avait-​il rap­proché d'elle. Charles n'était plus ce riche et beau je­une homme placé dans une sphère in­abor­dable pour elle; mais un par­ent plongé dans une ef­froy­able mis­ère. La mis­ère en­fante l'égal­ité. La femme a cela de com­mun avec l'ange que les êtres souf­frants lui ap­par­ti­en­nent. Charles et Eu­génie s'en­tendi­rent et se par­lèrent des yeux seule­ment; car le pau­vre dandy déchu, l'or­phe­lin se mit dans un coin, s'y tint muet, calme et fi­er; mais, de mo­ment en mo­ment, le re­gard doux et ca­res­sant de sa cou­sine ve­nait luire sur lui, le con­traig­nait à quit­ter ses tristes pen­sées, à s'élancer avec elle dans les champs de l'Es­pérance et de l'Avenir où elle aimait à s'en­gager avec lui. En ce mo­ment, la ville de Saumur était plus émue du dîn­er of­fert par Grandet aux Cru­chot qu'elle ne l'avait été la veille par la vente de sa ré­colte qui con­sti­tu­ait un crime de haute trahi­son en­vers le vi­gno­ble. Si le poli­tique vi­gneron eût don­né son dîn­er dans la même pen­sée qui coû­ta la queue au chien d'Al­cib­iade, il au­rait été peut-​être un grand homme; mais trop supérieur à une ville de laque­lle il se jouait sans cesse, il ne fai­sait au­cun cas de Saumur. Les des Grassins ap­prirent bi­en­tôt la mort vi­olente et la fail­lite prob­able du père de Charles, ils ré­solurent d'aller dès le soir même chez leur client afin de pren­dre part à son mal­heur et lui don­ner des signes d'ami­tié, tout en s'in­for­mant des mo­tifs qui pou­vaient l'avoir déter­miné à in­viter, en sem­blable oc­cur­rence, les Cru­chot à dîn­er. A cinq heures pré­cis­es, le prési­dent G. de Bon­fons et son on­cle le no­taire ar­rivèrent endi­manchés jusqu'aux dents. Les con­vives se mirent à ta­ble et com­mencèrent par manger no­table­ment bi­en. Grandet était grave, Charles si­len­cieux, Eu­génie muette, madame Grandet ne par­la pas plus que de cou­tume, en sorte que ce dîn­er fut un véri­ta­ble repas de con­doléance. Quand on se le­va de ta­ble, Charles dit à sa tante et à son on­cle:

--Per­me­ttez-​moi de me re­tir­er. Je su­is obligé de m'oc­cu­per d'une longue et triste cor­re­spon­dance.

--Faites, mon neveu.

Lorsque après son dé­part le bon­homme put pré­sumer que Charles ne pou­vait rien en­ten­dre, et de­vait être plongé dans ses écri­tures, il re­gar­da sournoise­ment sa femme.

--Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin pour vous, il est sept heures et demie, vous de­vriez allez vous ser­rer dans votre porte­feuille. Bonne nu­it, ma fille.

Il em­bras­sa Eu­génie, et les deux femmes sor­tirent. Là com­mença la scène où le père Grandet, plus qu'en au­cun autre mo­ment de sa vie, em­ploya l'adresse qu'il avait ac­quise dans le com­merce des hommes, et qui lui valait sou­vent, de la part de ceux dont il mor­dait un peu trop rude­ment la peau, le surnom de _vieux chien_. Si le maire de Saumur eût porté son am­bi­tion plus haut, si d'heureuses cir­con­stances, en le faisant ar­riv­er vers les sphères supérieures de la So­ciété, l'eu­ssent en­voyé dans les con­grès où se traitaient les af­faires des na­tions, et qu'il s'y fût servi du génie dont l'avait doté son in­térêt per­son­nel, nul doute qu'il n'y eût été glo­rieuse­ment utile à la France. Néan­moins, peut-​être aus­si serait-​il égale­ment prob­able que, sor­ti de Saumur, le bon­homme n'au­rait fait qu'une pau­vre fig­ure. Peut-​être en est-​il des es­prits comme de cer­tains an­imaux, qui n'en­gen­drent plus trans­plan­tés hors des cli­mats où ils nais­sent.

--Mon ... on ... on ... on ... sieur le pré ... pré ... pré ... prési­dent, vouoouous di ... di ... di ... disi­iieeez que la faaaai­iil­lite ...

Le bre­douille­ment af­fec­té depuis si longtemps par le bon­homme et qui pas­sait pour na­turel, aus­si bi­en que la sur­dité dont il se plaig­nait par les temps de pluie, devint, en cette con­jonc­ture, si fati­gant pour les deux Cru­chot, qu'en écoutant le vi­gneron ils gri­maçaient à leur in­su, en faisant des ef­forts comme s'ils voulaient achev­er les mots dans lesquels il s'em­pê­trait à plaisir. Ici, peut-​être, de­vient-​il néces­saire de don­ner l'his­toire du bé­gayement et de la sur­dité de Grandet. Per­son­ne, dans l'An­jou, n'en­tendait mieux et ne pou­vait pronon­cer plus net­te­ment le français angevin que le rusé vi­gneron. Jadis, mal­gré toute sa fi­nesse, il avait été dupé par un Is­raélite qui, dans la dis­cus­sion, ap­pli­quait sa main à son or­eille en guise de cor­net, sous pré­texte de mieux en­ten­dre, et baragouinait si bi­en en cher­chant ses mots, que Grandet, vic­time de son hu­man­ité, se crut obligé de sug­gér­er à ce ma­lin Juif les mots et les idées que parais­sait chercher le Juif, d'achev­er lui-​même les raison­nements du­dit Juif, de par­ler comme de­vait par­ler le damné Juif, d'être en­fin le Juif et non Grandet. Le ton­neli­er sor­tit de ce com­bat bizarre, ayant con­clu le seul marché dont il ait eu à se plain­dre pen­dant le cours de sa vie com­mer­ciale. Mais s'il y perdit pé­cu­ni­aire­ment par­lant, il y gagna morale­ment une bonne leçon, et, plus tard, il en re­cueil­lit les fruits. Aus­si le bon­homme finit-​il par bénir le Juif qui lui avait ap­pris l'art d'im­pa­tien­ter son ad­ver­saire com­mer­cial; et, en l'oc­cu­pant à ex­primer sa pen­sée, de lui faire con­stam­ment per­dre de vue la si­enne. Or, au­cune af­faire n'ex­igea, plus que celle dont il s'agis­sait, l'em­ploi de la sur­dité, du bre­douille­ment, et des am­bages in­com­préhen­si­bles dans lesquels Grandet en­velop­pait ses idées. D'abord, il ne voulait pas en­doss­er la re­spon­sabil­ité de ses idées; puis, il voulait rester maître de sa pa­role, et laiss­er en doute ses véri­ta­bles in­ten­tions.

--Mon­sieur de Bon ... Bon ... Bon­fons ... Pour la sec­onde fois, depuis trois ans, Grandet nom­mait Cru­chot neveu mon­sieur de Bon­fons. Le prési­dent put se croire choisi pour gen­dre par l'ar­ti­fi­cieux bon­homme.

--Vooou­uous di ... di ... di ... disiez donc que les fai­ii­il­lites peu ... peu ... peu ... peu­vent, dan­dans ce ... er­tains cas, être em­pê ... pê ... pê ... chées pa ... par ...

--Par les tri­bunaux de com­merce eux-​mêmes. Cela se voit tous les jours, dit mon­sieur C. de Bon­fons en­four­chant l'idée du père Grandet ou croy­ant la devin­er et voulant af­fectueuse­ment la lui ex­pli­quer. Ecoutez?

--J'écoucoute, répon­dit hum­ble­ment le bon­homme en prenant la mali­cieuse con­te­nance d'un en­fant qui rit in­térieure­ment de son pro­fesseur tout en parais­sant lui prêter la plus grande at­ten­tion.

--Quand un homme con­sid­érable et con­sid­éré, comme l'était, par ex­em­ple, dé­funt mon­sieur votre frère à Paris ...

--Mon ... on frère, oui.

--Est men­acé d'une dé­con­fi­ture ...

--Caaaa s'aap­pelle dé, dé, dé­con­fi­ture?

--Oui. Que sa fail­lite de­vient im­mi­nente, le tri­bunal de com­merce, dont il est jus­ti­cia­ble (suiv­ez bi­en), a la fac­ulté, par un juge­ment, de nom­mer, à sa mai­son de com­merce, des liq­ui­da­teurs. Liq­uider n'est pas faire fail­lite, com­prenez-​vous? En faisant fail­lite, un homme est déshon­oré; mais en liq­uidant, il reste hon­nête homme.

--C'est bi­en di, di, di, dif­férent, si çaââ ne coû, ou, ou, ou, oûte pas, pas, pas plus cher, dit Grandet.

--Mais une liq­ui­da­tion peut en­core se faire, même sans le sec­ours du tri­bunal de com­merce. Car, dit le prési­dent en hu­mant sa prise de tabac, com­ment se dé­clare une fail­lite?

--Oui, je n'y ai ja­mais pen, pen, pen, pen­sé, répon­dit Grandet.

--Pre­mière­ment, reprit le mag­is­trat, par le dépôt du bi­lan au gr­effe du tri­bunal, que fait le né­go­ciant lui-​même, ou son fondé de pou­voirs, dû­ment en­reg­istré. Deux­ième­ment, à la re­quête des créanciers. Or, si le né­go­ciant ne dé­pose pas de bi­lan, si au­cun créanci­er ne re­quiert du tri­bunal un juge­ment qui dé­clare le sus­dit né­go­ciant en fail­lite, qu'ar­riverait-​il?

--Oui, i, i, voy, voy ... ons.

--Alors la famille du décédé, ses représen­tants, son hoirie; ou le né­go­ciant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est caché, liq­uident. Peut-​être voulez-​vous liq­uider les af­faires de votre frère? de­man­da le prési­dent.

--Ah! Grandet, s'écria le no­taire, ce serait bi­en. Il y a de l'hon­neur au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre nom, vous se­riez un homme ...

--Sub­lime, dit le prési­dent en in­ter­rompant son on­cle.

--Ceer­taine­ment, ré­pli­qua le vieux vi­gneron mon, mon ff­fr, fre, frère se no, no, ne noom­mait Grandet tou ... Out comme moi. Cé, ce, c'es, c'est sûr et cer­tain. Je, je, je ne ne dis pa pas non. Et, et, et, cette li, li, li, liq­ui­da­tion pou, pou, pour­rait dans touous llles cas, être sooons tous lles ra, ra, rap­ports très avan­van­tatageuse aux in, in, in, in­térêts de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir. Je ne ce, ce, ce, con­nais pas _llles ma­lins_ de Paris. Je ... su­is à Sau, au, au­mur, moi, voyez-​vous! Mes prooovins! mes fooossés, et, en, en­fin j'ai mes aaaf­faires. Je n'ai ja­mais fait de bi, bi, bil­lets. Qu'est-​ce qu'un bil­let? J'en, j'en, j'en ai beau, beau­coup reçu, je n'en ai ja­mais si, si, signé ... C, a, aaa se ssse touche, ça s'es­ss­cooompte. Voil­llà tooout ce qu, qu, que je sais. J'ai en, en, en, en­ten­du di, di, dire qu'ooooon pou, ou, ou­vait rachechecheter les bi, bi, bi ...

--Oui, dit le prési­dent. L'on peut ac­quérir les bil­lets sur la place, moyen­nant tant pour cent. Com­prenez-​vous?

Grandet se fit un cor­net de sa main, l'ap­pli­qua sur son or­eille, et le prési­dent lui répé­ta sa phrase.

--Mais, répon­dit le vi­gneron, il y a ddddonc à boire et à manger dan, dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, à mon âââge, de toooutes ce, ce, ces chooos­es-​là. Je doi, dois re, es­ter i, i, ici pour ve, ve, veiller au grain. Le grain, s'aa­ma, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec le grain qu'on pai, paye. Aa­vant, tout, faut, ve, ve, veiller aux, aux ré, ré, ré­coltes. J'ai des aaaf­faires ma, ma, ma­jeures à Froid­fond et des in­té, té, téres­santes. Je ne puis pas a, a, aban­don­ner ma, ma, ma, mai­son pooour des _em, em, em­br­rrrououil­ll­la­mi gentes_ de, de, de tooous les di, di­aâblles, où je ne cooom­pre, prends rien. Voous dites que, que je de­vrais, pour li, li, li, liq­uider, pour ar­rêter la déc­la­ra­tion de fail­lite, être à Paris. On ne peut pas se trooou, ou­ver à la fois en, en, en deux en­droits, à moins d'être pe, pe, pe, pe­tit oiseau ... Et ...

--Et, je vous en­tends, s'écria le no­taire. Eh! bi­en, mon vieil, ami, vous avez des amis, de vieux amis, ca­pa­bles de dévoue­ment pour vous.

--Al­lons donc, pen­sait en lui-​même le vi­gneron, dé­cidez-​vous donc!

--Et si quelqu'un par­tait pour Paris, y cher­chait le plus fort créanci­er de votre frère Guil­laume, lui di­sait ...

--Mi, min, minute, ici, reprit le bon­homme, lui di­sait. Quoi? Quelque, que cho, chooo, chose ce, ce, comme ça:

--Mon­sieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, mon­sieur Grandet, det, det de Saumur par là. Il aime son frère, il aime son ne, ne, neveu. Grandet est un bon pa, pa, par­ent, et il a de très bonnes in­ten­tions. Il a bi­en ven­du sa ré, ré, ré­colte. Ne dé­clarez pas la fa, fa, fa, fa, fail­lite, aaassem­blez-​vous, no, no, nom­mez des li, li, liq­ui­da­teurs. Aaalors Grandet ve, éé, er­ra. Voous au, au, au­rez ez bi­en da­van­tage en liq­uidant qu'en lai, lai, lais­sant les gens de jus­tice y met­tre le né, né, nez ... Hein! pas vrai?

--Juste! dit le prési­dent.

--Parce que, voyez-​vous, mon­sieur de Bon, Bon, Bon, fons, faut voir, avant de se dé, dé­cider. Qui ne, ne, ne, peut, ne, ne peut. En toute af, af, af­faire ooonénéreuse, poour ne pas se ru, ru, rui, ru­in­er, il faut con­naître les ressources et les charges. Hein! pas vrai?

--Cer­taine­ment, dit le prési­dent. Je su­is d'avis, moi, qu'en quelques mois de temps l'on pour­ra ra­cheter les créances pour une somme de, et pay­er in­té­grale­ment par ar­range­ment. Ha! ha! l'on mène les chiens bi­en loin en leur mon­trant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu de déc­la­ra­tion de fail­lite et que vous tenez les titres de créances, vous de­venez blanc comme neige.

--Comme né, né, neige, répé­ta Grandet en re­faisant un cor­net de sa main. Je ne com­prends pas la né, né, neige.

--Mais, cria le prési­dent, écoutez-​moi donc, alors.

--J'é, j'é, j'écoute.

--Un ef­fet est une marchan­dise qui peut avoir sa hausse et sa baisse. Ce­ci est une dé­duc­tion du principe de Jérémie Ben­tham sur l'usure. Ce pub­li­ciste a prou­vé que le préjugé qui frap­pait de répro­ba­tion les usuri­ers était une sot­tise.

--Ouais! fit le bon­homme.

--At­ten­du qu'en principe, selon Ben­tham, l'ar­gent est une marchan­dise, et que ce qui représente l'ar­gent de­vient égale­ment marchan­dise, reprit le prési­dent; at­ten­du qu'il est no­toire que, soumise aux vari­ations habituelles qui régis­sent les choses com­mer­ciales, la marchan­dise- bil­let, por­tant telle ou telle sig­na­ture, comme tel ou tel ar­ti­cle, abonde ou manque sur la place, qu'elle est chère ou tombe à rien, le tri­bunal or­donne ... (tiens! que je su­is bête, par­don), je su­is d'avis que vous pour­rez ra­cheter votre frère pour vingt-​cinq du cent.

--Vooous le no, no, no, nom­mez Jé, Jé, Jé, Jérémie Ben ...

--Ben­tham, un Anglais.

--Ce Jérémie-​là nous fera éviter bi­en des lamen­ta­tions dans les af­faires, dit le no­taire en ri­ant.

--Ces Anglais ont qué, qué, quelque­fois du bon, bon sens, dit Grandet. Ain­si, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Ben­tham, si les ef­fets de mon frère ... va, va, va, va, va­lent ... ne va­lent pas. Si. Je, je, je, dis bi­en, n'est-​ce pas? Cela me paraît clair ... Les créanciers seraient ... Non, ne seraient pas. Je m'een, en­tends.

--Lais­sez-​moi vous ex­pli­quer tout ce­ci, dit le prési­dent. En Droit, si vous pos­sédez les titres de toutes les créances dues par la mai­son Grandet, votre frère ou ses hoirs ne doivent rien à per­son­ne. Bi­en.

--Bi­en, répé­ta le bon­homme.

--En équité, si les ef­fets de votre frère se né­go­cient (né­go­cient, en­ten­dez-​vous bi­en ce terme?) sur la place à tant pour cent de perte; si l'un de vos amis a passé par là; s'il les a ra­chetés, les créanciers n'ayant été con­traints par au­cune vi­olence à les don­ner, la suc­ces­sion de feu Grandet de Paris se trou­ve loyale­ment quitte.

--C'est vrai, les a, a, a, af­faires sont les af­faires, dit le ton­neli­er. Cela pooooosé ... Mais, néan­moins, vous com­pre, ne, ne, ne, nez, que c'est di, di, di, dif­fi­cile ... Je, je, je n'ai pas d'aaar­gent, ni, ni, ni le temps, ni le temps, ni ...

--Oui, vous ne pou­vez pas vous déranger. Hé! bi­en, je vous of­fre d'aller à Paris (vous me tien­driez compte du voy­age, c'est une mis­ère). J'y vois les créanciers, je leur par­le, j'ater­moie, et tout s'ar­range avec un sup­plé­ment de payement que vous ajoutez aux valeurs de la liq­ui­da­tion, afin de ren­tr­er dans les titres de créances.

--Mais nooonous ver­rons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, je ne veux pas m'en, en, en, en­gager sans, sans, que ... Qui, qui, qui, ne, ne peut, ne peut. Vooouous com­prenez?

--Cela est juste.

--J'ai la tête ca, ca, cassée de ce que, que voous, vous m'a, a, a, avez dé, dé, dé­cliqué là. Voilà la, la, pre­mière fois de ma vie que je, je su­is fooor­cé de son, songer à de ...

--Oui, vous n'êtes pas ju­riscon­sulte.

--Je, je su­is un pau, pau, pau­vre vi­gneron, et ne sais rien de ce que vou, vou, vous venez de dire; il fau, fau, faut que j'é, j'é, j'étudie çççà.

--Hé! bi­en, reprit le prési­dent en se posant comme pour ré­sumer la dis­cus­sion.

--Mon neveu?... fit le no­taire d'un ton de re­proche en l'in­ter­rompant.

--Hé! bi­en, mon on­cle, répon­dit le prési­dent.

--Laisse donc mon­sieur Grandet t'ex­pli­quer ses in­ten­tions. Il s'ag­it en ce mo­ment d'un man­dat im­por­tant. Notre cher ami doit le définir con­grûm ...

Un coup de marteau qui an­nonça l'ar­rivée de la famille des Grassins, leur en­trée et leurs salu­ta­tions em­pêchèrent Cru­chot d'achev­er sa phrase. Le no­taire fut con­tent de cette in­ter­rup­tion; déjà Grandet le re­gar­dait de travers, et sa loupe in­di­quait un or­age in­térieur; mais d'abord le pru­dent no­taire ne trou­vait pas con­ven­able à un prési­dent de tri­bunal de pre­mière in­stance d'aller à Paris pour y faire ca­pit­uler des créanciers et y prêter les mains à un tripotage qui frois­sait les lois de la stricte pro­bité; puis, n'ayant pas en­core en­ten­du le père Grandet ex­pri­mant la moin­dre vel­léité de pay­er quoi que ce fût, il trem­blait in­stinc­tive­ment de voir son neveu en­gagé dans cette af­faire. Il prof­ita donc du mo­ment où les des Grassins en­traient pour pren­dre le prési­dent par le bras et l'at­tir­er dans l'em­bra­sure de la fenêtre.

--Tu t'es bi­en suff­isam­ment mon­tré mon neveu; mais as­sez de dévoue­ment comme ça. L'en­vie d'avoir la fille t'aveu­gle. Di­able! il n'y faut pas aller comme une corneille qui abat des noix. Laisse-​moi main­tenant con­duire la bar­que, aide seule­ment à la ma­noeu­vre. Est-​ce bi­en ton rôle de com­pro­met­tre ta dig­nité de mag­is­trat dans une pareille ...

Il n'ache­va pas; il en­tendait mon­sieur des Grassins dis­ant au vieux ton­neli­er en lui ten­dant la main:

--Grandet nous avons ap­pris l'af­freux mal­heur ar­rivé dans votre famille, le désas­tre de la mai­son Guil­laume Grandet et la mort de votre frère; nous venons vous ex­primer toute la part que nous prenons à ce triste événe­ment.

--Il n'y a d'autre mal­heur, dit le no­taire en in­ter­rompant le ban­quier, que la mort de mon­sieur Grandet ju­nior. En­core ne se serait-​il pas tué s'il avait eu l'idée d'ap­pel­er son frère à son sec­ours. Notre vieil ami qui a de l'hon­neur jusqu'au bout des on­gles compte liq­uider les dettes de la mai­son Grandet de Paris. Mon neveu le prési­dent pour lui éviter les tra­cas d'une af­faire tout ju­di­ci­aire lui of­fre de par­tir sur-​le-​champ pour Paris afin de tran­siger avec les créanciers et les sat­is­faire con­ven­able­ment.

Ces paroles con­fir­mées par l'at­ti­tude du vi­gneron qui se ca­res­sait le men­ton sur­prirent étrange­ment les trois des Grassins qui pen­dant le chemin avaient médit tout à loisir de l'avarice de Grandet en l'ac­cu­sant presque d'un frat­ri­cide.

--Ah! je le savais bi­en s'écria le ban­quier en re­gar­dant sa femme. Que te di­sais-​je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'hon­neur jusqu'au bout des cheveux, et ne souf­frira pas que son nom reçoive la plus légère at­teinte! L'ar­gent sans l'hon­neur est une mal­adie. Il y a de l'hon­neur dans nos provinces! Cela est bi­en, très bi­en Grandet. Je su­is un vieux mil­itaire, je ne sais pas déguis­er ma pen­sée; je la dis rude­ment: cela est, mille ton­nerres! sub­lime.

--Aaalors llle su ... su ... sub ... sub­lime est bi ... bi ... bi­en cher, répon­dit le bon­homme pen­dant que le ban­quier lui sec­ouait chaleureuse­ment la main.

--Mais ce­ci, mon brave Grandet, n'en dé­plaise à mon­sieur le prési­dent, reprit des Grassins, est une af­faire pure­ment com­mer­ciale, et veut un né­go­ciant con­som­mé. Ne faut-​il pas se con­naître aux comptes de re­tour, débours, cal­culs d'in­térêts? Je dois aller à Paris pour mes af­faires, et je pour­rais alors me charg­er de ...

--Nous ver­rions donc à tâ ... tâ ... tâch­er de nous aaaar­ranger tou ... tous deux dans les po ... po ... po ... pos­si­bil­ités rel­atives et sans m'en ... m'en ... m'en­gager à quelque chose que je ... je ... je ne voooou ... oudrais pas faire, dit Grandet en bé­gayant. Parce que, voyez-​vous, mon­sieur le prési­dent me de­mandait na­turelle­ment les frais du voy­age.

Le bon­homme ne bre­douil­la plus ces derniers mots.

--Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'être à Paris. Je pay­erais volon­tiers pour y aller, moi.

Et elle fit un signe à son mari comme pour l'en­cour­ager à souf­fler cette com­mis­sion à leurs ad­ver­saires coûte que coûte; puis elle re­gar­da fort ironique­ment les deux Cru­chot, qui prirent une mine pi­teuse. Grandet saisit alors le ban­quier par un des bou­tons de son habit et l'at­ti­ra dans un coin.

--J'au­rais bi­en plus de con­fi­ance en vous que dans le prési­dent, lui dit-​il. Puis il y a des an­guilles sous roche, ajou­ta-​t-​il en re­muant sa loupe. Je veux me met­tre dans la rente; j'ai quelques mil­liers de francs de rente à faire acheter, et je ne veux plac­er qu'à qua­tre-​vingts francs. Cette mé­canique baisse, dit-​on, à la fin des mois. Vous vous con­nais­sez à ça, pas vrai?

--Par­dieu! Eh! bi­en, j'au­rais donc quelques mille livres de rente à lever pour vous?

--Pas grand'chose pour com­mencer. _Mo­tus_! Je veux jouer ce jeu-​là sans qu'on n'en sache rien. Vous me con­cluriez un marché pour la fin du mois; mais n'en dites rien aux Cru­chot, ça les taquin­erait. Puisque vous allez à Paris, nous y ver­rons en même temps, pour mon pau­vre neveu, de quelle couleur sont les atouts.

--Voilà qui est en­ten­du. Je par­ti­rai de­main en poste, dit à haute voix des Grassins, et je viendrai pren­dre vos dernières in­struc­tions à ... à quelle heure?

--A cinq heures, avant le dîn­er, dit le vi­gneron en se frot­tant les mains.

Les deux par­tis restèrent en­core quelques in­stants en présence.

Des Grassins dit après une pause en frap­pant sur l'épaule de Grandet:

--Il fait bon avoir de bons par­ents comme ça ...

--Oui, oui, sans que ça paraisse, répon­dit Grandet, je su­is un bon pa ... par­ent. J'aimais mon frère, et je le prou­verai bi­en si si ça ne ne coûte pas ...

--Nous al­lons vous quit­ter, Grandet, lui dit le ban­quier en l'in­ter­rompant heureuse­ment avant qu'il n'achevât sa phrase. Si j'avance mon dé­part, il faut met­tre en or­dre quelques af­faires.

--Bi­en, bi­en. Moi-​même, raa ... ap­port à ce que vou­vous savez je je vais me rerere­tir­er dans ma cham ... am­bre des dédélibéra­tions, comme dit le prési­dent Cru­chot.

--Peste! je ne su­is plus mon­sieur de Bon­fons, pen­sa tris­te­ment le mag­is­trat dont la fig­ure prit l'ex­pres­sion de celle d'un juge en­nuyé par une plaidoirie.

Les chefs des deux familles ri­vales s'en al­lèrent en­sem­ble. Ni les uns ni les autres ne songeaient plus à la trahi­son dont s'était ren­du coupable Grandet le matin en­vers le pays vi­gno­ble, et se sondèrent mutuelle­ment, mais en vain, pour con­naître ce qu'ils pen­saient sur les in­ten­tions réelles du bon­homme en cette nou­velle af­faire.

--Venez-​vous chez madame Dor­son­val avec nous? dit des Grassins au no­taire.

--Nous irons plus tard, répon­dit le prési­dent. Si mon on­cle le per­met, j'ai promis à made­moi­selle de Gribeau­court de lui dire un pe­tit bon­soir, et nous nous y ren­drons d'abord.

--Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les des Grassins furent à quelques pas des deux Cru­chot, Adolphe dit à son père:

--Ils fu­ment joli­ment, hein?

--Tais-​toi donc, mon fils, lui ré­pli­qua sa mère, ils peu­vent en­core nous en­ten­dre. D'ailleurs ce que tu dis n'est pas de bon goût et sent l'Ecole de Droit.

--Eh! bi­en, mon on­cle, s'écria le mag­is­trat quand il vit les des Grassins éloignés, j'ai com­mencé par être le prési­dent de Bon­fons, et j'ai fi­ni par être tout sim­ple­ment un Cru­chot.

--J'ai bi­en vu que ça te con­trari­ait; mais le vent était aux des Grassins. Es-​tu bête, avec tout ton es­prit?... Laisse-​les s'em­bar­quer sur un _nous ver­rons_ du père Grandet, et tiens-​toi tran­quille, mon pe­tit: Eu­génie n'en sera pas moins ta femme.

En quelques in­stants la nou­velle de la mag­nanime ré­so­lu­tion de Grandet se ré­pan­dit dans trois maisons à la fois, et il ne fut plus ques­tion dans toute la ville que de ce dévoue­ment frater­nel. Cha­cun par­don­nait à Grandet sa vente faite au mépris de la foi ju­rée en­tre les pro­prié­taires, en ad­mi­rant son hon­neur, en van­tant une générosité dont on ne le croy­ait pas ca­pa­ble. Il est dans le car­ac­tère français de s'en­thou­si­as­mer, de se colér­er, de se pas­sion­ner pour le météore du mo­ment, pour les bâ­tons flot­tants de l'ac­tu­al­ité. Les êtres col­lec­tifs, les pe­uples, seraient-​ils donc sans mé­moire?

Quand le père Grandet eut fer­mé sa porte, il ap­pela Nanon.

--Ne lâche pas le chien et ne dors pas, nous avons à tra­vailler en­sem­ble. A onze heures Cornoiller doit se trou­ver à ma porte avec le berlin­got de Froid­fond. Ecoute-​le venir afin de l'em­pêch­er de cogn­er, et dis-​lui d'en­tr­er tout belle­ment. Les lois de po­lice défend­ent le tapage noc­turne. D'ailleurs le quarti­er n'a pas be­soin de savoir que je vais me met­tre en route.

Ayant dit, Grandet re­mon­ta dans son lab­ora­toire, où Nanon l'en­ten­dit re­muant, fouil­lant, al­lant, venant, mais avec pré­cau­tion. Il ne voulait évidem­ment réveiller ni sa femme ni sa fille, et surtout ne point ex­citer l'at­ten­tion de son neveu, qu'il avait com­mencé par maudire en aperce­vant de la lu­mière dans sa cham­bre. Au mi­lieu de la nu­it, Eu­génie, préoc­cupée de son cousin, crut avoir en­ten­du la plainte d'un mourant, et pour elle ce mourant était Charles: elle l'avait quit­té si pâle, si dés­espéré! peut-​être s'était-​il tué. Soudain elle s'en­velop­pa d'une coiffe, es­pèce de pelisse à ca­pu­chon, et voulut sor­tir. D'abord une vive lu­mière qui pas­sait par les fentes de sa porte lui don­na peur du feu; puis elle se ras­sura bi­en­tôt en en­ten­dant les pas pe­sants de Nanon et sa voix mêlée au hen­nisse­ment de plusieurs chevaux.

--Mon père en­lèverait-​il mon cousin? se dit-​elle en en­tr'ou­vrant sa porte avec as­sez de pré­cau­tion pour l'em­pêch­er de crier, mais de manière à voir ce qui se pas­sait dans le cor­ri­dor.

Tout à coup son oeil ren­con­tra celui de son père, dont le re­gard, quelque vague et in­sou­ciant qu'il fût, la glaça de ter­reur. Le bon­homme et Nanon étaient ac­cou­plés par un gros gour­din dont chaque bout re­po­sait sur leur épaule droite et soute­nait un câble auquel était at­taché un bar­il­let sem­blable à ceux que le père Grandet s'amu­sait à faire dans son fournil à ses mo­ments per­dus.

--Sainte Vierge! mon­sieur, ça pèse-​t-​il?... dit à voix basse la Nanon.

--Quel mal­heur que ce ne soit que des gros sous! répon­dit le bon­homme. Prends garde de heurter le chan­de­lier.

Cette scène était éclairée par une seule chan­delle placée en­tre deux bar­reaux de la rampe.

--Cornoiller, dit Grandet à son garde _in part­ibus_, as-​tu pris tes pis­to­lets?

--Non, mon­sieur. Pardé! quoi qu'il y a donc à crain­dre pour vos gros sous?...

--Oh! rien, dit le père Grandet.

--D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fer­miers ont choisi pour vous leurs meilleurs chevaux.

--Bi­en, bi­en. Tu ne leur as pas dit où j'al­lais?

--Je ne le savais point.

--Bi­en. La voiture est solide?

--Ca, notre maître? ha! ben, ça porterait trois mille. Qu'est-​ce que ça pèse donc vos méchants bar­ils?

--Tiens, dit Nanon, je le savons bi­en! Y a ben près de dix-​huit cents.

--Veux-​tu te taire, Nanon! Tu di­ras à ma femme que je su­is al­lé à la cam­pagne. Je serai revenu pour dîn­er. Va bon train, Cornoiller, faut être à Angers avant neuf heures.

La voiture par­tit. Nanon ver­rouil­la la grande porte, lâcha le chien, se coucha l'épaule meur­trie, et per­son­ne dans le quarti­er ne soupçon­na ni le dé­part de Grandet ni l'ob­jet de son voy­age. La dis­cré­tion du bon­homme était com­plète. Per­son­ne ne voy­ait ja­mais un sou dans cette mai­son pleine d'or. Après avoir ap­pris dans la mat­inée par les causeries du port que l'or avait dou­blé de prix par suite de nom­breux arme­ments en­trepris à Nantes, et que des spécu­la­teurs étaient ar­rivés à Angers pour en acheter, le vieux vi­gneron par un sim­ple em­prunt de chevaux fait à ses fer­miers, se mit en mesure d'aller y ven­dre le sien et d'en rap­porter en valeurs du re­ceveur-​général sur le tré­sor la somme néces­saire à l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio.

--Mon père s'en va, dit Eu­génie qui du haut de l'es­calier avait tout en­ten­du. Le si­lence était rétabli dans la mai­son, et le loin­tain roule­ment de la voiture, qui ces­sa par de­grés, ne re­ten­tis­sait déjà plus dans Saumur en­dor­mi. En ce mo­ment, Eu­génie en­ten­dit en son coeur, avant de l'écouter par l'or­eille, une plainte qui perça les cloi­sons, et qui ve­nait de la cham­bre de son cousin. Une bande lu­mineuse, fine au­tant que le tran­chant d'un sabre, pas­sait par la fente de la porte et coupait hor­izon­tale­ment les balus­tres du vieil es­calier.

--Il souf­fre, dit-​elle en grim­pant deux march­es. Un sec­ond gémisse­ment la fit ar­riv­er sur le palier de la cham­bre. La porte était en­tr'ou­verte, elle la pous­sa. Charles dor­mait la tête penchée en de­hors du vieux fau­teuil, sa main avait lais­sé tomber la plume et touchait presque à terre. La res­pi­ra­tion sac­cadée que né­ces­si­tait la pos­ture du je­une homme ef­fraya soudain Eu­génie, qui en­tra prompte­ment.

--Il doit être bi­en fa­tigué, se dit-​elle en re­gar­dant une dizaine de let­tres ca­chetées, elle en lut les adress­es: A messieurs Far­ry, Breil­man et Cie, car­rossiers.

--A mon­sieur Buis­son, tailleur, etc.

--Il a sans doute ar­rangé toutes ses af­faires pour pou­voir bi­en­tôt quit­ter la France, pen­sa-​t-​elle. Ses yeux tombèrent sur deux let­tres ou­vertes. Ces mots qui en com­mençaient une: «Ma chère An­nette ...»lui causèrent un éblouisse­ment. Son coeur pal­pi­ta, ses pieds se clouèrent sur le car­reau. Sa chère An­nette, il aime, il est aimé! Plus d'es­poir! Que lui dit-​il? Ces idées lui traver­sèrent la tête et le coeur. Elle li­sait ces mots partout, même sur les car­reaux, en traits de flammes.

--Déjà renon­cer à lui! Non, je ne li­rai pas cette let­tre. Je dois m'en aller. Si je la li­sais, cepen­dant? Elle re­gar­da Charles, lui prit douce­ment la tête, la posa sur le dos du fau­teuil, et il se lais­sa faire comme un en­fant qui, même en dor­mant, con­naît en­core sa mère et reçoit, sans s'éveiller, ses soins et ses bais­ers. Comme une mère, Eu­génie rel­eva la main pen­dante, et, comme une mère, elle baisa douce­ment les cheveux. Chère An­nette! Un dé­mon lui cri­ait ces deux mots aux or­eilles.

--Je sais que je fais peut-​être mal, mais je li­rai la let­tre, dit-​elle. Eu­génie dé­tour­na la tête, car sa no­ble pro­bité gron­da. Pour la pre­mière fois de sa vie, le bi­en et le mal étaient en présence dans son coeur. Jusque-​là elle n'avait eu à rou­gir d'au­cune ac­tion. La pas­sion, la cu­riosité l'em­portèrent. A chaque phrase, son coeur se gon­fla da­van­tage, et l'ardeur pi­quante qui an­ima sa vie pen­dant cette lec­ture lui ren­dit en­core plus friands les plaisirs du pre­mier amour.

«Ma chère An­nette, rien ne de­vait nous sé­par­er, si ce n'est le mal­heur qui m'ac­ca­ble et qu'au­cune pru­dence hu­maine n'au­rait su prévoir. Mon père s'est tué, sa for­tune et la mi­enne sont en­tière­ment per­dues. Je su­is or­phe­lin à un âge où, par la na­ture de mon éd­uca­tion, je puis pass­er pour un en­fant; et je dois néan­moins me relever homme de l'abîme où je su­is tombé. Je viens d'em­ploy­er une par­tie de cette nu­it à faire mes cal­culs. Si je veux quit­ter la France en hon­nête homme, et ce n'est pas un doute, je n'ai pas cent francs à moi pour aller ten­ter le sort aux In­des ou en Amérique. Oui, ma pau­vre An­na, j'irai chercher la for­tune sous les cli­mats les plus meur­tri­ers. Sous de tels cieux, elle est sûre et prompte, m'a-​t-​on dit. Quant à rester à Paris, je ne saurais. Ni mon âme ni mon vis­age ne sont faits à sup­port­er les af­fronts, la froideur, le dé­dain qui at­ten­dent l'homme ru­iné, le fils du fail­li! Bon Dieu! de­voir deux mil­lions?... J'y serais tué en du­el dans la pre­mière se­maine. Aus­si n'y re­tourn­erai-​je point. Ton amour, le plus ten­dre et le plus dévoué qui ja­mais ait en­nobli le coeur d'un homme, ne saurait m'y at­tir­er. Hélas! ma bi­en-​aimée, je n'ai point as­sez d'ar­gent pour aller là où tu es, don­ner, re­cevoir un dernier bais­er, un bais­er où je puis­erais la force néces­saire à mon en­treprise. »

--Pau­vre Charles, j'ai bi­en fait de lire! J'ai de l'or, je le lui don­nerai, dit Eu­génie.

Elle reprit sa lec­ture après avoir es­suyé ses pleurs.

«Je n'avais point en­core songé aux mal­heurs de la mis­ère. Si j'ai les cent louis in­dis­pens­ables au pas­sage, je n'au­rai pas un sou pour me faire une pa­cotille. Mais non, je n'au­rai ni cent louis ni un louis, je ne con­naî­trai ce qui me restera d'ar­gent qu'après le rè­gle­ment de mes dettes à Paris. Si je n'ai rien, j'irai tran­quille­ment à Nantes, je m'y em­bar­querai sim­ple matelot, et je com­mencerai là-​bas comme ont com­mencé les hommes d'én­ergie qui, je­unes, n'avaient pas un sou, et sont revenus, rich­es, des In­des. Depuis ce matin, j'ai froide­ment en­vis­agé mon avenir. Il est plus hor­ri­ble pour moi que pour tout autre, moi choyé par une mère qui m'ado­rait, chéri par le meilleur des pères, et qui, à mon début dans le monde, ai ren­con­tré l'amour d'une An­na! Je n'ai con­nu que les fleurs de la vie: ce bon­heur ne pou­vait pas dur­er. J'ai néan­moins, ma chère An­nette, plus de courage qu'il n'était per­mis à un in­sou­ciant je­une homme d'en avoir, surtout à un je­une homme habitué aux ca­jo­leries de la plus déli­cieuse femme de Paris, bercé dans les joies de la famille, à qui tout souri­ait au lo­gis, et dont les désirs étaient des lois pour un père ... Oh! mon père, An­nette, il est mort ... Eh! bi­en, j'ai réfléchi à ma po­si­tion, j'ai réfléchi à la ti­enne aus­si. J'ai bi­en vieil­li en vingt-​qua­tre heures. Chère An­na, si, pour me garder près de toi, dans Paris, tu sac­ri­fi­ais toutes les jouis­sances de ton luxe, ta toi­lette, ta loge à l'Opéra, nous n'ar­rive­ri­ons pas en­core au chiffre des dépens­es néces­saires à ma vie dis­sipée; puis je ne saurais ac­cepter tant de sac­ri­fices. Nous nous quit­tons donc au­jourd'hui pour tou­jours. »

--Il la quitte, Sainte Vierge! Oh! bon­heur!

Eu­génie sauta de joie. Charles fit un mou­ve­ment, elle en eut froid de ter­reur; mais, heureuse­ment pour elle, il ne s'éveil­la pas. Elle reprit:

«Quand re­viendrai-​je? je ne sais. Le cli­mat des In­des vieil­lit prompte­ment un Eu­ropéen, et surtout un Eu­ropéen qui tra­vaille. Met­tons-​nous à dix ans d'ici. Dans dix ans, ta fille au­ra dix-​huit ans, elle sera ta com­pagne, ton es­pi­on. Pour toi, le monde sera bi­en cru­el, ta fille le sera peut-​être da­van­tage. Nous avons vu des ex­em­ples de ces juge­ments mondains et de ces in­grat­itudes de je­unes filles; sa­chons en prof­iter. Garde au fond de ton âme comme je le garderai moi-​même le sou­venir de ces qua­tre an­nées de bon­heur, et sois fidèle, si tu peux, à ton pau­vre ami. Je ne saurais toute­fois l'ex­iger, parce que, vois-​tu, ma chère An­nette, je dois me con­former à ma po­si­tion, voir bour­geoise­ment la vie, et la chiffr­er au plus vrai. Donc je dois penser au mariage, qui de­vient une des né­ces­sités de ma nou­velle ex­is­tence; et je t'avouerai que j'ai trou­vé ici, à Saumur, chez mon on­cle, une cou­sine dont les manières, la fig­ure, l'es­prit et le coeur te plairaient, et qui, en out­re, me paraît avoir ... »

--Il de­vait être bi­en fa­tigué, pour avoir cessé de lui écrire, se dit Eu­génie en voy­ant la let­tre ar­rêtée au mi­lieu de cette phrase.

Elle le jus­ti­fi­ait! N'était-​il pas im­pos­si­ble alors que cette in­no­cente fille s'aperçût de la froideur em­preinte dans cette let­tre? Aux je­unes filles re­ligieuse­ment élevées, ig­no­rantes et pures, tout est amour dès qu'elles met­tent le pied dans les ré­gions en­chan­tées de l'amour. Elles y marchent en­tourées de la céleste lu­mière que leur âme pro­jette, et qui re­jail­lit en rayons sur leur amant; elles le col­orent des feux de leur pro­pre sen­ti­ment et lui prê­tent leurs belles pen­sées. Les er­reurs de la femme vi­en­nent presque tou­jours de sa croy­ance au bi­en, ou de sa con­fi­ance dans le vrai. Pour Eu­génie, ces mots: Ma chère An­nette, ma bi­en-​aimée, lui ré­son­naient au coeur comme le plus joli lan­gage de l'amour, et lui ca­res­saient l'âme comme, dans son en­fance, les notes di­vines du _Ven­ite adore­mus_, red­ites par l'orgue, lui ca­ressèrent l'or­eille. D'ailleurs, les larmes qui baig­naient en­core les yeux de Charles lui ac­cu­saient toutes les no­bless­es de coeur par lesquelles une je­une fille doit être sé­duite. Pou­vait-​elle savoir que si Charles aimait tant son père et le pleu­rait si véri­ta­ble­ment, cette ten­dresse ve­nait moins de la bon­té de son coeur que des bon­tés pa­ter­nelles? Mon­sieur et madame Guil­laume Grandet, en sat­is­faisant tou­jours les fan­taisies de leur fils, en lui don­nant tous les plaisirs de la for­tune, l'avaient em­pêché de faire les hor­ri­bles cal­culs dont sont plus ou moins coupables, à Paris, la plu­part des en­fants quand, en présence des jouis­sances parisi­ennes, ils for­ment des désirs et conçoivent des plans qu'ils voient avec cha­grin in­ces­sam­ment ajournés et re­tardés par la vie de leurs par­ents. La prodi­gal­ité du père al­la donc jusqu'à se­mer dans le coeur de son fils un amour fil­ial vrai, sans ar­rière-​pen­sée. Néan­moins, Charles était un en­fant de Paris, habitué par les moeurs de Paris, par An­nette elle-​même, à tout cal­culer, déjà vieil­lard sous le masque du je­une homme. Il avait reçu l'épou­vantable éd­uca­tion de ce monde, où, dans une soirée, il se com­met en pen­sées, en paroles, plus de crimes que la Jus­tice n'en punit aux Cours d'as­sis­es, où les bons mots as­sas­si­nent les plus grandes idées, où l'on ne passe pour fort qu'au­tant que l'on voit juste; et là, voir juste, c'est ne croire à rien, ni aux sen­ti­ments, ni aux hommes, ni même aux événe­ments: on y fait de faux événe­ments. Là, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse d'un ami, savoir se met­tre poli­tique­ment au-​dessus de tout ce qui ar­rive; pro­vi­soire­ment, ne rien ad­mir­er, ni les oeu­vres d'art, ni les no­bles ac­tions, et don­ner pour mo­bile à toute chose l'in­térêt per­son­nel. Après mille folies, la grande dame, la belle An­nette, forçait Charles à penser grave­ment; elle lui par­lait de sa po­si­tion fu­ture, en lui pas­sant dans les cheveux une main par­fumée; en lui re­faisant une boucle, elle lui fai­sait cal­culer la vie: elle le fémin­isait et le matéri­al­isait. Dou­ble cor­rup­tion, mais cor­rup­tion élé­gante et fine, de bon goût.

--Vous êtes ni­ais, Charles, lui di­sait-​elle. J'au­rai bi­en de la peine à vous ap­pren­dre le monde. Vous avez été très mal pour mon­sieur des Lu­peaulx. Je sais bi­en que c'est un homme peu hon­or­able; mais at­ten­dez qu'il soit sans pou­voir, alors vous le mépris­erez à votre aise. Savez-​vous ce que madame Cam­pan nous di­sait?

--Mes en­fants, tant qu'un homme est au Min­istère, adorez-​le; tombe-​t-​il, aidez à le traîn­er à la voirie. Puis­sant, il est une es­pèce de dieu; détru­it, il est au-​dessous de Marat dans son égout, parce qu'il vit et que Marat était mort. La vie est une suite de com­bi­naisons, et il faut les étudi­er, les suiv­re, pour ar­riv­er à se main­tenir tou­jours en bonne po­si­tion.

Charles était un homme trop à la mode, il avait été trop con­stam­ment heureux par ses par­ents, trop adulé par le monde pour avoir de grands sen­ti­ments. Le grain d'or que sa mère lui avait jeté au coeur s'était éten­du dans la fil­ière parisi­enne, il l'avait em­ployé en su­per­fi­cie et de­vait l'us­er par le frot­te­ment. Mais Charles n'avait en­core que vingt et un ans. A cet âge, la fraîcheur de la vie sem­ble in­sé­para­ble de la can­deur de l'âme. La voix, le re­gard, la fig­ure parais­sent en har­monie avec les sen­ti­ments. Aus­si le juge le plus dur, l'avoué le plus in­cré­dule, l'usuri­er le moins facile hési­tent-​ils tou­jours à croire à la vieil­lesse du coeur, à la cor­rup­tion des cal­culs, quand les yeux na­gent en­core dans un flu­ide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le front. Charles n'avait ja­mais eu l'oc­ca­sion d'ap­pli­quer les maximes de la morale parisi­enne, et jusqu'à ce jour il était beau d'in­ex­péri­ence. Mais, à son in­su, l'égoïsme lui avait été in­oculé. Les ger­mes de l'économie poli­tique à l'us­age du Parisien, la­tents en son coeur, ne de­vaient pas tarder à y fleurir, aus­sitôt que de spec­ta­teur oisif il de­viendrait ac­teur dans le drame de la vie réelle. Presque toutes les je­unes filles s'aban­don­nent aux douces promess­es de ces de­hors; mais Eu­génie eût-​elle été pru­dente et ob­ser­va­trice au­tant que le sont cer­taines filles en province, au­rait-​elle pu se dé­fi­er de son cousin, quand, chez lui, les manières, les paroles et les ac­tions s'ac­cor­daient en­core avec les in­spi­ra­tions du coeur? Un hasard, fa­tal pour elle, lui fit es­suy­er les dernières ef­fu­sions de sen­si­bil­ité vraie qui fût en ce je­une coeur, et en­ten­dre, pour ain­si dire, les derniers soupirs de la con­science. Elle lais­sa donc cette let­tre pour elle pleine d'amour, et se mit com­plaisam­ment à con­tem­pler son cousin en­dor­mi: les fraîch­es il­lu­sions de la vie jouaient en­core pour elle sur ce vis­age, elle se ju­ra d'abord à elle-​même de l'aimer tou­jours. Puis elle je­ta les yeux sur l'autre let­tre sans at­tach­er beau­coup d'im­por­tance à cette in­dis­cré­tion, et, si elle com­mença de la lire, ce fut pour ac­quérir de nou­velles preuves des no­bles qual­ités que, sem­blable à toutes les femmes, elle prê­tait à celui qu'elle choi­sis­sait.

«Mon cher, Alphonse, au mo­ment où tu li­ras cette let­tre je n'au­rai plus d'amis; mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitués à prodiguer ce mot, je n'ai pas douté de ton ami­tié. Je te charge donc d'ar­ranger mes af­faires, et compte sur toi, pour tir­er un bon par­ti de tout ce que je pos­sède. Tu dois main­tenant con­naître ma po­si­tion. Je n'ai plus rien, et veux par­tir pour les In­des. Je viens d'écrire à toutes les per­son­nes auxquelles je crois de­voir quelqu'ar­gent, et tu en trou­veras ci-​joint la liste aus­si ex­acte qu'il m'est pos­si­ble de la don­ner de mé­moire. Ma bib­lio­thèque, mes meubles, mes voitures, mes chevaux, etc., suf­firont, je crois, à pay­er mes dettes. Je ne veux me réserv­er que les babi­oles sans valeur qui seront sus­cep­ti­bles de me faire un com­mence­ment de pa­cotille. Mon cher Alphonse, je t'en­ver­rai d'ici, pour cette vente, une procu­ra­tion régulière, en cas de con­tes­ta­tions. Tu m'adresseras toutes mes armes. Puis tu garderas pour toi Briton. Per­son­ne ne voudrait don­ner le prix de cette ad­mirable bête, j'aime mieux te l'of­frir, comme la bague d'us­age que lègue un mourant à son exé­cu­teur tes­ta­men­taire. On m'a fait une très _com­fort­able_ voiture de voy­age chez les Far­ry, Breil­man et Cie, mais ils ne l'ont pas livrée, ob­tiens d'eux qu'ils la gar­dent sans me de­man­der d'in­dem­nité; s'ils se re­fu­saient à cet ar­range­ment, évite tout ce qui pour­rait en­tach­er ma loy­auté, dans les cir­con­stances où je me trou­ve. Je dois six louis à l'in­su­laire, per­dus au jeu, ne manque pas de les lui ... »

--Cher cousin, dit Eu­génie en lais­sant la let­tre, et se sauvant à pe­tits pas chez elle avec une des bou­gies al­lumées. Là ce ne fut pas sans une vive émo­tion de plaisir qu'elle ou­vrit le tiroir d'un vieux meu­ble en chêne, l'un des plus beaux ou­vrages de l'époque nom­mée la _Re­nais­sance_, et sur lequel se voy­ait en­core, à de­mi ef­facée, la fameuse Sala­man­dre royale. Elle y prit une grosse bourse en velours rouge à glands d'or, et bor­dée de can­netille usée, provenant de la suc­ces­sion de sa grand'mère. Puis elle pe­sa fort orgueilleuse­ment cette bourse, et se plut à véri­fi­er le compte ou­blié de son pe­tit pécule. Elle sé­para d'abord vingt por­tu­gais­es en­core neuves, frap­pées sous le règne de Jean V, en 1725, valant réelle­ment au change cinq lis­bonines ou cha­cune cent soix­ante-​huit francs soix­ante-​qua­tre cen­times, lui di­sait son père, mais dont la valeur con­ven­tion­nelle était de cent qua­tre-​vingts francs, at­ten­du la rareté, la beauté des­dites pièces qui re­lui­saient comme des soleils. ITEM, cinq génovines ou pièces de cent livres de Gênes, autre mon­naie rare et valant qua­tre-​vingt-​sept francs au change, mais cent francs pour les am­ateurs d'or. Elles lui ve­naient du vieux mon­sieur La Bertel­lière. ITEM, trois quadru­ples d'or es­pag­nols de Philippe V, frap­pés en 1729, don­nés par madame Gen­til­let, qui, en les lui of­frant, lui di­sait tou­jours la même phrase:

--Ce cher serin-​là, ce pe­tit jaunet, vaut qua­tre-​vingt-​dix-​huit livres! Gardez-​le bi­en, ma mignonne, ce sera la fleur de votre tré­sor. ITEM, ce que son père es­ti­mait le plus (l'or de ces pièces était à vingt-​trois carats et une frac­tion), cent ducats de Hol­lande, fab­riqués en l'an 1756, et valant près de treize francs. ITEM, une grande cu­riosité!... des es­pèces de mé­dailles pré­cieuses aux avares, trois roupies au signe de la Bal­ance, et cinq roupies au signe de Vierge, toutes d'or pur à vingt-​qua­tre carats, la mag­nifique mon­naie du Grand-​Mogol, et dont cha­cune valait trente-​sept francs quar­ante cen­times au poids; mais au moins cin­quante francs pour les con­nais­seurs qui ai­ment à manier l'or. ITEM, le napoléon de quar­ante francs reçu l'avant-​veille, et qu'elle avait nég­ligem­ment mis dans sa bourse rouge. Ce tré­sor con­te­nait des pièces neuves et vierges, de véri­ta­bles morceaux d'art desquels le père Grandet s'in­for­mait par­fois et qu'il voulait revoir, afin de dé­tailler à sa fille les ver­tus in­trin­sèques, comme la beauté du cor­don, la clarté du plat, la richesse des let­tres dont les vives arêtes n'étaient pas en­core rayées. Mais elle ne pen­sait ni à ces raretés, ni à la manie de son père, ni au dan­ger qu'il y avait pour elle de se dé­mu­nir d'un tré­sor si cher à son père; non, elle songeait à son cousin, et parvint en­fin à com­pren­dre, après quelques fautes de cal­cul, qu'elle pos­sé­dait en­vi­ron cinq mille huit cents francs en valeurs réelles, qui, con­ven­tion­nelle­ment, pou­vaient se ven­dre près de deux mille écus. A la vue de ses richess­es, elle se mit à ap­plaudir en bat­tant des mains, comme un en­fant for­cé de per­dre son trop plein de joie dans les naïfs mou­ve­ments du corps. Ain­si le père et la fille avaient comp­té cha­cun leur for­tune: lui, pour aller ven­dre son or; Eu­génie, pour jeter le sien dans un océan d'af­fec­tion. Elle re­mit les pièces dans la vieille bourse, la prit et re­mon­ta sans hési­ta­tion. La mis­ère se­crète de son cousin lui fai­sait ou­bli­er la nu­it, les con­ve­nances; puis, elle était forte de sa con­science, de son dévoue­ment, de son bon­heur. Au mo­ment où elle se mon­tra sur le seuil de la porte, en ten­ant d'une main la bougie, de l'autre sa bourse, Charles se réveil­la, vit sa cou­sine et res­ta béant de sur­prise. Eu­génie s'avança, posa le flam­beau sur la ta­ble et dit d'une voix émue:

--Mon cousin, j'ai à vous de­man­der par­don d'une faute grave que j'ai com­mise en­vers vous; mais Dieu me le par­don­nera, ce péché, si vous voulez l'ef­fac­er.

--Qu'est-​ce donc? dit Charles en se frot­tant les yeux.

--J'ai lu ces deux let­tres.

Charles rougit.

--Com­ment cela s'est-​il fait? reprit-​elle, pourquoi su­is-​je mon­tée? En vérité, main­tenant je ne le sais plus. Mais, je su­is ten­tée de ne pas trop me re­pen­tir d'avoir lu ces let­tres, puisqu'elles m'ont fait con­naître votre coeur, votre âme et ...

--Et quoi? de­man­da Charles.

--Et vos pro­jets, la né­ces­sité où vous êtes d'avoir une somme ...

--Ma chère cou­sine ...

--Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'éveil­lons per­son­ne. Voici, dit-​elle en ou­vrant la bourse, les économies d'une pau­vre fille qui n'a be­soin de rien. Charles, ac­ceptez-​les. Ce matin, j'ig­no­rais ce qu'était l'ar­gent, vous me l'avez ap­pris, ce n'est qu'un moyen, voilà tout. Un cousin est presque un frère, vous pou­vez bi­en em­prunter la bourse de votre soeur.

Eu­génie, au­tant femme que je­une fille, n'avait pas prévu des re­fus, et son cousin restait muet.

--Eh! bi­en, vous re­fuseriez? de­man­da Eu­génie dont les pal­pi­ta­tions re­ten­tirent au mi­lieu du pro­fond si­lence.

L'hési­ta­tion de son cousin l'hu­mil­ia; mais la né­ces­sité dans laque­lle il se trou­vait se représen­ta plus vive­ment à son es­prit, et elle plia le genou.

--Je ne me relèverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-​elle. Mon cousin, de grâce, une réponse?... que je sache si vous m'hon­orez, si vous êtes généreux, si ...

En en­ten­dant le cri d'un no­ble dés­espoir, Charles lais­sa tomber des larmes sur les mains de sa cou­sine, qu'il saisit afin de l'em­pêch­er de s'age­nouiller. En re­ce­vant ces larmes chaudes, Eu­génie sauta sur la bourse, la lui ver­sa sur la ta­ble.

--Eh! bi­en, oui, n'est-​ce pas? dit-​elle en pleu­rant de joie. Ne craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet or vous portera bon­heur; un jour vous me le ren­drez; d'ailleurs, nous nous as­socierons; en­fin je passerai par toutes les con­di­tions que vous m'im­poserez. Mais vous de­vriez ne pas don­ner tant de prix à ce don.

Charles put en­fin ex­primer ses sen­ti­ments.

--Oui, Eu­génie, j'au­rais l'âme bi­en pe­tite, si je n'ac­cep­tais pas. Cepen­dant, rien pour rien, con­fi­ance pour con­fi­ance.

--Que voulez-​vous, dit-​elle ef­frayée.

--Ecoutez, ma chère cou­sine, j'ai là ... Il s'in­ter­rompit pour mon­tr­er sur la com­mode une caisse car­rée en­velop­pée d'un surtout de cuir.

--Là, voyez-​vous, une chose qui m'est aus­si pré­cieuse que la vie. Cette boîte est un présent de ma mère. Depuis ce matin je pen­sais que, si elle pou­vait sor­tir de sa tombe, elle vendrait elle-​même l'or que sa ten­dresse lui a fait prodiguer dans ce néces­saire; mais, ac­com­plie par moi, cette ac­tion me paraî­trait un sac­rilège. Eu­génie ser­ra con­vul­sive­ment la main de son cousin en en­ten­dant ces derniers mots.

--Non, reprit-​il après une légère pause, pen­dant laque­lle tous deux ils se jetèrent un re­gard hu­mide, non, je ne veux ni le détru­ire, ni le ris­quer dans mes voy­ages. Chère Eu­génie, vous en serez dé­posi­taire. Ja­mais ami n'au­ra con­fié quelque chose de plus sacré à son ami. Soyez-​en juge. Il al­la pren­dre la boîte, la sor­tit du four­reau, l'ou­vrit et mon­tra tris­te­ment à sa cou­sine émerveil­lée un néces­saire où le tra­vail don­nait à l'or un prix bi­en supérieur à celui de son poids.

--Ce que vous ad­mirez n'est rien, dit-​il en pous­sant un ressort qui fit par­tir un dou­ble fond. Voilà ce qui, pour moi, vaut la terre en­tière. Il tira deux por­traits, deux chefs-​d'oeu­vre de madame de Mir­bel, riche­ment en­tourés de per­les.

--Oh! la belle per­son­ne, n'est-​ce pas cette dame à qui vous écriv ...

--Non, dit-​il en souri­ant. Cette femme est ma mère, et voici mon père, qui sont votre tante et votre on­cle. Eu­génie, je de­vrais vous sup­pli­er à genoux de me garder ce tré­sor. Si je péris­sais en per­dant votre pe­tite for­tune, cet or vous dé­dom­magerait; et, à vous seule, je puis laiss­er les deux por­traits, vous êtes digne de les con­serv­er; mais détru­isez-​les, afin qu'après vous ils n'ail­lent pas en d'autres mains ... Eu­génie se tai­sait.

--Hé! bi­en, oui, n'est-​ce pas? ajou­ta-​t-​il avec grâce.

En en­ten­dant les mots qu'elle ve­nait de dire à son cousin, elle lui je­ta son pre­mier re­gard de femme aimante, un de ces re­gards où il y a presque au­tant de co­quet­terie que de pro­fondeur; il lui prit la main et la baisa.

--Ange de pureté! en­tre nous, n'est-​ce pas?... l'ar­gent ne sera ja­mais rien. Le sen­ti­ment, qui en fait quelque chose, sera tout dé­sor­mais.

--Vous ressem­blez à votre mère. Avait-​elle la voix aus­si douce que la vôtre?

--Oh! bi­en plus douce ...

--Oui, pour vous, dit-​elle en abais­sant ses paupières. Al­lons, Charles, couchez-​vous, je le veux, vous êtes fa­tigué. A de­main.

Elle dé­gagea douce­ment sa main d'en­tre celles de son cousin, qui la re­con­duisit en l'éclairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de la porte:

--Ah! pourquoi su­is-​je ru­iné, dit-​il.

--Bah! mon père est riche, je le crois, répon­dit-​elle.

--Pau­vre en­fant, reprit Charles en avançant un pied dans la cham­bre et s'ap­puyant le dos au mur, il n'au­rait pas lais­sé mourir le mien, il ne vous lais­serait pas dans ce dénue­ment, en­fin il vivrait autrement.

--Mais il a Froid­fond.

--Et que vaut Froid­fond?

--Je ne sais pas; mais il a Noy­ers.

--Quelque mau­vaise ferme!

--Il a des vi­gnes et des prés ...

--Des mis­ères, dit Charles d'un air dé­daigneux. Si votre père avait seule­ment vingt-​qua­tre mille livres de rente, habi­teriez-​vous cette cham­bre froide et nue? ajou­ta-​t-​il en avançant le pied gauche.

--Là seront donc mes tré­sors, dit-​il en mon­trant le vieux bahut pour voil­er sa pen­sée.

--Allez dormir, dit-​elle en l'em­pêchant d'en­tr­er dans une cham­bre en dé­sor­dre.

Charles se re­ti­ra, et ils se di­rent bon­soir par un mutuel sourire.

Tous deux ils s'en­dormirent dans le même rêve, et Charles com­mença dès lors à jeter quelques ros­es sur son deuil. Le lende­main matin, madame Grandet trou­va sa fille se prom­enant avant le dé­je­uner en com­pag­nie de Charles. Le je­une homme était en­core triste comme de­vait l'être un mal­heureux de­scen­du pour ain­si dire au fond de ses cha­grins, et qui, en mesurant la pro­fondeur de l'abîme où il était tombé, avait sen­ti tout le poids de sa vie fu­ture.

--Mon père ne re­vien­dra que pour le dîn­er, dit Eu­génie en voy­ant l'in­quié­tude peinte sur le vis­age de sa mère.

Il était facile de voir dans les manières, sur la fig­ure d'Eu­génie et dans la sin­gulière douceur que con­trac­ta sa voix, une con­for­mité de pen­sée en­tre elle et son cousin. Leurs âmes s'étaient ardem­ment épousées avant peut-​être même d'avoir bi­en éprou­vé la force des sen­ti­ments par lesquels ils s'unis­saient l'un à l'autre. Charles res­ta dans la salle, et sa mélan­col­ie y fut re­spec­tée. Cha­cune des trois femmes eut à s'oc­cu­per. Grandet ayant ou­blié ses af­faires, il vint un as­sez grand nom­bre de per­son­nes. Le cou­vreur, le plom­bier, le maçon, les ter­rassiers, le char­pen­tier, des closiers, des fer­miers, les uns pour con­clure des marchés re­lat­ifs à des ré­pa­ra­tions, les autres pour pay­er des fer­mages ou re­cevoir de l'ar­gent. Madame Grandet et Eu­génie furent donc obligées d'aller et de venir, de répon­dre aux in­ter­minables dis­cours des ou­vri­ers et des gens de la cam­pagne. Nanon en­cais­sait les re­de­vances dans sa cui­sine. Elle at­tendait tou­jours les or­dres de son maître pour savoir ce qui de­vait être gardé pour la mai­son ou ven­du au marché. L'habi­tude du bon­homme était, comme celle d'un grand nom­bre de gen­til­shommes cam­pag­nards, de boire son mau­vais vin et de manger ses fruits gâtés. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers ayant eu qua­torze mille francs de son or, et ten­ant dans son porte­feuille des bons roy­aux qui lui por­taient in­térêt jusqu'au jour où il au­rait à pay­er ses rentes. Il avait lais­sé Cornoiller à Angers, pour y soign­er les chevaux à de­mi four­bus, et les ramen­er lente­ment après les avoir bi­en fait re­pos­er.

--Je re­viens d'Angers, ma femme, dit-​il. J'ai faim.

Nanon lui cria de la cui­sine:

--Est-​ce que vous n'avez rien mangé depuis hi­er?

--Rien, répon­dit le bon­homme.

Nanon ap­por­ta la soupe. Des Grassins vint pren­dre les or­dres de son client au mo­ment où la famille était à ta­ble. Le père Grandet n'avait seule­ment pas vu son neveu.

--Mangez tran­quille­ment, Grandet, dit le ban­quier. Nous causerons. Savez-​vous ce que vaut l'or à Angers où l'on en est venu chercher pour Nantes? je vais en en­voy­er.

--N'en en­voyez pas, répon­dit le bon­homme, il y en a déjà suff­isam­ment. Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous évite pas une perte de temps.

--Mais l'or y vaut treize francs cin­quante cen­times.

--Dites donc valait.

--D'où di­able en serait-​il venu?

--Je su­is al­lé cette nu­it à Angers, lui répon­dit Grandet à voix basse.

Le ban­quier tres­sail­lit de sur­prise. Puis une con­ver­sa­tion s'établit en­tre eux d'or­eille à or­eille, pen­dant laque­lle des Grassins et Grandet re­gardèrent Charles à plusieurs repris­es. Au mo­ment où sans doute l'an­cien ton­neli­er dit au ban­quier de lui acheter cent mille livres de rente, des Grassins lais­sa derechef échap­per un geste d'éton­nement.

--Mon­sieur Grandet, dit-​il à Charles, je pars pour Paris; et, si vous aviez des com­mis­sions à me don­ner ...

--Au­cune, mon­sieur. Je vous re­mer­cie, répon­dit Charles.

--Re­mer­ciez-​le mieux que ça, mon neveu. Mon­sieur va pour ar­ranger les af­faires de la mai­son Guil­laume Grandet.

--Y au­rait-​il donc quelque es­poir, de­man­da Charles.

--Mais, s'écria le ton­neli­er avec un orgueil bi­en joué, n'êtes-​vous pas mon neveu? votre hon­neur est le nôtre. Ne vous nom­mez-​vous pas Grandet?

Charles se le­va, saisit le père Grandet, l'em­bras­sa, pâlit et sor­tit. Eu­génie con­tem­plait son père avec ad­mi­ra­tion.

--Al­lons, adieu, mon bon des Grassins, tout à vous, et em­boisez-​moi bi­en ces gens-​là! Les deux diplo­mates se don­nèrent une poignée de main, l'an­cien ton­neli­er re­con­duisit le ban­quier jusqu'à la porte; puis, après l'avoir fer­mée, il revint et dit à Nanon en se plongeant dans son fau­teuil:

--Donne-​moi du cas­sis? Mais trop ému pour rester en place, il se le­va, re­gar­da le por­trait de mon­sieur de La Bertel­lière et se mit à chanter, en faisant ce que Nanon ap­pelait des pas de danse:

Dans les gardes français­es

J'avais un bon pa­pa.

Nanon, madame Grandet, Eu­génie s'ex­am­inèrent mutuelle­ment et en si­lence. La joie du vi­gneron les épou­van­tait tou­jours quand elle ar­rivait à son apogée. La soirée fut bi­en­tôt finie. D'abord le père Grandet voulut se couch­er de bonne heure; et, lorsqu'il se couchait, chez lui tout de­vait dormir; de même que quand Au­guste bu­vait la Pologne était ivre. Puis Nanon, Charles et Eu­génie n'étaient pas moins las que le maître. Quant à madame Grandet, elle dor­mait, mangeait, bu­vait, mar­chait suiv­ant les désirs de son mari. Néan­moins, pen­dant les deux heures ac­cordées à la di­ges­tion, le ton­neli­er, plus facétieux qu'il ne l'avait ja­mais été, dit beau­coup de ses apoph­tegmes par­ti­culiers, dont un seul don­nera la mesure de son es­prit. Quand il eut avalé son cas­sis, il re­gar­da le verre.

--On n'a pas plutôt mis les lèvres à un verre qu'il est déjà vide! Voilà notre his­toire. On ne peut pas être et avoir été. Les écus ne peu­vent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait trop belle.

Il fut jovial et clé­ment. Lorsque Nanon vint avec son rou­et:

--Tu dois être lasse, lui dit-​il. Laisse ton chan­vre.

--Ah! ben!... quien, je m'en­nuierais, répon­dit la ser­vante.

--Pau­vre Nanon! Veux-​tu du cas­sis?

--Ah! pour du cas­sis, je ne dis pas non; madame le fait ben mieux que les apoth­icaires. Celui qu'i vendent est de la drogue.

--Ils y met­tent trop de su­cre, ça ne sent plus rien, dit le bon­homme.

Le lende­main la famille, réu­nie à huit heures pour le dé­je­uner, of­frit le tableau de la pre­mière scène d'une in­tim­ité bi­en réelle. Le mal­heur avait prompte­ment mis en rap­port madame Grandet, Eu­génie et Charles; Nanon elle-​même sym­pa­thi­sait avec eux sans le savoir. Tous qua­tre com­mencèrent à faire une même famille. Quant au vieux vi­gneron, son avarice sat­is­faite et la cer­ti­tude de voir bi­en­tôt par­tir le mir­liflor sans avoir à lui pay­er autre chose que son voy­age à Nantes, le rendi­rent presque in­dif­férent à sa présence au lo­gis. Il lais­sa les deux en­fants, ain­si qu'il nom­ma Charles et Eu­génie, li­bres de se com­porter comme bon leur sem­blerait sous l'oeil de madame Grandet, en laque­lle il avait d'ailleurs une en­tière con­fi­ance en ce qui con­cer­nait la morale publique et re­ligieuse. L'aligne­ment de ses prés et des fos­sés joux­tant la route, ses plan­ta­tions de pe­upli­ers en Loire et les travaux d'hiv­er dans ses clos et à Froid­fond l'oc­cupèrent ex­clu­sive­ment. Dès lors com­mença pour Eu­génie le primevère de l'amour. Depuis la scène de nu­it pen­dant laque­lle la cou­sine don­na son tré­sor au cousin, son coeur avait suivi le tré­sor. Com­plices tous deux du même se­cret, ils se re­gar­daient en s'ex­pri­mant une mutuelle in­tel­li­gence qui ap­pro­fondis­sait leurs sen­ti­ments et les leur rendait mieux com­muns, plus in­times, en les met­tant pour ain­si dire, tous deux en de­hors de la vie or­di­naire. La par­en­té n'au­tori­sait-​elle pas une cer­taine douceur dans l'ac­cent, une ten­dresse dans les re­gards: aus­si Eu­génie se plut-​elle à en­dormir les souf­frances de son cousin dans les joies en­fan­tines d'un nais­sant amour. N'y a-​t-​il pas de gra­cieuses simil­itudes en­tre les com­mence­ments de l'amour et ceux de la vie? Ne berce-​t-​on pas l'en­fant par de doux chants et de gen­tils re­gards? Ne lui dit-​on pas de merveilleuses his­toires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'es­pérance ne dé­ploie-​t-​elle pas in­ces­sam­ment ses ailes radieuses? Ne verse-​t-​il pas tour à tour des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-​t-​il pas pour des riens, pour des cail­loux avec lesquels il es­saie de se bâtir un mo­bile palais, pour des bou­quets aus­sitôt ou­bliés que coupés? N'est-​il pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre sec­onde trans­for­ma­tion. L'en­fance et l'amour furent même chose en­tre Eu­génie et Charles: ce fut la pas­sion pre­mière avec tous ses en­fan­til­lages, d'au­tant plus ca­res­sants pour leurs coeurs qu'ils étaient en­velop­pés de mélan­col­ie. En se dé­bat­tant à sa nais­sance sous les crêpes du deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en har­monie avec la sim­plic­ité provin­ciale de cette mai­son en ru­ines. En échangeant quelques mots avec sa cou­sine au bord du puits, dans cette cour muette; en restant dans ce jar­dinet, as­sis sur un banc mous­su jusqu'à l'heure où le soleil se couchait, oc­cupés à se dire de grands riens ou re­cueil­lis dans le calme qui rég­nait en­tre le rem­part et la mai­son, comme on l'est sous les ar­cades d'une église, Charles com­prit la sain­teté de l'amour; car sa grande dame, sa chère An­nette ne lui en avait fait con­naître que les trou­bles orageux. Il quit­tait en ce mo­ment la pas­sion parisi­enne, co­quette, van­iteuse, écla­tante, pour l'amour pur et vrai. Il aimait cette mai­son, dont les moeurs ne lui sem­blèrent plus si ridicules. Il de­scendait dès le matin afin de pou­voir caus­er avec Eu­génie quelques mo­ments avant que Grandet ne vint don­ner les pro­vi­sions; et, quand les pas du bon­homme re­ten­tis­saient dans les es­caliers, il se sauvait au jardin. La pe­tite crim­inal­ité de ce ren­dez-​vous mati­nal, se­cret même pour la mère d'Eu­génie, et que Nanon fai­sait sem­blant de ne pas apercevoir, im­pri­mait à l'amour le plus in­no­cent du monde la vi­vac­ité des plaisirs défendus. Puis, quand, après le dé­je­uner, le père Grandet était par­ti pour aller voir ses pro­priétés et ses ex­ploita­tions, Charles de­meu­rait en­tre la mère et la fille, éprou­vant des délices in­con­nues à leur prêter les mains pour dévider du fil, à les voir tra­vail­lant, à les en­ten­dre jas­er La sim­plic­ité de cette vie presque monas­tique, qui lui révéla les beautés de ces âmes auxquelles le monde était in­con­nu, le toucha vive­ment. Il avait cru ces moeurs im­pos­si­bles en France, et n'avait ad­mis leur ex­is­tence qu'en Alle­magne, en­core n'était-​ce que fab­uleuse­ment et dans les ro­mans d'Au­guste La­fontaine. Bi­en­tôt pour lui Eu­génie fut l'idéal de la Mar­guerite de Goethe, moins la faute. En­fin de jour en jour ses re­gards, ses paroles ravirent la pau­vre fille, qui s'aban­don­na déli­cieuse­ment au courant de l'amour; elle sai­sis­sait sa félic­ité comme un nageur saisit la branche de saule pour se tir­er du fleuve et se re­pos­er sur la rive. Les cha­grins d'une prochaine ab­sence n'at­tris­taient-​ils pas déjà les heures les plus joyeuses de ces fu­yardes journées? Chaque jour un pe­tit événe­ment leur rap­pelait la prochaine sé­pa­ra­tion. Ain­si, trois jours après le dé­part de des Grassins, Charles fut em­mené par Grandet au Tri­bunal de Pre­mière In­stance avec la solen­nité que les gens de province at­tachent à de tels actes, pour y sign­er une renon­ci­ation à la suc­ces­sion de son père. Répu­di­ation ter­ri­ble! es­pèce d'apos­tasie do­mes­tique. Il al­la chez maître Cru­chot faire faire deux procu­ra­tions, l'une pour des Grassins, l'autre pour l'ami chargé de ven­dre son mo­bili­er. Puis il fal­lut rem­plir les for­mal­ités néces­saires pour obtenir un passe­port à l'étranger. En­fin, quand ar­rivèrent les sim­ples vête­ments de deuil que Charles avait de­mandés à Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui ven­dit sa garde-​robe inu­tile. Cet acte plut sin­gulière­ment au père Grandet.

--Ah! vous voilà comme un homme qui doit s'em­bar­quer et qui veut faire for­tune, lui dit-​il en le voy­ant vê­tu d'une redin­gote de gros drap noir. Bi­en, très bi­en!

--Je vous prie de croire, mon­sieur, lui répon­dit Charles, que je saurai bi­en avoir l'es­prit de ma sit­ua­tion.

--Qu'est-​ce que c'est que cela? dit le bon­homme dont les yeux s'an­imèrent à la vue d'une poignée d'or que lui mon­tra Charles.

--Mon­sieur, j'ai réu­ni mes bou­tons, mes an­neaux, toutes les su­per­fluités que je pos­sède et qui pou­vaient avoir quelque valeur; mais, ne con­nais­sant per­son­ne à Saumur, je voulais vous prier ce matin de ...

--De vous acheter cela? dit Grandet en l'in­ter­rompant.

--Non, mon on­cle, de m'in­di­quer un hon­nête homme qui ...

--Don­nez-​moi cela, mon neveu; j'irai vous es­timer cela là-​haut, et je re­viendrai vous dire ce que cela vaut, à un cen­time près. Or de bi­jou, dit-​il en ex­am­inant une longue chaîne, dix-​huit à dix-​neuf carats.

Le bon­homme ten­dit sa large main et em­por­ta la masse d'or.

--Ma cou­sine, dit Charles, per­me­ttez-​moi de vous of­frir ces deux bou­tons qui pour­ront vous servir à at­tach­er des rubans à vos poignets. Cela fait un bracelet fort à la mode en ce mo­ment.

--J'ac­cepte sans hésiter, mon cousin, dit-​elle en lui je­tant un re­gard d'in­tel­li­gence.

--Ma tante, voici le dé de ma mère, je le gar­dais pré­cieuse­ment dans ma toi­lette de voy­age, dit Charles en présen­tant un joli dé d'or à madame Grandet qui depuis dix ans en désir­ait un.

--Il n'y a pas de re­mer­cî­ments pos­si­bles, mon neveu, dit la vieille mère dont les yeux se mouil­lèrent de larmes. Soir et matin dans mes prières j'ajouterai la plus pres­sante de toutes pour vous, en dis­ant celle des voyageurs. Si je mourais, Eu­génie vous con­serverait ce bi­jou.

--Cela vaut neuf cent qua­tre-​vingt-​neuf francs soix­ante-​quinze cen­times, mon neveu, dit Grandet en ou­vrant la porte. Mais, pour vous éviter la peine de ven­dre cela, je vous en compterai l'ar­gent ... en livres.

Le mot en livres sig­ni­fie sur le lit­toral de la Loire que les écus de six livres doivent être ac­cep­tés pour six francs sans dé­duc­tion.

--Je n'os­ais vous le pro­pos­er, répon­dit Charles; mais il me répug­nait de bro­can­ter mes bi­joux dans la ville que vous habitez. Il faut laver son linge sale en famille, di­sait Napoléon. Je vous re­mer­cie donc de votre com­plai­sance. Grandet se grat­ta l'or­eille, et il y eut un mo­ment de si­lence.

--Mon cher on­cle, reprit Charles en le re­gar­dant d'un air in­qui­et comme s'il eût craint de bless­er sa sus­cep­ti­bil­ité, ma cou­sine et ma tante ont bi­en voulu ac­cepter un faible sou­venir de moi; veuillez à votre tour agréer des bou­tons de manche qui me de­vi­en­nent inu­tiles: ils vous rap­pelleront un pau­vre garçon qui, loin de vous, pensera certes à ceux qui dé­sor­mais seront toute sa famille.

--Mon garçon! mon garçon, faut pas te dénuer comme ça ... Qu'as-​tu donc, ma femme? dit-​il en se tour­nant avec avid­ité vers elle, ah! un dé d'or. Et toi, fi­fille, tiens, des agrafes de dia­mants. Al­lons, je prends tes bou­tons, mon garçon, reprit-​il en ser­rant la main de Charles. Mais ... tu me per­me­ttras de ... te pay­er ... ton, oui ... ton pas­sage aux In­des. Oui, je veux te pay­er ton pas­sage. D'au­tant, vois-​tu, garçon, qu'en es­ti­mant tes bi­joux, je n'en ai comp­té que l'or brut, il y a peut-​être quelque chose à gag­ner sur les façons. Ain­si, voilà qui est dit. Je te don­nerai quinze cents francs ... en livres, que Cru­chot me prêtera; car je n'ai pas un rouge liard ici, à moins que Per­rot­tet, qui est en re­tard de son fer­mage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais l'aller voir.

Il prit son cha­peau, mit ses gants et sor­tit.

--Vous vous en irez donc, dit Eu­génie en lui je­tant un re­gard de tristesse mêlée d'ad­mi­ra­tion.

--Il le faut, dit-​il en bais­sant la tête.

Depuis quelques jours, le main­tien, les manières, les paroles de Charles étaient de­venus ceux d'un homme pro­fondé­ment af­fligé, mais qui, sen­tant peser sur lui d'im­menses obli­ga­tions, puise un nou­veau courage dans son mal­heur. Il ne soupi­rait plus, il s'était fait homme. Aus­si ja­mais Eu­génie ne pré­suma-​t-​elle mieux du car­ac­tère de son cousin, qu'en le voy­ant de­scen­dre dans ses habits de gros drap noir, qui al­laient bi­en à sa fig­ure pâlie et à sa som­bre con­te­nance. Ce jour-​là le deuil fut pris par les deux femmes, qui as­sistèrent avec Charles à un Re­quiem célébré à la paroisse pour l'âme de feu Guil­laume Grandet.

Au sec­ond dé­je­uner, Charles reçut des let­tres de Paris, et les lut.

--Hé! bi­en, mon cousin, êtes-​vous con­tent de vos af­faires? dit Eu­génie à voix basse.

--Ne fais donc ja­mais de ces ques­tions-​là, ma fille, répon­dit Grandet. Que di­able, je ne te dis pas les mi­ennes, pourquoi four­res-​tu le nez dans celles de ton cousin? Laisse-​le donc, ce garçon.

--Oh! je n'ai point de se­crets, dit Charles.

--Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride dans le com­merce.

Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit à Eu­génie en l'at­ti­rant sur le vieux banc où ils s'as­sirent sous le noy­er:

--J'avais bi­en pré­sumé d'Alphonse, il s'est con­duit à merveille. Il a fait mes af­faires avec pru­dence et loy­auté. Je ne dois rien à Paris, tous mes meubles sont bi­en ven­dus, et il m'an­nonce avoir, d'après les con­seils d'un cap­itaine au long-​cours, em­ployé trois mille francs qui lui restaient en une pa­cotille com­posée de cu­riosités eu­ropéennes desquelles on tire un ex­cel­lent par­ti aux In­des. Il a dirigé mes co­lis sur Nantes, où se trou­ve un navire en charge pour Ja­va. Dans cinq jours, Eu­génie, il fau­dra nous dire adieu pour tou­jours peut-​être, mais au moins pour longtemps. Ma pa­cotille et dix mille francs que m'en­voient deux de mes amis sont un bi­en pe­tit com­mence­ment. Je ne puis songer à mon re­tour avant plusieurs an­nées. Ma chère cou­sine, ne met­tez pas en bal­ance ma vie et la vôtre, je puis périr, peut-​être se présen­tera-​t-​il pour vous un riche étab­lisse­ment ...

--Vous m'aimez?... dit-​elle.

--Oh! oui, bi­en, répon­dit-​il avec une pro­fondeur d'ac­cent qui révélait une égale pro­fondeur dans le sen­ti­ment.

--J'at­tendrai, Charles. Dieu! mon père est à sa fenêtre, dit-​elle en re­pous­sant son cousin qui s'ap­prochait pour l'em­brass­er.

Elle se sau­va sous la voûte, Charles l'y suiv­it; en le voy­ant, elle se re­ti­ra au pied de l'es­calier et ou­vrit la porte bat­tante; puis, sans trop savoir où elle al­lait, Eu­génie se trou­va près du bouge de Nanon, à l'en­droit le moins clair du couloir; là Charles, qui l'avait ac­com­pa­gnée, lui prit la main, l'at­ti­ra sur son coeur, la saisit par la taille, et l'ap­puya douce­ment sur lui. Eu­génie ne ré­sista plus; elle reçut et don­na le plus pur, le plus suave, mais aus­si le plus en­tier de tous les bais­ers.

--Chère Eu­génie, un cousin est mieux qu'un frère, il peut t'épous­er, lui dit Charles.

--Ain­si soit-​il! cria Nanon en ou­vrant la porte de son taud­is.

Les deux amants, ef­frayés, se sauvèrent dans la salle, où Eu­génie reprit son ou­vrage, et où Charles se mit à lire les lita­nies de la Vierge dans le paroissien de madame Grandet.

--Quien! dit Nanon, nous faisons tous nos prières.

Dès que Charles eut an­non­cé son dé­part, Grandet se mit en mou­ve­ment pour faire croire qu'il lui por­tait beau­coup d'in­térêt; il se mon­tra libéral de tout ce qui ne coû­tait rien, s'oc­cu­pa de lui trou­ver un em­balleur, et dit que cet homme pré­tendait ven­dre ses caiss­es trop cher; il voulut alors à toute force les faire lui-​même, et y em­ploya de vieilles planch­es; il se le­va dès le matin pour rabot­er, ajuster, plan­er, clouer ses voliges et en con­fec­tion­ner de très belles caiss­es dans lesquelles il em­bal­la tous les ef­fets de Charles; il se chargea de les faire de­scen­dre par bateau sur la Loire, de les as­sur­er, et de les ex­pédi­er en temps utile à Nantes.

Depuis le bais­er pris dans le couloir, les heures s'en­fuyaient pour Eu­génie avec une ef­frayante ra­pid­ité. Par­fois elle voulait suiv­re son cousin. Celui qui a con­nu la plus at­tachante des pas­sions, celle dont la durée est chaque jour abrégée par l'âge, par le temps, par une mal­adie mortelle, par quelques-​un­es des fa­tal­ités hu­maines, celui-​là com­pren­dra les tour­ments d'Eu­génie. Elle pleu­rait sou­vent en se prom­enant dans ce jardin, main­tenant trop étroit pour elle, ain­si que la cour, la mai­son, la ville: elle s'élançait par avance sur la vaste éten­due des mers. En­fin la veille du dé­part ar­ri­va. Le matin, en l'ab­sence de Grandet et de Nanon, le pré­cieux cof­fret où se trou­vaient les deux por­traits fut solen­nelle­ment in­stal­lé dans le seul tiroir du bahut qui fer­mait à clef et où était la bourse main­tenant vide. Le dépôt de ce tré­sor n'al­la pas sans bon nom­bre de bais­ers et de larmes. Quand Eu­génie mit la clef dans son sein, elle n'eut pas le courage de défendre à Charles d'y bais­er la place.

--Elle ne sor­ti­ra pas de là, mon ami.

--Eh! bi­en, mon coeur y sera tou­jours aus­si.

--Ah! Charles, ce n'est pas bi­en, dit-​elle d'un ac­cent peu gron­deur.

--Ne sommes-​nous pas mar­iés, répon­dit-​il; j'ai ta pa­role, prends la mi­enne.

--A toi, pour ja­mais! fut dit deux fois de part et d'autre.

Au­cune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure: la can­deur d'Eu­génie avait mo­men­tané­ment sanc­ti­fié l'amour de Charles. Le lende­main matin le dé­je­uner fut triste. Mal­gré la robe d'or et une croix à la Jean­nette que lui don­na Charles, Nanon elle-​même, li­bre d'ex­primer ses sen­ti­ments, eut la larme à l'oeil.

--Ce pau­vre mignon, mon­sieur, qui s'en va sur mer. Que Dieu le con­duise.

A dix heures et demie, la famille se mit en route pour ac­com­pa­gn­er Charles à la dili­gence de Nantes. Nanon avait lâché le chien, fer­mé la porte, et voulut porter le sac de nu­it de Charles. Tous les marchands de la vieille rue étaient sur le seuil de leurs bou­tiques pour voir pass­er ce cortège, auquel se joignit sur la place maître Cru­chot.

--Ne va pas pleur­er, Eu­génie, lui dit sa mère.

--Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en em­bras­sant Charles sur les deux joues, partez pau­vre, revenez riche, vous trou­verez l'hon­neur de votre père sauf. Je vous en réponds, moi, Grandet; car, alors, il ne tien­dra qu'à vous de ...

--Ah! mon on­cle, vous adoucis­sez l'amer­tume de mon dé­part. N'est-​ce pas le plus beau présent que vous puissiez me faire?

Ne com­prenant pas les paroles du vieux ton­neli­er, qu'il avait in­ter­rompu, Charles ré­pan­dit sur le vis­age tan­né de son on­cle des larmes de re­con­nais­sance, tan­dis qu'Eu­génie ser­rait de toutes ses forces la main de son cousin et celle de son père. Le no­taire seul souri­ait en ad­mi­rant la fi­nesse de Grandet, car lui seul avait bi­en com­pris le bon­homme. Les qua­tre Saumurois, en­vi­ron­nés de plusieurs per­son­nes, restèrent de­vant la voiture jusqu'à ce qu'elle partît; puis, quand elle dis­parut sur le pont et ne re­ten­tit plus que dans le loin­tain:

--Bon voy­age! dit le vi­gneron. Heureuse­ment maître Cru­chot fut le seul qui en­ten­dit cette ex­cla­ma­tion. Eu­génie et sa mère étaient al­lées à un en­droit du quai d'où elles pou­vaient en­core voir la dili­gence, et ag­itaient leurs mou­choirs blancs, signe auquel répon­dit Charles en dé­ploy­ant le sien.

--Ma mère, je voudrais avoir pour un mo­ment la puis­sance de Dieu, dit Eu­génie au mo­ment où elle ne vit plus le mou­choir de Charles.

Pour ne point in­ter­rompre le cours des événe­ments qui se passèrent au sein de la famille Grandet, il est néces­saire de jeter par an­tic­ipa­tion un coup d'oeil sur les opéra­tions que le bon­homme fit à Paris par l'en­trem­ise de des Grassins. Un mois après le dé­part du ban­quier, Grandet pos­sé­dait une in­scrip­tion de cent mille livres de rente achetée à qua­tre-​vingts francs net. Les ren­seigne­ments don­nés à sa mort par son in­ven­taire n'ont ja­mais fourni la moin­dre lu­mière sur les moyens que sa dé­fi­ance lui sug­géra pour échang­er le prix de l'in­scrip­tion con­tre l'in­scrip­tion elle-​même. Maître Cru­chot pen­sa que Nanon fut, à son in­su, l'in­stru­ment fidèle du trans­port des fonds. Vers cette époque, la ser­vante fit une ab­sence de cinq jours, sous pré­texte d'aller ranger quelque chose à Froid­fond, comme si le bon­homme était ca­pa­ble de laiss­er traîn­er quelque chose. En ce qui con­cerne les af­faires de la mai­son Guil­laume Grandet, toutes les prévi­sions du ton­neli­er se réal­isèrent.

A la Banque de France se trou­vent, comme cha­cun sait, les ren­seigne­ments les plus ex­acts sur les grandes for­tunes de Paris et des dé­parte­ments. Les noms de des Grassins et de Félix Grandet de Saumur y étaient con­nus et y jouis­saient de l'es­time ac­cordée aux célébrités fi­nan­cières qui s'ap­puient sur d'im­menses pro­priétés ter­ri­to­ri­ales li­bres d'hy­pothèques. L'ar­rivée du ban­quier de Saumur, chargé, di­sait-​on, de liq­uider par hon­neur la mai­son Grandet de Paris, suf­fit donc pour éviter à l'om­bre du né­go­ciant la honte des pro­têts. La lev­ée des scel­lés se fit en présence des créanciers, et le no­taire de la famille se mit à procéder régulière­ment à l'in­ven­taire de la suc­ces­sion. Bi­en­tôt des Grassins réu­nit les créanciers, qui, d'une voix unanime, élurent pour liq­ui­da­teurs le ban­quier de Saumur, con­join­te­ment avec François Keller, chef d'une riche mai­son, l'un des prin­ci­paux in­téressés, et leur con­fièrent tous les pou­voirs néces­saires pour sauver à la fois l'hon­neur de la famille et les créances. Le crédit du Grandet de Saumur, l'es­pérance qu'il ré­pan­dit au coeur des créanciers par l'or­gane de des Grassins, fa­cil­itèrent les trans­ac­tions; il ne se ren­con­tra pas un seul ré­cal­ci­trant par­mi les créanciers. Per­son­ne ne pen­sait à pass­er sa créance au compte de Prof­its et Pertes, et cha­cun se di­sait:

--Grandet de Saumur pay­era! Six mois s'écoulèrent. Les Parisiens avaient rem­boursé les ef­fets en cir­cu­la­tion et les con­ser­vaient au fond de leurs porte­feuilles. Pre­mier ré­sul­tat que voulait obtenir le ton­neli­er. Neuf mois après la pre­mière as­sem­blée, les deux liq­ui­da­teurs dis­tribuèrent quar­ante-​sept pour cent à chaque créanci­er. Cette somme fut pro­duite par la vente des valeurs, pos­ses­sions, bi­ens et choses générale­ment quel­con­ques ap­par­tenant à feu Guil­laume Grandet, et qui fut faite avec une fidél­ité scrupuleuse. La plus ex­acte pro­bité présidait à cette liq­ui­da­tion. Les créanciers se plurent à re­con­naître l'ad­mirable et in­con­testable hon­neur des Grandet. Quand ces louanges eu­rent cir­culé con­ven­able­ment, les créanciers de­mandèrent le reste de leur ar­gent. Il leur fal­lut écrire une let­tre col­lec­tive à Grandet.

--Nous y voilà, dit l'an­cien ton­neli­er en je­tant la let­tre au feu; pa­tience, mes pe­tits amis.

En réponse aux propo­si­tions con­tenues dans cette let­tre, Grandet de Saumur de­man­da le dépôt chez un no­taire de tous les titres de créance ex­is­tants con­tre la suc­ces­sion de son frère, en les ac­com­pa­gnant d'une quit­tance des payements déjà faits, sous pré­texte d'apur­er les comptes, et de cor­recte­ment établir l'état de la suc­ces­sion. Ce dépôt soule­va mille dif­fi­cultés. Générale­ment, le créanci­er est une sorte de ma­ni­aque. Au­jourd'hui prêt à con­clure, de­main il veut tout met­tre à feu et à sang; plus tard il se fait ul­tra-​débon­naire. Au­jourd'hui sa femme est de bonne humeur, son pe­tit dernier a fait ses dents, tout va bi­en au lo­gis, il ne veut pas per­dre un sou; de­main il pleut, il ne peut pas sor­tir, il est mélan­col­ique, il dit oui à toutes les propo­si­tions qui peu­vent ter­min­er une af­faire; le surlen­de­main il lui faut des garanties, à la fin du mois il pré­tend vous exé­cuter, le bour­reau! Le créanci­er ressem­ble à ce moineau franc à la queue duquel on en­gage les pe­tits en­fants à tâch­er de pos­er un grain de sel; mais le créanci­er ré­torque cette im­age con­tre sa créance, de laque­lle il ne peut rien saisir. Grandet avait ob­servé les vari­ations at­mo­sphériques des créanciers, et ceux de son frère obéirent à tous ses cal­culs. Les uns se fâchèrent et se re­fusèrent _net_ au dépôt.

--Bon! ça va bi­en, di­sait Grandet en se frot­tant les mains à la lec­ture des let­tres que lui écrivait à ce su­jet des Grassins. Quelques autres ne con­sen­tirent au­dit dépôt que sous la con­di­tion de faire bi­en con­stater leurs droits, ne renon­cer à au­cuns, et se réserv­er même celui de faire dé­clar­er la fail­lite. Nou­velle cor­re­spon­dance, après laque­lle Grandet de Saumur con­sen­tit à toutes les réserves de­mandées. Moyen­nant cette con­ces­sion, les créanciers bénins firent en­ten­dre rai­son aux créanciers durs. Le dépôt eut lieu, non sans quelques plaintes.

--Ce bon­homme, dit-​on à des Grassins, se moque de vous et de nous. Vingt-​trois mois après la mort de Guil­laume Grandet, beau­coup de com­merçants, en­traînés par le mou­ve­ment des af­faires de Paris, avaient ou­blié leurs re­cou­vre­ments Grandet, ou n'y pen­saient que pour se dire:

--Je com­mence à croire que les quar­ante-​sept pour cent sont tout ce que je tir­erai de cela. Le ton­neli­er avait cal­culé sur la puis­sance du temps, qui, di­sait-​il, est un bon di­able A la fin de la troisième an­née, des Grassins écriv­it à Grandet que, moyen­nant dix pour cent des deux mil­lions qua­tre cent mille francs restant dus par la mai­son Grandet, il avait amené les créanciers à lui ren­dre leurs titres. Grandet répon­dit que le no­taire et l'agent de change dont les épou­vanta­bles fail­lites avaient causé la mort de son frère, vi­vaient, _eux_! pou­vaient être de­venus bons, et qu'il fal­lait les ac­tion­ner afin d'en tir­er quelque chose et dimin­uer le chiffre du dé­ficit. A la fin de la qua­trième an­née, le dé­ficit fut bi­en et dû­ment ar­rêté à la somme de douze cent mille francs. Il y eut des pour­par­lers qui durèrent six mois en­tre les liq­ui­da­teurs et les créanciers, en­tre Grandet et les liq­ui­da­teurs. Bref, vive­ment pressé de s'exé­cuter, Grandet de Saumur répon­dit aux deux liq­ui­da­teurs, vers le neu­vième mois de cette an­née, que son neveu, qui avait fait for­tune aux In­des, lui avait man­ifesté l'in­ten­tion de pay­er in­té­grale­ment les dettes de son père; il ne pou­vait pas pren­dre sur lui de les sol­der fraud­uleuse­ment sans l'avoir con­sulté; il at­tendait une réponse. Les créanciers, vers le mi­lieu de la cin­quième an­née, étaient en­core tenus en échec avec le mot _in­té­grale­ment_, de temps en temps lâché par le sub­lime ton­neli­er, qui ri­ait dans sa barbe, et ne di­sait ja­mais, sans laiss­er échap­per un fin sourire et un ju­ron, le mot:

--Ces PARISIENS! Mais les créanciers furent réservés à un sort in­ouï dans les fastes du com­merce. Ils se retrou­veront dans la po­si­tion où les avait main­tenus Grandet au mo­ment où les événe­ments de cette his­toire les obligeront à y reparaître. Quand les rentes at­teignirent à 115, le père Grandet ven­dit, re­ti­ra de Paris en­vi­ron deux mil­lions qua­tre cent mille francs en or, qui re­joignirent dans ses bar­il­lets les six cent mille francs d'in­térêts com­posés que lui avaient don­nés ses in­scrip­tions. Des Grassins de­meu­rait à Paris. Voici pourquoi. D'abord il fut nom­mé député; puis il s'amouracha, lui père de famille, mais en­nuyé par l'en­nuyeuse vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies ac­tri­ces du théâtre de Madame, et il y eut re­crude­scence du quarti­er-​maître chez le ban­quier. Il est inu­tile de par­ler de sa con­duite; elle fut jugée à Saumur pro­fondé­ment im­morale. Sa femme se trou­va très heureuse d'être sé­parée de bi­ens et d'avoir as­sez de tête pour men­er la mai­son de Saumur, dont les af­faires se con­tin­uèrent sous son nom, afin de ré­par­er les brèch­es faites à sa for­tune par les folies de mon­sieur des Grassins. Les Cru­chotins em­pi­raient si bi­en la sit­ua­tion fausse de la quasi-​veuve, qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renon­cer à l'al­liance d'Eu­génie Grandet pour son fils. Adolphe re­joignit des Grassins à Paris, et y devint, dit-​on, fort mau­vais su­jet. Les Cru­chot tri­om­phèrent.

--Votre mari n'a pas de bon sens, di­sait Grandet en prê­tant une somme à madame des Grassins, moyen­nant sûretés. Je vous plains beau­coup, vous êtes une bonne pe­tite femme.

--Ah! mon­sieur, répon­dit la pau­vre dame, qui pou­vait croire que le jour où il par­tit de chez vous pour aller à Paris, il courait à sa ru­ine.

--Le ciel m'est té­moin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au dernier mo­ment pour l'em­pêch­er d'y aller. Mon­sieur le prési­dent voulait à toute force l'y rem­plac­er; et, s'il tenait tant à s'y ren­dre, nous savons main­tenant pourquoi.

Ain­si Grandet n'avait au­cune obli­ga­tion à des Grassins.

*Cha­grins de famille* En toute sit­ua­tion, les femmes ont plus de caus­es de douleur que n'en a l'homme, et souf­frent plus que lui. L'homme a sa force, et l'ex­er­ci­ce de sa puis­sance: il ag­it, il va, il s'oc­cupe, il pense, il em­brasse l'avenir et y trou­ve des con­so­la­tions. Ain­si fai­sait Charles. Mais la femme de­meure, elle reste face à face avec le cha­grin dont rien ne la dis­trait, elle de­scend jusqu'au fond de l'abîme qu'il a ou­vert, le mesure et sou­vent le comble de ses voeux et de ses larmes. Ain­si fai­sait Eu­génie. Elle s'ini­ti­ait à sa des­tinée. Sen­tir, aimer, souf­frir, se dévouer, sera tou­jours le texte de la vie des femmes. Eu­génie de­vait être toute la femme, moins ce qui la con­sole. Son bon­heur, amassé comme les clous semés sur la mu­raille, suiv­ant la sub­lime ex­pres­sion de Bossuet, ne de­vait pas un jour lui rem­plir le creux de la main. Les cha­grins ne se font ja­mais at­ten­dre, et pour elle ils ar­rivèrent bi­en­tôt. Le lende­main du dé­part de Charles, la mai­son Grandet reprit sa phy­sionomie pour tout le monde, ex­cep­té pour Eu­génie qui la trou­va tout à coup bi­en vide. A l'in­su de son père, elle voulut que la cham­bre de Charles restât dans l'état où il l'avait lais­sée. Madame Grandet et Nanon furent volon­tiers com­plices de ce _statu quo_.

--Qui sait s'il ne re­vien­dra pas plus tôt que nous ne le croyons, dit-​elle.

--Ah! je le voudrais voir ici, répon­dit Nanon. Je m'ac­cou­tu­mais ben à lui! C'était un ben doux, un ben par­fait mon­sieur, quasi­ment joli, mou­ton­né comme une fille. Eu­génie re­gar­da Nanon.

--Sainte Vierge, made­moi­selle, vous avez les yeux à la perdi­tion de votre âme! Ne re­gardez donc pas le monde comme ça.

Depuis ce jour, la beauté de made­moi­selle Grandet prit un nou­veau car­ac­tère. Les graves pen­sées d'amour par lesquelles son âme était lente­ment en­vahie, la dig­nité de la femme aimée don­nèrent à ses traits cette es­pèce d'éclat que les pein­tres fig­urent par l'au­réole. Avant la venue de son cousin, Eu­génie pou­vait être com­parée à la Vierge avant la con­cep­tion, quand il fut par­ti elle ressem­blait à la Vierge mère: elle avait conçu l'amour. Ces deux Maries, si dif­férentes et si bi­en représen­tées par quelques pein­tres es­pag­nols, con­stituent l'une des plus bril­lantes fig­ures qui abon­dent dans le chris­tian­isme. En revenant de la messe où elle al­la le lende­main du dé­part de Charles, et où elle avait fait voeu d'aller tous les jours, elle prit, chez le li­braire de la ville, une mappe­monde qu'elle cloua près de son miroir, afin de suiv­re son cousin dans sa route vers les In­des, afin de pou­voir se met­tre un peu, soir et matin, dans le vais­seau qui l'y trans­portait, de le voir, de lui adress­er mille ques­tions, de lui dire:

--Es-​tu bi­en? ne souf­fres-​tu pas? pens­es-​tu bi­en à moi, en voy­ant cette étoile dont tu m'as ap­pris à con­naître les beautés et l'us­age?

Puis, le matin, elle restait pen­sive sous le noy­er, as­sise sur le banc de bois rongé par les vers et gar­ni de mousse grise où ils s'étaient dit tant de bonnes choses, de ni­ais­eries, où ils avaient bâti les châteaux en Es­pagne de leur joli mé­nage. Elle pen­sait à l'avenir en re­gar­dant le ciel par le pe­tit es­pace que les murs lui per­me­ttaient d'em­brass­er; puis le vieux pan de mu­raille, et le toit sous lequel était la cham­bre de Charles. En­fin ce fut l'amour soli­taire, l'amour vrai qui per­siste, qui se glisse dans toutes les pen­sées, et de­vient la sub­stance, ou, comme eu­ssent dit nos pères, l'étoffe de la vie. Quand les soi-​dis­ant amis du père Grandet ve­naient faire la par­tie le soir, elle était gaie, elle dis­sim­ulait; mais, pen­dant toute la mat­inée, elle cau­sait de Charles avec sa mère et Nanon. Nanon avait com­pris qu'elle pou­vait com­patir aux souf­frances de sa je­une maîtresse sans man­quer à ses de­voirs en­vers son vieux pa­tron, elle qui di­sait à Eu­génie:

--Si j'avais eu un homme à moi, je l'au­rais ... suivi dans l'en­fer. Je l'au­rais ... quoi ... En­fin, j'au­rais voulu m'ex­ter­min­er pour lui; mais ... rien. Je mour­rai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-​vous, made­moi­selle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de même, tourne au­tour de ma jupe, rap­port à mes rentes, tout comme ceux qui vi­en­nent ici flair­er le magot de mon­sieur, en vous faisant la cour? Je vois ça, parce que je su­is en­core fine, quoique je sois grosse comme une tour; hé! bi­en, mam'zelle, ça me fait plaisir, quoique ça ne soye pas de l'amour.

Deux mois se passèrent ain­si. Cette vie do­mes­tique, jadis si mono­tone, s'était an­imée par l'im­mense in­térêt du se­cret qui li­ait plus in­time­ment ces trois femmes. Pour elles, sous les planch­ers grisâtres de cette salle, Charles vi­vait, al­lait, ve­nait en­core. Soir et matin Eu­génie ou­vrait la toi­lette et con­tem­plait le por­trait de sa tante. Un di­manche matin elle fut sur­prise par sa mère au mo­ment où elle était oc­cupée à chercher les traits de Charles dans ceux du por­trait. Madame Grandet fut alors ini­tiée au ter­ri­ble se­cret de l'échange fait par le voyageur con­tre le tré­sor d'Eu­génie.

--Tu lui as tout don­né, dit la mère épou­van­tée. Que di­ras-​tu donc à ton père, au jour de l'an, quand il voudra voir ton or?

Les yeux d'Eu­génie dev­in­rent fix­es, et ces deux femmes de­meurèrent dans un ef­froi mor­tel pen­dant la moitié de la mat­inée. Elles furent as­sez trou­blées pour man­quer la grand'messe, et n'al­lèrent qu'à la messe mil­itaire. Dans trois jours l'an­née 1819 finis­sait. Dans trois jours de­vait com­mencer une ter­ri­ble ac­tion, une tragédie bour­geoise sans poi­son, ni poignard, ni sang ré­pan­du; mais, rel­ative­ment aux ac­teurs, plus cru­elle que tous les drames ac­com­plis dans l'il­lus­tre famille des Atrides.

--Qu'al­lons-​nous de­venir? dit madame Grandet à sa fille en lais­sant son tri­cot sur ses genoux.

La pau­vre mère subis­sait de tels trou­bles depuis deux mois que les manch­es de laine dont elle avait be­soin pour son hiv­er n'étaient pas en­core finies. Ce fait do­mes­tique, min­ime en ap­parence, eut de tristes ré­sul­tats pour elle. Faute de manch­es, le froid la saisit d'une façon fâcheuse au mi­lieu d'une sueur causée par une épou­vantable colère de son mari.

--Je pen­sais, ma pau­vre en­fant, que, si tu m'avais con­fié ton se­cret, nous au­ri­ons eu le temps d'écrire à Paris à mon­sieur des Grassins. Il au­rait pu nous en­voy­er des pièces d'or sem­blables aux ti­ennes; et, quoique Grandet les con­naisse bi­en, peut-​être ...

--Mais où donc au­ri­ons-​nous pris tant d'ar­gent?

--J'au­rais en­gagé mes pro­pres. D'ailleurs mon­sieur des Grassins nous eût bi­en ...

--Il n'est plus temps, répon­dit Eu­génie d'une voix sourde et al­térée en in­ter­rompant sa mère. De­main matin ne de­vons-​nous pas aller lui souhaiter la bonne an­née dans sa cham­bre?

--Mais, ma fille, pourquoi n'irais-​je donc pas voir les Cru­chot?

--Non, non, ce serait me livr­er à eux et nous met­tre sous leur dépen­dance. D'ailleurs j'ai pris mon par­ti. J'ai bi­en fait, je ne me repens de rien. Dieu me pro­tégera. Que sa sainte volon­té se fasse. Ah! si vous aviez lu sa let­tre, vous n'au­riez pen­sé qu'à lui, ma mère.

Le lende­main matin, pre­mier jan­vi­er 1820, la ter­reur fla­grante à laque­lle la mère et la fille étaient en proie leur sug­géra la plus na­turelle des ex­cus­es pour ne pas venir solen­nelle­ment dans la cham­bre de Grandet. L'hiv­er de 1819 à 1820 fut un des plus rigoureux de l'époque. La neige en­com­brait les toits.

Madame Grandet dit à son mari, dès qu'elle l'en­ten­dit se re­muant dans sa cham­bre:

--Grandet, fais donc al­lumer par Nanon un peu de feu chez moi; le froid est si vif que je gèle sous ma cou­ver­ture. Je su­is ar­rivée à un âge où j'ai be­soin de mé­nage­ments. D'ailleurs, reprit-​elle après une légère pause, Eu­génie vien­dra s'ha­biller là. Cette pau­vre fille pour­rait gag­ner une mal­adie à faire sa toi­lette chez elle par un temps pareil. Puis nous irons te souhaiter le bon an près du feu, dans la salle.

--Ta, ta, ta, ta, quelle langue! comme tu com­mences l'an­née, madame Grandet? Tu n'as ja­mais tant par­lé. Cepen­dant tu n'as pas mangé de pain trem­pé dans du vin, je pense. Il y eut un mo­ment de si­lence. Eh! bi­en, reprit le bon­homme que sans doute la propo­si­tion de sa femme ar­rangeait, je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es vrai­ment une bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'ar­rive mal­heur à l'échéance de ton âge, quoique en général les La Bertel­lière soient faits de vieux ci­ment. Hein! pas vrai? cria-​t-​il après une pause. En­fin, nous en avons hérité, je leur par­donne. Et il tou­ssa.

--Vous êtes gai ce matin, mon­sieur, dit grave­ment la pau­vre femme.

--Tou­jours gai, moi,

Gai, gai, gai, le ton­neli­er,

Rac­com­mod­ez votre cu­vi­er!

ajou­ta-​t-​il en en­trant chez sa femme tout ha­bil­lé. Oui, nom d'un pe­tit bon­homme, il fait solide­ment froid tout de même. Nous dé­je­unerons bi­en, ma femme. Des Grassins m'a en­voyé un pâté de foies gras truf­fé! Je vais aller le chercher à la dili­gence. Il doit y avoir joint un dou­ble napoléon pour Eu­génie, vint lui dire le ton­neli­er à l'or­eille. Je n'ai plus d'or, ma femme. J'avais bi­en en­core quelques vieilles pièces, je puis te dire cela à toi; mais il a fal­lu les lâch­er pour les af­faires. Et, pour célébr­er lever jour de l'an, il l'em­bras­sa sur le front.

--Eu­génie, cria la bonne mère, je ne sais sur quel côté ton père a dor­mi, mais il est bon homme, ce matin. Bah! nous nous en tirerons.

--Quoi qu'il a donc, notre maître? dit Nanon en en­trant chez sa maîtresse pour y al­lumer du feu. D'abord, il m'a dit: «Bon­jour, bon an, grosse bête! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid.»Ai-​je été sotte quand je l'ai vu me ten­dant la main pour me don­ner un écu de six francs qui n'est quasi point rogné du tout! tenez, madame, re­gardez-​le donc? Oh! le brave homme. C'est un digne homme, tout de même. Il y en a qui, pus y de­vi­en­nent vieux, pus y dur­cis­sent; mais lui, il se fait doux comme votre cas­sis, et y rabonit. C'est un ben par­fait, un ben bon homme ...

Le se­cret de cette joie était dans une en­tière réus­site de la spécu­la­tion de Grandet. Mon­sieur des Grassins, après avoir dé­duit les sommes que lui de­vait le ton­neli­er pour l'es­compte des cent cin­quante mille francs d'ef­fets hol­landais, et pour le sur­plus qu'il lui avait avancé afin de com­pléter l'ar­gent néces­saire à l'achat des cent mille livres de rente, lui en­voy­ait, par la dili­gence, trente mille francs en écus, restant sur le semestre de ses in­térêts, et lui avait an­non­cé la hausse des fonds publics. Ils étaient alors à 89, les plus célèbres cap­ital­istes en achetaient, fin jan­vi­er, à 92. Grandet gag­nait, depuis deux mois, douze pour cent sur ses cap­itaux, il avait apuré ses comptes, et al­lait dé­sor­mais touch­er cin­quante mille francs tous les six mois sans avoir à paver ni im­po­si­tions, ni ré­pa­ra­tions. Il con­ce­vait en­fin la rente, place­ment pour lequel les gens de province man­ifes­tent une répug­nance in­vin­ci­ble, et il se voy­ait, avant cinq ans, maître d'un cap­ital de six mil­lions grossi sans beau­coup de soins, et qui, joint à la valeur ter­ri­to­ri­ale de ses pro­priétés, com­poserait une for­tune colos­sale. Les six francs don­nés à Nanon étaient peut-​être le sol­de d'un im­mense ser­vice que la ser­vante avait à son in­su ren­du à son maître.

--Oh! oh! où va donc le père Grandet, qu'il court dès le matin comme au feu? se di­rent les marchands oc­cupés à ou­vrir leurs bou­tiques. Puis, quand ils le virent revenant du quai suivi d'un fac­teur des mes­sageries trans­portant sur une brou­ette des sacs pleins:

--L'eau va tou­jours à la riv­ière, le bon­homme al­lait à ses écus, di­sait l'un.

--Il lui en vient de Paris, de Froid­fond, de Hol­lande! di­sait un autre.

--Il fini­ra par acheter Saumur, s'écri­ait un troisième.

--Il se moque du froid, il est tou­jours à son af­faire, di­sait une femme à son mari.

--Eh! eh! mon­sieur Grandet, si ça vous gê­nait, lui dit un marc­hand de drap, son plus proche voisin, je vous en débar­rasserais.

--Ouin! ce sont des sous, répon­dit le vi­gneron.

--D'ar­gent, dit le fac­teur à voix basse.

--Si tu veux que je te soigne, mets une bride à ta _mar­goulette_, dit le bon­homme au fac­teur en ou­vrant sa porte.

--Ah! le vieux re­nard, je le croy­ais sourd, pen­sa le fac­teur; il paraît que quand il fait froid il en­tend.

--Voilà vingt sous pour tes étrennes, et _mo­tus_! Dé­tale! lui dit Grandet. Nanon te re­portera ta brou­ette.

--Nanon, les linottes sont-​elles à la messe?

--Oui, mon­sieur.

--Al­lons, haut la pat­te! à l'ou­vrage, cria-​t-​il en la chargeant de sacs. En un mo­ment les écus furent trans­portés dans sa cham­bre où il s'en­fer­ma.

--Quand le dé­je­uner sera prêt, tu me cogn­eras au mur. Re­porte la brou­ette aux Mes­sageries.

La famille ne dé­je­una qu'à dix heures.

--Ici ton père ne de­man­dera pas à voir ton or, dit madame Grandet à sa fille en ren­trant de la messe. D'ailleurs tu feras la frileuse. Puis nous au­rons le temps de rem­plir ton tré­sor pour le jour de ta nais­sance ...

Grandet de­scendait l'es­calier en pen­sant à mé­ta­mor­phoser prompte­ment ses écus parisiens en bon or et à son ad­mirable spécu­la­tion des rentes sur l'Etat. Il était dé­cidé à plac­er ain­si ses revenus jusqu'à ce que la rente at­teignit le taux de cent francs. Médi­ta­tion fu­neste à Eu­génie. Aus­sitôt qu'il en­tra, les deux femmes lui souhaitèrent une bonne an­née, sa fille en lui sautant au cou et le câli­nant, madame Grandet grave­ment et avec dig­nité.

--Ah! ah! mon en­fant, dit-​il en baisant sa fille sur les joues, je tra­vaille pour toi, vois-​tu?... je veux ton bon­heur. Il faut de l'ar­gent pour être heureux. Sans ar­gent, bernique. Tiens, voilà un napoléon tout neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un pe­tit bon­homme, il n'y a pas un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de l'or. Mon­tre-​moi ton or, fi­fille.

--Bah! il fait trop froid; dé­je­unons, lui répon­dit Eu­génie.

--Hé! bi­en, après, hein? Ca nous aidera tous à digér­er. Ce gros des Grassins, il nous a en­voyé ça tout de même, reprit-​il. Ain­si mangez, mes en­fants, ça ne nous coûte rien. Il va bi­en des Grassins, je su­is con­tent de lui. Le mer­lu­chon rend ser­vice à Charles, et gratis en­core. Il ar­range très bi­en les af­faires de ce pau­vre dé­funt Grandet.

--Ououh! ououh! fit-​il, la bouche pleine, après une pause, cela est bon! Manges-​en donc, ma femme? ça nour­rit au moins pour deux jours.

--Je n'ai pas faim. Je su­is tout ma­lin­gre, tu le sais bi­en.

--Ah! ouin! Tu peux te bour­rer sans crainte de faire cr­ev­er ton cof­fre; tu es une La Bertel­lière, une femme solide. Tu es bi­en un pe­tit brin jaunette, mais j'aime le jaune.

L'at­tente d'une mort ig­no­minieuse et publique est moins hor­ri­ble peut-​être pour un con­damné que ne l'était pour madame Grandet et pour sa fille l'at­tente des événe­ments qui de­vaient ter­min­er ce dé­je­uner de famille. Plus gaiement par­lait et mangeait le vieux vi­gneron, plus le coeur de ces deux femmes se ser­rait. La fille avait néan­moins un ap­pui dans cette con­jonc­ture: elle pui­sait de la force en son amour.

--Pour lui, pour lui, se di­sait-​elle, je souf­frirais mille morts.

A cette pen­sée, elle je­tait à sa mère des re­gards flam­boy­ants de courage.

--Ote tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze heures le dé­je­uner fut achevé; mais laisse-​nous la ta­ble. Nous serons plus à l'aise pour voir ton pe­tit tré­sor, dit-​il en re­gar­dant Eu­génie. Pe­tit, ma foi, non. Tu pos­sèdes, valeur in­trin­sèque, cinq mille neuf cent cin­quante-​neuf francs, et quar­ante de ce matin, cela fait six mille francs moins un. Eh! bi­en, je te don­nerai, moi, ce franc pour com­pléter la somme, parce que, vois-​tu, fi­fille ... Hé! bi­en, pourquoi nous écoutes-​tu? Mon­tre-​moi tes talons, Nanon, et va faire ton ou­vrage, dit le bon­homme. Nanon dis­parut.

--Ecoute, Eu­génie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le re­fuseras pas à ton pépère, ma pe­tite fi­fille, hein? Les deux femmes étaient muettes.

--Je n'ai plus d'or, moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six mille francs en livres, et tu vas les plac­er comme je vais te le dire. Il ne faut plus penser au douzain. Quand je te mari­erai, ce qui sera bi­en­tôt, je te trou­verai un fu­tur qui pour­ra t'of­frir le plus beau douzain dont on au­ra ja­mais par­lé dans la province. Ecoute donc, fi­fille. Il se présente une belle oc­ca­sion: tu peux met­tre tes six mille francs dans le gou­verne­ment, et tu en auras tous les six mois près de deux cents francs d'in­térêts, sans im­pôts, ni ré­pa­ra­tions, ni grêle, ni gelée, ni marée, ni rien de ce qui tra­casse les revenus. Tu répugnes peut-​être à te sé­par­er de ton or, hein, fi­fille? Ap­porte-​le-​moi tout de même. Je te ra­masserai des pièces d'or, des hol­landais­es, des por­tu­gais­es, des roupies du Mogol, des génovines; et, avec celles que je te don­nerai à tes fêtes, en trois ans tu auras rétabli la moitié de son joli pe­tit tré­sor en or. Que dis-​tu, fi­fille? Lève donc le nez. Al­lons, va le chercher, le mignon. Tu de­vrais me bais­er sur les yeux pour te dire ain­si des se­crets et des mys­tères de vie et de mort pour les écus. Vrai­ment les écus vivent et grouil­lent comme des hommes: ça va, ça vient, ça sue, ça pro­duit.

Eu­génie se le­va; mais, après avoir fait quelques pas vers la porte, elle se re­tour­na brusque­ment, re­gar­da son père en face et lui dit:

--Je n'ai plus _mon_ or.

--Tu n'as plus ton or! s'écria Grandet en se dres­sant sur ses jar­rets comme un cheval qui en­tend tir­er le canon à dix pas de lui.

--Non, je ne l'ai plus.

--Tu te trompes, Eu­génie.

--Non.

--Par la ser­pette de mon père!

Quand le ton­neli­er ju­rait ain­si, les planch­ers trem­blaient.

--Bon saint bon Dieu! voilà madame qui pâlit, cria Nanon.

--Grandet, ta colère me fera mourir, dit la pau­vre femme.

--Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez ja­mais dans votre famille!

--Eu­génie, qu'avez-​vous fait de vos pièces? cria-​t-​il en fon­dant sur elle.

--Mon­sieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mère souf­fre beau­coup. Voyez, ne la tuez pas.

Grandet fut épou­van­té de la pâleur ré­pan­due sur le teint de sa femme, naguère si jaune.

--Nanon, venez m'aider à me couch­er, dit la mère d'une voix faible. Je meurs.

Aus­sitôt Nanon don­na le bras à sa maîtresse, au­tant en fit Eu­génie, et ce ne fut pas sans des peines in­finies qu'elles purent la mon­ter chez elle, car elle tombait en dé­fail­lance de marche en marche. Grandet res­ta seul. Néan­moins, quelques mo­ments après, il mon­ta sept ou huit march­es, et cria:

--Eu­génie, quand votre mère sera couchée, vous de­scen­drez.

--Oui, mon père.

Elle ne tar­da pas à venir, après avoir ras­suré sa mère.

--Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre tré­sor.

--Mon père, si vous me faites des présents dont je ne sois pas en­tière­ment maîtresse, reprenez-​les, répon­dit froide­ment Eu­génie en cher­chant le napoléon sur la chem­inée et le lui présen­tant.

Grandet saisit vive­ment le napoléon et le coula dans son gous­set.

--Je crois bi­en que je ne te don­nerai plus rien. Pas seule­ment ça! dit-​il en faisant cla­quer l'on­gle de son pouce sous sa maîtresse dent. Vous méprisez donc votre père, vous n'avez donc pas con­fi­ance en lui, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père. S'il n'est pas tout pour vous, il n'est rien. Où est votre or?

--Mon père, je vous aime et vous re­specte, mal­gré votre colère; mais je vous ferai fort hum­ble­ment ob­serv­er que j'ai vingt-​deux ans. Vous m'avez as­sez sou­vent dit que je su­is ma­jeure, pour que je le sache. J'ai fait de mon ar­gent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sûr qu'il est bi­en placé ...

--Où?

--C'est un se­cret in­vi­olable, dit-​elle. N'avez-​vous pas vos se­crets?

--Ne su­is-​je pas le chef de ma famille, ne puis-​je avoir mes af­faires?

--C'est aus­si mon af­faire.

--Cette af­faire doit être mau­vaise, si vous ne pou­vez pas la dire à votre père, made­moi­selle Grandet.

--Elle est ex­cel­lente, et je ne puis pas la dire à mon père.

--Au moins, quand avez-​vous don­né votre or? Eu­génie fit un signe de tête né­gatif.

--Vous l'aviez en­core le jour de votre fête, hein? Eu­génie, de­venue aus­si rusée par amour que son père l'était par avarice, réitéra le même signe de tête.

--Mais l'on n'a ja­mais vu pareil en­tête­ment, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui al­la _crescen­do_ et qui fit gradu­elle­ment re­ten­tir la mai­son. Com­ment! ici, dans ma pro­pre mai­son, chez moi, quelqu'un au­ra pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui? L'or est une chose chère. Les plus hon­nêtes filles peu­vent faire des fautes, don­ner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands seigneurs et même chez les bour­geois; mais don­ner de l'or, car vous l'avez don­né à quelqu'un, hein? Eu­génie fut im­pas­si­ble. A-​t-​on vu pareille fille! Est-​ce moi qui su­is votre père? Si vous l'avez placé, vous en avez un reçu ...

--Etais-​je li­bre, oui ou non, d'en faire ce que bon me sem­blait? Etait-​ce à moi?

--Mais tu es un en­fant.

--Ma­jeure.

Aba­sour­di par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna, ju­ra; puis trou­vant en­fin des paroles, il cria:

--Mau­dit ser­pent de fille! ah! mau­vaise graine, tu sais bi­en que je t'aime, et tu en abus­es. Elle égorge son père! Par­dieu, tu auras jeté notre for­tune aux pieds de ce va-​nu-​pieds qui a des bottes de maro­quin. Par la ser­pette de mon père, je ne peux pas te déshérit­er, nom d'un ton­neau! mais je te maud­is, toi, ton cousin, et tes en­fants! Tu ne ver­ras rien ar­riv­er de bon de tout cela, en­tends-​tu? Si c'était à Charles, que ... Mais, non, ce n'est pas pos­si­ble. Quoi! ce méchant mir­liflor m'au­rait dé­val­isé ... Il re­gar­da sa fille qui restait muette et froide.

--Elle ne bougera pas, elle ne sour­cillera pas, elle est plus Grandet que je ne su­is Grandet. Tu n'as pas don­né ton or pour rien, au moins. Voyons, dis? Eu­génie re­gar­da son père, en lui je­tant un re­gard ironique qui l'of­fen­sa. Eu­génie, vous êtes chez moi, chez votre père. Vous de­vez, pour y rester, vous soumet­tre à ses or­dres. Les prêtres vous or­don­nent de m'obéir. Eu­génie bais­sa la tête. Vous m'of­fensez dans ce que j'ai de plus cher, reprit-​il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre cham­bre. Vous y de­meur­erez jusqu'à ce que je vous per­me­tte d'en sor­tir. Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez en­ten­du, marchez!

Eu­génie fon­dit en larmes et se sau­va près de sa mère. Après avoir fait un cer­tain nom­bre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans s'apercevoir du froid, Grandet se dou­ta que sa fille de­vait être chez sa femme; et, char­mé de la pren­dre en con­tra­ven­tion à ses or­dres, il grim­pa les es­caliers avec l'agilité d'un chat, et ap­parut dans la cham­bre de madame Grandet au mo­ment où elle ca­res­sait les cheveux d'Eu­génie dont le vis­age était plongé dans le sein mater­nel.

--Con­sole-​toi, ma pau­vre en­fant, ton père s'apais­era.

--Elle n'a plus de père, dit le ton­neli­er. Est-​ce bi­en vous et moi, madame Grandet, qui avons fait une fille dé­sobéis­sante comme l'est celle-​là? Jolie éd­uca­tion, et re­ligieuse surtout. Hé! bi­en, vous n'êtes pas dans votre cham­bre. Al­lons, en prison, en prison, made­moi­selle.

--Voulez-​vous me priv­er de ma fille, mon­sieur? dit madame Grandet en mon­trant un vis­age rou­gi par la fièvre.

--Si vous la voulez garder, em­portez-​la, videz-​moi toutes deux la mai­son. Ton­nerre, où est l'or, qu'est de­venu l'or?

Eu­génie se le­va, lança un re­gard d'orgueil sur son père, et ren­tra dans sa cham­bre à laque­lle le bon­homme don­na un tour de clef.

--Nanon, cria-​t-​il, éteins le feu de la salle. Et il vint s'as­seoir sur un fau­teuil au coin de la chem­inée de sa femme, en lui dis­ant:

--Elle l'a don­né sans doute à ce mis­érable sé­duc­teur de Charles qui n'en voulait qu'à notre ar­gent.

Madame Grandet trou­va, dans le dan­ger qui menaçait sa fille et dans son sen­ti­ment pour elle, as­sez de force pour de­meur­er en ap­parence froide, muette et sourde.

--Je ne savais rien de tout ce­ci, répon­dit-​elle en se tour­nant du côté de la ru­elle du lit pour ne pas subir les re­gards ét­ince­lants de son mari. Je souf­fre tant de votre vi­olence, que si j'en crois mes pressen­ti­ments, je ne sor­ti­rai d'ici que les pieds en avant. Vous au­riez dû m'épargn­er en ce mo­ment, mon­sieur, moi qui ne vous ai ja­mais causé de cha­grin, du moins, je le pense. Votre fille vous aime, je la crois in­no­cente au­tant que l'en­fant qui naît; ain­si ne lui faites pas de peine, révo­quez votre ar­rêt. Le froid est bi­en vif, vous pou­vez être cause de quelque grave mal­adie.

--Je ne la ver­rai ni ne lui par­lerai. Elle restera dans sa cham­bre au pain et à l'eau jusqu'à ce qu'elle ait sat­is­fait son père. Que di­able, un chef de famille doit savoir où va l'or de sa mai­son. Elle pos­sé­dait les seules roupies qui fussent en France peut-​être, puis des génovines, des ducats de Hol­lande.

--Mon­sieur, Eu­génie est notre unique en­fant, et quand même elle les au­rait jetés à l'eau ...

--A l'eau? cria le bon­homme, à l'eau! Vous êtes folle, madame Grandet. Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au lo­gis, con­fessez votre fille, tirez-​lui les vers du nez? les femmes s'en­ten­dent mieux en­tre elles à ça que nous autres. Quoi qu'elle ait pu faire, je ne la mangerai point. A-​t-​elle peur de moi? Quand elle au­rait doré son cousin de la tête aux pieds, il est en pleine mer, hein! nous ne pou­vons pas courir après ...

--Eh! bi­en, mon­sieur? Ex­citée par la crise nerveuse où elle se trou­vait, ou par le mal­heur de sa fille qui dévelop­pait sa ten­dresse et son in­tel­li­gence, la per­spi­cac­ité de madame Grandet lui fit apercevoir un mou­ve­ment ter­ri­ble dans la loupe de son mari, au mo­ment où elle répondait; elle changea d'idée sans chang­er de ton.

--Eh! bi­en, mon­sieur, ai-​je plus d'em­pire sur elle que vous n'en avez? Elle ne m'a rien dit, elle tient de vous.

--Tudieu! comme vous avez la langue pen­due ce matin! Ta, ta, ta, ta, vous me nar­guez, je crois. Vous vous en­ten­dez peut-​être avec elle.

Il re­gar­da sa femme fix­ement.

--En vérité, mon­sieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'à con­tin­uer ain­si. Je vous le dis, mon­sieur, et, dût-​il m'en coûter la vie, je vous le répéterais en­core: vous avez tort en­vers votre fille, elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes. Cet ar­gent lui ap­parte­nait, elle n'a pu qu'en faire un bel us­age, et Dieu seul a le droit de con­naître nos bonnes oeu­vres. Mon­sieur, je vous en sup­plie, ren­dez vos bonnes grâces à Eu­génie?... Vous amoin­drirez ain­si l'ef­fet du coup que m'a porté votre colère, et vous me sauverez peut-​être la vie. Ma fille, mon­sieur, ren­dez-​moi ma fille.

--Je dé­campe, dit-​il. Ma mai­son n'est pas ten­able, la mère et la fille raison­nent et par­lent comme si ... Brooouh! Pouah! Vous m'avez don­né de cru­elles étrennes, Eu­génie, cria-​t-​il. Oui, oui, pleurez! Ce que vous faites vous causera des re­mords, en­ten­dez-​vous. A quoi donc vous sert de manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous don­nez l'or de votre père en ca­chette à un fainéant qui vous dévor­era votre coeur quand vous n'au­rez plus que ça à lui prêter? Vous ver­rez ce que vaut votre Charles avec ses bottes de maro­quin et son air de n'y pas touch­er. Il n'a ni coeur ni âme, puisqu'il ose em­porter le tré­sor d'une pau­vre fille sans l'agré­ment des par­ents.

Quand la porte de la rue fut fer­mée, Eu­génie sor­tit de sa cham­bre et vint près de sa mère.

--Vous avez eu bi­en du courage pour votre fille, lui dit-​elle.

--Vois-​tu, mon en­fant, où nous mè­nent les choses il­licites?... tu m'as fait faire un men­songe.

--Oh! je de­man­derai à Dieu de m'en punir seule.

--C'est-​y vrai, dit Nanon ef­farée en ar­rivant, que voilà made­moi­selle au pain et à l'eau pour le reste des jours?

--Qu'est-​ce que cela fait, Nanon? dit tran­quille­ment Eu­génie.

--Ah! pus sou­vent que je mangerai de la frippe quand la fille de la mai­son mange du pain sec. Non, non.

--Pas un mot de tout ça, Nanon, dit Eu­génie.

--J'au­rai la goule morte, mais vous ver­rez.

Grandet dî­na seul pour la pre­mière fois depuis vingt-​qua­tre ans.

--Vous voilà donc veuf, mon­sieur, lui dit Nanon. C'est bi­en désagréable d'être veuf avec deux femmes dans sa mai­son.

--Je ne te par­le pas à toi. Tiens ta mar­goulette ou je te chas­se. Qu'est-​ce que tu as dans ta casse­role que j'en­tends bouil­lot­er sur le fourneau?

--C'est des graiss­es que je fonds ...

--Il vien­dra du monde ce soir, al­lume le feu.

Les Cru­chot, madame des Grassins et son fils ar­rivèrent à huit heures, et s'éton­nèrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.

--Ma femme est un peu in­dis­posée. Eu­génie est auprès d'elle, répon­dit le vieux vi­gneron dont la fig­ure ne trahit au­cune émo­tion.

Au bout d'une heure em­ployée en con­ver­sa­tions in­signifi­antes, madame des Grassins, qui était mon­tée faire sa vis­ite à madame Grandet, de­scen­dit, et cha­cun lui de­man­da:

--Com­ment va madame Grandet?

--Mais, pas bi­en du tout, du tout, dit-​elle. L'état de sa san­té me paraît vrai­ment in­quié­tant. A son âge, il faut pren­dre les plus grandes pré­cau­tions, pa­pa Grandet.

--Nous ver­rons cela, répon­dit le vi­gneron d'un air dis­trait.

Cha­cun lui souhai­ta le bon­soir. Quand les Cru­chot furent dans la rue, madame des Grassins leur dit:

--Il y a quelque chose de nou­veau chez les Grandet. La mère est très mal sans seule­ment qu'elle s'en doute. La fille a les yeux rouges comme quelqu'un qui a pleuré longtemps. Voudraient-​ils la mari­er con­tre son gré?

Lorsque le vi­gneron fut couché, Nanon vint en chaus­sons à pas muets chez Eu­génie, et lui dé­cou­vrit un pâté fait à la casse­role.

--Tenez, made­moi­selle, dit la bonne fille, Cornoiller m'a don­né un lièvre. Vous mangez si peu, que ce pâté vous dur­era bi­en huit jours; et, par la gelée, il ne ris­quera point de se gâter. Au moins, vous ne de­meur­erez pas au pain sec. C'est que ça n'est point sain du tout.

--Pau­vre Nanon, dit Eu­génie en lui ser­rant la main.

--Je l'ai fait ben bon, ben déli­cat, et il ne s'en est point aperçu. J'ai pris le lard, le lau­ri­er, tout sur mes six francs; j'en su­is ben la maîtresse. Puis la ser­vante se sau­va, croy­ant en­ten­dre Grandet.

Pen­dant quelques mois, le vi­gneron vint voir con­stam­ment sa femme à des heures dif­férentes dans la journée, sans pronon­cer le nom de sa fille, sans la voir, ni faire à elle la moin­dre al­lu­sion Madame Grandet ne quit­ta point sa cham­bre, et, de jour en jour, son état em­pi­ra. Rien ne fit pli­er le vieux ton­neli­er. Il restait in­ébran­lable, âpre et froid comme une pile de gran­it. Il con­tin­ua d'aller et venir selon ses habi­tudes; mais il ne bé­gaya plus, causa moins, et se mon­tra dans les af­faires plus dur qu'il ne l'avait ja­mais été. Sou­vent il lui échap­pait quelque er­reur dans ses chiffres.

--Il s'est passé quelque chose chez les Grandet, di­saient les Cru­chotins et les Grassin­istes.

--Qu'est-​il donc ar­rivé dans la mai­son Grandet? fut une ques­tion con­venue que l'on s'adres­sait générale­ment dans toutes les soirées à Saumur. Eu­génie al­lait aux of­fices sous la con­duite de Nanon. Au sor­tir de l'église, si madame des Grassins lui adres­sait quelques paroles, elle y répondait d'une manière éva­sive et sans sat­is­faire sa cu­riosité. Néan­moins il fut im­pos­si­ble au bout de deux mois de cacher, soit aux trois Cru­chot, soit à madame des Grassins, le se­cret de la ré­clu­sion d'Eu­génie. Il y eut un mo­ment où les pré­textes man­quèrent pour jus­ti­fi­er sa per­pétuelle ab­sence. Puis, sans qu'il fût pos­si­ble de savoir par qui le se­cret avait été trahi, toute la ville ap­prit que depuis le pre­mier jour de l'an made­moi­selle Grandet était, par l'or­dre de son père, en­fer­mée dans sa cham­bre, au pain et à l'eau, sans feu; que Nanon lui fai­sait des frian­dis­es, les lui ap­por­tait pen­dant la nu­it; et l'on savait même que la je­une per­son­ne ne pou­vait voir et soign­er sa mère que pen­dant le temps où son père était ab­sent du lo­gis. La con­duite de Grandet fut alors jugée très sévère­ment. La ville en­tière le mit pour ain­si dire hors la loi, se sou­vint de ses trahisons, de ses duretés, et l'ex­com­mu­nia. Quand il pas­sait, cha­cun se le mon­trait en chu­chotant. Lorsque sa fille de­scendait la rue tortueuse pour aller à la messe ou à vêpres, ac­com­pa­gnée de Nanon, tous les habi­tants se met­taient aux fenêtres pour ex­am­in­er avec cu­riosité la con­te­nance de la riche héri­tière et son vis­age, où se peignaient une mélan­col­ie et une douceur angéliques. Sa ré­clu­sion, la dis­grâce de son père, n'étaient rien pour elle. Ne voy­ait-​elle pas la mappe­monde, le pe­tit banc, le jardin, le pan de mur, et ne repre­nait-​elle pas sur ses lèvres le miel qu'y avaient lais­sé les bais­ers de l'amour? Elle ig­no­ra pen­dant quelque temps les con­ver­sa­tions dont elle était l'ob­jet en ville, tout aus­si bi­en que les ig­no­rait son père. Re­ligieuse et pure de­vant Dieu, sa con­science et l'amour l'aidaient à patiem­ment sup­port­er la colère et la vengeance pa­ter­nelles. Mais une douleur pro­fonde fai­sait taire toutes les autres douleurs. Chaque jour, sa mère, douce et ten­dre créa­ture, qui s'em­bel­lis­sait de l'éclat que je­tait son âme en ap­prochant de la tombe, sa mère dépéris­sait de jour en jour. Sou­vent Eu­génie se re­prochait d'avoir été la cause in­no­cente de la cru­elle, de la lente mal­adie qui la dévo­rait. Ces re­mords, quoique calmés par sa mère, l'at­tachaient en­core plus étroite­ment à son amour. Tous les matins, aus­sitôt que son père était sor­ti, elle ve­nait au chevet du lit de sa mère, et là, Nanon lui ap­por­tait son dé­je­uner. Mais la pau­vre Eu­génie, triste et souf­frante des souf­frances de sa mère, en mon­trait le vis­age à Nanon par un geste muet, pleu­rait et n'os­ait par­ler de son cousin. Madame Grandet, la pre­mière, était for­cée de lui dire:

--Où est-_il_? pourquoi n'écrit-_il_ pas?

La mère et la fille ig­no­raient com­plète­ment les dis­tances.

--Pen­sons à lui, ma mère, répondait Eu­génie, et n'en par­lons pas. Vous souf­frez, vous avant tout.

_Tout_ c'était _lui_.

--Mes en­fants, di­sait madame Grandet, je ne re­grette point la vie. Dieu m'a pro­tégée en me faisant en­vis­ager avec joie le terme de mes mis­ères.

Les paroles de cette femme étaient con­stam­ment saintes et chré­ti­ennes. Quand, au mo­ment de dé­je­uner près d'elle, son mari ve­nait se promen­er dans sa cham­bre, elle lui dit, pen­dant les pre­miers mois de l'an­née, les mêmes dis­cours, répétés avec une douceur angélique, mais avec la fer­meté d'une femme à qui une mort prochaine don­nait le courage qui lui avait man­qué pen­dant sa vie.

--Mon­sieur, je vous re­mer­cie de l'in­térêt que vous prenez à ma san­té, lui répondait-​elle quand il lui avait fait la plus ba­nale des de­man­des; mais si vous voulez ren­dre mes derniers mo­ments moins amers et al­léger mes douleurs, ren­dez vos bonnes grâces à notre fille; mon­trez-​vous chré­tien, époux et père.

En en­ten­dant ces mots, Grandet s'as­seyait près du lit et agis­sait comme un homme qui, voy­ant venir une averse, se met tran­quille­ment à l'abri sous une porte cochère: il écoutait si­len­cieuse­ment sa femme, et ne répondait rien. Quand les plus touchantes, les plus ten­dres, les plus re­ligieuses sup­pli­ca­tions lui avaient été adressées, il di­sait:

--Tu es un peu pâlotte au­jourd'hui, ma pau­vre femme. L'ou­bli le plus com­plet de sa fille sem­blait être gravé sur son front de grès, sur ses lèvres ser­rées. Il n'était même pas ému par les larmes que ses vagues répons­es, dont les ter­mes étaient à peine var­iés, fai­saient couler le long du blanc vis­age de sa femme.

--Que Dieu vous par­donne, mon­sieur, di­sait-​elle, comme je vous par­donne moi-​même. Vous au­rez un jour be­soin d'in­dul­gence.

Depuis la mal­adie de sa femme, il n'avait plus osé se servir de son ter­ri­ble: ta, ta, ta, ta, ta! Mais aus­si son despo­tisme n'était-​il pas désar­mé par cet ange de douceur, dont la laideur dis­parais­sait de jour en jour, chas­sée par l'ex­pres­sion des qual­ités morales qui ve­naient fleurir sur sa face. Elle était tout âme. Le génie de la prière sem­blait pu­ri­fi­er, amoin­drir les traits les plus grossiers de sa fig­ure, et la fai­sait re­splendir. Qui n'a pas ob­servé le phénomène de cette trans­fig­ura­tion sur de saints vis­ages où les habi­tudes de l'âme finis­sent par tri­om­pher des traits les plus rude­ment con­tournés, en leur im­pri­mant l'an­ima­tion par­ti­culière due à la no­blesse et à la pureté des pen­sées élevées! Le spec­ta­cle de cette trans­for­ma­tion ac­com­plie par les souf­frances qui con­sumaient les lam­beaux de l'être hu­main dans cette femme agis­sait, quoique faible­ment, sur le vieux ton­neli­er dont le car­ac­tère res­ta de bronze. Si sa pa­role ne fut plus dé­daigneuse, un im­per­turbable si­lence, qui sauvait sa supéri­or­ité de père de famille, dom­ina sa con­duite. Sa fidèle Nanon parais­sait-​elle au marché, soudain quelques lazz­is, quelques plaintes sur son maître lui sif­flaient aux or­eilles; mais, quoique l'opin­ion publique con­damnât haute­ment le père Grandet, la ser­vante le défendait par orgueil pour la mai­son.

--Eh! bi­en, di­sait-​elle aux dé­tracteurs du bon­homme, est-​ce que nous ne de­venons pas tous plus durs en vieil­lis­sant? pourquoi ne voulez-​vous pas qu'il se racor­nisse un peu, cet homme? Taisez donc vos menter­ies. Made­moi­selle vit comme une reine. Elle est seule, eh! bi­en, c'est son goût. D'ailleurs, mes maîtres ont des raisons ma­jeures.

En­fin, un soir, vers la fin du print­emps, madame Grandet, dévorée par le cha­grin, en­core plus que par la mal­adie, n'ayant pas réus­si, mal­gré ses prières, à ré­con­cili­er Eu­génie et son père, con­fia ses peines se­crètes aux Cru­chot.

--Met­tre une fille de vingt-​trois ans au pain et à l'eau?... s'écria le prési­dent de Bon­fons, et sans mo­tifs; mais cela con­stitue _des sévices tor­tion­naires; elle peut protester con­tre, et tant dans que sur_ ...

--Al­lons, mon neveu; dit le no­taire, lais­sez votre baragouin de palais. Soyez tran­quille, madame, je ferai finir cette ré­clu­sion dès de­main.

En en­ten­dant par­ler d'elle, Eu­génie sor­tit de sa cham­bre.

--Messieurs, dit-​elle en s'avançant par un mou­ve­ment plein de fierté, je vous prie de ne pas vous oc­cu­per de cette af­faire. Mon père est maître chez lui. Tant que j'habit­erai sa mai­son, je dois lui obéir. Sa con­duite ne saurait être soumise à l'ap­pro­ba­tion ni à la dés­ap­pro­ba­tion du monde, il n'en est compt­able qu'à Dieu. Je ré­clame de votre ami­tié le plus pro­fond si­lence à cet égard. Blâmer mon père serait at­ta­quer notre pro­pre con­sid­éra­tion. Je vous sais gré, messieurs, de l'in­térêt que vous me té­moignez; mais vous m'obligeriez da­van­tage si vous vouliez faire cess­er les bruits of­fen­sants qui courent par la ville, et desquels j'ai été in­stru­ite par hasard.

--Elle a rai­son, dit madame Grandet.

--Made­moi­selle, la meilleure manière d'em­pêch­er le monde de jas­er est de vous faire ren­dre la lib­erté, lui répon­dit re­spectueuse­ment le vieux no­taire frap­pé de la beauté que la re­traite, la mélan­col­ie et l'amour avaient im­primée à Eu­génie.

--Eh! bi­en, ma fille, laisse à mon­sieur Cru­chot le soin d'ar­ranger cette af­faire, puisqu'il répond du suc­cès. Il con­naît ton père et sait com­ment il faut le pren­dre. Si tu veux me voir heureuse pen­dant le peu de temps qui me reste à vivre, il faut, à tout prix, que ton père et toi vous soyez ré­con­cil­iés.

Le lende­main, suiv­ant une habi­tude prise par Grandet depuis la ré­clu­sion d'Eu­génie, il vint faire un cer­tain nom­bre de tours dans son pe­tit jardin. Il avait pris pour cette prom­enade le mo­ment où Eu­génie se peignait. Quand le bon­homme ar­rivait au gros noy­er, il se cachait der­rière le tronc de l'ar­bre, restait pen­dant quelques in­stants à con­tem­pler les longs cheveux de sa fille, et flot­tait sans doute en­tre les pen­sées que lui sug­gérait la té­nac­ité de son car­ac­tère et le désir d'em­brass­er son en­fant. Sou­vent il de­meu­rait as­sis sur le pe­tit banc de bois pour­ri où Charles et Eu­génie s'étaient ju­ré un éter­nel amour, pen­dant qu'elle re­gar­dait aus­si son père à la dérobée ou dans son miroir. S'il se lev­ait et recom­mençait sa prom­enade, elle s'as­seyait com­plaisam­ment à la fenêtre et se met­tait à ex­am­in­er le pan de mur où pendaient les plus jolies fleurs, d'où sor­taient, d'en­tre les crevass­es, des Cheveux de Vénus, des lis­erons et une plante grasse, jaune ou blanche, un _Se­dum_ très abon­dant dans les vi­gnes à Saumur et à Tours. Maître Cru­chot vint de bonne heure et trou­va le vieux vi­gneron as­sis par un beau jour de juin sur le pe­tit banc, le dos ap­puyé au mur mi­toyen, oc­cupé à voir sa fille.

--Qu'y a-​t-​il pour votre ser­vice, maître Cru­chot? dit-​il en aperce­vant le no­taire.

--Je viens vous par­ler d'af­faires.

--Ah! ah! avez-​vous un peu d'or à me don­ner con­tre des écus?

--Non, non, il ne s'ag­it pas d'ar­gent, mais de votre fille Eu­génie. Tout le monde par­le d'elle et de vous.

--De quoi se mêle-​t-​on? Char­bon­nier est maître chez lui.

--D'ac­cord, le char­bon­nier est maître de se tuer aus­si, ou, ce qui est pis, de jeter son ar­gent par les fenêtres.

--Com­ment cela?

--Eh! mais votre femme est très malade, mon ami. Vous de­vriez même con­sul­ter mon­sieur Berg­erin, elle est en dan­ger de mort. Si elle ve­nait à mourir sans avoir été soignée comme il faut, vous ne se­riez pas tran­quille, je le crois.

--Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu'a ma femme! Ces médecins, une fois qu'ils ont mis le pied chez vous, ils vi­en­nent des cinq à six fois par jour.

--En­fin, Grandet, vous fer­ez comme vous l'en­ten­drez. Nous sommes de vieux amis; il n'y a pas, dans tout Saumur, un homme qui prenne plus que moi d'in­térêt à ce qui vous con­cerne; j'ai donc dû vous dire cela. Main­tenant, ar­rive qui plante, vous êtes ma­jeur, vous savez vous con­duire, allez. Ce­ci n'est d'ailleurs pas l'af­faire qui m'amène. Il s'ag­it de quelque chose de plus grave pour vous, peut-​être. Après tout, vous n'avez pas en­vie de tuer votre femme, elle vous est trop utile. Songez donc à la sit­ua­tion où vous se­riez, vis-​à-​vis votre fille, si madame Grandet mourait. Vous de­vriez des comptes à Eu­génie, puisque vous êtes com­mun en bi­ens avec votre femme. Votre fille sera en droit de ré­clamer le partage de votre for­tune, de faire ven­dre Froid­fond. En­fin, elle suc­cède à sa mère, de qui vous ne pou­vez pas hérit­er.

Ces paroles furent un coup de foudre pour le bon­homme, qui n'était pas aus­si fort en lég­is­la­tion qu'il pou­vait l'être en com­merce. Il n'avait ja­mais pen­sé à une lic­ita­tion.

--Ain­si je vous en­gage à la traiter avec douceur, dit Cru­chot en ter­mi­nant.

--Mais savez-​vous ce qu'elle a fait, Cru­chot?

--Quoi? dit le no­taire curieux de re­cevoir une con­fi­dence du père Grandet et de con­naître la cause de la querelle.

--Elle a don­né son or.

--Eh! bi­en, était-​il à elle? de­man­da le no­taire.

--Ils me dis­ent tous cela! dit le bon­homme en lais­sant tomber ses bras par un mou­ve­ment trag­ique.

--Allez-​vous, pour une mis­ère, reprit Cru­chot, met­tre des en­trav­es aux con­ces­sions que vous lui de­man­derez de vous faire à la mort de sa mère?

--Ah! vous ap­pelez six mille francs d'or une mis­ère?

--Eh! mon vieil ami, savez-​vous ce que coûtera l'in­ven­taire et le partage de la suc­ces­sion de votre femme si Eu­génie l'ex­ige?

--Quoi?

--Deux, ou trois, qua­tre cent mille francs peut-​être! Ne fau­dra-​t-​il pas liciter, et ven­dre pour con­naître la véri­ta­ble valeur? au lieu qu'en vous en­ten­dant ...

--Par la ser­pette de mon père! s'écria le vi­gneron qui s'as­sit en pâlis­sant, nous ver­rons ça, Cru­chot.

Après un mo­ment de si­lence ou d'ag­onie, le bon­homme re­gar­da le no­taire en lui dis­ant:

--La vie est bi­en dure! Il s'y trou­ve bi­en des douleurs. Cru­chot, reprit-​il solen­nelle­ment, vous ne voulez pas me tromper, ju­rez-​moi sur l'hon­neur que ce que vous me chantez là est fondé en Droit. Mon­trez-​moi le Code, je veux voir le Code!

--Mon pau­vre ami, répon­dit le no­taire, ne sais-​je pas mon méti­er?

--Cela est donc bi­en vrai. Je serai dépouil­lé, trahi, tué, dévoré par ma fille.

--Elle hérite de sa mère.

--A quoi ser­vent donc les en­fants! Ah! ma femme, je l'aime. Elle est solide heureuse­ment. C'est une La Bertel­lière.

--Elle n'a pas un mois à vivre.

Le ton­neli­er se frap­pa le front, mar­cha, revint, et, je­tant un re­gard ef­frayant à Cru­chot:

--Com­ment faire? lui dit-​il.

--Eu­génie pour­ra renon­cer pure­ment et sim­ple­ment à la suc­ces­sion de sa mère. Vous ne voulez pas la déshérit­er, n'est-​ce pas? Mais, pour obtenir un partage de ce genre, ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis là, mon vieux, est con­tre mon in­térêt. Qu'ai-​je à faire, moi?... des liq­ui­da­tions, des in­ven­taires, des ventes, des partages ...

--Nous ver­rons, nous ver­rons. Ne par­lons plus de cela, Cru­chot. Vous me tri­bouillez les en­trailles. Avez-​vous reçu de l'or?

--Non; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les don­nerai. Mon bon ami, faites la paix avec Eu­génie. Voyez-​vous, tout Saumur vous jette la pierre.

--Les drôles!

--Al­lons, les rentes sont à 99. Soyez donc con­tent une fois dans la vie.

--A 99, Cru­chot?

--Oui.

--Eh! eh! 99! dit le bon­homme en re­con­duisant le vieux no­taire jusqu'à la porte de la rue. Puis, trop ag­ité par ce qu'il ve­nait d'en­ten­dre pour rester au lo­gis, il mon­ta chez sa femme et lui dit:

--Al­lons, la mère, tu peux pass­er la journée avec ta fille, je vais à Froid­fond. Soyez gen­tilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage, ma bonne femme: tiens, voilà dix écus pour ton re­posoir de la Fête-​Dieu. Il y a as­sez longtemps que tu veux en faire un, ré­gale-​toi! Amusez-​vous, soyez joyeuses, portez-​vous bi­en. Vive la joie! Il je­ta dix écus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tête pour la bais­er au front.

--Bonne femme, tu vas mieux, n'est-​ce pas?

--Com­ment pou­vez-​vous penser à re­cevoir dans votre mai­son le Dieu qui par­donne en ten­ant votre fille ex­ilée de votre coeur? dit-​elle avec émo­tion.

--Ta, ta, ta, ta, ta, dit le père d'une voix ca­res­sante, nous ver­rons cela.

--Bon­té du ciel! Eu­génie, cria la mère en rougis­sant de joie, viens em­brass­er ton père? il te par­donne!

Mais le bon­homme avait dis­paru. Il se sauvait à toutes jambes vers ses closeries en tâchant de met­tre en or­dre ses idées ren­ver­sées. Grandet com­mençait alors sa soix­ante-​seiz­ième an­née. Depuis deux ans prin­ci­pale­ment, son avarice s'était ac­crue comme s'ac­crois­sent toutes les pas­sions per­sis­tantes de l'homme. Suiv­ant une ob­ser­va­tion faite sur les avares, sur les am­bitieux, sur tous les gens dont la vie a été con­sacrée à une idée dom­inante, son sen­ti­ment avait af­fec­tion­né plus par­ti­culière­ment un sym­bole de sa pas­sion. La vue de l'or, la pos­ses­sion de l'or était de­venue sa mono­manie. Son es­prit de despo­tisme avait gran­di en pro­por­tion de son avarice, et aban­don­ner la di­rec­tion de la moin­dre par­tie de ses bi­ens à la mort de sa femme lui parais­sait une chose _con­tre na­ture_. Dé­clar­er sa for­tune à sa fille, in­ven­to­ri­er l'uni­ver­sal­ité de ses bi­ens meubles et im­meubles pour les liciter?...

--Ce serait à se couper la gorge, dit-​il tout haut au mi­lieu d'un clos en en ex­am­inant les ceps.

En­fin il prit son par­ti, revint à Saumur à l'heure du dîn­er, ré­solu de pli­er de­vant Eu­génie, de la ca­jol­er, de l'amadouer afin de pou­voir mourir royale­ment en ten­ant jusqu'au dernier soupir les rênes de ses mil­lions. Au mo­ment où le bon­homme, qui par hasard avait pris son passe-​partout, mon­tait l'es­calier à pas de loup pour venir chez sa femme, Eu­génie avait ap­porté sur le lit de sa mère le beau néces­saire. Toutes deux, en l'ab­sence de Grandet, se don­naient le plaisir de voir le por­trait de Charles, en ex­am­inant celui de sa mère.

--C'est tout à fait son front et sa bouche! di­sait Eu­génie au mo­ment où le vi­gneron ou­vrit la porte. Au re­gard que je­ta son mari sur l'or, madame Grandet cria:

--Mon Dieu, ayez pitié de nous!

Le bon­homme sauta sur le néces­saire comme un ti­gre fond sur un en­fant en­dor­mi.

--Qu'est-​ce que c'est que cela? dit-​il en em­por­tant le tré­sor et al­lant se plac­er à la fenêtre.

--Du bon or! de l'or! s'écria-​t-​il ... Beau­coup d'or! ça pèse deux livres. Ah! ah! Charles t'a don­né cela con­tre tes belles pièces. Hein! pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est une bonne af­faire, fi­fille! Tu es ma fille, je te re­con­nais. Eu­génie trem­blait de tous ses mem­bres.

--N'est-​ce pas, ce­ci est à Charles? reprit le bon­homme.

--Oui, mon père, ce n'est pas à moi. Ce meu­ble est un dépôt sacré.

--Ta! ta! ta! il a pris ta for­tune, faut te rétablir ton pe­tit tré­sor.

--Mon père?...

Le bon­homme voulut pren­dre son couteau pour faire sauter une plaque d'or, et fut obligé de pos­er le néces­saire sur une chaise. Eu­génie s'élança pour le res­saisir; mais le ton­neli­er, qui avait tout à la fois l'oeil à sa fille et au cof­fret, la re­pous­sa si vi­olem­ment en éten­dant le bras qu'elle al­la tomber sur le lit de sa mère.

--Mon­sieur, mon­sieur, cria la mère en se dres­sant sur son lit.

Grandet avait tiré son couteau et s'ap­prê­tait à soulever l'or.

--Mon père, cria Eu­génie en se je­tant à genoux et marchant ain­si pour ar­riv­er plus près du bon­homme et lever les mains vers lui, mon père, au nom de tous les Saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est mort sur la croix; au nom de votre salut éter­nel, mon père, au nom de ma vie, ne touchez pas à ce­ci! Cette toi­lette n'est ni à vous ni à moi; elle est à un mal­heureux par­ent qui me l'a con­fiée, et je dois la lui ren­dre in­tacte.

--Pourquoi la re­gar­dais-​tu, si c'est un dépôt? Voir, c'est pis que touch­er.

--Mon père, ne la détru­isez pas, ou vous me déshon­orez. Mon père, en­ten­dez-​vous?

--Mon­sieur, grâce! dit la mère.

--Mon père, cria Eu­génie d'une voix si écla­tante que Nanon ef­frayée mon­ta. Eu­génie sauta sur un couteau qui était à sa portée et s'en ar­ma.

--Eh! bi­en? lui dit froide­ment Grandet en souri­ant à froid.

--Mon­sieur, mon­sieur, vous m'as­sas­sinez! dit la mère.

--Mon père, si votre couteau en­tame seule­ment une par­celle de cet or, je me perce de celui-​ci. Vous avez déjà ren­du ma mère mortelle­ment malade, vous tuerez en­core votre fille. Allez main­tenant, blessure pour blessure?

Grandet tint son couteau sur le néces­saire, et re­gar­da sa fille en hési­tant.

--En serais-​tu donc ca­pa­ble, Eu­génie? dit-​il.

--Oui, mon­sieur, dit la mère.

--Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc raisonnable, mon­sieur, une fois dans votre vie. Le ton­neli­er re­gar­da l'or et sa fille al­ter­na­tive­ment pen­dant un in­stant. Madame Grandet s'évanouit.

--Là, voyez-​vous, mon cher mon­sieur? madame se meurt, cria Nanon.

--Tiens, ma fille, ne nous brouil­lons pas pour un cof­fre. Prends donc! s'écria vive­ment le ton­neli­er en je­tant la toi­lette sur le lit.

--Toi, Nanon, va chercher mon­sieur Berg­erin.

--Al­lons, la mère, dit-​il en baisant la main de sa femme, ce n'est rien; va: nous avons fait la paix. Pas vrai, fi­fille? Plus de pain sec, tu mangeras tout ce que tu voudras. Ah! elle ou­vre les yeux. Eh! bi­en, la mère, mémère, timère, al­lons donc! Tiens, vois, j'em­brasse Eu­génie. Elle aime son cousin, elle l'épousera si elle veut, elle lui gardera le pe­tit cof­fre. Mais vis longtemps, ma pau­vre femme. Al­lons, re­mue donc! Ecoute, tu auras le plus beau re­posoir qui ce soit ja­mais fait à Saumur.

--Mon Dieu, pou­vez-​vous traiter ain­si votre femme et votre en­fant! dit d'une voix faible madame Grandet.

--Je ne le ferai plus, plus, cria le ton­neli­er. Tu vas voir, ma pau­vre femme. Il al­la à son cab­inet, et revint avec une poignée de louis qu'il éparpil­la sur le lit.

--Tiens, Eu­génie, tiens, ma femme, voilà pour vous, dit-​il en ma­ni­ant les louis. Al­lons, égaie-​toi, ma femme; porte-​toi bi­en, tu ne man­queras de rien ni Eu­génie non plus. Voilà cent louis d'or pour elle. Tu ne les don­neras pas, Eu­génie, ceux-​là, hein?

Madame Grandet et sa fille se re­gardèrent éton­nées.

--Reprenez-​les, mon père; nous n'avons be­soin que de votre ten­dresse.

--Eh! bi­en, c'est ça, dit-​il en em­pochant les louis, vivons comme de bons amis. De­scen­dons tous dans la salle pour dîn­er, pour jouer au lo­to tous les soirs à deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?

--Hélas! je le voudrais bi­en, puisque cela peut vous être agréable, dit la mourante; mais je ne saurais me lever.

--Pau­vre mère, dit le ton­neli­er, tu ne sais pas com­bi­en je t'aime. Et toi, ma fille! Il la ser­ra, l'em­bras­sa. Oh! comme c'est bon d'em­brass­er sa fille après une brouille! ma fi­fille! Tiens, vois-​tu, mémère, nous ne faisons qu'un main­tenant. Va donc ser­rer cela, dit-​il à Eu­génie en lui mon­trant le cof­fret. Va, ne crains rien. Je ne t'en par­lerai plus, ja­mais.

Mon­sieur Berg­erin, le plus célèbre médecin de Saumur, ar­ri­va bi­en­tôt. La con­sul­ta­tion finie, il déclara pos­itive­ment à Grandet que sa femme était bi­en mal, mais qu'un grand calme d'es­prit, un régime doux et des soins minu­tieux pour­raient reculer l'époque de sa mort vers la fin de l'au­tomne.

--Ça coûtera-​t-​il cher? dit le bon­homme, faut-​il des drogues?

--Peu de drogues, mais beau­coup de soins, répon­dit le médecin qui ne put retenir un sourire.

--En­fin, mon­sieur Berg­erin, répon­dit Grandet, vous êtes un homme d'hon­neur, pas vrai? Je me fie à vous, venez voir ma femme toutes et quantes fois vous le jugerez con­ven­able. Con­servez-​moi ma bonne femme; je l'aime beau­coup, voyez-​vous, sans que ça paraisse, parce que, chez moi, tout se passe en dedans et me tri­fouille l'âme. J'ai du cha­grin. Le cha­grin est en­tré chez moi avec la mort de mon frère pour lequel je dépense, à Paris, des sommes ... les yeux de la tête, en­fin! et ça ne finit point. Adieu, mon­sieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-​la, quand même il faudrait dépenser pour ça cent ou deux cents francs.

Mal­gré les souhaits fer­vents que Grandet fai­sait pour la san­té de sa femme, dont la suc­ces­sion ou­verte était une pre­mière mort pour lui; mal­gré la com­plai­sance qu'il man­ifes­tait en toute oc­ca­sion pour les moin­dres volon­tés de la mère et de la fille éton­nées; mal­gré les soins les plus ten­dres prodigués par Eu­génie, madame Grandet mar­cha rapi­de­ment vers la mort. Chaque jour elle s'af­faib­lis­sait et dépéris­sait comme dépéris­sent la plu­part des femmes at­teintes, à cet âge, par la mal­adie. Elle était frêle au­tant que les feuilles des ar­bres en au­tomne. Les rayons du ciel la fai­saient re­splendir comme ces feuilles que le soleil tra­verse et dore. Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute chré­ti­enne; n'est-​ce pas dire sub­lime? Au mois d'oc­to­bre 1822 éclatèrent par­ti­culière­ment ses ver­tus, sa pa­tience d'ange et son amour pour sa fille; elle s'éteignit sans avoir lais­sé échap­per la moin­dre plainte. Ag­neau sans tache, elle al­lait au ciel, et ne re­gret­tait ici-​bas que la douce com­pagne de sa froide vie, à laque­lle ses derniers re­gards sem­blaient prédire mille maux. Elle trem­blait de laiss­er cette bre­bis, blanche comme elle, seule au mi­lieu d'un monde égoïste qui voulait lui ar­racher sa toi­son, ses tré­sors.

--Mon en­fant, lui dit-​elle avant d'ex­pir­er, il n'y a de bon­heur que dans le ciel, tu le sauras un jour.

Le lende­main de cette mort, Eu­génie trou­va de nou­veaux mo­tifs de s'at­tach­er à cette mai­son où elle était née, où elle avait tant souf­fert, où sa mère ve­nait de mourir. Elle ne pou­vait con­tem­pler la croisée et la chaise à patins dans la salle sans vers­er des pleurs. Elle crut avoir mé­con­nu l'âme de son vieux père en se voy­ant l'ob­jet de ses soins les plus ten­dres: il ve­nait lui don­ner le bras pour de­scen­dre au dé­je­uner; il la re­gar­dait d'un oeil presque bon pen­dant des heures en­tières; en­fin il la cou­vait comme si elle eût été d'or. Le vieux ton­neli­er se ressem­blait si peu à lui-​même, il trem­blait telle­ment de­vant sa fille, que Nanon et les Cru­chotins, té­moins de sa faib­lesse, l'at­tribuèrent à son grand âge, et craig­nirent ain­si quelque af­faib­lisse­ment dans ses fac­ultés; mais le jour où la famille prit le deuil, après le dîn­er auquel fut con­vié maître Cru­chot, qui seul con­nais­sait le se­cret de son client, la con­duite du bon­homme s'ex­pli­qua.

--Ma chère en­fant, dit-​il à Eu­génie lorsque la ta­ble fut ôtée et les portes soigneuse­ment clos­es, te voilà héri­tière de ta mère, et nous avons de pe­tites af­faires à ré­gler en­tre nous deux. Pas vrai, Cru­chot?

--Oui.

--Est-​il donc si néces­saire de s'en oc­cu­per au­jourd'hui, mon père?

--Oui, oui, fi­fille. Je ne pour­rais pas dur­er dans l'in­cer­ti­tude où je su­is. Je ne crois pas que tu veuilles me faire de la peine.

--Oh! mon père.

--Hé! bi­en, il faut ar­ranger tout cela ce soir.

--Que voulez-​vous donc que je fasse?

--Mais, fi­fille, ça ne me re­garde pas. Dites-​lui donc, Cru­chot.

--Made­moi­selle, mon­sieur votre père ne voudrait ni partager, ni ven­dre ses bi­ens, ni pay­er des droits énormes pour l'ar­gent comp­tant qu'il peut pos­séder. Donc, pour cela, il faudrait se dis­penser de faire l'in­ven­taire de toute la for­tune qui au­jourd'hui se trou­ve in­di­vise en­tre vous et mon­sieur votre père ...

--Cru­chot, êtes-​vous bi­en sûr de cela, pour en par­ler ain­si de­vant un en­fant?

--Lais­sez-​moi dire, Grandet.

--Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me dépouiller. N'est-​ce pas, fi­fille?

--Mais, mon­sieur Cru­chot, que faut-​il que je fasse? de­man­da Eu­génie im­pa­tien­tée.

--Eh! bi­en, dit le no­taire, il faudrait sign­er cet acte par lequel vous renon­ceriez à la suc­ces­sion de madame votre mère, et lais­seriez à votre père l'usufruit de tous les bi­ens in­di­vis en­tre vous, et dont il vous as­sure la nue-​pro­priété ...

--Je ne com­prends rien à tout ce que vous me dites, répon­dit Eu­génie, don­nez-​moi l'acte, et mon­trez-​moi la place où je dois sign­er.

Le père Grandet re­gar­dait al­ter­na­tive­ment l'acte et sa fille, sa fille et l'acte, en éprou­vant de si vi­olentes émo­tions qu'il s'es­suya quelques gouttes de sueur venues sur son front.

--Fi­fille, dit-​il, au lieu de sign­er cet acte qui coûtera gros à faire en­reg­istr­er, si tu voulais renon­cer pure­ment et sim­ple­ment à la suc­ces­sion de ta pau­vre chère mère dé­funte, et t'en rap­porter à moi pour l'avenir, j'aimerais mieux ça. Je te ferais alors tous les mois une bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pour­rais pay­er au­tant de mess­es que tu voudrais à ceux pour lesquels tu en fais dire ... Hein! cent francs par mois, en livres?

--Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon père.

--Made­moi­selle, dit le no­taire, il est de mon de­voir de vous faire ob­serv­er que vous vous dépouillez ...

--Eh! mon Dieu, dit-​elle, qu'est-​ce que cela me fait?

--Tais-​toi, Cru­chot. C'est dit, c'est dit, s'écria Grandet en prenant la main de sa fille et y frap­pant avec la si­enne. Eu­génie, tu ne te dédi­ras point, tu es une hon­nête fille, hein?

--Oh! mon père?...

Il l'em­bras­sa avec ef­fu­sion, la ser­ra dans ses bras à l'étouf­fer.

--Va, mon en­fant, tu donnes la vie à ton père; mais tu lui rends ce qu'il t'a don­né: nous sommes quittes. Voilà com­ment doivent se faire les af­faires. La vie est une af­faire. Je te bé­nis! Tu es une vertueuse fille, qui aime bi­en son pa­pa. Fais ce que tu voudras main­tenant. A de­main donc, Cru­chot, dit-​il en re­gar­dant le no­taire épou­van­té. Vous ver­rez à bi­en pré­par­er l'acte de renon­ci­ation au gr­effe du tri­bunal.

Le lende­main, vers mi­di, fut signée la déc­la­ra­tion par laque­lle Eu­génie ac­com­plis­sait elle-​même sa spo­li­ation. Cepen­dant, mal­gré sa pa­role, à la fin de la pre­mière an­née, le vieux ton­neli­er n'avait pas en­core don­né un sou des cent francs par mois si solen­nelle­ment promis à sa fille. Aus­si, quand Eu­génie lui en par­la plaisam­ment, ne put-​il s'em­pêch­er de rou­gir; il mon­ta vive­ment à son cab­inet, revint, et lui présen­ta en­vi­ron le tiers des bi­joux qu'il avait pris à son neveu.

--Tiens, pe­tite, dit-​il d'un ac­cent plein d'ironie, veux-​tu ça pour tes douze cents francs?

--O mon père! vrai, me les don­nez-​vous?

--Je t'en rendrai au­tant l'an­née prochaine, dit-​il en les lui je­tant dans son tabli­er. Ain­si en peu de temps tu auras toutes ses brelo­ques, ajou­ta-​t-​il en se frot­tant les mains, heureux de pou­voir spéculer sur le sen­ti­ment de sa fille.

Néan­moins le vieil­lard, quoique ro­buste en­core, sen­tit la né­ces­sité d'ini­ti­er sa fille aux se­crets du mé­nage. Pen­dant deux an­nées con­séc­utives il lui fit or­don­ner en sa présence le menu de la mai­son, et re­cevoir les re­de­vances. Il lui ap­prit lente­ment et suc­ces­sive­ment les noms, la con­te­nance de ses clos, de ses fer­mes. Vers la troisième an­née il l'avait si bi­en ac­cou­tumée à toutes ses façons d'avarice, il les avait si véri­ta­ble­ment tournées chez elle en habi­tudes, qu'il lui lais­sa sans crainte les clefs de la dépense, et l'in­sti­tua la maîtresse au lo­gis.

Cinq ans se passèrent sans qu'au­cun événe­ment mar­quât dans l'ex­is­tence mono­tone d'Eu­génie et de son père. Ce fut les mêmes actes con­stam­ment ac­com­plis avec la régu­lar­ité chronométrique des mou­ve­ments de la vieille pen­dule. La pro­fonde mélan­col­ie de made­moi­selle Grandet n'était un se­cret pour per­son­ne; mais, si cha­cun put en pressen­tir la cause, ja­mais un mot pronon­cé par elle ne jus­ti­fia les soupçons que toutes les so­ciétés de Saumur for­maient sur l'état du coeur de la riche héri­tière. Sa seule com­pag­nie se com­po­sait des trois Cru­chot et de quelques-​uns de leurs amis qu'ils avaient in­sen­si­ble­ment in­tro­duits au lo­gis. Ils lui avaient ap­pris à jouer au whist, et ve­naient tous les soirs faire la par­tie. Dans l'an­née 1827, son père, sen­tant le poids des in­fir­mités fut for­cé de l'ini­ti­er aux se­crets de sa for­tune ter­ri­to­ri­ale, et lui di­sait, en cas de dif­fi­cultés, de s'en rap­porter à Cru­chot le no­taire, dont la pro­bité lui était con­nue. Puis, vers la fin de cette an­née, le bon­homme fut en­fin, à l'âge de qua­tre-​vingt-​deux ans, pris par une paralysie qui fit de rapi­des pro­grès. Grandet fut con­damné par mon­sieur Berg­erin. En pen­sant qu'elle al­lait bi­en­tôt se trou­ver seule dans le monde, Eu­génie se tint, pour ain­si dire, plus près de son père, et ser­ra plus forte­ment ce dernier an­neau d'af­fec­tion. Dans sa pen­sée, comme dans celle de toutes les femmes aimantes, l'amour était le monde en­tier, et Charles n'était pas là. Elle fut sub­lime de soins et d'at­ten­tions pour son vieux père, dont les fac­ultés com­mençaient à baiss­er, mais dont l'avarice se soute­nait in­stinc­tive­ment. Aus­si la mort de cet homme ne con­trasta-​t-​elle point avec sa vie. Dès le matin il se fai­sait rouler en­tre la chem­inée de sa cham­bre et la porte de son cab­inet, sans doute plein d'or. Il restait là sans mou­ve­ment, mais il re­gar­dait tour à tour avec anx­iété ceux qui ve­naient le voir et la porte dou­blée de fer. Il se fai­sait ren­dre compte des moin­dres bruits qu'il en­tendait; et, au grand éton­nement du no­taire, il en­tendait le bâille­ment de son chien dans la cour. Il se réveil­lait de sa stu­peur ap­par­ente au jour et à l'heure où il fal­lait re­cevoir des fer­mages, faire des comptes avec les closiers, ou don­ner des quit­tances. Il ag­itait alors son fau­teuil à roulettes jusqu'à ce qu'il se trou­vât en face de la porte de son cab­inet. Il le fai­sait ou­vrir par sa fille, et veil­lait à ce qu'elle plaçât en se­cret elle-​même les sacs d'ar­gent les uns sur les autres, à ce qu'elle fer­mât la porte. Puis il reve­nait à sa place si­len­cieuse­ment aus­sitôt qu'elle lui avait ren­du la pré­cieuse clef, tou­jours placée dans la poche de son gilet, et qu'il tâ­tait de temps en temps. D'ailleurs son vieil ami le no­taire, sen­tant que la riche héri­tière épouserait néces­saire­ment son neveu le prési­dent si Charles Grandet ne reve­nait pas, re­dou­bla de soins et d'at­ten­tions: il ve­nait tous les jours se met­tre aux or­dres de Grandet, al­lait à son com­man­de­ment à Froid­fond, aux ter­res, aux prés, aux vi­gnes, vendait les ré­coltes, et trans­mu­tait tout en or et en ar­gent qui ve­nait se réu­nir se­crète­ment aux sacs em­pilés dans le cab­inet. En­fin ar­rivèrent les jours d'ag­onie, pen­dant lesquels la forte char­pente du bon­homme fut aux pris­es avec la de­struc­tion. Il voulut rester as­sis au coin de son feu, de­vant la porte de son cab­inet. Il at­ti­rait à lui et roulait toutes les cou­ver­tures que l'on met­tait sur lui, et di­sait à Nanon:

--Serre, serre ça, pour qu'on ne me vole pas. Quand il pou­vait ou­vrir les yeux, où toute sa vie s'était réfugiée, il les tour­nait aus­sitôt vers la porte du cab­inet où gi­saient ses tré­sors en dis­ant à sa fille:

--Y sont-​ils? y sont-​ils? d'un son de voix qui déno­tait une sorte de peur panique.

--Oui, mon père.

--Veille à l'or, mets de l'or de­vant moi.

Eu­génie lui étendait des louis sur une ta­ble, et il de­meu­rait des heures en­tières les yeux at­tachés sur les louis, comme un en­fant qui, au mo­ment où il com­mence à voir, con­tem­ple stupi­de­ment le même ob­jet; et, comme à un en­fant, il lui échap­pait un sourire pénible.

--Ça me réchauffe! di­sait-​il quelque­fois en lais­sant paraître sur sa fig­ure une ex­pres­sion de béat­itude.

Lorsque le curé de la paroisse vint l'ad­min­istr­er, ses yeux, morts en ap­parence depuis quelques heures, se ran­imèrent à la vue de la croix, des chan­de­liers, du béni­ti­er d'ar­gent qu'il re­gar­da fix­ement, et sa loupe re­mua pour la dernière fois. Lorsque le prêtre lui ap­procha des lèvres le cru­ci­fix en ver­meil pour lui faire bais­er le Christ, il fit un épou­vantable geste pour le saisir. Ce dernier ef­fort lui coû­ta la vie. Il ap­pela Eu­génie, qu'il ne voy­ait pas quoiqu'elle fût age­nouil­lée de­vant lui et qu'elle baignât de ses larmes une main déjà froide.

--Mon père, bénis­sez-​moi.

--Aie bi­en soin de tout. Tu me ren­dras compte de ça là-​bas, dit-​il en prou­vant par cette dernière pa­role que le chris­tian­isme doit être la re­li­gion des avares.

Eu­génie Grandet se trou­va donc seule au monde dans cette mai­son, n'ayant que Nanon à qui elle pût jeter un re­gard avec la cer­ti­tude d'être en­ten­due et com­prise, Nanon, le seul être qui l'aimât pour elle et avec qui elle pût caus­er de ses cha­grins. La grande Nanon était une prov­idence pour Eu­génie. Aus­si ne fut-​elle plus une ser­vante, mais une hum­ble amie. Après la mort de son père, Eu­génie ap­prit par maître Cru­chot qu'elle pos­sé­dait trois cent mille livres de rente en bi­ens-​fonds dans l'ar­rondisse­ment de Saumur, six mil­lions placés en trois pour cent à soix­ante francs, et il valait alors soix­ante-​dix-​sept francs; plus deux mil­lions en or et cent mille francs en écus, sans compter les ar­rérages à re­cevoir. L'es­ti­ma­tion to­tale de ses bi­ens al­lait à dix-​sept mil­lions.

--Où donc est mon cousin? se dit-​elle.

Le jour où maître Cru­chot re­mit à sa cliente l'état de la suc­ces­sion, de­venue claire et liq­uide, Eu­génie res­ta seule avec Nanon, as­sis­es l'une et l'autre de chaque côté de la chem­inée de cette salle si vide, où tout était sou­venir, depuis la chaise à patins sur laque­lle s'as­seyait sa mère jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin.

--Nanon, nous sommes seules ...

--Oui, made­moi­selle; et, si je savais où il est, ce mignon, j'irais de mon pied le chercher.

--Il y a la mer en­tre nous, dit-​elle.

Pen­dant que la pau­vre héri­tière pleu­rait ain­si en com­pag­nie de sa vieille ser­vante, dans cette froide et ob­scure mai­son, qui pour elle com­po­sait tout l'univers, il n'était ques­tion de Nantes à Or­léans que des dix-​sept mil­lions de made­moi­selle Grandet. Un de ses pre­miers actes fut de don­ner douze cents francs de rente vi­agère à Nanon, qui, pos­sé­dant déjà six cents autres francs, devint un riche par­ti. En moins d'un mois, elle pas­sa de l'état de fille à celui de femme sous la pro­tec­tion d'An­toine Cornoiller, qui fut nom­mé garde-​général des ter­res et pro­priétés de made­moi­selle Grandet. Madame Cornoiller eut sur ses con­tem­po­raines un im­mense avan­tage. Quoiqu'elle eût cin­quante-​neuf ans, elle ne parais­sait pas en avoir plus de quar­ante. Ses gros traits avaient ré­sisté aux at­taques du temps. Grâce au régime de sa vie monas­tique, elle nar­guait la vieil­lesse par un teint col­oré, par une san­té de fer. Peut-​être n'avait-​elle ja­mais été aus­si bi­en qu'elle le fut au jour de son mariage. Elle eut les béné­fices de sa laideur, et ap­parut grosse, grasse, forte, ayant sur sa fig­ure in­de­struc­tible un air de bon­heur qui fit en­vi­er par quelques per­son­nes le sort de Cornoiller.

--Elle est bon teint, di­sait le drapi­er.

--Elle est ca­pa­ble de faire des en­fants, dit le marc­hand de sel; elle s'est con­servée comme dans de la saumure, sous votre re­spect--Elle est riche, et le gars Cornoiller fait un bon coup, di­sait un autre voisin. En sor­tant du vieux lo­gis, Nanon, qui était aimée de tout le voisi­nage, ne reçut que des com­pli­ments en de­scen­dant la rue tortueuse pour se ren­dre à la paroisse. Pour présent de noce, Eu­génie lui don­na trois douzaines de cou­verts. Cornoiller, sur­pris d'une telle mag­nif­icence, par­lait de sa maîtresse les larmes aux yeux: il se serait fait hacher pour elle. De­venue la femme de con­fi­ance d'Eu­génie, madame Cornoiller eut dé­sor­mais un bon­heur égal pour elle à celui de pos­séder un mari. Elle avait en­fin une dépense à ou­vrir, à fer­mer, des pro­vi­sions à don­ner le matin, comme fai­sait son dé­funt maître. Puis elle eut à ré­gir deux do­mes­tiques, une cuisinière et une femme de cham­bre chargée de rac­com­mod­er le linge de la mai­son, de faire les robes de made­moi­selle. Cornoiller cu­mu­la les fonc­tions de garde et de régis­seur. Il est inu­tile de dire que la cuisinière et la femme de cham­bre choisies par Nanon étaient de véri­ta­bles per­les. Made­moi­selle Grandet eut ain­si qua­tre servi­teurs dont le dévoue­ment était sans bornes. Les fer­miers ne s'aperçurent donc pas de la mort du bon­homme, tant il avait sévère­ment établi les us­ages et cou­tumes de son ad­min­is­tra­tion, qui fut soigneuse­ment con­tin­uée par mon­sieur et madame Cornoiller.

*Ain­si va le monde* A trente ans, Eu­génie ne con­nais­sait en­core au­cune des félic­ités de la vie. Sa pâle et triste en­fance s'était écoulée auprès d'une mère dont le coeur mé­con­nu, frois­sé, avait tou­jours souf­fert. En quit­tant avec joie l'ex­is­tence, cette mère plaig­nit sa fille d'avoir à vivre, et lui lais­sa dans l'âme de légers re­mords et d'éter­nels re­grets. Le pre­mier, le seul amour d'Eu­génie était, pour elle, un principe de mélan­col­ie. Après avoir en­tre­vu son amant pen­dant quelques jours, elle lui avait don­né son coeur en­tre deux bais­ers furtive­ment ac­cep­tés et reçus; puis, il était par­ti, met­tant tout un monde en­tre elle et lui. Cet amour, mau­dit par son père, lui avait presque coûté sa mère, et ne lui cau­sait que des douleurs mêlées de frêles es­pérances. Ain­si jusqu'alors elle s'était élancée vers le bon­heur en per­dant ses forces, sans les échang­er. Dans la vie morale, aus­si bi­en que dans la vie physique, il ex­iste une as­pi­ra­tion et une res­pi­ra­tion: l'âme a be­soin d'ab­sorber les sen­ti­ments d'une autre âme, de se les as­sim­il­er pour les lui restituer plus rich­es. Sans ce beau phénomène hu­main, point de vie au coeur; l'air lui manque alors, il souf­fre, et dépérit. Eu­génie com­mençait à souf­frir. Pour elle, la for­tune n'était ni un pou­voir ni une con­so­la­tion; elle ne pou­vait ex­is­ter que par l'amour, par la re­li­gion, par sa foi dans l'avenir. L'amour lui ex­pli­quait l'éter­nité. Son coeur et l'Evangile lui sig­nalaient deux mon­des à at­ten­dre. Elle se plongeait nu­it et jour au sein de deux pen­sées in­finies, qui pour elle peut-​être n'en fai­saient qu'une seule. Elle se re­ti­rait en elle-​même, aimant, et se croy­ant aimée. Depuis sept ans, sa pas­sion avait tout en­vahi. Ses tré­sors n'étaient pas les mil­lions dont les revenus s'en­tas­saient, mais le cof­fret de Charles, mais les deux por­traits sus­pendus à son lit, mais les bi­joux ra­chetés à son père, étalés orgueilleuse­ment sur une couche de ouate dans un tiroir du bahut; mais le dé de sa tante duquel s'était servi sa mère, et que tous les jours elle pre­nait re­ligieuse­ment pour tra­vailler à une broderie, ou­vrage de Péné­lope, en­trepris seule­ment pour met­tre à son doigt cet or plein de sou­venirs. Il ne parais­sait pas vraisem­blable que made­moi­selle Grandet voulût se mari­er du­rant son deuil. Sa piété vraie était con­nue. Aus­si la famille Cru­chot, dont la poli­tique était sage­ment dirigée par le vieil ab­bé, se con­tenta-​t-​elle de cern­er l'héri­tière, en l'en­tourant des soins les plus af­fectueux. Chez elle, tous les soirs, la salle se rem­plis­sait d'une so­ciété com­posée des plus chauds et des plus dévoués Cru­chotins du pays qui s'ef­forçaient de chanter les louanges de la maîtresse du lo­gis sur tous les tons. Elle avait le médecin or­di­naire de sa cham­bre, son grand aumônier, son cham­bel­lan, sa pre­mière dame d'atours, son pre­mier min­istre, son chance­li­er surtout, un chance­li­er qui voulait lui tout dire. L'héri­tière eût-​elle désiré un porte-​queue, on lui en au­rait trou­vé un. C'était une reine, et la plus ha­bile­ment adulée de toutes les reines. La flat­terie n'émane ja­mais des grandes âmes, elle est l'apanage des pe­tits es­prits qui réus­sis­sent à se rapetiss­er en­core pour mieux en­tr­er dans la sphère vi­tale de la per­son­ne au­tour de laque­lle ils gravi­tent. La flat­terie sous-​en­tend un in­térêt. Aus­si les per­son­nes qui ve­naient meubler tous les soirs la salle de made­moi­selle Grandet, nom­mée par elles made­moi­selle de Froid­fond, réus­sis­saient-​elles merveilleuse­ment à l'ac­ca­bler de louanges. Ce con­cert d'élo­ges, nou­veaux pour Eu­génie, la fit d'abord rou­gir; mais in­sen­si­ble­ment, et quelque grossiers que fussent les com­pli­ments, son or­eille s'ac­cou­tu­ma si bi­en à en­ten­dre van­ter sa beauté, que si quelque nou­veau venu l'eût trou­vée laide, ce re­proche lui au­rait été beau­coup plus sen­si­ble alors que huit ans au­par­avant. Puis, elle finit par aimer des douceurs qu'elle met­tait se­crète­ment aux pieds de son idole. Elle s'ha­bit­ua donc par de­grés à se laiss­er traiter en sou­veraine et à voir sa cour pleine tous les soirs. Mon­sieur le prési­dent de Bon­fons était le héros de ce pe­tit cer­cle, où son es­prit, sa per­son­ne, son in­struc­tion, son am­abil­ité sans cesse étaient van­tés. L'un fai­sait ob­serv­er que, depuis sept ans, il avait beau­coup aug­men­té sa for­tune; que Bon­fons valait au moins dix mille francs de rente et se trou­vait en­clavé, comme tous les bi­ens des Cru­chot, dans les vastes do­maines de l'héri­tière.

--Savez-​vous, made­moi­selle, di­sait un habitué, que les Cru­chot ont à eux quar­ante mille livres de rente.

--Et leurs économies, repre­nait une vieille Cru­cho­tine, made­moi­selle de Gribeau­court. Un mon­sieur de Paris est venu dernière­ment of­frir à mon­sieur Cru­chot deux cent mille francs de son étude. Il doit la ven­dre, s'il peut être nom­mé juge de paix.

--Il veut suc­céder à mon­sieur de Bon­fons dans la prési­dence du tri­bunal, et prend ses pré­cau­tions, répon­dit madame d'Or­son­val; car mon­sieur le prési­dent de­vien­dra con­seiller, puis prési­dent à la Cour, il a trop de moyens pour ne pas ar­riv­er.

--Oui, c'est un homme bi­en dis­tin­gué, di­sait un autre. Ne trou­vez-​vous pas, made­moi­selle? Mon­sieur le prési­dent avait tâché de se met­tre en har­monie avec le rôle qu'il voulait jouer. Mal­gré ses quar­ante ans, mal­gré sa fig­ure brune et rébar­ba­tive, flétrie comme le sont presque toutes les phy­sionomies ju­di­ci­aires, il se met­tait en je­une homme, bad­inait avec un jonc, ne pre­nait point de tabac chez made­moi­selle de Froid­fond, y ar­rivait tou­jours en cra­vate blanche, et en chemise dont le jabot à gros plis lui don­nait un air de famille avec les in­di­vidus du genre din­don. Il par­lait famil­ière­ment à la belle héri­tière, et lui di­sait: Notre chère Eu­génie! En­fin, hormis le nom­bre des per­son­nages, en rem­plaçant le lo­to par le whist, et en sup­pri­mant les fig­ures de mon­sieur et de madame Grandet, la scène, par laque­lle com­mence cette his­toire, était à peu près la même que par le passé. La meute pour­suiv­ait tou­jours Eu­génie et ses mil­lions; mais la meute plus nom­breuse aboy­ait mieux, et cer­nait sa proie avec en­sem­ble. Si Charles fût ar­rivé du fond des In­des, il eût donc retrou­vé les mêmes per­son­nages et les mêmes in­térêts. Madame des Grassins, pour laque­lle Eu­génie était par­faite de grâce et de bon­té, per­sis­tait à tour­menter les Cru­chot. Mais alors, comme autre­fois, la fig­ure d'Eu­génie eût dom­iné le tableau; comme autre­fois, Charles eût en­core été là le sou­verain. Néan­moins il y avait un pro­grès. Le bou­quet présen­té jadis à Eu­génie aux jours de sa fête par le prési­dent était de­venu péri­odique. Tous les soirs il ap­por­tait à la riche héri­tière un gros et mag­nifique bou­quet que madame Cornoiller met­tait os­ten­si­ble­ment dans un bo­cal, et je­tait se­crète­ment dans un coin de la cour, aus­sitôt les vis­iteurs par­tis. Au com­mence­ment du print­emps, madame des Grassins es­saya de trou­bler le bon­heur des Cru­chotins en par­lant à Eu­génie du mar­quis de Froid­fond, dont la mai­son ru­inée pou­vait se relever si l'héri­tière voulait lui ren­dre sa terre par un con­trat de mariage. Madame des Grassins fai­sait son­ner haut la pairie, le titre de mar­quise, et, prenant le sourire de dé­dain d'Eu­génie pour une ap­pro­ba­tion, elle al­lait dis­ant que le mariage de mon­sieur le prési­dent Cru­chot n'était pas aus­si avancé qu'on le croy­ait.

--Quoique mon­sieur de Froid­fond ait cin­quante ans, di­sait-​elle, il ne paraît pas plus âgé que ne l'est mon­sieur Cru­chot; il est veuf, il a des en­fants, c'est vrai; mais il est mar­quis, il sera pair de France, et par le temps qui court trou­vez donc des mariages de cet acabit. Je sais de sci­ence cer­taine que le père Grandet, en réu­nis­sant tous ses bi­ens à la terre de Froid­fond, avait l'in­ten­tion de s'en­ter sur les Froid­fond. Il me l'a sou­vent dit. Il était ma­lin, le bon­homme.

--Com­ment, Nanon, dit un soir Eu­génie en se couchant, il ne m'écrira pas une fois en sept ans?...

Pen­dant que ces choses se pas­saient à Saumur, Charles fai­sait for­tune aux In­des. Sa pa­cotille s'était d'abord très bi­en ven­due. Il avait réal­isé prompte­ment une somme de six mille dol­lars. Le bap­tême de la Ligne lui fit per­dre beau­coup de préjugés; il s'aperçut que le meilleur moyen d'ar­riv­er à la for­tune était, dans les ré­gions in­tertrop­icales, aus­si bi­en qu'en Eu­rope, d'acheter et de ven­dre des hommes. Il vint donc sur les côtes d'Afrique et fit la traite des nè­gres, en joignant à son com­merce d'hommes celui des marchan­dis­es les plus avan­tageuses à échang­er sur les divers marchés où l'ame­naient ses in­térêts. Il por­ta dans les af­faires une ac­tiv­ité qui ne lui lais­sait au­cun mo­ment de li­bre. Il était dom­iné par l'idée de reparaître à Paris dans tout l'éclat d'une haute for­tune, et de res­saisir une po­si­tion plus bril­lante en­core que celle d'où il était tombé. A force de rouler à travers les hommes et les pays, d'en ob­serv­er les cou­tumes con­traires, ses idées se mod­ifièrent et il devint scep­tique. Il n'eut plus de no­tions fix­es sur le juste et l'in­juste, en voy­ant tax­er de crime dans un pays ce qui était ver­tu dans un autre. Au con­tact per­pétuel des in­térêts, son coeur se re­froid­it, se con­trac­ta, se dessécha. Le sang des Grandet ne fail­lit point à sa des­tinée. Charles devint dur, âpre à la curée. Il ven­dit des Chi­nois, des Nè­gres, des nids d'hi­ron­delles, des en­fants, des artistes; il fit l'usure en grand. L'habi­tude de fraud­er les droits de douane le ren­dit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il al­lait alors à Saint-​Thomas acheter à vil prix les marchan­dis­es volées par les pi­rates, et les por­tait sur les places où elles man­quaient. Si la no­ble et pure fig­ure d'Eu­génie l'ac­com­pa­gna dans son pre­mier voy­age comme cette im­age de Vierge que met­tent sur leur vais­seau les marins es­pag­nols, et s'il at­tribua ses pre­miers suc­cès à la mag­ique in­flu­ence des voeux et des prières de cette douce fille; plus tard, les Né­gress­es, les Mulâtress­es, les Blanch­es, les Ja­vanais­es, les Almées, ses or­gies de toutes les couleurs, et les aven­tures qu'il eut en divers pays ef­facèrent com­plète­ment le sou­venir de sa cou­sine, de Saumur, de la mai­son, du banc, du bais­er pris dans le couloir. Il se sou­ve­nait seule­ment du pe­tit jardin en­cadré de vieux murs, parce que là sa des­tinée hasardeuse avait com­mencé; mais il re­ni­ait sa famille: son on­cle était un vieux chien qui lui avait filouté ses bi­joux; Eu­génie n'oc­cu­pait ni son coeur ni ses pen­sées, elle oc­cu­pait une place dans ses af­faires comme créan­cière d'une somme de six mille francs. Cette con­duite et ces idées ex­pliquent le si­lence de Charles Grandet. Dans les In­des, à Saint-​Thomas, à la côte d'Afrique, à Lis­bonne et aux Etats-​Unis, le spécu­la­teur avait pris, pour ne pas com­pro­met­tre son nom, le pseudonyme de Sepherd. Carl Sepherd pou­vait sans dan­ger se mon­tr­er partout in­fati­ga­ble, au­da­cieux, avide, en homme qui, ré­solu de faire for­tune _quibus­cumque vi­is_, se dépêche d'en finir avec l'in­famie pour rester hon­nête homme pen­dant le restant de ses jours. Avec ce sys­tème, sa for­tune fut rapi­de et bril­lante. En 1827 donc il reve­nait à Bor­deaux, sur le Marie-​Car­oline, joli brick ap­par­tenant à une mai­son de com­merce roy­al­iste. Il pos­sé­dait dix-​neuf mille francs en trois ton­neaux de poudre d'or bi­en cer­clés, desquels il comp­tait tir­er sept ou huit pour cent en les mon­nayant à Paris. Sur ce brick, se trou­vait égale­ment un gen­til­homme or­di­naire de la cham­bre de S. M. le roi Charles X, mon­sieur d'Aubri­on, bon vieil­lard qui avait fait la folie d'épous­er une femme à la mode, et dont la for­tune était aux îles. Pour ré­par­er les prodi­gal­ités de madame d'Aubri­on, il était al­lé réalis­er ses pro­priétés. Mon­sieur et madame d'Aubri­on, de la mai­son d'Aubri­on-​de-​Busch, dont le dernier Cap­tal mou­rut avant 1789, ré­duits à une ving­taine de mille livres de rente, avaient une fille as­sez laide que la mère voulait mari­er sans dot, sa for­tune lui suff­isant à peine pour vivre à Paris. C'était une en­treprise dont le suc­cès eût sem­blé prob­lé­ma­tique à tous les gens du monde mal­gré l'ha­bileté qu'ils prê­tent aux femmes à la mode. Aus­si madame d'Aubri­on elle-​même dés­espérait-​elle presque, en voy­ant sa fille, d'en em­bar­rass­er qui que ce fût, fût-​ce même un homme ivre de no­blesse. Made­moi­selle d'Aubri­on était une demoi­selle longue comme l'in­secte, son homonyme, mai­gre, fluette, à bouche dé­daigneuse, sur laque­lle de­scendait un nez trop long, gros du bout, flaves­cent à l'état nor­mal, mais com­pléte­ment rouge après les repas, es­pèce de phénomène végé­tal plus désagréable au mi­lieu d'un vis­age pâle et en­nuyé que dans tout autre. En­fin, elle était telle que pou­vait la désir­er une mère de trente-​huit ans qui, belle en­core, avait en­core des pré­ten­tions. Mais, pour con­tre-​bal­ancer de tels désa­van­tages, la mar­quise d'Aubri­on avait don­né à sa fille un air très dis­tin­gué, l'avait soumise à une hy­giène qui main­te­nait pro­vi­soire­ment le nez à un ton de chair raisonnable, lui avait ap­pris l'art de se met­tre avec goût, l'avait dotée de jolies manières, lui avait en­seigné ces re­gards mélan­col­iques qui in­téressent un homme et lui font croire qu'il va ren­con­tr­er l'ange si vaine­ment cher­ché; elle lui avait mon­tré la ma­noeu­vre du pied, pour l'avancer à pro­pos et en faire ad­mir­er la pe­titesse, au mo­ment où le nez avait l'im­per­ti­nence de rou­gir; en­fin, elle avait tiré de sa fille un par­ti très sat­is­faisant. Au moyen de manch­es larges, de cor­sages menteurs, de robes bouf­fantes et soigneuse­ment gar­nies, d'un corset à haute pres­sion, elle avait obtenu des pro­duits féminins si curieux que, pour l'in­struc­tion des mères, elle au­rait dû les dé­pos­er dans un musée. Charles se lia beau­coup avec madame d'Aubri­on, qui voulait pré­cisé­ment se li­er avec lui. Plusieurs per­son­nes pré­ten­dent même que, pen­dant la traver­sée, la belle madame d'Aubri­on ne nég­ligea au­cun moyen de cap­tur­er un gen­dre si riche. En débar­quant à Bor­deaux, au mois de juin 1827, mon­sieur, madame, made­moi­selle d'Aubri­on et Charles logèrent en­sem­ble dans le même hô­tel et par­tirent en­sem­ble pour Paris. L'hô­tel d'Aubri­on était criblé d'hy­pothèques, Charles de­vait le libér­er. La mère avait déjà par­lé du bon­heur qu'elle au­rait de céder son rez-​de-​chaussée à son gen­dre et à sa fille. Ne partageant pas les préjugés de mon­sieur d'Aubri­on sur la no­blesse, elle avait promis à Charles Grandet d'obtenir du bon Charles X une or­don­nance royale qui l'au­toris­erait, lui Grandet, à porter le nom d'Aubri­on, à en pren­dre les armes, et à suc­céder, moyen­nant la con­sti­tu­tion d'un ma­jo­rat de trente-​six mille livres de rente, à Aubri­on, dans le titre de Cap­tal de Buch et mar­quis d'Aubri­on. En réu­nis­sant leurs for­tunes, vi­vant en bonne in­tel­li­gence, et moyen­nant des sinécures, on pour­rait réu­nir cent et quelques mille livres de rente à l'hô­tel d'Aubri­on.

--Et quand on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que l'on va à la cour, car je vous ferai nom­mer gen­til­homme de la cham­bre, on de­vient tout ce qu'on veut être, di­sait-​elle à Charles. Ain­si vous serez, à votre choix, maître des re­quêtes au con­seil d'Etat, préfet, se­cré­taire d'am­bas­sade, am­bas­sadeur. Charles X aime beau­coup d'Aubri­on, ils se con­nais­sent depuis l'en­fance.

Enivré d'am­bi­tion par cette femme, Charles avait ca­ressé, pen­dant la traver­sée, toutes ces es­pérances qui lui furent présen­tées par une main ha­bile, et sous forme de con­fi­dences ver­sées de coeur à coeur. Croy­ant les af­faires de son père ar­rangées par son on­cle, il se voy­ait an­cré tout à coup dans le faubourg Saint-​Ger­main, où tout le monde voulait alors en­tr­er, et où, à l'om­bre du nez bleu de made­moi­selle Mathilde, il reparais­sait en comte d'Aubri­on, comme les Dreux reparurent un jour en Brézé. Ebloui par la prospérité de la Restau­ra­tion qu'il avait lais­sée chance­lante, saisi par l'éclat des idées aris­to­cra­tiques, son enivre­ment com­mencé sur le vais­seau se maintint à Paris où il ré­so­lut de tout faire pour ar­riv­er à la haute po­si­tion que son égoïste belle-​mère lui fai­sait en­trevoir. Sa cou­sine n'était donc plus pour lui qu'un point dans l'es­pace de cette bril­lante per­spec­tive. Il re­vit An­nette. En femme du monde, An­nette con­seil­la vive­ment à son an­cien ami de con­tracter cette al­liance, et lui promit son ap­pui dans toutes ses en­trepris­es am­bitieuses. An­nette était en­chan­tée de faire épous­er une demoi­selle laide et en­nuyeuse à Charles, que le séjour des In­des avait ren­du très sé­duisant: son teint avait bruni, ses manières étaient de­venues dé­cidées, hardies, comme le sont celles des hommes habitués à tranch­er, à domin­er, à réus­sir. Charles res­pi­ra plus à l'aise dans Paris, en voy­ant qu'il pou­vait y jouer un rôle. Des Grassins, ap­prenant son re­tour, son mariage prochain, sa for­tune, le vint voir pour lui par­ler des trois cent mille francs moyen­nant lesquels il pou­vait ac­quit­ter les dettes de son père. Il trou­va Charles en con­férence avec le joail­li­er auquel il avait com­mandé des bi­joux pour la cor­beille de made­moi­selle d'Aubri­on, et qui lui en mon­trait les dessins. Mal­gré les mag­nifiques dia­mants que Charles avait rap­portés des In­des, les façons, l'ar­gen­terie, la joail­lerie solide et fu­tile du je­une mé­nage al­laient en­core à plus de deux cent mille francs. Charles reçut des Grassins, qu'il ne re­con­nut pas, avec l'im­per­ti­nence d'un je­une homme à la mode, qui, dans les In­des, avait tué qua­tre hommes en dif­férents du­els. Mon­sieur des Grassins était déjà venu trois fois, Charles l'écou­ta froide­ment; puis il lui répon­dit, sans l'avoir bi­en com­pris:

--Les af­faires de mon père ne sont pas les mi­ennes. Je vous su­is obligé, mon­sieur, des soins que vous avez bi­en voulu pren­dre, et dont je ne saurais prof­iter. Je n'ai pas ra­massé presque deux mil­lions à la sueur de mon front pour aller les flan­quer à la tête des créanciers de mon père.

--Et si mon­sieur votre père était, d'ici à quelques jours, déclaré en fail­lite?

--Mon­sieur, d'ici à quelques jours, je me nom­merai le comte d'Aubri­on. Vous en­ten­dez bi­en que ce me sera par­faite­ment in­dif­férent. D'ailleurs, vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres de rente, son père n'a ja­mais fait fail­lite, ajou­ta-​t-​il en pous­sant poli­ment le sieur des Grassins vers la porte.

Au com­mence­ment du mois d'août de cette an­née, Eu­génie était as­sise sur le pe­tit banc de bois où son cousin lui avait ju­ré un éter­nel amour, et où elle ve­nait dé­je­uner quand il fai­sait beau. La pau­vre fille se com­plai­sait en ce mo­ment, par la plus fraîche, la plus joyeuse mat­inée, à repass­er dans sa mé­moire les grands, les pe­tits événe­ments de son amour, et les catas­tro­phes dont il avait été suivi. Le soleil éclairait le joli pan de mur tout fendil­lé, presque en ru­ines, auquel il était défendu de touch­er, de par la fan­tasque héri­tière, quoique Cornoiller répétât sou­vent à sa femme qu'on serait écrasé dessous quelque jour. En ce mo­ment, le fac­teur de poste frap­pa, re­mit une let­tre à madame Cornoiller, qui vint au jardin en cri­ant:

--Made­moi­selle, une let­tre!

Elle la don­na à sa maîtresse en lui dis­ant:

--C'est-​y celle que vous at­ten­dez?

Ces mots re­ten­tirent aus­si forte­ment au coeur d'Eu­génie qu'ils re­ten­tirent réelle­ment en­tre les mu­railles de la cour et du jardin.

--Paris! C'est de lui. Il est revenu.

Eu­génie pâlit, et gar­da la let­tre pen­dant un mo­ment. Elle pal­pi­tait trop vive­ment pour pou­voir la dé­ca­cheter et la lire. La grande Nanon res­ta de­bout, les deux mains sur les hanch­es, et la joie sem­blait s'échap­per comme une fumée par les crevass­es de son brun vis­age.

--Lisez donc, made­moi­selle ...

--Ah! Nanon, pourquoi re­vient-​il par Paris, quand il s'en est al­lé par Saumur?

--Lisez, vous le saurez.

Eu­génie dé­ca­cheta la let­tre en trem­blant. Il en tom­ba un man­dat sur la mai­son _madame des Grassins et Cor­ret_ de Saumur. Nanon le ra­mas­sa.

«Ma chère cou­sine ... »

--Je ne su­is plus Eu­génie, pen­sa-​t-​elle. Et son coeur se ser­ra.

«Vous ... »

--Il me di­sait _tu_!

Elle se croisa les bras, n'osa plus lire la let­tre, et de gross­es larmes lui vin­rent aux yeux.

--Est-​il mort? de­man­da Nanon.

--Il n'écrirait pas, dit Eu­génie.

Elle lut toute la let­tre que voici.

«Ma chère cou­sine, vous ap­pren­drez, je le crois, avec plaisir, le suc­cès de mes en­trepris­es. Vous m'avez porté bon­heur, je su­is revenu riche, et j'ai suivi les con­seils de mon on­cle, dont la mort et celle de ma tante vi­en­nent de m'être ap­pris­es par mon­sieur des Grassins. La mort de nos par­ents est dans la na­ture, et nous de­vons leur suc­céder. J'es­père que vous êtes au­jourd'hui con­solée. Rien ne ré­siste au temps, je l'éprou­ve. Oui, ma chère cou­sine, mal­heureuse­ment pour moi, le mo­ment des il­lu­sions est passé. Que voulez-​vous! En voy­ageant à travers de nom­breux pays, j'ai réfléchi sur la vie. D'en­fant que j'étais au dé­part, je su­is de­venu homme au re­tour. Au­jourd'hui, je pense à bi­en des choses auxquelles je ne songeais pas autre­fois. Vous êtes li­bre, ma cou­sine, et je su­is li­bre en­core; rien n'em­pêche, en ap­parence, la réal­isa­tion de nos pe­tits pro­jets; mais j'ai trop de loy­auté dans le car­ac­tère pour vous cacher la sit­ua­tion de mes af­faires. Je n'ai point ou­blié que je ne m'ap­par­tiens pas; je me su­is tou­jours sou­venu dans mes longues traver­sées du pe­tit banc de bois ... »

Eu­génie se le­va comme si elle eût été sur des char­bons ar­dents, et al­la s'as­seoir sur une des march­es de la cour.

«... du pe­tit banc de bois où nous nous sommes ju­ré de nous aimer tou­jours, du couloir, de la salle grise, de ma cham­bre en mansarde, et de la nu­it où vous m'avez ren­du, par votre déli­cate obligeance, mon avenir plus facile. Oui, ces sou­venirs ont soutenu mon courage, et je me su­is dit que vous pen­siez tou­jours à moi comme je pen­sais sou­vent à vous, à l'heure con­venue en­tre nous. Avez-​vous bi­en re­gardé les nu­ages à neuf heures? Oui, n'est-​ce pas? Aus­si, ne veux-​je pas trahir une ami­tié sacrée pour moi; non, je ne dois point vous tromper. Il s'ag­it, en ce mo­ment, pour moi, d'une al­liance qui sat­is­fait à toutes les idées que je me su­is for­mées sur le mariage. L'amour, dans le mariage, est une chimère. Au­jourd'hui mon ex­péri­ence me dit qu'il faut obéir à toutes les lois so­ciales et réu­nir toutes les con­ve­nances voulues par le monde en se mari­ant. Or, déjà se trou­ve en­tre nous une dif­férence d'âge qui, peut-​être, in­fluerait plus sur votre avenir, ma chère cou­sine, que sur le mien. Je ne vous par­lerai ni de vos moeurs, ni de votre éd­uca­tion, ni de vos habi­tudes, qui ne sont nulle­ment en rap­port avec la vie de Paris, et ne cadr­eraient sans doute point avec mes pro­jets ultérieurs. Il en­tre dans mes plans de tenir un grand état de mai­son, de re­cevoir beau­coup de monde, et je crois me sou­venir que vous aimez une vie douce et tran­quille. Non, je serai plus franc, et veux vous faire ar­bi­tre de ma sit­ua­tion; il vous ap­par­tient de la con­naître, et vous avez le droit de la juger. Au­jourd'hui je pos­sède qua­tre-​vingt mille livres de rentes. Cette for­tune me per­met de m'unir à la famille d'Aubri­on, dont l'héri­tière, je­une per­son­ne de dix-​neuf ans, m'ap­porte en mariage son nom, un titre, la place de gen­til­homme hon­oraire de la cham­bre de Sa Ma­jesté, et une po­si­tion des plus bril­lantes.

Je vous avouerai, ma chère cou­sine, que je n'aime pas le moins du monde made­moi­selle d'Aubri­on; mais, par son al­liance, j'as­sure à mes en­fants une sit­ua­tion so­ciale dont un jour les avan­tages seront in­cal­cu­la­bles: de jour en jour, les idées monar­chiques repren­nent faveur. Donc, quelques an­nées plus tard, mon fils, de­venu mar­quis d'Aubri­on, ayant un ma­jo­rat de quar­ante mille livres de rente, pour­ra pren­dre dans l'Etat telle place qu'il lui con­vien­dra de choisir. Nous nous de­vons à nos en­fants. Vous voyez, ma cou­sine, avec quelle bonne foi je vous ex­pose l'état de mon coeur, de mes es­pérances et de ma for­tune. Il est pos­si­ble que de votre côté vous ayez ou­blié nos en­fan­til­lages après sept an­nées d'ab­sence; mais moi, je n'ai ou­blié ni votre in­dul­gence, ni mes paroles; je me sou­viens de toutes, même des plus légère­ment don­nées, et auxquelles un je­une homme moins con­scien­cieux que je ne le su­is, ayant un coeur moins je­une et moins probe, ne songerait même pas. En vous dis­ant que je ne pense qu'à faire un mariage de con­ve­nance, et que je me sou­viens en­core de nos amours d'en­fant, n'est-​ce pas me met­tre en­tière­ment à votre dis­cré­tion, vous ren­dre maîtresse de mon sort, et vous dire que, s'il faut renon­cer à mes am­bi­tions so­ciales, je me con­tenterai volon­tiers de ce sim­ple et pur bon­heur duquel vous m'avez of­fert de si touchantes im­ages ... »

--Tan, ta, ta.--Tan, ta, ti.--Tinn, ta, ta.--Toûn!--Toûn, ta, ti.-- Tinn, ta, ta ..., etc., avait chan­té Charles Grandet sur l'air de _Non più andrai_, en sig­nant:

«Votre dévoué cousin,

Charles. »

--Ton­nerre de Dieu! c'est y met­tre des procédés, se dit-​il. Et il avait cher­ché le man­dat, et il avait ajouté ce­ci:

«P.S. Je joins à ma let­tre un man­dat sur la mai­son des Grassins de huit mille francs à votre or­dre, et payable en or, com­prenant in­térêts et cap­ital de la somme que vous avez eu la bon­té de me prêter. J'at­tends de Bor­deaux une caisse où se trou­vent quelques ob­jets que vous me per­me­ttrez de vous of­frir en té­moignage de mon éter­nelle re­con­nais­sance. Vous pou­vez ren­voy­er par la dili­gence ma toi­lette à l'hô­tel d'Aubri­on, rue Hil­lerin-​Bertin. »

--Par la dili­gence! dit Eu­génie. Une chose pour laque­lle j'au­rais don­né mille fois ma vie!

Epou­vantable et com­plet désas­tre. Le vais­seau som­brait sans laiss­er ni un cordage, ni une planche sur le vaste océan des es­pérances. En se voy­ant aban­don­nées, cer­taines femmes vont ar­racher leur amant aux bras d'une ri­vale, la tuent et s'en­fuient au bout du monde, sur l'échafaud ou dans la tombe. Cela, sans doute, est beau; le mo­bile de ce crime est une sub­lime pas­sion qui im­pose à la Jus­tice hu­maine. D'autres femmes bais­sent la tête et souf­frent en si­lence; elles vont mourantes et résignées, pleu­rant et par­don­nant, pri­ant et se sou­venant jusqu'au dernier soupir. Ce­ci est de l'amour, l'amour vrai, l'amour des anges, l'amour fi­er qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le sen­ti­ment d'Eu­génie après avoir lu cette hor­ri­ble let­tre. Elle je­ta ses re­gards au ciel, en pen­sant aux dernières paroles de sa mère, qui, sem­blable à quelques mourants, avait pro­jeté sur l'avenir un coup d'oeil péné­trant, lu­cide; puis, Eu­génie se sou­venant de cette mort et de cette vie prophé­tique, mesura d'un re­gard toute sa des­tinée. Elle n'avait plus qu'à dé­ploy­er ses ailes, ten­dre au ciel, et vivre en prières jusqu'au jour de sa délivrance.

--Ma mère avait rai­son, dit-​elle en pleu­rant. Souf­frir et mourir.

Elle vint à pas lents de son jardin dans la salle. Con­tre son habi­tude, elle ne pas­sa point par le couloir; mais elle retrou­va le sou­venir de son cousin dans ce vieux sa­lon gris, sur la chem­inée duquel était tou­jours une cer­taine soucoupe dont elle se ser­vait tous les matins à son dé­je­uner, ain­si que du su­crier de vieux Sèvres. Cette mat­inée de­vait être solen­nelle et pleine d'événe­ments pour elle. Nanon lui an­nonça le curé de la paroisse. Ce curé, par­ent des Cru­chot, était dans les in­térêts du prési­dent de Bon­fons. Depuis quelques jours, le vieil ab­bé l'avait déter­miné à par­ler à made­moi­selle Grandet, dans un sens pure­ment re­ligieux, de l'obli­ga­tion où elle était de con­tracter mariage. En voy­ant son pas­teur, Eu­génie crut qu'il ve­nait chercher les mille francs qu'elle don­nait men­su­elle­ment aux pau­vres, et dit à Nanon de les aller chercher; mais le curé se prit à sourire.

--Au­jourd'hui, made­moi­selle, je viens vous par­ler d'une pau­vre fille à laque­lle toute la ville de Saumur s'in­téresse, et qui, faute de char­ité pour elle-​même, ne vit pas chré­ti­en­nement.

--Mon Dieu! mon­sieur le curé, vous me trou­vez dans un mo­ment où il m'est im­pos­si­ble de songer à mon prochain, je su­is tout oc­cupée de moi. Je su­is bi­en mal­heureuse, je n'ai d'autre refuge que l'Eglise; elle a un sein as­sez large pour con­tenir toutes nos douleurs, et des sen­ti­ments as­sez fé­conds pour que nous puis­sions y puis­er sans crain­dre de les tarir.

--Eh! bi­en, made­moi­selle, en nous oc­cu­pant de cette fille nous nous oc­cu­per­ons de vous. Ecoutez. Si vous voulez faire votre salut, vous n'avez que deux voies à suiv­re, ou quit­ter le monde ou en suiv­re les lois. Obéir à votre des­tinée ter­restre ou à votre des­tinée céleste.

--Ah! votre voix me par­le au mo­ment où je voulais en­ten­dre une voix. Oui, Dieu vous adresse ici, mon­sieur. Je vais dire adieu au monde et vivre pour Dieu seul dans le si­lence et la re­traite.

--Il est néces­saire, ma fille, de longtemps réfléchir à ce vi­olent par­ti. Le mariage est une vie, le voile est une mort.

--Eh! bi­en, la mort, la mort prompte­ment, mon­sieur le curé, dit-​elle avec une ef­frayante vi­vac­ité.

--La mort! mais vous avez de grandes obli­ga­tions à rem­plir en­vers la So­ciété, made­moi­selle. N'êtes-​vous donc pas la mère des pau­vres auxquels vous don­nez des vête­ments, du bois en hiv­er et du tra­vail en été? Votre grande for­tune est un prêt qu'il faut ren­dre, et vous l'avez sain­te­ment ac­cep­tée ain­si. Vous en­sevelir dans un cou­vent, ce serait de l'égoïsme; quant à rester vieille fille, vous ne le de­vez pas. D'abord, pour­riez-​vous gér­er seule votre im­mense for­tune? vous la per­driez peut-​être. Vous au­riez bi­en­tôt mille procès, et vous se­riez en­gar­riée en d'in­ex­tri­ca­bles dif­fi­cultés. Croyez votre pas­teur: un époux vous est utile, vous de­vez con­serv­er ce que Dieu vous a don­né. Je vous par­le comme à une ouaille chérie. Vous aimez trop sincère­ment Dieu pour ne pas faire votre salut au mi­lieu du monde, dont vous êtes un des plus beaux orne­ments, et auquel vous don­nez de saints ex­em­ples.

En ce mo­ment, madame des Grassins se fit an­non­cer. Elle ve­nait amenée par la vengeance et par un grand dés­espoir.

--Made­moi­selle, dit-​elle. Ah! voici mon­sieur le curé. Je me tais, je ve­nais vous par­ler d'af­faires, et je vois que vous êtes en grande con­férence.

--Madame, dit le curé, je vous laisse le champ li­bre.

--Oh! mon­sieur le curé, dit Eu­génie, revenez dans quelques in­stants, votre ap­pui m'est en ce mo­ment bi­en néces­saire.

--Oui, ma pau­vre en­fant, dit madame des Grassins.

--Que voulez-​vous dire? de­mandèrent made­moi­selle Grandet et le curé.

--Ne sais-​je pas le re­tour de votre cousin, son mariage avec made­moi­selle d'Aubri­on?... Une femme n'a ja­mais son es­prit dans sa poche.

Eu­génie rougit et res­ta muette; mais elle prit le par­ti d'af­fecter à l'avenir l'im­pas­si­ble con­te­nance qu'avait su pren­dre son père.

--Eh! bi­en, madame, répon­dit-​elle avec ironie, j'ai sans doute l'es­prit dans ma poche, je ne com­prends pas. Par­lez, par­lez de­vant mon­sieur le curé, vous savez qu'il est mon di­recteur.

--Eh! bi­en, made­moi­selle, voici ce que des Grassins m'écrit. Lisez.

Eu­génie lut la let­tre suiv­ante:

«Ma chère femme, Charles Grandet ar­rive des In­des, il est à Paris depuis un mois ... »

--Un mois! se dit Eu­génie en lais­sant tomber sa main.

Après une pause, elle reprit la let­tre.

«... Il m'a fal­lu faire an­ticham­bre deux fois avant de pou­voir par­ler à ce fu­tur vi­comte d'Aubri­on. Quoique tout Paris par­le de son mariage, et que tous les bans soient pub­liés ... »

--Il m'écrivait donc au mo­ment où ... se dit Eu­génie. Elle n'ache­va pas, elle ne s'écria pas comme une Parisi­enne: «Le polis­son!»Mais pour ne pas être ex­primé, le mépris n'en fut pas moins com­plet.

«... Ce mariage est loin de se faire; le mar­quis d'Aubri­on ne don­nera pas sa fille au fils d'un ban­quer­outi­er. Je su­is venu lui faire part des soins que son on­cle et moi nous avons don­nés aux af­faires de son père, et des ha­biles ma­noeu­vres par lesquelles nous avons su faire tenir les créanciers tran­quilles jusqu'au­jourd'hui. Ce pe­tit im­per­ti­nent n'a-​t-​il pas eu le front de me répon­dre, à moi qui, pen­dant cinq ans, me su­is dévoué nu­it et jour à ses in­térêts et à son hon­neur, que _les af­faires de son père n'étaient pas les si­ennes_. Un agréé serait en droit de lui de­man­der trente à quar­ante mille francs d'hon­oraires, à un pour cent sur la somme des créances. Mais, pa­tience, il est bi­en légitime­ment dû douze cent mille francs aux créanciers, et je vais faire dé­clar­er son père en fail­lite. Je me su­is em­bar­qué dans cette af­faire sur la pa­role de ce vieux caï­man de Grandet, et j'ai fait des promess­es au nom de la famille. Si mon­sieur le vi­comte d'Aubri­on se soucie peu de son hon­neur, le mien m'in­téresse fort. Aus­si vais-​je ex­pli­quer ma po­si­tion aux créanciers. Néan­moins, j'ai trop de re­spect pour made­moi­selle Eu­génie, à l'al­liance de laque­lle, en des temps plus heureux, nous avions pen­sé, pour agir sans que tu lui aies par­lé de cette af­faire ... »

Là, Eu­génie ren­dit froide­ment la let­tre sans l'achev­er.

--Je vous re­mer­cie, dit-​elle à madame des Grassins, _nous ver­rons cela_ ...

--En ce mo­ment, vous avez toute la voix de dé­funt votre père, dit madame des Grassins.

--Madame, vous avez huit mille cent francs d'or à nous compter, lui dit Nanon.

--Cela est vrai; faites-​moi l'avan­tage de venir avec moi, madame Cornoiller.

--Mon­sieur le curé, dit Eu­génie avec un no­ble sang-​froid que lui don­na la pen­sée qu'elle al­lait ex­primer, serait-​ce péch­er que de de­meur­er en état de vir­ginité dans le mariage?

--Ce­ci est un cas de con­science dont la so­lu­tion m'est in­con­nue. Si vous voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme _de Mat­ri­mo­nio_ le célèbre Sanchez, je pour­rai vous le dire de­main.

Le curé par­tit, made­moi­selle Grandet mon­ta dans le cab­inet de son père et y pas­sa la journée seule, sans vouloir de­scen­dre à l'heure du dîn­er, mal­gré les in­stances de Nanon. Elle parut le soir, à l'heure où les habitués de son cer­cle ar­rivèrent. Ja­mais le sa­lon des Grandet n'avait été aus­si plein qu'il le fut pen­dant cette soirée. La nou­velle du re­tour et de la sotte trahi­son de Charles avait été ré­pan­due dans toute la ville. Mais quelque at­ten­tive que fût la cu­riosité des vis­iteurs, elle ne fut point sat­is­faite. Eu­génie, qui s'y était at­ten­due, ne lais­sa percer sur son vis­age calme au­cune des cru­elles émo­tions qui l'ag­itaient. Elle sut pren­dre une fig­ure ri­ante pour répon­dre à ceux qui voulurent lui té­moign­er de l'in­térêt par des re­gards ou des paroles mélan­col­iques. Elle sut en­fin cou­vrir son mal­heur sous les voiles de la po­litesse. Vers neuf heures, les par­ties finis­saient, et les joueurs quit­taient leurs ta­bles, se payaient et dis­cu­taient les derniers coups de whist en venant se join­dre au cer­cle des causeurs. Au mo­ment où l'as­sem­blée se le­va en masse pour quit­ter le sa­lon, il y eut un coup de théâtre qui re­ten­tit dans Saumur, de là dans l'ar­rondisse­ment et dans les qua­tre pré­fec­tures en­vi­ron­nantes.

--Restez, mon­sieur le prési­dent, dit Eu­génie à mon­sieur de Bon­fons en lui voy­ant pren­dre sa canne.

A cette pa­role, il n'y eut per­son­ne dans cette nom­breuse as­sem­blée qui ne se sen­tit ému. Le prési­dent pâlit et fut obligé de s'as­seoir.

--Au prési­dent les mil­lions, dit made­moi­selle de Gribeau­court.

--C'est clair, le prési­dent de Bon­fons épouse made­moi­selle Grandet, s'écria madame d'Or­son­val.

--Voilà le meilleur coup de la par­tie, dit l'ab­bé.

--C'est un beau _schleem_, dit le no­taire.

Cha­cun dit son mot, cha­cun fit son calem­bour, tous voy­aient l'héri­tière mon­tée sur ses mil­lions, comme sur un piédestal. Le drame com­mencé depuis neuf ans se dé­nouait. Dire, en face de tout Saumur, au prési­dent de rester, n'était-​ce pas an­non­cer qu'elle voulait faire de lui son mari. Dans les pe­tites villes, les con­ve­nances sont si sévère­ment ob­servées, qu'une in­frac­tion de ce genre y con­stitue la plus solen­nelle des promess­es.

--Mon­sieur le prési­dent, lui dit Eu­génie d'une voix émue quand ils furent seuls, je sais ce qui vous plaît en moi. Ju­rez de me laiss­er li­bre pen­dant toute ma vie, de ne me rap­pel­er au­cun des droits que le mariage vous donne sur moi, et ma main est à vous. Oh! reprit-​elle en le voy­ant se met­tre à ses genoux, je n'ai pas tout dit. Je ne dois pas vous tromper, mon­sieur. J'ai dans le coeur un sen­ti­ment in­ex­tin­guible. L'ami­tié sera le seul sen­ti­ment que je puisse ac­corder à mon mari: je ne veux ni l'of­fenser, ni con­trevenir aux lois de mon coeur. Mais vous ne pos­séderez ma main et ma for­tune qu'au prix d'un im­mense ser­vice.

--Vous me voyez prêt à tout, dit le prési­dent.

--Voici douze cent mille francs, mon­sieur le prési­dent, dit-​elle en tirant un pa­pi­er de son sein; partez pour Paris, non pas de­main, non pas cette nu­it, mais à l'in­stant même. Ren­dez-​vous chez mon­sieur des Grassins, sachez-​y le nom de tous les créanciers de mon on­cle, rassem­blez-​les, payez tout ce que sa suc­ces­sion peut de­voir, cap­ital et in­térêts à cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu'à celui du rem­bourse­ment, en­fin veillez à faire faire une quit­tance générale et no­tar­iée, bi­en en forme Vous êtes mag­is­trat, je ne me fie qu'à vous en cette af­faire. Vous êtes un homme loy­al, un galant homme; je m'em­bar­querai sur la foi de votre pa­role pour tra­vers­er les dan­gers de la vie à l'abri de votre nom. Nous au­rons l'un pour l'autre une mutuelle in­dul­gence. Nous nous con­nais­sons depuis si longtemps, nous sommes presque par­ents, vous ne voudriez pas me ren­dre mal­heureuse.

Le prési­dent tom­ba aux pieds de la riche héri­tière en pal­pi­tant de joie et d'an­goisse.

--Je serai votre es­clave! lui dit-​il.

--Quand vous au­rez la quit­tance, mon­sieur, reprit-​elle en lui je­tant un re­gard froid, vous la porterez avec tous les titres à mon cousin Grandet et vous lui remet­trez cette let­tre. A votre re­tour, je tiendrai ma pa­role.

Le prési­dent com­prit, lui, qu'il de­vait made­moi­selle Grandet à un dépit amoureux; aus­si s'em­pres­sa-​t-​il d'exé­cuter ses or­dres avec la plus grande promp­ti­tude, afin qu'il n'ar­rivât au­cune ré­con­cil­ia­tion en­tre les deux amants.

Quand mon­sieur de Bon­fons fut par­ti, Eu­génie tom­ba sur son fau­teuil et fon­dit en larmes. Tout était con­som­mé. Le prési­dent prit la poste, et se trou­vait à Paris le lende­main soir. Dans la mat­inée du jour qui suiv­it son ar­rivée, il al­la chez des Grassins. Le mag­is­trat con­vo­qua les créanciers en l'Etude du no­taire où étaient dé­posés les titres, et chez lequel pas un ne fail­lit à l'ap­pel. Quoique ce fussent des créanciers, il faut leur ren­dre jus­tice: ils furent ex­acts. Là, le prési­dent de Bon­fons, au nom de made­moi­selle Grandet, leur paya le cap­ital et les in­térêts dus. Le payement des in­térêts fut pour le com­merce parisien un des événe­ments les plus éton­nants de l'époque. Quand la quit­tance fut en­reg­istrée et des Grassins payé de ses soins par le don d'une somme de cin­quante mille francs que lui avait al­louée Eu­génie, le prési­dent se ren­dit à l'hô­tel d'Aubri­on, et y trou­va Charles au mo­ment où il ren­trait dans son ap­parte­ment, ac­ca­blé par son beau-​père. Le vieux mar­quis ve­nait de lui dé­clar­er que sa fille ne lui ap­par­tiendrait qu'au­tant que tous les créanciers de Guil­laume Grandet seraient sol­dés.

Le prési­dent lui re­mit d'abord la let­tre suiv­ante.

«MON COUSIN, mon­sieur le prési­dent de Bon­fons s'est chargé de vous remet­tre la quit­tance de toutes les sommes dues par mon on­cle et celle par laque­lle je re­con­nais les avoir reçues de vous. On m'a par­lé de fail­lite!... J'ai pen­sé que le fils d'un fail­li ne pou­vait peut-​être pas épous­er made­moi­selle d'Aubri­on. Oui, mon cousin, vous avez bi­en jugé de mon es­prit et de mes manières: je n'ai sans doute rien du monde, je n'en con­nais ni les cal­culs ni les moeurs, et ne saurais vous y don­ner les plaisirs que vous voulez y trou­ver. Soyez heureux, selon les con­ven­tions so­ciales auxquelles vous sac­ri­fiez nos pre­mières amours. Pour ren­dre votre bon­heur com­plet, je ne puis donc plus vous of­frir que l'hon­neur de votre père. Adieu, vous au­rez tou­jours une fidèle amie dans votre cou­sine,

EU­GE­NIE. »

Le prési­dent sourit de l'ex­cla­ma­tion que ne put réprimer cet am­bitieux au mo­ment où il reçut l'acte au­then­tique.

--Nous nous an­non­cerons ré­cipro­que­ment nos mariages, lui dit-​il.

--Ah! vous épousez Eu­génie. Eh! bi­en, j'en su­is con­tent, c'est une bonne fille. Mais, reprit-​il frap­pé tout à coup par une réflex­ion lu­mineuse, elle est donc riche?

--Elle avait, répon­dit le prési­dent d'un air gogue­nard, près de dix-​neuf mil­lions, il y a qua­tre jours; mais elle n'en a plus que dix-​sept au­jourd'hui.

Charles re­gar­da le prési­dent d'un air hébété.

--Dix-​sept mil ...

--Dix-​sept mil­lions, oui, mon­sieur. Nous réu­nis­sons, made­moi­selle Grandet et moi, sept cent cin­quante mille livres de rente, en nous mari­ant.

--Mon cher cousin, dit Charles en retrou­vant un peu d'as­sur­ance, nous pour­rons nous pouss­er l'un l'autre.

--D'ac­cord, dit le prési­dent. Voici, de plus, une pe­tite caisse que je dois aus­si ne remet­tre qu'à vous, ajou­ta-​t-​il en dé­posant sur une ta­ble le cof­fret dans lequel était la toi­lette.

--Hé! bi­en, mon cher ami, dit madame la mar­quise d'Aubri­on en en­trant sans faire at­ten­tion à Cru­chot, ne prenez nul souci de ce que vient de vous dire ce pau­vre mon­sieur d'Aubri­on, à qui la duchesse de Chaulieu vient de tourn­er la tête. Je vous le répète, rien n'em­pêchera votre mariage ...

--Rien, madame, répon­dit Charles. Les trois mil­lions autre­fois dus par mon père ont été sol­dés hi­er.

--En ar­gent? dit-​elle.

--In­té­grale­ment, in­térêts et cap­ital, et je vais faire réha­biliter sa mé­moire.

--Quelle bê­tise! s'écria la belle-​mère.

--Quel est ce mon­sieur? dit-​elle à l'or­eille de son gen­dre, en aperce­vant le Cru­chot.

--Mon homme d'af­faires, lui répon­dit-​il à voix basse.

La mar­quise salua dé­daigneuse­ment mon­sieur de Bon­fons et sor­tit.

--Nous nous pous­sons déjà, dit le prési­dent en prenant sou cha­peau. Adieu, mon cousin.

--Il se moque de moi, ce cat­acouas de Saumur. J'ai en­vie de lui don­ner six pouces de fer dans le ven­tre.

Le prési­dent était par­ti. Trois jours après, mon­sieur de Bon­fons, de re­tour à Saumur, pub­lia son mariage avec Eu­génie. Six mois après, il était nom­mé con­seiller à la Cour royale d'Angers. Avant de quit­ter Saumur, Eu­génie fit fon­dre l'or des joy­aux si longtemps pré­cieux à son coeur, et les con­sacra, ain­si que les huit mille francs de son cousin, à un os­ten­soir d'or et en fit présent à la paroisse où elle avait tant prié Dieu pour lui! Elle partagea d'ailleurs son temps en­tre Angers et Saumur. Son mari, qui mon­tra du dévoue­ment dans une cir­con­stance poli­tique, devint prési­dent de cham­bre, et en­fin pre­mier prési­dent au bout de quelques an­nées. Il at­ten­dit im­patiem­ment la réélec­tion générale afin d'avoir un siége à la Cham­bre. Il con­voitait déjà la Pairie, et alors ...

--Alors le roi sera donc son cousin, di­sait Nanon, la grande Nanon, madame Cornoiller, bour­geoise de Saumur, à qui sa maîtresse an­nonçait les grandeurs auxquelles elle était ap­pelée. Néan­moins mon­sieur le prési­dent de Bon­fons (il avait en­fin aboli le nom patronymique de Cru­chot) ne parvint à réalis­er au­cune de ses idées am­bitieuses. Il mou­rut huit jours après avoir été nom­mé député de Saumur. Dieu, qui voit tout et ne frappe ja­mais à faux, le punis­sait sans doute de ses cal­culs et de l'ha­bileté ju­ridique avec laque­lle il avait min­uté, _ac­cu­rante Cru­chot_, son con­trat de mariage où les deux fu­turs époux se don­naient l'un à l'autre, _au cas où ils n'au­raient pas d'en­fants, l'uni­ver­sal­ité de leurs bi­ens, meubles et im­meubles sans en rien ex­cepter ni réserv­er, en toute pro­priété, se dis­pen­sant même de la for­mal­ité de l'in­ven­taire, sans que l'omis­sion du­dit in­ven­taire puisse être op­posée à leurs héri­tiers ou ayants cause, en­ten­dant que la­dite do­na­tion soit, etc_. Cette clause peut ex­pli­quer le pro­fond re­spect que le prési­dent eut con­stam­ment pour la volon­té, pour la soli­tude de madame de Bon­fons. Les femmes citaient mon­sieur le pre­mier prési­dent comme un des hommes les plus déli­cats, le plaig­naient et al­laient jusqu'à sou­vent ac­cus­er la douleur, la pas­sion d'Eu­génie, mais comme elles savent ac­cus­er une femme, avec les plus cru­els mé­nage­ments.

--Il faut que madame la prési­dente de Bon­fons soit bi­en souf­frante pour laiss­er son mari seul. Pau­vre pe­tite femme! Guéri­ra-​t-​elle bi­en­tôt? Qu'a-​t-​elle donc, une gas­trite, un can­cer? Pourquoi ne voit-​elle pas des médecins? Elle de­vient jaune depuis quelque temps; elle de­vrait aller con­sul­ter les célébrités de Paris. Com­ment peut-​elle ne pas désir­er un en­fant? Elle aime beau­coup son mari, dit-​on, com­ment ne pas lui don­ner d'héri­ti­er, dans sa po­si­tion? Savez-​vous que cela est af­freux; et si c'était par l'ef­fet d'un caprice, il serait bi­en con­damnable. Pau­vre prési­dent!

Douée de ce tact fin que le soli­taire ex­erce par ses per­pétuelles médi­ta­tions et par la vue exquise avec laque­lle il saisit les choses qui tombent dans sa sphère, Eu­génie, habituée par le mal­heur et par sa dernière éd­uca­tion à tout devin­er, savait que le prési­dent désir­ait sa mort pour se trou­ver en pos­ses­sion cette im­mense for­tune, en­core aug­men­tée par les suc­ces­sions de son on­cle le no­taire, et de son on­cle l'ab­bé, que Dieu eut la fan­taisie d'ap­pel­er à lui. La pau­vre recluse avait pitié du prési­dent. La Prov­idence la vengea des cal­culs et de l'in­fâme in­dif­férence d'un époux qui re­spec­tait, comme la plus forte des garanties, la pas­sion sans es­poir dont se nour­ris­sait Eu­génie. Don­ner la vie à un en­fant, n'était-​ce pas tuer les es­pérances de l'égoïsme, les joies de l'am­bi­tion ca­ressées par le pre­mier prési­dent? Dieu je­ta donc des mass­es d'or à sa pris­on­nière pour qui l'or était in­dif­férent et qui as­pi­rait au ciel, qui vi­vait, pieuse et bonne, en de saintes pen­sées, qui sec­ourait in­ces­sam­ment les mal­heureux en se­cret. Madame de Bon­fons fut veuve à trente-​six ans, riche de huit cent mille livres de rente, en­core belle, mais comme une femme est belle près de quar­ante ans. Son vis­age est blanc, re­posé, calme. Sa voix est douce et re­cueil­lie, ses manières sont sim­ples. Elle a toutes les no­bless­es de la douleur, la sain­teté d'une per­son­ne qui n'a pas souil­lé son âme au con­tact du monde, mais aus­si la roideur de la vieille fille et les habi­tudes mesquines que donne l'ex­is­tence étroite de la province. Mal­gré ses huit cent mille livres de rente, elle vit comme avait vécu la pau­vre Eu­génie Grandet, n'al­lume le feu de sa cham­bre qu'aux jours où jadis son père lui per­me­ttait d'al­lumer le foy­er de la salle, et l'éteint con­for­mé­ment au pro­gramme en vigueur dans ses je­unes an­nées. Elle est tou­jours vêtue comme l'était sa mère. La mai­son de Saumur, mai­son sans soleil, sans chaleur, sans cesse om­bragée, mélan­col­ique, est l'im­age de sa vie. Elle ac­cu­mule soigneuse­ment ses revenus, et peut-​être eût-​elle sem­blé parci­monieuse si elle ne dé­men­tait la médi­sance par un no­ble em­ploi de sa for­tune. De pieuses et char­ita­bles fon­da­tions, un hos­pice pour la vieil­lesse et des écoles chré­ti­ennes pour les en­fants, une bib­lio­thèque publique riche­ment dotée, té­moignent chaque an­née con­tre l'avarice que lui re­prochent cer­taines per­son­nes. Les églis­es de Saumur lui doivent quelques em­bel­lisse­ments. Madame de Bon­fons que, par rail­lerie, on ap­pelle _made­moi­selle_, in­spire générale­ment un re­ligieux re­spect. Ce no­ble coeur, qui ne bat­tait que pour les sen­ti­ments les plus ten­dres, de­vait donc être soumis aux cal­culs de l'in­térêt hu­main. L'ar­gent de­vait com­mu­ni­quer ses teintes froides à cette vie céleste, et lui don­ner de la dé­fi­ance pour les sen­ti­ments.

--Il n'y a que toi qui m'aimes, di­sait-​elle à Nanon.

La main de cette femme panse les plaies se­crètes de toutes les familles. Eu­génie marche au ciel ac­com­pa­gnée d'un cortège de bi­en­faits. La grandeur de son âme amoin­drit les pe­titess­es de son éd­uca­tion et les cou­tumes de sa vie pre­mière. Telle est l'his­toire de cette femme, qui n'est pas du monde au mi­lieu du monde; qui, faite pour être mag­nifique­ment épouse et mère, n'a ni mari, ni en­fants, ni famille. Depuis quelques jours, il est ques­tion d'un nou­veau mariage pour elle. Les gens de Saumur s'oc­cu­pent d'elle et de mon­sieur le mar­quis de Froid­fond dont la famille com­mence à cern­er la riche veuve comme jadis avaient fait les Cru­chot. Nanon et Cornoiller sont, dit-​on, dans les in­térêts du mar­quis, mais rien n'est plus faux. Ni la grande Nanon, ni Cornoiller n'ont as­sez d'es­prit pour com­pren­dre les cor­rup­tions du monde.

Paris, septem­bre 1833.

End of the Project Guten­berg EBook of Eu­ge­nie Grandet, by Hon­ore de Balzac

*** END OF THIS PROJECT GUTEN­BERG EBOOK EU­GE­NIE GRANDET ***

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1.E.9. If you wish to charge a fee or dis­tribute a Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic work or group of works on dif­fer­ent terms than are set forth in this agree­ment, you must ob­tain per­mis­sion in writ­ing from both the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion and Michael Hart, the own­er of the Project Guten­berg-​tm trade­mark. Con­tact the Foun­da­tion as set forth in Sec­tion 3 be­low.

1.F.

1.F.1. Project Guten­berg vol­un­teers and em­ploy­ees ex­pend con­sid­er­able ef­fort to iden­ti­fy, do copy­right re­search on, tran­scribe and proof­read pub­lic do­main works in cre­at­ing the Project Guten­berg-​tm col­lec­tion. De­spite these ef­forts, Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works, and the medi­um on which they may be stored, may con­tain “De­fects,” such as, but not lim­it­ed to, in­com­plete, in­ac­cu­rate or cor­rupt da­ta, tran­scrip­tion er­rors, a copy­right or oth­er in­tel­lec­tu­al prop­er­ty in­fringe­ment, a de­fec­tive or dam­aged disk or oth­er medi­um, a com­put­er virus, or com­put­er codes that dam­age or can­not be read by your equip­ment.

1.F.2. LIM­IT­ED WAR­RAN­TY, DIS­CLAIMER OF DAM­AGES - Ex­cept for the “Right of Re­place­ment or Re­fund” de­scribed in para­graph 1.F.3, the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion, the own­er of the Project Guten­berg-​tm trade­mark, and any oth­er par­ty dis­tribut­ing a Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic work un­der this agree­ment, dis­claim all li­abil­ity to you for dam­ages, costs and ex­pens­es, in­clud­ing le­gal fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REME­DIES FOR NEG­LI­GENCE, STRICT LI­ABIL­ITY, BREACH OF WAR­RAN­TY OR BREACH OF CON­TRACT EX­CEPT THOSE PRO­VID­ED IN PARA­GRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUN­DA­TION, THE TRADE­MARK OWN­ER, AND ANY DIS­TRIB­UTOR UN­DER THIS AGREE­MENT WILL NOT BE LI­ABLE TO YOU FOR AC­TU­AL, DI­RECT, IN­DI­RECT, CON­SE­QUEN­TIAL, PUNI­TIVE OR IN­CI­DEN­TAL DAM­AGES EVEN IF YOU GIVE NO­TICE OF THE POS­SI­BIL­ITY OF SUCH DAM­AGE.

1.F.3. LIM­IT­ED RIGHT OF RE­PLACE­MENT OR RE­FUND - If you dis­cov­er a de­fect in this elec­tron­ic work with­in 90 days of re­ceiv­ing it, you can re­ceive a re­fund of the mon­ey (if any) you paid for it by send­ing a writ­ten ex­pla­na­tion to the per­son you re­ceived the work from. If you re­ceived the work on a phys­ical medi­um, you must re­turn the medi­um with your writ­ten ex­pla­na­tion. The per­son or en­ti­ty that pro­vid­ed you with the de­fec­tive work may elect to pro­vide a re­place­ment copy in lieu of a re­fund. If you re­ceived the work elec­tron­ical­ly, the per­son or en­ti­ty pro­vid­ing it to you may choose to give you a sec­ond op­por­tu­ni­ty to re­ceive the work elec­tron­ical­ly in lieu of a re­fund. If the sec­ond copy is al­so de­fec­tive, you may de­mand a re­fund in writ­ing with­out fur­ther op­por­tu­ni­ties to fix the prob­lem.

1.F.4. Ex­cept for the lim­it­ed right of re­place­ment or re­fund set forth in para­graph 1.F.3, this work is pro­vid­ed to you 'AS-​IS," WITH NO OTH­ER WAR­RANTIES OF ANY KIND, EX­PRESS OR IM­PLIED, IN­CLUD­ING BUT NOT LIM­IT­ED TO WAR­RANTIES OF MER­CHAN­TIBIL­ITY OR FIT­NESS FOR ANY PUR­POSE.

1.F.5. Some states do not al­low dis­claimers of cer­tain im­plied war­ranties or the ex­clu­sion or lim­ita­tion of cer­tain types of dam­ages. If any dis­claimer or lim­ita­tion set forth in this agree­ment vi­olates the law of the state ap­pli­ca­ble to this agree­ment, the agree­ment shall be in­ter­pret­ed to make the max­imum dis­claimer or lim­ita­tion per­mit­ted by the ap­pli­ca­ble state law. The in­va­lid­ity or un­en­force­abil­ity of any pro­vi­sion of this agree­ment shall not void the re­main­ing pro­vi­sions.

1.F.6. IN­DEM­NI­TY - You agree to in­dem­ni­fy and hold the Foun­da­tion, the trade­mark own­er, any agent or em­ploy­ee of the Foun­da­tion, any­one pro­vid­ing copies of Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works in ac­cor­dance with this agree­ment, and any vol­un­teers as­so­ci­at­ed with the pro­duc­tion, pro­mo­tion and dis­tri­bu­tion of Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works, harm­less from all li­abil­ity, costs and ex­pens­es, in­clud­ing le­gal fees, that arise di­rect­ly or in­di­rect­ly from any of the fol­low­ing which you do or cause to oc­cur: (a) dis­tri­bu­tion of this or any Project Guten­berg-​tm work, (b) al­ter­ation, mod­ifi­ca­tion, or ad­di­tions or dele­tions to any Project Guten­berg-​tm work, and (c) any De­fect you cause.

Sec­tion 2. In­for­ma­tion about the Mis­sion of Project Guten­berg-​tm

Project Guten­berg-​tm is syn­ony­mous with the free dis­tri­bu­tion of elec­tron­ic works in for­mats read­able by the widest va­ri­ety of com­put­ers in­clud­ing ob­so­lete, old, mid­dle-​aged and new com­put­ers. It ex­ists be­cause of the ef­forts of hun­dreds of vol­un­teers and do­na­tions from peo­ple in all walks of life.

Vol­un­teers and fi­nan­cial sup­port to pro­vide vol­un­teers with the as­sis­tance they need, is crit­ical to reach­ing Project Guten­berg-​tm's goals and en­sur­ing that the Project Guten­berg-​tm col­lec­tion will re­main freely avail­able for gen­er­ations to come. In 2001, the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion was cre­at­ed to pro­vide a se­cure and per­ma­nent fu­ture for Project Guten­berg-​tm and fu­ture gen­er­ations. To learn more about the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion and how your ef­forts and do­na­tions can help, see Sec­tions 3 and 4 and the Foun­da­tion web page at http://www.pglaf.org.

Sec­tion 3. In­for­ma­tion about the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion

The Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion is a non prof­it 501(c)(3) ed­uca­tion­al cor­po­ra­tion or­ga­nized un­der the laws of the state of Mis­sis­sip­pi and grant­ed tax ex­empt sta­tus by the In­ter­nal Rev­enue Ser­vice. The Foun­da­tion's EIN or fed­er­al tax iden­ti­fi­ca­tion num­ber is 64-6221541. Its 501(c)(3) let­ter is post­ed at http://pglaf.org/fundrais­ing. Con­tri­bu­tions to the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion are tax de­ductible to the full ex­tent per­mit­ted by U.S. fed­er­al laws and your state's laws.

The Foun­da­tion's prin­ci­pal of­fice is lo­cat­ed at 4557 Melan Dr. S. Fair­banks, AK, 99712., but its vol­un­teers and em­ploy­ees are scat­tered through­out nu­mer­ous lo­ca­tions. Its busi­ness of­fice is lo­cat­ed at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email busi­ness@pglaf.org. Email con­tact links and up to date con­tact in­for­ma­tion can be found at the Foun­da­tion's web site and of­fi­cial page at http://pglaf.org

For ad­di­tion­al con­tact in­for­ma­tion: Dr. Gre­go­ry B. New­by Chief Ex­ec­utive and Di­rec­tor gb­new­by@pglaf.org

Sec­tion 4. In­for­ma­tion about Do­na­tions to the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion

Project Guten­berg-​tm de­pends up­on and can­not sur­vive with­out wide spread pub­lic sup­port and do­na­tions to car­ry out its mis­sion of in­creas­ing the num­ber of pub­lic do­main and li­censed works that can be freely dis­tribut­ed in ma­chine read­able form ac­ces­si­ble by the widest ar­ray of equip­ment in­clud­ing out­dat­ed equip­ment. Many small do­na­tions ($1 to $5,000) are par­tic­ular­ly im­por­tant to main­tain­ing tax ex­empt sta­tus with the IRS.

The Foun­da­tion is com­mit­ted to com­ply­ing with the laws reg­ulat­ing char­ities and char­ita­ble do­na­tions in all 50 states of the Unit­ed States. Com­pli­ance re­quire­ments are not uni­form and it takes a con­sid­er­able ef­fort, much pa­per­work and many fees to meet and keep up with these re­quire­ments. We do not so­lic­it do­na­tions in lo­ca­tions where we have not re­ceived writ­ten con­fir­ma­tion of com­pli­ance. To SEND DO­NA­TIONS or de­ter­mine the sta­tus of com­pli­ance for any par­tic­ular state vis­it http://pglaf.org

While we can­not and do not so­lic­it con­tri­bu­tions from states where we have not met the so­lic­ita­tion re­quire­ments, we know of no pro­hi­bi­tion against ac­cept­ing un­so­licit­ed do­na­tions from donors in such states who ap­proach us with of­fers to do­nate.

In­ter­na­tion­al do­na­tions are grate­ful­ly ac­cept­ed, but we can­not make any state­ments con­cern­ing tax treat­ment of do­na­tions re­ceived from out­side the Unit­ed States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Guten­berg Web pages for cur­rent do­na­tion meth­ods and ad­dress­es. Do­na­tions are ac­cept­ed in a num­ber of oth­er ways in­clud­ing in­clud­ing checks, on­line pay­ments and cred­it card do­na­tions. To do­nate, please vis­it: http://pglaf.org/do­nate

Sec­tion 5. Gen­er­al In­for­ma­tion About Project Guten­berg-​tm elec­tron­ic works.

Pro­fes­sor Michael S. Hart is the orig­ina­tor of the Project Guten­berg-​tm con­cept of a li­brary of elec­tron­ic works that could be freely shared with any­one. For thir­ty years, he pro­duced and dis­tribut­ed Project Guten­berg-​tm eBooks with on­ly a loose net­work of vol­un­teer sup­port.

Project Guten­berg-​tm eBooks are of­ten cre­at­ed from sev­er­al print­ed edi­tions, all of which are con­firmed as Pub­lic Do­main in the U.S. un­less a copy­right no­tice is in­clud­ed. Thus, we do not nec­es­sar­ily keep eBooks in com­pli­ance with any par­tic­ular pa­per edi­tion.

Each eBook is in a sub­di­rec­to­ry of the same num­ber as the eBook's eBook num­ber, of­ten in sev­er­al for­mats in­clud­ing plain vanil­la ASCII, com­pressed (zipped), HTML and oth­ers.

Cor­rect­ed EDI­TIONS of our eBooks re­place the old file and take over the old file­name and etext num­ber. The re­placed old­er file is re­named. VER­SIONS based on sep­arate sources are treat­ed as new eBooks re­ceiv­ing new file­names and etext num­bers.

Most peo­ple start at our Web site which has the main PG search fa­cil­ity:

http://www.guten­berg.net

This Web site in­cludes in­for­ma­tion about Project Guten­berg-​tm, in­clud­ing how to make do­na­tions to the Project Guten­berg Lit­er­ary Archive Foun­da­tion, how to help pro­duce our new eBooks, and how to sub­scribe to our email newslet­ter to hear about new eBooks.

EBooks post­ed pri­or to Novem­ber 2003, with eBook num­bers BE­LOW #10000, are filed in di­rec­to­ries based on their re­lease date. If you want to down­load any of these eBooks di­rect­ly, rather than us­ing the reg­ular search sys­tem you may uti­lize the fol­low­ing ad­dress­es and just down­load by the etext year.

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